‹ Blaise PascalChapitre 19 sur 20 · PROPOSITION · texte numérisé non relu

PROPOSITION

contraire à la première dans

le sens que nos adversaires

la soutiennent.

Tous les commandemens de Dieu font tousjours poffibles aux juftes par la grâce qui eft foùmife à leur franc arbitre, lors qu'ils veulent & qu'ils travaillent félon les forces qui font prelentes en eux. Et jamais la grâce qui eft prochainement necefllùre pour rendre les commandemens effeâivement poffibles, ne leur manque pour agir , ou du moins pour prier.

Nous soutenons & nous somynes prests de démontrer que cette proposition , qui est de Molina & de nos adversaires, est pelagicnne ou demipeîagienne, parce qu'elle destruit la nécessité de la grâce efficace par elle-mesme pour toutes les bâties œuvres. Et il a esté ainsi déclaré dans la Congrégation de Auxilijs, qui s'est tenue à Rome sous Clément VIII & Paul V.

M. Perier fut fort soulagé quand il s'en alla; car il y avait sur son lit une vingtaine d'exemplaires de la septième et huitième lettre qu'il y avait mis pour sécher. Il est vrai que les rideaux étaient un peu tirés, et heureusement un frère que le Père de Frétât avait amené avec lui, et qui était assis auprès du lit, ne s'était aperçu de rien. M. Perier alla aussitôt en divertir M. Pascal qui était dans la chambre au-dessous de lui, et que les jésuites ne croyaient pas si proche d'eux.

Mazarin goûta fort les premières lettres et ne faisait qu'en rire ; il aurait dit volontiers comme le proconsul d'Achaïe aux accusateurs de saint Paul : « Je ne veux pas être juge de ces choses. » Les petites lettres, cependant, faisaient aux Mazarinades une utile diversion; le gouvernement ne voulait ni les permettre ni les tolérer ni les empêcher. Chacun joua son rôle. La Sorbonne obtenait des décisions sévères, les imprimeurs se cachaient, la police les cherchait mollement et la poste, respectant le secret des correspondances, semait des exemplaires par milliers dans toutes les villes de la France.

ISÎ LES PROVINCIALES.

On en imprima quelques-unes dans les caves du collège d'Harcourt, d'autres dans les moulins que la Seine faisait tourner entre le pont Neuf et le pont au Change. On travailla aussi dans des bateaux. La police ne découvrit rien.

Jamais on n'avait vu, jamais on n'a vu depuis, polémique plus mordante, ironie plus fine, narration plus rapide et plus nette. Les amis de Port-Royal s'écriaient : c'est un chefd'œuvre. Les adversaires, en tombant d'accord, disaient comme Montaigne : un chef-d'œuvre ne perd pas ses grâces en plaidant contre nous.

Pascal lui-même, écoutait volontiers et redisait les louanges.

« Vos deux lettres — se fait-il écrire par son prétendu correspondant — n'ont pas été pour moi seul. Tout le monde les voit, tout le monde les entend, tout le inonde les croit. Elles ne sont pas seulement estimées par les théologiens, elles sont encore agréables aux gens du monde, et intelligibles aux femmes même. »

Le provincial joint à cette déclaration générale, la copie d'une lettre écrite par un des messieurs de l'Académie, des plus illustres entre ces hommes tous illustres (on a cru que c'était Chapelain). Il y joint la lettre qu'une personne, qu'il ne marquera en aucune sorte, a écrite à une dame qui lui a fait tenir la première lettre. (Madame de Sablé, dit-on, à Gilberte Perler.)

« Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée, elle est tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer : elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées, elle raille finement; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses; elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et, il y a tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre que je voudrais bien savoir qui l'a faite. »

C'est en ces termes que Pascal, dans l'intérêt de la bonne cause et de la vérité, prenait acte, au commencement de la troisième lettre, de

l'éclatant succès des deux premières; chaque lettre se vendait deux sols.

Les amis de Pascal lui firent lire Escobar; 1 etonnement fut sincère :

« Il n'est rien de tel que les jésuites, dit-il au début de la quatrième lettre. J'ai bien vu des jacobins , des docteurs et de toutes sortes de gens, mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent mieux dans leur source. »

La guerre aux jésuites est déclarée; tous les coups désormais seront pour eux.

Le talent ne pouvait grandir, mais le succès redoubla. Le sujet nouveau touchait au scandale. Pascal n'avait plus à se faire comprendre, mais seulement à se faire admirer. Dans le parallèle des anciens et des modernes, Perrault nous fait connaître ropinion des juges impartiaux.

— V(»il.i (loue Lucien et Cicéron que vous reconnaissez pour d'habiles gens en fait de dialogues; quels hommes de ce siècle leur opposez- vous?

LES PROVINCIALES. lôr)

— Je pourrais leur opposer bien des auteurs qui excellent aujourd'hui dans ce genre d'écrire, mais je me contenterai d'en faire paraître un seul sur les rangs, c'est l'illustre M. Pascal , avec les dix-huit Lettres provinciales. D'un million d'hommes qui les ont lues, on peut assurer qu'il n'en est pas un qu'elles aient ennuyé un seul moment.

— Je les ai lues plus de dix fois; et, malgré mon impatience naturelle, les plus longues ont toujours été celles qui m'ont plu davantage.

— Tout y est pureté de langage, noblesse dans les pensées, solidité dans les raisonnements, finesse dans les railleries, et partout un agrément que l'on ne trouve guère ailleurs. »

Les jésuites avaient excité bien des haines; pour les autres ordres religieux, pour le clergé régulier et pour les laïques, quand ils ne les gouvernaient pas, ils étaient l'ennemi commun. Nouveaux venus au xvf siècle, ils avaient disputé des positions prises. Les évêques, les curés, les religieux des autres ordres trouvaient en eux de dangereux rivaux. Leurs institutions recommandaient aux supérieurs de ne pas

blesser les membres du clergé ordinaire par l'usage de leurs privilèges. Caveant ne in usu hujus facultatis ordinarios offendant. Pour tourner en argument contre eux cette invitation sage et prudente, un de leurs plus ardents adversaires a ajouté en la traduisant, le mot trop qui n'est pas dans le texte. Ils doivent se garder de trop offenser le clergé régulier.

Qu'ils l'offensent peu, beaucoup, ou trop, on ne s'en soucie guère aujourd'hui.

Les jésuites avaient inquiété, ruiné quelquefois par leur concurrence, les universités en France, en Espagne, en Portugal, en Bohême, à Louvain, à Avignon, à Gracovie et dans beaucoup d'autres lieux sans doute; ils voulaient faire la besogne d'autrui; qu'ils la fissent bien ou mal, ils n'en venaient pas moins, concurrents indiscrets, empiéter sur des droits acquis et sur des privilèges solennellement octroyés. La lutte dura longtemps.

Bossuet écrivait en l'année 1700 :

« L'I'^vangile nous apprend que les trésors célestes, tels que sont la prédication de la

parole de Dieu et Tadministration du sacrement de pénitence, doivent être mis entre des mains sûres, et distribués à cliacun selon sa propre vertu, secundum propriam virtutem; de peur que, si la dispensation de ces grâces qui font toute la richesse de l'Église était commise indifféremment et sans connaissances à toutes sortes de sujets, elle n'échût, trop facilement et contre notre intention, au serviteur inutile qui ne saurait pas les faire valoir. » C'est pour éviter cet inconvénient que plusieurs prélats avaient réglé depuis quelques années que les religieux qu'on enverrait travailler dans leurs diocèses n'y paraîtraient pas sans le témoignage non seulement de leurs supérieurs, mais encore, et à plus forte raison, sans celui des évêques du lieu où ils auraient servi par rapport aux fonctions ecclésiastiques. Quoique le règlement soit très sage, quelques ordres religieux ne s'y sont pas soumis pour des raisons que nous n'avons pas approuvées. »

Ces religieux récalcitrants ce sont les jésuites.

Dès l'année 1534, l'évêque de Paris, Eustache

Dechamp, parlant des mêmes bulles sur lesquelles s'appuyaient les jésuites, les déclarait aliénées de raison; elles ne devaient être ni tolérées ni reçues.

« Ils entreprennent, disait l'évêque, sur les curés à prêcher, dire confession, et administrer les saints sacrements même pendant un interdit; et la messe entendue chez eux dispense d'assister à celle de la paroisse. Il leur est donné licence, ajoute l'évêque, qui s'en indigne, de commettre partout où leur général le voudra, lectures de haute théologie sans en avoir permission, chose très dangereuse en cette saison, et qui est contre les privilèges des universités pour distraire les étudiants des autres facultés.

» On voit, ajoulait-il, s'adressant à ces intrus, vos collèges remplis d'un nombre prodigieux d'étudiants, une multitude de pénitents à vos pieds, la plupart des chaires occupées par vos orateurs, la presse même gémir sous la diversité de vos ouvrages. »

Chacun, en défendant ses droits, jalousait

ceux des autres. Les jésuites avaient été comblés. Le saint pape Pie V leur avait accordé tous les privilèges passés, présents et futurs qu'ont obtenu et qu'obtiendront jamais les mendiants de toutes les couleurs, de tous les degrés et de tous les sexes, tout ce qu'on avait donné de prérogatives, d'immunités, d'exemptions , de facultés , de concessions , d'induites , d'indulgences , de grâces spirituelles et temporelles, de bulles apostoliques, sans en rien oublier, ou qu'on pourrait donner à l'avenir à leurs congrégations, couvents et chapitres, à leurs personnes, hommes ou fdles, à leurs monastères ou maisons hospitalières et autres lieux, la société devait les avoir, ipso facto, sans autres concessions particulières. Grégoire XIII était allé plus loin encore, et avait accumulé dans une bulle tous les privilèges qu'il soit possible d'imaginer pour en inonder les jésuites.

Les jésuites causaient d'autres alarmes. Ils prétendaient vivre d'aumônes :

« Considéré la malice des temps auxquels la charité est bien fort refroidie, d'autant qu'il

y a beaucoup de monastères et maisons déjà reçues et approuvées, qui vivent et s'entretiennent des dites aumônes, auxquelles cette nouvelle société ferait grand tort ; c'est à savoir les Quatre-mendiants, les Quinze-vingts et les Repenties. Mêmement ils feraient tort aux hôpitaux et maisons- dieu et aux pauvres qui sont en iceux. »

Les jésuites, pour ces motifs, paraissaient plus nuisibles qu'utiles.

« Car, comme une prébende ou un bénéfice sont infructueux à celui qui les possède, lorsque les charges en excèdent le revenu, on peut dire aussi qu'un ordre religieux est infructueux à l'Église quand il lui apporte plus de dommage que de profit, principalement quand il se rencontre que plusieurs autres religieux et ordres ecclésiastiques peuvent lui être aussi utiles sans lui être aussi préjudiciables. »

Les universités se croyant capables et dignes d'instruire la jeunesse no toléraient pas qu'on les y aidât. Les collèges des jésuites faisaient offense à « cette fille aînée de nos rois, cette

vierge pudique, cette fleurissante pucelle, perle unique du monde, diamant de la France, escarboucle du royaume, une des fleurs de lys de Paris, la plus blanche de toutes, » pour être plus clair, à l'Université de Paris. Elle ne le pardonnait pas. Les jésuites prospéraient cependant; les donations s'ajoutaient aux aumônes, ils pouvaient agrandir et orner leurs collèges; les attaques redoublaient comme s'ils étaient, disaient-ils, fort punissables, pour essayer de loger commodément en leurs collèges les princes, les seigneurs et toute la jeunesse de bonne naissance que les parents mettaient entre leurs mains.

« Quel droit, répliquait l'Université de Paris, avez-vous de vouloir vous agrandir tous les jours à nos despens et par des monopoles continuels sur nos collèges? Parce que vous avez eu assez de succès dans vos intrigues pour vous faire confier la direction des études de quelques enfants de naissance. Les larcins cessent-ils d'être des larcins lorsqu'ils ont été précédés par des usurpations?

» Mais que direz-vous du collège de Marmous-

tiers que vous paraissez avoir plutôt acheté pour rassasier votre cupidité sordide que pour loger plus commodément vos écoliers? Les charcutiers, les vendeurs de bière, les menuisiers et autres artisans vils et mécaniques qui l'occupent, sont-ce des princes, des seigneurs et des gens de bonne naissance que vous êtes obligés de loger commodément? Quelle sorte de leçons faites-vous à ces jeunes gens si éloignés de votre profession? »

C'est, au début, une querelle de boutique; on ne prend pas souci de le cacher. La rivalité des intérêts devint bientôt le plus petit côté de la question, mais tout s'enchaîne et tout se tient. Le charlatan de la Satire Ménippée a appris à Tolède au collège des jésuites, que le Catlwlicon simple de Rome n'a d'autres effets que d'édifier les âmes et causer salut et béatitude en l'autre monde seulement; se fâchant d'un si long terme, il s'est avisé de sophistiquer ce CalkoUcoii, si bien qu'à force de le manier, remuer, alambiquer, calciner et sublimer, il a composé dedans ce collège un électuaire souverain qui surpasse toute pierre philosophale.

C'est un savon qui efface tout. Qu'un roi casanier s'amuse à affiner cette drogue en son Escurial, qu'il écrive un mot en Flandre au Père Ignace, caclieté de Catholicon, illui trouvera homme lige et {salva conscientia) assassinera son ennemi qu'il n'a pu vaincre par armes en vingt ans.

On accusait les jésuites, personne ne l'ignorait alors, d'enseigner qu'on peut tuer les rois, s'ils deviennent criminels. L'un des leurs a même poussé l'irrévérence jusqu'à écrire ces lignes souvent reprochées avec une horreur affectée ou sincère :

« Si un prince usait de violence pour ôter la vie à un de ses sujets, ce sujet pourrait se défendre, quand la mort du prince s'ensuivrait », et l'auteur osait ajouter : Nos omnes in hac causa iinum sumus.

Qui pouvait tolérer une telle atteinte à la majesté des rois, un tel oubli de la sainte onction qui les protégeait alors?

On lit dans un factum des curés de Paris attribué à Pascal et inséré dans le recueil de ses Œuvres :

« Si on considère les conséquences de cette

maxime, que c'est à la raison naturelle de discerner quand il est permis pour se défendre de tuer son prochain, et qu'on y ajoute les maximes exécrables des docteurs très graves qui, par leur raison naturelle, ont trouvé qu'il était permis de commettre d'étranges parricides contre les personnes les plus inviolables, en certaines occasions, on verra que, si nous nous taisions après cela, nous serions indignes de notre mission. »

Les jésuites aspirent moins à la perfection morale qu'à l'honneur de contribuer par habileté ou par force à la gloire de Dieu, c'està-dire au triomphe de l'Église. Ils veulent faire tous les hommes enfants de l'Église et assujettir tous les enfants de l'Église à l'observance de ses commandements. Ils donnent, sans en convenir formellement, le premier rang aux pratiques extérieures, elles sont de bon exemple, en attendant le reste. Pour les imposer à tous, ils ne négligent rien, ne reculent devant rien et n'en font pas secret. Ils se mêlent de tout, jus- (ju'à aspirer au gouvernement de l'État, non pour le bien des affaires, pour le mal moins

encore, leur dessein est ailleurs; ils se croient suscités de Dieu pour combattre l'irréligion et vaincre Thérésie. Cela peut les conduire loin du vrai, du juste et du bien. Ceux qui dans la vie voyant une grande bataille, se font soldats d'une armée, risquent de devenir, s'ils sont sincères, en politique, de consciencieux criminels, en religion, de funestes sectaires; s'ils sont hypocrites, on ne peut les mépriser assez. L'injustice, le mensonge, la calomnie, la persécution sont les armes auxquelles on se dit réduit; on le déplore, mais on n'a pas le choix. On est engagé, il faut bien vaincre! C'est là qu'est le sophisme.

Les jésuites se disent chevaliers du Christ et de la Vierge. Comme les Templiers, ils font la guerre. La guerre n'est pas le fait d'un chrétien. Les Templiers portaient casque et cuirasse; en applaudissante leurs coups de lance on oubliait volontiers leurs vœux religieux. L'habit des jésuites interdit les combats. La ruse, quoi qu'en ait dit Royer-Colard, n'est pas sœur de la force, pas même de sa famille. Les inquisiteurs aussi manient des armes ter-

ribles, ils en sont fiers; leur conscience est tranquille, ils n'ont rien à cacher. La conscience des jésuites est tranquille également, mais ils cachent leur action et la nient. La conséquence est inévitable. La haine est pour les autres, pour eux le mépris.

L'éclat des petites lettres attirait les attaques. On s'irritait, en insultant l'auteur de ne rien connaître de lui.

« Vous ne pensiez pas, dit Pascal, que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes; cependant il y a des gens qui essayent de le deviner; mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne, les autres attribuent les lettres à quatre ou cinq personnes qui, comme moi, ne sont ni Pères ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connaître que je n'ai pas mal réussi dans le dessein que j'ai eu de n'être connu que de vous. »

« Personne ne peut nier — disait-on dans l'un des factums auxquels il fait allusion — que l'auteur des lettres qui courent aujourd'liui et

font tant de bruit dans le monde, ne soit un janséniste; si toutefois c'est un homme et non pas le parti tout entier à qui, si on demandait son nom comme le Sauveur le demanda au démon, il répondrait comme lui : « Le nom que je » porte est légion. » Qu'il soit un homme ou non, les lettres sont dignes du feu aussi bien que l'auteur, et ses bénéfices, s'il en a, sont vacants. »

Un auteur anonyme écrivait :

« Un chrétien ne profère pas d'injures il ne sait et ne veut dire que la vérité. En appelant l'auteur des Provinciales imposteur et calomniateur, il ne peut rien lui dire de plus véritable et de plus doux; et, qui ferait passer cela pour une injure, croirait que saint Paul aurait été injurieux pour ceux de Candie lorsqu'il les appela menteurs, mauvaises bêtes et ventres paresseux. »

Cette plaisanterie facile n'est pas rare dans les polémiques religieuses. Brisacier écrivait :

« Vous êtes, en vérité, nonobstant toutes vos oppositions, des sectaires, des prélats du démon

et des portes d'enfer; ce sont des titres que je ne vous donne pas par forme d'injure, mais par nécessité; vous m'y obligez; en sorte que je ne pourrais vous ôter ces qualités par ma réponse et ma défense sans faire injure à la vérité. »

On peut supposer que tous deux ont imité Jean Palafox |de Mendoza qui, dix ans avant, en 1649, désignait ainsi la société de Jésus, en la dénonçant au pape Innocent X :

« Ces religieux que j'ai aimés d'abord en Notre Seigneur comme étant mes amis, et que j'aime][aujourd'hui plus ardemment par l'esprit du même Seigneur comme étant mes ennemis. »

«t Qu'ils ne s'imaginent point, disait d'un autre côté un adversaire de la société de Jésus, qu'on se^soit amusé à ramasser toutes les différentes pièces qui composent ce recueil dans le dessein de les décrier et de leur nuire. On prend Dieu à témoin que l'on n'y a été poussé que par la charité que l'on a pour eux et par la douleur sincère que l'on a de les voir dans de si malheureux engagements. »

Cette plaisanterie, qui s'alourdit en vieillissant, se rencontre dans les deux camps.

« Pour cet impie secrétaire (c'est Pascal), écrivait un autre adversaire, il devrait craindre ce qu'autrefois on pratiquait à Lyon envers ceux qui avaient composé de méchantes pièces, on les conduisait sur le pont et on les précipitait dans le Rhône. Le malheur seul des temps le sauve de la punition méritée. »

Je copie cette exclamation dans un pamphlet du temps. Le malheur des temps, pour l'auteur, c'est une scandaleuse tolérance.

Dès la première année on vit s'élever de nombreuses critiques. Ld. Premïèî'e Réponse, les Lettres à Philarque^ les Impostures, la Bonne Foi des jansénistes et enfin la plus célèbre et la plus maladroite de toutes, V Apologie des casuistes contre les calomnies des jansénistes, dont l'auteur, Pitot, sans adoucissement, sans interprétation et sans réserve, sans distinguer les temps et les circonstances, approuve purement et simplement les maximes et les décisions ridiculisées par Pascal.

Les curés de Paris, ceux de Rouen, et de Sens, les évêques et les archevêques d'Orléans, de Conserans, d'Alet, de Pamiers, de Cominges, de Lisieux, de Bourges et de Ghàlons, publièrent des censures et de sévères condamnations des doctrines défendues par Pitot. La Faculté théologique de Paris porta le même jugement non sans quelque embarras. L'apologie des casuistes était dirigée contre les Provinciales, et la Sorbonne n'oubliait pas le rôle qu'on lui fait jouer dans les premières lettres. Sans refuser son témoignage à la vérité, elle y ajoute en note :

« Au reste, ce livre ayant été fait à l'occasion de quelques lettres françaises envoyées sous le nom incertain d'un ami à un provincial, la Faculté n'entend point approuver en aucune manière lesdites lettres. »

Les jansénistes ne restaient pas en arrière, le parti laissait sagement la parole à Pascal, mais chacun, en répandant les petites lettres, s'employait à accroître l'agitation. La France entière était attentive aux subtilités des casuistes.

Un seigneur des environs de Melun avait

appelé les chiens de sa meute : Bobaclilla, Vechis, Orassalis, Gubrezza, Lura, Villalobos, Pedrezza, Vorbery et Simancha, feignant, comme Pascal, d'ignorer que ces noms de casuistes appartinssent à des chrétiens.

Le reproche de calomnie et de mensonge était pour les jésuites un mauvais terrain de défense. Les citations de Pascal sont exactes. La vérification était facile alors, elle l'est encore aujourd'hui. Les textes, sauf quelques insignifiantes exceptions, ne sont ni tronqués ni pris à contresens. Qui pourrait en douter?

« Il n'est pas vraisemblable, dit avec raison Pascal, qu'étant seul comme je le suis, sans force et sans appui humain, contre un si grand €orps, et n'étant soutenu que par la vérité et la sincérité, je me sois exposé à être convaincu d'imposture. Il est trop aisé de découvrir les faussetés dans des questions comme celle-ci, je ne manquerais pas de gens pour m'en accuser et la justice ne leur serait pas refusée. »

Pascal allègue sa faiblesse; on peut aujourd'hui alléguer sa force. La conclusion est la

même. Le temps met à sa place ce qu'il ne détruit pas.

Il ne servait à rien de donner aux pamphlets le titre d'impostures, il fallait faire la preuve; si elle était possible, on l'aurait avouée depuis longtemps.

Pour appeler, au début de ce siècle, les Provi7icialcs les menteuses, il fallait l'impudence de Joseph de Maistre. Toutes les assertions sont exactes ou ne contiennent que des erreurs où la bonne foi n'est pas engagée; mais rien n'était nouveau. La Sorbonne avait depuis longtemps censuré la Somme des péchés du Père Bauny et condamné les maximes et les décisions stigmatisées quinze ans après par Pascal.

La Faculté écrit à Richelieu, en demandant l'autorisation de publier sa censure :

« Monseigneur,

» Le sage fils de Syrac a parfaitement bien dit que les hommes se chargent d'une grande occupation et qu'il y a un joug pesant qui presse les misérables enfants d'Adam. Or, il nous semble, monseigneur, que, dans la rencontre

présente, on peut fort bien entendre par ce joug, cette monstrueuse masse de nouveaux livres dont nous sommes accablés, que l'on peut appeler des faulx volantes, qui moissonnent la beauté des champs de rÉglise, et détruisent tout l'ornement du Carmel. »

Les propositions de Bauny citées par Pascal sont les faulx volantes que la Sorbonne signale et condamne.

Dix ans avant la censure de la Sorbonne, Dumoulin, pour attaquer la confession, avait réuni les passages scandaleux des casuistes, et Arnauld, après Dumoulin, mais longtemps avant Pascal, avait allégué contre les jésuites, tous les textes cités dans les Provinciales. Arnauld n'avait produit , non plus que Dumoulin, ni bruit ni scandale.

Tous deux cependant étaient célèbres. On appelait l'un le grand Arnauld. Guy Patin, dans une de ses lettres en 1643, treize ans avant les Provinciales, nous donne des nouvelles de l'autre :

«J'eus le bonheur de consulter ici pour votre

ancien ministre et presque le pape de toute la réformation, M. Dumoulin. Je fus fort réjoui de voir ce bonhomme encore gai à son âge. »

Pascal a expliqué les succès différents obtenus par les mêmes armes :

« Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux. »

Dumoulin montrait la balle; Arnauld la lançait selon les règles; Pascal la jette plus fort que jeu à la tête de ses adversaires.

Un des pamphlets qui tentent de répondre aux Provinciales transporte le lecteur à Gharenton :

« Je sais, dit un ministre de la religion réformée, quel est l'auteur des lettres dont on fait tant de bruit. Il est fort connu de nos anciens. Je le priai de me le dire et il vit bien qu'il avait piqué ma curiosité, mais il me répondit qu'il le savait en secret, que ce n'était pas sans dessein qu'il ne voulait pas être connu de tout le monde, et qu'il n'était pas encore temps de le déclarer. Néanmoins, comme il vit que je

n'étais pas satisfait de cette réponse, et que d'ailleurs, si je désirais le savoir, il n'avait pas moins d'envie de me l'apprendre, il me tira un peu à l'écart et me dit à l'oreille : c'est M. Dumoulin. Là-dessus, il me montra le nom de ce ministre à l'inventaire d'un livre qui porte pour titre : Catalogue et dénombrement des traditions romaines. Imprimé à Genève en l'année 1632.

« L'auteur des lettres piquantes n'a pas gardé l'ordre de Dumoulin, ajoute l'auteur du pamphlet ; il en a emprunté si naïvement l'esprit qu'on jurerait à le voir seulement une fois, que c'est lui. »

Le pamphlétaire se trompe. Dumoulin attaque l'Église catholique; Pascal la vénère. Il aurait repoussé avec horreur l'esprit du guide qu'on lui prête. Tous deux dénoncent des offenses à la morale, mais la malice de Dumoulin associe au scandale les docteurs et les saints, les papes et les conciles. Les jésuites chez Pascal sont responsables de tout. Dumoulin s'attaque à leurs maîtres. Les choses valent mieux dans leur source.

« J'aurais pu, dit Dumoulin, ajouter mille préceptes vilains et infâmes touchant interrogations impudiques et curieuses que font les confesseurs, et les définitions touchant les cas de conscience. L'honnêteté ne Ta pas permis, et je n'ai pas voulu souiller mon livre de si vilains préceptes qui enseignent le vice sous ombre de le reprendre et de s'en enquester. »

Pascal, bien différent de Dumoulin, ne prétendait nullement discréditer la confession.

« Nous haïssons la vérité, a-t-il écrit plus tard, en voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n'oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde; elle souffre qu'on demeure caché à tous les autres hommes, mais elle en excepte un seul à qui elle commande de découvrir le fond du cœur et de se faire voir tel qu'on est. Il n'y a que ce seul homme au monde qu'elle nous ordonne de désabuser, et elle l'oblige à un secret inviolable qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n'y était pas. Peuton imiiginer rien do plus charitable et de plus

doux? Et néanmoins la corruption de l'homme est telle, qu'il trouve encore de la dureté dans cette loi, et c'est une des principales raisons qui a fait révolter contre l'Église une grande partie de l'Europe. Que le cœur de l'homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu'on l'oblige de faire à l'égard d'un homme ce qu'il serait juste en quelque sorte qu'il fît à l'égard de tous les hommes! Car est-il juste que nous les trompioos? »

Le nom de Dumoulin se rencontre une seule fois dans les Œuvres de Pascal. Dans le dixième factum des curés de Paris, auquel Pascal a travaillé, mais qui notoirement n'est pas tout entier de sa main, on lit :

« Ces hérétiques travaillent de toutes leurs forces depuis plusieurs années à imputer à l'Église les abominations des casuistes corrompus. Ce fut ce que le ministre Dumoulin entreprit des premiers dans le livre qu'il en fit et qu'il osa appeler Traditions romaines. »

Le dédain n'est pas une réponse à des allégations précises appuyées sur des citations

textuelles. Rien ne prouve d'ailleurs que ces lignes soient de Pascal.

Les jésuites, pour Pascal, sont seuls en cause, mais ils y sont tous; toute pensée, Pascal le dit nettement, toute opinion imprimée sous le nom de l'un des trente mille jésuites soumis au général résidant à Rome est celle de la société. Les supérieurs l'ont approuvée, cela suffit. Si l'opinion contraire, comme il est arrivé quelquefois, est produite ailleurs, ou en un autre temps, sous le nom d'un autre jésuite, peu importe, la société a deux opinions, voilà tout; sur l'une, au moins, elle mérite le blâme. Il n'est pas téméraire, en acceptant cette thèse pour les jésuites, de chercher, dans les livres de Navarrus, de Médina et de Silvestre, l'opinion des dominicains; dans ceux de Glavasio, celle des franciscains, dans saint Thomas, dans saint Augustin et dans saint Charles Borromée, dans saint Liguori même, quoiqu'ils ne paraissent pas toujours d'accord , la doctrine de l'Église qui les a canonisés. Dumoulin n'y manque pas; c'est son droit. Pascal, en s'y refusant, a deux poids et deux mesures.

Les Promnciales, dans plus d'une page, quelquefois en français, plus souvent en latin, touchent à l'indécence. Chez un classique, on accepte tout, on ne mutile pas un chef-d'œuvre. Dumoulin doit être expurgé. L'encre rougirait, comme dit saint Augustin, si l'on voulait reproduire aujourd'hui ce qu'un ministre de l'Évangile imprimait en langue française en 1631. Il aurait pu dire, comme Pascal, aux auteurs qu'il cite :

« J'ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion; que si on est excité à rire, c'est que les sujets y portent d'eux-mêmes, car qu'y a-t-il de plus propre à exciter le rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d'imaginations aussi grotesques que les vôtres. »

Dumoulin, éloquent à sa manière, se borne à citer. Il ne veut pas composer un livre, mais réunir les pièces d'un procès :

« Celui qui, ayant voué d'entrer en religion, puis après, avant que d'acccomplir son vœu.

couche avec une fille sous promesse de l'épouser, ne doit pas garder la promesse à la fille, mais accomplir son vœu. »

C'est ainsi que décide le dominicain Navarrus. Dans un auteur jésuite, Pascal en aurait tiré parti. Il ne serait pas difficile de l'y rencontrer. Les casuistes se copient souvent, mais en introduisant des variantes. Le jésuite Leyman traite le cas d'une fille chrétienne qui a fait vœu d'entrer en religion, s'il lui arrive de pécher contre la pureté. Gela lui arrive. Que doit-elle faire? La question est plus complexe qu'elle n'en a l'air.

Revenons à Dumoulin.

« Celui-là n'est pas meurtrier qui, par zèle pour notre mère sainte l'Église, tue un excommunié. »

La décision est du pape Urbain V.

« Une courtisane ne fait pas mal de recevoir de l'argent pour salaire parce que, par droit humain, sa profession est permise. »

La décision est de saint Thomas.

« Le pape fait bien de permettre à Rorne les maisons de prostitution. »

Le pénitencier du pape en donne une raison bien singulière : « Le pape, en ce faisant, imite Dieu! » La pensée veut qu'on l'explique. Laissons parler le dominicain Navarrus.

« C'est en permettant les moindres maux pour éviter les grands. »

Navarrus ici s'éloigne de saint Augustin.

« Dieu, dit ce saint docteur, doit agir en Dieu et l'homme en homme. Dieu agit en Dieu lorsqu'il agit comme une cause première, toutepuissante et universelle, qui fait servir au bien commun ce que les causes particulières veulent et opèrent de bien et de mal; mais l'homme, dont la faiblesse ne peut faire dominer le bien, doit empêcher tout le mal qu'il peut. »

Dieu qui conduit les âmes sans leur montrer où il tend, permet; suivant Navarrus, et veut par conséquent, l'existence du mal ici -bas. Il

a ses raisons qu'il faut croire bonnes; or, pour cliaque péché, il faut au moins un pécheur; il est donc juste, clans certains cas, d'absoudre ceux qui, en acceptant ce mauvais rôle, travaillent à l'accomplissement des volontés de Dieu et, par une voie mystérieuse, servent ainsi au bien commun.

Si aucun acteur n'acceptait le rùle du traître, les plus belles tragédies deviendraient impossibles.

« Celui qui a fait vœu de ne jamais toucher femme d'attouchement malhonnête, peut être dispensé de ce vœu par l'évêque. »

« Les évoques, prêtres, moines, ne doivent être mariés. La permission de prendre femme ne peut leur être donnée, encore qu'ils confesseraient n'avoir don de continence. »

C'est le concile de Trente qui prononce ainsi.

« Celui qui a dérobé un bien incertain, c'està-dire un objet dont le propriétaire est inconnu, la restitution étant impossible, doit le distri-

buer aux pauvres; s'il est pauvre lui-même, il peut le garder. »

C'est l'opinion de Navarrus.

« Une femme qui a reçu argent pour salaire de paillardise n'est pas obligée à restitution, parce que cette action n'est pas contre la justice; non pas même si elle avait pris salaire outre le juste prix. »

Telle est l'opinion de saint Thomas; il a négligé de nous dire quel était, au xiii^ siècle, le gain légitime d'une courtisane.

Lorsque Pascal s'écrie : « 0 mes pères, je n'avais ouï parler de cette manière d'acquérir ! » il n'avait pas lu saint Thomas.

C'est saint Thomas également qui dit :

« Pour sauver son honneur il est permis de tuer un homme, et un gentilhomme doit plutôt tuer que fuir ou recevoir un coup de bâton. »

C'est donc saint Thomas que, sans le savoir, Pascal met en cause quand il écrit :

« Les permissions de tuer, que vous accordez,

font paraître qu'en cette matière vous avez réellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles que vous avez besoin qu'on vous remette les principes les plus simples de la religion et du sens commun. »

Il est difficile de tout concilier. Judith, que le Saint-Esprit nous fait admirer, est allée trouver Holopherne, elle Ta excité au mal, abusé par des mensonges, et enfm assassiné. Un casuiste doit prévoir tous les cas. Le conseil de suivre simplement les préceptes du Décalogue^ en l'absence de tout commentaire, ferait naître bien des difficultés.

« Celui-là n'est pas menteur, selon Navarrus, qui supplée dans son esprit quelque addition mentale sans laquelle il mentirait.

» Si un clerc interrogé à la porte d'une ville s'il a avec lui quelque chose de sujet à la douane et qu'ayant en effet quelque chose de cette nature, il répond que n<Mi, ayant dans sa pensée qu'il n'est point obligé à rien payer,

(c'était un privilège des clercs) il ne fait point mensonge quoiqu'il entende sa réponse dans un autre sens que celui à qui il la fait ne l'entend. »

La décision est de Saint-Antonin.

« On poursuit un homme pour le tuer, on demande à un autre, qui l'a caché dans sa maison, s'il n'y est pas. Sauf meilleur avis, voilà la manière dont cet homme doit se conduire. Premièrement il doit s'abstenir de répondre, comme le dit saint Augustin; s'il prévoit que son silence sera pris pour un aveu, il tâchera de détourner le discours, ou bien il faut qu'il réponde par un équivoque, par exemple, non est hic, id est non comedit hic\ par ce moyen, il trompera ceux qui l'écoutent sans commettre le péché de mensonge, parce que est quand il vint (^'edo signifie il mange, aussi bien que comedit, et cela signifie dans l'esprit de celui qui interroge cet homme n'est pas ici et pour celui qui répond, cet homme ne mange pas ici. »

Cette ingénieuse direction d'intention est

recommandée par saint Raymond de Pefiafort, mort en 1275.

Il est certain, ces citations ne peuvent laisser de doute, que les cas de conscience cités avec indignation par Pascal sont empruntés aux docteurs les plus illustres et aux saints les plus vénérés.

Suivons dans ses détails une discussion qui -a fait quelque bruit.

Le jésuite Lessius a dit :

« Les biens acquis par une voie honteuse sont légalement possédés et on n'est pas obligé de restituer. »

La décision, suivant le Père Annat, est empruntée à saint Thomas, et Lessius en a informé le lecteur.

Wendroch, c'est-à-dire Nicole, dans l'édition latine qu'il donne des Provinciales après avoir relu Térence, le nie formellement, et, pour prouver son dire, renvoie au passage de saint Thomas. Écoutons saint Thomas, dit Nicole, 2. 2. 9. 32. art. v. Je fais ce qu'il demande et j'ouvre la Somme, Scrunda secumlae', nous y

trouverons, en suivant l'indication de Nicole :

Tertio modo est aliquid illicite acquîsitum non quidem quia ipsa acquisitio sit illicita, sed quia id ex qiio acquiritur est illicitum, sicut patet de eo quod millier acquirit per meretricium. Et hoc proprie vocatur turpe lucriim. Quod enim millier meretricium exer- ■ceat, turpiter agit et contra legem Dei. Sed in ■eo quod accipit, non injuste agit nec contra legem, unde quod sic illicite acquisitiim est reti?iere potest et de eo elemosynam fieri.

L'audace touche à l'impudence. Le texte auquel Nicole renvoie exprime en termes très clairs la proposition qu'il refuse d'y rencontrer. Comment l'expliquer? Par l'abus de la dialectique. On avait accusé Montalte de rendre Lessius responsable d'une décision que Lessius déclare empruntée à saint Thomas.

« Montalte, dit-il, en rapportant cet endroit de Lessius, a omis cette autorité de saint Thomas. On demande si, en cela, il a eu tort ou s'il a eu raison. Pour en décider, il n'y a qu'une chose à examiner : savoir si saint Thomas n'a pas

distingué ce que Lessius assure qu'il ne distingue pas. S'il ne distingue pas, j'avoue que Montalte a eu tort de l'omettre, et que les jésuites ont raison de se plaindre. Mais, s'il distingue, il faut aussi que les jésuites avouent que Montalte a eu trop d'indulgence pour eux de leur pardonner une imposture si manifeste, que Lessius doit passer pour un faussaire, et le Père Annat pour un malavisé de se plaindre d'une chose dont il devrait avoir obligation à Montalte. »

Le raisonnement de Nicole peut se résumer ainsi : Est-il vrai que Pascal ait reproché à Lessius une décision empruntée par lui à saint Thomas avec indication de son origine?

Gela n'est ni contesté ni contestable. Mais Lessius a dit : « Cette décision est de saint Thomas qui condamne sans distinctions... »

Nicole lit saint Thomas; trouve dans le passage le mot distingue}", il ne veut chercher ni pourquoi ni dans quel sens saint Thomas distingue. Lessius est un faussaire; il a affirmé ce qui n'est pas; il n'en veut pas savoir davantage.

Quand l'un des auteurs de la Logique de Port-Royal raisonne ainsi, ce n'est pas faute de la connaître.

Si l'on adopte pour le mot jésuitisme le sens dont les Provinciales ont enrichi la langue française, celui de manque de franchise, le jésuitisme est dans les deux camps.

Lorsque les curés de Rouen s'intéressant les premiers à la querelle, et ceux de Paris, émus à leur tour par les révélations de Pascal, eurent la pensée, comme autrefois les Pères du concile de Nicée, de témoigner, en se bouchant les oreilles, leur horreur pour les casuistes qu'ils voulaient juger, l'assemblée du clergé prit la décision de répandre en France les avis aux confesseurs donnés par saint Charles Borromée, ce modèle des prélats, afin que cet ouvrage, composé par un si grand saint avec tant de lumière et de sagesse, se répandant dans les diocèses, puisse servir de règle et comme de barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles. Saint Charles était sévère jusqu'à renvoyer sans les entendre en confession les femmes qui se présentaient en cheveux frisés. On le savait ennemi des jésuites, d'ail-

leurs, jusqu'à leur avoir refusé, malgré l'insistance du pape, le droit de prêcher à Milan.

Les problèmes ingénieux du père Bauny ont étonné Pascal. Ceux de saint Charles Borromée sont stupéfiants. « S'il arrive, dit-il, quC' par imprudence on commette un péché — saint Charles le nomme, c'est la fornication, avec la sœur de son épouse — quelle doit être la pénitence? » Elle est sévère, mais se réduit presque à rien lorsque le crime a été commis à l'insu du coupable. Si probaberit se taie s ceins inscienter fecisse. Le cas doit être rare.

Le problème a eu l'honneur d'être proposé à un concile: la solution est inscrite dans le recueil des Décrétales réuni au xiii'' siècle par Gratian. La traduction française le supprime.

Le franciscain Angélus Clavasio, non moin& hardi dans ses hypothèses que saint Charles Borromée, semait comme lui, parmi ses instructions morales, d'ingénieux et amusants problèmes :

« Un pieux époux fait vœu de chasteté sans consulter son épouse qui ne peut l'ignorer longtemps. Elle n'en est nullement d'avis. »

La situation est délicate. Glavasio concilie tout sans s'écrier une seule fois comme Musset :

Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume

Il en rencontre plus d'une cependant. Le lecteur désireux de les connaître prendra la peine de se procurer son livre; l'édition, épuisée aujourd'hui , a été publiée à Salamanque en 1494, chez le libraire de l'Université. Il y trouvera une dissertation sur les libertés permises entre fiancés.

« Celui qui demande trop, sajîs motif raisonnable, pèche mortellement; celui qui accorde (il faut lire celle, probablement), commet un péché véniel. Quand on a reçu un baiser, on peut le rendre : Reddens nonpeccat. Il ne faut rien exiger sans motif raisonnable avant la bénédiction. Peccat mortaliter quoties exigit sine rationabili causa ante benedictionem. »

Lorsque Juliette, étonnée et souriante, prononce ces mots difficiles à traduire :

You Kiss by the book

elle ne songe guère à la Somme de saint

Thomas. Roméo y songe moins encore : ils auraient pu y apprendre où et comment on doit poser ses lèvres en donnant un baiser pour que le péché soit véniel.

Les amis de Pascal connaissaient, mais ne lui disaient pas l'origine de ces dissertations classiques dans les séminaires. Il n'aurait pu, s'il les avait connues, faire dire à un Père jésuite :

« Ce qui nous a donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes, car nos Pères sont très réservés sur ce qui regarde la chasteté; ce n'est pas qu'ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J'appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu'on puisse s'imaginer; il m'en donna de quoi remplir plusieurs lettres, mais je ne veux pas seulement en marquer les citations. »

Les jésuites n'avaient qu'à copier.

Les affaires d'Abraham le conduisirent en Egypte; habitué aux sacrifices, il dit à Sarah, son épouse : « Je sais que vous êtes belle, quand

les Égyptiens vous auront vue, ils me tueront et vous réserveront pour eux. Dites donc, je vous prie, que vous êtes ma sœur. »

Pharaon désira la belle Juive et la paya royalement. Son prétendu frère reçut des brebis, des bœufs, des ânes, des serviteurs, des servantes, des ànesses et des chevaux; beaucoup plus sans doute qu'elle ne valait. Pharaon la rendit quand elle eut cessé de plaire, et les dons reçus en échange accrurent les richesses d'Abraham.

On a osé reprendre Abraham du péché de mensonge tout au moins. Saint Augustin n'y veut pas consentir :

« L'action d'Abraham semble d'abord celle d'un mari qui livre sa femme au crime; mais elle ne paraît ainsi qu'à ceux qui ne savent pas distinguer, par les lumières de la foi, les bonnes actions d'avec les péchés. »

Le patriarche ne consentait pas à l'adultère de Sarah; mais, en cachant qu'elle était son épouse, son intention était que les étrangers no le tuassent pas. Abraham avait de bonnes

raisons pour ne pas vouloir être tué; saint Augustin les approuve : « Il craignait qu'après sa mort la belle Sarah ne fût traitée en captive. »

Il préférait que ce fût avant.

Saint Augustin, l'oracle des jansénistes, est précurseur de la morale facile. Pascal, nourri de l'Écriture, aurait pu dans ce souvenir, par respect pour un patriarche, sinon pour un si grand saint, trouver une excuse pour les jésuites.

L'habitude de réduire la charité en maximes de droit et, malgré le précepte de l'apôtre, de semer des questions infinies en appliquant, par d'ingénieuses fictions et comme par jeu d'esprit, aux problèmes de morale, les méthodes et les subtilités de la dialectique, est un fruit des habitudes scholastiques transportées des écoles dans les confessionnaux.

Deux époux peuvent-ils commettre ensemble le péché d'adultère?

Astexanus, dans sa Théologie morale ^ publiée à Venise en 1492, propose et résout la question :

« Ce péché, d'espèce singulière, suppose une épouse assez passionnée pour regretter de ne

pouvoir, par amour pour son cher époux, bra* ver, en se donnant à lui, la pudeur et le devoir. »

Une Vénitienne , pénitente d'Astexanus , moins exceptionnelle peut-être qu'il ne l'a cru, lui a sans doute suggéré ce problème. Un amour désordonné pour son époux est, suivant saint Augustin, un attrait secret à en aimer d'autres.

L'Église, sous le nom d'usure, défend le prêt à intérêt. Quiconque exige plus qu'il n'a prêté est flétri du nom d'usurier. Le texte allégué est célèbre :

Mutuum date nihil inde sperantes.

Dans une société de chrétiens rigides, cette maxime gênerait les emprunteurs plus que les prêteurs; pour mieux dire, il n'y aurait plus de prêteurs. Quand un négociant serait en danger de mourir de faim, les voisins charitables lui feraient l'aumône d'un morceau de pain, sans consentir à lui prêter, sans intérêt, les dix mille francs qui pourraient le sauver. Astexanus dispense ingénieusement les fidèles de celte impraticable maxime. Escobar, sans doute, n'a pas connu l'argument, il l'aurait

reproduit. Le texte sacré blâme l'usure, le sens n'a rien d'obscur, mais Astexanus n'y voit qu'un conseil; on a le droit de ne pas le suivre.

Prêtez sans espoir de gain^ tel est le texte. Or, s'il est ordonné de ne rien gagner, la phrase entière est impérative. Elle ordonne donc de prêter; mais Dieu ne peut ordonner l'impossible. Comment, quand on n'a rien, obéirait-on au précepte? Gomment supposer même que la loi divine ordonne à chacun dès qu'il possède une obole de l'offrir à un emprunteur? Niliil inde sperantes est donc un conseil comme mutiium date qui le précède.

Pour la seconde partie des Provinciales comme pour la première, on a élevé une question de fait. On peut la poser de plusieurs manières : Les citations sont-elles exactes? Leur interprétation est-elle conforme à l'esprit du texte? Les maximes condamnées sont -elles acceptées par les jésuites?

Il faut, sans hésiter, répondre : Oui. Les difficultés que l'on a élevées sont, comme disait familièrement Bossuet, de pures chicaneries.

On peut demander, en second lieu, si ces scandaleuses maximes sont antérieures aux

jésuites? S'il est vrai qu'avant l'existence de la société, des docteurs éminents, quelques-uns canonisés par l'Église, aient approuvé celles que Ton condamne avec le plus de force; que d'autres auteurs, non moins respectés, aient donné l'exemple des scrupules indécents et des doutes ridicules dont Pascal a égayé seslecteurs?

A ces questions les admirateurs de Pascal répondent : « Qu'importe? Ceux que Pascal accuse et dont il nous fait rire sont dangereux et ridicules, il l'a prouvé avec éclat; je n'ai pas à chercher s'il aurait droit d'en frapper d'autres avec eux. »

Il est permis d'insister : Pascal a-t-il traité cette question que l'on déclare insignifiante? L'opinion qu'il adopte est-elle contraire à la vérité? La réponse cette fois est délicate. Celui qui répond oui s'expose à être accusé et convaincu de mensonge. Sur de tels sujets, la plus petite inexactitude est re iressée brutalement; on s'écrie en latin : Mentiris impudentissime; on parle en français d'odieuse calomnie; c'est l'usage! Heureux le coupable s'il n'est pas traité de jésuite! Vous dites que Pascal a posé la question, qu'il a décidé contrairement à la

vérité! Où? Dans quelle lettre? A quelle page? Dans quelle ligne? Vous ne répondez pas! Vous vous dérobez! Vous êtes un calomniateur!

Celui qui, cependant, après examen, affirmerait que Pascal n'a ni résolu ni posé la question, manquerait de bonne foi.

Il en est comme des cinq propositions sur la grâce . Pascal n'affirme pas qu'elles ne sont pas dans Jansénius, mais le lecteur des premières Ze^^re^, s'il a confiance en lui, tient pour certain qu'elles y sont introuvables.

Sur mille lecteurs des Provinciales^ c'est par milliers qu'il faut les compter, il y en a mille, ou bien peu s'en faut, qui, faute de s'être informés ailleurs, regardent comme résolue et hors de discussion cette question qu'il ne traite pas.

Que l'on veuille bien relire la Lettre V, par exemple; il n'y est pas dit que les jésuites ont introduit la doctrine des opinions probables, mais la question n'y semble pas douteuse. Pascal, après une liste de quarante-huit noms bizarres et inconnus du lecteur, demande si tous ces gens sont chrétiens, puis ensuite s'il sont jésuites.

« Non, se fait-il répondre, mais il n'importe; ils n'ont pas laissé de dire de bonnes choses; ce n'est pas que la plupart ne les aient prises ou imitées des nôtres. »

Il est en règle avec la vérité : La plupart les ont prises ou imitéesl II a dit la plupart', il y en a donc d'autres; si quelques-uns ont précédé Loyola de plusieurs siècles, si ceux-là sont nombreux, si leurs noms sont illustres dans l'Église, peu importe; le lecteur est prévenu; il ne peut, sans se faire impudemment l'avocat des jésuites, se plaindre de l'avoir été si peu. Il est véritable cependant que la doctrine des opinions probables, antérieure à la société de Jésus, a été acceptée avant et après les Provinciales par l'immense majorité des casuistes, par saint Liguori particulièrement, mort en 1785, béatifié en 1816. La preuve a été faite vingt fois; beaucoup ont élevé la voix, personne ne s'est fait entendre. La question est déclarée sans intérêt, on la dédaigne, et quand l'occasion s'en présente, ce qui n'est pas rare, on la tranche contrairement à la vérité. Le jésuite Daniel, par un ingénieux artifice, a espéré

attirer Tattention. Inutile travail! L'entreprise était impossible. Il faudrait rencontrer, s'est dit le Père Daniel, l'esprit mordant de Pascal, la perfection de son style, l'éclat de son génie, son art d'encadrer les citations dans un récit naturel et comique. Pourquoi pas? s'est-il dit; et, pour prouver que les autres ordres religieux, les dominicains, par exemple, sont tout aussi responsables que les jésuites des principes les plus honnis de la morale relâchée, il a eu et réalisé l'idée très ingénieuse de reproduire une des Lettres de Pascal, sans y rien changer, absolument rien, que les citations, remplaçant les passages extraits d'un auteur jésuite, par des passages équivalents, scrupuleusement copiés chez un jacobin. La citation est longue, mais le lecteur ne s'en plaindra pas, elle sort d'une bonne main, c'est du Pascal. Daniel ne l'a pas affaiblie; il n'y a mis du sien que des noms et des textes, assez nombreux pour dissiper les doutes.

« Je fus ravi de voir tomber le bon Père jacobin dans ce que je souhaitais. Je le priai de m'expliquer ce que c'était (ju'unc opinion probable.

» — Nos auteurs vous y répondront beaucoup mieux que moi, dit-il; c'est, selon eux, une opinion qui est au moins appuyée sur l'autorité de quelque grand docteur. Voici comme en parle notre maître Jean Nider, dans son Livre consolatoire de l'âme timorée : Tout homme peut avec sûreté suivre quelque opinion qu'il voudra, pourvu qu'elle soit de quelque grand docteur.

>■> — Ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner toutes les consciences et les bouleverser à son gré et toujours en sûreté.

» — Il n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes Tout voulu faire, ils ont perdu leur tems. Elle est trop bien établie. Écoutez notre Sylvestre Prieras, qui approuve cette belle sentence du Panormitain : Celui qui suit l'opinion de quelque docteur sans Vavoir examinée fort exactement et à qui depuis elle paraît fausse, est excusé de péché tandis qu'elle n'a point paru fausse. Il suffit pour cela, ajoute Sylvestre, que par Caffection qu'il a pour son docteur, il juge probablement être vrai ce qui, en effet, est faux.

» — Mon Père , lui dis-je , franchement je ne puis faire cas de cette règle. Qui m'a assuré que, dans la liberté que vos docteurs se donnent d'examiner les choses par la raison, ce qui paraîtra sûr à l'un le paraisse à tous les autres?La diversité des jugements est si grande...

» — Vous ne l'entendez pas, dit le Père en m'interrompant; aussi sont-ils souvent de différens avis : mais cela n'y fait rien, chacun rend le sien probable et sûr. Vraiment l'on sçait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment, et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais : il y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit oui, l'autre dit non; et, en tous ces cas là, l'une et l'autre des opinions contraires est probable : c'est pourquoi Diana, et cet auteur en vaut seul beaucoup d'autres, dit sur un certain sujet : Ponce et Sanchès sont de contraire avis; mais parce (fu' ils étaient tous deux sçavans, cliacun rend son opinion probable.

» — Mais mon Père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à choisir alors.

» — Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus.

» — Eh quoi , si l'autre est plus probable !

» — Il n'importe, me dit encore le Père; le voici bien expliqué par notre Père Jean-Baptiste Haquet : Je dis quil est ]wr7nis de suivre dans la pratique une opinion moins probable et moins siÀre, soit que ce soit sa propre opinion^ soit que ce soit celle d'un autre ^ pourvu quelle soit simplement probable.

» — Et si une opinion est tout ensemble et moins probable et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre, en quittant ce que l'on croit être plus probable et plus sûr?

» — Oui encore une fois. Est-ce que vous n'entendez pas le latin? Minus probabilem et minus tutam. Les termes sont exprès, et ce sçavant théologien ajoute que c'est le sentiment de nos grands docteurs Médina et Bannes eam sententiam docent Médina^ Bannes, etc. Gela n'est-il pas clair?

» — Nous voici bien au large, lui dis-je, mon Révérend Père, grâces à vos opinions probables. Une belle liberté de conscience; et vous autres casuistes, avez-vous la même liberté dans vos réponses ?

» — Oui, me dit-il, nous répondons aussi ce

qu'il nous plaît, ou plutôt ce qui plaît à ceux qui nous interrogent; car voici nos règles que notre maître Thomas Mercado explique admirablement. Ce qu'il dit sur cela dans son sçavant Traité des Contrats est remarquable. » De plus, dit-il, je puis donner en ami un bon conseil à un confesseur qui entendrait Ici confession d'un marchand^ et ce sera le moyen de se procurer une grande liberté et une grande autorité. Le voici : C'est que si le confesseur suit et soutient une opinion, cela ne doit pas f obliger à s'en servir pour la direction de son pénitent, supposé que celui-ci ne veuille pas la prendre pour règle ni la suivre, pourvu que la sienne soit probable et ait ses raisons et ses fondements. C'est assez que le confesseur lui conseille ce qu'il croit être plus certain, et ce qu'il approuve le plus. Mais, si soîi opinion ne plaît pas au pénitent et que ce qu'il a fait puisse se faire, comme étant approuvé de plusieurs bons auteurs, ce serait une extravagance et une grande arrogance au confesseur de refuser de V absoudre, parce qxCil n'est pas de son avis. Quand, sur un contrat, les docteurs sont partagez, le pénitent peut

choisir et suivre l'opinion qu'il jugera à propos. Je dis de même quand, hors de la confession, un théologien est consulté^ si les opinions sont contraires, il lui est permis, sans danger, de suivre Vune ou lautre et de décider comme il lui plaît, et quand lui-même serait dans V opinion la plus probable, il ne peut pas obliger à la suivre celui qui le consulte : mais il doit seulement lui exposer simplement son avis, en l'avertissant cependant qu'en faisant le contraire il ne péchera point, parce qu'il y a plusieurs docteurs qui croyent la chose permise. Cela est net et décisif.

» — Tout de bon, mon Père, votre doctrine est bien commode. Quoi, avoir à répondre oui et non à son choix ! On ne peut assez priser un tel avantage et je vois bien maintenant à quoy vous servent les opinions contraires que vous avez sur chaque matière; car l'une vous sert toujours, et l'autre ne vous nuit jamais : et si vous ne trouvez votre compte d'un côté, vous vous jettez de l'autre, et toujours en sûreté. Et votre Père Mercado a raison de dire que cela donne à un directeur une grande liberté et une grande autorité.

» — Cela est vrai, dit-il, et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le Père Bauny pour lui lorsque le Père Lugo lui était contraire : Sxpe premente Deo fert Deus aller opem. (Si quelque Dieu nous presse un autre nous délivre.)

» — J'entends bien, lui dis-je; mais il me vient une difficulté dans Tesprit. C'est qu'après avoir consulté un de vos docteurs et pris de lui une opinion un peu large, on sera peut-être attrapé, si on rencontre un confesseur qui n'en soit pas, et qui refuse l'absolution, si on ne change pas de sentiment; n'y avez-vous pas donné ordre, mon Père?

» — Vous êtes un étrange homme, reprit-il, vous écoutez ce que je vous dis sans nulle application. Dans l'endroit du docteur Mercado, que je viens de vous citer, n'a-t-il pas provenu votre objection? et ne dit-il pas en termes formols, que ce serait une extravagance et une grande arrogance au confesseur de refuser Cabsolulion à son pénitent, à cause qu'il nest pas dans son opinion. On a mis ordre à tout cela, et on a obligé les confesseurs à absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables, sous

peine de péché mortel, afin qu'ils n'y manquent pas. Si vous n'êtes pas content de l'autorité du grand théologien que je viens de vous citer, je ne serai pas embarrassé à vous en citer d'autres de notre ordre. Vous sçavez ce que c'est que Louis Lopes et François Victoria?

» — Non, dis-je, je n'ai pas l'honneur de les connaître.

» — A ce que je vois, reprit-il, vous êtes bien neuf dans la théologie. Ce Victoria que je vous nomme est, dit Antoine de Sienne, auteur de notre bibliothèque, un homme audessus de tous les éloges, et qui a brillé avec tant d'éclat dans l'école, qu'il a mérité d'être appelé par des personnes des plus illustres, la plus grande lumière de la théologie. Après cela je crois que vous l'écouterez avec respect et docilité. Or, voici comme parle ce grand homme : Je réponds que soit que le confesseur soit le propre prêtre du pénitent, soit qu'il ne le soit pas, il est obligé (tenetur) de C absoudre en un tel cas, et cela se prouve évidemment. Un tel pénitent est en grâce et le confesseur juge probablement qu'il y est, parce qu'il sait que lopinion qu'il suit est probable. Il ne

doit donc pas lui refuser V absolution. Gela s'appelle non pas prouver mais démontrer. Écoulez maintenant Lopes qui ne lui cède guère en doctrine : Cette conclusion se tire de Médina (c'est encore un de nos fameux docteurs) et il est évident par sa raison et par l'opinion qu'il soutient, que le confesseur ne peut refuser l'absolution au pénitent qui sui't une opinion probable des docteurs, quoy que le confesseur croye que l'opinion contraire est plus probable; parce que le pénitent, puisqu'il a suivi une opinion probable, n'a point péché; il n'y a donc nulle raison de lui refuser V absolution. Et remarquez bien ces termes, tenetw\ non potest; car dans le style exact de recelé, les casuistes ne parlent jamais ainsi que pour marquer une obligation sous peine de péché mortel, et leur raison le prouve; parce que ce serait faire une grande injustice au pénitent et dans une matière très importante. Étes-vous content?

» — 0 mon père, lui dis-je, voilà qui est bien prudemment ordonné; il n'y a plus rien à craindre : un confesseur n'oserait plus y manquer. Je ne savois pas que vous eussiez le pou-

voir d'ordonner, sous peine de damnation; je croyoisque vous ne sçussiez qu'ôter les péchez, je ne pensois pas que vous en sçussiez introduire : mais vous avez tout pouvoir à ce que je vois.

» — Vous ne parlez pas proprement, me ditil, nous n'introduisons pas les péchés, nous ne faisons que les remarquer. J'ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n'étiez pas bon scholastique.

» — Quoy qu'il en soit, mon Père, voilà mon doute bien résolu; mais j'en ai un autre à vous proposer, c'est que je ne sçais comment vous pouvez faire, quand les Pères de l'Église sont contraires au sentiment de quelqu'un de vos casuistes.

» — Vous l'entendez bien peu, me dit-il; les Pères étaient bons pour la morale de leur temps, mais ils sont trop éloignez pour celle du nôtre. Pesez bien ce raisonnement d'un de nos plus habiles théologiens, c'est Pierre de Tapia : Touchant la qualité des auteurs^ il faut distinguer ; car ou ils sont anciens, ou ils sont modernes. S'ils sont anciens il faut voir si leurs opinions ont été constamment suivies ou

si elles ont été abandonnées. Et si elles so?it surannées... car si une opinion est maintenant communément abandonnée, on ne tient point compte de Vautorité ou du témoignage de son auteur., pour donner de la 'probabilité à cette opinion.

» — Voilà de belles paroles, lui dis-je, et pleines de consolation pour bien du monde.

» — Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la positive : mais pour nous qui gouvernons les consciences, nous les suivons peu et ne citons dans tous nos écrits que les nouveaux casuistes. Voyez Diana qui a tant écrit : il a mis à la tête de ses livres la liste des auteurs qu'il rapporte : il y en a deux cent quatre-vingt-seize dont le plus ancien est depuis quatre-vingts ans.

» — Cela est donc venu au monde depuis votre ordre, lui dis-je?

» — Ah, bien longtemps après, me réponditil; car, à proprement parler, nos Sommes de cas de conscience ne passent pas deux cents ans.

— C'est-à-dire, mon Père, qu'environ vers ce temps-là on commença à voir disparaître saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme

et les autres, pour ce qui est de la morale ; mais au moins, que je sçache les noms de ceux qui leur ont succédé. Qui sont-ils ces nouveaux auteurs?

» — Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il ; c'est Villalobos, Gonink, Llamas, Achokier, Deakofer, Dellacrux, Veracrux, Ugolin, Tambourin, Fernandes, Martines, Suares, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, de Vechis, de Grassis, de Grassalis, de Pitigianis, de Graffîis, Squillanti, Bizazeri, Barcola, de Bobadilla, Simancha, Ferez, de Lara, Aldresta, Larca, Descarcia, Guaranta, Scophra, Pedrezza, Gabrezza, Bisbe, Diaz de Glavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binfeld Volfang à Veberg, Vostery, Steresdorf.

» — 0 mon Fère, lui dis-je, tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens?

» — Gomment chrétiens? me répondit-il, ne vous disais-je pas que ce sont les seuls avec lesquels nous gouvernons aujourd'hui la chrétienté.

» Gela me fit pitié; mais je ne lui en témoignai rien et lui demandai seulement si tous ces auteurs étaient jacobins.

» — Non, me dit-il, mais il n'importe, ils

n'ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n'est pas que la plupart ne les ayent apprises ou imitées des nôtres; mais nous ne nous piquons pas d'honneur. Outre qu'ils citent nos Pères à toute heure et avec éloge; et puis si vous entendez bien votre doctrine de la probabilité, vous verrez que cela n'y fait rien. Au contraire nous avons bien voulu que d'autres que nous puissent rendre leurs opinions probables, afin qu'on ne puisse pas nous les imputer toutes; et ainsi, quand quelque auteur que ce soit en a avancé une, nous avons droit de la prendre, si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables, et nous n'en sommes pas les garants, quand l'auteur n'est pas de notre corps.

» — J'entends tout cela, lui dis-je, je vois bien par là que tout est bien venu chez vous, hormis les anciens Pères, et que vous êtes les maîtres de la campagne. Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients, et de puissantes barrières qui s'opposeront à votre course.

» — Et quoi ? me dit le Père tout étonné.

» — C'est, lui répondis-je, l'Écriture sainte, les papes, les conciles, que vous ne pouvez

démentir et qui sont tous dans la voie unique de l'Évangile.

» — Est-ce là tout? me dit-il, vous m'aviez fait peur. Groyez-vous qu'une chose si visible n'ait pas été prévue, et que nous n'y ayons pas pourvu? Vraiment je vous admire de penser que nous soyons opposez à l'Écriture, aux papes et aux conciles : il faut que je vous éclaircisse du contraire. Je serais bien marri que vous crussiez que nous manquons à ce que nous leur devons. Vous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos Pères qui paraissent choquer leurs décisions, quoique cela ne soit pas : mais pour en entendre l'accord, il faudrait avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne demeuriez pas mal édifié de nous. Si vous voulez que nous nous voyons demain, je vous en donnerai l'éclaircissement. »

Le probabilisme est la doctrine des jésuites; on s'en tient là; cela n'est pas juste. C'est aussi, nous venons d'en donner la preuve, celle des dominicains. Il faudrait à la condamnation associer le poète Lucain; n'a-t-il pas dit :

Victrix causa Dits placuit sed vida Catoni.

C'est du probabilisme pur.

Caton est un homme grave. Son appui rend probables les droits de Pompée.

Il y a quarante ans environ, c'était en 1851, je descendais le Rhône en bateau à vapeur; j'avais rencontré un voyageur instruit des choses de science; il parlait bien et avec bon jugement. Il admirait le théorème de Sturm sur lef^ équations algébriques, et discutait savamment l'emploi, nouveau alors en métallurgie, de la combustion du gaz des hauts fourneaux. En approchant d'Avignon, quelqu'un, regardant la rive gauche du fleuve, s'écria : « Voilà le château des papes! — Mais, répondit le voyageur, nous ne sommes pas à Rome! » On lui rappela qu'il y avait eu des papes à Avignon; il ne niait pas, mais réfléchissait. « Cependant, dit-il, s'il y avait eu des papes à Avignon, cela se saurai t\ »

Plus d'un lecteur, instruit comme ce voyageur, et comme lui de bon jugement, mais peu au courant de l'histoire de la théologie morale, continuera sans doute à se dire : si les maximes flétries par Pascal étaient celles des docteurs et des saints, approuvées par des papes et par des

conciles, conseillées par tous les ordres religieux, cela se saurait.

La question de droit est la plus importante. La casuistique est-elle mauvaise en soi? Faut-il condamner les casuistes, les blâmer ou les absoudre? Les passages scandaleux cités par Pascal se trouvent dans leurs livres, incontestablement; l'appréciation en est fidèle. Est-il juste de tempérer par des circonstances atténuantes leur condamnation si fortement motivée? Nous avons rapporté d'étranges décisions, plus étranges encore quand on les lit dans les livres des saints. Mais c'est prendre le change, que juger comme des traités de morale des études sur les cas de conscience. La confession est obligatoire, il faut la rendre possible. Le prêtre n'a pas à guider seulement les consciences pures, les cœurs délicats et les âmes généreuses, il n'a pas d'anges à diriger. Les hommes ne peuvent tous passer leur vie dans la retraite et en prières; il doit leur supposer, parce qu'il en est ainsi, des vices qu'on ne nomme pas et des sentiments mauvais contre lesquels leur volonté ne peut rien. En se demandant où commence le péché mortel et

l'infamie, il n'atténue en rien les maximes de rÉvangile; il ne se persuade pas qu'il y ait un degré de perfection inutile à dépasser dans lequel on soit en assurance. Les âmes n'évitent de tomber qu'en montant toujours; mais sans rien abandonner de la morale chrétienne, on distingue, pour ne décourager aucune bonne volonté, ce qui est de précepte et d'obligation indispensables, et ce qui est seulement de perfection et de conseil. Il faut supposer des esprits mondains, terrestres et grossiers, sans chaleur et sans élévation, plus effrayés des peines éternelles de l'enfer que soucieux des joies monotones du paradis, incapables d'une pensée généreuse, inaccessibles à un sentiment délicat,capables cependant de dévotion. On peut plier les deux genoux dans les églises, se présenter avec crainte au confessionnal, redouter d'y dissimuler un péché beaucoup plus que de le commettre, et en commettre de très graves. II y avait jadis, il y a toujours, du bon grain et de l'ivraie dans la moisson du Seigneur, du froment et de la paille dans son aire, de bons et de mauvais poissons dans son filet. L'Église prie pour tous les pécheurs, n'en exclut aucun

de son unité et veut embrasser tout le monde. Les méchants et les mauvais subsistent parmi les bons et les prédestinés. La foi n'est pas toujours cequi leur manque, Tous sont reçus et appelés au tribunal de la pénitence, ils y montrent la laideur de leur âme, ils pèchent sans regret, même avec joie, et n'accusent que le diable qui s'en réjouit, quoique ennemi de la vérité. \.

Vous leur parlez de haïr le péché, ils le désirent; d'aimer le prochain comme euxmêmes, le précepte ne leur paraît pas sérieux; de préférer Dieu à ses créatures, de n'aspirer qu'à sa gloire, de se plaire aux souffrances, ils ne comprennent pas; de grossir chaque jour le trésor de leurs mérites, ils repoussent ce ^ genre d'avarice. Quand on se doit à tous, il faut s'accommoder aux méchants, ils sont nombreux. Serait-il charitable et prudent de leur dire, comme Daniel à Balthazar : Aux balances du Seigneur votre poids est trop léger? Le vrai trésor vous manque, c'est la grâce. Discedite maledicti; retirez-vous maudits! Où? Dans l'enfer; il est votre lot; le feu y est préparé pour votre âme depuis le commencement du monde. L'Église est plus accommodante et

plus douce. D'un mauvais payeur, on tire ce qu'on peut. Pour qui ne peut accroître la gloire de Dieu, on implore sa miséricorde.

De telles gens, pour Pascal, sont comme

C n'étant pas; ils lui font horreur. C'est à eux que

. pensent les casuistes. L'entente est impossible.

L'étude des cas de conscience, pour celui qui veut, sans rien de plus, éviter le châtiment, ressemble fort à nos programmes du baccalauréat. Le casuiste, oubliant qu'il n'existe ni bornes ni limites dans les choses, veut marquer, sur la route du vice, le point qu'on peut atteindre sans danger, et le détail des chutes qui ne sont pas mortelles. Les rédacteurs des programmes d'examen, vrais casuistes de la science profane, marquent par exclusion le détail des ignorances tolérées. Le casuiste, en classant les péchés, ne les autorise ni ne les conseille. Le confesseur, auquel il s'adresse, les absout, mais les blâme. Les distinctions sont faites pour la classe très peu digne d'estime, de ceux qui semblables à Bartholo dont la probité suflisait pour n'être pas pendu, veulent avoir de la vertu, tout juste ce qu'il en faut pour n'être pas damné.

La casuistique est un mal. Tous les esprits

honnêtes et droits en conviennent. Les casuistes en tombent d'accord, mais la malice des hommes et la prétention de les diriger tous rend ce mal nécessaire. Les confesseurs, au moins, n'en doutent pas, et ceux qui font la guerre aux casuites, la déclarent à la confession, s

« Lorsque, dit Bossuet, nous formons tant de doutes et tant d'incidents, que nous réduisons l'Évangile et la doctrine des mœurs à tant de questions artificieuses que faisons-nous autre chose sinon de chercher des déguisements ! et que servent tant de questions sinon à nous faire perdre parmi les détours infinis la trace toute droite de la vérité? Ces pécheurs subtils et ingénieux qui tournent l'Évangile de tant de côtés, qui trouvent des raisons de douter sur l'exécution de tous les préceptes, qui fatiguent les casuistes par leurs consultations infinies, ne travaillent ordinairement qu'à nous envelopper la règle des mœurs. Ce sont des hommes, dit saint Augustin, qui se tourmentent beaucoup pour ne trouver pas ce qu'ils cherchent; ou plutôt ce sont ceux dont parle l'apôtre, qui n'ont jamais de maximes fixes ni de conduite

certaine, qui apprennent toujours et cependant n'arrivent jamais à la science de la vérité. A Dieu ne plaise que nous croyions que la doctrine soit toute en questions et en incidents! L'Évangile nous a donné quelques principes, il nous a appris quelque chose, son école n'est pas une académie où chacun dispute ainsi qu'il lui plaît. Qu'il puisse se rencontrer quelquefois des difficultés extraordinaires, je ne m'y veux pas opposer; mais, pour régler votre conscience sur la plupart des devoirs, la simplicité et la bonne foi sont deux grands docteurs qui laissent peu de choix indécis pour subtiliser sans mesure. Aimez vos ennemis! Faites-leur du bien! Mais c'est une question, direz-vous, ce que signifie cet amour, si aimer ne veut pas dire, ne les haïr point; et pour ce qui regarde de leur faire du bien, il faut savoir dans quel ordre, et s'il ne suffit pas de venir à eux après que vous aurez épuisé votre libéralité sur tous les autres; et alors ils se contenteront, s'il leur plaît, de vos bonnes volontés. Raffinements ridicules! Aimer, c'est-à-dire aimer.

» Qui donc a produit tant de doutes, tant de fausses subtilités sur la doctrine des mœurs

si ce n'est que nous voulons tromper et être trompés? De là tant de chicanes et tant d'incidents qui raffinent sur les chicanes et les détours du barreau. Tout cela pour obscurcir la vérité. C'est pourquoi saint Augustin a raison de comparer ceux qui les forment à des hommes qui frappent sur la poussière et se jettent de la terre aux yeux. Et quoi? vous étiez dans le grand chemin de la charité chrétienne, la voie vous paraissait toute droite et vous avez soufflé sur la terre! Mille vaines contentions, mille questions de néant se sont excitées qui ont troublé votre vue comme une poussière importune, et vous ne pouvez plus vous conduire : un nuage vous couvre la vérité, vous ne la voyez qu'à demi. »

Ainsi parle Bossuet. Ainsi pourrait parler le casuiste le plus subtil. Nos éludes, dirait-il, doivent porter sur l'exception; plût à Dieu qu'aucun d'entre vous n'eût d'hésitations et de doutes ou qu'il sût les résoudre tout simplement, par l'application courageuse de la règle. Mais, comme le dit Bossuet, il peut se rencontrer des difficultés extraordinaires; le

Tii LES PROVINCIALES.

casuiste, bien ou mal, mais le mieux qu'il peut, enseigne à les résoudre. Il doit les aborder toutes et ne se scandaliser de rien. Un vieil auteur italien récite le conte d'un curé du moyen âge, gardien sévère des convenances du langage, qui, dans la confession des péchés quels qu'ils fussent, imposait la plus scrupuleuse décence. Assez bon clerc pour savoir que les définitions de mots sont arbitraires et n'espérant rien changer aux choses, il avait attaché à des mots très honnêtes et à des locutions irréprochables un sens convenu qui l'était moins. Les garçons de la paroisse parlaient couramment ce langage et volontiers l'enseignaient aux filles.

. L'évêque en tournée pastorale voulut, la veille d'une grande fête, faire lui-même la confession. L'absolution ne fut refusée à personne. Le lendemain, il félicitait le curé sur les excellentes mœurs de la paroisse. Ne pouvant croire que monseigneur voulût railler, le bon curé devine la vérité et révèle en latin le sens convenu de quelques mots souvent répétés la veille. L'évêque comprend tout, se précipite dans l'église, arrête d'un geste impérieux le

groupe des jeunes filles marchant déjà vers la sainte table, et leur crie : « Doucement! Piano, piano Giovinette clie... » Puis résumant leurs confessions dans la langue claire et précise de Boccace, il ordonne au curé d'appeler à l'avenir chaque chose par son nom.

Il paraît juste de chercher s'il est impossible, quand on s'adresse à des gens dont la perfection n'est ni la prétention ni le but, d'excuser quelquefois la molle indulgence dont s'indigne Pascal. Une action blâmable est commise et avouée, il ne s'agit plus de la conseiller, mais de la pardonner, si le pouvoir de délier le permet. Il est facile d'imaginer quelques exemples.

— L'archevêque de Grenade n'est pas un saint. On le dit avare ; il aime les présents et s'en montre reconnaissant. Les fleurs dans le jardin du curé Diego sont les plus belles et les fruits les meilleurs du monde; son plaisir est de les donner : Monseigneur n'est pas oublié. Un bénéfice devient vacant; l'archevêque le confère à Diego qui se réjouit avec inquiétude. Ses beaux fruits ont plaidé pour lui: c'est pour cela peut-être qu'il les envoyait.

N'est-il pas simoniaque? Il consulte le casuiste Valentia qui lui ordonne d accepter. Dans sa conduite rien ne semble blâmable; le choix de l'archevêque est excellent; Diego a porté sur son supérieur un jugement téméraire, c'est le péché dont il veut l'absoudre, et Valentia écrit sur ses tablettes cette note que Pascal lui reprochera :

« Si un présent devient le motif qui porte la volonté du collateur à conférer un bénéfice, ce n'est pas simonie. »

— Le bénéfice conféré à Diego est grevé d'une rente viagère en faveur d'un vieux chanoine. Le curé Diego reste fort gêné; le chauflage de ses serres, l'entretien de ses réservoirs et de ses canaux dépasse ses ressources. Il faudrait, pour les réparer, réduire ses aumônes, il n'y veut pas songer; mais en voyant souflrir son beau jardin, il s'écrie, moitié riant, moitié sérieux : — Ce vieux chanoine vit bien longtemps! Heureusement, ajoutc-t-il, que les souhaits ne tuent pas, il serait en danger. »

Diego a manqué de charité. Il veut s'en confesser. Valentia lève les épaules.

— Xipharès aurait donné sa vie pour sauver celle de son père, mais la mort de Mithridate rend possible un hymen qu'il n'espérait plus. Son amour pour la belle Monime est accru par deux ans de silence; il est aimé; la joie dissipe sa tristesse.

— Gléante, fils d'Harpagon, aime Mariane. Il sait qu'il dépend de son père, que le nom de fils le soumet à ses volontés, qu'on ne doit pas engager sa foi sans le consentement de ceux dont on tient le jour, que le ciel les a faits maîtres de nos vœux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite. Il renonce par déférence ou par nécessité à un mariage que son père n'approuve pas. Un mal foudroyant emporte Harpagon; Gléante devient libre, le mariage se fera. L'espérance adoucit sa douleur, il s'accuse devant Escobar de ne pouvoir être triste.

Moins habile que Racine à peindre le cœur

humain, le jésuite le connaît mieux encore.

Le cas pour lui n'a rien de grave. Diverses

passions peuvent agiter en même temps notre

âme; il n'est pas besoin d'avoir lu Montaigne

pour le savoir. II rassure le jeune homme, et dans son zèle pour les cas d'apparence paradoxale, il écrit sur ses tablettes :

« Un bénéficier peut désirer la mort de celui qui a une pension sur son bénéfice, et un fils celle de son père et se réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient et non par une haine personnelle. »

Pascal s'indignera et le lecteur frémit. Sur la route où on lui fait faire un premier pas, il croit, dans le lointain, apercevoir le parricide; c'est horrible! j'en conviens, mais ce n'est pas Escobar qui est horrible, c'est le cœur humain.

Quand un fils, irréprochable d'ailleurs, s'accuse de n'être pas assez triste de la mort de son père, peut-on lui ordonner de l'être et désespérer de son salut?

La question renaît, toujours la même.

Escobar veut rendre possible à tous l'absolution dans ce monde, le salut dans l'autre. Pascal s'écrie : « Les âmes grossières auxquelles vous prétendez ouvrir le paradis sont indignes d'en-

tourer celles des justes; elles me font horreur.» C'est en enfer qu'il veut envoyer ces infâmes, avec les va-nu-pieds rebelles à leur roi, qu'au temps de son enfance M. de Gassion faisait pendre à Avranches.

— Les parents du pieux étudiant Fernand l'ont confié au professeur Bartholo. L'épouse de Bartholo, Padilla, jeune, jolie et coquette, se montre bienveillante pour Fernand; il se croit en danger, et ne se trompe pas. Il consulte Escobar : Doit-il renoncer aux leçons de Bartholo, imposer à ses parents un nouveau sacrifice? Faire planer par sa fuite, dont il faudra leur dire le motif, des soupçons injurieux sur Padilla? Les regards qui l'inquiètent sont peut-être innocents, et, dans les mots à double sens, il est charitable d'adopter le meilleur. Escobar l'engage à ne pas fuir. « On ne va pas à Dieu avec des pas, a dit saint Augustin, mais avec une volonté courageuse et forte. » Il faut demander la grâce de bien combattre, et pour triompher des tentations, redoubler de zèle pour l'étude . Fernand restera donc exposé au péril qui , suivant les paroles du sage,

peut donner la mort aux plus courageux. Escobar écrit sur ses tablettes :

« On ne doit pas refuser l'absolution à ceux qui sont engagés dans des occasions prochaines du péché quand ils ne pourraient les quitter sans bailler au monde sujet de parler ou sans en recevoir d'incommodité. »

Saint Thomas n'est pas plus sévère. Il conseille d'éviter de se rencontrer avec la personne qui fait naître les tentations, de les combattre et de ne pas rendre les occasions si fréquentes qu'elles soient un péché.

Le professeur de morale de Salamanque en 1493, était plus précis et plus large : « Si ceux, qui, par nécessité, se trouvent engagés à demeurer dans un même logis et qui sont pris d'amour, se confessent, se repentent, promettent de s'abstenir et toutefois retombent, peuton les absoudre sans les séparer? » Il répond que si la résistance est telle qu'elle obtienne quinze ou vingt fois plus de victoires que de chutes on ddil les absoudre sans séparation.

Le Père Bauny a copié le professeur de Salamanque et l'indignation de Pascal n'a foudroyé que le jésuite.

— Le beau Fernand brille dans les luttes de l'école. Ses arguments subtils réduisent un adversaire au silence; l'adversaire répond par un soufflet. Fernand n'ignore pas qu'il a été ordonné de tendre l'autre joue et que Dieu lui en saurait gré; il devine même, chance heureuse, que cet acte de vertu rendrait moins doux et moins dangereux les regards de Padilla; il sait aussi que, dans le monde, celui qui a reçu un soufflet est réputé sans honneur jusqu'à ce qu'il ait tué l'offenseur. Si, sans désir criminel de vengeance, il peut satisfaire au respect humain et suivre la loi du siècle, il se risquera. Il consulte Escobar :

« La piété et l'honneur, répond le Père, ne sont opposés qu'en apparence. Les innocents, sans cela, exposés chaque jour à de nouvelles insultes, resteraient sans défense contre la malice des insolents. Exigez des excuses. Si l'adversaire refuse, vous pourrez l'appeler sur le terrain, le péché retombera sur lui. »

Fernand rassuré provoque l'offenseur et le tue, non dans l'intention de rendre le mal pour le mal, mais pour sauver son honneur et défendre sa vie. Escobar lui donne l'absolution et écrit sur ses tablettes :

« Si un gentilhomme se trouve en telle situation que, s'il refuse un duel, on puisse croire que c'est par timidité, et qu'ainsi on dise de lui que c'est une poule et non pas un homme, il peut, pour conserver son honneur, se trouver au lieu assigné. »

Pascal sur ce passage intéressera la piété du roi contre ses adversaires, admirant qu'il emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États, tandis que la piété des jésuites occupe leurs subtilités à le permettre et à l'autoriser dans l'Église.

— Padilla, rebutée par Fernand, peut-être fatiguée de lui, distingue fra Eugenio, vicaire de sa paroisse. Elle le prend pour directeur et lui avoue, sans prononcer de nom, que son cœur brûle d'un amour criminel. Fra Eugenio lui conseille de pieuses lectures, la conduit

dans sa bibliothèque, et pour combattre les mauvaises pensées, lui prête les oraisons de sainte Thérèse. Padilla, sans rien combattre, revient le lendemain chercher son éventail qu'elle a oublié exprès. Eugenio n"a pas le don de continence. Une heure après, il court chez Escobar se confesser d'un crime. Les bornes sont dépassées, l'indulgence serait forfaiture. Escobar indigné s'échauffe d'un zèle dévot, il lui montre l'enfer entr'ouvert et lui fait honte de la joie qu'il procure aux démons. Eugenio l'écoute muet et confus. Mais on l'attend pour célébrer la messe. Escobar songe à tout. Le scandale est un mal de plus. Saûl n'a-t-il pas dit à Samuel : Honorez-moi devant le peuple. « — Cachez, dit-il, votre infamie et la honte de votre fdle spirituelle; je vous donne l'absolution. Vous ne la méritez guère; mais hàtezvous. » Et comme Escobar étudie toujours, il écrit sur ses tablettes :

« Un prêtre peut-il dire la messe le même jour qu'il a commis un péché mortel, et même des plus criminels, en se confessant auparavant? Non, dit Villaiobos, à cause de son impureté;

mais Sancius dit que oui, et sans aucun péché; et je tiens son opinion sûre et qu'elle doit être suivie dans la pratique : et tuta in praxi. »

« — Quoi, mon père, s'écriera Pascal, on doit suivre cette opinion dans la pratique! Un prêtre qui serait tombé dans un tel désordre oserait-il s'approcher de l'autel le même jour, sur la parole d'Escobar, et ne devrait-il pas déférer aux anciennes lois de l'Église qui excluaient à jamais du sacrifice ou tout au moins pour un long temps, les prêtres qui avaient commis des péchés de cette sorte, plutôt que de s'arrêter aux nouvelles opinions des casuistes qui les y admettent le jour même qu'ils y sont tombés? »

L'indignation de Pascal est sincère et juste, mais il importe de ne pas faire de confusion. Escobar s'est indigné comme Pascal; le crime est horrible. Est-ce une raison pour que la paroisse soit privée de la me:^se? La mesure est difficile à garder. W'iclef en assurant qu'on n'est plus ni roi, ni seigneui-, ni magistrat, ni prêtre, ni pasteur, dès qu'on est en péché

mortel, a également renversé, suivant Bossuet, suivant Pascal aussi probablement. Tordre du monde et celui de l'Église, et rempli l'un et l'autre de sédition et de trouble.

— Le PèreParennin, missionnaire en Chine, a pris sur lui, par prudence humaine, d'adoucir pour ne pas les rendre impraticables à ses catéchumènes, quelques-unes des prescriptions de la loi chrétienne.

Les Chinois ont un certain maître, fort savant en philosophie morale, qui est mort il y a longtemps, nommé Confucius, lequel, pour sa doctrine, ses règles et enseignements est en si haute estime dans le royaume, que tous, soit rois ou autres de quelque qualité, condition et rang qu'ils soient, se le proposent comme un exemple à imiter et à suivre, l'honorent et le louent comme saint, et il y a dans toutes les villes et bourgs des temples érigés en l'honneur de ce maître, dans lesquels les gouverneurs sont tenus, deux fois l'année, d'offrir sacrifice solennel, faisant eux-mêmes fonctions de prêtres, et durant le cours de l'année, deux fois le mois, sans solennité, et quelques savants se

trouvent là pour assister les gouverneurs en Tadministration des choses qu'il faut qu'ils offrent en tel sacrifice, qui sont un pourceau entier mort, une chèvre entière, des chandelles, du vin, des fleurs, des parfums.

Quelques gouverneurs convertis et quelques lettrés désignés pour assister au sacrifice ne peuvent s'y refuser sans grand dommage pour leur famille et pour eux-mêmes. Parennin, pour ne pas mériter le reproche que Jésus- Christ faisait aux pharisiens, et ne pas imposer aux fidèles Chinois des fardeaux dont la charge les empêcherait d'aspirer au ciel, crut prudent de leur conseiller cette subtile invention de cacher sous leurs habits une image de Jésus- Christ à laquelle il leur enseignait de rapporter mentalement les adorations rendues à Confucius. N'est-ce pas là autoriser l'idolâtrie? Pascal n'en fait nul doute et, parmi les égarements qu'il dénonce, aucun ne lui semble plus odieux. Parennin, de retour en Europe, a des scrupules; il consulte Escobar. Le Père lui présente la Bible ouverte au livre des Kois :

« Naaiiian dit à Kliséc : Il faut faire ce que

VOUS voulez; mais je vous conjure de me permettre d'emporter la charge de deux mulets de la terre de ce pays; car votre serviteur n'offrira plus à l'avenir des holocaustes ou des victimes aux dieux étrangers, mais il ne sacrifiera qu'au Seigneur. Il n'y a qu'une chose pour laquelle je vous supplie de prier le Seigneur pour votre serviteur, qui est que, lorsque le roi, mon seigneur, entrera dans le temple de Remmon pour adorer, étant appuyé sur ma main, si j'adore dans le temple de Remmon lorsqu'il adorera lui-même, que le Seigneur me le pardonne. » Elisée lui répondit : « Allez en paix. » Je ne dois pas, ditEscobar, être plus sévère qu'Elisée. »

Pascal, sans accepter d'excuse, aurait condamné Naaman.

— Le vieil Antonio a fait fortune. Ses neveux, depuis lors, l'impatientent par leurs attentions. Un jour, sur la promenade publique, Antonio, entouré de ses parents, regarde la cathédrale et dit à haute voix : « Je vois mon légataire universel. » Antonio laissait tout son bien au trésor de l'Église. Riant de sa malice, mais craignant d'avoir péché contre la sincérité, il va consulter

Escobar. « Vous n'avez pas menti, répond le casuiste; tant pis pour vos parents, s'ils ont mal compris. » Et sans remords de conscience, il partagea la gaieté d'Antonio. S'ils sont excusables,et c'est mon sentiment, on peut quelquefois, sans péché mais non sans mensonge, employer la parole à faire croire le contraire de la vérité.

Je cache un proscrit; on me demande indiscrètement si je connais sa retraite; il faut mentir, c'est devoir. Répondre, pour respecter la vérité : je sais où il est, mais ne puis le dire, serait trahison. L'homme, une heure après, serait découvert. Si cependant, voulant éviter ce reproche de mensonge, dont nous sommes, suivant Montaigne, plus offensés que de nul autre, je me dis: J'ignore dans quelle chambre il habite, dans quelle allée du jardin il se promène, je ne sais vraiment pas par conséquent où il est; c'est niaiserie. On peut en sourire; mais si, à cette niaiserie, s'associe le respect, même stérile, de la vérité qu'on trahit, le sourire doit être indulgent. Le mensonge quelquefois est obligatoire. Dans les cas ordinaires, est- il excusé par les rcslriclions mentales?

Aucun casuiste ne l'enseigne, pas même des plus relâchés. Ceux qui leur prêtent celte doctrine sont des disciples sans intelligence ou des adversaires sans équité. L'idée qu'il est possible d'induire son prochain en erreur sans commettre le péché de mensonge a fait le sujet d'un conte amusant :

Un jésuite, mêlé à de graves intérêts et à une situation délicate, y trahit par des assertions à double sens, ceux qui lui donnent confiance, et, certain de mériter l'absolution, s'écrie avec un pieux orgueil, après chacune de ses impostures : « Un jésuite ne ment jamais ! »

L'histoire est plus piquante que juste. Dieu peut, d'après les théologiens, faire croire l'erreur, en disant la vérité en figures. Il ne permet pas qu'on l'imite.

— Gonzalve est plus pieux que zélé. Chaque dimanche, il se propose d'entendre la messe mais se laisse détourner par des causes que, sans grande exagération, il ne pourrait qualifier de majeures. Son exactitude tout à coup devient exemplaire. Le curé de la paroisse l'en félicite. Gonzalve, pour repousser une louange

imméritée, avoue que s'il n'a garde de manquer la messe, c'est que, chaque dimanche, il y rencontre la belle Béatrice dont il n'ose encore demander la main; en épiant les regards de la charmante fille, il a souvent la joie de les voir s'arrêter sur lui.

Le curé, pour juger ces regards échangés tout au moins mal à propos, demande le temps de se mieux informer; mais, en faisant sur ce point des réserves, il se réjouit du bon résultat; il a lu dans un auteur grave : Si audis missam volens te delectare aspectu puellse jvœsejitis satis facis prsecepto. C'est bien le cas de Gonzalve. Il satisfait à la règle, on ne saurait le contester. Pascal cependant trouve qu'on l'élude, et s'en indignerait s'il ne craignait de tarir par un éclat, la source des confidences.

« — En vérité, s'écrie-t-il, je ne le croirais jamais si un autre me le disait. »

Le sixième commandement s'adresse à tous, et c'est après la bénédiction nuptiale, a dit un Père de l'Église, que la concupiscence tend parfois ses pièges les plus dangereux. La pieuse

Dolorès craint de l'avoir oublié; effrayée par tant de périls, quelques semaines après son mariage, rougissante mais résolue, elle se présente à Sanchez pour confesser ses scrupules.

« L'Église, répond le célèbre auteur du traité sur le mariage, conseille la prudence et ordonne la réserve dans l'usage des plaisirs permis, mais il est des moments où Dieu pardonne à ceux qui l'oublient. Il ne faut rien exagérer. »

Dolorès n'en a nulle envie. C'est pour user de ses droits qu'elle veut s'en instruire. Sanchez, sans descendre au détail, lui explique les principes; il ne se fait pas comprendre. Dolorès est intelligente, mais, en philosophie, tient pour les Nominaux. Les idées générales n'existent pas pour elle, elle veut tout particulariser et tout dire. Sanchez l'écoute, c'est son devoir. Il remercie Dieu, quand elle s'éloigne, d'avoir introduit dans son livre les étranges problèmes dont Pascal a détourné les yeux avec raison; ils s'adressent aux seuls confesseurs, qui pourraient s'étonner et rougir si on laissait à leurs pénitentes le soin de leur en révéler le détail.

— Possidius, évêque de Calame, voulait interdire aux dames chrétiennes de son diocèse les étoffes d'or et de soie. Ces dames résistaient. Saint Augustin consulté décida pour elles. Les chrétiennes de Calame continuèrent, sans craindre pour leur salut, à lutter d'élégance, au risque de vaincre, avec celles qui n'avaient ni la foi chrétienne ni l'humilité. Pascal aurait approuvé Possidius.

« Que répondre, s'écrie-t-il, aux passages de l'Écriture qui parlent avec véhémence contre les moindres choses de cette nature! »

L'interlocuteur des Provinciales répond faiblement à son ordinaire. Lessius, dit-il, y a doctement satisfait en disant que les passages de l'Écriture n'étaient de précepte qu'à l'usage des femmes de ce temps-là pour donner par cette modestie un exemple d'édification aux païens.

L'Écriture fournit à saint Augustin des appuis moins fragiles. La sainte femme Rebecca a accepté et porté pour s'embellir des boucles d'oreille et des bracelets. Judith, dans sa superbe beauté, parée comme on fait un temple, avait, en sortant de Bélhulic, une coiffure magnifique, une chaussure très riche, des bracelets, des

lis d'or, des pendants d'oreille, des bagues et d'autres bijoux encore, car l'Écriture ajoute : « elle se para de tous ses ornements ».

La Bible fournirait des exemples plus édifiants, mais celui de Judith n'est pas à rejeter. Il n'est pas dit et il n'est pas croyable que Judith ait acheté ces bijoux pour mieux triompher d'Holopherne. Elle se para de tous ses ornements; elle les possédait donc et s'en était servie déjà, non pour tendre des pièges, mais pour satisfaire, sans mauvaise intention, l'inclination naturelle qu'on a à la vanité. Cette innocente faiblesse ne l'empêchait pas d'être, avant, autant au moins qu'après sa compromettante expédition, la femme la plus respectée qui fût dans Israël.

— Pendant le siège de Paris, au temps de la

Fronde , Port - Royal traversa de difficiles

épreuves. Des partisans sans aveu couraient le

pays, faisant la guerre aux marchands et aux

laboureurs en imposant à tous taille et rançon.

Au pieux fondateur de l'abbaye de Saint-Gyran

ils n'avaient laissé que sa chemise; effrayées

par cet exemple, les religieuses de Port-Royal-

des-Cliamps se retirèrent à Paris. Les messieurs les remplacèrent dans Tabbaye.

On construisit, pour rendre l'abord plus difficile, de petites tours le long des murailles en prenant occasion de répéter et de placer à propos les paroles de la Bible : Circumdate Sion et complectemini eam.

Narra (e in turribiis ejus.

On récitait avec une pieuse émulation tous les textes belliqueux de la sainte Écriture; on se comparait au peuple de Dieu qui, bâtissant Jérusalem, tenait la truelle d'une main et Tépée de l'autre. Ce pieux divertissement élevait les âmes. Quoique aucune voix venue du ciel ne se fît entendre pour mêler aux citations les paroles non moins connues : IIoc fac et vinces, on ne doutait pas de la victoire.

M.dePontis, M. dePetitière,M. deBeaumont, M. de la Rivière, M. de Berry et plusieurs, autres vieux capitaines et vieux routiers, reprenaient le ton du commandement et le langage de leur ancien métier. On faisait grand'garde toutes les nuits. Au lieu du pieux souhait : Dieu vous garde! les murs du monastère entendaient répéter : Sentinelle, prenez garde à vous!

M. Le Maître, l'illustre avocat, l'épée au côté et le fusil sur l'épaule devenait l'effroi des soldats. M. de Sacy seul refusait de prendre le mousquet.

Un jour, après avoir dit la messe à la petite troupe en armes, il leur demanda : « Si les brigands se présentent, que ferez-vous? » On ne sait jamais ce qu'on fera; ce qu'on voulait faire n'était pas douteux.

« Les lois humaines, dit .AI. de Sacy, permettent de repousser la force par la force; Dieu, dont les vues adorables sont infiniment élevées au-dessus de celles des hommes, enseigne un devoir plus sacré, c'est le respect de la vie humaine. Saint-Paul a dit : Tuer pour empêcher qu'il y ait un méchant, c'est en faire deux. Les chrétiens égarés ne sont pas des loups; il faut tirer en l'air. »

La solidité de ce sentiment parut douteuse : au lieu d'effrayer les brigands, on pouvait, en les irritant, les exciter au sang et au feu. Le Seigneur, disait-on, permet l'usage des armes. Les Machabées en sont la preuve. En détrui-

sant les créatures par une triste nécessité, on peut adorer le Créateur. Pascal, voulant jeter la sonde dans cet abîme, hésite à son tour et ne conclut pas : Que dira-t-on qui soit bon? De ne point tuer? Non, car les désordres seraient horribles et les méchants tueraient les bons. De tuer? Non, car cela détruit la nature. M. Singlin partageait les scrupules de M. de Sacy.M.Le Maître tenait pour le droit de défense. Devant le conflit d'autorités si hautes, les solitaires, en les respectant sans les accorder, se demandaient si deux opinions contraires ne peuvent pas, par exception, devenir à la fois probables. Les jansénistes les plus sévères sur les principes foiblissent quelquefois dans l'application.

— M. Arnauld d'Andilly, frère respecté de la mère Angélique et oncle de MM. de Sacy et Le Maître, avait décidé de finir ses jours à Port- Hoyal et de mourir sous le saint joug. Ce témoignage d'estime et de confiance était un honneur pour la maison, (3l l'arrivée d'un tel l)ùt(! une IV'to pour (ous. 11 avait laissé paraître le désir d'avoir pour secrétaire M. Fontaine, qui.

fils d'un ancien maître à écrire, avait comme son père, une très belle main. M. Manguelin et M. Le Maître qui souvent mettait à profit pour lui-même la bonne volonté toujours prête de l'habile copiste, ne désiraient nullement le consacrer tout entier au service de M. d'Andilly.Ne voulant pas, cependant, répondre par un refus à la première demande d'un personnage aussi important, ils s'arrangèrent pour que, de luimême, il renonçât à M. Fontaine.

Le récit est piquant :

« Comme j'attendais, dit Fontaine, M. d'Andiily avec plus d'impatience que personne, je fus surpris que, le jour qu'il allait arriver, sur le midi, après que j'eus lu à la table pendant le dîner, comme cela se pratique d'ordinaire dans toutes les communautés, je vis M. Manguelin et M. Le Maître s'avancer lentement vers moi, la tête baissée, sans faire semblant de penser à rien. Lorsque je me mettais à table, M. Le Maître, soufflé par M. Manguelin qui le laissait porter la parole parce qu'il avait plus de feu que lui et qu'il savait donner un tour agréable à tout ce qu'il disait, vint comme de dessous

la terre me dire : — Vous aimez bien M. d'Andilly, n'est-ce pas? — Oui sûrement, lui dis-je, monsieur. — Vous allez donc être bien aise de le voir? — Je l'espère ainsi, lui répondis-je. — Mais si on vous disait de n'avoir pas cT empressement de le voir? 5e regardai M. Le Maître avec quelque sorte d'étonnement comme une personne surprise. — Que feriez-vous? dit-il. — Je ferais ce qu'on m'ordonnerait, lui dis-je, ne» comprenant rien à ce discours qui était pour moi une énigme. — SU vous rencontrait en chemin, me dit-il, détournez vous adroitement. S'il vous trouvait liez à liez et qu'il vous parlât^ ne répo7idez qu'à demi-mot, et comme à bâton rompu, et sans témoigner trop de chaleur ni dajfection. Pourriez-vous contrefaire le niais? ajouta-t-il. En même temps il me marquait par ses manières, par ses gestes, et par de certains mots que je ne sais comment placer, ce que, pour cela, il fallait faire et dire. Dès que j'entrevis sa pensée, il me fit rire. — Vous voulez vous divertir, lui dis-je? Je suis bien aise de vous en être un sujet. — Non, je vous parle tout de bon, me dit-il. Je lui dis : — Si la sagesse consiste à bien faire le niais, je vous promets que

je vais être le plus sage garçon du monde. Je tâcherai de vous copier, et j'étudierai bien ce que vous venez de me montrer. »

Fontaine fit ce qu'on lui ordonnait : pendant plusieurs jours, le cœur déchiré, il évita M. d'Andilly; il se rencontra enfin sur son chemin, face à face, sans pouvoir se détourner de lui.

« Aussitôt je crus être mort, je lui fis une profonde révérence. — Il n'y a donc que vous de toute la maison qu'on ne verra points me dit-il? Je croyais que vous seriez le premier à me venir voir ici? Voulez-vous que je m'en retourne? iù me contraignais étrangement alors pour observer ce qu'on m'avait demandé. Je fis le décontenancé. Le chapeau, adroitement m'échappa de la main. J'avais les yeux ouverts sans rien voir. Il me parlait, je ne répondais point. Je faisais un brouillamini. J'étais sur la réserve. Je faisais choix de mes mots, et cela paraissait assez naturel et sans étude. Enfin, je lui parlai de telle sorte qu'il pouvait croire très raisonnablement de moi que j'étais échappé à la folie et que j'en avais été bien près. Il fut surpris de me voir le plus

incomplaisant et le plus impoli garçon du monde, plus riche en galimatias qu'en compliment et à qui la niaiserie était tombée en partage. Il s'en alla très mécontent de moi et je lui fis une grande révérence. — Je viens de voir, dit-il à quelqu'un qu'il rencontra, ce que je n'aurais jamais cru. Peut- on avoir C esprit si changeant ou si changé? Savais souhaité ce garçon pour sa main,, son hicivilité me rebute.»

Un mensonge en action vaut une restriction mentale.

On n'analyse pas les Provinciales, il faut lire et relire ce modèle d'éloquence et de bonne plaisanterie; sur le fond, beaucoup de réserves s'imposent. Tout homme de cœur droit et de bon jugement, quand il lit les petites lettres, est tenté d'y tout approuver. Ce que Pascal blàme est mauvais, ce qu'il flétrit, haïssable, ce qu'il affirme, exact; le livre élève Tàme en aiguisant l'esprit et cependant il est injuste. Avant d'expliquer comment et dans quel sens, j'ai voulu relire la conclusion d'un critique éminent, célèbre par ses éludes éloquentes et

profondes sur Pascal, et que, c'est Sainte-Beuve qui l'a dit, il y a toujours profit à citer. Reproduisons le jugement de Vinet :

« Pascal remplit l'office d'accusateur et non celui déjuge; les Provinciales ne sont pas un rapport, mais un réquisitoire; s'il est juste, il l'est comme un adversaire, comme un ennemi peut l'être envers ceux que l'on veut, justement peut-être, mais enfin que l'on veut détruire. Même dans ce sens, est-il toujours juste? L'est-il en rapportant tout à la préméditation, au calcul, et jamais rien à l'erreur? un jésuite même peut se tromper. Et lorsque, dans sa treizième lettre, Pascal nous représente les jésuites jetant dans le monde des moitiés de maximes, moitiés innocentes mais destinées à se rejoindre en temps et lieu pour former, par leur réunion, une monstrueuse erreur, ne vous paraît-il pas conclure un peu trop rigoureusement du fait à l'intention? Je me suis adressé ces questions; mais, après cela, il faut convenir que le plus habile ne saurait faire à la fois deux choses si différentes que la polémique et l'histoire. Pascal « ministre d'une grande

» vengeance » pour nous servir une fois de son langage, tient un glaive et non des balances; et, soit à cause de cela, soit parce qu'il est catholique, tout un ordre de considérations a dû lui demeurer étranger. Il n'est pas conduit à remarquer que les jésuites ne sont que les parrains et non les véritables pères du système qui porte leur nom; que ce qu'on a, justement ou injustement, appelé le jésuitisme, date des premiers jours du monde; que l'art des interprétations, de la direction d'intention et des réserves mentales a été pratiqué de tout temps par les plus ignorants des mortels; et que, si le mot de jésuite avait le sens que les jansénistes lui eussent donné volontiers, et qu'il a reru d'un usage assez général, il faudrait dire que le cœur humain est naturellement jésuite. Qu'est-ce que le probabilisme, si ce n'est le nom extraordinaire de la chose du monde la plus ordinaire; le culte de l'opinion, la préférence donnée à l'autorité sur la conviction individuelle, aux personnes sur les idées, aux hasards des rencontres sur les oracles de la conscience? L'esprit du temps, l'opinion publique, la marche des idées, qu'est-ce que

tout cela, sinon le probabilisme encore sous des noms modernes et populaires. Le probabilisme était encore sans nom lorsque Satan aborda nos premiers parents, mais Satan fut-il à leurs yeux autre chose qu'un docteur grave bien capable après tout de rendre son opinion probable^ Tout cela n'excuse pas Escobar, Molina ni le Père Bauny, s'ils ont, en effet, des suggestions infmiment diverses du malin, composé toute une morale; seulement l'honneur ou la honte de l'invention, ne leur appartient en aucune façon. »

Chez un moraliste comme Vinet, la distinction entre l'accusateur et le juge doit sembler étrange. Les rôles différents imposent les mêmes devoirs. Pour l'un comme pour l'autre, une allégation fausse est mensonge; une conclusion mal déduite, sophisme; une citation affaiblie, mauvaise foi; l'usage de deux poids et de deux mesures, abomination devant le Seigneur. On l'oublie trop souvent. J'oserai rappeler une anecdote célèbre en Espagne.

On avait à Madrid, sous le règne de Philippe II, réservé aux aveugles le privilège de

crier dans les rues les ordonnances du gouvernement ainsi que les nouvelles publiques. Un jour les crieurs, en enflant leurs voix, annonçaient les détails de la grande victoire de la flotte espagnole sur deux corsaires barbaresques : l'un des navires ennemis coulé à fond, l'autre mis en fuite.

« Vous savez, lui dit un passant : les mécréants ont capturé et emmené dans leur fuite la plus belle de nos frégates! — Gela répondit le crieur, est l'aff^aire des aveugles d'Alger. »

Plus d'un historien, malheureusement, pense comme l'aveugle de Madrid et plus d'un lecteur le trouve tout naturel.

Celui qui, prenant les codes pour étude, ferait du droit sa règle de conduite, qui, dans ses relations avec ses parents, ses amis et ses proches, exigerait rigoureusement tous les avantages permis par la loi, serait, sans contredit et avec raison, peu estimé et peu aimé, mais à Tabri des condamnations judiciaires. Le catholique qui, nourri des casuistes, chercherait chez eux sa règle de conduite, aspirant, pour toute morale, à n'être pas indigne de l'absolution, quoique mauvais

parent, mauvais ami, mauvais liomme et mauvais clirétien, resterait à l'abri de l'affront de se voir refuser les sacrements.

Ni les jurisconsultes ne conseillent de ressembler au premier de ces hommes ni les casuistes ne proposent le second pour modèle. Ils savent de quel mépris il est digne et les confesseurs ne manquent pas de lui prescrire, comme les prédicateurs de lui enseigner, une morale plus noble et plus haute.

Les plus rigides connaissent la faiblesse humaine et, sans rien accorder au démon, savent qu'il doit triompher souvent.

Les plus relâchés prévoient les mêmes défaites, blâment les mêmes faiblesses et condamnent les mêmes fautes.

La différence est qu'ils s'en indignent moins. Ni pour les uns ni pour les autres, il n'existe dans le champ du mal, de séparations et de limites.

Les péchés sont inégaux; tous également en conviennent ; tous les partagent en deux classes : les uns sont mortels, les autres ne le sont pas; mais on doit faire de grandes différences entre ceux qui portent le même nom. Le plus grave

des péchés véniels, il ne peut en être autrement, pour peu qu'on l'accroisse, deviendra mortel. Le plus léger entre les péchés mortels, pour peu qu'on l'atténue, deviendra véniel. Ce sont là vérités de définition ; la contestation est impossible.

Les théologiens ont méconnu trop souvent la nécessité de cette transition insensible. On peut cependant, dans presque tous les cas, réduire la preuve en forme.

Je traverse une vigne. Je goûte un raisin; c'est un vol, mais le péché est véniel. Je suis tenté, et je cueille la grappe. L'enfer, pour cela, ne me menace pas. Le péché s'aggrave mais reste véniel; une seconde grappe succède à la première, une troisième à la seconde, jusqu'à remplir un panier; si le panier est remplacé par une voiture, si je dérobe la vendange, le péché sera sans difficulté mortel : il était véniel au début. La grappe que je cueillais au moment où le changement s'est accompli marque la limite. Un grain seul peut servir de borne.

La confusion du péché qui n'est pas mortel, et que l'on doit absoudre après confession, avec les actes que la conscience permet, qu'on peut commettre sans scrupule et sans offenser Dieu,

est un sophisme sans cesse répété à l'occasion des casuistes. Jamais Pascal n'a fait la distinction. La remarque est importante et je la crois nouvelle.

— Mercedes se mariera dans un mois. Escobar la dirige et lui donne d'excellents conseils. Elle doit, jusqu'à la bénédiction nuptiale, imposer à son fiancé la plus respectueuse réserve. Mercedes s'étonne et se montre blessée qu'on doute d'elle. Elle vient cependant quelques jours après confesser sa faiblesse. Escobar la reçoit fort mal : « Ce que vous avez fait, ditil, est bien laid et bien honteux. Vous méritez une sévère pénitence. » Il la lui impose sans refuser l'absolution.

En vain Pascal s'indignera, les choses doivent se passer ainsi. A quoi, sans cela, servirait la confession? Mercedes a eu la honte d'un aveu difficile; elle a reçu une forte semonce. Que Pascal voudrait-il de plus? Qu'elle eût été plus sage? Escobar n'y peut rien, elle n'a rien appris dans ses livres. C'est au contraire elle qui l'instruit. Faut-il, parce qu'elle a devancé la bénédiction, la lui refuser à jamais?

La Lettre XV de Pascal découvre très nettement la confusion faite entre le péché véniel, l'acte qu'on n'a pas à blâmer et l'action méritoire qu'on conseille.

Mes révérends pères,

Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs, je me sens obligé, pour leur intérêt et pour celui de l'Eglise, de découvrir un mystère de votre conduite, que j'ai promis il y a longtemps, afin qu'on puisse reconnoître par vos propres maximes quelle foi l'on doit ajouter à vos accusations et à vos injures.

Je sais que ceux qui ne vous connoissent pas assez ont peine à se déterminer sur ce sujet, parce qu'ils se trouvent dans la nécessité, ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis, ou de vous tenir pour des imposteurs, ce qui leur paroit aussi incroyable. Quoi! disent-ils, si ces choses-là n'étoient, des religieux les publieroientils? et voudroient-ils renoncer à leur conscience, et se damner par ces calomnies? Voilà la manière dont ils raisonnent; et ainsi les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés, rencontrant l'opinion (ju'ils ont de votre sincérité, leur esprit demeure en suspens entre l'évidence et la vérité qu'ils ne peuvent d('inentir, et le devoir de la charité qu'ils appréhendent de blesser. De sorte que,

comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos médisances est l'estime qu'ils ont de vous, si on leur fait entendre que vous n'avez pas de la calomnie l'idée qu'ils s'imaginent que vous en avez, et que vous croyez pouvoir faire votre salut en calomniant vos ennemis, il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos impostures. Ce sera donc, mes pères, le sujet de cette lettre.

Je ne ferai pas voir seulement que vos écrits sont remplis de calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l'intention de mentir, Je ferai donc voir, mes pères, que votre intention est de mentir et de calomnier; et que c'est avec connoissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu'ils sont innocents; parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l'état de grâce. Et quoique vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre morale, je ne laisserai pas de vous le dire, mes pères, afin que personne n'en puisse douter, en voyant que je m'adresse à vous pour vous le soutenir à vous-mêmes, sans que vous puissiez avoir l'assurance de le nier, qu'en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c'est une doctrine si commune dans vos écoles que vous l'avez soutenue non seulement dans vos livres, mais encore dans vos thèses publiques, ce qui est de la dernière hardiesse; comme entre autres dans vos thèses de Louvain de l'année 1645, en ces termes : « Ce n'est qu'un péché véniel de

calomnier et d'imposer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parlent mal de nous. Quidni non nisi veniale sit, detrahentis autoritatcm magnmn, tibinoxiam^ falso crimine elidere? » Et cette doctrine est si constante parmi vous, que quiconque l'ose attaquer, vous le traitez d'ignorant et de téméraire. C'est ce qu'a éprouvé depuis peu le père Quiroga, capucin allemand, lorsqu'il voulut s'y opposer. Car votre père Dicastillus l'entreprit incontinent, et il parle de cette dispute en ces termes (de Just., liv. IL tr. 2, disp. 12, n. 404) : « Un certain religieux grave, pieds nus et encapuchonné, cucullatus gymnopoda, que je ne nomme point, eut la témérité de décrier celte opinion parmi des femmes et des ignorants, et de dire qu'elle étoit pernicieuse et scandaleuse contre les bonnes mœurs, contre la paix des États et des sociétés, et enfin contraire non seulement à tous les docteurs catholiques, mais à tous ceux qui peuvent être catholiques. Mais je lui ai soutenu, comme je soutiens encore, que la calomnie, lorsqu'on en use contre un calomniateur, quoiqu'elle soit un mensonge, n'est point néanmoins un péché mortel, ni contre la justice, ni contre la charité; et pour le prouver, je lui ai fourni en foule nos pères et les universités entières qui en sont composées, que j'ai tous consultés, et entre autres le révérend père Jean Gans, confesseur de l'empereur; le révérend père Daniel Baslèle, confesseur de l'archiduc Léopold; le père Henri, qui a été précepteur de ces deux princes; tous les professeurs publics et ordinaires de l'université do Vienne (toute composée de jésuites); tous les pro-

fesseurs de l'université de Grats (toute de jésuites) ; tous les professeurs de l'université de Prague (dont les jésuites sont les maîtres) : de tous lesquels j'ai en main les approbations de mon opinion, écrites et signées de leur main : outre que j'ai encore pour moi le père de Pennalossa, jésuite, prédicateur de l'empereur et du roi d'Espagne, le père Pilliceroli, jésuite, et bien d'autres qui avoient tous jugé cette opinion probable avant notre dispute. » Vous voyez bien, mes pères, qu'il y a peu d'opinions que vous ayez pris si à tâche d'établir, comme il y en avoit peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c'est pourquoi vous l'avez tellement autorisée que les casuistes s'en servent comme d'un principe indubitable. « Il est constant, dit Caramuel (n. Hol, p. 550), que c'est une opinion probable qu'il n'y a point de péché mortel à calomnier faussement pour conserver son honneur. Car elle est soutenue par plus de vingt docteurs graves, par Gaspard Hurtado et Dicastillus, jésuites, etc.; de sorte que, si cette doctrine n'étoit probable, à peine y en auroit-il aucune qui le fût en toute la théologie. »

0 théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs que si, selon ses maximes, il n'étoit probable et sûr en conscience qu'on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, à peine y auroit-il aucune de ses décisions qui fût sûre? Qu'il est vraisemblable, mes pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique! L'inclination corrompue des hommes s'y porte d'elle-même avec tant d'impétuosité qu'il est incroyable qu'en levant l'obstacle de la conscience,

elle ne se répande avec toute sa véhémence naturelle. En voulez-vous un exemple? Caramuel vous le donnera au même lieu : « Cette maxime, dit-il, du père Dicastillus, jésuite, touchant la calomnie, ayant été enseignée par une comtesse d'Allemagne aux filles de l'impératrice, la créance qu'elles eurent de ne pécher au plus que véniellcment par des calomnies en lit tant naître en peu de jours, et tant de médisances, et tant de faux rapports, que cela mit toute la cour en combustion et en alarme. Car il est aisé de s'imaginer l'usage qu'elles en surent faire : de sorte que, pour apaiser ce tumulte, on fut obligé d'appeler un bon père capucin d'une vie exemplaire, nommé le père Quiroga (et ce fut sur quoi le père Dicastillus le querella tant), qui vint leur déclarer que cette maxime étoit très pernicieuse, principalement parmi les femmes; et il eut un soin particulier de faire que l'impératrice en abolît tout à fait l'usage. » On ne doit pas être surpris des mauvais effets que causa cette doctrine. 11 faudroit admirer au contraire qu'elle ne produisît pas cette licence. L'amour-propre nous persuade toujours assez que c'est avec injustice qu'on nous attaque; et à vous principalement, mes pères, que la vanité aveugle de telle sorte, que vous voulez faire croire en tous vos écrits que c'est blesser l'honneur de l'Eglise que de blesser celui de votre société. Et ainsi, mes pères, il y auroit lieu de trouver étrange que vous ne missiez pas cette maxime en praticpio. Car il ne faut plus dire de vous comme font ceux qui ne vous connoissent pas : Gomment ces bons pères voudroient-ils calomnier

leurs ennemis; puisqu'ils ne le pourroient faire que par la perte de leur salut? Mais il faut dire au contraire : Comment ces bons pères voudroient-ils perdre l'avantage de décrier leurs ennemis, puisqu'ils le peuvent faire sans hasarder leur salut? Qu'on ne s'étonne donc plus de voir les jésuites calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience, et rien ne les en peut empêcher; puisque, par le crédit qu'ils ont dans le monde, ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que, par celui qu'ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.

Voilà, mes pères, la source d'où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre père Brisacier, jusqu'à s'attirer la censure de feu M. l'archevêque de Paris. Voilà ce qui a porté votre père d'Anjou à décrier en pleine chaire, dans l'église de Saint-Benoît, à Paris, le 8 mars 1655, les personnes de qualité qui recevoientles aumônes pour les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuoient tant eux-mêmes; et de dire par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces charités, si on eût eu quelque créance en vos impostures, « qu'il savoit de science certaine que ces personnes avoient détourné cet argent pour l'employer contre l'Église et contre l'État » : ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C'est par ce même principe que votre père Grasset a tant prêché d'impostures dans Orléans, qu'il a fallu que M. l'évêque

d'Orléans l'ait interdit comme un imposteur public, par son mandement du 9 septembre dernier, où il déclare « qu'il défend à frère Jean Grasset, prêtre de la compagnie de Jésus, de prêcher dans son diocèse; et à tout son peuple de l'ouir, sous peine de se rendre coupable d'une désobéissance mortelle, sur ce qu'il a appris que ledit Grasset avoit fait un discours en chaire rempli de faussetés et de calomnies contre les ecclésiastiques de cette ville, leur imposant faussement et malicieusement qu'ils soutenoient ces propositions hérétiques et impies : Que les commandements de Dieu sont impossibles; que jamais on ne résiste à la grâce intérieure; et que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes, et autres semblables, condamnées par Innocent X». Car c'est là, mes pères, votre imposture ordinaire, et la première que vous reprochez à tous ceux qu'il vous est important de décrier. Et quoiqu'il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu'à votre père Grasset de ces ecclésiastiques d'Orléans, votre conscience néanmoins demeure en repos : « parce que vous croyez que cette manière de calomnier ceux qui vous attaquent est si certainement permise », que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville. En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de Saint-Nisier, à Lyon; et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j'en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes pères, que, en 1049, M. Puys traduisit en françois un excellent livre d'un autre jière capucin, « touchant le devoir

des chrétiens à leur paroisse contre ceux qui les en détournent », sans user d'aucune invective, et sans désigner aucun religieux, ni aucun ordre en particulier. Vos pères néanmoins prirent cela pour eux, et sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la primatie de France, et honoré de toute la ville, votre père Alby fit un livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église, le jour de l'Assomption, où il l'accusoit de plusieurs choses, et entre autres de « s'être rendu scandaleux par ses galanteries, et d'être suspect d'impiété, d'être hérétique, excommunié, et enfin digne du feu ». A cela M. Puys répondit; et le père Alby soutint, par un second livre, ses premières accusations. N'est-il donc pas vrai, mes pères, que vous étiez des calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre ; et qu'enfin il falloit que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié? Écoutez donc ce qui se passa dans l'accommodement qui fut fait en présence d'un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont au bas de cette page *, comme ils sont mar-

1. M. de Ville, vicaire-général de M. le cardinal de Lyon; M. Scarron, chanoine et curé de Saint-Paul; M. Margal, chantre; MM. Bouvaud, Sève, Aubert et Dervieu, chanoines de Sainl-Nisier ; M. du Gué, président des trésoriers de France; M. Groslier, prévôt des marchands; M. de Fléchère, président et lieutenant-général; MM. de Boissat, de Saint- Romain et de Bartoly, gentilshommes; M. Bourgeois, premier avocat du roi au bureau des trésoriers de France; .MM. de Cotton père et fils; M. Boniel; qui ont tous signé à l'original de la déclaration, avec .M. Puys et le père Alby.

qués dans l'acte qui en fut dressé le 2o septembre 1650. Ce fut en présence de tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que déclarer « que ce qu'il avoit écrit ne s'adressoit point aux pères jésuites ; qu'il avoit parlé en général contre ceux qui éloignent les fidèles des paroisses, sans avoir pensé en cela attaquer la société, et qu'au contraire il l'honoroit avec amour ». Par ces seules paroles, il revint de son apostasie, de ses scandales et de son excommunication, sans rétractation et sans absolution; et le père Alby lui dit ensuite ces propres paroles : « Monsieur, la créance que j'ai eue que vous attaquiez la compagnie dont j'ai l'honneur d'être m'a fait prendre la plume pour y répondre; et j'ai cru que la manière dont j'ai usé m'étoit permise. Mais, connoissant mieux votre intention, je viens vous déclarer qu'il n'v a plus RIEN qui me puisse empêcher de vous tenir pour un homme d'esprit très éclairé, de doctrine profonde et ORTiionoxic, de mœurs irrépréhensibles, et en un mot pour digne pasteur de votre église. C'est une déclaration que je fais avec joie, et je prie ces messieurs de s'en souvenir. »

Ils s'en sont souvenus, mes pères; et ou fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n'admircroit ce discours du père Alby? Il ne dit pas qu'il vient se rétracter, parce qu'il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys; mais seulement « parce que, connoissant (juc son intention n'a pas été d'attaquer votre compagnie il n'y a plus rien qui l'empêche de le tenir pour catholique ». H ne croyoit donc

pas qu'il fût hérétique en efTet? Et néanmoins, après l'en avoir accusé contre sa connoissance, il ne déclare pas qu'il a failli; mais il ose dire, au contraire, « qu'il croit que la manière dont il en a usé lui étoit permise ».

A quoi songez-vous, mes pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu'ils ont pour votre société? Comment n'avez- vous point appréhendé de vous faire passer vous-mêmes, et par votre propre aveu, pour des imposteurs ou des calomniateurs?QuoiI mes pères, un même homme, sans qu'il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu'il honore ou qu'il attaque votre compagnie, sera « pieux ou impie, irrépréhensible ou excommunié, digne pasteur de l'Eglise, ou digne d'être mis au feu, et enfin catholique ou hérétique »? C'est donc une même chose dans votre langage d'attaquer votre société et d'être hérétique? Voilà une plaisante hérésie, mes pères; et ainsi, quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon « que vous croyez qu'ils vous attaquent ». Il est bon, mes pères, qu'on entende cet étrange langage, selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c'est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l'Église que parce que vous croyez que mes lettres vous font tort; et ainsi il ne me reste pour devenir catholique, ou que d'approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrois faire sans renoncer à tout senti-

ment de piété, ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien; et il faudroit que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnoitre. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l'hérésie; puisque la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d'erreur, je n'en puis sortir, ou qu'en trahissant ma conscience, ou qu'en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours un méchant ou un imposteur, et quelque fidèle que j'aie été à rapporter vos passages, vous irez crier partout : « qu'il faut être organe du démon pour vous imputer des choses dont il n'y a marque ni vestige dans vos livres » : et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire, tant le privilège que vous avez de mentir a d'étendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis à dessein, parce que je répondrai en même temps à la neuvième de vos impostures; aussi bien elles ne méritent d'être réfutées qu'en passant.

11 y a dix à douze ans qu'on vous reprocha cette maxime du père Bauny : « Qu'il est permis de rechercher directement, primo v.t pi:r se, une occasion prochaine de pécher pour le bien spirituel ou temporel de nous ou de notre prochain » (part. I, tr. 4, q. 14, p. 1)4) dont il apporte pour exemple : « Qu'il est permis à chacun d'aller en des lieux publics pour convertir dos femmes perdues, encore qu'il soit vraisemblable (ju'on y péchera, pour avoir déjà expérimenté souvent qu'on est accoutumé de se laisser aller nu péché par les caresses de ces

femmes. » Que répondit à cela votre père Caussin? En 1644, dans son Apologie pour la compagnie de Jésus, page 128 : « Qu'on voie l'endroit du père Bauny, qu'on lise la page, les marges, les avantpropos, les suites, tout le reste, et même tout le livre, on n'y trouvera pas un seul vestige de cette sentence, qui ne pourroit tomber que dans l'âme d'un homme extrêmement perdu de conscience, et qui semble ne pouvoir être supposée que par l'organe du démon. » Et votre père Pintereau, en même style, première partie, page 94 : « Il faut être bien perdu de conscience pour enseigner une si détestable doctrine; mais il faut être pire qu'un démon pour l'attribuer au père Bauny. Lecteur, il n'y en a ni marque ni vestige dans tout son livre. » Qui ne croiroit que des gens qui parlent de ce tonlà eussent sujet de se plaindre, et qu'on auroit en effet imposé au père Bauny? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus forts termes? Et comment oseroit-on s'imaginer qu'un passage fût en mots propres au lieu même où l'on le cite, quand on dit « qu'il n'y en a ni marque ni vestige dans tout le livre »?

En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire croire jusqu'à ce qu'on vous réponde; mais c'est aussi le moyen de faire qu'on ne vous croie jamais plus, après qu'on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors, que vous ne faites aujourd'hui aucune difficulté de reconnoître dans vos réponses que cette maxime est dans le père Bauny, au lieu même où on l'avoit citée ; et, ce qui est admirable, c'est qu'au lieu qu'elle étoit

détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente que, dans votre neuvième imposture, page 10, vous m'accusez « d'ignorance et de malice, de quereller le père Bauny sur une opinion qui n'est point rejetée dans l'école ». Qu'il est avantageux, mes pères, d'avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre! Je n'ai besoin que de vousmêmes pour vous confondre. Car je n'ai à montrer que deux choses : l'une, que cette maxime ne vaut rien; l'autre qu'elle est du père Bauny, et je prouverai l'un et l'autre par votre propre confession. En 1644 vous avez reconnu qu'elle est détestable, et en 1656 vous avouez qu'elle est du père Bauny. Cette double reconnoissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus, elle découvre l'esprit de votre politique. Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits? Est-ce de parler avec sincérité? Non, mes pères, puisque vos réponses s'entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vousmêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que celte maxime est détestable, vous avez nié en même temps qu'elle fût du père Bauny; et ainsi il étoit innocent : et, quand vous avouez qu'elle est de lui, vous soutenez en même temps qu'elle est bonne : et ainsi il est innocent encore. De sorte que, l'innocence de ce père étant la seule chose commune à vos deux réponses, il est visible que c'est la seule chose (jue vous y recherchez, et que vous n'avez pour objet que la défense de vos pères, en disant d'une même maxime qu'elle est dans vos

livres et qu'elle n'y est pas; qu'elle est bonne et qu'elle est mauvaise; non pafe selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrois-je vous dire là-dessus! car vous voyez bien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire; et, pour en omettre une infinité d'exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.

On vous a reproché en divers temps une autre proposition du même père Bauny (tr. 4, quest. î22, p. 100) : « On ne doit dénier ni différer l'absolution à ceux qui sont dans les habitudes de crimes contre la loi de Dieu, de nature et de l'Église, encore qu'on n'y voie aucune espérance d'amendement : etsi emendationis futurse spes nulla apparent. » Je vous' prie sur cela, mes pères, de me dire lequel y a le mieux répondu, selon votre goût, ou de votre père Pintereau, ou de votre père Brisacier, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l'un en condamnant cette proposition, mais en désavouant aussi qu'elle soit du père Bauny ; l'autre en avouant qu'elle est du père Bauny, mais en la justifiant en même temps. Écoutez-les donc discourir. Voici le père Pintereau, page 18 : « Qu'appelle-t-on franchir les bornes de toute pudeur, et passer au delà de toute impudence, sinon d'imputer au père Bauny, comme une chose avérée, une si damnable doctrine? Jugez, lecteur, de l'indignité de cette calomnie, et voyez à qui les jésuites ont affaire, et si l'auteur d'une si noire supposition ne doit pas passer désormais pour le truchement du père des

mensonges. » Et voici maintenant votre père Brisacier (4^ p., p. 21) : « En effet, le père Bauny dit ce que vous rapportez. » (C'est démentir le père Pintereau bien nettement.) « Mais, ajoute-t-il, pour justifier le père Bauny, vous qui reprenez cela, attendez, quand un pénitent sera à vos pieds, que son ange gardien hypothèque tous les droits qu'il a au ciel pour être sa caution. Attendez que Dieu le Père jure par son chef que David a menti quand il a dit, par le Saint-Esprit, que tout homme est menteur, trompeur et fragile; et que ce pénitent ne soit plus menteur, fragile, changeant, ni pécheur comme les autres; et vous n'appliquerez le sang de Jésus-Christ sur personne. »

Que vous semble-t-il, mes pères, de ces expressions extravagantes et impies, que s'il falloit attendre qu'il y eût quelque espérance d^ amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudroit attendre que Dieu le Père jurât far son chef qu'ils ne tornberoient jamais plus? Quoil mes pères, n'y a-t-il point de différence entre Vespérance et la certitude'} Quelle injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ de dire qu'il est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu, de nature et de l'Église, qu'on ne pourroit l'espérer sans que le Saint-Esprit eût menti : de sorte que, selon vous, si on ne donnoit l'absolution à ceux dont on n espère aucun amendement, le sang de Jésus- Christ demeureroit inutile, et on ne V appliquerait jamais sur personne] A quel état, mes pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs, puisque vous ne trouvez que deux

voies pour les justifier, l'imposture ou l'impiété; et qu'ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes!

De là vient que vous en usez si souvent. Mais ce n'est pas encore là tout ce que vous savez faire. Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux comme la Lettre d'un ministre à M. Arnauld, que vous débitâtes dans tout Paris, pour faire croire que le livre de la fréquente communion, approuvé par tant d'évêques et tant de docteurs, mais qui, à la vérité, vous étoit un peu contraire, avoit été fait par une intelligence secrète avec les ministres de Charenton. Vous attribuez d'autres fois à vos adversaires des écrits pleins d'impiété, comme la Lettre circulaire des jansénistes, dont le style impertinent rend cette fourbe trop grossière, et découvre trop clairement la malice ridicule de votre père Meynier, qui ose s'en servir, page 28, pour appuyer ses plus noires impostures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde, comme les Constitutions du Saint-Sacrement, d'où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir, et qui font dresser les cheveux sur la tête des simples, qui ne savent pas quelle est votre hardiesse à inventer et publier les mensonges : car il n'y a sorte de calomnie que vous n'ayez mise en usage, jamais la maxime qui l'excuse ne pouvoit être en meilleure main.

Mais celles-là sont trop aisées à détruire ; et c'est pourquoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien, afin d'ôter toute prise et tout

moyen d'y répondre ; comme quand le père Brisacier dit « que ses ennemis commettent des crimes abominables, mais qu'il ne les veut pas rapporter ». Ne semble-t-il pas qu'on ne peut convaincre d'imposture un reproche si indéterminé? Un habile homme néanmoins en a trouvé le secret; et c'est encore un capucin, mes pères. Vous êtes aujourd'hui malheureux en capucins, et je prévois qu'une autre fois vous le pourriez bien être en bénédictins. Ce capucin s'appelle le père Valérien, de la maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment il répondit à vos calomnies. Il avoit heureusement réussi à la conversion du prince Ernest, landgrave de Hesse-Rheinsfelt. Mais vos pères, comme s'ils eussent eu quelque peine de voir convertir un prince souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les gens de l)icn partout), où falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique. Us firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disoient : « Oh! que nous avons de choses à découvrir sans d'ire quoi, dont vous serez bien affligé! Car, si vous n'y donnez ordre, nous serons obligés d'en avertir le pape et les cardinaux. » Cela n'est pas maladroit; et je ne doute point, mes pères, que vous ne leur parliez ainsi de moi : prenez garde de fjuelle sorte il y répond dans son livre imprimé à Prague l'année dernière, page 112 et suivantes : « Que ferai-je, dit-il, contre ces injures vagues et indéterminées? Comment convaincrai-je des reproches (ju'on n'explique point? En voici néanmoins le moyen : c'est que je déclare hautement et puhli-

quement à ceux qui me menacent que ce sont des imposteurs insignes, et de très habiles et très impudents menteurs, s'ils ne découvrent ces crimes à toute la terre. Paroissez donc, mes accusateurs, et publiez ces choses sur les toits, au lieu que vous les avez dites à l'oreille, et que vous avez menti en assurance en les disant à l'oreille. Il y en a qui s'imaginent que ces disputes sont scandaleuses. Il est vrai que c'est exciter un scandale horrible que de m'imputer un crime tel que l'hérésie, et de me rendre suspect de plusieurs autres. Mais je ne fais que remédier à ce scandale en soutenant mon innocence. »

En vérité, mes pères, vous voilà malmenés, et jamais homme n'a été mieux justifié. Car il a fallu que les moindres apparences de crime vous aient manqué contre lui, puisque vous n'avez point répondu à un tel défi. Vous avez quelquefois de fâcheuses rencontres à essuyer, mais cela ne vous rend pas plus sages. Car quelque temps après vous l'attaquâtes encore de la même sorte sur un autre sujet, et il se défendit aussi de même, page 151, en ces termes :

« Ce genre d'hommes qui se rend insupportable à toute la chrétienté aspire, sous le prétexte de bonnes œuvres, aux grandeurs et à la domination, en détournant à leurs fins presque toutes les lois divines, humaines, positives et naturelles. Ils attirent, ou par leur doctrine, ou par la crainte, ou par espérance, tous les grands de la terre, de l'autorité desquels ils abusent pour faire réussir leurs détestables intrigues. Mais leurs attentats, quoique si criminels, ne sont ni punis, ni

arrêtés : ils sont récompensés au contraire, et ils les commettent avec la même hardiesse que s'ils rendaient un service à Dieu. Tout le monde le reconnoît, tout le monde en parle avec exécration; mais il y en a peu qui soient capables de s'opposer à une si puissante tyrannie. C'est ce que j'ai fait néanmoins. J'ai arrêté leur impudence, et je l'arrêterai encore par le même moyen. Je déclare donc qu'ils ont menti très impudemment, mentiris impu- DENTissiME. Si Ics choses qu'ils m'ont reprochées sont véritables, qu'ils les prouvent, ou qu'ils passent pour convaincus d'un mensonge plein d'impudence. Leur procédé sur cela découvrira qui a raison. Je prie tout le monde de l'observer, et de remarquer cependant que ce genre d'hommes qui ne souffrent pas la moindre des injures qu'ils peuvent repousser, font semblant de souffrir très patiemment celles dont ils ne peuvent se défendre, et couvrent d'une fausse vertu leur véritable impuissance. C'est pourquoi j'ai voulu irriter plus vivement leur pudeur, afin que les plus grossiers reconnoissent que, s'ils se taisent, leur patience ne sera pas un effet de leur douceur, mais du trouble de leur conscience. »

Voilà ce qu'il dit, mes pères, et il finit ainsi : « Ces gens-là, dont on sait les histoires par tout le monde, sont si évidemment injustes et si insolents dans leur impunité, qu'il faudroit que j'eusse renoncé à Jésus-Christ et à son Eglise, si je ne détestois leur conduite, et même publiquement, autant pour me justifier que pour empêcher les simples d'en être séduits. »

Mes révérends pères, il n'y a plus moyen de reculer. Il faut passer pour des calomniateurs convaincus, et recourir à votre maxime, que cette sorte de calomnie n'est pas un crime. Ce père a trouvé le secret de vous fermer la bouche : c'est ainsi qu'il faut faire toutes les fois que vous accusez les gens sans preuves. On n'a qu'à répondre à chacun de vous comme le père capucin, mentiris irnpudentissime. Car que répondroit-on autre chose, quand votre père Brisacier dit, par exemple, que ceux contre qui il écrit « sont des portes d'enfer, des pontifes du diable, des gens déchus de la foi, de l'espérance et de la charité, qui bâtissent le trésor de l'Antéchrist? Ce que je ne dis pas (ajoute-t-il) par forme d'injure, mais par la force de la vérité. » S'amuseroit-on à prouver qu'on n'est pas « porte d'enfer, et qu'on ne bâtit pas le trésor de l'antechrist »?

Que doit-on répondre de même à tous les discours vagues de cette sorte, qui sont dans vos livres et dans vos avertissements sur mes lettres? par exemple : « Qu'on s'applique les restitutions, en réduisant les créanciers dans la pauvreté ; qu'on a offert des sacs d'argent à de savants religieux qui les ont refusés; qu'on donne des bénéfices pour faire semer des hérésies contre la foi; qu'on a des pensionnaires parmi les plus illustres ecclésiastiques et dans les cours souveraines; que je suis aussi pensionnaire de Port- Royal, et que je faisois des romans avant mes lettres », moi qui n'en ai jamais lu aucun, et qui ne sais pas seulement le nom de ceux qu'a faits votre apologiste? Qu'y a-t-il à dire à tout cela, mes pères, sinon, mentiris impuden-

iissinic, si vous ne marquez toutes oes personnes, leurs paroles, le temps, le lieu? Car il faut se taire, ou rapporter et prouver toutes les circonstances, comme je fais quand je vous conte les histoires du père Alby et de Jean d'Alba. Autrement, vous ne ferez que vous nuire à vous-mêmes. Toutes vos fables pouvoient peut-être vous servir avant qu'on sût vos principes; mais à présent que tout est découvert, quand vous penserez dire à Toreillc « qu'un homme d'honneur, qui désire cacher son nom, vous a appris de terribles choses de ces genslà », on vous fera souvenir incontinent du mentiris ■impudentissime du bon père capucin. Il n'y a que trop longtemps que vous trompez le monde, et que vous abusez de la créance qu'on avoit en vos impostures. Il est temps de rendre la réputation à tant de personnes calomniées. Car quelle innocence peut être si généralement reconnue, qu'elle ne souffre quelque atteinte par les impostures si hardies d'une compagnie répandue par toute la terre, et qui, sous des habits religieux, couvre des âmes si irréligieuses, (lu'ils commettent des crimes tels (pie la calomnie, non pas contre leurs maximes, mais selon leurs propres maximes? Ainsi l'on ne me blâmera point d'avoir détruit la créance qu'on pourroit avoir en vous; puisqu'il est bien plus juste de conserver à tant de personnes (]ue vous avez décriées la réputation de piété (pi'ils ne méritent pas de perdre, que de vous laisser la réputation de sincérité que vous ne méritez pas d'avoir. Et comme l'un ne se pouvoit faire sans l'autre, combien étoit-il important de faire entendre (|iii vous êtes! C'est ce que

j'ai commencé de faire ici; mais il faut bien du temps pour achever. On le verra, mes pères, et toute votre politique ne vous en peut garantir, puisque les efforts que vous pourriez faire pour l'empêcher ne serviroient qu'à faire conuoitre aux moins clairvoyants que vous avez eu peur, et que votre conscience vous reprochant ce que j'avois à vous dire, vous avez tout mis en usage pour le prévenir.

L'accusation est célèbre et terrible. Oubliant qu'il a été dit : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïsssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, les jésuites, serviteurs et soldats de Jésus- Christ, permettraient la calomnie contre leurs ennemis et conseilleraient l'imposture. Ce serait la plus surprenante maxime de leur politique. La calomnie n'est pas toujours pour les jésuites péché mortel. Ce premier point établi par Pascal serait incontestable s'il voulait bien dire, non pas, les jésuites, mais quelques jésuites ; il serait même plus exact de dire un jésuite. Pascal, nous le savons, n'accepte pas la distinction, il a prévenu ses lecteurs et donné ses raisons ; acceptons la règle qu'il a posée.

Les cas où la calomnie n'est pas péché mortel ont été proposés par le jésuite Dicastillus;

la compagnie en est donc responsable. N'insistons pas sur une erreur insignifiante et. que de Maistre appellerait imposture. Garamuel, qui d'ailleurs n'est pas un jésuite, ne s'accordait pas avec Dicastillus. La citation de Pascal est exacte, mais il n'a pas lu ce qui la précède. Caramuel cite pour réfuter ensuite; la doctrine qu'il approuve, suivant Pascal, est formellement condamnée dans son livre. Pascal, fidèle aux principes qu'il a posés, n'en a pas moins le droit de dire : « Pour les jésuites, dans certains cas, la calomnie n'est pas péché mortel. » Il n'a pas celui d'en conclure, en développant sa thèse : Qu'il est sûr et constant, suivant eux, qu'on peut calomnier sans crime, sans hasarder son salut, en sûreté de conscience et sans craindre la justice de Dieu; qu'ils croient, enfin, la calomnie si certainement permise qu'ils ne craignent pas de le déclarer publiquement.

Tout péché, a dit saint Thomas, est une iniquité. Le péché quand il n'est pas mortel n'en est pas moins un péché. Est-il sûr et constant qu'on puisse, sans hasarder son salut, en sûreté de conscience, sans craindre la justice

de Dieu, commettre une iniquité? Est-il vrai que, n'étant pas mortel, le péché devienne de nulle conséquence? S'il ne rompt pas les liens de l'homme avec Dieu, il peut les affaiblir et les détendre. N'est-on pas criminel devant Dieu en manquant de vertu? Que signifie la parabole du mauvais riche? Il ne saurait suffire au chrétien d'éviter les excès criants et les désordres graves, en un mot, les péchés mortels. Pascal veut l'ignorer.

Déclarer qu'un péché n'est pas mortel, est une décision assimilée, dans les Lettres provinciales, à l'autorisation, et au conseil de le commettre s'il en prend envie. La différence est grande cependant. J'ouvre à l'article mensonge un traité de théologie morale; quoique l'auteur soit jésuite, c'est Leyman, je n'y trouve pas que la calomnie soit permise, mais le mensonge, souvent, n'est pas péché mortel, suivant Leyman.

Suivons sur un exemple les conséquences du principe.

— Les règlements d'un port de mer imposent une quarantaine aux navires quand ils ont fait relâche dans une région suspecte.

Girolamo a traversé l'un des pays désignés; aucun cas de maladie contagieuse n'y a été signalé; il en est certain. La règle cependant lui impose une quarantaine. Il fait, pour s'y soustraire, une déclaration mensongère.

Comme il est pieux et tient à son salut, il entre à l'église des jésuites et se confesse à Leyman lui-même du mensonge qu'il a commis.

Le Père ne lui dit nullement : Votre cas est prévu. Vous n'avez pas offensé Dieu, allez en paix, et ne craignez rien de sa justice.

Telles seraient, suivant les Lettres provinciales, les maximes de la compagnie.

La vérité est très différente.

Leyman, bien loin de là, blâme le mensonge, s'étonne qu'un homme consciencieux, honnête, soucieux de la religion, ait pu s'abaisser ainsi à trahir la vérité. Il lui demande quel intérêt pressant l'a engagé à commettre une faute aussi honteuse et un péché qui, sans être mortel, n'est pas d'un honnête homme. Girolamo allègue qu'un retard, en compromettant ses affaires, pouvait lui faire perdre des milliers de piastres.

Le Père alors, docile aux règles posées dans son livre, lui dit :

« Vous avez, par désir du lucre, commis un péché; il n'est pas mortel, mais il faut l'expier. Vous donnerez avant de quitter la ville, cent piastres aux pauvres de l'hospice. »

Telle est l'exacte interprétation de la décision du casuiste.

Comment l'imprudent qui, sans être un ami des adversaires de Pascal, oserait, pour rester impartial, reprocher à l'auteur des Provinciales une faute aussi grave contre la justice, serait-il traité par les admirateurs de toute ligne tombée de sa plume?

J'espère qu'on voudra bien me l'apprendre.

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