PASCAL
Pour Pascal, comme pour Leibnitz, dans l'histoire des sciences, la renommée est supérieure à l'œuvre, et c'est justice; car le génie est supérieur à la renommée; l'abondance chez eux n'égale pas la richesse. Les mathématiques furent pour eux un divertissement et un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit, moins encore le but de leur vie.
Avec même profondeur et égale aptitude, leurs esprits étaient dissemblables. Leibnitz, curieux de tout, excepté des détails, proposait des méthodes nouvelles, laissant à d'autres le soin et l'honneur de les appliquer. Pascal, au contraire, veut tout préciser; les résultats seuls
rintcrcssent. Leibnitz découvre l'arbre, le décrit et s'éloigne. Pascal montre les fruits sans dire leur origine. Si les difficiles problèmes résolus par Pascal s'étaient offerts à l'esprit de Leibnitz, après en avoir résolu quelques-uns, les plus simples sans doute, il n'aurait pas manqué d'y signaler un grand pas accompli dans le calcul intégral. Pascal promet les solutions, les donne sans rien cacher, mais sans faire valoir sa méthode, souvent sans la laisser paraître.
Si Pascal, dont le génie n'a pas eu de supérieurs, avait rencontré comme Leibnitz le principe des différentielles, sans parler de révolution dans la science, il aurait choisi pour les produire, les conséquences précises les moins voisines de l'évidence, s'il n'avait préféré, comme il l'a fait souvent, laisser disparaître avec lui la trace de ses méditations. On pourrait comparer Leibnitz à une montagne sur laquelle les pluies ne s'arrêtent pas, Pascal à une vallée qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-être, que la montagne est immense, la vallée profonde et cachée.
Pascal fit à seize ans sa première décou-
verte sur les sections coniques; un extrait en fut imprimé en 1639, il est introuvable. Leibnitz a vu le manuscrit complet, aujourd'hui perdu sans espoir, et a conseillé l'impression de cette première œuvre de Van des meilleurs esprits du siècle.
Les courbes étudiées par Pascal étaient les sections du cône à base circulaire, c'est-à-dire la perspective d'un cercle. La théorie, tant admirée des propriétés projectives, a été, de nos jours, un pas de géant dans cette voie où Desargues avait précédé Pascal. Après avoir démontré la propriété de l'hexagone inscrit, et, par conséquent, la condition pour que six points soient sur une même conique, Pascal, par un trait de génie, fait de ce théorème une définition; tous les autres et tous ceux qu'on pourrait inventer en sont des corollaires.
L'écrit du jeune Pascal, annoncé comme un chef-d'œuvre, fut envoyé par Mersenne à Descartes. « On ne veut pas flatter le jeune auteur, disait Mersenne, toujours ardent pour les nouveautés, en publiant qu'il a passé sur le ventre à tous ceux qui avaient traité ce sujet. »
Ceux qui avaient traité ce sujet, c'était, on peut le dire, tous les géomètres anciens et modernes, jusqu'au jour où Descartes, en embrassant dans une méthode universelle l'étude de toutes les courbes possibles, donnait, pour pénétrer dans la théorie des sections coniques, des armes qu'il croyait irrésistibles. Comme Pascal avec son hexagramme, il se plaçait sur une hauteur de laquelle on peut redescendre pour aborder un point quelconque de l'ensemble. La découverte d'un résultat réellement nouveau n'est nullement par là rendue facile. Pascal et Descartes avaient tous deux, certainement, préparé la voie à toutes les découvertes ultérieures ; près de deux siècles se sont écoulés, cependant, avant que Poncelet, Chasles et Steiner , sans contester les résultats ni démentir les assertions et les espérances du XVII'' siècle, vinssent pour les accomplir transformer la théorie et l'étendre.
A l'indifférence de Descartes pour le travail du prodigieux enfant, se joignait sans doute un peu de mauvaise humeur. Son beau livre sur la géométrie avait paru depuis un an, Pascal s'avance sur l'ancienne route, sans faire
mention de l'instrument nouveau qui ne rend tout facile, que quand on s'est rendu habile à le manier.
Descartes fit une seule remarque : « Avant d'avoir lu la moitié de l'essai, j'ai reconnu, dit-il, que l'auteur a appris de M. Desargues, ce qui a été confirmé incontinent par la confession qu'il en fait. »
Pascal n'avait aucune confession à faire; il rend loyalement justice à Desargues. « Nous démontrons, dit-il, la propriété suivante dont le premier inventeur est M. Desargues, Lyonnais, un des plus grands esprits de ce temps et des plus versés aux mathématiques. Je veux bien avouer que je dois le peu que j'ai trouvé sur cette matière à ses écrits, et que j'ai tâché d'imiter, autant qu'il m'a été possible, sa méthode sur ce sujet. »
La situation est nette et fait honneur à tous. Pascal doit à Desargues le principe sur lequel reposent ses théories; c'est, pour le dire en deux mots, celui des propriétés projectives; il le déclare avec une modestie empressée.
Desargues, justement fier d'un tel disciple, et satisfait de la citation, s'efface de bonne grâce
et s'associe aux amis d'Etienne Pascal pour accorder à Biaise, âgé de seize ans, le titre mérité de grand géomètre. Le beau théorème, devenu classique sous le nom d'hexagramme mystique, appartient sans contestation à Pascal.
Les amis d'Etienne Pascal n'eurent pas tort de se récrier contre l'appréciation trop peu obligeante de Descartes pour un enfant de si rare mérite. Je me permettrai un rapprochement.
Six ans après la naissance de Pascal, en 1629, la Hollande produisait un génie non moins merveilleux que celui de l'illustre enfant de Clermont. Huygens, aussi précoce que Pascal, méritait comme lui, à l'âge où l'on est écolier, l'admiration des juges les plus illustres et montrait dès l'enfance, comme Pascal, la puissance d'invention d'un grand géomètre. A quelque sujet qu'il s'appliquât, Huygens, comme Pascal, passait sur le ventre à ceux qui l'avaient précédé. Le premier essai du jeune Huygens a été, comme celui du jeune Pascal, proposé à l'achniration et à l'étounemeiit de Descartes, qui, très sobre de louanges suivant sa coutume, après avoir signalé une
méprise, qui s'y trouve réellement, a su y voir, cependant, la marque d'un esprit peu commun. Le premier ouvrage imprimé sous le nom de Christian Huygens est relatif au calcul des probabilités : De ratiocinis in ludo aleae. Ses résultats élégants et ses ingénieuses méthodes ont pour origine les travaux inédits de Pascal et de Fermât, communiqués au jeune Archimède hollandais par les amis de ces deux grands hommes. Huygens leur devait précisément ce que Pascal avait dû à Desargues; l'idée première de son livre et le principe de sa méthode.
Pascal et Huygens, également loyaux, qui pourrait en douter, ont rendu justice à leurs devanciers dans des termes presque identiques. Huygens a écrit dans l'avertissement qui précède son livre : Sciendum vero quod jam pridem inter prsestantissimos ex tota Gallia geometras calciilus hic agitatus fuerit, ne quis indebitam mihi primx inventionis gloriam hac in re tribuat. \\ y aurait injustice, pour Huygens comme pour Pascal, à transformer en confession et en aveu cette
déclaration si loyale et si simple.
Pascal, comme Desargues, satisfait de la citation, dans laquelle cependant son nom n'était pas prononcé, trouva la méthode d'Huygens admirable et chargea Garcavy de le remercier.
Pascal, huit ans après ses découvertes sur les sections coniques, était à Rouen; son père, pour la répartition des contributions entre les villes et les paroisses de la province, avait à faire de longs et minutieux calculs; sans difficulté aucune comme problèmes d'arithmétique, ils devenaient pénibles par le nombre des chiffres à écrire. Le jeune Biaise eut l'idée, très nouvelle alors , de remplacer par une machine, nécessairement infaillible, si elle est bien construite, les calculateurs sujets à erreur, peut-être corruptibles, employés par son père. Fort satisfait de son projet et certain du succès, il fondait sur lui de grandes espérances. La description du mécanisme est impossible, il le déclare lui-même, quand on n'a pas la machine sous les yeux; il s'est borné à une courte annonce.
Nous reproduisons cet avertissement.
« Ami lecteur,
« Cet avertissement servira pour te faire savoir que j'expose au public une petite machine de mon invention par le moyen de laquelle seule tu pourras, sans peine quelconque, faire toutes les opérations de l'arithmétique et te soulager de travail qui t'a souventes fois fatigué l'esprit, lorsque tu as opéré par les jetons ou par la plume. »
Après les explications données sur les manœuvres à exécuter et sur leurs avantages Pascal ajoute :
« La seconde cause que je prévois capable de te donner de l'ombrage, ce sont, cher lecteur, les mauvaises copies de cette machine qui pourraient être produites par la présomption des artisans : en ces occasions, je te conjure d y porter soigneusement l'esprit de distinction, te garder de la surprise, distinguer entre la copie et la copie, et ne pas juger des véritables originaux par les productions de l'ignorance et de la témérité des ouvriers; plus ils sont
excellents dans leur art plus il est à craindre que la vanité ne les enlève par la persuasion qu'ils se donnent trop légèrement d'être capables d'entreprendre et d'exécuter d'euxmêmes des ouvrages nouveaux, desquels ils ignorent et les principes et les règles; puis, enivrés de cette fausse persuasion, ils travaillent en tâtonnant, c'est-à-dire sans mesures certaines et sans proportions réglées par art; d'où il arrive qu'après beaucoup de temps et de travail, ou ils ne produisent rien qui revienne à ce qu'ils ont entrepris ; ou, au plus, ils font paraître un petit monstre auquel manquent les principaux membres, les autres étant informes et sans aucune proportion. Ces imperfections, le rendant ridicule, ne manquent jamais d'attirer le mépris de tous ceux qui le voient, desquels la plupart rejettent, sans raison, la faute sur celui qui, le premier a eu la pensée d'une telle invention.
» Cher lecteur, j'ai sujet particulier de te donner ce dernier avis, après avoir vu de mes yeux une fausse exécution de ma pensée, faite par un ouvrier de la ville de Rouen, horloger
de profession, lequel, sur le simple récit qui lui fut fait de mon premier modèle que j'avais fait quelques mois auparavant, eut assez de hardiesse pour en entreprendre un autre, et, qui plus est, par une autre espèce de mouvement; mais, comme le bonhomme n'a autre talent que celui de manier adroitement ses outils, et qu'il ne sait pas seulement si la géométrie et la mécanique sont au monde : aussi (quoiqu'il soit très habile dans son art, et même très industrieux en plusieurs choses qui n'en sont point) ne fit-il qu'une pièce inutile, propre véritablement, polie et très bien limée par le dehors, mais tellement imparfaite au dedans qu'elle n'est d'aucun usage. Toutefois, à cause seulement de la nouveauté, elle ne fut pas sans estime parmi ceux qui n'y connaissent rien, et nonobstant tous les défauts essentiels que l'épreuve y fit reconnaître, ne laissa pas de trouver place dans le cabinet d'un curieux de la même ville, rempli de plusieurs autres pièces rares et ingénieuses. »
Pascal, nous en verrons d'autres exemples, a l'esprit batailleur et violent dans la lutte. Le
problème résolu par lui était nouveau mais facile; sur la seule annonce de sa machine à calculer, l'horloger, qu'il traite avec tant de hauteur et de dédain, avait pris les devants et son travail fut admiré de ceux qui l'essayèrent. Pascal, irrité, se montre non seulement piquant mais injuste.
La découverte du baromètre, faite en Italie par Toricelli et apportée en France par Mersenne, excita la curiosité et l'ardeur de Pascal. Il voulut faire lui-même l'expérience. Non content d'en constater l'exactitude, il en varia les détails; ses conclusions publiées, en 1647, dans un livret, comme on disait alors, composé de quinze pages seulement, sont fort éloignées de l'explication véritable à laquelle, peu de temps après, il devait prendre une si grande part.
Pascal, après les premières expériences, et lors de la publication de son premier écrit sur le vide, ne rattachait nullement à la pression atmosphérique l'élévation du mercure dans le baromètre; l'horreur du vide, pour lui comme pour Galilée interrogé par les fontainiers de Florence, procurait l'élévation du vifargent. Il ne croyait pas cette horreur invin-
cible et la conclusion importante de ses expériences était, à ses yeux, la possibilité d'obtenir un espace vide de toute substance connue.
En 1647, au moment où il publiait ses recherches sur le vide, Pascal ne connaissait pas encore la théorie du baromètre.
« Mon cher lecteur, dit-il, quelques considérations m'empêchent de donner à présent un traité entier où j'ai rapporté quantité d'expériences nouvelles que j'ai faites touchant le vide et les conséquences que j'en ai tirées.
» L'occasion de ces expériences est telle : Il y a environ quatre ans qu'en Italie on a éprouvé qu'un tuyau de verre de quatre pieds, dont un bout est ouvert et l'autre scellé hermétiquement, étant rempli de vif-argent, puis l'ouverture bouchée avec le doigt ou autrement, et le tuyau disposé perpendiculairement à l'horizon, l'ouverture bouchée étant vers le bas, et plongée deux et trois doigts dans d'autre vif-argent, contenu en un vaisseau moitié plein de vifargent et l'autre moitié d'eau; si on débouche l'ouverture, demeurant toujours enfoncée dans le vif-argent du vaisseau, le vif-argent du tuyau
descend en partie, laissant au bout du tuyau un espace vide en apparence, le bas du même tuyau demeurant plein du même vif-argent jusqu'à une certaine hauteur. Et si on hausse un peu le tuyau jusqu'à ce que son ouverture, qui trempait auparavant dans le vif-argent du vaisseau sortant de ce vif-argent, arrive à la région de l'eau, le vif-argent du tuyau monte jusqu'en haut avec l'eau, et les deux liqueurs se brouillent dans le tuyau; mais enfin tout le vif-argent tombe, et le tuyau se trouve tout plein d'eau. »
On voit assez par cette citation que jamais Pascal n'a eu l'intention de s'approprier l'idée première de l'expérience.
L'iiorreur du vide est, dans ce premier écrit, la seule explication qu'il propose. Cette nature qui abhorre le vide et ne peut l'empêcher, qui, pour parler le langage théologique, possède le pouvoir directif, non le coactif, ne le satisfait pas complètement.
Le livret se termine par des objections auxquelles il annonce une réponse qu'il n'a jamais produite.
pascal géomètre et physicien. 29?
Objections.
I. — Que celte proposition, qu'un espace est vide, répugne au sens commun.
II. — Que cette proposition que la nature abhorre le vide, et néanmoins l'admet, l'accuse d'impuissance ou implique contradiction.
III. — Que plusieurs expériences, et même journalières, montrent que la nature ne peut souffrir le vide .
IV. — Qu'une matière imperceptible, inouïe et inconnue à nos sens, remplit cet espace.
V. — Que, la lumière étant un accident, ou une substance, il n'est pas possible qu'elle se soutienne dans le vide, si elle est un accident; et qu'elle remplisse l'espace vide en apparence, si elle est une substance.
Toricelli alors était plus avancé. Il rattachait nettement la pression qui refoule le mercure, à la pesanteur de l'air, sans attribuer aucun rôle à l'action du vide qui est nulle ; mais il n'imprimait rien. Toricelli était prudent. Les hérésies scientifiques dans les écoles étaient dangereuses, pour ainsi parler, comme des atteintes à la foi.
Pascal, en 1647, ne cite pas le nom de Toricelli, il l'ignorait sans doute encore. On se com-
i?98 PASCAL GÉOMÈTRE ET PHYSICIEN.
promettait en niant l'horreur du vide. Merscmie, en ami prudent, avait dû taire le nom de l'auteur d'une telle hardiesse. Les savants italiens cependant le connaissaient aussi bien que Mersenne.
Trois ans après, en 1651, nous le savons par le témoignage de Pascal, le nom de Toricelli était célèbre en France, sans que pourtant aucun ouvrage imprimé eût fait encore mention de lui.
La pensée d'accuser Pascal de plagiat ne pouvait naître chez les lecteurs de son premier écrit. Il y rapporte très expressément, comme faite en Italie, l'expérience dont l'annonce avait provoqué ses recherches. En réservant le nom de l'auteur, il lui laisse tout l'honneur de la découverte.
Dans une thèse soutenue en 1651 au collège des jésuites de Montferrant, en présence de M. Ribeyre, président de la Cour des aides de Clermont, Pascal cependant fut accusé d'avoir voulu s'attribuer les découvertes d'autrui.
Les termes du prologue, recueillis par un assistant et envoyés à Pascal , ne peuvent laisser aucun doute.
Ces thèses portaient en substance :
« Il y a certaines personnes, aimant la nouveauté, qui veulent se dire les inventeurs il'une certaine expérience dont Toricelli est l'auteur, qui a été faite en Pologne et nonobstant cela, ces personnes voulant se l'attribuer, après l'avoir faite en Normandie, sont venues la publier en Auvergne. »
Pascal ajoute dans une lettre à M. Ribeyre :
« Vous voyez que c'est moi dont on a parlé, et qu'on m'a particulièrement désigné en spécifiant les provinces de Normandie et d'Auvergne. Je ne vous cèle point, monsieur, que je fus merveilleusement surpris d'apprendre que ce Père, que je n'ai point l'honneur de connaître, dont j'ignore le nom, que je n'ai aucune mémoire d'avoir vu seulement, avec qui je n'ai rien du tout de commun, ni directement, ni indirectement, neuf ou dix mois après que j'ai quitté la province, quand j'en suis éloigné de cent lieues, et lorsque je ne pense à rien moins, m'ait choisi pour sujet de son entretien.
» Pour VOUS éclaircir pleinement de tout ce démêlé, vous remarquerez, s'il vous plaît, monsieur, que ce bon Père vous a fait entendre deux choses : l'une que je m'étais dit l'auteur de l'expérience de Toricelli; l'autre que je ne Pavais faite en Normandie qu'après qu'elle avait été faite en Pologne.
» Si ce bon Père avait dessein de m'imputer quelque chose, il pouvait avoir fait un choix plus heureux; car il y a de certaines calomnies dont il est difficile de prouver la fausseté, au lieu qu'il se rencontre ici, malheureusement pour lui, que j'ai en main de quoi ruiner si certainement tout ce qu'il a avancé, que vous ne pourrez, sans un extrême étonnement, considérer d'une même vue la hardiesse avec laquelle il a débité ses suppositions et la certitude que je vous donnerai du contraire. »
Les explications de Pascal sont, en effet, aussi précises que concluantes. L'accusation n'a pas laissé de traces. Pascal n'avait aucun tort envers Toricelli. On doit regretter que, dix ans après, dans une autre occasion, il ait eu la légèreté d'accueillir, sans examiner les preuves,
contre l'illustre disciple de Galilée, une accusation non moins injuste que celle dont Pascal lui-même s'était si facilement justifié.
Pascal continuant ses études et ses méditations avait été instruit de l'explication de Toricelli; il la trouva fort belle mais vraisemblable plus que certaine : une preuve plus rigoureuse était nécessaire; il la demanda à la dépression de la colonne barométrique quand on s'élève au-dessus de la terre. Une première expérience faite à Paris, sur la tour Saint-Jacques, dit-on, peut-être suivant des conjectures plus récentes, sur l'une des tours Notre-Dame, ne lui parut pas entièrement concluante; la dépression de la colonne était trop faible et de même ordre que les variations observées d'un jour à l'autre; il pria Perler son beau -frère, d'observer la colonne le même jour à Clermont et sur le sommet du puy de Dôme. Le récit très clair et très intéressant de Perier est trop connu pour qu'il soit utile de le transcrire; disons seulement que l'expérience ayant été faite sur deux baromètres différents qui se trouvèrent d'accord, dans le jardin des Pères Minimes, qui est presque le lieu le plus bas de la ville
de Glermont, l'un des deux tubes restant en place à Glermont, on marqua la hauteur du vif-argent, et un observateur fut chargé d'en surveiller pendant toute la journée les variations qui furent petites; on transporta l'autre tuyau, préalablement vidé bien entendu, sur la montagne du puy de Dôme à la hauteur de cinq cents toises et, ayant fait les mêmes expériences que dans le jardin des Minimes, on trouva que la hauteur du vif-argent était de trois pouces plus petite que dans le jardin des Minimes, ce qui, dit Perler, nous ravit tous d'admiration et d'étonnement. La démonstration était certaine et les prévisions réalisées. Le poids de la colonne atmosphérique fait équilibre à celui de la colonne de vif-argent : cinq cents toises de moins, en rendant la première moins pesante, procurent dans la seconde un abaissement de trois pouces. Cinq cents toises représentent douze mille fois trois pouces; l'air doit donc être, en moyenne, dans la région traversée, douze mille fois plus léger que le mercure.
A ce raisonnement se présente une objection : le baromètre, dans une chambre fermée, se
comporte comme en plein air; la colonne atmosphérique qui pèse sur lui est limitée cependant par le plafond de la chambre; la hauteur de la colonne d'air est donc indifférente ; au sommet du puy de Dôme il devrait en rester plus qu'il ne faut. Chacun pouvait faire l'objection, elle se présente d'elle-même. Pascal au moment où l'expérience fut tentée pouvait seul y répondre; il avait découvert et démontré l'égalité des pressions sur un plan horizontal; et la netteté de ses idées sur la transmission des pressions dans un fluide, justifiait sa confiance dans le résultat annoncé. L'intérieur d'une chambre doit se mettre en équilibre avec l'air extérieur; la clôture n'est jamais assez parfaite pour empêcher la sortie de l'air, s'il est trop pressé, et sa rentrée s'il ne l'est pas assez. En plein air, la colonne d'air pèse de tout son poids sur la cuvette barométrique; à l'intérieur d'une chambre, le poids de l'air renfermé dans la chambre joue un rôle insignifiant, la pression vient des parois qui, pour s'opposer à la sortie de l'air, exercent l'action nécessaire.
- Pascal, en étudiant la pression atmosphérique, avait porté ses méditations sur la théorie
des liquides, et découvert, sans y laisser de nuage, la loi des pressions d'un liquide pesant dans son intérieur et sur les parois. Aucun mot de son livre n'esta retrancher aujourd'hui. Les plus habiles, avant lui, sur ces difficiles questions, n'avaient donné que des vues sans rigueur et des résultats imparfaits. Le livre, publié un an après sa mort, contient en outre, c'est par là surtout qu'il est immortel, l'annonce d'une découverte originale et importante, démontrée, avant l'expérience, par des considérations exactes et profondes sur les machines. En aucune des pages qu'il a laissées, Pascal ne paraît plus admirable que dans la théorie de la presse hydraulique.
« Si un vaisseau plein d'eau, clos, de toutes parts a deux ouvertures, l'une centuple de l'autre, en mettant à chacune un piston qui lui soit juste, un homme pressant le petit piston égalera la force de cent hommes qui pousseront celui qui est cent fois plus large, et en surmontera quatre-vingt-dix-neuf.
» Et, quelque proportion qu'aient ces ouvertures, si les forces qu'on mettra sur les pis-
tons sont comme les ouvertures, elles seront
en équilibre. D'où il paraît qu'un vaisseau plein
d'eau est un nouveau principe de mécanique,
et une machine nouvelle pour multiplier les
forces à tel degré qu'on voudra, puisqu'un
homme, par tel moyen, pourra enlever tel
fardeau qu'on lui proposera.
» Et l'on doit admirer qu'il se rencontre en
cette machine nouvelle cet ordre constant qui
se trouve en toutes les anciennes, savoir le
levier, le tour, la vis sans fin, etc.. qui est, que
le chemin est augmenté en même proportion
que la force, car il est visible que, comme une
de ces ouvertures est centuple de l'autre, si
l'homme qui pousse le petit piston l'enfonçait
d'un pouce, il ne repousserait l'autre que de la
centième partie seulement : car, comme cette
impulsion se fait à cause de la contrainte de
l'eau, qui communique de l'un des pistons à
l'autre, et qui fait que l'on ne peut le mouvoir
sans pousser l'autre, il est visible que, quand
le petit piston s'est mû d'un pouce, l'eau qu'il
a poussée, poussant l'autre piston, comme elle
trouve son ouverture cent fois plus large, elle
n'y occupe que la centième partie de la hau-
teur, de sorte que le chemin est au chemin comme la force à la force; ce que l'on peut prendre même pour la vraie cause de cet effet : étant clair que c'est la même chose de faire faire un pouce de chemin à cent livres d'eau, que de faire faire cent pouces de chemin à une livre d'eau; et qu'ainsi, lorsqu'une livre d'eau est tellement ajustée avec cent livres d'eau, que les cent livres ne puissent se remuer d'un pouce qu'elles ne fassent remuer la livre de cent pouces, il faut qu'elles demeurent en équilibre, une livre ayant autant de force pour faire faire un pouce de chemin à cent livres, que cent livres pour faire faire cent pouces à une livre. »
Les mécaniciens, depuis Archimède, depuis Aristote même, et sans doute longtemps avant que la mécanique méritât le nom de science, ont connu le levier et le moyen de grandir l'elfet des forces. Ni les Égyptiens ni les Celtes ne l'ignoraient quand ils ont élevé des obélisques ou dressé des menhirs. Le problème est depuis longtemps facile. La presse hydraulique le résoud d'une manière originale et nouvelle en inscrivant le nom de Pascal en
tête de l'une des grandes voies de la science. Les tuyaux aujourd'hui sont parfaits : une colonne d'eau peut distribuer l'action à toute distance, en appliquant le principe de Pascal. On élève chaque matin un poids immense qui transportera, par la pression, le travail devenu disponible sur le point, si éloigné qu'il soit, où on voudra l'utiliser. La force, toujours proportionnelle à la surface pressée, pourra grandir ou diminuer sans limites.
L'expérience du puy de Dôme, la plus retentissante des tentatives scientifiques de Pascal, est loin d'en être la plus importante. Justement fier de l'avoir seul imaginée, il a dédaigneusement, trop dédaigneusement même, repoussé sur ce point les réclamations de Descartes.
Une lettre de Jacqueline à sa sœur raconte l'entrevue dans laquelle, suivant Descartes, Pascal aurait reçu de lui le conseil qu'il a suivi sans lui attribuer aucune part de l'honneur.
Pascal, s'il faut en croire Descartes, aurait manqué dans cette affaire, non seulement de courtoisie mais de délicatesse; il a, dit-il, suggéré à Pascal l'idée de l'expérience, en insistant pour qu'il la fît. Pascal a suivi le
conseil, s'en est fait honneur, n'a pas nommé Descartes et ne lui a pas même adressé d'exemplaire du récit. En vain, par l'intermédiaire de leur ami commun Carcavy, Pascal fut informé de l'étonnement de Descartes, il ne répondit pas. Nous avons la lettre de Descartes à Carcavy :
« Je me promets que vous n'aurez pas désagréable que je vous prie de m'apprendre le succès d'une expérience qu'on me dit que M. Pascal avait faite, ou fait faire, sur les montagnes d'Auvergne. J'aurais le droit d'attendre cela de lui plutôt que de vous, parce que c'est moi qui l'ai avisé, il y a deux ans, de faire cette expérience, et qui l'ai assuré que, bien que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais pas du succès, mais parce qu'il est l'ami de M. de Roberval qui fait profession de n'être pas le mien, et que j'ai déjà vu qu'il a déjà tâche d'attaquer ma matière subtile dans un certain imprimé de deux ou trois pages, j'ai lieu de croire qu'il suit la passion de son ami. »
L'imprimé de Pascal n'a pas laissé de traces, à moins que Descartes, parlant du traité sur
le vide, ait voulu, par un procédé qui n'est pas rare, traiter son adversaire comme un inconnu, dont l'ouvrage n'a pas même fixé son attention, en désignant à dessein, comme un écrit de deux ou trois pages, un livret qui en a quinze ou vingt.
C'est ainsi que Bossuet, affectant d'ignorer le théâtre de Molière, prend pour exemple, dans sa lettre sur la comédie, la pièce du Médecin par force.
L'accusation cependant est expresse; Pascal a gardé le silence, c'est la plus forte, sinon la plus courtoise des réponses. L'accusation de Descartes a réjoui le Père Daniel, Bossut l'a discutée. Cousin, plus ami de Descartes que de Pascal, l'a accueillie comme certaine.
S'il fallait, en présence de deux assertions contraires, conclure que Descartes ou Pascal ont sciemment altéré la vérité, le problème serait insoluble. Nous n'en sommes pas réduits là. Le récit de la visite de Descartes à Pascal permet de concilier la véracité de Descartes avec l'entière bonne foi de Pascal. Pascal était malade; pour diminuer la fatigue qu'il redoutait, il avait fait venir Roberval. Descartes avait des explications pour tout et les propo-
sait comme certaines; il parla de la matière subtile avec un grand sérieux, et Pascal lui répondit comme il put. L'accent ironique de Jacqueline, en le racontant à sa sœur, nous montre clairement le sentiment de Biaise; il faisait effort pour se montrer poli, mais la confiance superbe de Descartes le faisait sourire. Il fut question de la colonne d'air; Descartes y croyait fort, mais par une raison que Pascal n'approuvait pas, Roberval était contre. Pascal, pour éviter la fatigue, laissait discourir Descartes qui faisait la leçon à tous. Pascal trouvait ses explications ridicules; il ne pouvait prendre la matière subtile au sérieux. Les principes de Descartes produisaient sur lui l'étonnement qu'ils rencontreraient aujourd'hui chez un physicien qui les entendrait proposer sérieusement; il croirait son interlocuteur aliéné. Lorsque Descartes, comme il n'en faut pas douter puisqu'il l'affirme, parla de l'expérience à faire, Pascal laissa passer la phrase comme tant d'autres, sans y faire de réponse, le projet pour lui n'était pas nouveau, l'idée continuait à lui appartenir. Était-il tenu par la délicatesse de mentionner fcntretien
dans lequel Descartes, sans lui rien apprendre, avait exprimé des idées absolument contraires aux siennes? Il faudrait, pour répondre, savoir comment la matière subtile, qui faisait rire Pascal, était mêlée au discours de Descartes. Si Descartes, comme il est permis de le supposer, a, pour instruire le jeune Pascal, emprunté ses arguments et ses idées à sa correspondance alors inédite, et à quelques-uns de ses livres, Pascal, poliment attentif à ne pas rire, a pu entendre, sans l'écouter, une partie de ses discours. Si Descartes a répété, par exemple, cette phrase citée à l'appui de ses prétentions : « Si l'on nous demande ce qui arriverait en cas que Dieu ôtàt tout le corps qui est dans un vase^sans qu'il permît qu'il en rentrât d'autres, je répondrai que les côtés du vase se trouveraient si proches qu'ils se toucheraient immédiatement, » Pascal en a conclu, car la conséquence est certaine, que Descartes croyait à l'impossibilité du vide. Si, voyant le vif-argent suspendu dans un tube renversé, Descartes a dit, comme il le fait dans une lettre à Mersenne : « Imaginez l'air comme de la laine, et l'éther qui est dans ses pores comme des
tourbillons de vent qui se meuvent çà et là dans cette laine, et pensez que le vent, qui se joue de tous côtés entre les petits fils de cette laine, empêche qu'ils ne se pressent l'un contre l'autre comme ils pourraient le faire; » c'est alors sans doute que, comme le dit sa sœur Jacqueline, Pascal répondit comme il put. Si Descartes, reprenant l'explication donnée à Mersenne, a dit : « L'observation que les pompes ne tirent pas d'eau à plus de dix-huit brasses doit se rapporter à la matière des pompes ou à celle de l'eau même qui s'écoule entre la pompe et le tuyau, plutôt que de s'élever plus haut; » Pascal, excusable de se tromper, a pu sourire de Descartes et de son imperturbable confiance. Si enfin Descartes, comme dans une autre de ses lettres, a dit : « L'eau des pompes monte avec le piston qu'on tire en haut, à cause que, n'y ayant point de vide en la nature, il ne peut s'y faire aucun mouvement qu'il n'y ait tout un cercle de corps qui se meuvent en même temps », la pensée de mêler au récit de son expérience, le nom d'un adversaire aussi déclaré de la tiiéorie qu'il voulait établir, n'aurait pu se présenter
à l'esprit de Pascal que comme occasion de polémique.
Les conjectures ne sont pas des preuves. Pascal avait changé d'avis; son traité sur le vide nous en donne la preuve; avant d'indiquer comme véritable l'élévation du mercure par la pression atmosphérique, il avait cru à l'horreur limitée du vide. Les explications si contraires à la vérité recueillies dans les Œuvres de Descartes, pourraient se concilier avec une théorie plus exacte adoptée le jour de la visite à Pascal; je sais et ne dois pas taire, que l'on rencontre dans les Œuvres de Descartes des passages favorables à ses prétentions, ils prouvent sa bonne foi; ceux que j'ai réunis permettent de croire à celle de Pascal.
Gondorcet, sous le nom d'éloge de Pascal, a donné, comme préface à l'édition des Pe?îsées de Pascal annotée par Voltaire, un véritable pamphlet contre celui qu'il annonce l'intention de louer.
Le rôle de Pascal dans la création du calcul des probabilités y est apprécié avec une injustice d'autant plus blâmable, que Gondorcet, géomètre instruit et proclamé même, par ses
amis, supérieur dans la science à Pascal, avait, sur ces questions, l'autorité et la responsabilité d'un juge compétent; c'est pour elles cependant qu'il réserve ses appréciations les plus perfides.
« Les principes que Pascal a employés, dit-il, reviennent à ceux de Huygens, qui s'occupait de ce calcul à peu près dans le même temps, et il me semble que Pascal les appuie sur des fondements moins solides. »
L'injustice est flagrante et sans excuse; Huygens, en s'occupant du calcul des probabilités, à peu près dans le même temps que Pascal, profitait des idées recueillies pendant son voyage en France, près des amis de l'illustre inventeur, il le déclare à la première page de son livre. Ne qiiis indebitam mihi primœ inventionis laudem tribuat.
Il est difficile de comprendre que Gondorcet n'ait pas lu cette ligne; plus difficile encore de supposer que, l'ayant lue, il n'en ait pas tenu compte.
Pascal n'a rien publié sur le calcul des probabilités; ses lettres à Fermât contiennent seules l'énoncé des beaux problèmes que lui avait
proposés le chevalier de Méré, et les solutions dont les conséquences ont été si grandes. Les principes de Pascal ont fait naître le traité d'Huygens,et le traité d'Huygens,r^;'5 conjectandi de Jacques Bernouilli qui en a fait le premier chapitre de son beau livre. Sans Pascal, la science n'aurait pas eu le livre de Jacques Bernouilli et l'admirable théorème qui le termine.
Le calcul des chances, pour chaque jeu de hasard, se faisait très correctement, longtemps avant Pascal. La science des hasards n'était pour cela ni faite ni commencée. On n'étudiait les combinaisons que pour les compter. On a pour l'as avec un dé, une chance sur six, et pour le sonnez, avec deux dés, une chance sur trente-six. Un ponte, au jeu du passe dix, jette trois dés; chacun peut compter, s'il a de la patience, ou calculer, s'il sait un peu d'algèbre, que, sur deux cent seize combinaisons possibles, cent huit, c'est-à-dire la moitié précisément, donnent une somme de points supérieurs à dix. Le joueur gagne dans ce cas, et le jeu est équitable.
Les questions traitées par Pascal sont d'un autre ordre.
Une partie est commencée. Les joueurs se séparent sans la terminer. Comment doit-on partager les enjeux? Il ne s'agit pas ici de compter les cas possibles, mais de découvrir et de démontrer un principe, dans un ordre d'idées inaccessible en apparence aux mathématiques.
Un des joueurs n'a-t-il pas le droit de dire : les règles du jeu sont faites pour les parties qui se terminent; elles n'ont pas prévu le partage, et comme elles sont ma seule loi, je refuse d'accepter les conclusions de Pascal. Celui qui parlerait ainsi serait dans son droit. Le problème alors ne sera pas résolu. Pascal propose une solution équitable, aucune autre ne le peut être ; il le prouve en définissant les mots, selon sa coutume, de manière à réduire les contradicteurs au silence.
Après la mort de Pascal, on a trouvé, tout imprimé parmi ses papiers, un écrit sur le triangle arithmétique. C'est une forme donnée à l'étude des coefficients des puissances entières du binôme. Dans la démonstration de théorèmes élégants, que l'algèbre rendrait plus simples, il déploie une grande habileté à en éviter l'emploi.
Pascal plaçait l'importance des résultats au-dessus des difficultés vaincues. Les problèmes sur le hasard, entre ses travaux mathématiques, avaient à ses yeux le premier rang.
Lorsque, pour se livrer à ses pieuses méditations, il se sépara des mathématiques, et surtout des mathématiciens, ceux qui désiraient la solution d'un problème s'efforçaient de rencontrer le maître qui les surpassait tous, et n'obtenaient qu'à grand'peine une réponse. Il ne résistait pas quand il s'agissait du calcul des probabilités. C'était son domaine. Huygens s'en est emparé en priant le lecteur de son petit chef-d'œuvre de ne pas lui attribuer une gloire imméritée.
Pascal repoussait la géométrie ; elle le poursuivait. De cruelles insomnies l'y ramenèrent; il rencontra, en l'année 1658, malgré lui pour ainsi dire, la solution de plusieurs problèmes sur la cycloïde, remarquables, surtout à cette époque, par leur grande difficulté.
Nous sommes entourés de cycloïdes invisibles, décrites et non tracées, quand une voiture est en marche, par chaque point de la circonférence de chaque roue.
Chaque étoile est un soleil, entouré, tout porte à le croire, par des planètes invisibles à nos faibles yeux, et inaccessibles à nos impuissantes lunettes. Si l'une de ces planètes décrit un cercle autour de son soleil, et que l'étoile, rendue fixe en apparence seulement, par son immense distance, se meuve en réalité en ligne droite, le cercle planétaire se déplacera comme la roue d'un char immense, et la planète qui le parcourt, si le rapport des vitesses a la valeur convenable, décrira dans l'espace une cycloïde.
Victor Hugo a parlé de
...l'ombre de la rampe Qui, le long du mur rampe,
s'il avait su que cette ombre, pour un escalier en vis à jour, peut faire paraître une cycloïde sur le palier horizontal de chaque étage, le mot cycloïdal aurait eu peut-être l'honneur d'être écrit dans les Orientales.
Galilée, et non Mersenne comme le croyait Pascal, fut le premier à signaler la cycloïde. Roberval, Fermât, Descartes, Iluygens, Wren ot Toricelli y ont appliqué leur esprit. Pascal
élargit le cercle des problèmes résolus. Ses amis, prompts à l'admirer, virent dans ses découvertes le dernier effort de la géométrie. Pour grandir la renommée du défenseur de Port-Royal, ils l'engagèrent à proposer, sous forme de défi, la solution de ces problèmes nouveaux, avec promesse de quarante pistoles au vainqueur du concours, et de vingt pistoles à qui mériterait le second rang. Les plus illustres géomètres accueillirent avec étonnement ces problèmes d'apparence si nouvelle. Huygens ne dédaigna pas de s'y essayer, en résolut quelques-uns et s'arrêta devant la difficulté des autres : il crut la solution impossible.
La garantie de Pascal aurait, sans aucun doute, paru suffisante, mais le défi était anonyme. Les plus illustres envoyèrent des solutions; Wren, qui se signala entre tous, alla même au delà des questions proposées. Deux concurrents seulement eurent la prétention de les avoir toutes résolues.
Le grand géomètre anglais Wallis et le jésuite Lalouère crurent mériter le prix : ils ne l'obtinrent pas. Tous deux avaient commis des erreurs.
Le programme du concours contenait une clause, libérale en apparence, fort imprudente en réalité. On ne devait pas tenir compte des erreurs de calcul. Qu'est-ce qu'une erreur de calcul? Gomment fixer la limite? Wallis et Lalouère, écartés tous deux par les juges du concours, se crurent en droit de réclamer; leurs méthodes, disaient-ils, étaient exactes : le temps leur avait manqué pour vérifier les calculs.
Il est impossible aujourd'hui de savoir sur ce point la vérité. Tous deux ont publié des solutions exactes, mais longtemps après, lorsque Pascal avait donné les siennes. En quoi diffèrent-elles des mémoires envoyés au concours? ils ont négligé tous deux de le dire.
La réputation de Gondorcet donnerait de l'importance à son appréciation si son parti pris contre Pascal n'était pas évident.
« Il serait à désirer, dit-il, qu on pût excuser la conduite de Pascal dans ses démêlés avec Wallis et le jésuite Lalouère.
» Pascal, se trompant sur le chiffre, s'était engagé à donner cent pistolcs à chaque géomètre qui résoudrait avant le premier octo-
bre 1647, les problèmes proposés sous le nom de Deltonville. »
Pascal n'avait promis que quarante pistoles; non à tous les géomètres qui résoudraient ses problèmes, mais à celui qui les résoudrait le mieux. Écoutons Gondorcet :
« Wallis , résolut les problèmes avant co terme; un certificat d'un notaire d'Oxford le prouvait; Pascal avait même reçu cette solution avant le jour prescrit. Mais Dettonville exigeait, dans son programme, que la solution fût remise à un notaire de Paris, ou à M. Carcavy dépositaire des cent pistoles; et c'est uniquement sur le défaut de cette formalité que le prix fut refusé à Wallis.
» Lalouère dont la solution avait été trop tardive, ne pouvait prétendre au prix, mais il avait résolu les problèmes proposés. Pascal ne voulut pas en convenir.
« Nous avons dit que son projet, en publiant les problèmes, était de gagner de l'autorité auprès de ce qu'on appelait alors les esprits forts. Sans doute, il crut que, pour l'intérêt de la
bonne cause, il ne fallait pas qu'un jésuite par-
'àzz PASCAL GEOMETRE ET PHYSICIEN.
tageât sa gloire. Quelques fautes de copiste que Lalouère avait laissées dans le manuscrit furent le prétexte de celte injustice. Pascal, dans les écrits qu'il publia à ce sujet, eut encore, comme dans ses autres querelles avec les jésuites, le talent d'être plaisant et d'avoir le publicpour lui. » Peut-être Pascal s'imaginait-il n'avoir été que juste envers Lalouère, et qu'il haïssait trop les jésuites pour imaginer qu'il pût y avoir chez eux de bons géomètres; il serait cruel d'être obligé de soupçonner Pascal de mauvaise foi; disons plutôt qu'il se laissa entraîner à l'esprit de parti, seule tache qu'il faille reconnaître dans cet homme célèbre et qu'on doit pardonner surtout dans un siècle où la raison, réduite à quelques disciples isolés et cachés, n'avait point encore de parti. »
Gondorcct joint l'exemple au précepte en affirmant que Lalouère et Wallis avaient mérité le prix. Ni l'un ni l'autre ne l'ont sérieusement réclamé. Tout en défendant leurs méthodes, ils ont abandonné leurs résultats, sans alléguer pour excuse, comme Condorcet, des erreurs de copiste.
Wallis était si loin d'avoir résolu tous les problèmes qu'il écrivait à Huygens le 1" janvier 1659, après la clôture du concours ;
Pleraque saltem solvwms^tam ego sic et domijiiis Wren. An omniapossint aliter qiiam fer ap- 'proximationem geometricè solvi, dubitavimus .
Quant à Lalouère, après avoir corrigé plusieurs fois ses solutions, il n'envoya pas en temps utile de résultats définitifs, et déclara formellement sa renonciation au concours. En refusant d'accorder le prix, Pascal se montra rigoureux, mais juste. Il n'est pas pour cela irréprochable. Le concours avait eu lieu sur son invitation, il avait choisi les juges, lui-même se chargeait du rapport; s'il ne devait les quarante pistoles qu'à des solutions irréprochables, la courtoisie demandait quelques paroles bienveillantes sur les preuves de savoir et de talent certainement mêlées aux erreurs commises; Pascal accorde strictement ce qu'il doit, c'est-à-dire rien, sans adoucir, par la bienveillance de la forme, la rigueur nécessaire de la sentence.
Wallis avait écrit que les défauts qui pou-
valent être dans ses solutions, et qu'il appelle des erreurs de calcul, n'empêchaient pas, selon son avis, que la difficulté des problèmes ne fût surmontée : « On s'appliqua donc, dit Pascal, à l'examen des mémoires, et on jugea que, ni dans ses premiers écrits, ni dans ses corrections, il n'avait trouvé ni les véritables dimensions des solides autour de l'axe, ni le centre de gravité de la roulette, et l'on trouva qu'outre les erreurs qu'il avait corrigées, il en avait aussi laissé d'autres et qu'il y en avait de nouvelles dans ses corrections mêmes, lesquelles se rencontrent dans presque tous les articles depuis le trente jusqu'au dernier. »
Les trente premiers articles étaient exacts, on doit le croire, mais la manière de le dire n'est pas gracieuse.
« On jugea aussi que les erreurs n'étaient point de calcul, mais de méthode, et proprement des paralogismes, parce que les calculs qu'il donne sont très conformes à ses méthodes; on jugea que les erreurs de ses écrits donnaient sans difficulté l'exclusion. »
Sévère, on le voit, pour Wallis, Pascal est dur et injurieux pour Lalouère. Le jésuite
ayant renoncé à ses prétentions sur le prix, on n'avait nul besoin de signaler ses erreurs, moins encore d'inviter le public à en rire. Après avoir déclaré que Lalouère a renoncé à concourir, il ajoute :
« On examina cependant, en déclarant qu'on n'avait pas à y apporter grande attention, et même on vit d'abord qu'il en fallait fort peu pour en juger, parce que les mesures qui y sont données sont différentes des véritables presque de moitié, et que, dans un solide aigu par une extrémité, et qui va toujours en s'élargissant vers l'autre, il assigne le centre de gravité vers l'extrémité aiguë; ce qui est manifestement contre la vérité. »
Pascal, dans le récit qui accompagne son rapport, et qu'il nomme histoire de la cycloïde, apporte contre Toricelli d'inexplicables préventions et, sans assigner de preuves, porte contre lui de graves accusations, avec une précision telle, que les études les plus attentives et les plus certaines, en démontrant la complète innocence de l'illustre inventeur du baromètre, ont encore aujourd'hui laissé quelques incrédules.
« Un Français, M. de Beaugrand, dit Pascal, ayant ramassé les solutions du plan de la roulette, dont il y avait plusieurs copies, avec une excellente méthode de maximis et minimis, de M. de Fermât, il envoya l'une et l'autre à Galilée, sans en nommer les auteurs; il est vrai qu'il ne dit pas précisément que cela fut de lui, mais il écrivit de sorte qu'en n'y prenant pas garde de près, il semblait que ce n'était que par modestie qu'il n'y avait pas mis son nom, et pour déguiser un peu les choses, il changea les premiers noms de roulette et trochdide en celui de cycloïde. Galilée mourut bientôt après, et M. de Beaugrand aussi. Toricelli succéda à Galilée, et tous ses papiers lui étant venus entre les mains, il y trouva entre autres les solutions de la roulette sous le nom de cycloïde, écrites de la main de M. de Beaugrand, qui paraissait en être l'auteur, lequel étant mort, il crut qu'il y avait assez de temps passé pour faire que la mémoire en fût perdue, et ainsi il pensa à en profiter. Il fit donc imprimer son livre en lOii, dans lequel il attribue à Galilée ce qui est dû au Père Mersenne, d'avoir formé la question de la roulette; et à soi-même
d'en avoir le premier donné la résolution : en quoi il fut non seulement inexcusable, mais encore malheureux; car ce fut un sujet de rire en France de voir que Toricelli s'attribuait, en 1644, une invention qui était, publiquement et sans contestation, reconnue depuis huit ans pour être de M. de Roberval, et dont il y avait, outre une infinité de témoins vivants, des témoignages imprimés, et entre autres un écrit de M. Desargues, imprimé à Paris au mois d'août 1640, avec privilège, où il est dit que la roulette est de M. Roberval, et la méthode de maximis et minimis de M. de Fermât. » M. de Roberval s'en plaignit donc à Toricelli, par une lettre qu'il lui écrivit la même année; et le Père Mersenne en même temps; mais encore plus sévèrement; il lui donna tant de preuves, et imprimées, et de toutes sortes, qu'il l'obligea d'y donner les mains, et de céder cette invention à M. de Roberval, comme il fit par lettres que l'on garde, écrites de sa main du même temps. »
Ce récit circonstancié — qui pourrait le supposer?— n'est soutenu par aucune preuve. Les
lettres alléguées, publiées depuis, ne disent rien de ce qu'affirme Pascal. Roberval, en qui il avait toute confiance, est très certainement l'auteur des conjectures produites comme certaines. Roberval, en écrivant à Toricelli, n'a pas l'impertinence de produire, pas même celle d'insinuer l'accusation de plagiat et de vol produite par Pascal. Toricelli, répondant à une réclamation de priorité exprimée en termes courtois et même flatteurs, accepte avec politesse toutes les assertions de Roberval. Roberval, il faut le remarquer, n'avait rien publié; ses démonstrations n'ont été imprimées qu'après sa mort; en s'égayant aux dépens de Toricelli parce qu'il a osé produire, en 16i4, une découverte imprimée seulement en 1675, sous le nom de Roberval, Pascal a vraiment le rire trop facile.
Pascal, pour attaquer le Père Lalouère, retrouve le tour piquant et la verve des Provinciales, malheureusement sans respecter toujours la stricte vérité.
Après avoir publié les résultats du concours, dans l'histoire de la cycloïde, Pascal fit paraître, sans qu'un en puisse deviner la raison, car son
inimitié contre la compagnie de Jésus et le désir de quereller un de ses membres ne sont pas des motifs suffisants, un « Supplément faisant suite de lliistoire de la roulette où l'on voit le procédé d'une personne qui avait voulu s^attribiier Vinvention des problèmes proposés sur ce sujet ».
Cette personne est le Père Lalouère; les premières lignes suffisent pour montrer le ton du récit :
, « Les matières de géométrie sont si sérieuses d'elles-mêmes, qu'il est avantageux qu'il s'offre quelque occasion pour les rendre un peu divertissantes. L'histoire de la roulette avait besoin de quelque chose de pareil, et fût devenue languissante, si on n'y eût vu autre chose, sinon que j'avais proposé des problèmes avec des prix, que personne ne les avait gagnés, et que j'en eusse donné moi-même les solutions, sans aucun incident qui égayât le récit, comme est celui qu'on va voir dans ce discours. »
Le Père Lalouère, d'après le récit de Pascal, « ayant appris qu'entre les problèmes que M. de
330 PASCAL GÉOMÈTRE Eï PHYSICIEN.
Roberval avait résolus, se trouvaient les dimensions d'un solide autour de l'axe, il fit dessein, après avoir connu les moyens par lesquels M. de Roberval y était arrivé, de se faire passer pour y être aussi venu de lui-même et par sa méthode particulière ».
La supposition, si facile à faire, et imposée, pour ainsi dire, jusqu'à preuve contraire, n'est pas même indiquée comme possible : Lalouère s'est rencontré avec Roberval, qui n'avait rien imprimé, cette circonstance est importante; c'est là tout ce qu'on peut affirmer. On laisse voir, en allant plus loin, une malveillance excessive.
Lalouère, d'après le récit, reçut six lettres au moins de Pascal ou de ses amis. L'indication n'est pas précise; Pascal, on le sait, trouvant le moi liaïssable, s'effaçait presque toujours; il dit, par exemple : on connut qu'il n'av^ait de lumière qu'empruntée; et aussi : on s'étonna de la prière qu'il faisait en même temps, qu'on s'assurât, et qu'on crût sur sa parole, qu'il était arrivé à cette connaissance de lui-même et par la seule balance d'Archimède. A quoi Yen répondit que son énonciation était véritable et
très conforme à celle de M. de Roberval, mais qu'il était bon qu'il envoyât ses méthodes pour voir si elles étaient différentes.
Lalouère n'envoyant rien, Pascal conçut des doutes sur sa bonne foi et traita ces doutes comme une certitude. « Son silence, dit-il, fit connaître clairement son dessein, et on le lui indiqua assez clairement par plusieurs lettres. »
Lorsque parut l'histoire de la cycloïde, Lalouère se plaignit comme si on lui avait fait une extrême injustice. « Sa plainte me surprit, dit Pascal, et je lui fis mander que, loin d'avoir été injuste en cela, j'aurais cru l'être extrême ment d'avoir ôté à M. de Roberval Thonneur d'avoir seul résolu le problème, n'ayant aucune marque que personne y ait réussi. »
Ces raisons ne suffirent pas à Lalouère, on le comprend sans peine, elles consistent à regarder ses assertions, quand aucune preuve ne les accompagne , comme indignes même d'une mention.
« Il persista à écrire qu'on ne lui rendait pas justice, de sorte qyi'on fut obligé de lui montrer plus sévèrement les sentiments qu'on en avait. »
Lalouère ne rabattit rien de ses prétentions,
et, deux ans après, il est vrai, donna la solution exacte des problèmes proposés par Pascal, dans un livre fait par lui sur la cycloïde. Ce fut dans le mois de septembre 1658 qu'il commença à écrire qu'il avait résolu tous les problèmes, (le récit de Pascal est de décembre 1658).
« On me le fit savoir, dit Pascal, et je fus surpris de sa petite ambition, car je connaissais sa force et la difficulté de mes problèmes, et je jugeais assez, par tout ce qu'il avait produit jusqu'ici, qu'il était incapable d'y arriver. Je m'assurai donc, ou qu'il s'était trompé luimême, et qu'en ce cas il fallait le traiter avec toute la civilité possible, s'il le reconnaissait de bonne foi, ou qu'il voulait nous tromper, et attendre que j'eusse publié mes problèmes pour se les attribuer ensuite, et qu'alors il fallait en tirer le plaisir de le convaincre, qui était en mon pouvoir puisque la publication de mes problèmes dépendait de moi. »
Convaincre un jésuite d'imposture est une satisfaction que Pascal ne veut pas perdre.
« Je témoignai donc, dit-il, mes soupçons et je priai qu'on observât ses démarches. »
Tel est le récit de Pascal. Il est impossible de l'accorder avec deux lettres écrites par luimême à Lalouère et imprimées en 1660, c'està-dire deux ans avant la mort de Pascal. Ces lettres, restées inconnues à tous les éditeurs de Pascal, sont incontestablement authentiques. Publiées dans un livre dédié à Fermât, qui, consacré à une question discutée alors avec passion, devait attirer l'attention, toute imposture ou toute altération aurait été démentie. Les lettres sont traduites en latin dans le livre de Lalouère, mais le texte français existe, copié par Lalouère lui-même, dans une lettre autographe que possède la Bibliothèque nationale où elle a été signalée par le Père Colombier sous le numéro 2812 folio 254.
Lalouère, en publiant dans son livre sur la cycloïde les deux lettres reçues de Pascal, croyait les faire connaître de tous. Il s'est trompé. C'est dans les Œuvres de Pascal qu'elles devraient figurer. Ni Montucla, historien des mathématiques, qui a jugé sans le lire le traité de Lalouère sur la cycloïde, ni Bossut qui a copié Montucla, ni Chasles qui, dans son aperçu historique, parle de Lalouère en le nom-
mant comme Goiidorcet, Laloubère, n'ont soupçonné l'existence de ces lettres.
Condorcet lui-même qui, sans en rien savoir, affirme l'exactitude des démonstrations du jésuite, a ignoré que, pour l'une d'elles, Pascal a partagé d'abord son opinion.
Voici la première lettre de Pascal à Lalouère :
« Mon révérend Père,
» Je voudrais que vous vissiez la joie que votre dernière lettre m'a donnée, où vous dites que vous avez trouvé la dimension des solides sur l'axe tant de la cycloide que de son segment. Je vous supplie de croire qu'il n'y a personne qui publie plus hautement les mérites des personnes que moi : mais il faut à la vérité qu'il y ait sujet de le faire. C'est une chose rare et surtout chez ceux qui font profession des sciences de conserver cette sincérité dont je me vante, et que je ferai bien paraître à votre sujet, car je vous assure que j'ai autant de joie de publier qu(; vous avez résolu les plus difficiles problèmes de géométrie, que j'avais du regret de dire que ceux que vous avez résolus étaient peu au prix de ceux-là. Il est sans doute, mon
Père, que c'est un grand problème, et je souhaiterais fort de savoir par où vous y êtes arrivé : car enfin, M. de Roberval, qui est assurément fort habile, a été six ans à le trouver, et vous avez la solution générale dont sa méthode ne donne qu'un cas qui est celui de la cycloïde entière. »
La seconde lettre de Pascal à Lalouère est du 16 septembre ; c'est elle que, d'après son récit, il s'est décidé à écrire après avoir perdu confiance, pour se donner le plaisir de mettre au grand jour le déguisement qu'il tient pour certain et la mauvaise foi qu'il soupçonne.
« Mon révérend Père,
» Je ne puis vous témoigner combien nous avons d'impatience de voir le biais par où vous vous êtes pris à trouver les solides de la cycloïde sur l'axe. J'avais tort de craindre qu'il y eût erreur dans votre calcul; il n'y en a point, je l'ai vérifié.
» Pour revenir à vous, mon révérend Père, je ne serai point en repos que vous ne m'ayez fait la grâce de me montrer par où vous êtes venu
à ces solides de la cycloïde. J'en ai une grande curiosité. »
La charité chrétienne de Pascal, loin de vouloir cacher la honte du jésuite, s'il est de mauvaise foi, lui permet de s'en égayer. Il veut pour cela qu'on le surveille.
Mais sa lettre, rapprochée du récit, va plus loin que la surveillance; Pascal tend un piège que l'on ne saurait approuver.
Les choses , vraisemblablement , se sont passées ainsi :
Lalouère a envoyé l'évaluation du volume engendré par une portion de la cycloïde. Pascal, jugeant sur des souvenirs anciens, un peu effacés par le temps, y a vu un progrès sur les travaux de Roberval, mais en croyant d'abord à une erreur sur le résultat. Un examen plus attentif a fait disparaître ses doutes, il l'a écrit à Lalouère. C'est alors que Roberval lui a montré la possibilité d'étendre sa méthode sans y rien changer d'essentiel, au cas nouveau traité par Lalouère. Pascal aussitôt soupçonne une imposture du jésuite, la tient pour certaine, et lui prête l'intention de s'approprier les décou-
vertes d'autrui en différant sur les autres problèmes, qu'il prétend avoir résolus, l'envoi des démonstrations qu'il n'a pas.
Le supplément à Thistoire de la roulette est écrit pour dénoncer la mauvaise foi de Lalouère et ses intentions déloyales. Le récit des faits, suivant Pascal, suffit pour justifier l'accusation.
Pascal, dans ce récit, fait par conjecture la confession du jésuite, non la sienne ; il se croit permis, en conséquence, de passer sous silence l'erreur qu'il a commise au début, en accueillant favorablement un travail auquel maintenant il refuse toute importance, et en louant l'œuvre d'un auteur qu'il déclare ignorant et incapable.
C'était une imprudence en même temps qu'un tort. Lalouère, au lieu de publier la traduction latine des lettres de Pascal dans un livre que personne n'a lu, pas même les historiens de la science, aurait pu, saisissant cet avantage, répondre, avec quelque apparence de raison, aux accusations, fondées ou non, de Pascal : Mentiris impudentissime .
Lorsque Pascal mourut, comme on connaissait son dessein d'écrire sur la religion, on eut un très grand soin de recueillir tous les écrits qu'il avait faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfdés en diverses liasses, mais sans ordre et sans suite. Ce n'étaient que les premières impressions de ses pensées qu'il écrivait sur de petits morceaux de papier à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit. Et tout cela était si imparfait et si mal écrit qu'on eut toutes les peines du monde à le lire. .
La publication de ces fragments était-elle utile? était-elle permise? Avait-on le droit de livrer au public ces ébauches, ces projets et ces
:liO LE LIVRE DES PENSÉES.
notes prises par Pascal pour lui-même, s'exposant à confondre, au péril de sa renommée, les doutes à éclaircir, les erreurs à combattre, les vérités à mettre en lumière, avec les preuves qu'il jugeait décisives?
Les amis de Pascal avaient, pour diminuer leurs scrupules et pour les guider dans cette confusion, le souvenir, très ancien déjà, d'un entretien dans lequel il avait expliqué avec grands détails ses idées sur la manière de ramener les incrédules et le plan de l'ouvrage qu'il méditait. Les assistants, tous hommes d'importance, n'avaient jamais rien entendu de plus beau, de plus fort et de plus convaincant.
Nous n'avons que de seconde main l'analyse de ce mémorable entretien, faite par Etienne Perier neveu de Pascal, qui n'y assistait pas :
« Après qu'il eut fait voir, quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes, et qui sont les plus propres à les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les
plus indubitables. Pour entrer dans ce dessein, il commença d'abord par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de tout ce qui pouvait le faire connaître et au dedans et au dehors de lui-même jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. Il supposa ensuite un homme qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale et dans l'indifférence à l'égard de toutes choses, et surtout à l'égard de soimême, vient enfin à se considérer dans ce tableau, et à examiner ce qu'il est. II est surpris de découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé, et il ne saurait remarquer sans élonnement et sans admiration tout ce que M. Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses faiblesses, du peu de lumière qui lui reste et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus, après cela, demeurer dans l'indifférence, s'il a tant soit peu de raison; et quelque insensible qu'il ait été jusqu'alors, il doit souhaiter après avoir ainsi connu ce qu'il est, de connaître aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir.
» M. Pascal, l'ayant mis dans cette disposition de chercher à s'instruire sur un doute si important, il s'adresse premièrement aux philosophes; et c'est là qu'après lui avoir développé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sujet de l'homme, il lui fait observer tant de défauts, tant de faiblesses, tant de contradictions, et tant de faussetés dans tout ce qu'ils ont avancé, qu'il n'est pas difficile à cet homme de juger que ce n'est pas là où il s'en doit tenir.
» Il lui fait ensuite parcourir tout l'univers et tous les âges pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s'y rencontrent; mais il lui fait voir en même temps, par des raisons si fortes et si convaincantes, que toutes les religions ne sont remplies que de vanité, que de folies, que d'égarements, que d'erreurs et d'extravagances, qu'il n'y trouve rien encore qui le puisse satisfaire.
» Enfin il lui fait jeter les yeux sur le peuple juif, et il lui fait observer des circonstances si extraordinaires, qu'il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s'arrête parti-
culièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend, tout ensemble, son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre, qu'il y apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu, et que c'est ce même Dieu qui a créé l'homme à son image, et qui l'a doué de tous les avantages du corps et de l'esprit qui convenaient à cet état. Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire; et la raison seule suffit pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition qu'un Dieu est l'auteur des hommes et de tout ce qu'il y a dans l'univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginés par leurs propres lumières. Ce qui l'arrête en cet endroit est de voir, par la peinture qu'on lui a faite de l'homme, qu'il est bien éloigné de posséder tous les avantages qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur : mais il ne demeure pas longtemps dans ce doute ; car, dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu'après que l'homme eût été créé de Dieu dans l'état d'innocence et avec toutes sortes de perfections, la première action qu'il
fit fut de se révolter contre le Créateur et d'employer tous les avantages qu'il avait reçus pour l'offenser. M. Pascal lui fait alors comprendre que ce crime ayant été le plus grand de tous les crimes en toutes ses circonstances, il avait été puni non seulement dans le premier homme, qui étant déchu par là de son état, tomba dans la faiblesse, et dans l'erreur, et dans l'aveuglement; mais encore dans tous ses descendants à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps.
» Il lui fait ensuite parcourir divers endroits de ce- livre où il a découvert cette vérité. Il lui fait prendre garde qu'il n'y est plus parlé de l'homme que par rapport à cet état de faiblesse et de désordre; qu'il y est dit souvent que toute chair est corrompue, que les hommes sont abandonnés à leurs sens, et qu'ils ont une pente au mal dès leur naissance, il lui fait voir ensuite que cette première chute est la source, non seulement de tout ce qu'il y a de plus incompréhensible dans la nature de l'homme, mais aussi d'une infinité d'effets qui sont hors de lui, et dont la cause lui est inconnue. Enfin il
lui représente l'homme si bien dépeint dans tout ce livre, qu'il ne lui paraît plus différent de la première image qu'il lui en a tracée.
» Ce n'est pas assez d'avoir fait connaître à cet homme son état plein de misère; M. Pascal lui apprend encore qu'il trouve dans ce même livre de quoi se consoler. Et, en effet, il lui fait remarquer qu'il y est dit, que le remède est entre les mains de Dieu; que c'est à lui que nous devons recourir pour avoir les 'forces qui nous manquent; qu'il se laissera fléchir et qu'il enverra un libérateur aux hommes, qui satisfera pour eux, et qui réparera leur impuissance. Après qu'il lui a expliqué un grand nombre de remarques très particulières sur le livre de ce peuple, il lui fait encore considérer que c'est lui seul qui ait parlé dignement de l'être souverain, et qui ait donné l'idée d'une véritable religion. Il lui fait concevoir les marques les plus sensibles qu'il applique à celles que ce livre a enseignées; et il lui fait faire une attention particulière sur ce qu'elle fait consister l'essence de son culte dans l'amour du Dieu qu'elle adore; ce qui est un caractère tout singulier et qui la distingue visiblement de
toutes les autres religions dont la fausseté paraît par le défaut de cette marque si essentielle. Quoique M. Pascal, après avoir conduit si avant cet homme qu'il s'était proposé de persuader insensiblement, ne lui ait encore rien dit qui le puisse convaincre des vérités qu'il lui a fait découvrir, il l'a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir, pourvu qu'on puisse lui faire voir qu'il doit s'y rendre, et souhaiter même de tout son cœur qu'elles soient solides et bien fondées, puisqu'il s'y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l'éclaircissement de ses doutes
» Voilà en substance les principales choses dont il entreprit de parler dans tout ce discours qu'il ne proposa à ceux qui l'entendirent que comme l'abrégé du grand ouvrage qu'il méditait. »
Au souvenir du discours analysé par Perier, s'associait celui d'un entretien très étudié, avec M. de Sacy, dont l'analyse détaillée, probablement écrite sous la dictée de Pascal, peut-être,
on l'a supposé, rédigée par M. Le Maître, avait été soigneusement conservée. Pascal y peint la grandeur primitive de l'homme créé par Dieu semblable à ses anges, et la misère des descendants d'Adam, d'autant plus poignante qu'elle est celle d'un grand seigneur et d'un roi dépossédé; ce contraste, dans ses démonstrations, devant tenir une grande place. L'homme est la plus excellente créature, et en même temps la plus misérable. L'occasion prise pour le déclarer était le jugement porté sur Épictète, le plus grand homme de bien de l'antiquité, qui a si bien connu les devoirs de l'homme, qu'il mériterait d'être adoré, si ses principes, d'une superbe diabolique, ne lui avaient caché notre impuissance, et sur Montaigne, le pur pyrrhonien, qui dit : « Que sais-je! » dont il fait sa devise, en la mettant dans des balances qui, pesant des contradictoires se trouvent dans un parfait équilibre.
Les éditeurs de 1670 n'ont pas dans leur récit rappelé le souvenir de cet entretien, mais ils le connaissaient certainement et n'ont pas manqué d'en retrouver plus d'une fois
Tesprit dans les pages si difficiles à classer.
« Ont-ils trouvé le remède à nos maux? Estce avoir guéri la présomption de l'homme de l'avoir égalé à Dieu? et ceux qui nous ont égalé aux bêtes et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences? Levez les yeux vers Dieu, disent les uns; voyez Celui auquel vous ressemblez et qui vous a fait pour l'adorer. Vous pouvez vous rendre semblables à lui; la sagesse vous y égalera si vous voulez la suivre.
» Et les autres disent : Baissez les yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon. Que deviendra donc l'homme? Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes? Quelle effroyable distance! Que serons-nous donc? Quelle religion nous enseignera à guérir l'orgueil et la concupiscence? Quelle religion nous enseignera notre bien, nos devoirs, les faiblesses qui nous en détournent, les remèdes qui les peuvent guérir et le moyen d'obtenir ces remèdes? Voyons ce que nous dit sur cela la sagesse qui nous parle dans la religion chrétienne... »
Et ailleurs :
« S'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en ignoraient la corruption, et s'ils reconnaissaient l'infirmité de la nature, ils en ignoraient la dignité. De là viennent les diverses sectes des stoïciens, des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices; non pas en chassant l'un par l'autre, par la sagesse de la terre, mais en chassant l'un et l'autre, par la simplicité de l'Évangile. Car elle apprend aux justes qu'elle élève jusqu'à la participation de la divinité même, qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption qui les rend durant toute leur vie sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi donnant à trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l'espérance par cette double capacité qui est commune à tous, et de la grâce et du péché, qu'elle abaisse infiniment plus que la saine raison ne peut
faire, mais sans désespérer, et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler; faisant bien voir par là qu'étant seule exempte d'erreur et de vice il n'appartient qu'à elle d'instruire et de corriger les hommes. »
La même idée revient sans cesse :
« Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez.
» Car enfin, si l'homme n'avait jamais été corrompu, il jouirait de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée, ni de la vérité ni de la béatitude. Mais malheureux que nous sommes, et plus que s'il ny avait aucune grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver; nous sentons une image (io la vérité, et ne possédons que le mensonge;
incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement; tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement tombés!
» Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois en l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace, trace vide, qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, et que les unes et les autres sont incapables de lui donner, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable? »
L'argument très original dont Pascal prétend fciire son fort est loin d'occuper dans l'analyse conservée des deux entretiens la place prépondérante qu'il devait prendre. Lorsque Etienne Perier, résumant le discours qu'il n'a pas entendu, nous dit : « Pascal entreprit de montrer que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde comme
les plus indubitables » il méconnaît le trait dominant du système de preuves de Pascal.
Pascal avoue, au contraire, que pesée dans les balances de la raison humaine, la certitude de la foi ne s'impose pas comme infaillible. Si l'on ne veut céder qu'à la logique, on pourra toujours contester; il le prévoit, l'annonce, le constate , et , par une conclusion imprévue , tourne cette faiblesse en preuve. La foi seule peut préparer et justifier la foi. Il est nécessaire qu'il en soit ainsi. Telle est sa thèse.
Pascal ne dit pas, comme saint Paul : Qiiimi in/innor tum potens sum. Il ne méconnaît ni la force de sa logique, ni la pénétration de son esprit, ni l'habileté et l'éclat de son style, mais il préfère la logique à la dialectique, et les cris du cœur à la logique; il ne prétend pas vaincre, mais convaincre, n'espère pas démontrer mais persuader. L'esprit gâte tout, il faut l'abaisser. Pliez les genoux, la cause est gagnée. Dieu exauce ceux qui prient. Pascal ne propose ses preuves qu'aux âmes déjà ébranlées et désireuses de se rendre. Dieu, qui ne nous doit rien, peut seul nous rendre invincibles contre les tentations et les ruses du démon.
Cette idée revient toujours :
<c — On n'entend rien aux ouvrages de Dieu si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres. »
« — Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est, avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu et de le posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu; qu'il s'est caché à leur connaissance et que c'est même le nom qu'il se donne dans les Écritures, Deus absco?iditus, quels avantages peuvent-ils tirer lorsque, dans la négligence où ils font profession d'être, de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre? Puisque cette obscurité où ils sont et qu'ils objectent à l'Église, ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient, et établit sa doctrine
bien loin de la ruiner. »
« — Reconnaissez la vérité de la religion dans Tobscurité même de la religion; dans le peu de lumière que nous en avons; dans l'indiffércnce que nous avons de la connaître. »
« — Sur ce fondement, les impies prennent lieu de blasphémer la religion... ils concluent que la religion n'est pas véritable parce qu'ils ne voient pas que toutes choses concourent à l'établissement de ce point, que Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire... Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne, qui consiste proprement au mystère du Rédempteur. »
a — Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison.
« — S'il ne fallait rien faire que pour le certain on ne devrait rien faire pour la religion, car elle n'est pas certaine. »
« — La foi est un don de Dieu. Ne croyez pasque nous disions que c'est un don du raisonnement. »
« — Au lieu de vous plaindre que Dieu s'est caché, vous lui rendrez grâce de ce qu'il s'est tant découvert, et vous lui rendrez grâce aussi de ce qu'il ne s'est pas découvert aux sages superbes, indignes de connaître un Dieu si bon. »
« — Le péché originel est une folie devant les hommes; mais on le donne pour tel. On ne doit donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisqu'on ne prétend pas que la raison y puisse atteindre. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes. Quod siultum est Dei sapient.ius est hominihus. Car sans cela que dira-t-on qu'est l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fùt-il aperçu par sa raison; puisque c'est une chose au-dessus de la raison; et que sa raison, bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on les lui présente? »
« — Les prophéties, les miracles mêmes et les autres preuves de notre religion ne sont pas de telle sorte qu'on puisse dire qu'elles sont géométriquement convaincantes. »
« — La raison est bien assez raisonnable pour avouer qu'elle n'a pu encore trouver rien de ferme, mais elle ne désespère pas encore d'y arriver; au contraire, elle est aussi ardente que jamais dans cette recherche et suppose avoir en soi les forces nécessaires pour cette conquête. Il faut donc l'achever. »
La situation, on le voit, est purement défensive.
Vos preuves manquent d'évidence et vos arguments de solidité, s'écrie le lecteur. J'en conviens sans en éprouver aucun embarras, répond Pascal; il en doit être ainsi, je vous ai prévenu. Cette obscurité confirme ma thèse.
Pascal s'adjuge la victoire et triomphe de sa faiblesse.
L'incrédule, suivant les lois d'une dispute réglée, aurait le droit d'en triompher aussi. Mais, dédaigneux des vains combats de l'esprit, Pascal n'accepte pas ces joutes d'école. C'est notre éternité qui se décide, c'est notre tout qui s'agite, notre àmc qu'il faut sauver. La foi n'est pas chose de raisonnement; pour entraîner son lecteur, sans le réduire au silence,
Pascal s'adresse au cœur. C'est l'originalité de son livre.
Les principes, il faut l'avouer, sont décourageants. La grâce n'est pas donnée à tous; si elle m'est refusée, elle l'est malheureusement au plus grand nombre, je ne comprendrai pas les preuves, je les jugerai faibles, on me l'annonce. Pourquoi lire le livre alors? Pourquoi le composer? Ceux qui possèdent la grâce sont persuadés sans lui, et la parole de Dieu opère par sa propre vertu.
La mère Angélique disait au grand Arnauld son frère : « Si ces gens-là se rendaient à la vérité, vous croiriez aussitôt que ce seraient vos beaux écrits qui ont fait cela; ce n'est pas là ce que la grâce que vous soutenez vous apprend. » Elle en aurait dit autant à Pascal.
Pascal prévoit l'objection, et pour y répondre, ne craint pas de se contredire : « Dieu, dit-il, ne refuse jamais l'intelligence des choses divines à ceux qui la désirent sincèrement et la cherchent avec ardeur. » La promesse est répétée continuellement :
« — Dieu a mis des marques sensibles dans
l'Église pour la faire reconnaître à tous ceux qui la cherchent sincèrement. »
« — Tant d'hommes se rendent indignes de la clémence de Dieu qu'il a voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas; il n'était donc pas juste qu'il parût d'une manière manifestement divine et absolument capable de convaincre tous les hommes. Mais il n'était pas juste aussi qu'il vînt d'une manière si cachée qu'il ne pût être reconnu de ceux qui le chercheraient sincèrement; il a voulu se rendre parfaitement connaissable à ceux-là. »
Nous pouvons maintenant, en peu de paroles, réduire le livre à un depsein régulier.
On s'efforcera d'abord d'émouvoir le cœur de l'homme, et de l'effrayer, non par une description imaginaire de l'Enfer et le tableau des souffrances d'une àme livrée au démon, mais par la vue de notre ignorance sur ce (ju'il nous importe tant de savoir. L'inconnu est, pour Pascal, et devient sous sa plume, le plus intolérable des tourments; et l'abîme
immense du temps, le plus effrayant des précipices.
« En voyant l'aveuglement et la misère de rhomme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature; et regardant tout l'univers où l'homme, sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes autour de moi d'une semblable nature; je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, et ils me disent que non; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu y prendre d'attache ni me reposer dans la société de ces personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuis-
santés comme moi. Je vois qu'ils ne m'aideraient pas à mourir : Je mourrai seul, il faut donc faire comme si j'étais seul : Or, si j'étais seul, je ne bâtirais point de maisons, je ne m'embarrasserais pas dans des occupations tumultuaires. Je ne chercherais l'estime de personne; mais je tâcherais seulement de découvrir la vérité. »
La crainte, pour Pascal, est le commencement de la sagesse.
Le désir du salut, ou, pour mieux entrer dans l'esprit de Pascal, la crainte de l'ignorance, et l'horreur d'un avenir inconnu, forment la plus puissante de ses armes. L'émotion du cœur rendra l'esprit moins rebelle et triomphera de l'opiniâtreté. Les raisons qu'on tient en réserve sont bonnes, mais elles deviennent meilleures quand on est prévenu en leur faveur. Pour se préparer aux raisonnements, il faut faire dans son cœur le sacrifice de la raison. Osez dire, avec saint Paul : Nostra ronvernatio in cœlis est; et, pour surmonter les diflicullés, l'Esprit Saint vous donnera des ailes, comme à la colombe pour rentrer dans l'arche.
Dieu ne refuse rien à la persévérance.
Puisque la lumière divine éclaire toujours ceux qui cherchent, Pascal n'a pour les autres qu'indignation et colère.
« Cette négligence dans une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit. Elle m'étonne et m'épouvante. C'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle, je prétends au contraire que l'intérêt humain, que la plus simple lumière de la raison, nous doit donner ces sentiments; il ne faut voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées. »
L'indifférence pour le grand problème qui doit tout emporter ici-bas est l'ennemi qu'il faut vaincre. Celui qui désire le royaume des cieux l'obtiendra, c'est là pour Pascal la base de l'édifice : Rompez vos liens! Forcez votre prison! Je réponds du succès. La route est connue, dit-il, laissez-vous guider, consentez à y suivre ceux qui déjà l'ont parcourue. Vous la trouvez obscure! Il faut qu'elle le soit.
« Saint Ambroise a dit : Sicut tenebrœ ejtis, ita lumen ejus. Les ténèbres du Seigneur sont aussi divines que sa lumière.
» Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient; en prenant de l'eau bénite; en faisant dire des messes; naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est là ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'avezvous à perdre? »
Pascal ne flatte pas son lecteur, mais il ne rit jamais.
La voie la plus assurée pour aimer Dieu est de se faire un intérêt de l'aimer. La prière efficace peut précéder la foi, elle donne la grâce. La grâce éclaire, attire, persuade et convertit; elle ouvre le cœur. Les miracles de Moïse et de Jésus-Christ et l'accomplissement des prophéties deviendront vérités aussi évidentes que la guérison de Marguerite Perier. C'est à la fin du livre que cette certitude sera établie. Les mêmes pages au début seraient sans efficace.
Une objection subsiste à laquelle je n'aperçois pas de réponse :
Dieu ne veut pas sauver tous les hommes; on a comparé le nombre des élus à celui des olives quand on a secoué Tolivier; quelquesuns ont dit même, à celui des raisins quand on a vendangé la vigne. Dieu, d'un autre côté, Pascal l'affirme, sauvera ceux qui le cherchent sincèrement.
Les deux propositions ne peuvent s'accorder, qu'à la condition que la plupart des hommes cherchent mal. J'admets volontiers qu'il en est ainsi. Mais Dieu donne le vouloir et le faire; c'est la doctrine de saint Paul; il choisit ses élus. Comment ceux que sa justice rend aveugles aux lumières de la foi ne seraient-ils pas sourds à l'éloquence de Pascal?
On se retrouve au bord du même abîme et la difficulté renaît aussi terrible.
Chacun doit suivre son mauvais sort. C'est au moins ce que Jansénius enseigne.
Le manuscrit informe des Pensées n'a pas été écrit sur une table de travail. Les lignes sont tracées dans tous les sens sur des fragments de papier, non sur des pages. Les caractères, presque illisibles, semblent se presser
à la poursuite d'une idée saisie au passage.
L'interprétation n'est pas acceptable. On
n'improvise pas, en hâtant la marche d'une
plume trop lente, des pages telles que celle-ci :
« Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne la vue des objets bas qui l'environnent; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. xMais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'emportons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout et la circon-
férence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que l'imagination se perde dans cette pensée.
» Que riiomme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même son juste prix.
» Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre, dans la petitesse de son corps, des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver, soit maintenant celui de notre discours : il pensera peut-être que c'est là l'ex-
trême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulennent l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir dans la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa Terre, en même proportion que le monde visible; dans cette Terre, des animaux, et enfin des cirons dans lesquels il retrouve ce que les premiers ont donné; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue; car qui n'admire que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver.
» Qui se considérera de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant comme soutenu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que, la curiosité se changeant en athiii-
ration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. »
Pas une expression négligée, pas une épithète choisie au hasard, pas une période trop longue ou trop courte ne gâtent l'harmonieuse perfection de l'ensemble. Pascal, certainement, a médité les détails de ce chef-d'œuvre de style, comme de beaucoup d'autres pages non moins parfaites.
Pourquoi tant de caractères illisibles? que signifient ces lignes tracées en tout sens? Une explication se présente : Pascal travaillait la nuit. Le silence, l'obscurité et la solitude favorisaient ses méditations, il préparait son grand ouvrage, comme il avait créé et exécuté de tête, pendant des nuits de souffrance, les méthodes et les calculs relatifs à la cycloïde. Les mots, une fois rencontrés et acceptés, non sans méditation, il les écrivait rapidement, sans quitter son lit, sans prendre probablement la fatigue de battre le briquet et d'allumer une chandelle.
Arnauld, Nicole et le duc Roannez, en présence de ce trésor si fructueux au salut des âmes, pouvaient s'écrier comme le disciple de
Jésus-Christ : Quelles pierres! Ils ne pouvaient malheureusement pas ajouter : et quelle structure! les matériaux épars ressemblaient à des ruines.
Leur première pensée, la plus facile sans doute, fut de les faire imprimer tout de suite, dans le même état qu'on les avait trouvées. Mais on jugea bientôt que faire de cette sorte c'eût été perdre tout le fruit qu'on en pouvait espérer; parce que les pensées parfaites, plus suivies, plus claires et plus étendues, étant mêlées et comme absorbées parmi tant d'autres imparfaites, obscures, à demi digérées et quelques-unes même presque inintelligibles à tout autre qu'à celui qui les avait écrites, il y avait tout sujet de croire que les unes feraient rebuter les autres, et que l'on ne considérerait ce volume, grossi inutilement de tant de pensées imparfaites, que comme un amas confus, sans ordre, sans suite, et qui ne pouvait servir à rien.
Il y avait une autre manière de donner ces écrits au public, qui était d'y travailler auparavant; d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étaient imparfaites et, en pre-
nant dans tous les fragments le dessein de Pascal, de suppléer, en quelque sorte, l'ouvrage qu'il voulait faire. Cette voie eût été assurément la plus parfaite; mais il était aussi très difficile de la bien exécuter. L'on s'y arrêta néanmoins assez longtemps, et Ton avait en effet commencé à y travailler. Mais enfin on se résolut de la rejeter aussi bien que la première, parce que l'on considéra qu'il était presque impossible de bien entrer dans la pensée et dans le dessein d'un auteur et surtout d'un auteur mort, et que ce n'eût pas été donner l'ouvrage de Pascal, mais un ouvrage tout différent. Ainsi, pour éviter les inconvénients qui se trouvaient dans l'une et l'autre de ces manières de faire paraître les écrits, on en a choisi une entre deux, qui est celle que l'on a suivie. L'on a pris seulement, parmi ce grand nombre de pensées, celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, pour les donner telles qu'on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite, sans liaison, et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre et réduit sous les mêmes titres
celles qui étaient sur les mêmes sujets, en supprimant toutes les autres qui étaient ou trop obscures ou trop imparfaites.
Tel est le programme des éditeurs de 1670; ils l'ont suivi scrupuleusement. Si nous n'avons pas tous les mots, nous avons la vraie pensée de Pascal. On a, pendant deux siècles, admiré leur œuvre. Tout à coup, sans aucune justice, se sont élevés les reproches et l'injure. Leur piété pour le saint qu'ils vénéraient dépassait cependant l'admiration bruyante des enthousiastes modernes de beau langage. Les scrupules de leurs dédaigneux censeurs auraient été pour eux incompréhensibles. Les esprits les plus délicats, de 1670 à 1840, ont admiré dans le livre des Pensées, la justesse de l'expression, l'énergie du style, la perfection inimitable de la phrase. On y retrouvait, plus inspiré, plus éloquent et plus ému encore, l'auteur des plus belles pages des Provinciales. Villemain ne connaissait que leur texte, quand il écrivait :
« Dans les sables d'Egypte on découvre de superbes portiques qui ne conduisent plus à
un temple que les siècles ont détruit; de vastes débris, des vestiges d'une immense cité et, sur les chapiteaux renversés, d'antiques peintures dont les éblouissantes couleurs ne passeront jamais et qui conservent leur fière immortalité au milieu de ces antiques destructions. Telles paraissent quelques pensées de Pascal, restes mutilés de ce grand ouvrage. »
Dans ce style trop orné et sous ces mots d'enflure que Pascal aimait peu, on voit ce qu'un bon juge pensait, longtemps avant les découvertes de Cousin, de ces reliques mutilées, non par le duc de Roannez, mais par la mort de Pascal. L'édition tant décriée de 1670 est, aujourd'hui encore, celle qu'on doit choisir quand, écartant tout esprit de discussion et de critique, on ouvre le livre pour le lire.
Tillemont, auteur justement célèbre d'ouvrages qu'on ne lit plus, n'admirait pas moins les pensées que Villemain le style. Il écrivait à Perler en recevant un des premiers exemplaires :
« Il n'est pas besoin que je m'étende beaucoup
pour VOUS dire avec quelle reconnaissance j'ai reçu le présent de M. votre père. Le respect que j'ai pour lui ne me permet pas de recevoir avec indifférence ce qui vient de sa main. Vous savez qu'il y a bien des années que je fais profession d'honorer ou plutôt d'admirer les dons tout extraordinaires de la nature et de la grâce qui paraissaient en feu M. Pascal. Il faut néanmoins que je vous avoue, monsieur, que je n'en avais pas encore l'idée que je devais. Ce dernier écrit a surpassé ce que j'attendais d'un esprit que je croyais le plus grand qui eût paru en notre siècle; et si je n'ose pas dire que saint Augustin aurait eu peine à égaler ce que je vois par ces fragments, que M. Pascal pouvait faire, je ne saurais dire qu'il eût pu le surpasser, au moins, je ne vois que ces deux que l'on peut comparer l'un à l'autre. »
Le point de vue a changé. Le livre des Pensées, pour Tillemont comme pour Perier, le duc de Roannez, Arnauld et Nicole, était une arme de combat. On veut la placer aujourd'hui dans un musée, on admire le poli de la lame, la richesse de la poignée, on compte les perles
du fourreau; s'il en manque quelques-unes, on crie au vandalisme et à la barbarie. Les uns songeaient au salut des âmes, les autres au divertissement de l'esprit, et à la gloire d'un écrivain grand par le style :
Pascal grand par le style !
Cette louange de rhéteur l'aurait impatienté; c'est pour cela peut-être qu'il la mérite.
Les amis de Pascal regrettaient son livre; les critiques, aujourd'hui, sans se soucier de l'œuvre, cherchent l'ouvrier. L'homme et l'écrivain les intéressent seuls. L'occasion est offerte de pénétrer indiscrètement chez lui, ils s'en réjouissent, et s'irritent contre les amis qui, par respect pour sa mémoire, ont voulu, avant d'ouvrir les portes, réparer une partie du désordre.
L'archevêque de Paris, Péréfixe, ayant envoyé demander au libraire Desprez, par un de ses aumôniers, qui paraissait très empressé, les Pensées de Pascal non encore mises en vente, Desprez, pour gagner du temps, protesta qu'il n'avait encore aucun exemplaire de relié. L'usage n'était pas alors de livrer au public des livres brochés; il consulta Arnauld et, dès le lendemain, alla à l'Archevêché. Introduit dans
l'appartement de monseigneur l'archevêque, il présenta le livre des Pe?isées de M. Pascal de la part de la famille, disant que, s'il lui eût été possible d'en faire relier un plus tôt, il n'aurait pas attendu que Sa Grandeur l'eût envoyé demander. M. de Péréfixe lui fit d'abord un grand accueil, et ensuite lui dit qu'un très habile homme — ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il, un homme de notre métier, ce n'est pas un théologien — c'était Fénelon — lui avait dit qu'il avait lu tout entier le livre de M. Pascal; qu'il était admirable, mais qu'il y avait quelque chose qui pouvait favoriser les jansénistes. Le prélat ajouta qu'il valait mieux faire un carton que d'y laisser quelque chose qui aurait pu troubler le débit, et qu'il serait fâché que cela arrivât à cause de l'estime qu'il avait pour la mémoire de M. Pascal M. Desprez, après l'avoir remercié au nom de madame Perier et de ses amis, lui dit qu'avec sa permission il écrirait sur cela à cette dame. Ensuite il avoua que ce n'était pas son métier de parler de ce que cette personne avait remarqué, mais qu'il pouvait représenter à Sa Grandeur que depuis longtemps on n'avait examiné aucun livre avec plus de sévérité que
celui-là, et qu'on avait fait tous les changements que les approbateurs avaient jugé à propos de faire.
Les approbateurs, au nombre de vingt, avaient étudié le livre séparément. Trois évoques, un archidiacre et treize docteurs de Sorbonne avaient approuvé; mais chacun, pour montrer son attention et son zèle, n'avait pas manqué de réclamer quelque changement dont aucun ne pouvait être refusé.
Lorsque Cousin découvrit, en 1840, les différences nombreuses entre le manuscrit de la Bibliothèque royale et le texte imprimé, la certitude, depuis longtemps acquise, aurait pu diminuer son étonnement et calmer son indignation.
Qu'il eût été fait des changements de tout genre, non de toute gravité, au texte écrit par Pascal, le fait était constant et le doute impossible. Les éditeurs de 1670 admiraient le style de Pascal; mais, sans superstition; ils savaient que la perfection, pour lui comme pour tous, venait lentement; Arnauld et Nicole, au dire de leurs amis, d'accord avec Pascal docile à leurs conseils, avaient embelli les Provinciales.
Pouvaient-ils se refuser à réparer, par dévouement à sa mémoire, le désordre et les négligences des Pensées.
On lit dans le Recueil dUtrecht, imprimé en 1740 :
« M. et madame Perier eurent assez de peine à consentir aux retranchements et aux petites corrections qu'on se crut obligé de faire. »
Arnauld écrivait à Perier :
« Souffrez, monsieur, que je vous dise qu'il ne faut pas être si difficile ni si religieux à laisser à un ouvrage comme il est sorti des mains de l'auteur, quand on le veut exposer à la censure publique... »
Cousin pensait, au contraire, qu'on ne saurait être trop difficile et trop religieux, je dirais volontiers trop superstitieux, sur l'exactitude des textes : une virgule ajoutée, un mot inutile supprimé, une lacune comblée par une phrase insignifiante, sont, à ses yeux, des falsifications détestables. En acceptant son principe, en général, il faut avouer que le cas de Pascal est
exceptionnel; il n'avait pas arrêté son texte, et la censure aurait certainement interdit la vente du livre sévèrement conforme au manuscrit.
Les éditeurs de 1670 avaient, a-t-on osé dire, fait disparaître de nos bibliothèques un des plus beaux ouvrages de notre langue. On ne peut apprécier que sur des exemples, l'exagération du reproche.
Pascal écrit :
« Si l'on ne se reconnaît plus de superbe, d'ambition, de concupiscence, de faiblesse, de misère et d'injustice, on est bien aveugle; et si, le connaissant, on ne désire d'en être délivré, que peut-on dire d'un homme.... »
Les éditeurs ne voulant pas laisser la phrase inachevée, ajoutent : si peu raisonnable.
Si Pascal écrit :
« Aussi il est surnaturel que l'homme. . . .
Les éditeurs n'osant pas, cette fois, prendre sur eux d'achever la phrase, n'en font nulle mention; ils ont grandement raison.
Ainsi font-ils, et non moins bien, en trouvant sur un morceau de papier le mot cachot
écrit de la main de Pascal, sans que rien le précède ou le suive, de ne pas lui donner place dans les Pensées.
« Vous me convertirez ». Ces mots isolés ont été écrits et barrés.
Pourquoi l'avoir laissé ignorer?
Les exemples de ce genre sont nombreux :
« C'est par là que les sauvages n'ont que faire de la Provence. »
C'est presque une phrase cette fois, mais elle n'a pas de sens; de Roannez l'a supprimée. Quel vandalisme! Une phrase de Pascal!
Si Pascal peint l'angoisse d'un condamné qui, menacé du dernier supplice « pourrait travailler à faire révoquer son arrêt, il n'est pas croyable qu'il passe sa dernière heure à jouer au piquet. »
Les éditeurs de 1670, trouvant le moi piquet trop réaliste, ont substitué : «... qu'il passe sa dernière heure à jouer et à se divertir. »
Le livre ne fera pas une conversion de moins.
Si Pascal dit : « J'ai appris d'un saint homme qu'une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est... »
Les premiers éditeurs supprimant, pour des
raisons qui sans doute alors étaient bonnes, l'allusion au souvenir de M. Singlin, et sans croire défigurer un chef-d'œuvre, impriment simplement : « Une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est... »
Si Pascal écrit un projet de phrase : « Masquer toute la nature et la déguiser, plus de roi, de pape, d'évêque; mais, auguste monarque, point de Paris, capitale du royaume... »
Les éditeurs, se croyant très fidèles, font la phrase, et écrivent :
« Il y en a qui masquent la nature : il n'y a point de roi parmi eux... »
Si Pascal écrit : « Il est injuste qu'on s'attache à moi. »
Les éditeurs sachant qu'il trouvait le moi haïssable, impriment : « Il est injuste qu'on s'attache à nous », mettant au pluriel le singulier de Pascal.
L'indignation soulevée par ces innocentes infidélités serait justifiée et paraîtrait peutêtre suffisante si un éditeur du Misanthrope, de Polyeucte ou (ÏAt/ialie, prêtait à Molière, à Corneille ou à Racine des vers de treize syllabes.
Le hasard s'est chargé de montrer, à qui pourrait en douter, la prévention et le parti pris de ceux qui ont crié le plus haut.
Cousin, au milieu d'un griffonnage illisible, a découvert dans le manuscrit ces mots : raccourci d" abîmes. Là-dessus, grande colère contre le duc de Roannez; c'est toujours à lui qu'il s'en prend. Les termes manquent pour exprimer la beauté de ce rapprochement hardiment imposé par un grand écrivain à deux mots qui se repoussent.
En regardant mieux cependant, on a lu raccour ci d' atome, c'est la véritable leçon; l'autre est ridicule. Pascal ne riait guère, mais il aurait su faire rire aux dépens d'un admirateur si résolu et si éloquent de son style.
Pascal était-il sceptique?
Ceux qui l'ont connu ne se sont pas posé la question. Quelques lignes de sa main ne pouvaient inspirer aux éditeurs de 1G70 une opinion démentie par tous leurs souvenirs, et, s'ils en rencontraient de telles, ils les supprimaient sans scrupule.
Zadig avait improvisé sur ses tablettes quatre
vers en l'honneur du roi de Babylone. N'étant ni flatteur ni poète, il déchira le feuillet. Le vent dispersa les morceaux.
Le hasard laissa sur l'un d'eux des mots dont le sens paraissait complet et injurieux pour le roi.
Le crime de lèse-majesté était écrit de sa main.
Pascal a écrit : « Le pyrrhonisme est le vrai. » Nous avons contre lui son propre témoignage; il l'a, comme Zadig, écrit de sa main.
La page suivante aussi est écrite de sa main :
« Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point de part essaye de les combattre. Les pyrrhoniens qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement.
» Nous savons que nous ne rêvons point, quelqu'impuissance où nous soyons de le prouver par raison; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent ; car la con-
naissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont infinis; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a pas deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent; les propositions se concluent; et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison son sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir.
» Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire : Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin, et que nous
connussions toutes choses par instinct et par sentiment! Mais la nature nous a refusé ce bien, et elle ne nous a, au contraire, donné que très peu de connaissances de cette sorte : toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement. »
Singulier sceptique!
L'éminent auteur d'une édition très estimée pour ses savants commentaires du livre des Pensées j Ernest Havet, esprit judicieux, sagace, érudit, mais, comme Cousin, trop préoccupé des délicatesses du style, a accepté comme vérité indiscutable le prétendu scepticisme de Pascal.
Nous voudrions reproduire les pages consacrées à cette question, mais, à chaque pensée, pour ainsi dire sans exception, est associée une ou plusieurs notes, les unes pour faire comprendre (elles sont souvent utiles) d'autres pour faire admirer; je les supprimerais volontiers.
Pascal ne voulait pas que l'on dît aux enfants : ô que cela est bien dit ! qu'il a bien fait ! Il ne faut pas non plus suivre un auteur pas à pas pour se récrier sur ses mérites, c'est le traiter comme un bon élève, et le lecteur comme un mauvais écolier.
Havet a écrit :
Je ne veux pas dire que le scepticisme ne soit pour Pascal qu'une sorte de fiction et d'hypothèse. Non, il est pyrrhonien dans toute la sincérité de son âme; il l'est formellement, absolument, audacieusement. Le pyrrhonismeest le vrai, il en admet toutes les conséquences, c'est-à-dire qu'il n'y a point de science, mais des opinions; point de morale, mais des mœurs; point de droit naturel, mais des coutumes; que l'autorité des rois et des puissances n'est établie que sur la folk; qu'on ne peut justifier par la raison ni la propriété, ni les lois même de la famille ; qu'il est impossible de prouver Dieu. Nous sommes incapables de conna/lre ni ce quil est ni s'il est. Enfin qu'il n'y a pas de preuves de la vérité de la religion et qu'il ne peut pas y en avoir. La religion n est pas certaine.
Havet justifie ces assertions par l'énumération des passages. La démonstration, suivant lui, est sans réplique.
Loin de croire au scepticisme de Pascal, je résumerais le livre qu'il voulait écrire en disant : Pascal est un croyant; jamais sur les questions de foi, le doute n'a effleuré son âme; mais, en dehors des vérités éternelles, rien ne rintéressc, ou plutôt, rien ne lui semble di.crne (rintérôt. Il est, pour cette vie mortelle, dédai-
gneux, satirique et amer, nullement sceptique; connaissant mieux que personne l'art de raisonner, il s'aperçoit, cela n'est pas difficile, qu'aucune des vérités énumérées par Havet n'est démontrable ; mais, de l'esprit il fait appel au cœur, c'est-à-dire à l'intuition, et les croit plus certaines que la géométrie. Si la raison confond les dogmatistes, la nature confond les pyrrhoniens. Ce sont ses propres paroles.
Quand il écrit dans l'espoir de ramener ceux qui doutent, il n'a jamais mérité qu'on lui applique cette parole des pharisiens : Medice, cura te ipsiim.
Reproduisons, on le peut sans scrupule quand il s'agit d'un texte de Pascal, les pensées alléguées comme preuves.
« La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit
d'ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle et de là viennent ces mots : le caractère de la Divinité est empreint sur son visage. »
» La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus encore sur la folie. La plus grande et importante chose du monde, a pour fondement la faiblesse : et ce fondement-là est admirablement sûr; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l'estime de la sagesse. »
Les éditeurs de 1670 ont supprimé les lignes qui précèdent. Il n'y a ni à les en blâmer ni à les louer. Les officiers royaux, pour de moindres irrévérences, auraient empêché le débit du livre. Que l'on veuille bien relire les lignes de Pascal, et dire si cependant le serviteur le plus dévoué du grand roi, le croyant le plus sincère dans les choses de la foi, n'aurait pas pu les signer sans scrupule.
Un prince n'est qu'un homme! Cette vérité est partout connue. On ne feint de l'ignorer qu'à
la cour. Fénélon ajoutait comme trait distinctif: faible cependant dans la conduite, et corrompu dans les mœurs. Fénélon n'était pas sceptique. Corneille fait dire à Don Diègue :
[sommes!
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous
Don Diègue pour cela, n'est pas un sceptique.
Mascaron s'est écrié devant le cercueil de Louis XIV : « Dieu seul est grand, mes frères! »
On a admiré la beauté de ce trait d'éloquence, non la hardiesse de la pensée.
« Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins ; non pas qu'ils respectent les folies, mais l'ordre de Dieu, qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies : omnis creatura subjecta est vanitati. Liberabitur.
» Ainsi saint Thomas explique le lieu de saint Jacques sur la préférence des riches, que s'ils ne le' font dans la vue de Dieu, ils sortent de l'ordre de la religion. »
La pensée est obscure; les éditeurs avaient droit de la supprimer comme telle. Mais
peut-on reprendre de scepticisme celui qui invoque et croit connaître l'ordre de Dieu?
« Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires et de la pluralité aux autres, d'où vient cela? de la force qui y est.
» Et de là vient que les rois, qui ont la force d'ailleurs ne suivent pas la pluralité de leurs ministres. »
« Sans doute l'égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien. »
C'est là résignation, non scepticisme. L'auteur de ces lignes veut, avant tout, la tranquillité et la paix. L'ordre social est injuste, qui en doute? Aucune raison ne justifie le pouvoir excessif des grands, ni la fortune des riches d'origine si douteuse. Pascal incline vers la république, peut-être vers le socialisme; mais
il sait voir tous les côtés d'une question, et s'écrie avec une judicieuse terreur : Soumettons-nous. La paix est le plus grand des biens. Méprisons le monde. J'entends là le chrétien qui méprise tout sauf la seule affaire importante : Porro imum est necessarium. Je n'aperçois pas le sceptique.
« Ce chien est à moi, disent les pauvres enfants; c'est ma place au soleil. Voilà le commencement et l'origine de l'usurpation de toute la terre. »
Havet se demande comment Port-Royal a pu conserver un tel passage et s'il en a compris la portée.
L'apostrophe, si vive dans la forme, exprime une idée simple et banale. La propriété, pour Pascal, n'est de droit divin que lorsque Dieu l'institue lui-même.
Parmi les bienheureux, a dit Bourdaloue, qui jamais ne fut sceptique, « on n'entend pas ces termes de mien et de tien. C'est qu'on ne dit pas, cela est à moi ! cela ne vous appartient pas! vous n'avez pas droit sur cela! » et il cite saint Jean Chrysostome : iibi non est meiim ac tuum frigidum illud verbum.
La hardiesse de Bourdaloue égale celle de Pascal. Qui jamais a songé à en interdire la lecture?
« Le premier qui, ayant clos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs, n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d'écouter cet impos- » teur ! vous êtes perdus si vous oubliez que les » fruits sont à tous et que la terre n'est à per- » sonne. »
C'est Rousseau qui le dit après PascaL Mais. ni Pascal ni Rousseau, poursuivant leur rêve,, n'ont ignoré qu'en supprimant cette cause de violence, de guerres et d'iniquités, on remplacerait la société par la barbarie. Rousseau consentait à passer outre; jamais Pascal n'en a accepté la pensée.
Si vive et si heureuse que soit l'expression, montrer une face de la question n'est pas prendre parti et juger.
« Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants ceux qu'ils ont reçu de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux.
» Une différente coutume en donnera d'autres principes naturels. Gela se voit par expérience; et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.
» Les pères craignent que l'amour des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. »
La nature ne suffit pas; Pascal n'a pas à s'en étonner, il sait que l'homme est déchu.
Toutes ces contradictions sont prévues.
Pascal en triomphe pour la foi. C'est la note dominante des Pensées.
« — Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve : nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus et appelle cela nature, nécessité et ne peut croire autre chose. »
« — L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine. »
« — Il n'y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu'entre l'unité et l'infini. »
« — Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde; or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus. »
« — Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature; comme nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis : donc, il est vrai qu'il y a un infini en nombre : mais
nous ne savons ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, et il est faux qu'il soit impair; car, en ajoutant à l'unité, il ne change point de nature. Cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair; il est vrai que cela s'entend de tous nombres finis. »
Les éditeurs ont conservé ce fatras. Pascal eût été plus sévère.
Il ajoute :
« Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est.
» Nous connaissons donc l'existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui.
» Nous connaissons l'existence de l'infini et ignorons sa nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous.
» Mais nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue ni bornes.
» Mais, par la foi, nous connaissons son existence : par la gloire nous connaîtrons sa nature. Or j'ai déjà montré qu'on peut bien
connaître l'existence d'une chose sans connaître sa nature. »
J'ai reproduit les lignes qui précèdent parce qu'on les a signalées comme preuves de scepticisme. L'article des Pensées dont elles sont le début n'a rien qui justifie l'assertion. Pascal ajoute ensuite : « Parlons maintenant suivant les lumières de la raison. »
Ce qui suit, évidemment, ne peut révéler sa propre pensée. C'est une concession qu'il fait à la logique sans renier pour lui-même les seules bases de sa vie morale.
L'homme guidé par les seules lumières de la raison doit s'égarer et tomber aux plus bas fonds du plus horrible abîme. Il est déchu : la rédemption seule et la grâce peuvent le relever. Quand il a dit : Parlons suivant les lumières de la raison, Pascal décline la responsabilité des conseils et des conclusions qui peuvent suivre .
Pascal, en adversaire résolu, suit les sceptiques sur leur terrain et porte la guerre chez l'ennemi. Il accepte, puisqu'il le faut, le triste état de leur esprit, l'existence de Dieu est mise en doute; c'est l'hypothèse; il ne nie pas les
preuves métaphysiques, mais repousse les subtilités. « Les preuves métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées, qu'elles frappent peu, et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, une heure après, ils craignent de s'être trompés. »
Pascal ne varie pas : il faut, dans les questions de foi, s^adresser au cœur, jamais à l'esprit. C'est la colonne de son édifice.
L'Écriture lui enseigne la voie.
« C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu. Tous tendent à le faire croire. David, Salomon jamais n'ont dit : il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. Il fallait qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis et qui s'en sont tous servis. Cela est très considérable. »
« Si c'est une marque de faiblesse de prouver Dieu par la nature, n'en méprisez pas l'Écriture. Si c'est une marque de force d'avoir connu ces contrariétés, estimez-en l'Écriture, »
On a cru, dans une page de Pascal, voir Tapplicalion du calcul des probabilités à la démonstration de l'existence de Dieu. C'est lui prêter injustement un ridicule. Pascal acceptant, comme hypothèse, le doute sur l'existence de Dieu, doit, la logique l'exige, rencontrer le dilemme : ou Dieu existe, ou il n'existe pas. L'incrédule hésite! chaque opinion pour lui est donc plus ou moins probable; Pascal ne tente nullement l'examen du problème pour le réduire en formules et en chiffres. Il n'associe au mot probabilité rien qui tienne à l'algèbre; la mesure exacte ou approchée des chances reste en dehors de son argument. Puisque deux hypothèses sont possibles, on pourrait établir un pari. Il y a deux choses dans un pari : la chance de gagner et la somme hasardée. Pascal ne s'occupe que de l'enjeu. L'impie qui parie pour l'athéisme, sera damné s'il perd. Rien n'est trop cher, quelles que soient les chances, pour se soustraire à ce formidable risque.
Le Vieux delà Montagne, pour exalter l'imagination des Assassins, appliquait la règle des partis avec autant de confiance et plus de succès que Pascal qui l'a inventée. Un bonheur
parfait et éternel entrevu, même en rêve, n'a pas besoin d'être une certitude pour valoir un prix infini. Devant un tel espoir disparaissent, comme indignes d'attention, et négligeables, les plaisirs, les chagrins et les douleurs de ce misérable monde. Pascal employait son éloquence à faire trembler devant l'enfer chrétien les esprits préparés par l'étude; Aladin ses artifices à enivrer, par l'espoir du paradis de Mahomet, des hommes grossiers et charnels : l'analogie est évidente.
La règle des partis, quels que soient les hasards mis en présence, mesure avec rigueur l'enjeu dû équitablement par chaque joueur; elle est fort simple. Si on met un objet en loterie, l'ensemble des billets doit en égaler la valeur. Le prix équitable du billet s'accroît donc en raison de la valeur du gain espéré, et si le gain devient infini, le prix de chaque billet, quel que soit leur nombre, doit aussi devenir infini.
La règle, en assignant le prix de chaque billet, ne démontre pas qu'il soit sage d'en prendre un. Mettez cent milliards en loterie; créez cent mille billets : chacun vaudra un mil-
lion de francs. Je serais fort surpris qu'on en pût placer un. Pascal prévoit l'objection et s'écrie : oui, mais il faut parier! C'est de quoi je ne conviens pas. En vain vous le démontrez, les honnêtes gens sont innombrables qui, même après avoir admiré votre livre, ne parient pas et vivent heureux, résignés, sans remords, au mépris de Pascal pour leur folie.
Il serait injuste d'en accuser le duc de Roannez; après comme avant la rectification du texte, un sceptique peut se dire : J'ai cultivé chez moi l'esprit géométrique et l'esprit de finesse; on ne dit pas que ce soit sans succès. La crainte d'une éternité de tourments ne peut me laisser indifférent. Pascal, le grand Pascal, si ingénieux et si persuasif, m'enseigne à l'éviter. Il connaît la route et m'affirme qu'elle est sûre. Ses conseils, lus et relus avec attention, ne l'ont pas éclairée pour moi. Le flambeau ne s'est pas allumé. J'ai acquis le droit, sans aucun reproche de conscience, de me résigner aux ténèbres.
Un voyageur, épuisé de fatigue, arrive, pendant la nuit, devant le palais d'Armidc. Tout est en fêle, tout respire la joie. Les jardins sont
illuminés, la musique est entraînante, les voix mélodieuses, les chants remplis de mollesse, les murmures voluptueux et suaves. « Entrez ! lui crie-t-on, la porte est ouverte, venez partager nos plaisirs! — Je ne vois, répond le voyageur, que des murailles infranchissables. — La porte est enchantée, crie alors la voix; visible à ceux qui sont beaux, bien faits et d'agréable tournure. Vous êtes laid, mal vêtu, couvert de poussière; passez votre chemin ! »
Le voyageur s'éloigne, persuadé qu'on s'est moqué de lui.