AVANT-PROPOS
On ne trouvera pas dans ce volume une « monographie » de Biaise Pascal. Cette monographie, que j'ai du reste esquissée ailleurs, peut-être la reprendrai-je quelque jour. En attendant, j'offre aux nombreux amis de Pascal et aux admirateurs des Pensées ce recueil d'études sur notre « demidieu ».
Ce recueil a une origine toute simple et bien modeste. Il s'est formé et composé tout seul, si je puis dire, et comme au jour le jour. Voici vingt ans que j'ai choisi Pascal comme livre de chevet; et je ne saurais assez dire tout le bénéfice, même intellectuel, que je crois avoir retiré de ce commerce assidu. De toutes les influences que j'ai pu subir, Pascal est assurément la plus ancienne, la plus continue, la plus profonde. L'ayant si long-
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lein|is, vl iioii |ias sciilcincnt subie, mais rcdiorchéc, mais voiilnr. mais aimée, je ne suis sans (Iniilr pas près île m'y dérober.
Kt je ne me suis pas eontenté de lire et de méditer l'aulenr des Pensées. J'ai suivi de mon mieux depuis vinirt ans tous les travaux, ou du moins les plus importants, dont il a été l'objet. J'en ai dit à la rencontre très librement mon avis. Et à propos de ces diverses publications, j'ai essayé de reprendre et de poser à ma façon (juelques-unes des questions que soulève l'étude de Pascal ou de son entourage immédiat. Ces éludes, ces réflexions, ces recherclies ont formé d'abord des articles de la Quinzaine et de la Bévue des Deux Mondes, puis, tout naturellement, le juste volume que voici.
Si ce livre pouvait contribuer à entretenir parmi nous le culte raisonné et vécu de Pascal^ la jmblication n'en serait point inutile.
Victor Gujaud.
Versailles, décembre l'JOO.
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Il semble que tout soit dit sur le compte de Pascal, et qu'on vienne décidément trop tard pour parler de lui, et surtout pour rééditer ses Pensées. « Pour ce qui est du texte des Pensées, écrivait il y a dix ans Edmond Scherer, il n'y a aujourd'hui plus rien à faire'. » Scherer se trompait, et
1. Les Pensées de Pascal disposées suivant l'ordre du cahier autographe, texte critique établi d'après le manuscrit original et les deux copies de la Bibliotliè<iue Nationale, avec les variantes des principales éditions, précédé d'une Introduction, d'un Tableau rlironnloijiqueel de .\otes biblioçiraphifiucs. par G. Micliaut (Fribourg, liltrairie de rTniversité, 18%, in-4", XG-46U pages). Ce volume lait partie des Collectnnea Fribanjcnsia. — A signaler «lu même auteur : Pascal : Abrégé de la vie de Jésvs-Christ (nouvelle édition, même librairie, 1890, in-8", vi:i-.jl) pages).
2. Etadci sur la littérature contemporaine, l. I.\, p. ITD. Tout l'article est d'ailleurs à lire. Sdiercr cimnaissait bien smi Pascal, cl de lnn,::uc date. Il eu avait rté «laii- sa jeunesse un •• lervenl
2 }M.AI>K l'ASCAL.
M. Micliaul, pmfosseur do lanp-ue et littérature latines à T Université de Fribourg en Suisse, vient de nous le prouver d'une façon péremptoire. Initié à toutes les méthodes, rompu à toutes les exigences de la philologie classique moderne, il a pris cette fois au jued de la lettre le mot célèhre de Cousin sur nos grands écrivains du xvii' siècle, et, traitant les Pensées comme un texte ancien, il nous en a enfm donné une pure et simple édition critique. Nous n'avons donc plus affaire ici à l'un de ces classements, toujours arbitraires, jamais satisfaisants, comme ceux qu'ont cru devoir adopter Port-Royal, liossut ou Havet, soi-disant pour permettre aux lecteurs de se reconnaître dans le désordre des fragments qu'ils publiaient. Encore bien moins le nouvel éditeur a-t-il tenté, après Frantin, Faugère, Astié, Rocher et Molinier, une nouvelle et Q^hémbYe restitution du plan de Pascal. Estimant, et avec raison, que classements et restitutions en pareille matière sont des procédés également illusoires, et qu'il y a lieu d'y renoncer désormais, il a voulu que rien ne s'interposât plus entre Pascal et son lecteur ou son interprète; et
admirateur », et la lecture des Pensées lui inspirait alors de très curieuses réflexions qu'il consignait dans son Journal d'un Égoliste. Plus tard, il s'était bien détaché du jrrand écrivain; mais il avait beau ne voir un peu dédaigneusement en lui « que le plus éloquent i\e> maîtres de morale », il ne pouvait s'empêcher de trouver « que ce diable d'homme a des séductions particulières » ; il continuait, tout en s'en irritant peut-être, à subir son impérieux ascendant; et Tétude qu'il a consacrée à la Religion de Pascal compte parmi les pages les plus pénétrantes et les plus « suggestives » qu'il ait écrites (Voir 0. Gréard, Edmond Scherer, p. 51-54, 124.)
grâce à ces louables scrupules d'une parfaite probité intellectuelle, nous pouvons enfin lire les Pensées dans l'ordre, ou plutôt dans lé désordre même du manuscrit autographe. Une reproduction fidèle, impartiale, — et lisible, — du registre oii furent collés les notes et fragments (|u'on trouva dans les papiers de Pascal après sa mort : voilà comment on pourrait définir le caractère original, distinctif, unique, de cette belle édition. L'idée était assez simple, je l'avoue. Mais voilà cinquante ans qu'on étudie le manuscrit des Pensées, et personne encore ne s'en était avisé. M. Michaut a ou raison de finir par oia Faugère, en 1844, aurait dû commencer.
11 y a gagné d'attacher son nom à une édition non seulement plus impersonnelle en quelque sorte, mais encore plus complète et plus correcte que celles que nous avions jusqu'ici. Les précédents éditeurs, distraits sans doute par leur désir de classer les Pensées ou d'en restituer le plan, avaient négligé d'en recueillir une quinzaine, que M. Michaut a retrouvées et qu'il publie aujourd'hui pour la première fois '. Découvrir du Pascal inédit, voilà certes qui n'est point banal. — D'autres pensées n'avaient pas été entièrement publiées par ses devanciers : M. Michaut en a complété le texte. — D'autres enfin qui, manifestement, formaient un tout, avaient été littéralement « écartelées » et '
I. Je crois liou de donner ici rindication exacte de toutes ces pensées inédites. Ce sont les pensées 38, 40, 2.j1 (§ 2), 272, 388 (S 3) 397, 46G, 573, 589. 723, 829, 830, 881, 894, 954. '
'f. Hi.Aisi; i»as<:ai..
dispersées aux quatre coins «les [)rérLMlentes éditions svsténiaticiues : c'est ainsi que \a pensée 147 formait deux fragments dans Faugrère, quatre dans Molinier, et sept dans Havet. M. Michaut a n'-laldi Tunité primitive sur tous les points où elle avait été brisée'. — Il était plus difficile, plus délicat surtout, de distinguer entre elles les pensées dilTérentes dans les cas, malheureusement trop nombreux, où, sur la même page, Pascal les a écrites à la suite les unes des autres. En général, le nouvel éditeur s'est acquitté de cette tâche avec une discrétion, un sens de la mesure dignes de tout éloge. — Quand il lui arrive de proposer, pour des pensées très obscures-, quelque interprétation nouvelle, il le fait avec une réserve, une timidité môme qui désarme la critique et l'empêche pour ainsi dire de naître et de se formuler : bien loin de reprocher à M. Michaut de n'avoir pas su iiinorer, on lui saura gré au contraire d'avoir fait effort pour dissiper notre ignorance. — J'en dirai autant des leçons ou conjectures nouvelles auxquelles il a été conduit par une lecture très attentive des manuscrits. Elles ne sont pas toutes probantes, mais elles offrent souvent un caractère d'ingénieuse vraisemblance \ Et, en pareille matière, c'est tout ce que Von peut demander.
1. Ces restilulions ont parfois une très grrando importnnce. Cf.. par exemple, la pensée GOl. el la noie qui la termine.