‹ Blaise PascalChapitre 38 sur 54 · Var. 19 303 : se succèdent · texte numérisé non relu

Var. 19 303 : se succèdent

4. C'est, conjecturé par plusieurs éditeurs, a été omis dans le 19 303.

UNE HEROÏNE CORNELIENNE

Je voudrais ici, sans recherche d'érudition singulière, mais simplement en laissant parler des textes déjà connus, esquisser un nouveau portrait de celle qui fut la sœur préférée, la sœur héroïque et sainte de Biaise Pascal.

Elle était la dernière des quatre enfants d'Etienne J*ascal. Des trois survivants, Gilberte, la future. Mme Perier, était l'aînée : elle avait trois ans et demi de plus que Biaise, près Je six ans de plus

\. (Euvres coinplclcs de Pascal, puhliécs suivant Tordre chronologique, avec documents coinpléniontaires, introductions et notes (Collection des Grands écrivains de la France), par MM. Léon Brunschvicfr et Pierre Boutroux. Première série : Jusqu'au Mémorial de lor/i, 3 vol. in-8. Hachette, lOOS. — Tous les textes essentiels, au moins juscju'ii 1654, sont recueillis dans cette très belle édition, veritalile monument d'information méthodiciue et d'ingé-

que Jacqueline, — ou Jacquette. Celle-ci était née le o octobre 1625, et comme tous ses frère et sœurs, à Glermont-Ferrand, vieille cité âpre et triste où les volontés fortement trempées semblent naître moins rares qu'ailleurs. Quelques mois après, la mère, Antoinette Bégon, mourait à trente ans. Nous ne savons malheureusement rien de la mère de Biaise et de Jacqueline Pascal. Elle était, comme son mari, de vieille souche auvergnate, et Ton se plaît à penser, ou à conjecturer, que ses enfants tenaient un peu d'elle, avec leur chétive santé, leur âme énergique et ardente.

Le père, quoique jeune encore — il n'avait que trente-huit ans, — ne se remaria pas, et se consacra tout entier à l'éducation de ses enfants. Il était très cultivé, et avait des « clartés » de toutes choses, et même plus que des clartés, notamment en matière scientifique. D'intelligence vive, spontanée, lucide, avec ce quelque chose de direct et ^'autodidacte qui caractérise nombre d'esprits à cette époque, il semble avoir produit, sur tous ceux

niosité historique, et qui serait parfaite si les textes y étaient plus méthodiquement établis : les œuvres de Jacqueline s'y entrelacent tout naturellement à celles de son frère. — Pour la période qui suit 1654, voir, en attendant la fin de Tédition Brunschvicg et Boutroux, Lettres. Opuscules et Mémoires de Mme Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal et de Marguerite Perier, sa nièce, publiés sur les manuscrits originaux, par Faugère, Paris, Vaton, 1845, in-8 (les textes y sont reproduits d'une façon plus exacte et plus complète que dans la grandiloquente Jacqueline Pascal de Victoi' Cousin, Didier. 1844, in-16). — Cf. encore le Recueil d'itrechi; le Port-Royal de Sainte-Beuve: les Études sur Biaise Pascal, de Vinet; Jacqueline Pascal, par Marie Dutoit, Fischbacher, 1897, in-16; les travaux de MM. E. Boutroux et G. Michaut; et surtout F. Strowski, Pascal et son temps, t. 11 et III, Pion, 1907 et 1908. in-16.

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qui l'ont approché, rimprcssioii d'un homiiit' supérieur. Et de fait, il l'était. Bon chrétien d'ailleurs, mais sans rigidité, sans étroitesse, indulgent même aux compagnies un peu libres, pourvu qu'elles fussent intelligentes, mais d'une « grande probité » et d'une intégrité scrupuleuse, « il pensait pouvoir allier des vues de fortune avec la pratique de l'Evangile ». En un mot, « il avait un très grand mérite et tout l'esprit possible », et il réalisait avec une rare distinction ce type de « l'honnête homme selon le monde » dont Montaigne venait de tracer le vivant modèle.

Etienne Pascal avait fait jadis ses études de droit à Paris. On peut sans témérité supposer qu'il avait gardé de la grande ville un agréable et toujours jeune souvenir. Demeuré veuf, c'est là qu'il vint se fixer en 1631, avec toute sa famille, après avoir vendu à son frère Biaise sa charge de Président à la Cour des Aides et la plus grande partie de ses biens qu'il mit en rentes sur l'Hôtel de Yille. La précocité intellectuelle de son ftls unique l'avait si vivement frappé qu'il voulut être le seul maître de l'enfant, et se placer lui-même dans les meilleures conditions possibles pour procéder en toute liberté à une éducation qui allait désormais absorber tous ses soins. Paris, à cet égard, lui offrait des commodités de toute nature qu'il n'aurait pu rencontrer à Glermont.

Jacqueline avait alors six ans. Ce fut, elle aussi, tout comme Biaise, une façon d'enfant prodige. « Je me souviens, nous dit Mme Perier, que, dès

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qirdle commença à parler, elle donna de grandes marfjues d'esprit. Elle était outre cela parfaitement belle, et d'une humeur douce et la plus ag^réable du monde; de sorte qu'elle était autant aimée et caressée qu'un enfant le peut être.... Ces qualités la faisaient souhaiter partout; de sorte qu'elle ne demeurait presque point chez nous. » On ne commença pas à lui apprendre à lire avant l'âge de sept ans; et Gilberte, que son père avait chargée de ce soin, y aurait éprouvé quelque difficulté, vu « la grande aversion » que l'enfant témoignait ])Our cet exercice, si Jacqueline, entendant sa sœur aînée lire des vers tout haut, n'avait pas d'ellemême demandé qu'on usât comme livre de lecture d'un volume de poésie. On fît « ce qu'elle souhaitait, et ainsi elle apprit peu à peu à lire. Depuis ce temps-là, elle parlait toujours de vers; elle en. apprenait toujours par cœur quantité, car elle avait la mémoire excellente: elle voulut en savoir les règles; et enfin à huit ans, avant de savoir lire, elle commença à en faire qui n'étaient point mauvais : cela fait voir que cette inclination lui était bien naturelle. » L'un invente la géométrie, l'autre découvre la poésie. Si jamais enfants furent marqués du sceau du génie, ce sont bien ceux d'Etienne Pascal.

A onze ans, en compagnie des deux filles de Mme Saintot, — la maîtresse de Voiture, — Jacqueline compose et joue une comédie en cinq actes et en vers : « on y trouva quantité de jolies choses : de sorte que ce fut l'entretien de tout

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l*aris durajît un long temps. » Des vers qu'elle composa à treize ans sur la grossesse de la Heine lui donnèrent l'occasion d'être présentée à la Cour, oij elle fut souvent dans la suite, et oii son précoce talent, sa gentillesse, la finesse et l'à-propos de ses reparties lui valurent force compliments et caresses. « Cependant, tout cela ne diminuait rien de la gaieté de son humeur, et elle jouait avec les autres de tout son cœur à tous les jeux des petits enfants et, quand elle était en particulier, elle était sans cesse après ses poupées. » Le père chérissait cette délicieuse enfant « avec une tendresse tout extraordinaire ». Il allait bientôt lui devoir sa fortune.

En cette même année. — mars 1638. — Etienne Pascal se trouva compromis, à tort, semble-t-il, dans une protestation, quelque peu séditieuse, des rentiers sur l'Hôtel de Ville : trois de ses amis furent mis à la Bastille; il réussit à s'échapper, et dut se cacher pour éviter le même sort. Mais Jacqueline ayant été atteinte de la petite vérole, le père, sans souci du danger ([u'il courait, revint chez lui, s'installa au chevet de la malade et ne la ([uitta pas d'un instant. Elle fut sauvée, mais demeura défigurée. Loin de pleurer la perte d'une beauté qui était, nous dit-on. remarquable, elle fit des vers pour remercier Dieu, non seulement de l'avoir guérie, mais de lui avoir envoyé cet « accident » ([u'elle if considéra comme une faveur». Puis, elle retourna à ses poupées. Nous avons ces Stances povr remercier Dieu au sortir de la petite vérole : elles sont médiocres de forme; mais l'inspiration, qui fut

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toute « (le son propre mouvement ». en est bien touchante. Cette enfant de treize ans a Tàme tout naturellement héroïque.

Peu de temps après, Richelieu eut la fantaisie de se faire jouer une comédie par des enfants. Sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, fit demander Jacqueline. Gilberte répondit fièrement : « M. le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir pour que nous pensions à lui en faire'. » Sur l'instance de Mme d'Aiguillon et de quelques amis, elle se ravisa : l'enfant joua son rôle à merveille et, après la représentation, alla demander au cardinal la grâce de son père : elle récita un compliment en vers de sa composition ; elle fut charmante, et, comme toujours, pleine de décision et d'à-propos. Richelieu fut ravi, lui prodigua « des caresses si extraordinaires que cela n'était pas imaginable », et accorda tout ce qu'on voulut. « Dites à votre père, répéta-t-il plusieurs fois, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir. » Nous avons la lettre que Jacqueline, au retour de la fête, écrivit à Etienne Pascal pour lui annoncer la bonne nouvelle; elle est adorable de simplicité et de naïveté : « On nous mena ensuite dans une salle où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits,

1. Ceci est la version du Recueil d'L'trecht. Peut-être est-elle un peu arrangée, car la réponse rapportée par Marguerite Perier est un peu moins cornélienne : « Ma mère répondit tristement qu'elle était à Paris seule sans père ni mère, avec son frère et sa sœur, bien affligée de labsence de son père: et qu'ils n'avaient pas assez de joie, ni de gaité pour donner du plaisir à M. le cardinal, ni les uns ni les autres. »

limonade et choses semblables. » Nous serions fâchés qu'elle eût omis ce détail; mais elle n'en omet aucun, et sa présence d'esprit est admirable : « Je vous prie de prendre la peine de lui écrire [à l'acteur Mondory, qui avait longuement parlé en faveur d'Etienne Pascalj par le premier ordinaire, pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement... » On conçoit qu'Etienne Pascal ait conservé précieusement cette lettre de sa fîlje. Rentré à Paris, il vint saluer Richelieu avec ses trois enfants, car le cardinal « n'avait point voulu le voir seul ». Le tout-puissant ministre le reçut « parfaitement bien ». « Je vous recommande ces enfants, ajouta-t-il, fen ferai un jour quelque chose de fjrand. » Si le mot, rapporté par Marguerite Perier, est authentique, Hichelieu n'en a pas prononcé qui fasse plus d'honneur à sa puissance d'intuition.

En attendant, il envoya Etienne Pascal à Rouen pour y servir d'adjoint, pendant une période difficile, à M. de Paris, intendant de Normandie. Etienne Pascal y resta neuf ans, remplissant avec conscience les devoirs de sa charge, appliquant avec une vigoureuse fermeté les ordonnances royales, et sans d'ailleurs perdre de vue l'éducation et l'établissement de ses enfants. Tandis que Gilberte épousait, en 1640, Florin Perier, un de ses parents, que Biaise poursuivait ses travaux scientifiques, inventait la machine arithmétique,

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Jacqueline, dans ce nouveau milieu, très lettré et très mondain, oii on l'accueillit avec transport, Jacqueline continua à faire des vers, et à jouer aux poupées. Corneille était un familier de la maison : ce fut sur ses encouragements que Jacqueline prit part à un concours organisé par une confrérie religieuse, en l'honneur de la Conception de la Vierge, et la jeune fille ayant obtenu le prix, ce fut lui encore qui, dans une improvisation en vers, — en mauvais vers, — remercia « pour la jeune Muse absente ».

Un certain nombre des vers juvéniles, — les meilleurs sans doute, — de Jacqueline Pascal nous ont été conservés'. Ils sont loin de valoir l'admiration qu'ils ont provoquée parmi les contemporains; et il n'y a pas à en appeler du jugement de Sainte-Beuve, qui déclare que ces productions de l'enfant prodige « n'étaient guère capables de faire revenir son frère du peu d'estime qu'il ressentait pour la poésie )^. Le mauvais goût du temps y fleurit avec une fâcheuse abondance. Voici un Qualrain fait sur-le-champ, sur ce que Madonle faisait fermer les volets de sa chambre. Jacqueline, il est vrai, n'avait pas treize ans, quand elle le composa :

1. Quel<iues-uns de ce? vers ont été réimprimés do vivant même de l'auteur, en un petit volume in-4" intitulé : Vers de la Petite Pascal, 1638, sans nom (rimprimeur. Ce volume, qui contenait une épître dédicatoire de Jacqueline à la Reine, existait encore au xvni* siècle, puisque le P. Guerrier Fa eu entre les mains : il est devenu introuvable.

Voyez kl bonté de Madonte :

Son œil, qui n'a point de pareil, Ne veut pas souiïrir le soleil.

De crainte de lui faire honte.

La phraséologie sentimentale de l'époque fait aussi trop souvent les frais de cette poésie, et sj Cathos et Madelon ont lu les Slance>i pour une (la/ne aynoureiiiie dKn homme f/iii n'en navaU rien, soyons siirs qu'elles s'en sont pâmées d'aise. Voiture, Benserade, Scudéry et sa sœur, voilà le groupe auquel tout naturellement s'apparente Jacqueline, et Benserade en personne a riposté galamment à la pièce que nous venons de rappeler. Sainte-Beuve n'a donc pas eu tort, ce semble, en parlant de Jacqueline poète, de dire qu' « elle aurait pu devenir en littérature une mademoiselle de Scudéry, et mieux ». Et pourtant, cela suffît-il entièrement? Suffit-il même d'ajouter que ces vers « marquent beaucoup de facilité et de bel esprit » ? (jà et là, ne voyons-nous pas poindre, parmi tous ces madrigaux et ces épigrammes, quelque vers de vrai poète :

Sacré refuge du silence?

Ailleurs, par la fermeté de la langue et la sobre plénitude du mouvement, cette poésie de cour ne nous rend-elle pas comme un écho du grand Corneille :

(irand Dieu, Je te conjure avec affection De prendre notre reine en ta protection, Piiifiqiic la cunscrver, c'eut conseivcr la France?

Etn'est-ce pas encore (lu Corneille, — M.Strowski l'a déjà finement observé, — que ces Stances contre l\(mour, où la jeune poétesse de dix-sept ans accable de son fier dédain les faiblesses et les surprises de la sensibilité, et les range impérieusement sous la loi de la « vertu >) et de la « raison » :

Amour, quitte cet arc dont tu nous veux combattre...

Tes feux sont sans effet et les flèches sans force, Quand le cœur a goûté d'une plus douce amorce, Et lorsque la vertu se le peut asservir...

Et c'est le seul lien qui retient ma franchise Libre de ton servage et de cette rigueur Qui fait que la raison te fuit et te méprise...

Qui veut te résister est aussitôt le maître...

C'est à cette beauté qui n'a point de seconde Qu'est réservé Ihonneur de vaincre Tunivers...

Et pense qu'en cédant à tant d'appas divers On cède à la vertu qui hs rend invincibles.

Ce sto'icisme tout cornélien, on le retrouve encore dans une autre pièce Sur la guérison apparente du Roi. C'est Louis XIII qui parle :

Pour amoindrir mon mal, il fallait des miracles, Et si je fus guéri malgré tous ces obstacles, C'est ma seule vertu qui fut mon médecin.

Toute sto'icienne qu'elle soit, par esprit d'imita. tion peut-être, mais je crois aussi par tendance

naturelle et « affinité élective », Jacqueline reste très simplement et profonrlément chrétienne : ses vers Pour remercier Dieu (hi don de sa poésie, A sainte Cécile, Sur la Conception de la Vierr/e, son Sonnet de décofion sont d'assez pauvres prorluctions, mais la sincérité du sentiment est indéniable, et, parfois même, surtout si Ton songe à ce qui va suivre, ne laisse pas d'entraîner une certaine éloquence fort significative :

(irand Dieu! si je finis dans ces froides langueurs, Conserve pour le moins mes sincères ardeurs. Et fais que mon amour ne puis:^c être mortelle!

Mais le sentiment religieux n'est accompagné chez elle d'aucun fanatisme. Ses stances Sur la /noiH d'une huguenote {[^io) sont empreintes, nous dirions volontiers d'un large sentiment de tolérance, s'il n'était plus simple de parler ici de très chrétienne charité :

Mon Dieu, je ne pénètre pas Dans les secrets dont ici-bas Vous nous ôtez la connaissance; Mais j'espère en votre équité, Et crois que votre Providence Suit les lois de votre bonté.

Cependant Jacqueline atteignait sa vingtième année. Choyée et adulée de tous, sa douceur, sa bonté, son extraordinaire « indifférence » aux compliments et aux éloges, « l'agrément et l'égalité de son humeur qui était incomparable », tant d'aimables qualités faisaient d'elle le radieux sou-

HLArSF. PASCAL.

rire de la maison d'Etienne Pascal. Son p«>re et son frère l'aimaient tendrement. Plusieurs partis se présentèrent : diverses raisons les firent écarter. (( Elle ne témoigna jamais dans ses rencontres, nous dit Mme Perier, ni attache, ni aversion, étant fort soumise à la volonté de son père, sans qu'elle eût jamais eu aucune pensée de religion [de vie religieuse], au contraire en anant un grand éloif/nement et même du mépris, parce qu elle croi/aitquon !/ pratiquait des choses qui n étaient pas capables de satisfaire un esprit raisonnable. » Notons ce trait : il est essentiel. Dans cette àme forte et haute, le mysticisme sera une sorte de raison supérieure, lucide et logique toujours, une exaltation, non pas une abdication de la raison.

Ce fut sur ces entrefaites que « Dieu éclaira toute la famille ». Au mois de janvier 1646, Etienne Pascal, ayant fait une chute sur la glace, et s'étant démis la cuisse, se mit entre les mains de deux gentilshommes de ses amis, qui pratiquaient la médecine, MM. Deslande et de la Bouteillerie. Gens de bien et de grande piété, ces deux gentilshommes, qui étaient frères, s'étaient « donnés entièrement à Dieu » : « la voie étroite de la pénitence et le vrai esprit de l'Eglise touchant l'usage des sacrements » leur avaient été révélés par M. Guillebert, curé de Rouville, en Normandie, lequel s'était lié d'amitié avec Arnauld et Saint- Cyran. Très pénétrés des doctrines nouvelles sur la grâce et le véritable objet de la vie chrétienne, les deux frères, dans leur ardeur d'apostolat, ne pou-

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vaient manquer cette occasion qui leur était ofTerte de pro[)a*^er leurs i(l»''es et de faire d'illustres recrues. « Ils s'attachèrent beaucoup à M. Pascal, mon oncle, nous dit Marguerite Periei', poui- le faire entrer dans des lectures de livres de piété solides et pour les lui faire goûter. Ils y léussirent très bien.... Et quand ils l'eurent gagné à Dieu, ils eurent toute la famille. ^> Biaise entraîna son père*, sa sœur Jacqueline, puis sa sœur Gilberte et son mari, qui vinrent peu après à Rouen, et tous ensemble « se soumirent à la conduiti' » de M. Guillebert.

Chez aucun des siens l'ardente parole de Biaise Pascal ne trouva un terrain mieux préparé, une àme plus intacte, plus vibrante et plus prête que chez Jacqueline. Dans cette famille très unie, les

1. Je suis ici la version de Marpuerile Perier, dont M. F. Strowski a essayé récemment d'infirmer le témoignajre, sous prétexte qu'il n'est que de seconde main, et qu'il est contredit par un témoignage tout contemporain, celui de Jacqueline écrivant le l*' avril 1648 à Mme Perier : « (Dieu) ne nous a pas seulement faits frères les uns des autres, mais encore enfants d'un même père, car tu sais que mon père nous a tous prévenus et comme connus par le dessein ». Mais il faudrait d'abord prouver que ce passajie d'une lettre d'ailleurs fort obscure, et (jui, écrite par Jacqueline, a été dictée par lUaise. a exactement le sens qu'on lui atlribu(;. D'autre part, j'observe que le témoignage de Marguerite nous montrant Biaise le premier converti, convertissant ensuite toute sa famille, a ceci pour lui d'être conforme à la tradihon, omis aussi à la vraisemblance psychologique, et qu'il est enfin formellement confirmé par Mme Perier, dans la Vie de son frère : '< Mon frère, dit-elle, continuant de chercher de plus en plus les moyens de plaire à Dieu, cet amour de la perfection s'enllamma de telle sorte dès l'âge de vingt-quatre ans, qu'il se répandit sur toute la maison; mon père même, n'ayant, pus lionte de se rendre aux enseignements de son fils, embrassa pnur lors une manière de vie plus exacte.... -

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deux derniers nés, plus rapprochés par Tage, et restés seuls au foyer, avaient conçu l'un pour l'autre une de ces jalouses et profondes tendresses, comme il en naît parfois entre un frère et une sœur presque contemporains et élevés côte à côte. Ils se ressemldaient même physiquement', mais plus encore par l'intelligence et par le cœur : ils pensaient, ils sentaient à l'unisson; leurs esprits, comme deux tiiies jumelles issues d'un même arbre, avaient poussé, drus et fiers, d'un même élan; leurs deux âmes semblaient forgées du même pur métal résistant et sonore, de celui dont on fait les héros et les saints. Il y avait dans la mâle affection de Biaise quelque chose de protecteur, de dominateur aussi, et ce besoin de prêcher, d'entraîner, de convertir, qui devait faire de lui un apologiste; il y avait dans celle de Jacqueline plus de douceur et plus de grâce, quelque admiration sans doute aussi pour ce génie qui s'annonçait si ferme et si hardi, et un peu entin de cette pitié inquiète, de cette sollicitude quasi maternelle qu'en vraie femme qu'elle était elle devait éprouver d'autant plus vive pour ce frère souvent malade, que leur mère n'était plus là pour veiller sur la chère santé compromise. Quoiqu'elle fut alors recherchée en mariage, son àme était libre de toute grande attache mondaine. Elle eut pourtant quelque peine à se laisser convaincre par l'àpre logique

1. Il existe deux portraits de Jacqueline Pascal : l'un qui se trouve à roratoire-musée de Port-Royal, — c'est celui que nous reproduisons. — l'autre au château de Bosmelet (Seine-Inférieure),

JACorraJNK i»ascal.

jMssionnée de Biaise. « Coniino elle avait heaueoup «rcsprit. nous dit Mme Perier, dès que Dieu lui eut tourné le cœur, elle comprenait comme mon frère toutes les choses qu'il disait de la sainteté de la religion chrétienne. » La mère Angélique avait désormais une fille de plus.

A la fin de Tannée 1646, Jacqueline se prépara à la confirmation, quelle n'avait pas encore reçue, par la lecture des traités de Saint-Cyran. « L'on peut croire, écrit Mme Perier, qu'elle y reçut véritablement le Saint-Esprit, car depuis cette heure-là elle fut toute changée. Toutes ces lectures et tous ces discours firent une si forte impression dans son cœur, que peu à peu elle se trouva à la fin de l'année 164" dans une résolution parfaite de renoncer au monde. »

Peu après, ayant accompagné à Paris son frère « qui avait besoin d'y être pour ses indispositions », elle alla souvent avec lui entendre M. Singlin, l'admirable directeur de Port-Uoyal. « Et voyant, ajoute Mme Perier, qu'il parlait de la vie chrétienne d'une manière qui remplissait tout à fait l'idée ([u'elle en avait conçue depuis que Dieu l'avait touchée, et considérant que c'était lui qui conduisait la maison de Port-Royal, elle crut dès lors, comme elle me l'a dit en propres termes, quon pouvait être là-dedans relifjieuse raisonnablement.

Elle communiqua cette pensée à mon frère qui, liion loin de l'en détourner, l'y confirma, car il était dans les mêmes sentiments. Cotte approbation la fortifia de telle sorte que depuis ce temps-là elle n'a jamais hésité un instant dans le dessein de so consacrer à Dieu. » Il y aura dans la vie morale de Biaise et dans son évolution religieuse des reprises, des hésitations, des retours en arrière, des moments d'oubli et de divertissement; le drame intérieur de sa conversion sera plus dispersé et plus complexe; il faudra que par deux fois Dieu frappe à la porte de son àme pour la déterminer à le suivre. Rien de tel dans Jacqueline. Moins mobile, moins nuancée peut-être et moins diverse, plus simple et plus logique, plus « raisonnable >), comme elle eût dit sans doute, du jour où la vérité de sa vocation lui apparut clairement, elle consomma sans coup férir le don absolu d "elle-même, et dans la voie étroite, mais lumineuse, où son Dieu l'appelait, elle entra sans jamais jeter un regard derrière elle : le sacrifice était complet, et il allait être définitif.

Biaise, pour l'instant, « était ravi de la A'oir dans cette sainte résolution, de sorte qu'il ne pensait à autre chose qu'à la servir pour faire réussir ce dessein ». On se mit en rapport avec la mère Angélique, avec M. Singlin, qui, si prudent et si discret qu'il fût d'ordinaire, déclara, dès la première entrevue. « qu'il n'avait jamais vu en personne de si grandes marques de vocation ». Ce témoignage remplit Biaise de joie, et, au mois de mai 1648, Etienne Pascal étant revenu à Paris, — les Inten-

JACQl'ELINi: PASCAL. 229

(lants allaient être supprimés, — on résolut, sur le conseil très pressant (le M. Singlin, de lui ap[)rendre la résolution de sa fille. « Mon frère se chargea de cette commission, nous dit Mme Parier, parce qu'il n'y avait que lui qui le pût faire. » Biaise avait sans doute un grand ascendant sur son père. Celui-ci, nous l'avons vu, s'était laissé « convertir » par ce fils pour le génie duquel il devait éprouver comme une tendre et fière admiration. Mais il aimait aussi tendrement Jacqueline, et ce lui fut une profonde et douloureuse surprise que d'apprendre son désir d'entrer au couvent. Quelque prévenu qu'il fût en faveur de Port-Hoyal et des rigoureuses « maximes du christianisme >■>, il était père, et, comme chez tant de pères chrétiens, la nature s'émut fortement en lui; les voix de la chair et du sang parlèrent plus haut que tout le reste. « L'affection si tendre qu'il avait pour ma sœur, écrit Mme Perier, l'attachait si fort à elle qu'il ne pouvait se résoudre de s'en séparer pour jamais. » Gilherte était mariée; Jac- (|ueline, sa dernière née, si distinguée et si aimable, était la poésie et la grâce et le charme de son foyer; il avait soixante ans, et, pensant à la vieillesse commençante, a la mort peut-être prochaine, il avait rêvé que l'enfant qui peut-être lui rappelait le mieux celle qui les avait quittés, resterait auprès de lui pour lui fermer les yeux. Après avoir quelque temps hésité, il répondit nettement à Biaise qu'il ne pouvait donner son consentement. Et même, — chose trop humaine, — il s'irrita contre son fils de ce qu'il eut, à son insu, et sans avoir

pris son avis, favorisé le dessein de Jacqueline ; et, un peu aigri et devenu méfiant à Téiiard de ses deux enfants, il alla jusqu'à faire surveiller leurs allées et venues par une ancienne domestique. « L'honnête homme » d'autrefois, le « converti » de la veille devenait jaloux de Dieu.

Jacqueline, très attristée, et fort gênée dans ses mouvements, se soumit, mais ne se relâcha point de sa ferveur. Elle rompit complètement avec le monde, s'affranchissant même peu à peu de « la conversation domestiqué », et « demeurant toute la journée seule dans son cahinet ». En « cette exacte solitude ». « on s'apercevait de jour en jour qu'elle faisait un progrès admirable dans la vertu ». Au reste, elle trouvait le moyen de rester en relations étroites avec Port-Royal : elle y allait quelquefois, elle y envoyait souvent et en recevait des lettres, « car elle avait une adresse admirable pour cela, et ainsi elle se soutenait ».

Nous possédons d'elle une lettre à son père, datée de cette époque, 19 juin 1G48. lettre infiniment touchante, habile et tendre sous ses formes respectueuses, lentement déduites et un peu compassées, et que je ne puis relire sans songer à la prière de llpliigénie de Hacine. Citons-en quelques lignes, puisque aussi bien Sainte-Beuve ne Fa même point mentionnée dans son Porl- Hoi/al :

Monsieur mon père,... avant loiiles choses, Je vous conjure, au nom de Dieu que nous devons seul considérer en toutes matières, mais particuUèrement en celle-ci), de ne

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VOUS point étonner de la prière que je vous vais faire, puisqu'elle ne choque en rien la volonté que vous m'avez témoigné que vous aviez. .le vous conjure aussi, par tout ce qu'il y a de plus saint, de vous ressouvenir de la prompte obéissance que je vous ai rendue sur la chose du monde qui me touche 1^ plus, et dont je souhaite l'accomplissement avec plus d'ardeur. Vous n'avez pas oublié sans doute cette soumission si exacte, vous en parùte^^ trop satisfait pour qu'elle soit si tôt sortie de votre esprit. Dieu m'est témoin que je crois avoir fait mon devoir d'en user ainsi, et que ce que je vous en dis n'est que pour vous faire comprendre que toutes mes maximes me portent à ne rien entreprendre d important que par votre consentement, et que jamais il ne m'arrivera de vous fâcher, s'il m'est possible....

Et à quoi vont toutes ces longues « préparations » ? Tout simplement à obtenir Tautorisation d'aller faire une retraite de quinze jours ou trois semaines ;i Port-Hoyal. Certes, elle aurait pu prendre sur elle de s'y rendre, « sans ofîenser en rien » son père; mais il en eût été surpris, et elle veut éviter jusqu'à r « image d'une désobéissance ». Et elle poursuit, toujours humblement implorante et soumise, mais avec infiniment d'adresse et de tact et d'ingéniosité tendremf'ut persuasive dans sa délicate insistance :

Puisque Dieu nu; lait la grâce daugmenter de jour en jour l'effet de la vocation qu'il lui a plu me donner et que vous niarez permis de conserver , qui est le désir de l'ac- < emplir aussitôt qu'il ni aura fait ronnaitre sa volonté par la lôtrc; puis, dis-je, que ce désir m'augmente de jour en jour, et que je ne vois rien sur la terre qui me put empêcher de l'accomplir si vous me l'aviez permis, cette retraite me servira d'épreuve pour savoir si c'est en ce lieu-là que

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Dieu me veut. Je pourrai là l'écouter seul ù seule, et peutêtre par la je trouverai que Je ne suis pas née pour ces sortes de lieux: et, s' il en est ainsi, je tous prierai franchement de ne plus songer ni vous préparer à ce que je vous avais dit; mais bien, si Dieu me fait entendre que j'y suis propre, je vous promets que je mettrai tout mon soin à attendre sans inquiétude rheure que vous voudrez choisir pour sa gloire; car je crois que vous ne cherchez que cela; au lieu que je vis à présent dans un désir continuel d'une chose que je ne sais si elle pourrait réussir, quand même vous la souhaiteriez... C'est pourquoi je vous conjure, si j'ai jamais été assez heureuse pour vous satisfaire en quelque chose, de m'accorder promptement ce que je vous demande. Ces religieuses [quelle subtilité charitable encore dans Timprécision volontaire de la formule!] ces religieuses ont eu assez de bonté pour me l'accorder de leur part; M. Perler, mon frère, et ma fidèle [Mme Perler] l'approuvent et en sont contents, pourvu que vous y consentiez, si bien qu'il ne dépend que de vous seul. J'ai pris la hardiesse de vous prier de peu de chose en ma vie; je vous supplie, autant que je le puis et avec tout le respect possible, de ne me point refuser celle-ci, et surtout de ne me point laisser sans réponse.... S'il y avait quelque conjuration plus forte que l'amour de Dieu, pour vous obliger de m'accorder en sa faveur celle petite prière, je remploierais en une occasion pour laquelle j ai tant d'affection et qui me fait vous conjurer, au nom de ce saint amour que Dieu nous porte et que nous lui devons, d'accorder ma demande ou à ma faiblesse, ou à mes raisons, puisque vous devez être certain, plus par la dernière épreuve que vous en avez faite que par toutes les autres, que vos commandements me sont des lois, et que toutes les fois qu'il s'agira de votre satisfaction, au préjudice même du repos de toute ma vie, vous connaîtrez par la promptitude avec laquelle j'y courrai que c'est par reconnaissance et par affection plutôt que par le devoir, et que, quand je vous accordai ce que vous me demandiez, c était par pure affection à votre service [selon Dieu), lequel vous me dites être la cause pourquoi vous me reteniez auprès de vous. J'espère en Dieu qu'il vous fera connaître quelque jour combien

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plus je vous pourrai servir auprès, de lui qu'auprès de vous '....

Nous ne savons pas ce qu'Etienne Pascal répondit à cette admirable lettre oi^i tous les mots portent, et oii toutes les susceptibilités, même les moins légitimes, d'un cœur endolori sont toucbées dune tendre main de femme, si chrétiennement délicate et légère. Mais il est à croire qu'il donna son consentement, et que le résultat de cette retraite fut ce (ju'il était facile de prévoir, et ce que Jacqueline, même en écrivant ce qu'on vient de lire, ne pouvait manquer de prévoir elle-même. Car Mme Perier nous a conservé le souvenir d'un entretien, daté du mois de mai 1649, et qui nous fait saisir d'une façon aussi vivante que touchante l'attitude respective du père et de la fille :

Mon père, qui était persuadé qu'elle avait choisi la meilleure part, et qui ne résistait à son dessein que par affec-

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