Cf. RacTiie, Ipkigénie
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous sere: obéi. Ma vie est votre bien : vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre. Dun œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis. Je saurais, s'il le faut, victime obéissante. Tendre au fer de Calchas une tête innocente, Kt, respectant le coup par vous-même ordonné. Vous rendre tout le sang que vous m'aviez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance. Parait difjne à vos yeux dune autre récompense.... J'ose vous dire ici ([u'en l'étut où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fut ravie....
N'est-ce pas la même langue et les mêmes formules, la même habileti' dialerlique, le même mouvement et, si je puis dire, les mêmes inlunatiuns?
tion et par tendresso, voyant qu'elle s'affermissait tous les Jours dans sa résolution, lui dit qu'il voyait bien qu'elle nr; voulait pas penser au monde, qu'il ap|)rouvait de tout son cœur ce dessein, et qu'il lui promettait de ne lui faire jamais aucune proposition d'engagement, aussi avantageux qu'il parût, mais qu'il la priait de ne le point quitter; que sa vie ne serait possible pas encore bien longue, et qu'il la priait d'avoir cette patience; et cependant qu'il lui donnait la liberté de vivre comme elle voudrait dans sa maison. Elle le remercia de toutes ces choses, et ne lui fit point de réponse positive sur la prière qu'il lui faisait de ne le point quitter, se contentant seulement de lui promettre qu'elle ne lui donnerait jamais sujet de se plaindre de sa désobéissance.
Jacqueline tint fidèlement sa promesse. A Clermont, où toute la famille séjourna près d'un an et demi, elle continua à mener, parmi les siens, la vie claustrale qu'elle avait inaugurée à Paris, ne sortant de sa chambre que pour aller à l'église et prendre ses repas, se dérobant le plus possible aux entretiens inutiles, à toutes les superfluités de l'existence. Un Oratorien ayant appris qu'elle était douée pour la poésie, lui conseilla de mettre en vers les hymnes de FÉglise. Elle commença par l'hymne de Jesu, nostra redemptio: mais un scrupule l'ayant prise au sujet de ce travail, elle consulta Port-Royal; la mère Agnès, qui lui écrivait souvent, — nous avons quelques-unes de ses lettres, — lui ré[»ondit : « C'est un talent dont Dieu ne nous demandera point compte, puisque c'est le partage de notre sexe que l'humilité et le silence; il faut l'ensevelira » Jacqueline obéit, et, sauf une
1. Ce texte, cité par Sainte-Beuve, a été \\n peu arrangé par lui,
dernière exception, ensevelit pour toujours un talent (]ui, s'il avait été longuement cultivé, aurait jieut-ètre produit des œuvres remarquables. Elle se retrancha plus que jamais dans une vie d'austérité et de mortifications, passant tout un hiver sans feu, mangeant à peine, ruinant sa santé déjà chétive par ses veilles et ses abstinences, « habillée comme une femme âgée », et déjà comme une religieuse, faisant des visites de charité, travaillant pour les pauvres, et d'un dévouement inlassable dès que la santé d'un des siens réclamait son secours. Elle édifiait tout le monde par sa parfaite bonté et l'affable égalité de son humeur. La dévotion ne l'avait rendue ni importune, ni chagrine.
A Paris, où toute la famille revint au mois de novembre IGoO, sa vie de recluse continua. Son père la laissait complètement libre, sauf pour ses rapports avec Port-Royal, qu'elle entretenait pourtant de son mieux, mais en secret. Son frère, à qui les médecins avaient prescrit instamment quelque divertissement et <( les conversations ordinaires du
d"apii's la version originale et la version donnée par Mme Perier. Voici le vrai texte de la mère Agnès : » 11 vaut mieux (jue celte personne [Jacqueline elle-même] cache le talent qu'elle a pour cela que de le faire valoir, car Dieu ne lui en demandera pas compte, puisque c'est le partage de notre sexe que l'humilité et le silence. •■ {Lettres de la in^re Agnès Arnauld, abbcsse de Port- Royal, publiées sur les textes authentiques avec une Introduction, par P. Faugère, 2 vol. in-8°; Paris, Benjamin Duprat, 1858; t. I. p. 171 : cette importante publication est en réalité l'ouivre de Mlle Rachel Gillet.)
Corneille a traduit en vers, lui aussi, cet hymne Jchu, nostra rcdeiiiptio : la Iraductioii de Ja(([ueline vaut an moins la sienne.
monde », s'était laissé persuader, non sans beaucoup de peine, et se relâchait peu à peu de son ancienne ferveur. Peut-être Jacqueline avait-elle sa part de responsabilité dans ce changement. Elle avait quelque temps vécu avec Biaise dans une étroite communion spirituelle; convertie par lui, elle l'avait pris pour confident de sa vie intérieure; elle s'intéressait à ses travaux et veillait anxieusement sur sa santé; elle lui avait servi de secrétaire et de garde-malade; elle avait écrit avec lui et pour lui à leur sœur Gilberte et à son mari de véritables lettres de direction. Un peu brusquement, semblet-il, cette communauté dexistence avait cessé : en même temps que Biaise était fortement poussé et encouragé, probablement par son père, à se divertir au dehors, Jacqueline, elle, se renfermait de plus en plus dans son isolement un peu farouche, « seule à seul y> avec son Dieu. Elle ne s'était pas rendu compte que, moins pure peut-être et moins ardente que celle dont elle brûlait elle-même, la flamme qui animait son frère avait besoin d'être fidèlement entretenue et attisée par le contact quotidien et par le vivant et présent exemple de sa propre ferveur. Quand elle s'en aperçut, il était peut-être trop tard, ou du moins sa discrétion, sa timidité de femme durent s'imaginer volontiers qu'il était trop tard : elle souffrit, et pria en silence. « Prie Dieu pour moi, — écrivait-elle, dès 1649, à Mme Perier. — mais tout de bon ; rends-lui aussi grâces pour tous et pour mon frère quelques prières et quelques actions de grâces particulières. » Evidemment, l'àme et le
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salut (le Biaise étaient l'objet de ses plus constantes ]>réoccupations.
La mère Agnès essayait do (.'aimer ses impa tiences et ses tristesses : « Pour cette personne, lui (^crivait elle, il vous faut voir souvent cette vérité que si Dieu n'édifie les âmes, on travaille en vain; c'est pourquoi il faut plus [)v\qv pour elles que non pas leur parler de Dieu, sinon par l'exemple. » Et elle lui envoyait le 20 mai 1G51, selon l'usage de Port-Royal, un « hillet qui était le Mij^tère de la mort de \otre-Seifineur » : ce sujet lui inspira une suite de pensées que Mme Perier déclare « admirables », et qui nous ont été conservées. x\vouons-le : il n'y a rien là qui vaille et qui rappelle, même de loin, cet émouvant Mystère de .Jésuj^ que Pascal nous a laissé. Ce n'est pas ce diabjpue sublime qui s'engage entre le divin Crucifié et Tàme implorante et prosternée du péclieur. Ce ne sont pas ces mots de flamme qui tombent de la croix comme des larmes brûlantes sur les douleurs et les plaies humaines pour les purifier et les guérir; ce ne sont pas ces reprises étoulTées, ardentes de la voix pécheresse, ces élans d'amour et de joie et tout ce jaillissement lyrique qui s'épanche d'un cœur trop plein : « Console-toi, lu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. J'ai pensé à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour loi.... Veux tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes?... Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur.... Seigneur, je vous donne tout.... — Je
2'3H 1ÎLA1<E PASCAL.
t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures.... » Ces mystiques effusions, cet accent dinliinitr passionnée manquent dans la méditation de .lac<]ueline. Elle raisonne, elle déduit trop. Elle s'applique à elle-même, avec une trop exacte et lente minutie, tous les détails, toutes les circonstances de la mort du Sauveur. Son émotion ne s'extériorise guère; au lieu de se traduire en cris de pénitence ou de tendresse, elle se transpose en analyses subtiles et d'une littéralité trop ingénieuse; c'est la différence dun médiocre sermon de Bourdaloue aux plus beaux sermons de Bossuet. On croirait que Jacqueline n"a pas revécu pour ellemême le drame douloureux du Calvaire :
Jésus meurt tout uu.
Gela m'apprend à me dépouiller de toutes choses.
— Encore que Jésus ait bien voulu souffrir ce dépouillement, il ne s'est pas néanmoins dépouillé soi-même.
Cela m'apprend non seulement à me dépouiller de toutes choses, mais à souffrir que Dieu m"en dépouille par quelque voie que ce soit.
Le talent d'expression de Jacqueline n'est pas ici à la bauteur de son àme.
Au mois de septembre 1651, Etienne Pascal tomba malade de la maladie dont il mourut. Jacqueline le soigna jour et nuit avec un dévouement infatigable. « Lorsqu'elle voyait qu'elle n'était pas si nécessaire auprès de lui, elle se retirait dans son cabinet où elle était prosternée en larmes, priant sans cesse pour lui. » Il mourut le 24 septembre; sa fin fut « si chrétienne, si heureuse, si sainte et
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si souhailable », — ce sont les propres expressions (le son lils, — que le curé de Saint-Jean-en-Grève, sa paroisse, « fit son éloge en chaire, ce (]u"il n'avait jamais fait d'aucun de ses paroissiens ». Tous ses enfants furent vivement affectés par cette mort, et Biaise peut-être plus que tous les autres : Mme Perier, qui était en couches à Clermont, (juand Tévénement eut lieu, avait son foyer à part, ses affections, sa vie particulière; Jacqueline, enlin affranchie delà contrainte ([ui pesait sur elle, allait jiouvoir entrer au couvent; il allait, lui, brusquement se trouver seul, privé tout à la fois de la double compagnie d'un père et d'une sœur très tendrement aimés, sans compensations d'aucune sorte : car, quelque fût l'attrait qu'exerçât dès lors sur lui la vie mondaine, il n'était pas homme à être tnjp dupe des satisfactions qu'elle promet et des jouissances qu'elle procure; quand d'ailleurs le deuil qui venait de le frapper ne leùt pas condamné, pour quelque temps du moins, à une existence plus retirée, il était encore trop chrétien, trop pénétré des sévères doctrines de Saint-Cyran, — sa Lettre mir la mort de M. Pascal le père nous le prouve, — pour trouver, dans les agréments de la vie de société, une diversion suffisante à sa peine. Surtout, il ne pouvait pas se faire à l'idée d'être désormais séparé de Jacqueline. Si contradictoire que fut son attitude présente avec celle qui, jadis, lui avait valu les amers reproches de son père, et même avec les idées de haute spiritualité qu'il professait encore, — mais la logique n'est pas la règle
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du cœur huuiain. — voici (ju'il épousait maintenant et qu'il reprenait pourainsi àireà son compte ' les sentiments d'opposition jalouse que, trois années durant, Etienne l*ascal avait manifestés à sa fille. Toute son humaine tendresse fraternelle se réveillait dans son àme-. Tous les souvenirs d'une jeunesse vécue cote à cote lui remonlaient au cœur. Jacqueline avait été étroitement associée à tous les actes de sa vie intellectuelle et morale : elle avait été le témoin attendri et fier de ses découvertes scientifiques, elle avait vu éclore et monter sa jeune gloire; mieux encore, elle avait été la fille aînée de sa pensée religieuse; Jacqueline enfin avait été, depuis le mariage de Gilberte, Tunique sourire féminin de son austère et chaste jeunesse.
1. Cf. Pascal lui-même dans la Lettre sur la mort de M. Pascal le père : « Une des plus solides et plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore de ce monde..., >• (éd. Brunschvieg, t. II, p. 538).
2. Je ne tiens, à dessein, dans tout ceci, aucun compte des raisons d'ordre matériel que Pascal aurait pu avoir de iiarder sa sœur auprès de lui: car il ne me paraît pas du tout prouvé quVj ce moment-là il ait été aussi àprement intéressé que l'ont insinué M. Strowski et M. Brunschvicg. Non pas que je ^euille idéaliser outre mesure Tauteur des Provinciales : l'humanité d'une nature comme la sienne doit nous suffire. Mais il ne faut pas non plus rabaisser, et peut-être calomnier, sans preuve suftisante. Or. il me semble que les conclusions qu'on serait tenté de tirer des actes notariés signés par Pascal, et qu'a publiés en 1888 M. Barroux {Bulletin des travaux historiques et scientifiques, section dldstoire et de philologie) et qu'a réimprimés M. Brunschvicg, sont en contradiction si formelle. — ne parlons même pas de vraisemblance psychologique, car, psychologiquement, tout est possible, — avec les témoignages de Mme Perier et de Jacqueline elle-même, qu'il est de toute prudence de suspendre notre jugement. Peut-être les documents exhumés ne sont-ils pas complets. Il serait à souhaiter qu'un homme du métier reprit cette délicate question.
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Après avoir été la confidente, pouvait-elle, dans le deuil (jui les frap|)ait tous, se refuser à être la consolatrice?
Mais laissons Mme Perier, dans son style si uni et pourtant si fortement suggestif, nous raconter ce douloureux épisode. J'ai toujours regretté que cette admirable page ne figurât point dans le Porl-Iioijal de Sainte-Beuve :
Mon frère, qui était sensiblement affligé, et qui recevait beaucoup de cotisolations de ma sœur, s'imagina que sa charité la porterait à demeurer ave»- lui au moins un an, pour lui aider à se résoudre dans le malheur. Il lui en parla, mais d'une manière qui faisait tellement voir qu'il s'en tenait assuré, qu'elle n'osa le contredire, de crainte de redoubler sa douleur, de sorte que cela l'obligea de dissimuler jusqu'à notre arrivée [tin novembre". Alors elle me dit que son intention était d'entrer en religion aussitôt que nos partages seraient faits, mais quelle épargnerait mon frère, en lui faisant a<croire qu'elle y allait faire seulement une retraite. Elle disposa toutes choses pour cela en ma présence; nos partages furent signés le dernier jour de décembre, et elle prit jour pour entrer le 4 janvier.
La veille de ce jour-là, elle me pria d'en dire quelque «hose à mon frère le soir, afin qu'il ne fût pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution que je pus; mais quoi que je lui disse, que ce n'était qu'une retraite pour connaître un peu cette sorte de vie, il ne laissa pas d'en être fort touché. // se retira donc fort triste dans sa chambre, sans voir ma sœur qui était lors dans un petit cabinet où elle avait accoutumé de faire sa prière. Elle n'en sortit qu'après que mon frère fut hors de la chambre, parce qu'elle craignait que sa vue lui donnât au cœur. Je lui dis de sa part les paroles de tendresse qu'il m'avait dites : après quoi, nous nous allâmes tous coucher. Mais quoique je consentisse de tout mon cœur à ce qu'elle faisait, à cause que je croyais ({ue c'était le plus grand bien qui lui pût arriver, néanmoins la
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grandt'ur de celle résolution m'élonnait de telle sorte et m'occupait si fort l'esprit que Je n'en dormis point de toute la nuit. Sur les sept heures, comme je voyais que ma sœur ne se levait point, je crus qu'elle n'avait point dormi non plus, et j'eus peur qu'elle ne se trouvât mal, de sorte que j'allai à son lit, on je la trouvai fort endormie. Le bruit que je Us l'ayant réveillt-e, elle me demanda quelle heure il était : je le lui dis, et lui ayant demandé comment elle se portait et si elle avait bien dormi, elle me dit qu'elle se portait bien et qu'elle avait bien dormi. Ainsi elle se leva, s'habilla et s'en alla, faisant cette action comme toutes les autres dans une tranquillité et une éffalité d'esprit inconcevable, yous ne nous dimcs point adieu, de crainte de nous attendrir y et je me détournai de son passage lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier de l'année 1652, étant lors âgée de vingtsix ans et trois mois.
0 Racine, vous qui alliez pleurer aux prises de voile de vos filles, vous n'avez pas, dans toute votre œuvre tragique, de page ])lus belle, plus noble, plus sobrement, et, si je Tose dire, plus chastement émouvante ([ue celle-là. Beauté toute intérieure, toute morale, faite de sa simplicité et de sa nudité mêmes, et qui est si bien dans la grande manière et selon l'esprit de Port-Royal. Emotion involontaire, d'autant plus pénétrante qu'elle est plus contenue. Noblesse qui semble n'avoir pas conscience d'elle-même, et qui est sans faste, sans étalage, comme il convient aux gestes les plus naturels de l'âme. Et quelles âmes, profondes, vibrantes, héroïques, vraiment maîtresses d'elles-mêmes, ce récit sans apprêt dresse vivantes devant nous! Bossuet a beaucoup admiré la bravoure tranijuille du grand Gondé qu'il fallut réveiller
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d'un [U'ofoiul sommeil au malin île la bataille de Rocroy : le calme sommeil de Jacqueline Pascal dans les heures qui précèdent son entrée à Port- Royal n'est-il pas presque aussi admirable? Et tous ceux qui pensent qu'il n'y a pas de véritable héroïsme « sans humanité )> sauront bien, sous la [)udeur voilée des termes et la prudente réserve des attitudes, reconnaître et admirer la richesse de sensibilité et la profondeur de tendresse qui se dérobe, se refrène et se trahit tout ensemble.
Le « consentement » de Mme Perler ne pouvait suffire à Jacqueline. Deux mois après son entrée à Port-Royal, elle écrivit à son frère pour lui demander le sien et pour le prier d'assister à la cérémonie de ses vœux. Xous avons la longue et curieuse lettre qu'elle lui adressa en cette occasion. Sainte-Beuve n'en a cité ({u'une dizaine de lignes, non les plus significatives, et s'est abstenu d'un commentaire qui, pourtant, ré[)ondait si bien à son objet. Cette lettre est le digne pendant de celle que, quatre ans auparavant, Jacqueline écrivait à son père; mais ici, ce n'est plus à l'Iphigénie de Racine qu'elle nous fait songer, c'est au Polveucte de Corneille, dont elle retrouve spontanément l'inspiration, et dont elle [)arle tout naturellement la langue. Jacqueline Pascal est à la lettre une héroïne cornélienne. Elle exhorte « son très cher
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frère » à « étoulTer les sentiments (le la nature »; elle souhaite que « Dieu exauce enfin les prières et les larmes presque continuelles qu'elle lui olîre depuis plus de quatre ans ». Et elle ajoute :
(^ar encore que je so/x libre, et qu'il ait plu à Dieu qui «hàtie en favorisant et dont les châtiments sont desfaveurs, de lever en la manière que vous savez et que je n"ose nommer pour ne mêler rien de triste parmi ma joie, le seul obstacle légitime qui pouvait s'opposer à rengagement où jf désire d'entrer, je ne laisse pas d'avoir besoin de votr»' consentement et de votre aveu, que je demande de toute l'affeclion de mon cœur, non pas pour pouvoir accomplir la cliose, puisqu'ils n'ij sont point nécessaires, mais pour pouvoir l'accomplir avec joie, ave<- repos d'esprit, avec tranquillité, puisqu'ils y sont nécessaires absolument et que sans cela je ferai la plus grande, la plus glorieuse et la plus heureuse action de ma vie avec une joie extrême mêlée d'une extrême douleur, et dans une agitation d'esprit si indigne d'une telle grâce que je ne crois pas que vous soyez assez insensible pour vous pouvoir résoudre à me causer un si grand mal.
Même dans la juste et insistante revendication de ses droits. — qui sont les droits de Dieu, — que de délicate et ardente affection, que d'humaine et touchante tendresse! Et elle poursuit, plus pressante encore :
C'est pourquoi je m'adresse à vous comme au maître en quekiue façon de ce qui me doit arriver, pour vous dire : Ne m'ôtez point ce que vous n'êtes pas capable de m>donner; car encore que Dieu se soit servi de vous pour me procurer le progrés des premiers mouvements de sa grâce, vous savez assez que c'est de lui seul que procède tout l'amour et toute la joie que nous avons pour le bien.... Vous devez connaître et sentir en quelque façon ma tendresse par la vôtre. et juger que si je suis assez forte pour ne lai.sser pas d
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l)asscr outre malgré vous, je ne la suis pas assez peut-être pour être à l'épreuve Je la douleur que j'en recevrai.... Et ne m'obligez pas à vous rc(/arder comme robstacle de mon l>onhcur\ si vous êtes capable de différer l'exécution de mon dessein, ou comme l'auteur de mon mal, si vous êtes cause que je l'accomplisse avec tiédeur.
Et elle continue sur ce thème, évoquant tour à tour Taffection de Biaise, et l'équité de ses sentiments chrétiens : « Ne vous rendez pas ingrat envers Dieu de la grâce qu'il fait à une personne que vous aimez : [dus elle doit vous être chère, plus les faveurs (ju'elle reçoit vous doivent être sensibles. » Puis, hrusquement, comme la Pauline de Corneille, — comme l'Amélie de Iienc dans la célèbre lettre à son frère, — emportée par le flot de rémotion, elle (|uitte là ces cérémonieuses formules, et ce rous solennel, et elle revient au tutoiement familier, qu'elle abandonne bien vite, pour le reprendre encore, comme par surprise et involontaire retour à la douce intimité du passé. Et parfois aussi, le ton se fait plus âpre, plus impérieux, plus sévère :