Son fri'ie, d'aljord
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comparaison, que je ne faisais lorsque nous étions toutes deux du monde, quoiqu'il me semblât en ce temps que Ton ne pouvait rien ajouter à Tairection que j'avais pour elle. » Je n'en veux pour preuve que ce touchant détail qu'elle nous donne ellemême : « Quelque violente que soit ma douleur et la crainte et l'émotion où je suis à toute heure qu'on me vienne porter cette nouvelle [de la mort de Gilberte|, qui fait que, dès f/uon me regarde pour me parler, il me prend un tremblement tel que je ne puis me soutenir.... » Evidemment, celle qui parle et qui sent ainsi, et dont le langage parfois nous étonne, n'a rien répudié des sentiments qui font seuls le charme profond et la vraie valeur de la vie. Elle les a si peu répudiés que, parmi toutes ses émotions, son frère, son « pauvre frère ». comme elle l'appelle, reste encore l'objet de ses préoccupations les plus intimes. Il est si loin d'elle, maintenant, ce frère qu'elle a tant aimé, qu'elle aime plus profondément que jamais, lui qui, jadis, lui a ouvert la voie du salut et du bonheur, et dont Tàme, elle le sait, vaut infiniment mieux que sa vie présente î Et elle écrit à son beau-frère et à sa sœur mourante :
Gomme je sais que Dieu est proche des affligés et qu'il écoute favorablement leurs prières, j'y joins mon pauvre frère [pourquoi pas notre'l], et je vous supplie d'en faire autant, afin que Dieu daigne se servir de celte affliction pour le faire rentrer dans lui-même et lui ouvrir les yeux sur la vanité de toutes les choses du monde ^..
1. Jacqueliae revient encore sur celte idée en terminant, en y joiiznant d'ailleurs une considération qui, pour être un peu inal-
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Au moment où elle écrivait ces lignes, — 31 juillet 1G53, — la sœur Jacqueline de Sainte- Euphémie n'avait plus bien longtemps à attendre le retour de Tenfant prodigue.
Ce fut, — nous le savons par une mémorable lettre de Jacqueline elle-même, — ce fut vers la fin de septembre 16o4. Pascal vint voir sa sœur, et « s'ouvrit à elle d'une manière qui lui fît pitié ». Il lui avoua qu'il avait » depuis plus d'un an un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable de toutes les personnes qui en sont ». Mais « il était dans un si grand abandonnement du coté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce coté- Icà ». « Cette confession, déclare Jacqueline, me surprit autant qu'elle me donna de joie; et, dès lors, je conçus des espérances que je n'avais jamais eues. » Et en etîet, à partir de ce jour-là. Biaise multi|>lia les longues visites à Port-Royal, si bien, ditsasœ'ur, « que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire ». On sait quel fut le dénouement logique de ce long drame intérieur, dont nous essaierons quelque jour de raconter les péripéties, et, dans la nuit du 23 novembre 1654, les mystiques
tendue sous sa plume, n'en est pas moins intéressante : « Qu'elle (Gilberto) prie pour mon frère, pour la sainte Kglise et pour tout l'État; car Dieu écoute les prières des malades, (juand ils sont tout à lui comme je sais qu elle y est. »
effusions «lont le Mémorial nous a transmis le brûlant souvenir : « Certitude, certitude, sentiment, joie, paix,... soumission totale k Jésus-Christ et à mon directeur. » Un moment rompue, l'étroite communion d'àme du frère et de la sœur allait désormais se reformer avec une ferveur nouvelle. Quelle a été au juste dans la lente préparation de cette progressive évolution morale, dans cette crise d'àme, qui ilurait « depuis plus d'un an », la part propre de Jacqueline? Si l'on en croit les historiens jansénistes, elle eût été assez active. « Jusqu'alors, nous dit le compilateur du Recueil d'Utrecht, jusqu'alors cette sainte religieuse, dont la piété était reconnue éminente par toute la communauté, lui avait parlé en vain avec autant de douceur que de force ; il la laissait dire et continuait d'agir de la même manière. » Je ne sais, — tout témoignage direct nous faisant ici défaut, — si le chroniqueur ne s'ahuse pas un peu sur la nature du rôle de la sœur de Sainte-Euphémie en toute cette atTaire, et jimagine que son action qui fut, certes, non seulement considérable, mais capitale, dut être toute d'exemple, d'attitude, de discrétion silencieuse : ce ne sont pas là, on le sait, et surtout à l'égard d'une personnalité comme celle de Pascal, les actions les moins efficaces. En tout cas, à partir du jour où son frère la prit comme confidente, elle semble avoir été parfaite de tact, de prudence et de réserve : « Je ne faisais, écrit elle, que le suivre sans user d'aucune sorte de persuasion, et je le voyais peu à peu croître de
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telle sorte que je ne le connaissais plus. » Et à propos (le la délicate question d'un directeur : « Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en cela; je me contentai seulement de lui dire que je croyais qu'il fallait faire pour le médecin de l'àme comme pour celui du corps, choisir le meilleur. » C'était si hien là le genre de « direction » qui convenait à Biaise Pascal, que M. Siniilin, en attendant qu'il se fût résolu à « se charger » de ce nouveau pénitent, « constitua » Jacqueline « directrice » de son frère, « dignité » dont elle s'empressa d'ailleurs de se décharger, dès qu'elle le put, sur M. de Saci et sur M. Singlin lui-même.
Nous avons quelques fragments des « lettres de direction » de Jacqueline à Biaise : elles sont charmantes d'enjouement, de tendresse et de bon sens :
Je ne sais comment M. de Saci s'accommode d'un pénitent si réjoui et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus raisonnables et par des jeux d"esprit plus permis, au lieu de les expier par des larmes continuelles... (19 janvier 1655).
.l'ai bien intérêt que vous soyez tout à Dieu avec tout ce qui vous appartient, puisque je suis du nombre, par sa grûce autant pour le moins que par la nature. Car, proprement, je suia votre fille : je ne Voublkrai jamais 26 octobre 1655).
On m'a congratulée pour la grande ferveur qui vous. élève si fort au-dessus de toutes les manières communes, que vous mettez les balaisau rang des meubles superllus... Il est nécessaire que vous soyez, au moins durant quelques mois, aussi yiroitre que vous êtes sale, afin qu'on voie
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que vous réussissez aussi bien dans l'iuimble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert, que dans l'humble négligence de ce qui vous touche... i i^»- décembre IGîio).
Il y avait si bien dans la sœur de Sainte-Euphéniie une admirable « directrice » que sa sœur aînée Gilberte nbésite pas à s'adresser à elle pour avoir de bons conseils touchant l'organisation intérieure de sa maison et la manière de traiter ses domestiques. Et Jacqueline, après s'être dérobée par humilité de « petite novice » et s'être d'ailleurs couverte de l'autorité de M. de Rebours, s'exécute, et envoie à Mme Perier d'excellentes directions chrétiennes d'administration familiale ^ Une autre fois, elle se laisse entraîner par son instinct naturel à donner des « avis spirituels » à ses nièces; et un scrupule la prend : « Je ne m'aperçois pas, mes chères sœurs, que je fais une chose bien étrange de vous donner des avis au lieu où vous êtes : je II y o'iens que de penser. » Ces Pascal, — Biaise à cet égard ressemble à Jacqueline, — ces Pascal sont nés directeurs de conscience.
A Port-Roval, où l'on savait utiliser tous les talents, on s'avisa d'assez bonne heure de ces remarquables aptitudes de la sœur de Sainte- Euphémie. Peu après sa profession, on l'employa à « former les postulantes et les enfants à la piété, et ensuite les novices >->. Il est probable que la méthode qu'elle appliqua dut donner de bous résul-
1. Nolez, entre autres, celte observatii)n qui va loin : « Car il faut savoir que le peuple et les enfants sont comme les juifs qui n'agissent que par menaces et par promesses..., »
jaci^hklim: pascal. 259
lais, ctjr son directeur, M. Singliii. i.i jjria de lui en rendre compte par écrit. Telle fut Torigine de ce Règlement pour les enfants que Jacqueline rédigea en avril 1057, et qui est jlarvenu jusqu'à nous.
Avouons-le : à le lire de nos jours, ce Règlement nous paraît singulièrement sévère. Xi Fauteur du Traité de l'éducation des /illes, ni celui de \ Introduction à la vie dévote ne l'eussent volontiers signé. C'est à proprement parler un Règlement de religieuse et à l'usage des religieuses, non même pas futures, mais actuelles. Quelque prévenu que l'on puisse être contre le laisser-aller, le relâchement d'épicurisme qui s'introduit dans les habitudes pédagogiques et dans les moeurs contemporaines, quelque convaincu que l'on soit qu'ascétisme et moralité sont choses inséparables, et qu'on ne saurait de trop bonne heure inculquer cette juste notion à l'enfance, il y aune limite à tout; et cette limite, la pédagogie janséniste en général, et celle de Jacqueline en particulier l'ont souvent dépassée. Cui non risere parentes.... On ne riait pas à Port- Hoyal, et l'on y proscrivait même le sourire. La règle la plus étroite, la plus minulieuseet la plus dure; peu de jeux et peu d'ébats; peu de variûté dans les exercices et dans les lectures; beaucoup de travail et beaucoup de prières; une perpétuelle surveillance sur soi-même;, l'àme tout entière absorbée et comme ensevelie dans la méditation d' « une grande pensée triste », et toute la volonté tendue à la poursuite du salut personnel; voilà le régime que l'on imposait à des enfants d'une dizaine
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d'années. Pauvres petites âmes si comprimées, si sevrées de tout plaisir et de tout rayon! On se sent pris pour elles d'une sort'e de pitié rétrospective, et Ton en veut un peu à Jacqueline d'avoir si étrangement interprété, — ou méconnu, — le Sinite parviilos. Comme son frère Biaise, et comme presque tout Port-Royal, elle n'a pas eu le sentiment de la diversité des vocations individuelles'.
Ceci dit, — et il faut le dire, — on est plus à son aise pour reconnaître combien, dans le détail de son pro2Tamme d'éducation, la sœur de Sainte- Euphémie a déployé d'ingéniosité, de souplesse, de bon sens, de réalisme même. Elle devait savoir admirablement manier les âmes, et les enfants qui subirent l'ascendant de sa personnalité dominatrice durent longtemps en garder l'empreinte.
Parmi les enfants qu'elle eut sous sa direction
1. Le premier éditeur du Règlement pour les enfants l'a si bien senti qu'en l'imprimant à la suite des Constitutions du monastère de Port-Royal du Saint-Sacrement (Mons, Gaspard Migeot, 1665), il l'a fait précéder d'un court Avertissement qui est bien curieux à relire : « Quoique ce Règlement des Enfants ne soit pas une idée, mais qu'il ait été dressé sur ce qui s'est pratiqué à Port- Royal- des Champs pendant plusieurs années, il faut néanmoins avouer que, pour l'extérieur, il ne serait pas toujours facile, ni même utile de le mettre en usage dans toute cette exactitude. Car il se peut faire, et que tous les enfants ne soient pas capables d'un si grand silence et àhme vie si tendue, sans tomber dans l'abattement et dans l'ennui, ce qu'il faut éviter sur toutes choses ; et que toutes les maîtresses ne puissent pas les entretenir dans une si exacte discipline, en gagnant on même temps leur affection et leur cœur, ce qui est tout à fait nécessaire pour réussir dans leur éducation. C'est donc à la prudence </ tempérer toutes ces choses, et à allier, selon la parole d'un Pape, une force qui retienne les enfants sans les rebuter, et une douceur qui les gagne sans les amollir. »
JACQLELINK PASCAL. 261
se trouvait sa propre nièce, Marguerite Perler, celle-là même qui, au mois de mars 1656, au plus fort de la polémique des Provinciales, fut guérie d'une fistule à Tœil gauche par rattouchement d'« un éclat d'une épine de la Sainte-Couronne ». Jacqueline nous a laissé tout au long-, en des lettres à sa sœur Gilberte, le récit de cet événement qui fît grand bruit alors, non seulement à Port-Hoyal, mais dans toute la France '. On devine les sentiments de joie et de pieuse gratitude qui animèrent en cette occasion la sœur de Sainte- Euphémie. * C'est une double joie, écrivait-elle à Mme Perier, d'être favorisé de Dieu lorsqu'on est haï des hommes. Priez Dieu pour nous, afin qu'il nous empêche de nous élever en l'un et de nous abattre en l'autre, et qu'il nous fasse la grâce de les res^arder tous deux également comme des elTets de sa nnséricorde. » Et ailleurs : « Tout ce qui regarde Dieu est inelTable et s'apprend beaucoup mieux' par l'expérience que par les paroles. » Si Jacqueline et Biaise avaient jamais douté de la justice de leur cause, qui était celle de Port- Royal tout entier, le miracle de la Sainte-Épine, survenu en pleine bataille, leur eût enlevé toute inquiétude. 'Dieu, en accomplissant un miracle dans
1. L'église de Linas possède aujourd'hui deux tableaux ex-voto représentant Marguerite Perier et Claude Baudran, une autre miraculée de la Saintc-Kpine. Cousin, avec l'intrépidité d'affirmation sans preuve qui le caractérise, attribuait naturellement à Philippe de Champaigne le portrait de Marguerite, qu'il n\ivail d'ailleurs pas vu. >i. Hallays a reproduit «es deux ex-voto dans son charmant Pèlerinage de Port-Royal (Perrin, lîJOD), et il y a finement discuté la ijuestion d'authenticité.
■26-2 HLAlSi: PASCAL.
la sainte maison persécutée et dans la famille même de celui qui avait pris sa défense, Dieu ne marquait-il pas sa volonté expresse de ne pas abandonner ses vrais serviteurs et de leur manifester son approbation ?
Ce fut à cette occasion que la sœur de Sainte- Euphémie se souvint une dernière fois qu'elle avait jadis été poète. Elle composa sur le miracle de la Sainte-Epine une longue pièce de vers que Sainte-Beuve juge « parfaitement détestables », tandis que Victor Cousin déclarait que « plusieurs de ces stances, et particulièrement la première, ne dépareraient par V Imitai ion de Corneille «. Sainte- Beuve exagère : la pièce est trop longue, et elle contient des vers médiocres, mais elle en renferme d'autres qui ont réellement une allure cornélienne. Ainsi, par exemple, cet éloge de la ville de Clermont-Ferrand sous Henri IV :
Cette heureuse cité fit voir daus le hasard Qu'elle rendait justice à Dieu comme à César, En conservant sa foi sans devenir rebelle.
Et voici la strophe signalée par Cousin :
Invisible soutien de l'esprit languissant, Secret consolateur de Tàme qui t'honore. Espoir de l'affligé, juge de l'innocent, Dieu caché sous ce voile où l'Église fadore, Jésus, de ton autel jette les yeux sur moi ; Fais-en sortir ce feu qui change tout en toi: Qu'il vienne heureusement s'allumer dans mon âme, Afin que cet esprit, qui forma l'univers, Monte, en rejaillissant de mon cœur dans mes vers, . Qu'il donne encore aux tiens une lancue de flamme!
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Nous n'avons pas sur les six dernières années (le la vie de la sœur de Sainte-Eupliémie tous les renseignements dont nous serions curieux. 11 est infiniment jirobaljle qu'elle dut réaliser à hien peu près le type de la « religieuse parfaite », telle qu'on le trouve décrit dans un petit livie dont elle semble avoir été l'auteur'. L'historien ûe^ Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses de Port-Roijal nous dit d'elle : « Elle parut dès le commencement un modèle parfait des vertus religieuses. Surtout, il n'y a jamais eu, au jugement de ses supérieurs, rien de plus édifiant que sa douceur, son humilité, sa soumission, son obéissance, sa modestie et son amour pour la pauvreté; tous ses talents étant tellement couverts de l'éclat de ses vertus qu'on avait peine à les apercevoir. Sa vie fut toujours si sainte, que ce fut un continuel sujet d'édification pour la communauté.... Elle aurait été certainement élevée aux plus grandes charges, si elle ne fut pas morte jeune. Mais, quoi
1. L" Image d'une religieuse parfaite et d'une imparfaite, avec les occupations intérieures pour toute la journée, 2" édition, Paris, Cliarles Savreux, 1660, in-16. — Dans l'excellente édition que M. A. Gazier vient de publier de VAbrégé de VHistoire de Port- Royal de Racine (Paris, Société fran(.'aise d'inipritnerie el de librairie, 1908; in-lG, p. 197), je lis ceci : « La Religieuse parfaite a été recueillie par la sœur Euphémie sous la mère Agnès, lors([ue celle-ci était maîtresse des novices. » {Diverses particularités concernant Port-Royal recueillies par mon père de ses conversations avec M. .Mcole.) Le témoignage de Louis Racine est formel, mais il est un peu énigmatique : car, dans ce livre, qu'est-ce (|ui est exactement de la mère Agnès, qu'est-ce (jui est de la sœur de Sainte-Euphémie ? C'est ce qu'il est bien difficile de démêler. Et voilà pourquoi je n'insiste pas sur ce petit volume.
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qu'il en soit, pendant le peu d'années qu'elle a passées dans le cloître, on doit dire qu'elle a rempli une longue course. » On peut conjecturer aussi sans témérité que, dans sa joie sans mélange de voir revenir son frère aux sévères « maximes du christianisme », il entrait, pour une certaine part, le désir et l'espoir de le voir mettre son génie au service d'une cause qui lui était chère entre toutes. « Je supplie Dieu, lui écrivait-elle au déhut de sa conversion, de continuer sur vous sa miséricorde en vous faisant profiter du talent quil vous donne. » Elle dut trouver sans doute que ce talent faisait merveille dans la polémique des Provinciales, et il est probable qu'elle applaudit avec une tendre admiration aux « petites lettres ». Peut-être enfln, — on le voudrait du moins, — applauditelle plus encore au dessein des Pensées. Même séparée de lui, elle sentait son affection pour lui s'approfondir, et s'accroître, et se purifier encore. C'était un peu son œuvre, à elle, ce frère tant aimé et tant admiré : par ses prières, par son exemple, par ses conseils spirituels, n'était-elle pas la secrète inspiratrice de sa vie nouvelle? et ne lui avait-elle pas bien rendu ce que jadis il lui avait prêté? Elle lui écrivait sous la date du 16 novembre 1660 ^ :
Bonjour et bon an, mon très cher frère : vous ne doutez pas que je ne vous l'aie souhaité de bon cœur dès le commencement, quoique je n'aie pu vous le dire qu'à la fin. Je m'assure que vous vous étonnez d'être prévenu; mais il
i. Je me demande si cette lettre est bien exactement datée.
JACQUELINE PASCAL. 26o
était raisonnable [cette expression revient souvent sous sa plumej que le vœu finît par où il avait commencé, et que je vous assurasse que cette année, que j ni donnée à Dieu de bon cœur, ne vous a rien ôté de tout ce que loiis pouviez attendre de moi devant lui. Mon Dieu ! quand je pense combien cette séparation, qu'il semblait que la nature devait appréhender, s'est passée doucement, et combien cette année a été tôt passée, je ne puis m'empécher de désirer Téternité: car en vérité, le temps est peu de chose....
Elle n'avait plus Lien longtemps à désirer l'éternité. Elle avait été trop mêlée à toute la vie de Port-Royal pour ne pas prendre sa part très intime des luttes que dut soutenir la pieuse maison et des persécutions qu'elle eut à souffrir. En 1661, les religieuses reçurent l'ordre de renvoyer à leurs familles respectives toutes leurs pensionnaires, puis toutes les novices et postulantes; un des grands vicaires de l'archevêché de Paris vint même au monastère pour les interroger sur leur foi. Nous avons, rédigé par elle-même, l'interrogatoire de la sœur de Sainte-Euphémie : ses réponses sont |>leines d'à-propos, de franchise et de noble fermeté. Elle parle « comme devant Dieu ». Voici, par exemple, l'une de ses reparties : « D'où vient, lui demande-t-on, qu'il y en a tant qui se perdent éternellement? »
Je vous avoue, monsieur, — répond-elle, — que cela me met souvent en peine, et que d'ordinaire, quand je suis à la prière, et particulièrement devant un crucifix, cela me vient à l'esprit, et je dis à Xotre-Seigneur en moi-même : Mon Dieu! comment se peut-il faire, après tout ce que vous avez fait pour nous, que tant de personnes périssent misérablement? Mais quand ces pensées me viennent, je les
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rejette, parce que je ne crois pas que je doive sonder les secrets de Dieu; «'est pourquoi jf me contente de prier pour les pécheurs.
Ce n'était là que le commencement de l'orage. En février 1661. l'Assemi^lée du clergé, sous la pression royale, avait rédigé un formulaire, que tous les ecclésiastiques devaient signer, pour condamner en droit et en fait les cinq propositions '. D'accord avec « Messieurs de Port-Royal », qu'ils favorisaient secrètement, les vicaires généraux avaient composé un trop habile mandement, — Pascal passait pour lavoir écrit, — qui avait pour objet de rassurer les consciences inquiètes, et d'obtenir la signature du formulaire, tout en réservant les croyances intimes-. Parvenu à Port- Royal des Champs, le mandement parut aux religieuses « obscur et embarrassé ». Plus que toute autre, la sœur de Sainte-Euphémie éprouva de la répugnance à signer le formulaire. Elle avait encore dans l'oreille les héroïques exhortations, les « paroles de feu » de la mère Angélique qui, tout infirme et mourante qu'elle fut. était, au premier bruit de la persécution, rentrée à Paris pour sou-
1. Voir, pour tous ces événements, les précieux Mémoires de Godefroi Herinant sur l'histoire ecclésiastique du XVIP siècle, i»ubliés par M. A. Gazier, t. IV et V. Paris, Pion. 1908.
2. Sur cette question de la signature du formulaire, la première attitude de Pascal était celle qu'eut plus tard Bossuet, dans sa Le tire aux religieuses de Port-Royal guillet 1665). Voir cette Lettre au tome I de la très belle et sans doute définitive édition de la Correspondance de Bossuet, (ju'ont commencée récemment M.M. Levesque et Urbain dans la Collection des Grands Écrivains de la France (Hachette, 1909, p. 84 et suiv.).
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tenir le courage de ses filles : « Quoi! disait la vieille religieuse, je crois que Ton pleure ici? Allez! mes enfants, qu'est-ce que cela?N'avez-vous jtoint de foi? et de quoi vous étonnez-vous? Quoi! les hommes se remuent; eh hienî ce sont des mouches qui volent et qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque chose! Croyez-moi, ne craignons que lui, et tout ira bien. » Voyant que les habiles du parti faisaient })eu de cas de leurs scrupules, Jacqueline voulut libérer son àme. Le 22 juin 1661, « après avoir communié dans une grande amertume de cœur », « tandis qu elle faisait son action de grâces, ou plutôt qu'elle gémissait devant Dieu, il lui vint une forte pensée d'écrire toutes ses ]>ensées, sur ce sujet, ou plutôt les principales », et, s'adressant à la sœur Angélique de Saint-Jean, la fille d'Arnauld d^Andilly, sous-prieure à Port-Hoyal de Paris, elle écrivit une très belle lettre, la plus éloquente, la plus àprement passionnée, la plus cornélienne de toutes celles qui nous ont été conservées de l'admirable fille. Le lendemain, elle l'envoya à Arnauld, avec un billet où elle trouvait le moyen d'approuver avec une « joie incroyable » la conduite de son frère et la solution qu'il avait imaginée, et en même temps où elle revendiquait pour elle-même le droit et le devoir de faire plus : « Il me semble, mon père, <jue ce qui est assez pour les uns, serait un horrible défaut aux autres. A la bonne heure que les choses soient de cette sorte, pourvu f[ue l'on [)ermette à ceux f/ui en auront le courafje iTaller plus aranl. et
que l'on ne prétende pas que nous nous sauverons en voilant la vérité. » Et elle ajoutait, comme si elle sentait la fragilité de son être intime : « No croyez pas, je vous en supplie, quelque forte (jne je paraisse, que la nature n appréhende beaucoup toutes les suites ; mais j'espère que la grâce me soutiendra, et il est vrai qu'il me semble quasi que je la sens. »
Et elle disail à la sœur Angélique de Saint-Jean :
// 711J a que la cérilé qui délivre vérilablcment, et il est sans doute qu'elle ne délivre que ceux qui la mettent elle-même on liberté en la confessant avec tant de fidélité qu'ils méritent d'être confessés eux-mêmes et reconnus pour de vrais enfants de Dieu.
Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce jusqu'au fond du cœur * de voir que les seules personnes à qui Dieu a confié sa vérité lui soient si infidèles, si je l'ose dire, que de n'avoir pas le courage de s'exposer à souffrir^ quand ce devrait être la mort même, pourla confesser hautement.
Je sais le respect qui est dû aux puissances de l'Église: je mourrais d'aussi bon cœur pour le conserver inviolable, comme je suis prête à mourir avec laide de Dieu pour la confession de ma foi dans les affaires présentes.
Ce n'étaient point là, — elle allait le faire voir, — de vaines paroles. Et du i^este, de l'accent de Polyeucte marchant au supplice :
Que craignons-nous? Le bannissement et la dispersion pour les religieuses, la saisie du temporel, la prison et la