Cf. Polyeucte
Madame, quel dessein vous fair me demander? Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?
.IA(;nL'KI>I.NK PASCAL. 047
Sini:ulièrc letlrc, et qui dut tout à la lois froisser, irriter, et louclier [irolondénient Pascal. Comme on sent, sous la volontaire retenue «lu langage, bouillonner une fière et impatiente et pourtant charmante personnalité! A cliaque instant, elle fait éclater «le sa vivacité impérieuse ou câline la rigidité des cadres que la politesse monacale lui impose. Le moi a été réprimé, il n'a pas été effacé ou éteint. Ces Pascal sont tous les mêmes : ils ont beau proclamer le moi « haïssable » : ils ne parviendront jamais à le supprimer entièrement.
Nous savons par une autre lettre de Jacqueline à Mme Perier l'effet que produisit cette lettre sur Biaise : « il vint le lendemain fort outré avec un grand mal de tète que cela lui causait, et néanmoins fort adouci »; il avait, peu auparavant, demandé à sa sœur d'attendre deux ans encore : il ne demandait plus maintenant que d'attendre jusqu'à la Toussaint; la voyant à la fois « ferme » et « complaisante », « il s'adoucit enti<^'rement et eut pitié de la peine que cela lui faisait ». Mais il fallut encore l'intervention chaleureuse et adroite de M. d'Andilly, pour le faire céder tout à fait : encore aurait-il souhaité tout d'abord un délai « considérable » ; mais il finit par accepter la date proposée. Ce frère qui aimait sa sœur « d'une tendresse toute ]>articulière » ne j)0uvait se résoudre à l'abandonner à Dieu.
Il allait faire plus encore. Jacqueline partie à Port-Royal. Pascal, un peu désemparé sans doute, secrètement irrité peut-être et déçu, repris par sa
248 RLAISE PASCAL.
gloire naissante et par je ne sais quel désir instinctif de s'épanouir plus largement à la vie, Pascal « se remit dans le monde » avec l'ardeur fiévreuse qu'il portait en toutes choses. 11 semble avoir mené assez izrand train, et plus peut-être que son état de fortune ne le lui permettait. M. Strowski a finement relevé ce mot des Pensées, qui a tout l'air dun aveu personnel : « Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien.... » Ce fut alors que Jacqueline, sur le point de faire profession, lui écrivit, ainsi qu'à Mme Perier, « pour mettre la dernière main à ses affaires )^ et pour les avertir qu'elle désirait disposer de son bien en faveur de Port-Royal. Cette lettre fut lorigine d'un véritable drame de famille et de cloître, fhtnt la sœur de Sainto-b]uphémie nous a laissé une admirable lîehition que connaissent bien tous les lecteurs du Port~Ro]jal. Sainte-Beuve Fa si ingénieusement extraite, citée et commentée qu'on ne peut, après lui, que passer rapidement, en indiquant les faits et les traits essentiels. A la grande surprise de Jacqueline, son frère et sa sœur' se montrèrent fort « choqués » et lui répondirent « chacun à part, mais de même style »,
1. Biaise est alors en Auvergne, auprès de Mme Perier. Est-ce que je me trompe? Et vais-je commettre, par hasard, un jugement téméraire? Mais il me semble que Gilberte dut être pour beaucoup dans l'opposition faite à Jacqueline. « C'est la Marthe delà famille ». a très joliment dit M. Strowski. Dans une autre circonstance (édition Brunschvicg, t. I, p. 27), on T^ntrevoit plus intéressée que son mari. Et peut-être Biaise, laissé à sa seule inspiration, eùt-il été plus conciliant. Une fois arrivé à Paris, on le voit céder assez vite.
.ia(;ql'i:llm: pascal. 24'.t
faisant mille difficultés, et parlant même «le « (léslnM-itement » à leur préjudice. « Je sais bien, <|u'// lu rif/urur leurs: liaisons étaient véritables, mais nous n'avions pas accoutumé d'en user ensemhU* '. » Et elle ajoute, et on peut l'en croire sur parole : « Aussi la douleur que j'en ressentis fut si violente, que je ne puis assez m'étonner de n'y avoir pas succombé. »
Car elle se voyait dans la nécessité « ou de dilîérer sa profession de quatre ans,... ou de receroir la confusion d'être reçue gratuitement et d'avoir le déplaisir de faire cette injustice à la maison ». Dernier vestige peut-être damour-propre mondain, et je suis tenté de dire « bourgeois » dans cette àme si |»rofondément chrétienne : la fille du président Pascal ne pouvait se résoudre à être reçue gratuitement, comme une simple fille du peuple. En vain la mère Agnès et M. Singlin, tous deux admirables de ferme bon sens, de fine bonté et de vrai désintéressement, intervinrent-ils pour la raisonner et la calmer : uli moment apaisée et « endormie », sa confusion reprenait le dessus, « cette confusion qui, dit-elle, était tout à fait insupportable à son orgueil ». Elle « supplia instam-
1. M. Brunschvii ;i- (|ui suit, pour le texte de la Relation, un manuscrit communii|U(' par M, Gazier et intitulé : Diverses lettres (h: piété de i^uelijucs rcli(jicuses de Port-Royal et autres personnes, iltjnne en notes d'intéressantes variantes tirées d'un autre manuscrit; mais il ne donne pas cette ptirase que j'emprunte à la « vulgate », publiée par Cousin et Fau;;rère. et (jui est i)Ouriant fort importante : car elle justilie, ou du moins elle excuse dans une certaine mesure Pascal et .Mme Perier. Le vrai texte critique de la Relation aurait mérité d'rtre méthodifiuement établi.
■2o0 HLAISK PASCAL.
ment qu'on la reçût en qualité de sœur converse » M. Siniîlin s'y opposa pour des raisons d'une bien subtile et juste délicatesse ', et il fut convenu que, conformément aux conseils de la mère Anirélique, Jacqueline écrirait à ses parents qu'elle « leur laissait le tout... non plus que s'il ne lui appartenait point ». La lettre écrite, sœur de Sainte- Euphémie se sentait encore toute triste. La mère Angélique qui, déjà, la veille, avait essayé de la réconforter, « ayant remarqué pendant la prière une tristesse extraordinaire sur son visage, sortit du chœur avant le commencement de la messe », et la fit appeler « pour donner quelque soulagement à sa douleur ».
Mais parce que cet espace était trop bref pour sa charité, aussitôt après la messe, elle me fit signe de la suivre, et, me faisant mettre auprès d'elle, elle me tint une heure entière la tête appuyée sur son sein, en ni embrassant avec la tendresse d'une vraie mère. Hélas! je puis dire avec vérité qu'elle n'oublia rien de tout ce qui était en son pouvoir pour enchanter mon déplaisir.
Il faut relire ici dans le texte même tout le récit de cette scène, où la mère Angélique apparaît si grande, si hautement désintéressée, et en même temps si tendre, si délicatement persuasive, si clairvoyante aussi et si ferme dans son rôle de mère et de consolatrice. Quelle merveilleuse
1. Dans toute cette affaire, l'attitude de M. Singlin est aussi admirable que celle de la mère Angélique, et justifie pleinement ce qu'a dit de lui Racine dans son Abrégé de Chistuirc de Port- Royal (édition Gazier. p. 88-89). quand il loue « son bon sens, joint à une piété et à une charité extraordinaire ».
.lACnrKFJNK PASCAL. 251
conductrice d'àmes était cette femme, et comme raiitorité que lui conférait sa règle était bien placée entre ses mains! Enjouement, gravité, douceur, indulgence, elle sait prendre tous les tons qui peuvent toucher, convaincre et courber les volontés rebelles. Et comme elle sait bien lire jusqu'au fond des âmes, celle qui parle ainsi à Jacqueline!
Mais cela vous doit faire voir qu'il vous reste encore bien de i amour-propre, si, quoi que vous pensiez, ce n'est proprement ni la maison, ni la justice que vous considérez le plus en «ela, mais vous-même et la peine que vous avez de ce que les choses ne vont pas comme vous les demandez. S'il était venu des voleurs cette nuit, qui eussent emporté notre argent, en pleureriez-vous et vous en affligeriez-vous comme rous faites à présent? Il est sans doute que non...
Jacqueline alors proposant de remettre sa profession de quatre ans, pour dégager son bien, et « faire justice à la maison », la mère Angélique s'y refuse formellement; elle l'empêche même d'en « menacer » ses parents, « pour voir l'effet que cela fera », — toujours l'amour-propre qui reparaît, et un moi dominateur qui veut avoir le dernier mot : «Non, dit-elle, ma fille, gardez-vousen l)ien, vous détruiriez tout ce que vous voulez faire par votre démission.... N'en parlez donc plus, et n'y pensez plus. » Et, « sans vouloir plus de réplique », la vieille abbesse congédie la trop raisonneuse novice.
A quelques jours de là, Pascal vint à Port-Royal voir sa sœur; et la trouvant toute triste, quelque
252 BLAisr: pascal.
efTort qu'elle fît pour cacher ses sentiments, il en comprit l'oriprine, et allaitcommencer à se plaindre quand, ayant été mis an courant des dispositions du monastère, un brusque revirement se fit en lui : « il fut touché de confusion et, de son propre mouvement, il se résolut de mettre ordre à celte affaire, s'offrant de prendre sur lui toutes les charges et les risques du bien, et de faire en son nom, pour la maison, ce qu'il jugeait bien qu'on ne pouvait omettre sans injustice ». Pascal ici se relève : l'honnête homme en lui fait honte au chrétien des misères et des chicanes auxquelles celui-ci s'était un moment arrêté, et en quelques séances et entrevues où Jacqueline laisse encore percer « cette malheureuse nature que tous les soins de nos mères, dit-elle, n'avaient encore pu entièrement mortifier » , maison, jusqu'au bout, la mère Angélique reste à la hauteur de son rùle. les arrangements furent terminés à la commune satisfaction. Pascal « protestait souvent qu'il ('tait bien fâché de n'être pas en état de faire plus » ; la mère Angélique affirmait de son côté « qu'il donnait largement cà proportion de son bien, surtout si on le comparait presque à tous les autres »; et la sœur de Sainte-Euphémie, enfin rassérénée, après avoir failli mourir de la déception morale que lui avait infligée son frère, put faire profession, le o juin IGoo, dans les sentiments « de joie, de repos d'esprit et de tranquillité » qu'elle jugeait indispensables au don qu'elle allait consommer d'elle-même.
Peu de semaines après, Mme Perier étant très
JACQUKLlNi: PASCAL. 25:i
gravement malade, et sur le point, croyait-on, de mourir en couches, Jacqueline écrivit à son beaufrère une lettre qui nous peint au vif Tétat d'esprit et d'àme qui va être le sien désormais. Lettre un peu dure pour notre goût moderne, et où perce un peu trop l'orgueil monacal de sa chasteté, touchante [Mjurtant par la naïveté, par Fluimaine tendresse (jui, malgré tout, s'y mêle, et atténue làpre intransigeance de ce jansénisme. Car est-il bien chrétien de dire que « tous nos efforts et tous nos souhaits seront inutiles contre le décret de Dieu »? Et un saint François de Sales eût-il signé cette [)hrase : « Etouffons donc autant qu'il nous sera possible tous les sentimens de la nature »"? Et ceci encore :
Car, encore que voire union soit toute légitime et toute sainte, néanmoins il y a quelque chose de plus parfait: et possible Dieu, connaissant par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été disposé à écouler l'inspiration qu'il vous aurait pu donner d'aspirer à un état si pur et de vous résoudre à précenir par un divorce saint et tout volontaire cette dure séparation qui est inévitable tôt ou tard, il veut vous témoigner que tous les prétendus obstacles que iamour-propre suggère en ces occasions sont levés en un moment quand il lui plaît, et que, lorsqu'il le veut, il fait laire par nécessité ce qu'on n'a pu faire volontairement. refit une pensée que m'a donnée le bonheur de nui condition, lui me semblera imparfaite, tant que ceux que j'aime comme mon fière ^ et vous deux ne le connaîtront pas assez et n'y participeront point...
Et cependant, elle dit très vrai, (juand elle ajoute : « Dieu sait que j'aime plus ma sœur, sans