I. C'est le mouvenieiit miMiic de Polyciicte
Où \o con<Uiisoz-vous? — A la mort : — A la gloire:
■210 liLAISK PASCAL.
Cl je prie Dieu de nous faire mourir tous aujourJ'liui plulùt que de souffrir qu'une telle abomination s'introduise dans rÉglise.... En vérité, ma chère sœur, j'ai bien de la peine à croire que cette sagesse vienne du Père des lumières, mais plutôt Je crois que c'est une révélation de la chair et, du sang Pardonnez-moi, je vous en supplie, ma chère sœur, je parle dans Vexccs d'une douleur à quoi je sens quil faudra bien que je i^uccombe, si je n'ai la consolation de voir au moins quelques personnes se rendre volontairement victimes de la vérité et protester par une vraie fermeté ou par une luite de bonne grâce contre tout ce que les autres feront, et conserver la vérité en leur personne. Car, je vous le demande, ma très chère SŒ'ur, au nom de Dieu, dites-moi quelle difîérence vous trouvez entre ces déguisements et donner de l'encens à une idole sous prétexte d'une croix qu'on a dans sa manche?
C'était retourner contre son propre frère Tironie même des Provinciales, Et elle poursuivait avec une fougue d'éloquence que Pascal n'a pas dépassée :
Je sais bien que ce n'est pas à des filles à défendre la vérité, quoique l'on peut dire, par une triste rencontre, que, puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d'évêques; mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité et à souffrir plutôt toutes choses que de l'abandonner.
Et elle concluait, douloureusement :
Du reste, arrive ce qui pourra, la pauvreté, la dispeision, la prison, la mort, tout cela me semble rien en comparaison de l'angoisse où je passerais le reste de ma vie, si j'avais été assez malheureuse pour faire alliance avec la mort en une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux de fidélité que nos lèvres ont prononcés.
Elle signa pourtant, la sœur de Sainte-Euphé-
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mie, car il fallut bien se soumettre aux avis autorisés (les directeurs de Port-Royal; mais elle signa, la mort dans Tàme, disant qu' « elle serait la première victime du formulaire ». Ses sombres pressentiments ne l'avaient pas trompée. La douleur d'avoir agi contre ce qu'elle croyait être la voix de sa conscience fut pour la sainte iille le coup de grâce. Elle s'alita et, deux mois après la mère Angélique, elle mourait à Port-Royal des Champs, le 4 octobre 1601, à l'âge de trente-six ans.
Quand PavScal apprit la nouvelle de la mort de sa sœur, quoique ce fût « assurément, nous dit Mme Perier, la personne qu'il aimait le plus », il dit simplement : « Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir! » Dix mois après, il expirait à son tour. C'est ainsi que l'on meurt à Port-Royal. Aucun geste, aucun cri, aucune plainte; des larmes tout intérieures; mais le cœur se brise, et, par la fissure intime, la vie s'écoule avec les pleurs....
Sainte-Beuve, à propos de Jacqueline Pascal, a écrit de belles et pénétrantes pages sur les sœurs des grands hommes qui, « quand elles sont égales, sont plutôt supérieures à leur frère illustre. Elles se retrouvent meilleures. Ce sont comme des exemplaires de famille, des doubles du même cœur, qui se sont conservés sans aucune tache au sein du foyer, ou dans l'intérieur du sanctuaire ». Comme le critique a ici délicatement raison! Dans « l'ordre » de l'intelligence et du génie littéraire.
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la sœur (le Sainte-Euphémie est assurément moins aranile que son frère; dans « Tordre » du cœur, de la moralité, et de la sainteté, ne lui est-elle pas supérieure? Chez elle, rien de ces com[»romissions, de ces défaillances, de celte poussière d'humanité dont Pascal lui-même a subi l'atteinte. Sa vie nous présente la simplicité d'ordonnance et l'unité d'une belle tragédie classique. Eprise d' « honnêteté » tout d'abord, elle traverse, sans s'y attarder, le bel esprit et la frivolité des distractions mondaines; ni son esprit, ni son cœur ne s'en laissent corrompre; elle est comme indifférente aux séduc tions du milieu qui l'acclame, et comme dans l'attenté d'un idéal supérieur. Quand cet autre idéal lui est révélé par son frère, elle l'embrasse avec une ferveur et, pour ainsi parler, avec une plénitude d'àme dont rien d'humain ne saurait désormais la distraire ou la divertir. Ce n'est pas, comme chez Biaise, son intelligence seule, c'est son être tout entier qui est engagé dans cette première et, pour elle, définitive conversion. Sa voie découverte, elle la suit avec une àpreté d'énergie, une rigueur de logique, un besoin d'aller jusqu'au bout de son sacrifice, bref, une virilité d'héroïsme dont il n'y a pas beaucoup d'exemples. Jacqueline Pascal est un admirable type de ces fortes générations de la première moitié du xvu^ siècle, dont nous retrouvons l'image, à peine idéalisée, dans le théâtre de Corneille. Le vieux poète n'a guère eu qu'à copier ce qu'il voyait autour de lui pour faire de ses drames une vivante école de 2rrandeur d'àme.
SŒLR DE SALXTE-EUFHÉMIE JACQIELINE PASuAL. Peinture ancienne. .Musée de Port-Roval.
JACnlKLlNK l'ASCAI.. 273
La petite poétesse dont à Rouen il avait salué la réputation naissante est digne de figurer parmi ses plus nobles héroïnes. Jac([ueline Pascal, c'est Pauline après la grâce.
A PorMîoyal des Champs, dans le petit oratoire qu'on a élevé sur les ruines de l'église détruite, on nous a conservé un médiocre portrait de la sœur de Sainte-Euphémie. 3loins émouvant que celui que nous possédons de sa sœur (iilherte, à l'hôpital de Clermont, il a bien pourtant son austère et parlante beauté. Jacqueline est revêtue du sévère et imposant costume des Bernardines de l'ordre de Cîteaux : grande robe de laine blanche aux plis raides et lourds; par devant, une croix rouge se détachant sur la blancheur du scapulaire; la guimpe blanche, le voile noir enserrent et encadrent le long et fin ovale du visage. La jeune sous-prieure est assise : la main droite, appuyée au bras du fauteuil, touche, d'un geste familier, le blanc rosaire; la main gauche tient un livre d'heures. Moins anguleuse, moins heurtée, la phvsionomie rappelle en plus doux celle de son frère. Le pli de la lèvre est bien spirituel, et l'on sent que le léger sourire qui éclaire cette noble figure serait aisément ironique. Moins vifs et moins perçants que ceux de Biaise, les beaux grands yeux profonds regardent droit devant eux avec calrae, avec confiance, avec courage. Pourtant, il y a dans l'expression de ces traits quel([ue chose de subtilement douloureux qui in(|uiète et provoque à la rêverie.... A quoi songe la sœur de Sainte-
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Euphémie? et quelles sont ses raisons d'être triste? L'idée de la mort et du jugement hantet-elle son esprit? Pense-t-elle aux malheurs qui fondent sur la sainte maison, et aux conséquences de la sig-nature du formulaire? Ou bien plutôt, sa mélancolie n'aurait-elle [)as pour cause le souvenir de ce frère tant aimé qui s'attarde aux vanités du monde et pour le salut duquel elle donnerait si joyeusement sa vie?... On ne sait; ou, du moins, on ne sait qu'une chose : c'est que ceux-là sont dignes d'admiration et d'envie qui savent mourir pour leur croyance, et que, dans cette existence si courte, et pourtant si bien remplie de Jacqueline Pascal, l'idéalisme français a trouvé l'une de ses plus hautes et plus mémorables expressions.
13 avril 1909.