‹ Blaise PascalChapitre 50 sur 54 · LKVOLUTION RELIGIEUSE DE PASCAL · texte numérisé non relu

LKVOLUTION RELIGIEUSE DE PASCAL

C'est qu'à vrai dire, quand il écrivait ces lignes, Pascal avait trouvé le plus sur moyen d' « utiliser » pour sa foi, sans inquiéter sa conscience, les dons prestigieux qu'il sentait en lui. Ecrire une Apolos^ie du christianisme qui ramasserait ce que Ion a écrit de plus décisif et de plus fort « contre les athées » et les divers hérétiques; qui, aux arguments déjà connus, ajouterait des preuves nouvelles dont l'apologiste aurait « fait l'essai sur son propre C(pur » ; donner à cette démonstration un tour si original et si vivant que les « honnêtes gens » pussent la lire non seulement sans ennui, mais avec passion; faire de cette œuvre de logique et de haute raison une œuvre de piété et une œuvre d'art; unir et fondre ensemble toutes les ressources de la plus pressante dialectique, de l'imagination la plus riche, de la plus chaude éloquence et de la plus ardente charité; prendre et mêler tous les tons, l'ironie, l'émotion, la pitié, la colère, la poésie, la tendresse ou la prière; être tour à tour savant ou philosophe, orateur ou moraliste , historien ou exégète , sociologue ou controversiste; essayer en un mot de satisfaire à toutes les curiosités, à toutes les objections, à tous les désirs, parler à toutes les facultés et « remplir tous les besoins » de l'incrédule dont il s'agit d'emporter l'adhésion : voilà l'œuvre, peut-

justt'nieut « le sacrilice le plus extraordinaire (ju'ait enregistré Hiistoire de la littérature ». Et le parallélisme se poursuit jusqu'au bout : Esther et Athalie sont, dans IVeuvre de Racine, ce que sont les Pensée.<i dans l'œuvre de Pascal : une utilisation de leur génie au bénéfice de leur crovance.

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être de bonne heure entrevue, à laquelle désormais Pascal va vouer tout ce qui lui reste de santé, do génie et d'ardeur. Il n'en était pas de plus digne de lui, ni qui fît plus d'honneur à la générosité et à la profondeur de son christianisme.

C'est dans lefe ruines grandioses de cette œuvre inachevée qu'il faut chercher le dernier état de la pensée religieuse de Parcal. Il n'est point malaisé à découvrir. Dans cette Apolor/ie destinée à provoquer des conversions, Pascal, nous en avons l'assurance, aurait esquissé l'apologie, — et la philosophie, — de sa conversion personnelle. S'il y a une idée qui revient sans cesse dans les Pensées, et dont ces fragments mutilés nous crient, si je puis dire, la vérité profonde, c'est que la religion n'est pas affaire d'intelligence, mais de cœur^ Non, assurément, que l'intelligence n'ait ici ses droits, que Pascal, — l'admirable morceau du « roseau pensant » en est la preuve, — n'a jamais songé à diminuer ou à nier, mais qui, réduits à eux-mêmes , sont bien peu de chose. L'intelligence peut tout au plus poser les questions; elle ne les résout pas; elle fixe les conditions et les termes du « pari )^ : elle ne parie pas ellemême; ce sunt des facultés à la fois plus modestes et plus profondes, qui interviennent pour engager l'avenir et transformer la pensée abstraite en

1. Rappelons que. dans la langue de Pascal, le mot cœur a un sens un peu particulier, — « le cœur, dit-il, sent qu'il y a trois dimensions ». — et qui répondrait assez bien à ce que. de nos jours, nous appellerions : intuition vécue.

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action et envie.... Si la volonté et la sensibilité ne jetaient pas leur propre poi<ls dans la balance, le pari, rinévitable j)ari n'aurait jamais lieu, et la vie s'écoulerait tout entière clans une indécision perpétuelle. Ajoutons fjue l'intelligence est une faculté trop aristocratique, pour qu'on puisse, en aussi grave matière, lui concéder le droit des décisions essentielles. Si la religion devenait l'apanage des seuls privilégiés de lintelligence, elle ne serait plus la religion, la chose de chacun et la chose de tous, (t Une religion purement intellectuelle, a dit bien profondément Pascal , serait plus proportionnée aux habiles; mais elle ne servirait [)as au peuple. » Ce mot pourrait être l'épigraphe de Y Apologie : je n'en sais pas qui en exprime plus fortement les tendances, et qui en résume mieux lesprit.

Cette Apologie, à laquelle il avait déjà tant réfléchi et dont il tenait, semble-t-il, toutes les idées maîtresses, Pascal a eu le regret de la laisser inachevée. Ne nous laissons pas trop aisément consoler par le mot souvent cité de Sainte-Beuve : « Pascal, admirable écrivain quand il achève, est encore plus grand quand il est interrompu. » Je ne puis à cet égard partager l'opinion commune. Certes, les Pensées, telles qu'elles nous sont parvenues, sont un beau livre, le plus beau peut-être de la langue française, et, en tout cas, le plus profond et le plus humain; mais ce ne sont, au total, que les matériaux d'un livre. Et ce livre, si l'auteur des Provinciales avait eu « les dix années de santé » qu'il réclamait pour l'écrire, je ne

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puis croire qu'il eût été inférieur à ce qu'il est présentement ^ Pascal était de ceux qui savent réaliser leur dessein, si complexe et si élevé qu'il fut. Il le sentait bien; et d'être condamné à l'impuissance, de voir cette œuvre qu'il aurait voulue et qu'il pouvait faire si forte et si persuasive, lui tomber littéralement des mains, ce dut être, n'en doutons pas, pour cette àme ardente d'apôtre, une infinie douleur et comme un dernier sacrifice. Il semble l'avoir consommé sans murmure.

Ce ne fut pas le seul que, dans les dernières années de sa vie, il ait du accepter et accomplir. Elles sont admirables, ces dernières années de Pascal, et je voudrais pouvoir ici, pour en donner l'impression directe et vivante, reproduire les pages émouvantes de Mme Périer. Le mot de sainteté qn on a prononcé pour en caractériser l'héroïsme continu ne me paraît pas trop fort, et c'est bien, en efîet, le s^ul qui convienne ici. L'enfant sublime, le sréomètre a"énial, l'auteur du Traité du vide, le pamphlétaire des Provinciales, est devenu un ascète et un saint. Je sais les justes réserves que pourraient appeler certains traits de cet ascétisme; mais ces réserves, je ne me sens pas le courage de les formuler, les excès de cette vertu n'étant pas de ceux qui risquent d'être trop imités.

i. Tout ce que l'on pourrait accorder à Sainte-Beuve, c'est qut. si Pascal avait achevé son livre, il en eût probablement efTacé le caractère très personnel et, parfois, presque lyrique: qu'il en eût fait aussi disparaître le « clair obscur « que nous y admirons; et que peut-être enfin l'œuvre aurait-elle pour nous aujourd'hui quelque chose d'un peu moins suggestif. Et encore, qui sait?....

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Sa patience à supporter les plus atroces douleurs, sa parfaite égalité cràine, ses mortilîcations continuelles, ses multiples pratiques de la plus ardente piété , son inépuisable charité sont chose digne des saints de la légende. C'est merveille de voir ce rare génie, cette âme emportée, dominatrice et violente acquérir peu à peu l'humilité, la soumission, la « simplicité » d'un enfant. Il est probable qu'il n'y parvint pas du premier coup. « L'extrême vivacité de son esprit, nous dit Mme Perier, le rendait si impatient qu'on avait peine à le satisfaire; mais, quand on l'avertissait, ou qu'il s'apercevait qu'il avait fâché quelqu'un dans ses impatiences, il réparait incontinent cela par des traitements si doux et par tant de bienfaits, que jamais il n'a perdu l'amitié de personne par là. » Et encore : « Une des choses sur lesquelles il s'examinait le plus, c'était cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses semblables. » Et l'on sait l'histoire de la ceinture de fer pleine de pointes qu'il « mettait à nu sur sa chair », « se donnant des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, et se faire ainsi souvenir lui-même de son devoir ». Le « moi haïssable » était lent à mourir en lui; mais qu'il soit parvenu à le « supprimer », à l'abolir; (ju'il ait |)u dire, penser et vivre ceci : « Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir; car je ne suis la fin

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(le personne et nai pas de (juoi les satisfaire », — voilà le vrai miracle de cette pensée et de cette vie. Un savant de génie abdiquant peu à peu sa personnalité et son génie pour devenir un saint, c'est toute 1 histoire morale de l*ascal. Il écrivait encore :

J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Chrisl Ta aimée. J'aime les biens parce quils donnent le moyen d'en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde, je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, oîi Ton ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J'essaie d'être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes; et j'ai une tendresse de cœur pour ceux à qui Dieu m'a uni plus étroitement; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui les doit juger, et à qui je les ai toutes consacrées.

Voilà quels sont mes sentiments, et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d'wî homme plein de faiblesses, de misères, de concupiscences, d'orgueil et d'ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n'ayant de moi que la inisère et l'erreur.

L'évolution religieuse de Pascal est tout entière contenue dans ces quelques lignes ; et cette profession de foi est le plus éloquent commentaire de ce mot de la Prière pour le bon usage des maladies : « Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente. »

On se rappelle l'admirable et profonde page de Pascal sur les trois ordres de réalités et de grandeurs : « Il V a trois ordres de choses : la chair,

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l'esprit, la volonté.... La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.... Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé. De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel. » 11 semble que Pascal ait illustré et vérifié par son propre exemple la justesse de cette théorie générale. Son évolution religieuse, c'est l'histoire des étapes par lesquelles il s'est successivement élevé d'un ordre de réalité à l'autre. Enfant et jeune homme, il a débuté, comme il était naturel, par la religion toute matérielle, et machinale, et charnelle de l'habitude. Puis, sa réflexion s'est éveillée sur cet ordre de questions et, « converti » une première fois, il s'est élevé à une conception plus haute, à la religion de Yesprit. Mais cette conversion était, par sa nature même, bien superficielle; elle laissait en dehors de ses prises toute une partie de l'àme passionnée et profonde de Pascal. Après une longue crise d'incertitude, de langueur et de sécheresse, une seconde conversion le fait entrer dans l'ordre suprême,

dans la religion de la charité. Cette fois, tous les degrés de l'échelle de Jacob sont gravis; les sommets lumineux sont atteints; le Dieu sensible au cœur a conquis cette àme tout entière et l'appelle à partager sa sainteté. — Pascal a parcouru dans toute son étendue la longue voie douloureuse et royale qui conduit Tâme religieuse à la poursuite de son transcendant idéal ; et les découvertes qu'il y a faites sont si bien les nôtres, les cris d'angoisse ou d'allégresse qu'il a poussés sur sa route ont un tel accent d'humanité générale, que le drame de sa vie intérieure nous apparaît comme le symbole ou la « figure » de tout ce qui cherche en gémissant.

1er février 1910.

TxVBLE DES iMATlÈRES

Sœur de Sainte-Euphéinie {Jacqueline Pascal). Pointure

ancienne, Musée de Port-Koval 272-273

Avant-propos

I. Une édition ciîitioue de» « Pensée.- ». — Le problème bibliographique des Pensées. — Progrès dont était encore SUSceptible In pnnstifiUinn dn tPYtp rlp Pnsr^l .

— En quoi la nouvelle édition les réalise 1

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