L EVOLITION RELIGIEUSE DE PASCAL
Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que lu donnes des larmes....
Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la lin. Mais c'est moi qui guéMs et rends le corps immortel.
Je te suis plus ami que tel et tel; car j'ai fait pour toi plus queux....
La voix est si douce, si tendrement persuasive qu'elle rend confiance et courage. Et voici qu'un dialogue sublime s'engage entre Pascal et son Dieu :
Si tu connaissais tes péclirs. tu perdrais cœur.
— Je le perdrai donc. Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance.
— Non, car moi par qui tu rapprends, t'en peux guérir, et ce que je te dis est un signe que Je te veux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connaîtras, et il te sera dit : (< Vois les péchés qui le sont remis. »
Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais.
— Seigneur, je vous donne tout!
— Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures, lit immundus pro hito.
Qu'à moi en soit la gloire, et non à toi. ver et terre....
La vision a disparu ; la voix divine cesse de se faire entendre. Retombant sur elle-même, Tàme pécheresse, l'àme pénitente connaît désormais sa misère, et l'unique, l'infaillible remède. Le Dieu qui « s'est uni » à Pascal « au fond de son àme » lui a révélé la voie à suivre pour son salut ;
Je vois mon abime d'orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n'y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ juste.... Mais il s'est guéri lui-même et me guérira à plus forte raison.
Il faut ajouter mes plaies aux siennes, et me joindre à
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lui, et il me sauvera en me sauvant. Mais il n'en faut pas ajouter à l'avenir....
Faire les petites choses comme granJes, à cause de la majest»' de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie; et les grandes comme petites et aisées, à cause de sa toute-puissance....
En d'autres termes, il faut être saint. La sainteté, voilà ce que sa seconde conversion a clairement révélé à Pascal; voilà la réalité nouvelle qui s'est en même temps imposée à son esprit, à sa volonté, à son cœur. Et certes, auparavant, il n'était pas sans connaissance de ces régions supérieures où si peu d'àmes peuvent atteindre, et même il était capable den raisonner avec beaucoup de lucidité et de force: mais il ne s'y était guère élevé que par les seules ressources de son intelligence: le reste de son àme était demeuré à terre. Cette fois, la grâce a tout envahi, balayé jusqu'aux dernières résistances, et c'est de toute son àme que Pascal s'est porté, et s'est senti soulevé jusqu'à son Dieu. Désormais, plus de vaine dialectique abstraite : l'action: plus de discussions théologiques inutiles, d'inquisitions, de dénonciations : l'humilité et la charité, c'est-à-dire la sainteté : voilà le vrai moyen, accessible à tous, d'aller à Dieu et de posséder Dieu.
Un moment Pascal va être détourné de sa voie par ses amis de Port-Royal eux-mêmes, [)uisque
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ce sont eux qui l'ont engagé dans la polémique des Provinciales. Nous n'avons pas à raconter ici toute cette histoire, liien connue d'ailleurs, ni à apprécier de nouveau les « petites Lettres ». Du point de vue strict du christianisme intérieur, font-elles autant d'honneur à Pascal chrétien qu'à Pascal pamphlétaire et écrivain? Je ne sais, et je voudrais en être sur. Quand au reste Pascal aurait eu raison sur tous les points et dans tout le détail de sa polémique avec les Jésuites, il resterait encore qu'il s'est complètement et fâcheusement mépris sur la question capitale de la casuistique. Erreur intellectuelle, dont il n'est pas entièrement responsable, puisqu'on la commise autour de lui, mais qui n'en est pas moins significative de sa part. Il n'y a qu'un pur théoricien qui puisse croire que la morale soit chose toujours très claire, et que les problèmes qu'elle pose se résolvent aussi facilement qu'un théorème de géométrie. Non, le devoir ne parle pas toujours aussi nettement que paraît le penser Pascal. Bien souvent, le difficile n'est pas de l'accomplir, mais de le bien connaître. Il y a d'ailleurs des devoirs contradictoires, et nous connaissons tous des consciences très droites et très pures qui sont restées longtemps angoissées par les antinomies morales où elles se débattaient. La vie morale n'est peut-être, à la bien prendre, qu'une succession de cas de conscience à résoudre. Et, dès lors, comment, de quel droit proscrire la casuistique, laquelle, née avec l'humanité elle-
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môme', ne (lis[»ai'aîtra sans doute qu'avec elle-? Mais les intelligences royales, comme Tétait celle (le Pascal, n'ont [)as toujours de ces scrupules : le réel, dans son Immble vérité, leur échappe parfois; et elles ont quelque peine aussi à mourir à elles-mêmes, à « s'abêtir », comme dira bientôt énerpiquement l'auteur des Pensées , à renoncer définitivement aux constructions et aux systèmes où elles s'attardent et dont elles s'enchantent.
Et assurément Pascal n'est pas sans excuse. N'était-il pas approuvé et encouragé dans sa lutte par tous c( ces Messieurs » qui, tout heureux d'avoir trouvé un « secrétaire », lui procuraient les textes et les documents dont il avait besoin? D'autre part, le miracle de la Sainte-Epine, qui devait faire une si forte impression sur lui, arriva aussi fort à propos pour redoubler son ardeur et le confirmer dans ses sentiments. Il put se croire, et il se crut, — la miraculée étant sa proprç nièce et sa filleule, — l'objet d"un « décret nominatif » de Dieu, et le défenseur élu d'une cause sainte, — et son éners^ie, son àpreté combative s'en trouvèrent renforcées. Mais, quel que fût l'entraînement du combat, il ne se pouvait pas que Pascal ne sentît parfois se réveiller en lui les sentiments trop humains qu'il
1. Voyez à ce sujet la fort intéressante introduction d'Henry Michel à sou édition des Provinciales, Paris. Belin. S. d.
2. Ces pages étaient écrites quand j"ai lu, sous la plume de Victor Cherbuliez, — voyez la Revue des Deux Mondes du I""^ janvier 1910, — une défense de la casuistique présentée l'U termes parfois presque identiques à ceux que j'avais moi-même employés. Je me suis bien gardé de rien changer à mon texte, mais je ne puis m'empècher de me féliciter de cette piquante coïncidence.
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avait précisément voulu anéantir. A Port-Roval, les religieuses, la mère Angélique sûrement, peutêtre aussi Jacqueline, avaient des doutes et des scrupules sur la légitimité des armes employées pour la défense de leur maison. Peut-être enfin Pascal eut-il , à de certaines heures , l'obscur pressentiment qu'il dépassait le but , et que la religion même pourrait bien un peu pàtir des coups qu'il donnait si vaillamment. Toutes ces raisons, ou d'autres encore, agirent-elles sur lui? Ce qui est certain, c'est que Pascal s'arrêta en pleine lutte, qu'une dix-neuvième Provinciale commencée est restée inachevée, et qu'à partir au moins de 1658, l'auteur des « petites Lettres » est plongé tout entier dans Y Apologie dont il a conçu le dessein.
Une dernière fois cependant, ressaisi comme malgré lui par son génie familier, par cet a esprit géométrique » dont il ne parvient pas à se défaire, Pascal revient aux recherches scientifiques, auxquelles il semblait avoir définitivement renoncé. On sait en quelles circonstances. Affligé d'un violent mal de dents, il essaya, pour s'en soulager, d'appliquer sa pensée au difficile problème de la Roulette, et il en découvrit la solution. Sur le conseil du duc de Roannez, qui voyait là un moyen de faire profiter la religion de l'admiration que provoquerait sa découverte, il ouvrit à ce sujet un concours dont il fut naturellement le lauréat. Dans cette aflaire encore, il fit plus dune fois preuve de ce libido excellendi qui avait toujours été sa pas-
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sion dominante et, plus d'une fois sans doute, sa conscience dut lui reprocher de n'avoir pas su résister aux voix tentatrices, à son impérieux et naturel « désir de se survivre dans Testime et la mémoire des hommes' ». Dans ce duel entre l'esprit chrétien et l'amour de la gloire humaine, c'est l'esprit chrétien qui devait avoir le dernier mot. Il écrivait au mois d'août 1660 au mathématicien Fermât :
Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute l'Europe que Je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette qualité-là qui m'aurait attiré : mais que je me ligure tant d'esprit et d'honnêteté en votre conversation, que c'est pour cela que je vous rechercherais.' Car pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de C esprit; mais en même temps je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui nest que géomètre et un habile artisan. Aussi je Fappdie le plus beau métier du monde; mais enfin ce n'est qu'un métier, et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non pas Cemploi de noire force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure fort que vous êtes fort de mon humeur. Mais il y a maintenant ceci de plus en moi, que je suis dans des études si éloignées de cet esprit-là, qu'à peine me souiiens-je qu'il y en ait....
La c( renonciation totale et douce » cette fois était complète. L'ascétisme chrétien l'a définitivement emporté sur toutes les « grandeurs de chair », sur toutes les « puissances trompeuses » de rintelliaence -.
1. Voyez, pour les détails de cette allaire. le précieux Pascal inédit, de M. Ernest Jovy.
2. Il y a, dans fhistoire de Port-Royal, un autre exemple, exactement parallèle, et également admirable, d'une pareille « renonciation » : c'est celle de Racine, que M. Jules Lemaitre appelle