Blanc et noir
Un jour, à la grand 'halte, comme toute la compagnie avait fmi de déjeuner et que Ton se groupait autour des officiers, avec cette familiarité confiante qui naît en temps de guerre, le capitaine interrogea ses mobiles à la ronde :
— Quelle est ta profession, Planchet?
et toi, Franciot ? et toi, Durand ? et toi, Dupont ?
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Chacun répondait, flatté de l'attention générale :
— Moi, mon capitaine, je suis bourrelier de mon état ; moi, cultivateur ; moi, cocher ; moi, je tenais un bazar de jouets ;moi, je travaillais dans la parfumerie ; moi, je suis colporteur ; moi, clerc de notaire.
Les plus hardis commentaient leur ré ponse, détaillant avec complaisance les lieux et les circonstances.
— Et toi, Jauvant, le dégourdi ?
— Moi, mon capitaine, je suis artiste dramatique.
— Tant mieux, cela nous promet la comédie pour les jours où il n'y aura ni marches ni combats : et quel est ton théâtre ?
— Le grand théâtre Taupier, mon capitaine.
— Où cela ?
— Un peu partout. Nous circulons, nous sommes de toutes les fêtes qui en valent la peine. On trouverait peu de baraques aussi bien conditionnées que celle de M""" Séraphina Taupier, notre directrice.
— Et qu'est-ce qu'elle joue, M"'' Séraphina Taupier ?
— Un peu de tout, mon capitaine.
Nos derniers grands succès ont été la Prise de Pékin j la Jbwr de Nesles, Jeanne d'Arc à Fontenoy, Y Orphelin parricide .
— Et tes rôles, à toi ?
— Oh ! moi, mon capitaine, au moment de l'appel, j'allais débuter par un
rôle de ministre dans Ruy-Blas ; comme préparation, j'ai surtout figuré, àl'entrée delà baraque, dans \di Bagatelle de la porte y avec Arlequin et Colombine. La directrice qui est bon juge, m'a dit souvent qu'elle n'avait jamais eu de meilleur Pierrot.
Elle m'avait porté à 42 francs par mois ; et les soirs de bonne recette, elle me donnait un demi-litre à dîner.
Jauvant devint subitement l'objet de l'admiration universelle ; il eût accentué le récit de ses succès dans la carrière civile, si le capitaine n'avait passée ses camarades. Mais Jauvant n'était pas homme à subir silencieusement l'éclipsé ; il disparut prestement pendant que se poursuivait le bénévole interrogatoire, obtint, au cabaret , quelques pincées
BLANC Eï NOIR
de farine, saisit un charbon dans l'âtre... et opéra dans le cercle formé par la compagnie une rentrée triomphale, après s'être fait, en un tour de main, la tête de sa profession artistique, avec la face blême et la grimace épeurée du rôle. Encouragé par les rires unanimes, il commençait, à lui tout seul, une pantomime de son répertoire : la sonnerie du ralliement lui coupa son effet ; il dut, en un clin d'œil, essuyer sa farine,'et se placer à son rang pour le départ.
Mais, de ce jour, data pour l'artiste une ère nouvelle. Il vit naître et grandir la considération légitime qui s'attache au mérite reconnu : la gloire le caressa de son aile, et les canettes abondèrent, incessamment offertes par d'idolâtres admi-
rateurs. Développées par un exercice fréquent, les qualités spéciales du Pierrot atteignirent la perfection du genre.
Dans les cantonnements successifs, les représentations du mime se multiplièrent variées et comiques, sans que le capitaine y trouvât trop à redire, parce «{ue,en déridant quelques minutes les soldats éreintés, elles faisaient oublier parfois, dans un sourire, la fatigue des étapes forcées, les cris de l'estomac vide, la misère des vêtements en loque, et l'irritation des pitoyables contremarches, sous les flocons de neige glacée.
Son plâtre et ses grimaces avaient encore l'avantage de dérider les hôtes plus ou moins hospitaliers qu'on rencontrait au gite. S'il arrivait à ceux-ci de lé-
siner sur le cidre ou sur les pommes de terre, l'irrésistible Pierrot gagnait, en les faisant rire, leur cœur et la clé du cellier, souvent même quelque bouteille casquée de rouge, que la ménagère égayée s'en allait, de bonne grâce, puiser dans la cachette aux trésors.
Aussi advint-il que le nom du rôle remplaça peu à peu celui de l'acteur, que, pour tout le monde, Jauvant devint Pierrot ; que, même, ir resta Pierrot, alors que l'on aborda l'ennemi corps à corps, et que la fusillade éclata presque chaque jour, aux grand 'gardes, dans les embuscades, dans vingt combats obscurs, isolés, sans histoire, qui ont ensanglanté les vallées normandes, et qui, multipliant les vides cruels dans les rangs de lacom-
pagnic, lui donnaient d'autres soucis que ceux de la bagatelle.
Un jour, le capitaine est mandé d'urgence à Fétat-major, qui, pour le moment, stationnait dans son voisinage. Il accourt et se présente au général.
Le général était un bottier, un bottier notable qui, dans sa jeunesse, avait passé quelques années au service militaire, qui, depuis, s'était distingué dans sa ville par des succès industriels, par la fougue de ses opinions antidynatisques, et qui s'était trouvé naturellement désigné, par ces sentiments, au choix du gouvernement de la Défense nationale, pour un commandement de quelque importance. Comme bottier, ce général
n'était évidemment pas le premier venu ; mais, comme général, ce bottier laissait manifestement à désirer. 11 est certain toutefois que, parmi les improvisations analogues qui eurent à cette époque, une éphémère durée, celle-là, — l'une des plus étranges, — ne fut pas la plus nuisible ; le général n'avait aucune méchanceté dans l'âme. Seulement, il avait pris goût au panache, cet homme, et il rêvait de s'illustrer, par des exploits tels, qu'à la paix, on lui maintînt sur l'épaule ses subites étoiles, au lieu de les faire filer. Je dois dire de suite, qu'à la paix, l'injustice de ses concitoyens, ou, qui sait, les menées de la réaction, l'ont privé du panache et rendu à ses empeignes. Mais il était encore au faîte desesgran-
deurs, le jour où le capitaine convoqué se présenta devant lui.
— Capitaine, vous êtes cantonné à quatre kilomètres d'ici ?
— Oui, mon général.
— Nous resterons probablement quelques jours dans la situation actuelle... et j'ai eu une idée.
— Bien, mon général.
— On m'a rendu, monsieur, bon témoignage de votre compagnie, de sa bravoure et de sa discipline.
— Elle sera profondément sensible à votre éloge, mon général.
— J'attends d'elle et de vous les plus grands sacrifices pour la République.
— Nous sommes prêts à tout pour la Patrie, mon général.
— Eh bien, monsieur, j'ai lu dans les journaux que l'ennemi éprouve une terreur spéciale en face des lurcos. Comme les turcos manquent dans mon commandement, j'ai pensé qu'un groupe d'hommes déterminés pourrait les suppléer, et provoquer parmi les Allemands un effroi salutaire en simulant les nègres.
— Comment les simuler? demanda le capitaine interloqué.
— Ce n'est pas aussi difficile qu'on pourrait se le figurer, monsieur. Chaque matin, sur la peau, une bonne couche de cirage...
— Ma compagnie passée au noir ! !
balbutia le capitaine en détresse.
— Oui, c'est précisément cela, reprit
le général avec un orgueil satisfait d'inventeur compris.
Le respect hiérarchique arrêta la protestation sur les lèvres de l'officier ; mais son visage peignit une stupeur afîolée.
— Cela, monsieur, vous surprend à la première heure ; mais vous vous y ferez je vous assure. D'ailleurs je ne suis pas entêté, je ne tiens pas au cirage. Le vernis à bottine, le simple noir de fumée, pourront suffire, à la rigueur: à la guerre comme à la guerre !
Le capitaine avait recouvré ses esprits ; il voulut faire la part du feu, et sauver ce qui pouvait l'être :
— Mon général, chez les turcos, les officiers sont blancs. Alors il me semble que... par assimilation...
— Judicieusement raisonné ! Vous et ^os officiers resterez tels que vous êtes. ^e vois que vous avez saisi. A partir de lemain, vous m'enverrez chaque matin ,'un de vos turcos : c'est lui qui m'ap- )ortera les bons effets de la mesure nouvelle. A bientôt, monsieur. Vous pourrez TOUS vanter d'avoir été le premier nstrument d'une conception géniale.
Vppliquez-la avec intelligence, aimez la î^épublique, et je vous réponds de votre 'ortune militaire.
Le capitaine salua et sortit en flageo ant, comme si la foudre l'eût touché. Il 'egagna, tête basse, sa compagnie...
Comme il approchait du village, il entendit ses hommes et la population :[ui remplissaient les airs d'exclamations
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joyeuses; il vit bientôt que le rassemblement rieur était provoqué par Pierrot, lequel se croyait assez loin des Allemands pour revenir à sa farine. La bouffonnerie tombait fort mal, et le capitaine, dii sombre humeur, allait apostropher rudement le pitre blême. Une inspiration le frappa soudain : puisque Pierrot avait un goût si prononcé pour se grimer, le mieux était de le sacrifier pour tous!
Pierrot comparut donc, par ordre :
— Le blanc te sied, mon garçon ; mais je suis persuadé que le noir ferait mieux ! Tente l'essai : je te permets d'être nègre, même en service, jusqu'à nouvel ordre.
Pierrot, d'abord un peu interdit par cette transformation dans ses programmes.
ne tarda pas à apprécier l'importance et le relief que lui donnerait, parmi les camarades, la bizarre tolérance qui lui était offerte. C'était un garçon sans préjugés, que la réclame n'effrayait nullement.
Il procéda le lendemain à sa nouvelle toilette, devant les camarades stupéfiés, puis il vint, sous son aspect de moricaud, se présenter au capitaine, qui le dépêcha chez le général, à l'heure du rapport.
Le général poussa un joyeux hourra en apercevant le spécimen de ses guerriers noirs : il caressa le rêve des victoires sans nombre que lui promettait un si féroce épouvantait.
Le jour suivant, le même Pierrot, lui
fut de nouveau député, Pierrot qui n'était plus Pierrot, mais que sa compagnie entière appela désormais le Turco, et qui d'ailleurs entrait scrupuleusement dans l'esprit de son rôle, en faisant impunément main basse sur les volailles de la de la contrée, sans que les Normands médusés osassent porter plainte contre le nouveau diable d'Afrique.
Le capitaine respirait ; il pensait, à part lui, que le sacrifice d'un seul allait sauver la compagnie.
Mais, le troisième jour, le général le lit appeler.
— Très réussi, mon cher, vos tirailleurs d'Afrique ! L'ennemi parait avoir eu vent de leur arrivée, car nos éclai-
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reurs ne signalent plus aucun casque à pointe dans un rayon de cinq lieues. Je tiens à encourager de si utiles combattants. Je me transporterai demain, de ma personne, à votre cantonnement, je les passerai tous en revue et je leur dirai ma satisfaction.
Tous en revue i Le capitaine sentit une sueur froide perler à son front. Il était donc écrit que sa compagnie n'échapperait pas au funeste cirage ! Le sentiment d'un ridicule immense, retentissant, l'humiliait jusqu'à la honte :
— Eh bien, oui ! murmura-t-il rageusement en regagnant son poste, le sort en est jeté; je leur commanderai de devenir nègres, mais je leur commanderai aussi, à tous, jusqu'au dernier, de
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se faire tuer dans la prochaine affaire, et ils le feront ; et l'on n'osera plus rire de nous quand nous nous serons fait hacher tous, sans exception, et de parti pris !
Mais cette solution de l'avenir ne remédiait pas à l'amertume du présent, à la hideuse perspective de la revue annoncée, du vernissage universel ; et l'officier désespéré se creusait inutilement la tête, pour imaginer une échappatoire, pour soustraire ses cent mobiles au caprice grotesque du bottier général. Hagard et fiévreux, il donna ses ordres pour la revue du lendemain, sans oser mentionner encore la tenue spéciale qui serait exigée; puis, fuyant ses lieutenants, il s'enferma seul dans la soupente de ferme qui lui
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servait de chambre, s'adonnant aux réflexions les plus déchirantes.
La nuit se passa sans lui suggérer aucun expédient sauveur ; l'heure fatale approchait... bientôt il fut trop tard pour opter entre la révolte et le cirage... En effet, les regards du capitaine, errant par la fenêtre, rencontrèrent au loin sur la route un nuage de poussière, au milieu duquel on distinguait un cavalier :
— Sans doute lui, déjà! le général!
Et il va trouver la compagnie encore blanche ! Et je suis un officier en rébellion flagrante, un homme perdu, déshonoré !
Et, digne, glacé, il descend devant la maison avec la résolution suprême du condamné à mort !
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Le nuage de poussière est là... il en sort une voix haletante.
— Un armistice est signé. Conservez vos positions; mais ne tirez plus; tel est l'ordre que vous envoie le général : luimême est parti pour Bordeaux!
Et, blanc d'écume, l'officier d'étatmajor reprend le galop pour porter à d'autres détachements le même message.
Les mobiles furent licenciés, après le traité de paix. La compagnie n'a jamais su <[ue, grâce à son unique turco, elle a officiellement passé pour nègre, pendant trois jours.
Quant à lui, il est redevenu blanc.
Mais son apprentissage de noir ne lui a pas été inutile : il a pris goût à la chose ; et quand Mme Séraphina Taupier joue Desdémone, c'est lui qui fait le Maure de Venise.
C'était par les beaux jours, chauds et longs.
Mon ami Paul et moi, nous parcourions le Tyrol, à grandes enjambées, épris de la belle nature, des changeants panoramas, des pics neigeux et des vallées profondes.
Il est gentil, mon ami Paul, et les dames en disent du bien : aussi ne
Youdrais-je pas médire d'un diplomate apprécié dans bien des Cours. Mais vraiment je ne le recommande ni comme compagnon de route, ni comme compagnon de gîte. Il a du trait, il a du goût, il sent en artiste, il cause en charmeur... Mais il tire toute la couverture, à votre dam et détriment; le plus grand verre va droit à lui, comme naturellement; et son adresse exercée lui procure immanquablement la meilleure truite, le plus fin morceau de chamois.
Une fois cependant — une fois n'est pas coutume — je fus habile, j'eus 'une inspiration qui me donna sur lui le plus appréciable avantage.
Jugez vous-même s'il n'y eut pas, en
cette affaire, de quoi me laisser un grain (l'amour-propre.
Il s'agissait d'escalader un pic de respectable altitude, le mont Watman ; et dès l'aube, un Tyrolien, avisé la veille par mon ami Paul, venait nous réveiller àFliùtellerie de Berchtesgade.
Ce montagnard, chargé, moyennant finances» de nous piloter, de nous hisser jusqu'au sommet neigeux, se nommait llans Pétersen ; son équipement agreste ne manquait pas de cranerie : au chapeau, le panache d'un coq de bruyère; sur l'épaule gauche, une veste d'un vert sombre, battant de côté, à lahussarde, la chemise bouffante; entre la culotte et les jambières, un intervalle à nu, laissant jouer librement les genoux bronzés. La
ceinture, la gourde et le bâton des Alpes, complétaient classiquement le type local. Dès cette heure matinale, un incident que je remarquai peu sur le moment, eût dû me mettre en garde contre les manœuvres perfides de mon ami Paul.
Nos souliers ferrés, nettoyés par le guide, ne reposaient pas devant notre porte à titre égal. Les miens y avaient été déposés tout bourgeoisement; ceux de mon compagnon avaient été traités avec une singulière déférence. Dans un élégant petit panier était artistement disposée une serviette immaculée, une serviette à franges, s'il vous plaît; sur la serviette une couche de fleurs fraîches qui embaumaient tout le corridor; et sur ce lit moelleux reposaient douillette-
ment les chaussures de mon ami Paul!
On n'eût pu mieux faire pour un prince!
Je suis peu défiant : la chose passa
sans commentaires.
Déjeuner; départ.
Six heures d'ascension laborieuse, sur les pentes rudes et peu frayées du mont Watman, tout le long des abîmes à la superbe horreur. Au début, gais propos et poésie des impressions fraîches : puis lassitude silencieuse, puis souvenirs navrés, récriminations aigres et, désolées à mesure que s'accentuent l'intensité de la fatigue, la durée de l'escalade et la chaleur du jour. Tous les excursionnistes de montagnes connaissent cette progression fatale, cet' énervement rageur
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qu'active encore le sifflottemcnt égal et indifférent du guide, au pas sûr, mécanique et régulier.
Nous atteignons enfin le plateau supérieur, et nos efforts sont récompensés. Nous embrassons du regard le Tyrol entier, depuis la frontière bavaroise jusqu'à Inspruck, les lacs et les torrents, les gorges et les pics, toute la sauvage magnificence de cet Océan aux grandes vagues pétrifiées. Nous admirons, bouche béante : nous oublions une heure l'épuisement et la fatigue.
Nous jetons aux échos Y Hymne au Tyrol du grand Musset :
Salut, terre de glace, amante des nuages,
Terre d'hommes errants et de daims en voyages!
LE GIIAND-DUC DE MNIVE 3 5
Et son apostrophe ù l'enfant des sommets :
Ce n'est pas son métier de traîner la charrue ! Il couche sur la neige, il soupe quand il tue ; Il vit dans l'air du ciel, qui n'appartient qu'à Dieu, Air du ciel, air de tous, vierge comme le feu!
Hans Pétersen nous rappelle à la réalité : il faut partir. Nous trempons nos lèvres à sa gourde de kirschenwaser, nous brisons une croûte, nous nous débarbouillons avec quelques poignées de neige; puis la descente commence, plus pénible, plus périlleuse que l'ascension, nos forces étant ù bout. Nous buttons misérablement, nous glissons le long des précipices ; le guide, plus assuré, nous aide de sa sollicitude.
Quand je dis nous, non. Ses bons
offices s'attachent à mon ami Paul avec une partialité obstinée, révoltante.
— Continuez doucement sur la pente, me disait assez dédaigneusement le bonhomme, continuez, seigneur chambellan.
— Hein?
— Excusez si je vous laisse, il faut encore que je donne un coup de main à Son Altesse.
- — Hein?
— A Son Altesse Orientalissime le grand-duc de Ninive.
J'avais la clé du mystère ! l'explication (le cetteprotection déférente, insolemment exclusive, et du joli panier aux roses qui avait embaumé le matin le petit corridor de l'auberge! Mon ami Paul, le diplomate, habitait l'Autriche depuis deux ans; il
savait le respect inné que le rang et la naissance rencontrent partout dans les États de Sa Majesté Apostolique; et le traître avait exploité lasimplesse rustique d'Hans Pétersen ! Il avait usurpé une souveraineté éblouissante pour capter la considération exclusive du montagnard, en vue des situations critiques que nous aurions à traverser! Et la fascination de la couronne ninivite s'exerçait effrontément à mes yeux! Hans Pétersen, très anxieux d'une si précieuse existence, soutenait, poussait, retenait serviablement le grand-duc, tandis qu'humble seigneur de la suite, j'étais abandonné piteusement û mon malheureux sort.
Devant ces inégalités du destin, et tant de noirceur chez mon compagnon, le
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désespoir me prit : je succombais positivement à la fatigue ; je m'assis sur mon séant et je me laissai prosaïquement glisser ainsi jusqu'au premier obstacle.
J'allais, en gémissant, user à nouveau de ce vulgaire procédé, quand le guide, abandonnant, non sans s'excuser, son poste d'honneur, me rejoignit tout pâle, et m'exposa énergiquement qu'il s'opposait à une seconde épreuve de ce genre, laquelle mettrait peut-être ma vie en péril, et aurait surtout l'immanquable inconvénient de compromettre gravement l'intégrité de mon pantalon.
Ce fut alors que j'eus un éclair de génie, et que ma diplomatie enfonça positivement celle du grand-duc.
— Montagnard, murmurai-je sans que
mon compatriote pût saisir mes paroles, le ciel ne m'a attribué, pour ma part, aucune couronne; mais il ma fait le maître de mon pantalon. Ta sollicitude pour ce vêtement inférieur, qui est encore intact, je le veux croire, me touche infiniment. Je me propose de reconnaître tant de zèle en l'offrant le dit vêtement quand nous serons en bas!
Oh oui ! ce fut vraiment là une inspiration triomphante! La scène changea (lu tout au tout : HansPétersen, en arrêt sur ma personne, n'accorda plus qu'une attention très intermittente aux dégringolades de mon compagnon; il appliqua toutes ses facultés, tous ses soins à préserver des accidents sa future propriété. Le contenu profita forcément des égards
témoignés au contenant. Le guide, suant à grosses gouttes, me portait, me retenait, me soutenait, suivant les occurences variées, mais avec une persistance fidèle, opiniâtre. Toute manœuvre risquée fut sévèrement proscrite. Hans Pétersen poussait les hauts cris, quand vaincu par la fatigue, je faisais mine de m'accroupir pour glisser sans efforts.
En vain mon compatriote, singulièrement dépité par ce changement d'allures inexpliqué, par ce scandaleux préjudice à sa prérogative souveraine, réclamait-il impérieusement le secours du guide, aux passages difficiles : le prestige de la couronne était complètement éclipsé : l'honnête serviteur n'abandonnait pas volontiers sa proie ; il n'assistait Paul
que sur mon instance et très brièvement revenant bien vite à la surveillance de notre commun pantalon.
— Un malheur, exclamait-il sans cesse, est si vite arrivé! Ces étoffes de Paris sont si fragiles!
Quand je demandais positivement à m'asseoir, il ne me permettait un moment de repos qu'en étendant soigneusement sous moi sa grosse veste, épaisse comme un coussin, couvant d'un regard tendre et protecteur toute une moitié de ma personne.
Grâce à ces attentions multipliées, nous arrivâmes sains et saufs, mon pantalon et moi. Le grand-duc abandonné ne s'en tira qu'en nous emboîtant docilement le pas. Il pestait entre ses dents
contre mes perverses intrigues et mon instinct d'accaparement. Son prestige avait notablement souffert... et encore n'y avait-il pas que son prestige d'entamé 1
Le soir même, j'accomplissais envers le guide un engagement sacré : je remettais mon vêtement inférieur à ce conservateur si ardent.
Mon étoffe était résistante; elle a tenu bon depuis, à ce que m'ont assuré différents voyageurs.
Si, à votre tour, vous traversez le Tyrol, vous reconnaîtrez aisément Hans Pétersen : c'est le seul naturel dont vous ne verrez point les genoux : mon pantalon trop long figure autour de ses jambes une spirale très décorative : vous ne pouvez pas vous y tromper.