‹ Blanc et noirChapitre 2 sur 3 · LES · texte numérisé non relu

LES

— Monsieur le rédacteur en chef? s'il vous plaît?

L'auxiliaire ennuyé auquel est posé cette question, s'éveille, s'étire en bâillant, sur son bureau d'antichambre, puis iixe l'arrivant bien en plein. L'inspection le satisfait : l'arrivant est un monsieur authentique, un monsieur aux gants frais et au col immaculé ; sous son bras aucun

manuscril d'allure inquiétante; aussi la réponse n'affecte- t-ellc pas un ton particulièrement méprisant :

— Sorti.

— Et y a-t-il une heure où je le rencontrerais?

— Cela dépend.

— De quoi, s'il vous plaît?

— Cela dépend des jours. Des fois, il vient le lundi.

— Merci bien; lundi je tenterai...

— D'autres fois, c'est le samedi,

— Ah! très bien.

— D'autres fois, ce n'est ni le lundi

ni le samedi.

— Je vois que ce sera difficile de le

joindre.

— Je vais vous dire : si c'est pour un

versement, c'est là, dans le corridor à gauche, la première porte à droite ; il y a toujours du monde : entrez sans frapper.

— Non : je voudrais voir le second rédacteur.

— Il vient tous les jours, celui-là..

— Ah! je respire!

— Tous les jours, à deux heures du matin.

— Un autre alors.

— M. Ledoret?

— Si vous voulez.

— C'est àChatou, impasse des Tanneries, n° 5.

— Ne vient-il pas au journal?

— Des fois... Mais faut pas y compter.

4s LES AUTOGRAPHES DU PETIT

— Eh bien, et M. le secrétaire de la rédaction?

— Lui, il est venu aujourd'hui.

— Veuillez lui annoncer le comte de Braiiiiolles.

— Mais c'est qu'il est reparti M. le secrétaire.

— Enfin, ne puis-je voir personne ?

— C'est bien souvent comme cela.

Mais tenez : je crois qu'il y a là le bon M. Régnier. C'est lui que vous voulez ? Il fait les accidents et les suicides.

— Il est au poste, lui?

— Oui, toujours, depuis vingt-sept ans.

De guerre lasse, le visiteur allait sans enthousiasme solliciter l'audience du bon M. Régnier, quand un pas pressé re-

tentit derrière lui, et un nouveau venu s'approcha rapidement du cerbère,

— A-t-on apporté du Théâtre-Réaliste un coupon pour moi ?

— Non ; je n'ai rien reçu, monsieur Arsène.

M. Arsène fit une moue de mauvaise humeur.

— Allons, bon ! la première de Rougereau, Jambes en Vaiv, est encore retardée !

Et il pirouetta sur les talons. 11 avait déjà dégringolé plusieurs marches : le comte de Bragnolles le suivit en désespéré, le rejoignit, et l'arrêtant de son salut :

— Pardon, monsieur, vous êtes du journal, n'est-ce pas?

yO LES AUTOGRAPHES DU PETIT

— Si c'est pour un versement, c'est dans le corridor à gauche...

— Oui, la porte à droite : entrez sans frapper! On me Fa déjà dit. Mais c'est que je viens pour une communication particulière.

— Mon Dieu, monsieur, je regrette...

Mais cela ne saurait sans doute me concerner, je ne m'occupe que des débuts artistiques. Je serais indiscret en prêtant l'oreille. Il faut que je coure au Théâtre- Réaliste. Le mieux serait que vous veuilliez bien pénétrer dans le salon d'attente.

— On m'a menacé, monsieur, de m'y laisser jusqu'à samedi, ou jusqu'à lundi. Vous m'obligeriez infiniment en m'accordant quelques minutes d'entretien, et en

LES AUTOGRAPHES DU PETIT b 1

rapportant mes observations à qui de droit.

Et le comte présentait sa carte. M. Arsène la consulta, puis il eut un soupir résigné; il revint sur ses pas, et jetant au cerbère, pourtant bien innocent de la chose, un regard chargé de reproches, il introduisit le comte de Bragnolles dans le salon d'attente. C'était un réduit, une sorte de box aux parois de vitrage, meublé de deux chaises. M. Arsène indiqua l'une au visiteur; lui-même demeura debout, comme pour demander la brièveté.

Mais M. le comte de Bragnolles tenait sa proie, il n'entendait nullement se précipiter; il s'installa, déposant sa canne et son chapeau.

— Monsieur, fit-il, j'ai àmeplaindrcdes indiscrétions vraiment scandaleuses qui se trouvent dans le journal, au chapitre des informations mondaines. Vous faites pénétrer le public dans la vie intime de la société, vous détaillez les toilettes, vous décernez les brevets d'élégance et de beauté.

— Vous voulez, monsieur, que je réponde, comme si j'y étais pour quelque chose? Et bien, ces brevets, me semblet-il, sont si libéralement prodigués, qu'ils ne compromettent plus personne.

— Pardonnez-moi : il y a des femmes du monde qui regrettent de se voir affichées, qui s'irritent à bon droit d'être citées dans un journal... D'autant plus que le choix des noms n'est pas toujours

justifié et que les éloges sont distribués à tort et ù travers...

— Ce sont là, monsieur, vos observations? interrompit M. Arsène, en consultant sa montre.

— Oui, mes observations de principe.

Mais je pourrais préciser. Ainsi, hier, en décrivant le bal de la Marine, vous vous extasiiez sur les épaules superbes de Mme de Riconcourt.

— Vous me l'apprenez, monsieur, je ne lis jamais dans le journal que ce que j'y ai écrit. Eh bien, est-ce qu'elles ne sont pas superbes, les épaules de M"^ de Riconcourt ? Est-ce qu'elle se plaint de la remarque ? Est-ce que vous appartenez à sa famille, monsieur le comte ?

a 4 LES ALTOGKAPHES DU PETIT

— Nullement, luillemeut, se hàla de protester le visiteur.

— Alors, que désirez-vous, monsieur?

— Vous voir assis d'abord, monsieur.

Arsène se résigna. Le comte reprit :

— Ce que je désirerais, monsieur, c'est qu'étant donné le fléau de cette publicité attribuée aux faits et gestes des salons, les spécialistes attitrés voulussent bien du moins mettre en avant les noms et les personnes qui en valent vraiment la peine : les épaules de M""" de Riconcourt ne sont pas les seules qui auraient mérité de louangeuses épithètes. J'en ai vu d'autres, au bal de la Marine, qui eussent été tout aussi dignes, plus dignes encore de mention honorable.

M. Arsène comprit enfin, et dissimnlant un sourire :

— Pour rendre à la vérité un hommage complet, monsieur le comte, on eût dû ne pas oublier peut-être, l'éclat et la beauté de madame la comtesse?

— Cette remarque, monsieur, serait assurément de fort mauvais goût dans ma bouche. Mais, puisque vous la formulez, je confesserai que sa justesse me frappe. Il y a quelque chose de vexant pour une femme élégante et distinguée à se voir systématiquement omise sur ces listes mondaines. Je vous serais obligé, monsieur, de veiller à ce que désormais, et notamment dans le compte rendu du prochain bal au ministère des Forêts, les personnes vraiment

(lignes d'occuper l'attention fussent préférées à celles qui gagneraient à être oubliées.

— Je suis de votre avis, monsieur le comte, tout à fait de votre avis. J'espère qu'on saura réparer les fautes commises, et que les mérites de M"^ la comtesse de Bragnolles seront remarqués, comme il convient, au bal des Forêts. Si je l'osais je vous demanderais, pour mon collègue chargé de ce soin, quelques indications exactes.

— Mon Dieu, je ne prévoyais pas tant de bonne grâce, et je n'attache à tout ceci qu'une médiocre importance. Cependant, à tout événement, j'avais préparé, j'ai là, dans mon porte-cartes, quelques lignes, oh ! un sommaire, un canevas

seulement !... tenez, monsieur, c'est pour guider... on pourra développer, faire plus ronflant, plus lyrique... Vous autres, dans la profession, vous avez ce secret. J'ai dû, pour ma part, vous le comprenez, éteindre et atténuer quelque peu... Vous avez, vous, plus de liberté.

M. Arsène garda son sérieux.

— Vous avez raison, monsieur, fit-il, voilà le vrai moyen de se mettre en garde contre les indiscrétions des journaux, et d'empêcher qu'ils ne parlent à tort et à travers...

Et il prit les quatre pages serrées qu'on lui présentait. Elles débutaient ainsi :

« Hier, chez le ministre des Forêts, la reine du bal était incontestablement la ravissante comtesse de Bragnolles, née

«le la Toiir-eii-ChilL'ur, et de Monlsaiii^loii par sa mère. Jamais on ne vit ensemble tant d'éclat et tant de grâce ; la ligne pure de TAttiqueet le sourire brillant de l'Italie s'unissent ici pour charmer. On n'est pas belle à ce point ! La comtesse portait une traîne de lampas vieil or relevée pas des gourmettes de diamants sur une jupe tissée d'après un modèle emprunté à la garde-robe d'Anne d'Autriche. Le corsage, largement ouvert en pointe, sur le dos et sur la poitrine, révélait... »

— Gomme vous le dites, monsieur le comte, interrompit M. Arsène, c'est un peu pale, et la discrétion imposée à votre plume nuit à l'éclat de la description. On développera, on colorera, selon le besoin.

— A la bonne heure, monsieur, dit le visiteur, en prenant congé : j'aime les gens avec qui l'on peut s'entendre. Pardonnez-mon importunité ; mais je tenais à m'expliquer. Il est si désagréable pour les gens du monde, de trouver leur nom dans les journaux. Je vous salue, monsieur, et je vous remercie de votre obligeance.

11 allait fermer la porte ; il se retourna :

— Vous avez raison. Il faudra, s'il vous plaît, pousser les choses à la couleur ! C'est un peu pale et terne !

Le bal eut lieu : la comtesse y eut tous les succès que prolongea triomphalement la note insérée en bonne place et sans atténuation aucune dans les colonnes du journal.

M""" de Riconcourt fut mordue par une jalousie folle : ses épaules cessèrent d'être superbes ; et elle se désabonna.

Ce fut un grand malheur. Mais il en survint un autre !

Les bons petits camarades du comte lurent en commun et avec commentaires l'abracadabrant entrefilet qui analysait les charmes de la comtesse : au club, il surprit çà et là des sourires. Un parent observa que l'outrecuidance des journalistes ne connaissait vraiment plus de bornes, et lui demanda ce qu'il comptait faire. Le petit Jumilly offrit même au comte d'être son second si les choses se terminaient sur le terrain.

D'autre part, les bonnes petites amies de la comtesse jabotaient éperdiiment.

Entraînée par l'opinion générale, la comtesse ne put se refuser à faire chorus : au thé de l'Ambassade, elle s'exclama amèrement contre les indiscrétions criantes de la presse.

Dans le coupé, le comte dut lui faire ses observations :

— Si vous continuez sur ce ton, ma bonne amie, vous m'obligerez à suivre l'affaire.

— Eh bien, où serait le mal, quand vous infligeriez une correction à ces messieurs du journal?

— Une correction? Mais, ma chère, vous ne vous souvenez donc pas?...

— Je vous trouve trop de mémoire,

mon cher. Il serait de bon goût à cette

heure d'oublier... la petite démarche.

Le lendemain, aux courses, on jasa tant et si bien de la robe Anne d'Autricbe et de ce qu'elle exhibait, que b; comte ne put reculer davantage : en son nom, le petit Jumilly et un autre témoin se présentèrent au journal.

Le cerbère cette fois ne dormait pas ; il mangeait ensemble du pain, du gruyère et de la ciboulette. Sans attendre les interrogations, il daigna informer tout d'une traite les deux visiteurs que M. le rédacteur en chef ne viendrait guère que le mardi, à moins que ce ne fût le vendredi, ou même pas du tout; que, pour les versements, c'était à la première porte sur la droite dans le corridor de gauche : Entrez sans frapper ; que M. Ledoret se plaisait de plus en plus à Cha-

ton, et que M. le secrétaire était eu courses. Le mal était même empiré, car M. Arsène ne viendrait certainement pas chercher sa correspondance, le Théâtre- Réaliste donnant enfin la répétition générale de Jambes en Valr.

Il avait cependant du bon, le cerbère : voyant le désappointement des visiteurs, il otîrit ce qu'il avait ; il offrit le bon M. Régnier, qu'on arracha un moment à ses suicides.

M. Régnier, armé de ses lunettes, reçut ces messieurs dans le box en verre dépoli :

— Monsieur, lui dit le petit Jumilly, nous venons au sujet d'un article...

Le bon M. Régnier répondit avec une manifeste sincérité, qu'il ne lisait jamais

dans le journal que ce qu'il y écrivait ; et que quand on le tirait des suicides, il cessait d'être au courant. Il ajouta qu'il allait s'enquérir de la Dirction ; il espérait qu'on trouverait quelqu'un quelque part.

Les témoins dirent qu'ils attendraient.

Le bon M. Régnier leur tint d'abord consciencieusement compagnie dans leur box ; il leur raconta, pour passer le temps , toutes les noyades de la semaine passée. . . puis un voyage qu'il avait poussé, dans le temps, avec sa famille, jusqu'à Robinson.

Puis, comme l'heure s'avan(;ait, le bon M. Régnier remit à ces messieurs, pour les distraire, une liasse considérable de papiers divers.

— Yoye/.-vous, leur dit-il, ceci ce

n'est pas à moi ; c'est au petit, à mon petit, qui est en cinquième, à Chaptal ; il a été deux fois premier ; mais il a une faiblesse, le garçon : il collectionne les autographes ; les ouvriers de Timprimerie savent cela, ils me gardent les feuilles manuscrites; quand il y en a une brassée je la porte au petit, à la maison : il se débrouille. 11 y a bien des feuilles maculées, d'autres sans signature. Mais le petit trille et range. Parmi les rédacteurs <le fond ou d'occasion, parmi les critiques et les correspondants du journal il y en a, voyez-vous, qui sont ou seront célèbres, (jui sont ou seront académiciens ; et, sans qu'on s'en doute, il y a tel de ces chiffons, qui, un jour, à l'hôtel Drouot, se vendra jusqu'à deux francs ! Vous y

trouverez des pièces qui ont quelque intérêt. Voyez cela : il faut que j'aille rédiger encore un ou deux écrasés.'

Jumilly et son compagnon commençaient à perdre patience : ils parcoururent distraitement la liasse, par désœuvrement.

Soudain, leurs yeux s'arrêtent sur un papier bleuté, dont ils reconnaissent l'écriture. Ils lisent : c'est la note du comte, l'original du fameux article ; il n'y a pas à s'y tromper. Ainsi, leur client lui-même est l'auteur du texte qu'il reproche et pour lequel il veut du sang ! ! !

Ils se lèvent, outrés ; ils ont à peine besoin de se concerter.

Soudain, le bon Régnier accourt triomphant : il a téléphoné partout , on a

LES AtTOGRAPHES DU PETIT

retrouvé le rédacteur en chef ; il péchait à Poissy, on l'attend ce soir sans faute,

— Mon Dieu, monsieur, lui répond le petit Jumilly, l'explication que nous venions solliciter n'a pas l'importance que vous luiattrihuez. Laissez, je vous prie, messieurs vos collègues à leurs affaires. Nous demandions un simple renseignement, nous ne voudrions déranger personne. Nous vous saluons, monsieur, avec empressement . Voici les autographes du petit : ils nous ont, je vous assure, très vivement intéressés.

Les deux témoins sont revenus exaspérés chez leur client ; leur client a dû confesser qu'il avait eu la maladresse d'écrire, et la maladresse d'oublier qu'il avait écrit. Entre eux il y a eu des scènes

(js LES AUTOGRAPHES DU PETIT

vives... mais on ne s'est pas coupé la gorge. Dans le monde, on s'est étonné trois jours que le comte n'ait pas demandé raison de l'impertinent éloge décerné à sa femme : le quatrième jour on n'y pensa plus ; et, dans la quinzaine, le comte, toujours outré des indiscrétions ([ui compromettent les belles dames, apportait cependant au journal une note très corsée sur un certain chapeau bouton (l'or que tout le monde avait admiré sur la tête de la comtesse, au rallye-paper du 176' chasseurs.

« La quatrième compagnie se rendra à Laerède ; elle y demeurera en observation aujourd'hui et demain. » Telle était Finstruction qui nous concernait dans le rapport du colonel, le 24 décembre 1870, au matin.

Nous nous rendons à Lagrède. Nous n'avons pas encore passé par là : nous y trouverons sans doute bon accueil et bonne soupe !

Nous y \oici. Mais il en faut rabattre de nos prétentions affamées ! Lagrèdele-Normand est un petit hameau, une petite église avec dix chaumières.

Sur les dix, il yen a trois de brûlées.

Les Allemands ont passé hier ! Les maisonnettes qui subsistent sont vides, totalement vides : les habitants affolés ont fui devant l'ennemi ; ils ont emporté tes bardes, les provisions, jusqu'aux meubles. C'est même ce procédé inhospitalier qui a susceptibilisé l'ennemi, et c'est pour formuler sa critique, qu'après avoir fait main basse sur les poules et les lapins oubliés, il a allumé, comme leçons, deux ou trois incendies.

Il ne reste plus que deux hommes dans le village ; le curé et .Jean-François

Lemesle. Celui-ci paraît fort déconfit et fort inquiet. Le curé nous offre une lorgnette, une lorgnette excellente que le commandant Prussien a oubliée chez lui, une lorgnette indispensable pour observer, puisque nous sommes en observation.

Pas commode l'observation ! Car un brouillard intense couvre la campagne, et, devant nous, enveloppe la Seine, qui pour le moment, nous sépare de l'ennemi. Le froid nous pénètre, les ventres sont creux , les mines sont longues.

Vers dix heures un rayon de pâle soleil déchire le grand voile gris qui nous cachait l'horizon. Dans la vallée, nous voyons la Seine charrier paresseusement quelques glaçons et sur l'autre versant en face de nous, un clocher, un village

comme les nôtres. Grâce à la lorgnette, nous distinguons un, Jeux, vingt, cent casques à pointe qui circulent afîairésdans ce village.

Eux aussi nous ont aperçus de loin :

ils s'avertissent et se groupent, ils se montrent le petit poste français. Et comme la veille ce sont eux qui ont dévasté Lagrède de fond en comble, ils supposent avec raison que nous ne sommes pas dans une extrême abondance. Eux, paraissent au contraire munis de provisions joyeuses: et par bravade, un caporal nous montre, piquée au bout de son fusil, une oie superbe, une oie dodue, qu'enfile sa baïonnette, comme une broche éclatante. Ce sera pour eux la pièce de résistance, le rôti du réveillon !

Ainsi ces étrangers fêteront grassement Noël... et le festin improvisé les rapprochera, par la pensée, de la famille absente, qui là-bas, réunie sans eux, regarde leur place vide, et boita leur retour!

Cette oie grasse de Noël, ces idées do bombance germanique, nous suggèrent de tristes retours, et nous rappellent amèrement que, pour nous, moins heureux, il n'y aura, ce soir, ni joie, ni réveillon !

L'aide-major, un garçon de bon appétit, ne peut s'en consoler. Cette oie grasse de l'ennemi lui a percé le cœur ! Il ne lâche plus la lorgnette. Il persiste dans l'esprit et la lettre de notre consigne : il observe sans trêve, il observe fiévreusement...

l'oie grasse des Allemands.

Pendant ces mélancoliques méditations,

Te REVEILLON EN CAMPAGNE

l'homme du village, Jean-François Lemesle, vient soudain nous appeler à l'aide.

— Qu'ya-t-il?

— Ah! monsieur le capitaine, si je n'ai pu partir hier avec les autres, c'est que ma femme était... malade. Elle l'est davantage maintenant. Que vais-je devenir, mon Dieu !

— Il faut la soigner, mon garçon.

— Mais, monsieur le capitaine, je ne sais pas, moi ! C'est la première fois, vous comprenez? Nous sommes mariés de l'année dernière ! C'est affreux! que faire?

L'entendez-vous, elle crie derrière vous, dans la maison ! Et on a tout emporté, même le linge, même le berceau, on a perdu la tête ! Plus rien dans

le village, plus rien dans l'armoire ! Et Jean-François Lemesle, fou d'inquiétude, appelait à travers la rue :

— Monsieur le curé, à l'aide ! monsieur le curé !

— Ah ! c'est de cela qu'il s'agit? Laisse le curé, mon ami, ce n'est pas encore l'heure du baptême ! Tiens, voilà le médecin qui te sera plus utile pour le moment.

L'aide-major, entendant réclamer son concours, me rend la lorgnette et entre dans la chaumière, où ses soins, bien dirigés, mettent rapidement au monde un nouveau petit Lemesle.

— Mon capitaine, crie-t-il à travers la porte, il est superbe ce mioche, mais figurez-vous qu'il a oublié sa tenue au

7 8 REVEILLON EN CAMPAGIVÈ

quartier ! Vous n'auriez pas sur vous une chemise de trop, une chemise ù lui prêter ?

Et il passe son bras par la porte entr'ouverte.

— J'ai deux mouchoirs dans ma sacoche, prenez-les, la voici, avec ma couverture.

— Merci, mon capitaine, cela fera bien.

Quelques minutes se passent.

— Mon capitaine.

— Quoi encore?

— Vous n'auriez pas en même temps un peu d'eau, un peu de sucre, un peu de fleur d'orange, un peu d'eau de Cologne avec des sels anglais?

— Tenez, voici ma gourde, deux

IIÉVEILLON EN CAMPAGNE 7 9

{gouttes de cognac remplaceront ce qui manque.

— Merci, mon capitaine.

La porte se referme : bientôt elle se rouvre.

— Maintenant, entrez, mon capitaine, et voyez que je ne fais pas les choses à demi. Ce moutard-là chante déjà comme un clairon !

La jeune mère souriait, toute blanche d'épuisement sur le pâle oreiller, regardant le pauvre petit, venu si mal à propos, et que Lemesle ahuri tenait sur ses genoux, près du feu, tant bien que mal emmaillotté.

— Voyons, mon garçon, à quoi pensestu ?

— Dame, je vais demander à M. le

curé d'aller à Tigeron, à deux lieues d'ici, chercher la grand'mère.

— Ce sera bien vu ; une grand'mère et du bouillon, il faut cela tout de suite dans la maison. Comment vas-tu le nommer, ce garçon-là ?

— Nous l'appellerons Noël, fit le curé, qui entrait en ce moment : nous le baptiserons demain, quand nous aurons une marraine... et un parrain.

— Un parrain, murmura Lemesle ! Si monsieur le capitaine, qui a été si bon?...

— Eh bien et moi, alors, on m'oublie donc? demanda en riant l'aide-major.

— Vous, exclama vivement Lemesle, tout émoustillé par la reconnaissance :

vous, monsieur le médecin, vous êtes un

homme... enfin un brave homme. Et vous allez voir.

Il se leva soudain, campa l'enfant sur les bras du curé, et fit signe aux deux militaires de le suivre. On traversa le village. Ceux des mobiles qui n'étaient pas de faction, se blottissaient dans les chaumières dévastées, en y allumant de grands feux : Lemesle arriva aux maisons incendiées, qui, avec leurs trous béants et leurs charpentes écroulées, demeuraient solitaires ; il s'arrêta devant l'une de ces carcasses noircies :

— Cela, fit-il, c'est la maison à l'oncle Bastien !

— Ah ! eh bien, les Prussiens l'ont bien arrangée, la maison à l'oncle Bastien !

RKVEILLON EN CAMPAGNE

— Oh ! c'est un malin ! Il s'en retirera !

— Tant mieux.' Eh bien, pourquoi sommes-nous là?

— Parce que, la veille des Prussiens, mon oncle avait tué son cochon gras, sauf votre respect ; quand on les a annoncés, il a caché le cochon — révérence parler — sous son lit... Je pense l)ien que les ^ueux ne Font pas cherché là, et qu'en déblayant tant soit peu...

— Un rôti ! Quel rôti de ]\oël 1 Tu es un génie, Lemesle ! Déblayons vite !

Le cochon, grâce au ciel, se retrouva.

11 était intact... Il était même cuit, cuit par l'incendie, cuit à l'étuvée, sous les poutres et les gravas qui Pavaient recouvert !

La compagnie entière fut vite informée

(le riieureux événement. Le menu d'un réveillon se trouvait solidement constitué, ce fut une joie sans mélange, une joie universelle.

Mais il s'agissait bien de manger ! Le premier besoin, c'était d'bumilier l'ennemi, avec son oie ! avec son insolente oie î Dès qu'une éclaircie dans le brouillard permit de voir et d'être vus, les Allemand cantonnés là-bas, sur l'autre rive, interrompirent, muets d'admiration ,^ leurs danses folles et la procession de l'oie qui nous avait bravés : soulevé, comme un lourd tropbée, au bout de six baïonnettes, le cochon de l'oncle Bastien faisait miroiter gaiement au soleil sesrondeurs brunies et appétissantes. Le rôti des Prussiens n'apparaissait qu'à la

lorgnette : eux pouvaient saluer le nôtre à l'œil nu !

L'amour-propre national' avait donc satisfaction.

Je dois ajouter qu'il en fut de même pour les estomacs nationaux. Le réveillon inattendu égaya la nuit de Noël, ragaillardit une heure les pauvres moblots transis. Le curé déterra quelques bouteilles de son vin de messe, et l'on oublia toutes les douleurs pour trinquer joyeusement au foyer lointain, aux [lointaines espérances ! On but aux affections et aux souvenirs, sans oublier le toast au nouveau-né, qui procurait, sans le savoir, à toute la compagnie, le jambon de la reconnaissance !

Demain, Noël Lemesle aura dix-huit

ans. Il a hérité de l'oncle Bastien. C'est un beau gars qui sera bon laboureur et bon soldat. Le curé, en vieillissant, lui a presque aussi souvent répété le nom de son parrain que le nom du bon Dieu. Et demain il arrivera, comme tous les ans, à la ville, avec son panier bien blanc et bien garni» Il y a quelques années, ce n'était pas un jambon, c'était deux jambons qu'il déclarait à l'octroi; le capitaine et l'aide-major avaient chacun son souvenir. Mais si le capitaine — qui n'est plus capitaine, qui a déposé l'épée pour prendre la plume, et vous conter des histoires, — est encore de ce monde, l'aide-major est bien loin, plus loin que Lagrède-le-Normand ; il est sur la terre du Tonkin... peut-être même dessous!

Un jour, le sultan de Comorandel fit interroger un trafiquant de Puteau qui parcourait ses États, et qui était commissionnaire en gommes arabiques. Sa Hautesse demandait si, comme on l'assurait dans les comptoirs de la côte, le maître, au royaume des Francs, se nommait bien Sidi-Grévy et s'il était vrai que ce fût un souverain sans cimeterre?

L'étranger répondit qu'il recevait les journaux dePiiteau à six mois de date, et que, parconséquentjiln'étaitpas renseigné sur l'état présent des choses ; mais qu'aux dernières nouvelles, Sidi-Grévy jouissait encore de son palais, sur les bords fleuris delà Seine, et qu'on ne l'avait jamais vu manier, en personne, les lames étincelantes.

Le sultan de Comorandel, qui s'appelait Muley-Amadou et qui était un homme judicieux, s'entretint avec son vizir d'un fait si peu vraisemblable. Ils conclurent que Sidi-Grévy devait être un commandeur bien redoutable, puisque ses sujets courbaient la tête, sans qu'il eût même à décrocher le sabre de ses pères. Aussi chargèrent-ils le trafiquant de faire con-

naître à son prince que le Comorandel, étranger jusqu'à ce jour au concert des grandes puissances, entrerait volontiers en relations diplomatiques avec la nation des Francs ; que Muley-Amadou daignerait recevoir sans colère une ambassade et les cadeaux du grand Sidi-Grévy.

A Paris, la politique de l'extension coloniale était alors en faveur, et dans les cinq parties du monde, nos alliances étaient assez clairsemées : en sorte que le cabinet s'empressa d'accueillir les ouvertures du lointain potentat, de nommer un plénipotentiaire et de solliciter un crédit spécial. L'affaire fut bien conduite : de la Madeleine au Gymnase, les camelots débitèrent, d'une voix harmonieuse, des brochures à dix centimes sur le Como-

randel, ses mines de saphirs et son Crédit foncier : les photographies et les illustrations représentèrent — de chic — le sultan Muley- Amadou, le nouvel allié de la France, avec un plastron desaphirs; l'opinion se surchauffa : le ministre des Amitiés extérieures fit entendre à la tribune un discours tout ronflant de patriotisme ; bref, les trois Chambres, enthousiasmées, la Haute, la Basse et la Moyenne, votèrent d'urgence un crédit double de celui qui leur était demandé.

Rien ne fut ménagé. Le plénipotentiaire, comte de Paramé, partit avec cent caisses de présents magnifiques. Il emportait, pour être classique, des vases de Sèvres et des tapisseries des Gobelins ; puis, pour être pratique, des horloges

colossales, des meubles intimes et autres qui jouaient la Marseillaise dès qu'on s'asseyait dessus, du chocolat, des conserves de truffes, des bouquets artificiels, des poupées articulées... et bien d'autres merveilles.

Le comte de Paramé était nouvellement marié avec une jeune femme qui avait les plus beaux cheveux noirs du monde. Dans ses grands yeux bruns il lut une si instante prière, qu'il ne sut pas lui refuser le plaisir de ce voyage, accompli dans les conditions les plus flatteuses. Il fut convenu d'abord que la comtesse demeurerait dans quelque factorie de la côte, tandis que son mari poursuivrait sa mission diplomatique jusqu'à la capitale du Comorandel. Mais, à peine débarquée, l'in-

trépide amazone demandait à suivre l'ambassadeur jusqu'au bout, malgré les fatigues d'une région brûlante, sans routes et sans auberges. Le mari céda... puisqu'il était le mari.

Il eût obtempéré de même à la sollicitation qui vint ensuite. Mais, cette fois, la comtesse se heurtait vraiment à une impossibilité. Savez-vous ce qu'elle avait logé dans sa jolie tête, la brune aventureuse, et ce qu'elle demanda dès son arrivée à la capitale ? D'assister à l'audience solennelle que le grand sultan Muley- Amadou allait octroyer à l'ambassadeur de Sidi-Grévy !

Si cette outrecuidante prétention vous étonne, elle scandalisa bien autrement le vizir, Molardo-Pacha, qui traitait avec la

mission française, en attendant le grand jour de la réception souveraine. A l'étrange proposition qui concernait la dame française, il répondit par un refus très irrité, et massacra cinq ou six esclaves pour passer sa colère.

Mais la dame française tenait singulièrement à ses idées ; elle fit la leçon à son mari, qui gagna le cœur du vizir en défonçant deux desbienheureuses caisses, et en lui offrant un vélocipède doré, avec un costume de mousquetaire à brandebourgs.

Cependant, il hésitait encore, Molardo- Pacha. Pensez donc! Introduire des dames en présence du Sultan, filsdu Prophète, ce n'était assurément pas chose inouïe, pour le vizir : c'était même, à dire vrai, l'une

(le ses attributions professionnelles, un devoir quotidien qu'il accomplissait, à la brume, sans que son maître eût à s'en plaindre. Mais les présentations de ce genre avaient toujours eu un objet exclusif et déterminé : de mémoire de vizir, elles ne s'étaient jamais bornées au simple cérémonial d'une audience publique. En matière de galanterie, Muley-Amadou ne se montrait guère l'homme des demimesures, et il n'entrait pas dans son tempérament d'admirer les roses, sans les cueillir... Que dirait le public d'une infraction si nouvelle aux usages courants? Comment justifier, aux yeux de Sa Hautesse, une entrevue de simple curiosité, une entrevue... sans conclusion pratique ?

Instruite de ces scrupules, la comtesse les fit lever, en défonçant une troisième caisse, qui venait du passage Choiseul, et en offrant au vizir une grosse d'animaux à remontoir qui raclaient une mandoline. M""* de Paramé connaissait bien le cœur humain : on ne résiste pas à l'harmonie de cent quarante-quatre oursons, alternant le Misère du Trovatore avec la Locomotive du Général. Molardo Pacha s'humanisa tout à fait. Il fut réglé que la femme de l'ambassadeur assisterait à l'audience de gala, cachée au fond de la salle, derrière un pavillon d'étoffe, qui la dissimulerait aux regards en lui permettant de tout entendre.

Enfin le grand jour se lève, Muley- Amadou, assis sur un trône de saphirs,

ombragé d'un parasol, entouré de léopards enchaînés et de gardes crépus, vêtus d'un bracelet d'or, reçoit, immobile, l'ambassadeur de Sidi-Grévy,qui faisait assez piètre mine, dans son frac à palmettes. Le comte s'avance, au milieu des seigneurs sans aucun pourpoint, qui rampaient ventre à terre ; il s'arrête à distance respectueuse des léopards, s'incline profondément et lit une harangue, traduite, phrase par phrase, par le traitant de Puteau, élevé, pour la circonstance, à la dignité d'interprète officiel ; puis, sur un coussin, il élève la lettre autographe de Sidi-Grévy;Molardo-Pacha vient la prendre et la remet à son maître ([ui la porte à son front, la tire de son enveloppe, et la rend au vizir. Celuici la passe à l'indispensable natif de

Puteau, qui la traduit et la paraphrase.

Molardo-Paclia répond, au nom de son maître, que le Comorandel et la France sont désormais le frère et la sœur, que Muley- Amadou et le grand Sidi-Grévy sont, seront toujours deux fleurs sur une même tige. Puis, les muets du sérail passent sur des plateaux les rafraîchissements les plus variés : eau de source, fromage de jument et têtes de moutons farcies à l'eucalyptus. Enfin commence le long délité des présents diplomatiques.

Eh hien, le croiriez-vous ? Ni le plénipotentiaire d'Europe, ni le discours, ni même les cadeaux, n'occupent un instant l'attention de Sa Hautesse. Depuis le commencement de l'audience, sans aucune interruption, les yeux de Sa Hau-

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