‹ Blanc et noirChapitre 3 sur 3 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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tesse demeurent obstinément fixés au fond delà salle, sur le pavillon de taffetas jaune, construit près de la porte, et dans lequel a pris place la brune comtesse, flanquée de sa chambrière, une blondinette assez piquante. L'une et l'autre avaient entr'ouvert légèrement leurs rideaux, et personne ne pouvait s'apercevoir d'une si monstrueuse infraction au programme convenu ; car, placés devant elles, tous les assistants étaient tournés vers Sa Hautesse ; aucun n'eût osé lui manquer de respect, détourner un instant les yeux de son auguste visage. Seul, le sultan se rendait compte qu'en face de lui de petits doigts frétillants écartaient la tenture, qu'un petit nez, deux petits nez, puis un, deux, trois,

quatre grands yeux se risquaient curieusement en élargissant la fente. L'impunité enhardissantles filles d'Eve, le rideau complaisant s'écartait de plus en plus... C'est ce qui fit que Sa Hautesse, absolument fascinée par ces grâces étrangères, n'accorda pas attention, — pas la moindre — aux promesses solennelles échangées entre deux grands peuples, non plus qu'aux tapisseries des Gobelins et aux lapins mécaniques, envoyés par Sidi- Grévy.

La comtesse s'amusa d'abord du spectacle étrange ; et l'attention marquée du sultan noir ne lui sembla pas une offense. Mais, comme la séance se prolongeait, les deux prunelles ardentes qui fixaient sans trêve son pavillon, lui pa-

rurent s'allumer avec une inquiétante intensité. Positivement, Amadou avait pris feu. Elle eut peur, la brune comtesse ; elle s'accusa d'imprudence, et rentrant précipitamment derrière les courtines de taffetas jaune, elle les referma hermétiquement.

Tout aussitôt, Sa Hautesse fît signe que le défilé des cadeaux diplomatiques commençait à la lasser : l'audience était levée.

En rentrant chez lui, l'ambassadeur y trouva les présents de Sa Hautesse pour Sidi-Grévy : une caisse de dattes et une ceinture en peau de chacal. Sa mission était terminée.

Dès le soir, la comtesse lit entendre à son mari qu'il serait bon de quitter, sans

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aucun délai, la capitale et les possessions de Muley-Amadou. Elle se sentait invinciblement poursuivie par deux charbons incandescents, le regard étrange et obstiné du maître. On activa donc les derniers préparatifs, et la caravane, traversant les sables, se dirigea vers la côte, à marches forcées.

Mais, après deux jours, on aperçoit au loin un nuage de poussière. C'est un gros de cavaliers, qui évidemment poursuit la caravane franque.

Impossibled'échapper, caries terribles janissaires du sultan montent des coursiers ailés. L'ambassadrice, calme et résolue, demande un pistolet chargé pour l'usage que lui dictera, selon l'occurrence, son honneur en péril.

L'ambassadeur arrête son monde, fait déployer au-dessus de sa tête son drapeau national, et attend, de pied ferme, la violation flagrante du droit des gens, en sa personne diplomatique.

Les poursuivants arrivent au triple galop. A leur tête, Molardo-Pacha, monté sur un cheval magnifique, au poil d'argent.

Le vizir met pied à terre, il s'approche en saluant bien bas l'ambassadeur.

— Noble rayon du soleil de Sidi-Grévy, lui dit-il. Sa Hautesse, a daigné m'envoyer pour t'apporter ses adieux et te souhaiter bon voyage. Elle m'a chargé de te remettre l'insigne de son ordre : voici le Pagne d'honneur.

Le comte rassuré se confondit en

actions de grâce ; le vizir continua :

— Muley-Amadou veut aussi que la gazelle d'Occident emporte un souvenir de sa souveraine audience, et le témoignage de son admiration.

— Le Sultan est trop bon...

— Voici des pendants d'oreilles avec un colliers de saphirs; et voici ce coursier blanc que je viens de quitter ; c'est le plus fier de la contrée. Le maître m'a ordonné d'offrir ces présents à l'une de tes épouses.

— A l'une de mes épouses? répéta l'ambassadeur abasourdi, en regardant la comtesse.

— Non, ce n'est pas pour celle-là : c'est sur l'autre, sur ta petite blonde que le regard du maître s'est arrêté avec complaisance.

Et le vizir adressa le plus galant salut à la femme de chambre qui ouvrait de grands yeux sur sa subite fortune.

— Telle est, conclut-il, la volonté de Sa Hautesse. Adieu! Qu'Allah vous

mené

Et enfourchant un autre cheval, le vizir tourna bride avec ses janissaires noirs, vêtus d'un bracelet d'or.

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TONIELLO

Rome était en iête ce jour-là, la Rome des anciens jours, la Rome des pompes chrétiennes et des galas pontificaux.

Les lourds carrossiers noirs, aux glands d'or, aux crinières nattées de pourpre, avaient traversé le matin la ville, traînant avec solennité les larges véhicules antiques surchargés de laquais chamarrés ; ils avaient déposé aux per-

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rons de Saint-Pierre les prélats multicolores, les conseillers suprêmes en robes écartâtes, les camériers violets, les pontifes orientaux, qui portent encore la coiffe haute et bombée des Rois Mages, les gardes-nobles aux armures démasquinées, le sénateur de Rome avec ses pages à toques et à plumes, les Princes Assistants au trône, en pourpoint de drap d'or; tous les dignitaires de la Cour ecclésiastique et civile, revêtus de leurs plus resplendissants insignes.

C'était la Pdque de la Résurrection, comme l'on dit là-bas, la plus éclatante de toutes les solennités romaines.

Et pendant qu'à l'intérieur de la basilique se déroulait le cérémonial imposant de l'office papal, une foule bruyante

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bigarrée grossissait à chaque instant sur l'immense parvis extérieur qu'enserre de ses deux bras la galerie courbe aux colonnades monumentales.

La fourmilière humaine s'agitait dans une pittoresque confusion, mélangeant aux nuances vives des contadines pittorresquement endimanchées les taches soyeuses des ombrelles aristocratiques.

La veste populaire et la jaquette anglaise, toutes les classes sociales et toutes les langues du monde se rencontraient dans cette foule joyeuse et diaprée, dont les impressions diverses se traduisaient par un immense bourdonnement.

Au milieu de la place, entre l'obélisque central et le portait du temple, la

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force armée forme un carré qui demeure seul vide au milieu de la foule ondoyante, et qu'occupe l'état-major, avec la musique et le drapeau.

L'attente est longue sous le soleil implacable. Mais soudain le silence s'établit dans cette multitude. Au-dessus du vestibule, on a aperçu les décorateurs de la chambre apostolique, drapant de velours rouge les balcons extérieurs.

C'est que la cérémonie prend fin au dedans, et que le pape va paraître, pour donner sa bénédiction Urbi et Orhi. En efTet, voici le cortège des évêques et des cardinaux qui a gravi les escaliers intérieurs ; il vient prendre place au dehors sur les terrasses qui entourent le parvis, au-dessus des colonnades circulaires.

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Puis, au balcon central de le façade, voici le souverain, en longue chape blanche, avec les trois couronnes superposées, assis sur un trône que soutiennent sur leurs épaules des porteurs en costume rouge, et qu'entourent les hauts éventails de plumes blanches. On dépose le trône, non pas sur le balcon, mais sur la balustrade même du balcon, de sorte que rien ne sépare l'officiant de Fabime : il semble planer sur son peuple.

Les soldats présentent les armes; les clairons sonnent : une acclamation grandiose retentit et se continue jusqu'au Château Saint- Ange, dont les canons éclatent en salves répétées.

D'en bas, oii le peuple est massé; des terrasses, où sont groupés les prélats,

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tous les regards sont fixés sur le visage du pape. Parmi les évêques, les uns se sont prosternés, d'autres courbent la tête, d'autres braquent curieusement leurs lorgnettes : s'il fallait en croire les mauvaises langues, ces lorgnettes peu révérencieuses viendraient d'Angleterre... ou de France.

Cependant, du haut des balustres, les trompettes d'argent de la garde-noble ont fait entendre une fanfare sonore et ■cadencée, d'un effetsaisissant.Lesilence se rétablit, religieux, universel. L'officiant, toujours assis, lit une longue formule de prière... Tout à coup sa voix s'élève, éclatante et scandée, elle est perçue nettement jusqu'aux extrémités de la place ; il se dresse, les bras en l'air, comme

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suspendu entre le ciel et la terre ; tous les genoux fléchissent; il chante, successivement tourné vers les quatre points de l'horizon, les paroles de la bénédiction sacrée.

Les assistants relèvent le front, au milieu d'un tonnerre de vivats. Puis l'un des suivants du pape s'avance à ses côtés : il tient un parchemin roulé dans sa main : c'est la bulle d'indulgence, le texte de la bénédiction qui vient d'être accordée à la Ville et au Monde. Le prélat jette majestueusement au vent le rouleau, qui se déploie, et vole au-dessus de la foule. Des poussées folles se produisent alors. Chacun se hausse et se grandit ; on escalade son voisin quand il s'y prête, et même parfois quand il se

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fâche : il s'agit d'être l'heureux, le favori du hasard, de saisir et d'emporter au foyer la bulle... qui portera bonheur à plusieurs générations dans la famille.

Cette année-là, en la Pâque de résurrection, pendant que le trône papal rentrait majestueusement à l'intérieur, la bulle Urbi et Orbi tournoya lentement sur la place Saint-Pierre, se porta successivement à droite, puis à gauche, trompant tour à tour bien des espérances...

Enlîn elle échappe capricieusement aux cent mille bras tendus, franchit en volant la ligne des soldats, qui présentaient les armes, et descend au milieu de leur carré.

Or ces soldats étaient des volontaires, accourus de toute l'Europe, de la France

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surtout; c'étaient des zouaves pontificaux.

Aucun de ceux-ci, bien assurément, qui ne pensât à faire un mouvement pour saisir le bienheureux papier, qui ne songeât à la pieuse joie d'une mère ou d'une sœur pour laquelle ce rare souvenir eût été bien cher! Mais la consigne avant tout. La discipline était sérieuse en ce petit corps d'élite; elle montra rarement son empire plus énergiquement qu'alors.

On était sous les armes, en service : pas un, dans les rangs, ne céda à la tentation forte. Fixes, officiers et soldats conservèrent, sans broncher, la position réglementaire. Les spectateurs en demeurèrent frappés.

Cependant la bulle avait franchi les

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lignes de baïonnettes immobiles; elle alla tomber sur les dalles de la place, auprès du petit peloton formé par les clairons, qui occupaient le centre du carré, en sonnant aux champs.

En ce moment, l'un des clairons, un Italien, — il y en avait au régiment quelques-uns, — un tout jeune homme^ que l'on appelait familièrement Toniello, cessa une seconde de sonner avec ses camarades, se déplaça de quelques centimètres, se pencha et saisit à terre le bienheureux parchemin qui disparut dans sa poche.

Un éclair tout cela : mais un œil de lynx avait aperçu Toniello, l'œil d'un lieutenant qui plaisantait rarement.

Après la prise d'armes le pauvre petit

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Italien fut apostrophé, avec une verdeur toute militaire, sur « son infraction à l'immobilité et à la bonne tenue » .

L'enfant était bien noté, bon sujet, très régulier. Le reproche lui fut sensible.

— C'est ?)ia main de bon chrétien^ c'est ma main qui me démangeait terriblement ^ mon lieutenant. Avouez aussi que le diable me sollicitait de bien près.

Le diable intervenant en l'affaire d'une façon tout inattendue, dérida le terrible lieutenant. Tonniello en fut quitte pour une semonce... et le parchemin sacré s'en alla bien vite dans une petite ferme d'Albano, réjouir le cœur d'une bonne vieille grand'mère, qui faillit trépasser de pieuse allégresse!

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Le temps a marché.

Voici encore la même troupe en armes.

Cette fois, c'est pour la bataille... à quinze lieues de Rome.

La mitraille crépite; le sang coule; et le clairon de Toniello fait rage.

Le lieutenant lui a dit : «. Allons, du « poumon I Sonne crânement. C'est le « moment d'animer les camarades : nous « sommes un contre vingt! »

... Mais soudain, la sonnerie s'interrompt.

Le lieutenant se fâche : il se porte vers Toniello :

— Pourquoi te taire, toi là-bas?

L'ennemi va croire que nous faiblissons de ce côté ! Sonne donc ! Ah çà, est-ce que c'est encore h main

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qui te démange, comme l'autre fois ?

— Oh ! plus maintenant, mon lieutenant ! balbutie le pauvre petit, pâle comme un cadavre... Son bras droit venait d'être emporté à quelques pas de lui par un éclat d'obus !

Il ne s'était pas affaissé. D'un œil hagard il fixait son membre brusquement amputé, qui gisait à terre dans une mare de sang, avec son instrument intact.

— Tu peux marcher, mon pauvre petit, gagne vite l'ambulance, commande l'officier subitement radouci.

— Non, non, mon lieutenant ! je ne veux pas lâcher pied !

Et Toniello, désobéissant, recueille ses dernières forces, se baisse, ramasse son clairon de la main gauche, le porte à ses

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lèvres bleuies, et puis sonne la charge... jusqu'à ce que sa bouche et ses yeux se ferment pour toujours !

C'est ainsi que le petit Tonio a péché deux fois contre la discipline.

LA NOUVELLE EGBATANE

LA NOUVELLE EGBATANE

Miss Arabella Jennims, de New-York, possédait beaucoup d'avantages. M. Jennims, de la maison Jennims and C\ dans Broadway, numéro 1620 1/2, ascenseur V, était mort en homme de tact, à l'heure opportune, après cinq faillites honorablement remarquées. Le temps lui avait manqué pour aventurer sa sixième fortune ; en sorte que, parmi les charmes

de sa fille, on comptait une maison fort élégante et toute semblable à un castel moyen âge, dans la cinquième avenue ; une villa pour les bains de mer à Newport ; et deux cents actions du Western- Paci fie- Rail way , représentant un million, non pas un pauvre petit million de notre monnaie déclassée, mais une vrai million, un million de dollars, ce qui quintuple le chiffre.

Dans ces conditions, miss Arabella n'avait pas été sans rencontrer beaucoup d'âmes sœurs, jalouses de s'unir à son âme par-devant un Révérend quelconque.

Mais elle n'avait encouragé aucun de ses compatriotes. Elle se savait en mesure d'acheter une couronne de comtesse que son pays ne pouvait lui procurer, et

attendait patiemment les offres d'Europe, qui ne pouvaient tarder.

Cette faiblesse héraldique était d'ailleurs la seule de miss Arabella; elle était très austère, en principe, et prédicante convaincue ; elle appartenait à la confession des Anabaptistes, de la branche des Ressuscitants delà nouvelle Ecbatane ; et elle avait construit, à ses frais, un temple de son culte, dans la trente-troisième rue-Est, où l'on comptait déjà précédemment soixante-sept autres églises, de confessions diverses.

Elle avait visité Paris, et dans cette Babylone, apprécié les attentions d'un joli comte, qu'elle avait rencontré aux expositions du Cercle pittoresque : mais, au moment de conclure, elle avait appris

que le comte était frelaté, et que le préteudu avait fréquenté Mazas : aussi, devenue prudente, ne songeait-elle plus à brusquer la destinée.

Cependant, un jour, le transatlantique la Bourgogne débarqua à New-York trois candidats français, fort bien tournés: Gaston, Guy et Gontran, qui se firent présenter incontinent chez miss Arabella et ne tardèrent pas à lui déclarer leur flamme.

La jeune fille prit, cette fois, des renseignements circonstanciés : tous trois étaient comtes pour de bon, remontant authentiquement à la prise d'Ascalon par les croisées ; tous trois s'habillaient chez un coupeur osé mais impeccable ; tous trois tapotaient des valses au piano, na-

sillaient sans détonner le répertoire de M"' Théo, dansaient le boston en mesure, et fumaient sans passion ; tous trois écorchaient suffisamment la langue anglaise, l'ayant apprise à Nice, de leurs grooms et de leurs danseuses : aucun d'ailleurs ne possédait un sou vaillant ; bref, ils offraient simultanément l'étoffe à mari la plus sortable pour Américaine qui a des actions !

On flirta comme il convient. On fît des chevauchées au clair de lune dans Central Park, jardin bien supérieur au Bois de Boulogne, car dans celui-ci on ne voit guère que des arbres, lesquels se dépouillent en hiver, tandis que l'autre est principalement planté de statues, lesquelles ont l'avantage de n'être jamais

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déparées par aucune saison. On l)ul du Champagne, chez Delmonico. On navigua dans un yacht pavoisé, entre les grandes falaises de l'Hudson que la nature déjà avait faites si majestueuses, mais que les industriels du Nouveau Monde ont singulièrement embellies, en les tapissant, avec richesse, de gigantesques annonces.

On parada, en inénarrables complets fleur de pêcher, aux eaux de Saratoga, où les hôtels colossaux mesurent leurs tapis par kilomètres... Et toujours miss Arabella, en fille de tête, sut tenir la balance égale entre les Français, qui chaque jour se montraient plus pressants.

Ce qui rendait ainsi leur amour plus impatient, c'est que leur crédit commen çait à s'épuiser. Le Manager on gérant

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(le leur hôtel menaçait de leur couper les vivres ; ils songaient avec mélancolie qu'il faudrait peut-être rallier Paris, unanimement bredouille !

Enfin, un soir, dans une loge du Dayl'is-Theater où les trois prétendants déployaient leurs grâces simultanées autour de l'héritière, celle-ci leur tint un propos décisif:

— Vous me charmez tous trois, leur dit-elle. Mais je vous trouve un défaut : vous n'êtes pas sérieux !

Gaston, Guy et Gontran, consternés, se récrièrent avec sincérité, ne pouvant en aucune manière s'appliquer un si injuste reproche : leur monocle s'enchâssait selon les règles dans un sillon gracieux et immuable ; leur plastron

blanc était immaculé et incassable ; leur habit scientifiquement cambré, moulait à souhait la taille et les hanches ; et leur gardénia, d'une fraîcheur irréprochable, était arrivé de Londres le matin même dans une boîte de coton. Ils s'assurèrent d'un coup d'œil lancé sur la glace que leur artiste attitré n'avait commis, par malchance ou légèreté, aucune incorrection dans l'apprêt savant de leur coiffure. Et pleinement rassurés par cet examen de conscience, ils demandèrent avec étonnement, en quoi péchait leur sérieux?

— Non, répéta l'héritière, pas sérieux du tout!... Je vous trouve peu de zèle... peu de zèle en vérité, pour la propagation de la lumière. Ainsi, que faites-

VOUS des petits traités de controverse que je vous distribue soir et matin ?

— Oh ! miss Arabella, fît Gaston, pouvez-vous parler ainsi? La chère brochure que j'ai trouvée hier à dîner sous ma serviette, est ici, entre mon cœur et mon gilet de flanelle !

Les deux autres firent un geste passionné qui avait la même signification.

Bien heureusement, miss Arabella, qui était confiante, ne prit pas fantaisie de vérifier le fait.

— Ce n'est pas là ce qu'il faut en faire, continua-t-elle sévèrement. Le devoir des justes est de répandre la bonne parole et de propager la lumière chez les pécheurs !

Il fallut tout le prestige de la dot en

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porspcctivc pour <{ue les trois petits comtes conservassent leur sérieux, à ridée de se transformer inopinément en agents de la bonne parole.

— Moi, dit hypocritement Gontran, j'ai trouvé cette prose fort intéressante!

— Ce sont des vers, comte ; ne vous en êtes-vous pas aperçu ?

— Si fait ! Comment donc ? Des vers délicieux! Ils sont de vous, chère miss?

— Non ; du prophète Jérémie... et traduits par le révérend Pleason.

— Très remarquables tout de même, chère miss ! J'offrirai demain sans faute la brochure au steward qui vernit mes bottines ; son âme s'en trouvera bien !

— Oh ! non. Nos Américains n'ont pas besoin de vos dons en ce genre ; je leur

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ai distribué soixante-douze mille brochures la semaine dernière.

— Mais que faire alors, chère miss ?

— Mon Dieu, je ne vous parle pas, pour vous-mêmes, du nouveau baptême des Ressuscitants...

— Un nouveau, chère miss, dix nouveaux ! Vous nous rebaptiserez aussi souvent qu'il vous conviendra ! Cela nous fera le plus grand plaisir !

— Je ne vous en demande pas tant !

Je voudrais seulement vous intéresser à la propagande qui fait la lumière. CVst l>abylone, c'est votre Paris qu'il faudrait entamer maintenant ! C'est là que la perdition est à son comble !

— A son comble, positivement, répéta gravement le trio.

— Tenez, messieurs, je vais vous parler franchement. Jai fait imprimer, en édition française, l'un de ces petits tracts destinés à Tamendement des pécheurs.

Chacun de vous va recevoir un stock de ces brochures. Au retour de votre prochain voyage en Europe, vous me rendrez compte du placement que vous en aurez fait: vous êtes gentilshommes; je vous croirai sur parole. A défaut de réussite, je tiendrai compte des efforts tentés. Je ne dois pas vous dissimuler que le plus heureux, dans cette campagne de propagande, aura ma préférence, et que ma main sera la récompense du vainqueur. Ah ! une recommandation précise : ne donnez pas les brochures gratis ; les Français, dit-on, lisent rarement les

livres qu'ils achètent, mais ils ne lisent jamais ceux qu'on leur donne. Donc, il s'agit de vendre^ le prix importe peu.

Cette communication inattendue eut pour effet de plonger les trois auditeurs abasourdis dans un abîme de réflexions.

Ils en sortirent seulement pour accompagner à sa voiture miss Arabella ; elle prit congé d'eux le plus gracieusement du monde en leur jetant son adieu, de cette jolie voix qui leur rappelait invinciblement la délicieuse musique de For monnayé tintinnabulant dans une coupe de cristal.

A l'hôtel, les amoureux trouvaient les ballots annoncés. Leur petit volume, orné d^une couverture rouge s'intitulait : La nouvelle Ecbatane. Ils prirent en soupi-

rant le premier paquebot pour le Havre, jurant, sur leurs aïeux, au Manager inquiet et non payé, qu'il les reverrait avant un mois.

Les trois rivaux se séparèrent à la gare Saint-Lazare... Ils s'y retrouvèrent huit jours après, et traversèrent ensemble l'océan sans ouvrir la bouche sur Fissue de leur campagne.

Miss Arabella, rayonnante, tua le veau gras pour fêter le retour de ses missionnaires. Après le festin, on congédia les indiscrets, et l'héritière, s'érigeant seule en commission d'examen, demanda que chacun lui fît son rapport verbal.

— Chère miss, commença Gaston, en arrivant à Paris, j'ai hésité plusieurs jours

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à proposer ma brochure; je trouvais la démarche dépourvue de chic. Enfin, un jour, en me levant, vers quatre heures, avant d'aller au Bois, j'ai visité M""" du Bourdat, une matrone solide et régulière, que touchent beaucoup les intérêts du ciel. Je lui ai remis la Nouvelle Ecbatane. Elle est très bonne ; elle ne m'a fait aucune observation sur le prix, que je fixais à cinquante centimes. Un peu avant de passer le thé, elle a posé la brochure sur une table et m'a aimablement offert deux billets valant cinquante francs pièce, pour un concert de charité. Je lui ai versé mes cinq louis sans aucun délai ; mais elle n'a pas reparlé des cinquante centimes.

Vous me direz peut-être tpae j'eusse dû retourner chez M"*^ du Bourdat, pour

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toucher mon dû... Mais c'eût été m'exposer, de toute évidence, à une seconde édition des cinq louis ; car cette dame est très bienfaisante. Et, d'ailleurs si j'avais insisté, je lui aurais paru ridicule; elle ne m'aurait plus invité à Deauville... Vous le voyez, chère miss, j'ai échoué: mais vous apprécierez mes intentions !

— J'apprécie parfaitement. Et vous, comte Guy?

— Oh! moi, chère miss, j'ai voulu remplir vos instructions au pied de la lettre ! Un soir, j'ai dîné fortement au Café Anglais, et j'ai bu deux bouteilles de Pomard. Quand je me suis senti suffiment zélé, je suis sorti sur le boulevard en offrant ma brochure avec des aboiements d'usage : « La nouvelle Ecbatane^

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« son premier et curieux numéro. Dix « centimes, deux sous ! ))

— A la bonne heure ! Et le succès ?

— Oh ! colossal. Un rassemblement !

une émeute ! Vous voyez ce clou : le comte Guy passé camelot ! Ce qu'on se tordait ! c'était crevant, ma parole ! Les journaux du lendemain s'en sont délectés et en première page, s'il vous plaît.

— Ce cher comte ! Mais la vente ?

— Ah ! pour la vente il y a eu un chiendent ! Figurez-vous qu'au moment où cent mains se tendaient vers moi, me présentant leur dix centimes, et où j'allais entamer le ballot, voilà qu'un sergent de ville me met la main au collet et me conduit au poste de l'Opéra ! Je ne sais quelle loi stupide ils ont imaginée : il

paraît que le colportage exige une déclaration préalable ! Bref, j'ai été condamné à deux jours de prison, et à la saisie de mon ballot ! J'ai donc échoué, chère miss : mais je suis un martyr de la cause ! Voici mon ordre d'écrou, signé d'un substitut nouvelles couches ; c'est mon titre à votre bienveillance. J'ai souffert persécution : j'ai confiance en votre justice.

— La confiance est une bonne chose, comte Guy. Et vous, comte Contran, avez-vous été plus heureux ?

— Oui, chère miss, répondit l'interpellé avec l'air modeste qui convient au succès ; j'ai vendu !

— Bravo ! bravo ! La lumière va enfin se répandre dans Babylone ! Vendu beaucoup ?

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— Un exemplaire, chère miss.

— C'est mieux que rien. Et le prix?

— Trente francs.

— Contez-moi cela : je le relaterai dans nos annales de la No iwelie Ecbataneî

— Chère miss, je me suis posté sous les arcades, à sortie de \ Hôtel Monumental^ il était neuf heures environ.

— Pourquoi cette heure ?

— Parce que c'est l'heure où le dîner finit et où la digestion rend gai.

— Oui, Tàme s'épanouit, le cœur s'ouvre au bien...

— Comme vous l'allez voir!... Un étranger sort de l'hôtel^ en fumant son cigare. Il était couvert de breloques, et jouissait manifestement d'un tempérament très riche.

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— Une nature franche et vierge, faite pour la lumière !

— Je m'approche et lui présente une brochure, toute ouverte...

— La Nouvelle Ecbatane !

— Non... une autre brochure, plus...

mythologique. Elle n'avait rien de commun avec la vôtre, rien que la dimension et la couverture. A la page ouverte, une gravure très franche, extrêmement franche d'allure, représentant une scène que je qualifierai seulement de corsée, pour ne pas offenser vos chastes oreilles.

— Oh, comte !

— L'exotique sanguin semble s'intéresser beaucoup à ma gravure. Il demande le prix du volume. Je lui réponds que l'exemplaire est unique, édition spéciale

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pour le boudoir du Régent, et que l'illustration dont je l'ai régalé est encore la moins... intime de la brochure. J'ajoute que je céderai celle-ci pour la bagatelle de douze cents francs : c'était donné! L'homme fait un bond, avec un cliquetis de breloques... puis il revient : il était amorcé, le rastaquouère! Il y a des gens guillerets, après dîner! Nous discutons, nous transigeons... à trente franco. Pendant qu'il cherche sa monnaie, — vous savez que j'ai fait de la prestidigitation au cirque des gens du monde, — je substitue adroitement votre brochure pie à la brochure... mythologique. Je remets à l'acheteur la Nouvelle Ecbalane, je touche les trente francs... et je me sauve au plus vite

\ U; LA XOUVELLI': ECBATANE

derrière un pilier des arcades. L'étranger se met à feuilleter gloutonnement ; il ne tarde pas à s'apercevoir que je lui ai livré du miel au lieu de piment, un livre moral au lieu d'un autre, et, constatant son adhésion peu calculée à la doctrine des Ressuscitants , il éclate en jurons de son pays avec une violence qui me fait craindre l'apoplexie. Je crois qu'il a survécu... Que m'importait d'ailleurs, chère miss ? Je vous avais obéi. J'avais semé la bonne parole !

— Mais il me semble, objecta timidement Gaston, qu'au point de vue de la délicatesse...

— Le pécheur aux breloques a gagné considérablement à la substitution, prononça sans appel miss Arabella ; le comte

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jontran n'a pas à converser de scrupules ;t il a mérité ma main!

Gaston et Guy, en bons diables, sans 'aucune, ont assisté leur ami, comme émoins, le jour deux cents fois heureux )ù Gontran a épousé les deux cents actions lu We.9tern Pacific RaUivay. En récom- )ense, après la cérémonie, ils ont trouvé, ous leur serviette... une quinzième édiion de la Nouvelle Echatane.

Parmi les jolis vicomtes de X..., la région ensoleillée, Maxence était certainement le premier. Un gentleman qui parfume ses moustaches à la verveine et qui commande sesvestons dans Regent-Street, ne saurait passer inaperçu dans un département nature qui produit beaucoup d'ail. Aussi était-on fier de Maxence, au cheflieu, et le citait-on dans les sous préfec-

tiires : toute une province racontait ses cravates idéales et radotait de ses charmes vainqueurs, que les dames, dit-on, avaient beaucoup appréciés.

Et cependant, Maxence n'était pas heureux ! L'ivresse d'un triomphe incontestable, l'hommage direct de tous les regards d'un département, ne le caressait plus, au passage, aussi délicieusement que par le passé ; il avait un souci plus absorbant encore que la combinaison de ses toilettes : il souffrait d'une passion nouvelle ; il s'était pris à trouver belle une image autre que celle de son miroir! Le beau vicomte, pour un peu, eût négligé ses petits pots, ou porté deux fois les mêmes gants ! Il perdait la tète... il aimait !

Il aimait une \eu\e très entendue qui avait immergé ses vignes en temps utile et dont le phylloxéra n'avait pas atteint les revenus. La veuve était du crû, elle gasconnait en son langage, mais avec grâce; en ville, on vantait ses deux carrossiers ; la chronique assurait qu'à la campagne, elle montait agréablement ; ses amis disaient qu'elle lisait beaucoup...

presque une page de journal par jour : bref, Maxence en était épris. Épris pour le bon motif, car c'était un garçon pratique et reposé, ennemi des pas perdus, trop gâté par les aventures faciles pour désirer les braconnages qui fatiguent ou chiffonnent, et tout à fait incapable de se livrer aux tracas d'une recherche amoureuse qui n'eût point eu pour objet le calme du définitif.

Malheureusement, la veuve, M""' de Lantérac, ne paraissait pas s'apercevoir qu'elle avait à ses pieds le plus joli vicomte de la région ; elle le recevait froidement, éclatait de rire quand il risquait une déclaration, et le congédiait quand ses vœux s'exprimaient trop clairement.

Maxence avait vu d'ordinaire les capitulations plus rapides alors qu'elles étaient moins importantes ; aussi était-il surpris, humilié, grognon et la mauvaise humeur allait positivement faner ses agréments.

Ce fut sur ces entrefaites que le ministre de la guerre intervint dans les affaires du vicomte..., sans s'en douter, il est vrai. Le ministre de la guerre, qui était fort

discret et qui n'avait parlé de son projet à personne, télégraphia un beau matin à son représentant dans le pays de M"'" de Lantérac cet ordre bref et clair : « Mobilisez le quarante-deuxième corps. ))

Le quarante-deuxième corps se montra satisfait, et le vicomte aussi. Le vicomte en effet pensa tout d'abord qu'en sa qualité d'officier de réserve attaché à un état-major divisionnaire, il aurait à affronter la fatigue et la poussière, les lits de rencontre et les ablutions sans parfums. Mais il se dit ensuite que sa tenue l'avantageait singuHèrement, que M""" de Lantérac ne résisterait pas au dolman bleu moulé sur un si appétissant chasseur.

On sait avec quelle rapidité s'exécutent les opérations de la mobilisation. Le qua-

i 3 6 AU 4-2" CORPS

rante-deuxième corps futcomplété, monté, équipé en quatre jours.

On attribua à Maxence un des chevaux fournis par la réquisition, une bête de prix, amenée, lui dit-on vaguement, d'un château des environs. Ce qui est certain c'est que l'alezan était superbe d'allure, léger, bien en main, et qu'en ville on trouva la monture très assortie à son élégant cavalier. Le cavalier était de cet avis. Aussi regretta-t-il très amèrement que le départ de sa division pour le rendez-vous général des manœuvres eût lieu dès l'aube. Et, caracolant en tête de la colonne, derrière son général, il llxait obstinément certaine fenêtre close, en songeant tristement que la naïve admiration des servantes ématinées

est criine médiocre consolation, et que, à quatre heures du matin, les veuves sans amour ne viennent guère regarder les régiments qui passent !

En quoi l'officier d'ordonnance se trompait du tout au tout. La fenêtre close s'entr'ouvrit légèrement, et il aperçut une fanchon de dentelles, un minois rose et une robe de chambre tout aussi rose ! Le vicomte se rengorgea dans son dolman d'azur. Quoi ! M"'" de Lantérac, qui lui avait toujours montré une si froide réserve, s'éveillait à pareille heure pour lui jeter un sourire d'adieu ! Car c'était bien lui évidemment qu'elle regardait avec une attention presque tendre. Il lui sembla même — en croirait-il ses yeux ? — que la rigide veuve répondait

à son salut par un petit geste d'encourageante caresse! L'uniforme évidemment produisait son magique effet ! Le \icomte cambra sa taille, et se \it, en mirage, conduisant vers l'autel la fanchon de dentelles avec le déshabillé rose !

Les grandes manœuvres commencèrent et Maxence eut très chaud : son bel alezan de réquisition avala beaucoup de poussière, mais lui fit le plus grand honneur, notamment le jour de la grande bataille simulée autour de Montbravo.

Les actions brillantes de l'animal furent très remarquées.

Or, après la bataille, comme chacun cherchait un introuvable déjeuner, le vicomte aperçut près du chemin où il chevauchait une petite fontaine cristalline

et charmante ; il y courut, et descendit de cheval. La fontaine refléta son image, et il trouva que la guerre avait dérangé sa toilette : mais il était si altéré que ce désordre ne l'émut pas ; il puisa de l'eau avec un gobelet qu'il portait sur lui, et il allait boire^ quand une apparition bien inattendue frappa soudain ses yeux. A côté de la fontaine, un landau arrêté, et, descendant du landau M"' de Lantérac, et, ce qui était plus singulier, M""" de Lantérac armée d'un morceau de sucre !

Devant la surprise de l'officier, elle resta elle-même un peu interdite :

— Excusez-moi, murmura-t-elle, c'est une gâterie...

— C'est une attention charmante et

délicate, madame, dont je vous suis profondément reconnaissant !

Et il tendit son verre d'eau, où tomba le morceau de sucre, après une hésitation embarrassée dont le beau vicomte ne put comprendre la cause... La veuve rougit et remonta précipitamment dans le landau, qui partit au grand trot; elle laissait Maxence désaltéré, mais confondu par cette poursuite qui lui semblait étrange, quelque habituée que fût sa fatuité aux succès de tout genre...

Les jours marchaient, la période militaire allait prendre fm. Les réservistes, avant de se séparer, n'avaient plus à subir que la revue de gala.

Au jour marqué, le beau vicomte

AU ti^ CORPS 16 1

défila devant le minisire de la guerre, qui au milieu de trente-cinq mille autres, n'eut pas l'esprit de distinguer son élégante tournure. Mais en face du ministre, plusieurs voitures favorisées s'étaient groupées autour de l'équipage de la préfète. Soudain, au passage de Maxence, deux petites mains frappèrent l'une contre l'autre avec frénésie : debout dans son landau découvert, la veuve applaudissait, à déchirer ses gants.

Le beau chasseur lui décocha son sourire le plus triomphant ; non sans juger en son for intérieur, que sa future, absolument modifiée, montrait vraiment peu de retenue. Il n'en savoura pas moins la jouissance d'une défaite si radicale, en constatant que ses charmes célèbres

n'avaient rien perdu de leur empire, puisqu'ils triomphaient ostensiblement de la belle indifférente.

A peine rentré dans ses foyers, le beau Maxence se présenta chez la veuve, pour la demande en règle.

— Bonjour vicomte, lui dit M"'" de Lantérac : j'aime à vous revoir. Mais quand me rendra-t-on ma bête ?

Le chasseur, — il avait revêtu pour la circonstance sa plus séduisante tenue, — le chasseur s'arrêta sans comprendre.

— Eh oui, mon alezan, mon cher Bouton d'Or, réquisitionné pour le service de la patrie, c'est-à-dire pour le vôtre ; votre campagne ne Fa pas fourbu, j'espère?

— Quoi, madame ! C'est à vous qu'appartient...

— Faites rétonné! Ne le saviez-vous pas ? Ne m'avez-vous pas vu saluer Bouton d'Or au départ, lui porter du sucre jusque sur le champ de bataille, et l'applaudir au défilé?... Pour son sucre, vous l'avez confisqué, peu généreusement. Mais Bouton d'Or et moi, nous sommes bonnes créatures : nous vous pardonnons.

— J'ignorais, madame, fit la vicomte absolument décontenancé.

— Quelle drôle de figure vous faites, mon bel ami... Quoi d'étonnant à ce que M. de Briva m'ait offert Bouton d'Or, puisque nous allons nous épouser?... A propos: c'est dans quinze jours... Vous

serez des nôtres, n'est-ce pas?... Avec ce joli dolman bleu, qui vous sied à ravir... C'est très décoratif, dans un cortège de mariés!

Une après-midi,, il y a de cela quelque cinq cents ans, le podestat de Fiesole prenait le frais autour de sa cité^ déjà bien vieille alors^ comme l'atteste l'appareil étrusque de ses grosses murailles. Fiesole est suspendue aux premières aspérités des Apennins^ dominant au loin la vallée de l'Arno et Florence la

1(5 8 LA VlRHtiE A L ÉMERAUDE

Superbe. Mais le podestat ne songeait pas à admirer ce beau panorama.

Comme il longeait en sa promenade le jardin des Frères Prêcheurs^ qui n'était pas encore sévèrement enclos, car le couvent était de fondation toute récente, il s'avisa que les fils de saint Dominique avaient des roses sans pareilles.

Ces merveilles de la végétation étaient dues aux bons soins de Frère Simplice, qui, d'après l'ordre de son prieur, consacrait son temps à l'arrosage. Simplice n'était pas docteur en droit canon : c'était un bumble croyant, qui faisait son salut en puisant de l'eau dans une fontaine ; c'était une ame candide et sans reproche, qui comptait les Ave Maria du rosaire avec les arrosoirs vidés et remplis

LA VIERGE A l'ÉMERAUDE 169

sans interruption. Si un péché avait effleuré jamais sa robe d'innocence, c'avait été péché d'orgueil;, en contemplant l'éclat embaumé de ses fleurs^ préparées avec amour pour l'ornement du sanctuaire. A l'office, quand il voyait ses roses décorer le tabernacle, ou s'effeuiller en tapis de pourpre sous les pas du rayonnant ostensoir, il avait peine à se défendre contre une vanité d'auteur et il lui semblait que la madone du cloître souriait à ses guirlandes avec une complaisance amie. Sans doute, il partageait sans réserve l'enthousiasme de toute la Toscane pour les fresques délicieuses qu'un jeune moine tout nouveau, Frà Giovanni, jetait avec profusion sur les voûtes et les lambris du monastère com-

1 7 0 LA VIERGE A L P:MEHAUDE

niencé ; mais Simplice était tenté de croire que l'hommage de ses roses était plus pur, plus suave encore, plus doucement agréé par le roi de la nature.

Pauvre Simplice ! Quel trouble en son àme limpide comme un cristal, s'il eût pu se douter que le succès de son horticulture allait donner aux méditations du podestat en promenade une direction si fâcheuse !

Celui-ci en effet s'était arrêté dans le chemin, admirant les roses à travers le grillage :

— Gomme ce coteau s'est amélioré, murmura-t-il. Je n'y connaissais autrefois que des ronces et des cailloux! La ville n'a point su en tirer parti : c'est môme pour cela que j'ai laissé, sans crier gare,

les Révérends Pères s'installer en ce lieu abandonné et s'y tailler un domaine. Si j'avais prévu qu'ils y feraient un si joli jardin, j'aurais exigé une centaine d'écus dor. Ils seraient bien utiles en ce moment dans notre caisse : car on nous demande, à Foligno, soixante écus romains, pour nous peindre la madone qui manque à l'autel majeur de notre cathédrale!... Au fait, est-il vraiment trop tard? Aucun acte régulier n'a consacré l'abandon de la propriété municipale. Userait d'une bonne administration de réclamer au moins quelque somme, avant de reconnaître comme légitime, par-devant le protonotaire communal, l'établissement des Fr'ères Prêcheurs en ce lieu!

LA VIERfiE A L ÉMERAUDE

Ces pensées occupèrent le seigneur podestat durant son retour, et pendant son souper de famille, et même, je dois l'avouer, pendant sa prière du soir.

Mais, comme il n'était point un mécréant, avant que de s'en ouvrir au conseil de ville, il résolut de chercher, avec les Frères Prêcheurs, une base d'entente qui lui permît de présenter à ses concitoyens une solution conciliant tous les intérêts. Dès le lendemain matin, il vint au couvent, exposer ses idées au révérend prieur.

La réclamation était inattendue : le prieur en fut abasourdi. Ce n'était point un diplomate : il reconnut les droits de la ville de Fiesole; mais il rappela qu'il avait occupé un terrain désert et inculte,

LA VIERGE A l'ÉMERAUDE 1 7 3

ajoutant que le silence bienveillant des autorités lui avait fait l'effet d'une cession tacite :

— Il en arrivera, conclut-il humbleblement, comme il plaira à Dieu et à votre Seigneurie. Mais elle sait que nous sommes des mendiants par vœu et par profession, que notre Père saint Dominique nous a défendu de thésauriser ; que nous n'avons ni sou ni maille, et que si Ton nous chasse, nous vous laisserons nos pauvres constructions commencées, nous irons planter notre tente où nous poussera le vent du bon Dieu!

Le départ des Frères Prêcheurs ! le podestat n'avait pas envisagé cette violente hypothèse: on les aimait en ville,

17 4 LA VIERGE A L ÉMKRAUDE

et lui-même n'avait pour eux que respect et attachement. Il protesta avec sincérité qu'il ne souhaitait rien de semblable :

— Cependant, ajouta-t-il, votre Pater nité doit souhaiter un titre de propriété en règle; et, malgré toute notre bonne volonté, l'état de nos finances ne nous permet pas de vous faire une pure donation. Cherchons ensemble un accom modement.

L'accommodement intervint, et le premier instruit de la chose fut le jeune moine' peintre, Frà Giovanni. Le prieur Falla trouver sur son échafaudage, dans la salle du chapitre :

— Mon Frère, lui dit-il, abandonnez pour un temps ce travail. Le don de

Fart que Dieu \ous a fait va être utilisé pour sa gloire et le salut de notre maison. Les autorités de Fiesole vous demandent une toile importante, une image de la Vierge Marie. Mettez à cette œuvre toute votre âme : nous devons l'offrir à la ville, pour le retable de sa cathédrale, et la ville en échange nous octroiera l'emplacement de ce monastère qui n'est pas nôtre encore.

Dites-moi : aurez-vous besoin d'un modèle?

— Le modèle est là-haut, fit Giovanni en levant vers le ciel son regard séraphique.

— C'est bien. Faites vite. A partir de cette heure, le Frère Simplice sera à vos ordres, afin de brover les couleurs et de

VOUS servir dans la préparation matérielle de votre travail.

Le jeune moine s'inclina et alla s'enfermer aussitôt, avec son auxiliaire, dans son humble atelier.

11 s'agenouilla, priant de toute son âme. Et, peu à peu, l'ardeur de sa foi naïve illuminant son imagination de croyant et d'artiste, le type de la Vierge sembla prendre corps devant lui. L'œil fixé sur le modèle divin que lui présentait l'extase, il saisit la palette et les pinceaux, traduisant dans sa composition la grâce exquise et le tendre mysticisme qui débordaient de son cœur. Rien de terrestre dans cette figure suave, éthérée, que le peintre traçait, agenouillé, suivant l'idéal pur enfanté par sa foi, et

LA VIERGE A L E3IERAUDE 1 7 7

copiant la madone qu'il voyait, présente pour ainsi dire, lui sourire en son nimbe étoile.

Muet de surprise devant l'auteur et devant la toile, qui chaque jour prenait une vie plus intense, Simplice, en préparant sur la palette l'incarnat de la tunique ou l'azur du manteau, se sentait envahi par un respect religieux, comme devant une apparition réelle de la Madone ; et, quand il s'esquivait sur le soir un moment, pour désaltérer ses roses chéries, il répondait aux frères curieux qui l'interrogeaient, dans les corridors, sur l'œuvre mystérieuse:

— Angelico^ angelico î C'est un ange qui peint!

Il adressait la parole à la sainte image ;

17S LA VIEKGE A L EMEHAUDE

il en arrivait à confondre le portrait et le modèle ; il l'aimait, et son sentiment s'exaltait à mesure qu'approchait le jour où l'artiste extatique déposerait son pinceau !

Ce jour vint, et Frà Giovanni s'en alla prévenir le Père prieur que l'œuvre était achevée. On réunit les moines, qui franchirent la porte de l'atelier. L'enthousiasme les saisit aussitôt : tous éprouvèrent quelque chose des émotions qui agitaient Simplice : ils tombèrent à genoux, en s'écriant : Ave 3Iaria ! ave Maria ! Et le mot du pauvre Frère circula comme l'expression juste du sentiment universel : Angelico ! angeJÀco !

Angelicol répéta le podestat, aussitôt mandé... et il fut résolu que le tableau

LA VIERGE A l'ÉMEKAUDE 179

serait dès le lendemain porté à la cathédrale.

Le clergé, le conseil de ville, tout le peuple de Fiesole vinrent chercher processionnellement la nouvelle madone, et Simplice, radieux, leur ouvrit les portes de la salle du chapitre, où le tableau avait été pieusement déposé.

Un cri d'admiration, tout aussitôt suivi d'un mugissement de colère, éclata dans la foule... C'est quune main sacrilège avait percé la toile, piquant dans les mains de la madone une rose du jardin, une rose encore toute emperlée des baisers du matin! Naïf hommage, que Simplice avait jugé le plus digne de sa chère madone, et dont il avait voulu la parer amoureusement en lui disant adieu î

1 s 0 LA VIERGE A L EMEIiAlDE

Les gens du peuple sont artistes en ce pays. Malgré le sainteté du lieu, les imprécations retentirent ; et la foule eût fait à Simplice le plus mauvais parti, si Frà Giovanni ne fût accouru et ne l'eût couvert de sa robe blanche... A la vue du Maître, une même clameur jaillit de toutes les poitrines: Angelko! Aiigelico! Et l'ovation faite au peintre fit oublier un instant Simplice, qui put s'échapper par la porte du jardin.

Angelko l Frà Angelko! le moine de Fiesole a gardé ce doux nom, au monastère de Saint-Marc de Florence, que ses supérieurs l'envoyèrent aussitôt décorer de ses chefs-d'œuvre ; à Orvieto où il a peint la cathédrale ; à Rome, où Nicolas V lui confia une chapelle du Vatican.

LA VIERGE A L ÉJIERAUDE 1 « 1

Quant à la Madone transpercée par une rose, elle a pris le nom de Madone à rÉmeraude. Fiesole en effet ne voulut jamais qu'un pinceau étranger réparât l'erreur de Simplice. Seulement, lorsque Frà Angelico, après avoir refusé la mitre et morne la pourpre, mourut à Rome, où la plus humble dalle marque sa sépulture dans l'église de la Minerve, lorsqu'il fallut par conséquent renoncer à l'espoir d'une réparation par les mains de l'auteur, le vieux podestat, pour honorer sa mémoire, détacha de son chaperon une émeraude étincelante que lui avait donnée son voisin Cosme de Médicis, et la fixa sur la toile outragée, pour en couvrir la déchirure.

IS'i LA VIERGE A L ÉMEKAUDE

Cinq siècles ont passé et bien des révolutions : aussi n'y a-t-il plus à Fiesole que très peu d'habitants... Aucun d'eux n'a pu me dire ce qu'il est advenu de la Vierge, ni de l'émeraude, ni même de Simplice.

C'est un brave homme qu'Anselme Tubœuf. Il a été républicain, c'est vrai ; mais il ne l'a été que six mois et ne l'est presque plus.

Avant d'étayer, comme pilier cantonal, les institutions que l'Europe nous envie, Tubœuf était bouilleur de cru. C'est une profession utile à la société, aux Normands en particulier ; elle suppose chez

186 CONSEIL D ARRONDISSEMK.NÏ

le titulaire plusieurs vertus : une langue bien pendue, un gosier solidement blindé, la connaissance approfondie de tous les cancans recueillis dans les fermes et colportés de village en village avec les alambics roulants. Anselme Tubœuf avait passé sa vie à transformer, dans un appareil ambulant, le cidre éventé en alcool de ménage ; et cet errant métier, qui conduit le bouilleur de maison en maison, le faisant partout l'hôte de quelqiies jours, le plus fervent consommateur du trois-six distillé dans sa chaudière, l'avait rendu fort populaire.

C'est ce que remarqua judicieusement M. Sanfoi. M. Sanfoi a été, est, et sera sous-préfet. Sa fidélité envers le gouvernement n'a jamais varié. Le gouverne-

ment a changé; lui, jamais. Le pouvoir est inconstant, mais les convictions de M. Sanfoi sont inébranlables : il est sous-préfet. Les sots reprochent aux girouettes leur mobilité ; ils ont tort : les girouettes restent sur leur pignon ; c'est le vent qui change ! Donc M. Sanfoi a régné, règne, régnera dans l'arrondissement. Or, l'un de ses conseillers cantonaux s'est laissé' mourir ; en d'autres temps, il eût suscité pour le poste vacant la candidature d'un châtelain ou celle d'un notaire ; mais, de nos jours, les convenances imposaient rigoureusement un vétérinaire. Par disgrâce, la denrée manqua : les juges du chef-lieu, suspects d'incivisme comme tous les juges, avaient taxé d'indélicatesse le seul vétérinaire

ISH CONSEIL D AllRONDISSEMENT

éligible et avaient attenté à sa liberté : les électeurs ne pouvant attendre sa sortie de prison, Sanfoi dut jeter ailleurs ses visées. Tubœuf était vierge... au point de vue politique : il appela Tubœuf. Cette âme imbibée de trois-six ne se montra pas réfractaire à la bonne parole : Tubœuf sortit du cabinet sous-préfectoral résolument républicain, et, par suite, fut élu conseiller d'arrondissement !

Tubœuf fut un conseiller satisfait, tant qu'on ne lui demanda pas ses conseils ; mais, l'autre jour, il a fallu siéger : depuis lors, il a tiédi, comme conseiller et comme républicain.

Mon Dieu, ce n'est pas que la besogne soit dure! Au Conseil, un bon conseiller

est obligé d'entendre, il n'est pas obligé

de comprendre. ïubœuf, qui n'est pas

une bète, observa ce que faisaient ses

collègues ; ils ne faisaient rien ; il les

imita sans trop de peine. Il faut môme

lui rendre cette justice qu'il essaya

consciencieusement d'écouter le rapport

du sous-préfet ; mais bientôt son ame,

bercée par une question de vicinalité,

s'envola dans le pays des songes. Quand

M. Sanfoi cessa sa lecture, Tubœuf

s'éveilla brusquement : il remarqua que

son voisin opinait de la tête ; il opina

aussi de la tête : sa voix fit une majorité,

et la question vicinale fut résolue au

mieux.

Le bouilleur estima dès lors que le

Conseil, la première partie du pro-

190 CONSEIL D AKKONDISSEMENT

^Tamme, n'offrait rien d'épineux ; mais la seconde partie, le déjeuner, lui inspirait une vague appréhension. Cet homme est modeste, son inquiétude l'atteste. Mais son inquiétude était peu fondée, le déjeuner lui fit honneur : il but et mangea tant que le voulurent M. et M"' Sanfoi, qui le voulurent beaucoup ; il est vrai qu'il usa obstinément de son propre couteau tiré de sa poche, mais maintes fois il l'essuya correctement sur son pain ou sur sa manche ; il se servit sans accident de la fourchette qu'il trouva près de lui; il se montra fraternel avec tout le monde, même avec son gilet à fleurs, auquel il fit large part de la sauce et des coulis ; il introduisit dans l'assistance une douce cordialité, en louant tout à

fait galamment les riches exubérances de la receveuse de l'enregistrement qui iluctuaient à côté de lui, et en échangeant à table des plaisanteries du goût le plus délicat avec le palefrenier du Bœuf couronné qui était venu assister dans son service la bonne du sous-préfet : enfin, quand le premier fonctionnaire de l'arrondissement porta un toast à la République, Tubœuf eut bien quelque difficulté à se lever, quelque autre à se rasseoir ; mais en somme il fit bonne figure.

Et pourtant je vous l'ai dit, le bouilleur de cru est mécontent depuis lors... Qu'est-ce donc ? M"'" Sanfoi a-t-elle manqué d'égards pour le nouvel élu ? Les truffes de la sous-préfète étaient-elles de second choix ? Comment, pourquoi

l'exercice de son mandai a-l-il altère les dispositions politiques de notre conseiller?

Eh bien, je vais vous le dire. 11 est dans son droit, cet homme ! c'est aussi trop dur ce qu'exigent les chefs ! Tubœuf m'a donné ses raisons : elles sont bonnes. Il y a de quoi dégoûter d'un gouvernement 1 Savez-vous ce que lui a fait M. Sanfoi ? 11 lui a servi du bœuf, du veau, du mouton, du chevreuil, du faisan, des écrevisses, du pâté, et une espèce de pommade froide, froide, qui glace drôlement les dents quand on l'empile dans sa bouche. C'est fort bien^ et Tubœuf a tout avalé sans dommage.

Mais après ? Que lui a-t-on présenté après ? Un grand bol d'eau qui sentait

comme une odeur de sauge ! Lu receveuse de l'enregistrement a fait la dégoûtée : elle a tàté, avec deux doigts, si ce plat-là était chaud ou froid, et puis elle l'a repoussé en s'essuyant la main. Mais Tubœuf sait les égards et la politesse: il a avalé bravement le tout, si tiède que cela fût... et il en a éprouvé des inconvénients intimes, au départ.

La tasse était fade, écœurante ; et pourtant elle l'a aigri, cet homme ? Le Conseil d'arrondissement ne le séduit plus du tout. Tubœuf boude... Entre nous, il est mûr pour l'opposition !

Le capitaine William Rackson fit publier un jour dans les rues de Liverpool que son paquebot, le Vulturn, en partance pour l'Amérique, transporterait les passagers à New- York pour la modique somme de huit livres sterling, en cabines de première classe. L'affiche vantait en outre le confortable des aménagements,

rexccllcncc de la table, et la rapidité du navire.

La chose parut d'abord fabuleuse, et les voyageurs vinrent avec déliance vérifier l'exactitude de cette mirifique annonce. A leur grande surprise, ils trouvèrent le Vidturn tel qu'il avait été dépeint, c'est-à-dire vaste, commode, bien distribué, bien approvisionné. Le capitaine Rackson en faisait les honneurs en gentleman accompli. Bref, un grand nombre de passagers furent séduits et retinrent leurs cabines, enchantés du bon marché, puis de l'ordre, de l'entente, qui se remarquaient dans tous les services.

L'embarjjuement se fit au jour marqué ; chacun prit sa place ; les câbles

qui retenaient le V ait uni à la jetée se déroulèrent lentement ; le capitaine salua, du haut de sa passerelle, les côtes de la vieille Angleterre, tandis que les parents et les amis des voyageurs, groupés sur le môle, agitaient leur mouchoir en signe d'adieu.

Tout fut à souhait le premier jour :

l'Atlantique se montrait clément; les voyageurs faisaient connaissance ; la table, très abondamment servie, était couverte de fleurs riantes. Mais, dès le second jour, l'Océan se fâcha : les cœurs sensibles s'enfermèrent — pour cause — dans leur cabine ; et, sur une trentaine de passagers, dix ou douze seulement parurent dans la salle à manger.

Ils remarquèrent que le visage du capi-

taine s'était rembruni. Celui-ci ne prenait plus qu'une part distraite à la conversation : un souci l'obsédait. Les plus hardis le questionnèrent sur les chances du temps ; il répondit brièvement que la mer était forte, mais que rien ne l'inquiétait de ce côté.

Les jours suivants s'écoulèrent dans la monotonie des heures ennuyées. Entre les repas, les uns parcouraient d'un œil les quatre ou cinq volumes dépareillés de Dickens qui composaient la bibliothèque du bord; d'autre contemplaientles flots agités, dans cetengourdissementde la pensée que créent, à la longue, les spectacles continus ; quelques-uns, vautrés, en groupe, sur les fauteuils de sangle, échangeaient, à longs intervalles, leurs remarques plus ou

moins indulgentes sur les défauts du prochain, sur sa toilette, ou sur son nez ; les plus impatients consultaient, en baillant, leurs cartes géographiques, et perdus dans le calcul des distances comparaient la route parcourue avec la route à parcourir.

Comme incidents : un vapeur, au large, que Ton croisait de loin, un voilier que l'on dépassait, une troupe de marsouins s'ébattant dans le sillage du paquebot, un cachalot soufflant son jet d'eau de mer comme un panache au-dessus de sa tête.

Le cinquième jour, la mer devint moins forte ; quelques faces tirées et pâlies sortirent des cabines; la table fut plus nombreuse ; et les habiles déclarèrent

-10 '2 EN PLEINE MEi;

joyeusement qu'on avait franchi la moitié du trajet. Le Vulturn avait atteint précisément le milieu de l'Atlantique, à égale distance des deux continents. Cette bonne nouvelle rasséréna les visages renfrognés; un commissionnaire en vins offrit quelques bouteilles de son meilleur Champagne ; un professeur de musique, s'accrochant au semblant de piano vissé dans le salon, fit concurrence aux roulement sourds de l'hélice, aux grincements du mécanisme qui fait jouer le gouvernail, aux fureurs stridentes de la machine, à la grande voix de la mer à peine apaisée ; et une iady sentimentale miaula la romance du Roi de Thulé,

Le roi de Thulé jetait sa coupe et rendait l'ùme, lorsque parut au milieu des

passagers le capitaine Rackson, la figure bouleversée.

— J'ai, fit-il, une communication grave à vous faire. Depuis notre départ, je suis en guerre avec l'équipage. J ai mallieureusement engagé à la dernière heure des mécaniciens et des chauffeurs sans références, forbans de tous les pays. Ils ne veulent plus se contenter de la solde et des rations en usage sous mon pavillon. J'ai toujours donné à mes compatriotes du porc salé et du thé : c'est ma règle, et mes provisions sont faites en conséquence ; mais ces bandits cosmopolites jettent leur thé à la mer, ils exigent du vin, et une augmentation de salaire. La crise devient aiguë.

— Ceci, capitaine, n'est pas précisé-

2 0 4 EiN PLEINE MEK

ment notre affaire, objecta le commissionnaire en vins, inquiet déjà pour ses tonneaux, rangés dans la cale. En aucune manière nous n'avons à intervenir. Nous avons payé pour être conduits sains et saufs. C'est vous que la chose regarde !

— .J'ai une boîte de jujube, je vais la donner à ces pauvres gens, fit la lady sentimentale.

Le capitaine Rackson se mordit les lèvres :

— La situation est plus grave que vous ne paraissez le croire, continua-t-il. Si j'ai cru devoir vous en faire part, c'est qu'il en peut résulter telles éventualités dont je n'ai pas voulu que vous ayez la surprise.

Et il gagna sa chambre, en tordant fiévreusement sa barbiche rouge.

Une discussion s'éleva aussitôt entre les passagers, relativement aux droits et aux devoirs du capitaine en cette circonstance. On raisonna et on déraisonna sur l'incident inattendu. Chacun regagna sa cabine assez agité et s'endormit dans son tiroir avec une angoisse vague.

Un bruit qui interrompt le silence, la locomotion succédant à Fimmobilité, éveillent soudainement ; un effet tout semblable se produit quand le silence succède à un bruit accoutumé, quand l'immobilité remplace le mouvement.

Vers le milieu de la nuit, les passagers furent tout à coup tirés de leur sommeil par un changement subit : le paquebot

stutioii liait ; les grincements dont ils avaient été bercés depuis plusieurs jours faisaient trêve. Le grand corps flottant semblait dénué de son âme de feu ; il dormait sur les flots tranquilles, silencieux et inanimé.

En un instant, fout le monde fut sur pied. Plus de malades. L'étonnement d'abord, puis l'effroi saisit tous les intéressés. Prenant à peine quelques secondes pour se vêtir sommairement, tous s'élancent hors des cabines, sans chaussures, se heurtant dans l'obscurité, s'appelant les uns les autres dans un égarement affolé :

— Qu'y a-t-il?

— Un récif?

— Un abordage ?

— Nous coulons ?

Non, ni secousse violente, ni déchirement. Ceux qui ont pu trouver l'escalier et grimper sur le pont, à Fair libre, descendent rassurer leurs compagnons.

Tout leur a paru calme au dehors. Seulement, ils n'ont vu personme, ni sur la passerelle, ni à la roue du gouvernail ; et les lumières du bord ne brillent plus aux mâts accoutumées. Les domestiques, mêlés à la troupe tremblante, ne savent rien, ne peuvent donner aucune explication ; ils partagent la terreur commune. Une femme de chambre qui a conservé quelque sang-froid parvient à allumer une des suspensions, qui éclaire un spectacle à la fois sinistre et grotesque, d'hommes et de dames en chemise, en

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jupons, enrobe de chambre, serrant convulsivement ce qu'ils ont pu trouver, à la hâte, de nécessaire ou de précieux, des écrins à bijoux, des portefeuilles, des manteaux. Un enfant traîne sa poupée ; le commissionnaireen vins porte sacaisse d'échantillons ; la lady sentimentale, serrant sur son cœur Roméo, son petit chien, sa perruque et ses autres agréments de rechange, se demande avec anxiété quel serait le plus en situation, d'un évanouissement ou d'une attaque de nerfs. Des lamentations confuses, des interrogations sans réponses : tout le trouble d'une catastrophe.

En ce moment le capitaine paraît :

— Je vous avais prévenu, fait-il rapidement : les mécaniciens, les chauffeurs.

luut 1 équipage s'obstine : il refuse le service pour me contraindre à céder. La chambre de chauffe est abandonnée ; et mes menaces n'ont rien pu. Tout le monde fait grève, à quatre cents lieues de tout secours humain !

— On ne menace pas, en ces cas-là, capitaine, on agit ! s'écrie un jeune passager ; on fait mettre aux fers les récalcitrants !

— J'en ai donné l'ordre, monsieur; mais personne pour l'exécuter : tous sont d'accord !

— Alors, on brûle la cervelle au premier mutin!

— Je l'eusse fait, monsieur, si mes hommes ne s'étaient enfuis et barricadés dans leur carré. Je ne puis, seul, les réduire.

— Ou'allons-nous devenir? gémit l'assemblée.

— Si vous me prêtez main-forte pour le salut commun, répondit le capitaine, je me tirerai d'afTaire. Vous m'aiderez à barricader extérieurement l'entrée du poste où les mutins se sont enfermés; j'en aurai raison par la famine.

— Et la marche du navire ? demandat-on.

— Nous pouvons tenter de l'assurer en nous partageant la besogne, les uns au charbon, lesautres à la machine, les autres à la passerelle et au gouvernail.

— A la machine comme au gouvernail, nous ne ferons que des sottises, dit un Révérend, qui ne manquait pas de bon sens.

— Moi, je proteste, dit la lady sentimentale : j'exige qu'on me débarque à l'instant dans une île déserte, avec Roméo !

— Je n'en connais aucune ici près, madame.

— Alors, monsieur le capitaine, donnez immédiatement à votre équipage ce qu'il demande !

— Y pensez-vous, madame? Moi céder!

Et la discipline?

— Eh bien, proposa une âme conciliante, s'il y va de votre dignité, vous ne pouvez du moins nous empêcher d'être généreux, à notre fantaisie... S'il nous plaisait à nous de donner ce que vous refusez?

— Je ne pourrais m'opposer à vos

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largesses, mais je réserverais mon recours contre les mutins, une fois à terre ; et je ne me ferais pas faute de l'exercer réglementairement.

Aux yeux de tous les sinistrés, la solution unique s'imposait avec une clarté évidente! Ilss'unirentpourl'adopter unanimement. Une souscription s'ouvrit séance tenante et fut couverte instantanément ; puis, sur la prière instante des passagers, le capitaine consentit à parlementer avec les mutins, dans le sens d'une concession. Il en coûtait visiblement à son orgueil : mais le VuUurn était en panne depuis quelques heures déjà.

A travers la porte close, il fit connaître aux révoltés la somme importante qui venait d'être recueillie et que les passa-

gers leur offraient gracieusement. L'équipage demanda, de plus, amnistie complète et promesse d'impunité.

Mais, sur cet article, le capitaine Rackson se montra féroce. Il déclara — toujours à travers la porte, — que les autorités du port seraient saisies du fait, dès l'arrivée, et qu'il y aurait au moins un mécanicien dépendu, probablement deux.

Les passagers, sans penser à modifier leur tenue de naufrage, avaient suivi le capitaine jusqu'au poste de l'équipnge ; car le colloque les intéressait très directement ; ils le conjuraient de se laisser fléchir encore sur ce dernier point. La lady au chien se jeta toute éplorée aux pieds du cruel, et le Révérend fit un discours sur la clémence, qui nous rap-

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j)r'oclu' (le Dieu, invoquanl le témoignage (le Paul eu sa quinzième aux Thessalonieiens.

— 'Son, pas de pardon, répétait Raeksou, que deviendrait mon prestige sur les mers et dans tous les ports du monde, si l'on apprenait que j'ai laissé une révolte impunie ?

— Mais on ne le saura pas, capitaine, on ne le saura jamais, ni à New-York, ni à Liveipool, ni en aucun pays! Jurons tous (le garder un éternel silence sur ce fâcheux incident ! Il sera nul et non avenu ! Nous le jurons ! Nous le jurons tous!

Et les passagers en chemise étendaient solennellement les mains, prenant à témoin l'aube blanchissante.

Ce serment parut impressionner le

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capitaine et le fléchir : il accorda l'amnistie ; les égarés sortirent de leur tanière pour reprendre le travail ; et, bientôt, les passagers, allégés chacun de de quelques livres sterling, se félicitèrent d'entendre l'hélice fontionner de nouveau. Le Vultnni reprenait sa route : il a fait bon voyage.

Mais, me direz-vous, puisque tous avaient juré de taire à jamais une alarme si chaude, comment l'avez-vous apprise ?

Rassurez-vous : c'étaient d'honnêtes passagers ; ils ont tous tenu leur parole. Si j'ai connu la chose, c'est longtemps après, et par l'un des rebelles, un garçon que tourmentait le souci de l'équité, et qui pleurait amèrement, au souvenir de

cette afTaire... en songeant que l'injuste capitaine Rackson avait prélevé plus que sa part congrue sur les bénéfices de la comédie.

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