‹ Blanche de BourgogneChapitre 1 sur 4 · Blanche de Bourgogne · texte numérisé non relu

Blanche de Bourgogne

Dm Gaillabde, par Paul de Koek9 6 vol in-8, affiche pochade 55 » G • r.;>, par le banni dt Btnancourt, 5 vol.

. affiche pochade, bel 22 50

I » \ oeobdi Mari, par Emmanuel Gonsalh, 5vol. inS.nei 15 50

• . i par madame In eomleese Daik, 3 \ « »l in S. nel. . . !" 50

Par une douce matinée de mars en 1314, une femme séduisante de beauté et de nobles manières, traversait lentement la longue cour intérieure du château du Louvre. Un moment elle suspendit sa marche pour regarder les

noires murailles percées de fenêtres basses, élroites el d'un aspect mystérieux. Il y avait dans son air une curiosité émue, le désir de l'aire une découverte mêlé à de l'embarras. On pouvait suivre sur son visage les nuances de son impression. Tout-à-coup son front se couvrit de pâleur et ses yeux restèrent attachés sur une ligure d'homme remarquablement belle, mais froide et immobile, qui s'était placée à une des fenêtres et <jui observait ses mouvements. Blanche <\<j Bourgogne usait reconnu son beau pète Philippe-leBel roi des français. Obéissant à la terreur aillant qu'au respect, elle lui lit une révérence et demeura sous la fascination de cet étrange regard. Gamme pour la distraire de son trou-

ble, un bouquet de violettes vint tomber à ses pieds et le nom de Blanche fut prononcé par une douce voix de femme, en même temps qu'une petite main lui faisait des signes par une fenêtre voisine de celle où Philippe s'obstinait à rester. Un sourire de cœur fut d abord la réponse de Blanche. Elle hésitait sur ce qu'elleferait quand la dame à la petite main, qui n'était autre que la jeune reine de Navarre, Marguerite de Bourgogne, femme de Louis-lc-Hutin, fils aine de Philippe, accourut à elle et la prenant sous le bras, l'entraîna du côté du grand jardin du Louvre après avoir fait au roi une révérence presque insolente de bonne grâce. Le visage de Philippe n'exprima rien. Il avança la tête hors de la

fenêtre et surprit à une des tourelles la figure d'un chevalier dont l'éloignemenl ne lui per mit pas de :iistinguer les traits, et qui se retira avec une sorte de précipitation. Alors un sourire sombre changea le visage du roi. La venue du trésorier Enguerrand de Mnrigny donna un autre coursa ses idées. Après quelques paroles réciproquement échangées et où le trésorier mit sa doucereuse habitude de langage, ils sortirent ensemble du retrait de Philippe et ils montèrent dans la grosse tour du L ouvre.

Le Louvre du quatorzième sièt :le ne ressemblait guère au palais élégant et noble que nousconnai.vsonsdenosjours. ( l'était alors une uiaase sombre, lourde, semée île tours, de

tourelles, de corps-dc-logis, capricieux de forme, de dimension el de bailleur, et par cela même agissant fortement sur l'imagination. Un large fossé où I éau du fleuve séjournait sur un lit de petites pierres de taille et qu'entourait un mur à hauteur d'appui, isolait la demeure royale de la voie commune à tous. On pénétrait d'abord dans la première enceinte par une porte fortifiée dont la construction remontait à Philippe-Auguste. L'esprit sombre, étroit, inquiet et violent de la féodalité, mêlé à l'esprit d'une puissance solitaire qui aspirait à grandir et à absorber toutes les autres, la puissance royale, respirait dans ce monument barbare. Pointd'unitédans l'ensemble. A mesure que le besoin de la lo-

ealité s'était fait sentir, soi t par L'accroissement

de la famille, soit par des exigenees de luxe, on avait jeté sur le sol une tour de plus, on avnit ajouté on étage à un corps-de Logis, sans jamais se soucier de mettre la nouvelle œuvre en rapport avec celle qui existait déjà. Une tour ronde se dressait en face d'une tour carrée, la tourelle aux frêles proportions était écrasée par le voisinage d'une tour énorme. Le même défaut de goût se faisait dans la distribution des croisées de l'intérieur. Elles étaient percées au hasard et de grandeur différente, tristes d'ailleurs à la vue, tant la lumière el l'air j avaient un difficile accès. Comme pour ajouter à l'effet mélancolique < i l»i/.arro de cet ensemble, nue tuassi

noire qu'on appelait In grosse tour du Louvre, s'élevait au milieu de la longue cour intérieure formée de quatre eorps-de-logis. Cette tour était ronde et éclairée à chaque étage de huit fenêtres hautes de quatre pieds et larges de trois, et défendues par un treillis de fer et par un châssis de fil d'archal. Un large fossé, rempli d'eau, entourait le bas de la tour. Elle communiquait a\ecla cour par un pont de pierre d'une seule arche où était d'ailleurs un ponl lcvis, et avec le château par une galerie suspendue. C'était par un escalier à vis qu'on y montait. En quelque partie du château qu'on se trouvât, la grosse tour du Louvre poursuivait la vue et jetait son ombre froide dans l'intérieur des pièces auxquelles

elle faisait face. Laissant Philippe- le-Bel inéditer quelque ordonnance, nous suivrons les deux princesses dans leur matinale excursion.

— Etait ce monseigneur le roi que cherchait ton doux regard? demanda Marguerite à la jeune comtesse de la Marche.

Blanche, au lieu de répondre, se baissa et cueillit des violettes qui avaient fleuri sous un buisson. Ce lut d'un air ravi qu'elle en respira le parfum.

— Tu ne me dis rien , Blanche, reprit Marguerite... Ma question t'a déplu.

— Voilà ma sœur! s'écria Blanche en courant au-devant dr .Iranue de Bourgogne , t<nim» de Philippe, comte de Poitiers, second

(ils de Philippe-le-Bel. Et la jeune femme se montra carressante pour celle qui venait si à propos la tirer d'embarras.

Les trois princesses se groupèrent dans l'un des quatre pavillons qui décoraient le grand jardin du Louvre. Des bancs de mousse les reçurent. Marguerite et Jeanne causaient intimement pendant que Blanche laissait errer ses yeux distraits au loin et qu'un bâillement réprimé sortait de sa bouche.

— Voilà Blanche qui s'ennuie, dit la reine de Navarre. Conviens donc, mapauvreenfant, que la cour du roi des Français est triste.

— C'est vrai, répondit Blanche.

— On vous y a donné de belles fêtes , dit Jeanne d'un ton sérieux.

— Il y a bien long-temps, remarqua Blanche.

— Étaient elles donc *>\ belles? dit à son tour Marguerite, je les ai trouvéescommunes. Le roi ne penserait pas comme moi, ajoutât-elle malicieusement. Ces fêtes lui ont tant coûté d'argent qu'il a des soupirs chaque fois qu'il en parle. La chevalerie conférée à ses trois lils et ù une multitude de seigneurs ne lui semble pas un dédommagement de cette grande dépense.

— Il est si avare! proféra Blanche avec une expression de dégoût.

— Ne parle pas ainsi, Blanche, dit la comtesse de Poitiers en regardant autour d'elle d'un air effrayé.

- Mou Dieu! s'écria gaîment Marguerite, voilà Jeanne qui tremble de voir sortir monseigneur Philippe IV (Je dessous un brin d'herbe. Tiens, peureuse , il n'y est pas, ajouta-t-elle en arrachant une poignée d'herbes et en la jetant aux pieds de la comtesse de Poitiers. Moi je nie l'avarice .ie Philippele-Bel, car je sais qu'il ne garde pas l'argent, mais je dis qu'il invente sans cesse quelque nouvelle vilenie pour satisfaire sa vanité d'esprit et sa dureté de cœur; je dis qu'il est tracassier, petit, haineux ; je dis que dans tous les actes de son règne il n'a jamais eu en vue la justice et le sort des hommes, mais seulement sa passion. Comment est-il petit-fils de Saint-Louis?

— Tais-loi, Marguerite, tais-toi! dit Jeanne en niellant la main sur la bouche de l'imprudente. Quand on a envie de tenir un tel langage, on s'enferme entre des murailles muettes.

— Veux-tu que je le dise que monseigneur Philippe est un grand roi.

— Il vaudrait mieux exagérer la louange que le blâme.

— Je sais trop sa vie par cœur pour prendre goût à la louer. Tiens je ne voudrais pas, moi femme jeune et étourdie, avoir fait la moitié des ordonnances de Philippe IV. Un lire dv pitié, une colère honnête ou le mal de cœur vous prend quand vous examinez la plupart de ses beaux vouloirs! C'est la moitié

do ia vaisselle d'argent des prélats des Barons et de toute personne du siècle qu'il se fait livrer et qu'il paie en fausse monnaie; c'est une commune qu'il ne protège qu'en la ruinant; c'est le bannissement des juifs, le bannissement des mécréants de la Lombardie, qu'il ordonne non par esprit de religion et de justice, mais parce qu'il y avait des vols à faire au profit de son trésor toujours vide; c'est l'anéantissement subit d'une mauvaise monnaie qu'il avait crée lui-même et qu'd déclare contrefaite; c'est la création d'une autre monnaie tout aussi trompeuse qu'il appelle bonne et loyale. Ce roi ne répugne à aucun moyen pour se procurer de l'argent. Il n'y a pas de petitesse, pas de mauvaise foi

qui l'arrête; il De (ait li de rien. (Juand il n'a plus de juifs à dépouiller, il torture; il brûle les Chevaliers du temple pour avoir leur or. Sa ruse égale d'ailleurs sa cruauté. Et son ordonnance de 1294, est elle assez méprisable? Comprend on un roi qui va se mêlant des affaires de ménage, qui décide que trois plats suffiront au grand manger et deux au petit manger, tjui fixe le nombre des robes que doivent avoir les hommes et les femmes de toute condition et le prix qu'ils doivent y mettre? Ecoutez la haute parole: « Il est or- « donnéque nuls prélats ou barons ne puissent. « avoir robe* pour son corps de plus de vingt- « cinq sols tournois l'aune de Paris. » Et s'il vous prend un*; fantaisie de splendeur, vous

Une fois encore Jeanne interrompit Marguerite.

— Il t'arrivera malheur.

— C'est ton extrême retenue qui me donne cette audace.

— Laisse-nous, dit Blanche, soulager un peu nos ennuis. Le roi n'est pas là. Et pour moi, j'avoue que sa vue me remplit d'épouvante. S'il me regarde long-temps, je sens mes idées se perdre et mon cœur trembler dans mon sein. Je ne sais quels conseils il donne à mon seigneur ; mais Charles est toujours plus dur quand il sort d'auprès de son père.

— Ta timidité réjouit l'orgueil de Philippe, remarqua Marguerite. Tu baisses les yeux quand il t'envisage; moi je tâche, au con- Iraire, <ie deviner ce qui se passe en lui. Et que cela est difficile! celle figure silencieuse ne ressemble à ceiic d'aucun autre homme. On n'y peut lire ni contentement, ni inquiétude, ni désir; elle esl impénétrable. Jamais sa bouche n'a eu de charmantes paroles, si ce n'est pour tromper, jamais ^<>n cœur n'a battu amoureusement sur un cœur de femme et jamais la miséricorde n'y est entrée. Il ne connaît ; as les larmes. J'ai la peur de cet être que je vois différent de tous, mais je lui redise la jouissance de ma peur. Ses yeux durs et froids trouvent I \s miens intrépides.. Une

fois je surpris delà colère clans ses veux, et j'en eus de la gaîlé pour tout le reste du jour Blanche me dit que j'étais séduisante, toi, Jeanne, au contraire , tu blâmas mon étourderie; tu me fis de sages remontrances : c'était mon courage que tu méconnaissais, cousine. Quelle effrayante nature que cell i de Philippe! L'honnêteté de saint Louis a-t-elle fini avec lui? n'en a-t-il rien laissé à sa race? Tiens, Jeanne, quand nous avons vu aux grandes fêtes maître renard clerc,évêque, archevêque, pape, et toujours mangeant poussins et poules, moi je ne l'appelais pas avec vous tous BonifaceVlll, mais je l'appelais Philippe IV, et il m'intéressait à lui seul plus que les hommes sauvages qui faisaient de si drôles gambades

ci de si plaisantes mines, plus que les hommes en façon d'animaux qui jouaient à lanl <U métiers différents.

— Cette fête fut magnifique, dit Jeanne.

— Oui, affirma Marguerite, les seigneurs y changèrent trois fois d'habits. Blanche a eu moins <îe ravissement que toi, je l'ai vue se cacher le visage à plusieurs reprises.

— Ces damnés étaient m hideux ! Tu as une âme forte, Marguerite , moi je ne sentis qu'épouvante en voyant Dieu avec son air terrible juger tous les pauvres morts. Il nousjugera à notre tour, s* i ons-nous bien rassurées devant lui '

— Ecoute, Blanche, nous sommes loin snns doute de la sainteté de Dieu, dont la religion nous fait une loi; mais nolreâme n'a jamais été dure, et il est impossible que notre éternité soit la même que celiede Philippe IV. Sais iu qu'hier encore on a enterré une femme vivante accusée de maléfices? Deux autres avaient été brûlées peu de jours auparavant.

— Est-ce que tu aurais pitié des sorcières, Marguerite, dit Blanche, ne sont-elles pas ré prouvées de Dieu ?

— Je ne suis pas sûre que toutes les femmes qu'on fait périr soient coupables en effet. Aies un chat noir dans ta maison , tu seras soupçonnée de diableries. Ces derniers mots

avaient été dits avec un dédain mélancolique.'. I ne femme dont tout le cime était de ne pat. être ignorante comme les autres , Jeanne Porrelie. fut suppliciée il y a peu d'années. Le libre exercice de la pensée éveille l'idée de la sorcellerie et celle de communications abominables avec l'enfer. Tout ce qui sort de l'abrutissement doit fuir ou se déguiser sous des formes communes, car le savoir est maudit sur la terre de Fiance. La vie solitaire, quelque pure qu'elle soit, fait peur aux êtres faibles et attire l'attention des puissants. Si j'étais de petite condition et que je susse lire, je le cacherais à tous.

— Blanche, «eus av#c moi, dit Jeanne, ne

te fais pas la complice de son imprudence. Le saint roi Salomon blâmait fortement l'intempérance des discours. « L'homme qui ne « peut retenir son esprit est une ville ouverte « et sans murailles. >»

—Veux-tu me quitter pour suivre la prudente Jeanne? demanda Marguerite en souriant.

— \iens, reprit Jeanne, elle le perdra.

Cela dit, la comtesse de Poitiers entraîna sa jeune sœur vers la château, et, l'ayant fait entrer dans sa chambre, elle en ferma la porte avec soin, puis elle promena son regard dans toute l'étendue de la pièce; elle alla

même visiter derrière son lit ; et bien certaine qu'il n'y avait personne, elle s'assit à côté de Blanche que cette conduite mystérieuse inquiétait.

—Blanche, dit Jeanne d'un air sérieux, regarde-moi en face et réponds à la question que je vais te faire: aimes-tu ton mari?

— Tu es bien curieuse, proféra la jeune comtesse avec un embarras visible.

— Crois-tu vraiemenl que je te demande cela par curiosité? Ne sais-tu pas que l'affection est mon seul motif? Sois donc sincère, Blanche.

— Eh bien, j'ai aimé Charles.

— Et tu ne l'aimes plus? Blanche ne

répondit pas. — Et lui laime-t-il?

— Un peu moins que le bruit, le vin, la chasse et le jeu de paume. Il ressemble à son frère le Hutin. Marguerite et moi nous ne sommes pas heureuses.

—Sois indifférente à sa conduite. Cbarles

ne mérite pas que tu le consumes en d'inutiles regrets, mais défends ton cœur de tout attachement. Renvoie Phlilippe d'Aulnay , ajouta bien bas la comtesse de Poitiers. Si le roi savait l'audace de ce jeune chevalier à la messe de nuil des fêles de Noël, tout serait déjà fini et pour toi et pour lui. Philippe a été froid pour sa femme, on ne lui a jamais connu de maîtresse, il serait sans pitié.

Blanche répondit avec un sourire forcé :

— L'étourderie de messire Philippe d'Aulnay ne pourrait être vue comme un crime. Tu fais du roi un être vraiment trop redou table. L'évêque de Pamiers, Bernard de Sais-

set, ne pensait pas comme toi quand il disait : « Ce Philippe-le-Bel n'est ni un homme, ni « même une bète, c'est une image et rien de « plus.» Ne disait-il pas encore: « Votre roi « des Français est le plus bel homme qu'on « puisse voir, mais il ne sait pas regarder les « gens. »

— Il saii les tuer aussi, répliqua Jeanne d'une voix sombre. Ce que disait l'évêquc de Pamiers est vrai pour l'extérieur de Philippe, mais complètement faux pour son âme. Il y a dans le passé de ce roi des événements bien (hits pour intimider l'âme même la plus ferme. Les ennemis qu'il no peut pas tuer juridiquement périssent au moment même <>u

ils vont lui donner de l'embarras. Quelle est donc cette faveur particulière du sort? N'y a-t-il pas un secret à pénétrer dans ces morts arrivées si à propos. Le pape Benoît XI, l'empereur Henri VU, sur le point de l'inquiéter, passent soudainement de la vie au trépas. C'est bien du bonheur, car il ne pouvait pas faire de ces grands personnages ce qu'il avait fait des pauvres chevaliers du Temple, il ne pouvait pas s'en débarrasser par les tortures et les bourreaux, il ne pouvait pas non plus les tenir dans la tour du Louvre, comme il y avait tenu le comte de Fia mires. Ce prince en est sorti, mais la jeune et douce fille, sa Philippa, y est morle; elle avait rêvé le trône d'Angleterre, elle a fini son rêve dans une

fosse de France. Blanche , ne joue pas avec Philippe, tu perdrais la partie. Les fils tiennent du père une âme implacable et froide; appliquons-nous à nousdéft n<!re d'eux tous.

— Je n'aime pas, dit Blanche.

— Renvoie don»; Philippe d'Aulnay.

— Ce serait avouer que je le crains.

— Aies de la prudence et non de l'orgueil.

— Sous quel prétexte renverrai-je Philippe d'Aulnay? Irais-je lui dire que je punis sa témérité? Ne vaul-il pas mieux que j'aie l'air de

l'ignorer toujours? C'est une folie d'esprit, ce n'est rien de plus.

— Le père de ton mari y verrait autre chose. Tu as peur de son regard et tu t'exposerais à ses haines! L'as-tu jamais vu reculer devant une violence? Rappelles-toi qu'il a tant tourmenté Boniface, que Boniface est devenu fou. Et les Templiers, si misérables dans leur prison, que plusieurs s'y sont pendus ou étranglés, que d'autres, leur manteau à la main, sont venus renier leur ordre. J'étais à Paris quand il y en eût cinquante-quatre brûlés à la fois vers la porte Saint-Antoine. Philippe écouta le récit de leur supplice avec une tranquillité qui eut fait frémir les créatures

les plus perverses. Je le vois encore et je me souviens de mon horreur. Le crime des templiers fut surtout d'être riches et puissants, Philippe n'a pas moins d'aversion pour les faiblesses de cœur que pour toute puissance rivale de la sienne. Elle prit la main de Blanche: — N'est-ce donc rien d'ailleurs que de garder sa renommée de femme honnête. Quelques propos d'amour valent-ils cette satisfaction de toute la vie, ce doux et fier contentement de soi? Tu penserais comme moi, Blanche, si lu avais réfléchi au peu de solidité d'une inclination coupable et au trouble qu'elle traine inévitablement à sa suite. On a sa conscience contre soi et Ton redoute les mépris du monde. Je le le répète d'ailleurs,

une belle-fille de Philippe IV a plus à craindre que toute autre femme. Son oubli entraînerait sur elle une expiation honteuse, quelque chose de scandaleux et d'horrible. Moi j'ai peur de tout ce que le roi peut oser. Ta bravoure, Blanche, est un piège du tentateur. Si tu l'écoutés, elle te mènera à mal.

—Je resterai chaste, ma sœur.

Blanche, rentrée chez elle, s'effraya de ce que lui avait dit Jeanne, peut-être aussi découvrit-elle dans son cœur des dispositions trop favorables pour le jeune chevalier. Tout

le matin elle fut inquiète. Plustard elle se rent. i. 3

dit au couvent de Saint-Dominique de la grande rue St-Jacques pour s'entretenir avec un des pères qui avait remplacé son confesseur malade.

Dans l'après-midi de ce même jour, un jeune serf s'avançait en toute hâte à. travers les rues étroites et boueuses du quartier de l'Université.iNi les bandes d'écoliers qui rem plissaient l'espace de rires et de propos bru

em>

yants, ni les femmes qui prenaient le irais, assises devant les boutiques,el dont quelquesunes avaient le genre d'agrément fait pour donner l'éveil à tout cœur jeune et capable d'impressions amoureuses, n'attirèrent l'attention du serf. Plusieurs charrette qu'il rencontra au sortir de la rue aux Ecrivains, aujourd'hui la rue de la Parcheminerie, retardèrent sa marche et lui causèrent de l'impatience. Sou œil errait ça et là pour trouver une issue. Lassé bien vite de son immobilité, il se glissa entre ies roues mouvantes et il parvint dans un espace libre de la ghfUdfl rue St-.lacques l/eau ruisselait de ses tempes, il ne s'en apercevait pas. Sa course se termina d.vant le eoment de Saint- Dominique.

Alors il prit le temps de respirer. La porte lui ayant étéouverle,ils'avançadansrintérieur de l'édifice, non sans faire bien des signes de croix etdes révérences pieuses, selon qu'il rencontrait sur son passage des images de saints, sculptés en pierreou des religieux qui erraient sous les voûtes du cloître. Sa figure, bruniepar lesoleil,et remarquable d'intelligence, de tristesse et de mouvements liées, donnait un démenti h sa condition servile. S,i taille était peu élevé*', mais souple et bien prise. Ce fut d'une manière particulière qu'il heurta à une cellule placée dans un long et silencieux corridor. Une voix d'homme l'invita à entrer.

—Tu viens bien tard, mon fils, dit un r>

l.gieux de quarante-cinqà cinquante ans dont le front cbnuvcet plissé accusait bien des luttes intérieures et bien des méditations. Sa voix avait d'ailleurs une douceur pénétrante et son regard était calme.

—Je n'ai pas été libre de venir plus-tôt,

«non père.

— Le soleil est déjà bien bas, et il n'y aura pas de lune celte nuit.

Tu sais, Félix, que les heures de ténèbres appartiennent au démon, c'est-à-dire au mal. Ne pourrais tu attendre à demain ou à tout autre jour ? Je n'aime pas à ne te voir qu'un instant.

— C'était impossible, répondit le jeune homme, je souffrirais trop.

—Qu'y a-t-il, de nouveau.

—Le chapitre de Notre-Dame demande ma sœur Yolande.

— C'est son droit, proféra le dominicain en arrêtant ses yeux tristement expressifs sur le visage du jeune homme; c'est son droit, répéta-t-ilde l'air de soumission habituel le à tout être qui vit étranger au monde et qui a pris l'engagement de ne rien laisser voir des troubles intérieurs parce que le sacrifice est sa loi.

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