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— Droit maudit ! s'écria le serf.
— Hélas I reprit le dominicain, les folles convoitises de la chair ont attristé notre famille. Ton grand-père, né dans la bourgeoisie et non pas dans la servitude, s'éprit d'une iille-de corps de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, belle et sage, il faut le dire, n'écoulant que £0n inclination, il sacrifia poursemarieravcc elle sa liberté et celle de sa race} il jura sur les Saints-Evangiles, après la célébration de la ^rand'messe, qu'il devenait homme-de-eorps de l'abbaye de Saint-Germain des-Prés. Moi, son fils, je l'ai vu pleurer une fois sur celte tentation île jeunesse. Ton père, séduit à son tour, épousa une fille-de-
corps du chapitre de Notre-Dame. Le mal heureux oublia qu'il serait un jour forcé de partager ses enfants entre ses maîtres anciens et ses maîtres nouveaux. Partager ses enfants! Nous, au moins, nous restâmes liés à la même chaîne, le même pain nous nourrit tous.
— Mon père, dit le jeune serf, recevez-moi dans votre couvent.
— Est-ce le travail que tu crains? demanda le religieux.
— Non, non, je bénirais le travail, tout rude qu'il est, s'il n'était pas la condition de
noire abrutissement. La liberté, mon père! je donnerais des années de ma vie pour la connaître quelques jours seulement. Un serf nVst pas un homme, je me le dis avec désespoir.
— Et c'est dans le fond d'un cloître, que tu veux chercher la liberté?
—Le calme au moins.
— La liberté et le calme, répéta le religieux. Vous voilà bien; hommes delà terre, vous n'entendez pas la plainte sortir de notre bouche, et vous dites: Us sont heureux. Y a-t-il une heure dans notre vie qui soit vraiment à noue:1
En entrant ici, mon fils, nous faisons vœux d'abnégation entière. La règle est là pour nous rappeler la nuit comme lejour,quenoussom mes morts à toute volonté, que la simplicité de l'enfant est notre perfection. Si tu savais par combien de larmes de prières, d'efforts douloureux, je suis parvenu à dompter les sens révoltés contre esprit. Il m'a fallu bien des années pour goûter les délices du profond sacrifice de moi-même. On meurt difficilement. Tout bruit humain me semblait un appel. Je ne voyais pas une arme sans que mon cœur battît d'orgueil et de force, sans que le nom de quelque commune qui avait conquis ses libertés se présentât à ma mémoire. IJn de nos pères morts, avaït été un
- Ai —
bourgeois rie Laon, et la commune de Laon sét;ut signalée entre toutes par de généreuses résistances à d'iniques prétentions. Quand j'entendais passer un cheval, je me disais qu'il pourrait m'emporler au loin ; et, à mesure que le bruit de ses pas allait s'affaiblissant, je sentais la tristesse gagner mon cœur. Ce n'était pas sans un grand trouble que j'apprenais des nouvelles du monde. La tempête entendue de loin exerçait sur mon âme une séduction infinie. J'avais des élans de jeunesse et de bonheur. Alors ma cellule me sembla il trop austère, trop froide, trop silencieuse; je pleurais toute chose comme un bien perdu. Que de visions insensées à la suite de ces impressions, que de nuil privées de sommeil ci
dégouté si jefeusse connu. Ledés,esUoujours trop tris* po-r «ue ~ de ce
(,e Hnfini^ es, en aous fait notre tou,
jusqua .a vigueur ae.oncovps^nenVhu.
* •.«utiles? Ma folie était pour qu'Us restassent mutdtsT
:, nhis les mérites de la prière grande, car je mais n»
lures .ousoubUent, mon Dieu, ne faut-il Pque vos éius vous exaUent et qu'Us -pient parlesngueursaelap.nilenee1esscant.a1es
mi momie?
Un moment le dominicain resta sous l'empire de sa grande émotion; il roprit d'un ton doux :
—Félix, tu ne viendras pas ensevelir tes forces ici. Des temps meilleurs s'approchent. Déjà les rois s'inquiètent de la misère des serfs; ils sentent que ces serfssom des hommes aussi et qu'ils ont des droits; Philippe IV, tout personnel qu'il est, a fait entendre des paroles de haute justice en confirmant l'affranchissement des serfs du Valois; il a frappé de réprobation le fait exécrable du servage. Comprenant bien que la liberté do l'homme ne peut relever que de Dieu, il a dit que toule créature formée à l'image de
Notre-Seigneur, est franche de droit naturel, il a gémi sur le sort de tant de pauvres êtres qui, à la sortie d'une douloureuse et chélive existence, ne peuvent pas même disposer des biens acquis par leur travail : c'est un maître indifférent ou dur qui s'en empare au préjudice de la famille. Voilà trois ans que cette protestation est tombée comme le tonnerre au milieu des grands, irrités qu'on pût leur contester le droit d'oppression et d'avilissement sur leurs semblables, qu'on pût vouloir que les hommes eussent une condition différente de celle des bêtos! Quelle honte de voir des chrétiens vendre ou donner, pèle mêle avec le bétail, les charrues et cent autres choses, d'autres chrétiens leur frères —
La parole de Philippe IV se reproduira n'en douions pas. D'autre rois la répéteront et les grands finiront eniin par la comprendre, car leur brutalité tient surtout à leur ignorance. Je ne puis te dire, mon fils, l'effet immense qui naîtra de ces paroles; elles ont un sens particulièrement profond et religieux, on n'en avait pas oui de semblables dans noire société. En H80, Louis VU affranchit ses serfs d'Orléans, mais ce ne fut pas en vertu de la justice. Ce sentiment, tou» chrétien pourtant, ne s'était pas développé dans ce coeur do roi.
— Croyez- vous , mon père, demanda le serf, que le seigneur roi ait fort à cœur notre
contentement et la restitution de In liberté,* notre bien naturel?
—Non, répondit le religieux, non, je ne fais pas honneur à l'humanité de Philippe du sens droit de ses paroles. 11 veut l'abaissement des nobles bien plus que le bonheur et la liberté des serfs. Jusqu'à ces derniers temps , les rois avaient été des seigneurs comme les autres; maintenant ils semblent convoiter une puissance à part, tout-à-fait indépendante et souveraine : de là si je ne me trompe, la protection accordée aux communes, de là l'affranchissement successif des serfs, de là aussi les grandes paroles de Philippe IV. Une révolution se prépare dans les
principes. Les peuples profiteront de cette rupture entre leurs maîtres, car les rois ne se dégageront de l'ordre féodal qu'à la condition de s'aider des peuples, ils le sentent bien. Déjà les bourgeois dont le commencement ont été si humbles, et qui n'ont avancé qu'a force de travail, de persévérance et d'économie, sont aujourd'hui quelque chose aux yeu\ des rois. Philippe les consulte; il a besoin de leur approbation pour porter les grands coups qu'il médite contre les nobles si arrogants et 1rs gens d'église si rapaces; hier, en réfléchissant à cette importance qu'ils acquièrent, j* nie disais qu'il viendra peut être un jour où ils oseront regarder les roi! ii face <t leui demander compte des
pouvoirs qu'ils ont usurpés à leur profit. — Vous croyez, mon père, que la bourgeoisie se placera si haut?
— Ce qui se passe sous nos yeux peut faire concevoir bien des espérances. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit que les derniers venus seront les élus.
— Je vous écoule avec respect, dit le jeune serf. Chaque fois que je vous vois, j'emporte dans mon sein une foule de sentiments inconnus et tristes que je serais pourtant fâché de ne pas avoir. Ainsi vous avez suscité en moi le besoin excessif de laliberté; il m'obsède, il me défend tout repos.
— Si lu étais libre, tu prendrais un métier.
— Lequel, mon père? je ne me sens de goût pour aucun.
—Ce n'est pas une disposition qui puisse te mener à bien, mon fils.
— J'ai vu souvent les processions des corps d'artisans, et je n'ai jamais souhaité d'en faire partie. Coudre des habits ou despeauxde bête-, fairedes coupes, desplatset des assiettesenétain ou en argent; façonner des bancs, des fauteuils, des bahuts, cela n'occuperait guère que mes mains. Que ferais-jede ma pensée?
Ouand je vous vois si savant, je pleure sur mon ignorance. Des hommes de rien, mon père, sont arrivés bien haut sous le roi Philippe.
— Tu as en vue Plasian , Pierre Flotte mort en Flandres , Guillaume Nogaret et Enguerrand de Marigny, si puissant qu'on l'appelle gouverneur de la France et qu'il a sa statue au palais à côté de celle du roi. Mais ces hommes avaient un savoir qui te manquera toujours.
— Je sais lire, mon père, et les livres peuvent apprendre bien des choses.
—Te préserve le seigneur du savoir de ees hommes! Ce ne sont pas seulement les lois romaines qu'ils connaissent, ce sont toutes les habiletés de la parole, toutes les ruses à l'aide desquelles on viole la conscience des faibles et l'on trompe celle des forts. Ils n'ont reculé devant aucun excès. On les craint, on les salue humblement, mais on ne les estime pas. Ce pouvoir des légistes sert maintenant la passion royale, un jour il servira la justice. Non, je le répète, n'envie pas la fortune de ceux que j'ai nommés. Partout où il y a des hommes à diffamer et à perdre, des exécutions à commettre, on les trouve. Moi, pauvre solitaire, je ne voudrais pas surtout être Pierre Flotte ou Guillaume iNogarci au prix
«le toutes les splendeurs de la terre, t;iut j'ai peu foi en leur salut.
—Je ne voudrais pas non plus être chargé de Seurs méfaits, dit le jeune serf. Il regarda le religieux : — Mon père, je suis bien désolé.
— Hélas! dit le dominicain, ce fut la passion de la liberté qui me poussa à me faire clerc. I/eglise affranchissait l'homme de la servitude de l'homme; je me donnai à l'église. Appuyant sur le jeune serf un regard bienveillant il ajouta: — Malgré le renoncement promis aux affections du sang, j'ai pensé à ma pauvre famille esclave, j'ai demandé pour
elle l'aumône du riche. Il y a des années que je veux l'affranchir, mais toujours les changements des monnaies trompent mes espé rames. Jamais mon cœur n'a pu se réjouir long-temps. Quand je louchais au moment de vous délivrer tous, Philippe arrivait avec une ordonnance qui jetait en circulation une nouvelle monnaie cl ruinait l'ancienne: ainsi lous mes deniers à la reine furent percés. Ma résignation n'a pas toujours résisté à de telles épreuves. Pourtant, mon fils, j'ai de quoi te racheter.
— Je serais libre! s'écria le jeune serf. Avez-vous dit que je serais libre? Mais non,
je ne puis pas être libre toul seul . Que deviendrait mon père?
—Tu travaillerais pour son affranchissement. Le serf garda le silence. — Crois-tu que le malheur de ta jeunesse n'augmente pas le sien?
— Il a seize ans de plus que vous, mon père, que ierait-il seul ? Nous allons aux champs ensemble, nous travaillons ensemble. Quand il est trop las, je redouble de forces pour que la tâche du jour n'en souffre point.
— L>ieu prendra ta piété en amour, dit le
religieux. Va en paix, mon (ils, je ne t'oublierai pas.
Des larmes coulèrent sur les joues du jeune homme.
— Votre bénédiction, mon père, dit-il, en se meltant à genoux, je m'en irai plus fort.
Le religieux avait étendu ses mains sur cette tête jeune el souffrante quand la porte de la cellule fut ouverte el la comtesse de la Marche parut.
— Qu'osi-cela? dit-elle au religieux, Je ne
vous vis jamais si affecté. Et ce jeune homme qui pleure n vos genoux.
— Il me demandait une bénédiction bien nécessaire à sa vie rude. Je la lui donnais, madame, quand vous êtes entrée.
— Qu'a-t-il?
— Ce qu'il a? regardez ses vêtements; il a le mal de l'esclavage; il souffre d'être serf; son grand-père était de condition libre.
— Ne pourrait-on le racheter, mon père?
— Il manque d'argent, madame.
— En faut-il beaucoup?
— Ce jeune homme ne veut pas de la liberté pour lui seul, il la veut pour toute sa famille.
— Cette famille est-elle nombreuse?
— Elle se compose d'un père, d'une mère et d'une jeune sœur.
— Quatre personnes!.... Les yeux de Blanche de Bourgogne s'arrêtèrent sur le jeune serf. — La liberté le serait doue précieuse?
— Elle serait pour moi le plus grand des biens.
— Tous les serfs ne pensent pas comme toi.
—Je le sais, madame, il y en a qui aiment mieux garder un peu d'argent que de prendre rang parmi les hommes.
— Oui, reprit la princesse, j'ai vu un serf refuser la liberté comme un présent inutile et dangereux. A quoi me serveirait d'être affranchi? Disait cette pauvre créature, je ne serais pas sur d'avoir du pain tous les jours ; je mourrais peut-être de froid et de misère.
— La servitude est la condition naturelle de certains êtres, proféra le serf avec mé pris.
—Ajoute, dit le religieux, qu'il faut pour la liberté de la force de cœur et de la dignité de caractère: c'est une grande tâche de conduire sa vie: bien des hommes y réussissent
mal.
— On donnait à ce sort', dit la princesse, un grand coin de bonne terre, une vache et quelques poules, car on ne voulait pas le jeter dans la société sans toit et sans pain.
— Madame, remarqua le religieux, ce ne sont pas toujours les maîtres des terres et des vignes qui les moissonnent et les vendangent; le blé et le raisin mûrissent trop souvent pour d'autres que pour eux. Savez -tous ;i quels
excès se portenl les hommes d'armes , juste* ment appelés hommes de proie par les pau vresgens champêtres ?I1 se plaisent au vol et la ruine d'une famille leur sert de délassement Le droit de prise ajoute aux maux qui font de la liberté quelque chose de redoutable.
Quand vous voyagez, madame, vous ne pensez guère que votre nourriture, votre lit et tout ce qui sert à vos gens est le prix de la violence. On a dévasté des maisons, on a pris la récolte de toute une année pour vos besoins d'un jour.
— Les logis sont nus, dit la princesse, nous ne pouvons pas vivre d/?s respects de nos serviteurs et coucher sur la pierre.
— Madame, rien de ce que les bourgeois et les paysans ont fourni, ne rentre dans leurs maisons .
— Eh bien , il: achètent d'autres meubles.
— Ils manquent d'argent le plus souvent. Comment d'ailleurs en avoir assez pour acheter depuis la plume ou la laine du lit jusqu'à la paille de la grange.
— C'est un malheur auquel je ne puis rien. Quoi qu'il en soit, je veus (pie ce jeune homme et sa famille soient libres. De qui sont ils serfs]
— De l'abbaye de Saint- Germain -des- Prés.
— Eh bien! jeune homme, fais des rêves de liberté,bientôt lu n'appartiendras à aucune créature.
—C'est Dieu qui vous a envoyé ici, dit le serf en joignant les mains. Marcher fièrement au soleil, le front haut et le cœur libre de honte!
— N'oubliez pas votre promesse, madame, proféra le religieux.
—Il n'en doute pas, lui dit Blanche de Bourgogne.
- Il a moins d'années que moi, répliqua le père .
— Il sera libre, dit le princesse. Pourquoi se défier de moi? je lui en donne ma parole de princesse, et j'y engage ma foi de chrétienne.
Le jeune homme mit un genou devant elle.
— Permettez-moi, madame, de vous consacrer mes services et ma vie.
—Que ferais tu auprès de moi?
— Tout ce que peut le dévouement.
— Je le veux bieu ; les êtres dévoués sont assez rares pour qu'on les accueille quand ils se présentent.
Le serf s'étant retiré, la comtesse s'entretint avec le dominicain. Des exhortations se vères pour le fond, répondirent à la confiance de la jeune femme près de faiblir. Elle les écouta dans une pieuse disposition. Il fallut bien que le père revint à l'affranchissement projeté pour écrire le nom de cette famille de serfs et le lieu de sa demeure qui était l'Ile aux Juifs.
— G8 — — Je connais cette ile, dit la princesse, il y a des vaches dont le lait est excellent. L'été passé, j'y ai déjeuné de fromage à la crème, de fraises et. de cerises avec ma sœur et la reine de Navarre. Alors j'avais le cœur moins triste.
Le jour suivant, Blanche, appuyée sur sa fenêtre, regardait les nuages s'enfuir à l'horizon. Un petit oiseau du ciel vint se poser sur la fenêtre, il y chanta un doux air. Blan che l' écouta d'un air trop ému pour qu'il ne
se mêlât pas quelque sentiment intime au plaisir que lui faisait l'oiseau,
— Chante, lui dit-elle, (liante, je l'écoute. Son cœur soupira. — Il aime, il est libre;
moi je ne suis pas libre Ce château est
triste, le soleil ne visite jamais ces vastes et profondes salles, et le soleil égaie. Il était beau le soleil dans le pays de mes pères. Mon Dieu! mon Dieu! Ces temps ne peuvent-ils revenir? N'y a-t-il qu'un printemps dans la vie? Mais pourquoi me livrerais-je à l'ennui. La jeunesse, la beauté, la splendeur du rang ne sont-ellos pas des conditions de bonheur. Je voi^ des femmes laides, âgées, informes <|ui ont l'air tranquille el même satisfait.
Suis-je ingrate envers vous, mon doux Christ? Voilà que je pleure. Cela me soulagera de l'oppression qui m étouffe. Ce jeune imprudent va venir. Comment lui apprendre sa disgrâce? Il en souffrira. Pourtant il ne doit pas rester ici. L'intérêt de mon honneur et celui de sa vie s'y opposent. Je vais le renvoyer Mérite-t-il en effet d'être renvoyé?
A.-t-il senti l'importance de sa folie? Il me regardera. Comment soutiendrai-je ce regard, s'il y met cette douceur et cette tristesse respectueuses que j'y ai vues tant de fois? Je vais lui faire bien de la peine. Elle se regarda dans un miroir d'argent. Comme j'ai les yeux gonflés par les larmes. Elle siffla dans un sifflet d'argent. Une de ses demoiselles ac
courut. Donne-moi de l'eau mélitot ma jolie Emma. Va t en, lui dit-elle, en entendant des pas d'homme.
Philippe d'Aulnay entra d'un air empressé. Blanche avait pris une attitude de princesse.
— Messire Philippe d'Aulnay, dit-elle, nous désirons que vous nous quittiez; vos services ne nous sont plus utiles. Philippe d'Aulnay pâlit et regarda la princesse. - Nous tâcherons de vous obtenir quelque emploi honorable.
— Qu'ai-je donc fait, madame?
— Est ce bien sérieusement que vous me faites cette question, Messire?
Un regard sévère de Blanche donna de l'autorité à ses paroles. — Vous avez rap porté de votre voyage beaucoup de courtoisie mais peu de loyauté. Il baissa les yeux. Blan che jouit avec une délicate ivresse de cette confusion d'homme.— N'avez-vous rien à me répondre?
— Je cherche, madame, quels peuvent être
mes torts.
— Moi, dit la princesse, j'ai le souvenir d'un acte bien audacieux, bien contraire au
respect que Blanche de Bourgogne était en droit d'attendre.
— Mon respect pour vous ne saurait être égalé, madame.
— Est ce un autre que messire Philippe d'Aulnay qu'on a vu la nuit de Noël, se couvrir de vêtements de femme pour donner un baiser de paix à une belle-fille du roi de France. Votre absence subito et mes ennuis particuliers ont retenu jusqu'à ce jour l'expression de mon mécontentement. Que direz-vous pour votre justification?
Rien, madame.
Votre motif était donc bien coupa-
ble?
— Madame!
— Que voulez-vous que je pense de votre silence? Moi, j'ai bien cherché la cause de cette témérité, je n'ai pu la trouver. Pourtant je veux la connaître.
—Ne me la demandez pas, madame.
— Etait-ce une gageure faite avec quelque dissipé? Avez-vous mêlé le nom de Blanche de Bourgogne à quelque folle joie?
— Me soupçonnericz-vous capable d'un Ici oubli ! 0 madame ! vous me méprisez donc bien ?
— Parlez-donc, Messire!
— Si je parle, je m'expose à vous offenser encore. Souffrez que je me laise toujours.
— Je vous ordonne, au contraire, de ne rien me déguiser. Toute dissimulation vous perdrait dans mon esprit.
— Vous me jetez dans un cruel embarras, madame. Les fautes nées d'une adoration trop vive pour votn. beaulé vous trouveront elles
miséricordieuse? On baise les mains et les pieds des statues de la mère du sauveur et
des bienheureux, j'ai osé davantage
madame, vous ne saurez pas tout ce qu'il à de magie dans la voix, dans le regard, dans le sourire triste et doux d'une femme qui n'est pas votre sœur. Blanche avait rougi sans apparence de colère. Il continua: — Si vous dites mon nom, je me sens convié à des joies inconnues. Ce n'est que mon nom pourtant un nom b;en simple, bien étranger à toutes les grandeurs. Vous rappelez-vous, madame, ce jour où vous fûtes obligée de me répéter un ordre deux fois? Vous étiez impatiente; mais j'étais heureux do ce mouvement de vivacité; il diminuait la trop grande distance
de Blanche de Bourgogne et de l'obscur Chevalier! Vous chantez quelquefois, madame, il m'est arrivé de me mettre à genoux devant votre porte et d'y rester jusqu'à ce que vous eussiez fini.
— Imprudent! Si le roi vous eut surpris dans cette attitude? Lui qui n'a jamais eu de de faiblesse.
— Il m'aurait puni du dernier supplice, je le sais. M'auricz-vous plaint, madame?
— Je plaindrais tout homme malheureux, répondit la princesse avec embarras.
— Etre sûr en mourant que vous penserez à moi? Mais la mort la plus affreuse serait douce à ce prix.
— Encore une fois, Messire, vous perdez le respect. Vous oubliez que monseigneur le comte de la Marche existe, qu'il est votre maître et que je suis sa femme.
— Le comte de la Marche ne vous mérite pas, madame.
— Sur quoi fondez-vous cett<: mauvaise pa rôle, Messire?
— A-t-il su vous aimer? Et vous même
l'aimcz-vous? je ne le pense pas. Vous ne lui parleriez pas comme vous parlez aux autres hommes. Oh! je sais bien ce qu'il est pour vous.
— Ainsi, vous épiez vos maîtres.
— Je serais si malheureux que le comte vous plût. Et comment pourrait-il vous plaire lui qui préfère à la douceur de votre commerce des amusements violents et de grossiers entretiens.
— Jl me semble (pie je ne me suis jamais plainte J<* mon seigneur.
— Non, votre bouche n'a pas trahi les ennuis de votre vie... Mais faut-il une pénétration bien grande pour s'assurer que vous ne trouvez dans le comte de la Marche ni l'amour, ni la confiance que tout homme délicat serait ravi de vous donner? Gomme toutes les princesses, vous avez été sacrifiée à des vues d'orgueil.
— J'ai aimé mon seigneur, et je puis l'aimer encore.
— Vous ne le ferez pas! s'écria l'impétueux jeune homme en tombant aux genoux de la princesse. Ne retirez pas votre main! Qu'une fois mes lèvres puissent la presser. t. i. 6
11 la regarda: - Blanche, l'amour est bien doux.
Elle se couvrit le visage de la main qui était libre. Un moment ils gardèrent un silence dangereux. Avant qu'elle où t retiré sa main, il y avait mis de brûlantes caresses. Que lui dit-il de si charmant qu'elle appuya son visage sur le sein du jeune homme. Et lui, dans sa délicate ivresse baisait ce front pâle de pudeur et d'amour. Une langue familière s'improvisa vite entre eux.
— Savais-tu le bonheur de semblables mo ments.
-Ecoutez, lui dit-elle, votre baiser de la nuit de Noël, je puis bien vous le dire à présent, m'avait brûlé le cœur. C'était en vain que je cherchais à l'oublier, toujours je le sentais. Quelquefois je me suis éveillée sous cette impression.
— Aime-moi, lui dit-il. L'amour c'est la beauté de la femme. Si elle meurt sans avoir aimé, elle n'a été ni complètement belle, ni complètement heureuse. Vois-tu, ma Blanche, il faut être deux pour sentir pleinement la vie. Et tu voulais me renvoyer, méchante! Si je t'avais obéi, tu aurais pleuré.
— Vous ne m'avez pas encore dit que vous
m'aimiez, dit la comtesse en prenant un air coquet.
— Que ma bouche, et mon cœur, et mes baisers te le disent donc mille fois ! Mais ne l'avais-tu pas lu dans mes yeux? Les autres hommes te regardent-ils comme moi? TAche de l'en souvenir.
— Sont-ils vraiment tendres, vos yeux ?
Uegardez-moi, je les trouve bien calmes
Elle s'effraya soudain. Oh ! défends-leur ce doux langage en présence de tout être! Voilà que j'ai peur de les trou\<T trop expressifs. Garde, garde loule leur tendresse pour les moments on nous serons seuls. Mon Dieu !
que je l'aime ! Cette chambre qui me semblait si triste, il n'y a qu'un moment, est plein;? de lumière et de doux mystères. Téloigner ! ai-je pu le vouloir? Je n'y pense pas sans effroi. Mais je t'aurais rappelé, j'aurais inventé des prétextes pour te faire revenir bien vite, l'éloigner! me pardonnes-tu cet outrage à notre bonheur? Qu'aurais-je fait de ces jours où tu n'aurais pas été? Alors, il est vrai, tu ne m'avais rien dit encore. Maintenant que tu as parié, ta vie et la mienne ne font qu'une. T éloigner ! Moi qui ne m'endors qu'avec ta pensée, moi qui soupire à mon réveil, si je ne t'ai pas vu dans mes rêves. Souvent c'est ton nom qui me vient dans la bouche quand je prie j pourtant ion nom,
mon amour, ne ressemble guère à cf.'lui du sauveur. Ces! un piège du malin esprit; c'est lui (jui trompe ma dévotion. Oh! cela est sûr! fît-elle en levant le doigt el de l'air le plus
délicieusement mutin.
— Les bras du jeune homme s'ouvrirent.
Un étreinte passionnée suivit celte appel. Il se mit ensuite aux genoux de la belle et fragile créature. Tous deux se contemplèrent dans un silence ému. Puis il se dirent tout ce que la passion a de délicat et de timide dans ses heureux commencements. Alors toute douceur est une révélation. Ce qu'on sait prête à ce ffc'oi) ne sait pas encore une magie d'ineffables délices; il y a ilans l«%
cœur l'attente volupteuse et va^ue des biens inespérés, la mélancolie .suprême, il y a de
l'infini Mais que l'on ait l'imprudence
de ne rien laisser au désir, le beau rêve se dissipe; de tant de séductions vastes, immense,divines,ilne reste que lesentiment morose. Les horizons lointains ne s'éclairent-ils pas d'une lumière plus suave et plus belle que l'horizon connu? Quelie réalité a jamais satisfait?
Blanche et le chevalier se souriaient quand des pas légers se tirent entendre.
Lève-toi, dit Blanche à Philippe, en lui
mettant vivement un baiser sur le front. Lève-toi. Nous sommes bien imprudents — , et bien coupables, ajoutât-elle bas.
La reine de Navarre parut. Philippe d'Aulnay salua les princesses et quitta la chambre. Marguerite l'accompagna des yeux. Puis elle enveloppa Blanche d'un pénétrant regard et lui dit :
— Ma venue te contrarie.
— Ta venue me sera toujours chère.
— Pas en ce moment, Blanche, car si tu suivais ton inclination , tu me dirais : Marguerite, je ne l'ai pas désirée , et tu rappellerais Philippe d'Aulnay.
— En vérité, Marguerite, je ne sais pourquoi—
— Cherche un mensonge, ma Blanche, il te viendra bien maladroit. Mais non, n'essaie pas du mensonge, crois-tu que je ne devine
pas tout çê qui s'est passé entre toi et le chevalier. N'aie pas un air confus. Il est dans la nature de la femme d'aimer. Heureuse quand ses affections sont légitimes ! Heureuse quand elle n'est pas obligée <ie les cacher à tous les yeux et qu'elle peut s'en parer ! Marguerite avait baissé la tête en soupirant. Elle la releva. — Tu aimes Philippe d'Aulnay , il t'aime aussi; mais il ne t'aimera pas toujours avec cette délicatesse et ces transports charmants qui donneraient presque à la femme l'orgueil de sa faute. A présent, c'est lui qui est humble , c'est lui qui sollicite à genoux la grâce d'une tendre parole. Attends. Ses yeux et regarderont un jour avec ennui, ses lèvres ne se détourneront pas des tiennes, mais elles
seront froides; et cola aura lieu quand tu l'aimeras jusqu'au délire.
— Tu me dis là une chose affreuse .
— Une chose vraie, ma Blanche. Ta sœur te montrerait Philippe IV t'entouranl d'es pions et salissant ton honneur ; moi je ne m'arrête pas à ce danger, je vois ton bourreau dans tes propres regrets.
— Ce n'est pas toi, Marguerite, qui a fait celte expérience 5 lu es trop jeune et trop belle pour savoir par toi-même qu'un homme devient indifférent.
— Crois-moi, Blanche, un homme peut repousser enfin la femme qu'il avait tenue sur son cœur avec idolâtrie. A mesure qu'il cesse d'aimer , il devient dur pour la pauvre créature. Plus elle s'obstine à l'aimer , plus il sent contre elle d'impatience et d'ennui. N'aie pas une foi trop grande dans la durée de la passion, je ne sais rien qui passe plus vite ; elle est comme l'herbe du chemin , fleurie le malin et morte le soir. Vois-tu , il y a une malédiction qui pèse sur la femme , c'est Dieu qui l'a prononcée , et l'homme n'y a pas failli. Ecoute la terrible parole: Vers /' homme sera ton désir et lui te dominera.
— Prends-tu ;'i tâche de m'efïrayer, dit Blanche.
— Je veux te préserver de la làute qui fait perdre aux femmes le repos et la fierté avec l'estime d'elles-mêmes. L'humililé de cœur peut seule te sauver. N'aime pas. L'amour finit et la vie se fait amère et pesante. Ces heures que l'on passait enivrés l'un de l'autre et qui fuyaient si rapidement, revicnnenttou jours à la mémoire pour votre éternelle misère. Oh! qu'il vaut mieux n'avoir jamais entendu les paroles du ciel que (S'avoir à les regretter toujours !
— Tu as aimé, Marguerile, n'essaie pas de le nier. Eli bien, voudrais-tu ne pas avoir aimé ?
— Que lu m'embarrasse avec t.i curiosité !
— Ne me cache rien , cela sera généreux.
— Oui , j'ai aimé Ily a des instants
où je maudis l'amour , tant il laisse des traces cruelles, il yen d'autres où je ne voudrais pas, au prix de toutes mes douleurs, l'ignorer comme un temps. Un visage d'homme est si beau quand il aime et qu'il se sent aimé , ses paroles satisfont si bien le cœur de la femme, il sait dire tout ce qu'elle avait rêvée, elle le croit au moins. Sa présence fait de tout ce qui existe une création nouvelle. Comme on le regarde ! Comme on l'écoute ! Comme il semble unique ! Comme en son absence tout ce qui n'est pas lui fatigue et laisse
le cœur malade. S'il reparait, c'est Dieu avec sa grande parole : Que la lumière soit !
Marguerite cessa de parler. Sa tête se pencha mélancolique et belle , une larme mouilla ses joues.
— La femme est lâche à force de tendresse, reprit-elle d'un ton ému. On se dit que c'est la vanité qui entretient l'amour, on n'a pas dit vrai. Si c'était seulement le plaisir d'entendre parler de soi, on aimerait tous ceux qui vous tiendraient le doux langage. Pourquoi n'en est-il rien ? Pourquoi n'a-t-on souvent qu'indifférence ou dédain pour des hommes dignes d'un sentiment aimable? Pour
quoi le récit de leur martyr el leurs propos d'amour, si charmants dans la bouche d'un seul, ne vous semblent-ils dans la leur qu'une exagération ? Qu'est-ce donc qui vous attire d'abord l'un vers l'autre? Le feu du cœur devrait-il s'éteindre? Au moins faudrait-il cesser d'aimer en même temps. Regarde-moi, Blanche, je suis bien fière, bien forte, j'ai le mépris de toute chose vile; eh bien , moi qui te parle , dans un moment de désespoir , j'ai mendié à l'homme qui ne m'aimait plus un reste d'amour , un semblant d'amour, il m'en a fait l'aumône.
— Pauvre Marguerite !
— Je ne crois guère à la sorcellerie, Blan
che, car Dieu m'a octroyé un esprit indépendant et juste, et, pour me faire aimer de nouveau , j'ai couru deux lois chez une sorcière dégoûtante, j'ai souiïei t que son horrible main touchât ma main, j'ai écouté ses paroles avec avidité. Moins honteuse de moimême, j'aurais acheté le diable dans une bouteille, comme on le vend secrètement à Paris. Un soir je me suis rendue jusqu'il la porte du mécréant qui fait cet exécrable trafic , le cœur m'a manqué pour mettre ma folie à lin.
— Et tu n'aurais pas* frémi d'avoir dans ta chambre le père de tout mensonge et de toute iniquité ! Oh ! c'est la mère du sauveur qu
t'a fait résister à celte tentation ! Offre-lui des prières. Mais es-tu bien sûre que cet homme ne t'aime plus?
— Cet homme, Blanche, agit maintenant envers moi comme avec toutes les femmes. En le voyant si tranquillement gracieux, je me suis demandé souvent si cet amour avait vraiment existé, si cet homme avait en effet pleuré à mes pieds, s'il m'avait tenue sur son cœur. Je suis d'ailleurs bien mal guérie. Oh '• pour lui j'aurais bravé le déshonneur, je me serais condamnée à l'insulte, à la risée. Quelle folie! J'ai maigri, j'ai changé, il n'a vu que ma beauté qui s'effaçait. Tu ne me réponds pas, comme toutes celles qui ont
aimé, tu te dis que Philippe d'Auinay te sera fidèle; crois-le pour ta satisfaction, mais ne lui sacrifie pas tes gloires de femme, il s'en passerait bien vile. Sais-tu encore ce qui a prolongé cette passion, c'est qu'elle s'entourait de mystères et de dangers. Comment oublier Philippe IV quand on habite son palais et qu'on lui appartient aussi étroitement? Puis mon litre de reine le séduisait. Obscure et pauvre, je n'aurais jamais eu l'objet de sa convoitise, il ne m'aurait pas seulement favorisée d'un mot. Blanche, n'nime pas.
— Il est trop tard, sembla dire le mouvement de léte de Blanche et son mélancolique
sourire. Elle serra tendrement la main de Marguerite.
— Que notre doux Sauveur et sa divine mère te rendent le bien que tu as voulu me (aire. Mon cœur est bien touché!
Blanche de Bourgogne se leva avec le soleil. Une grâce charmante animait son visage et ses moindres mouvements. Le comte de la Marche en demeura frappé dans la courte apparition qu'il fit chez elle.
— Vous voilà plus jolie que jamais, dit-il. Bien sûrement, vous l'étiez moins le jour où
l'église nous a mariés. Plus je vous regarde , plus je vous trouve différente de vous-même. Ne rougis pas, ma petite Blanche, je suis tout disposé à te faire l'amour.
— C'est une trop petite occupation pour vous, lui répondit Blanche. IN'avez-vous point de plaisir qui vous attende ?
— J'en sentirais un très-vif à te dire combien je te trouve à mon gré. Il faut que je t'embrasse.
— - Moi, je ne veux pas, dit la jeune femme en s'éloignanl de lui.
— Tu est jalouse <ie Jacqueline, je la quitterai si tu veux; aussi bipn je ne m'en soucie plus, c'est toi que j'aime. Tu es charmante avec cette robe! où as-tu donc pris tant de bonne grâce ! H y a de la sorcellerie dans ton fait, tu me repousses, et ton langage dédaigneux me plaît comme s'il était avenant. Je ne comprends rien à ce que je sens en moi.
La venue de Louis le Hutin troubla Charles. Le roi de Navarre entra en jurant eontre les lenteurs de son frère. Te voilà à faire le roi amoureux quand je me morfonds d'impatience. La nuit ne suffît-elle pas pour de si belles choses! Blanche s'échappa
Il De s'était pas écoulé bien du temps quand un jeune serf, un panier à la main1 s'arrêta devant le château, où il avait mission d'entrer. Une lettre du Dominicain adressée à la comtesse de la Marche, Blanche de Bourgogne, instruisit cette princesse que le serf, Félix Lefort, lui portait les poules qu'elle avait trouvées si belles et si privées , dans son avant dernière visite au couvent. D'abord, les arbalétriers Génois qui ne comprenaient pas ce jeune homme , l'avaient brutalement repoussé. Sentant bien que la patience était son seul refuge , il se détermina à attendre l'apparition de quelque grand ou de quelque serviteur du château qui voulut bien protéger son besoin d'y <Hre introduit. Il en passa plu-
sieurs, mais leurs figures liau laines et préoccupés n'encouragèrent pas le serf à leur demander rien. Craignant d'exciter la défiance des arbalétriers il employait son temps soit à regarder la Seine, soit à marcher dans tous les sens, en ayant soin de ne pas perdre le château de vue. Survint un jeune et beau chevalier, messire Gaulthier d'Aulnay , le serf s'approcha humblement de lui, et, l'ayant pressé de lui octroyer une minute d'attention, il lui montra la lettre du religieux, les poules couchées dans son panier, et il lui expliqua la nécessité où il était de voir madame la comtesse de la Marche.
—Suis-moi, dit le Chevalier, je vais te cou-
— i06 — duire auprès de la princesse. Tu ne pouvais t'adressera un homme plus capable de t'obliger, car j'ai l'honneur de lui appartenir.
La princesse se promenait en ce moment dans un préau. Ce fut avec des paroles charmantes de bonne grâce qu'elle répondit à la demande du Chevalier et qu'elle accueillit le messager du couvent. De sa main blanche elle caressa les poules.
— Ne les trouvez-vous pas jolies, Messire ? dit-elle au chevalier. Touchez comme leurs petites plumes sont douces. La main du sire rencontra celle de la princesse, il en eu un frémissement. Elle arrêta sur lui des veux beaux <le tendresse.
— Voilà ce pauvre serf , ajou la-telle, qui sera bien aise d'emporter un souvenir de la eomtesse de la Marche. Je ne suis pas riche d'ailleurs en ce moment. Elle fouilla dans la bourse qui pendait à sa ceinture d'or. — Cinq agnelets et j'en dois deux à Marguerite. C'est pitié vraiment d'être si pauvre et si grande dame. Tiens, serf, voilà deux agnelets d'or, pour l'acheter une jaquette et un chaperon neufs et pour faire un présent à ta mie situ en as une. Le serf refusa l'or, —Trouvestu que ce ne soit pas assez, dit la princesse d'un air mécontent. Tu es avide, c'est un des malheurs de ta condition, je ne dois pas t'en vouloir.
— Noble princesse, dit le serf, vous m'a-
viez fait espérer un bien, plus précieux que de l'or.
— Moi, je t'ai fait espérer quelque chose?
— Si vous me regardiez un moment, vous reconnaîtriez peut-être le serf que vous avez trouvé dans la cellule du père.
— C'est toi, mon pauvre gars ! Oui, je t'ai promis la liberté ainsi qu'à ta famille. Demain, j'irai voir ton père à l'île aux Juifs. Ne t'inquiète pas de ma pauvreté, j'ai des parures en or et en pierres (înes, avec cela on a des agnelets, puis l'abbé de Saint Gcrmaindes Prés me donnerait du temps.
— Disposez de cette chaîne, madame, dit le Chevalier en ôtant de son cou la lourde chaîne d'or qui tombait sur sa poitrine.
—Gardez-la Messire, dit la princesse en repoussant doucement la riche offrande, je veux à moi seule tout le mérite de l'action. Et toi, prends cet or, je n'en ai pas aujourd'hui, mais j'en aurai demain. Ce qui est bon à la vie ne manque d'ailleurs jamais à la mienne. Toi, au contraire, tu dois souffrir souvent.
— Eh bien, madame, je prendrai un agnel seulement que je garderai toute ma vie.
— Prends les tous deux. Elle mit les deux agnels d'or dans la main du jeune homme. — Nous mangerons de la crème et des œufs demain chez la mère, préviens là de notre vi site.
Cela dit, Blanche de Bourgogne prit le panier et fit un petit signe d'adieu au serf tout en marchant avec le sire d'Aulnay. Le serf la regarda s'éloigner et il soupira. Blanche tourna la tête.
— Il est encore à la même place.
— Votre bonté l'a ravi d'aise.
— J'en suis toute heureuse. Les princes ne devraient jamais communiquer avec les pauvres créatures sans les Uîsser moins affligées de leur sort.
— En ce moment je voudrais être à la place du serf.
—Fou, dit la princesse. Sauriez-vous porter ses vilains et grossiers habits? Vous aimez trop le velours et les plumes, et il vous est plus doux de guerroyer que de remuer la terre.
— Dieu me garde de ce vil métier ! s'écria le Chevalier.
— No portez donc plus envie BU serf.
— Que je meure mille fois avant de descendre à la condition des ignobles! Le Ira va d des gens de petit état nous appartient; ils sont nés vilains, manants et bourgeois pour nous nourrir. C'est à la terre et à des occupations serviles qu'ils doivent leurs sueurs, c'est à la gloire que nous devons les nôtres. Quel homme de sens a jamais imaginé qu'un baron ou un chevalier put vouloir manier le hoyau, conduire la charrue et faire un métier?
— Peut-être, dit Blanche avec malice, ne dédaignerait-il pas de tenir une boutique.
— Autant vaudrait, madame, lui dire de
tourner le dos à l'ennemi en un jour de ba taille.
— J'aime votre fierté. Demain, lui dit-elle, vous viendrez à l'île aux Juifs. Ne serez-vous ravi de me voir en un jour de bonté?
— Si nous n'étions pas exposés à être vus, je vous remercierais à genoux.
—Et les poules, dit la princesse, elle souffrent de notre oubli. Cela di!, elle se dirigea vers le poulailler et après les avoir doucement baisées et avoir défait les liens qui attachaient leurs pattes, elle les mit en liberté.
Le matin du onze mars 1314, il y avait dans Paris une agitation extrême , la population se ruait en masse vers la Cité. Nulle joie n'éclairait d'ailleurs les visages. Il était facile de voir qu'un spectacle sombre attirait cette
foule. A travers l'immense rumeur de pas, île voix, <!e clameurs inouïes , on saisissait quelques mots : Les templiers! Au parvis Notre-Dame,- les bourgeois , emportes par l'ivresse du moment, passaient à coté des légistes sans les saluer, oubliant combien l'astuce de Philippe-le-Bel , sa jalousie d'une domination exclusive, son avidité d'argent, de disputes et de sang rendaient ces hommes redoutables. A cette heure, le château du Louvre inspirait la même indifférence. Là, pourtant, une ordonnance ou un mot ruinait une fortune d'argent, notait d'infamie et livrait a»i bourreau l'être qui, la minute d'auparavant, se confiait le pins en sa destinée. Ne suf- Usait-d pas .dors de ne pas fessé WblèV à ions
Pendant que la Coule débordait vers la Cité, Philippe le- Bel deseendait i'esealier à vis de la grosse tour du Louvre. Après avoir regardé vaguement le fossé, il passa de la galerie où il était parvenu dans une des salles obscures du corps de logis situé du côté de l'eau. Çà et là eontre les muiaiiies chargées de basreliefs étaient les rosaces d'étain , et sculptés avec la patience et le luxe ingénieux de ces temps. Comme il avait plu les jours précédents et que le roi s'était plaint de l'humidité, le plancher était couvert de paille fraîche. Philippe s'assit devant une table de chêne noir. Il ouvrit les Consolations de Bo'éce, traduites par Jehan de Mung'et admirablement écrites sur parchemin, niais il ne put y atta*
cher son esprit. Chaque fois qu'il essayait d'en lire quelques lignes, une sorte d'impatience le prenait. Enlin , cessant de se contraindre, il poussa le livre, et la tête appuyée dans ses mains, il donna cours à ses idées. Quand il sortit de cette comtcmplation, ce fut pour aller s'appuyer contre une fenêtre qui avait vue sur la Seine. Le mouvement du fleuve l'intéressait peu. Son œil clair et fixe cherchait à pénétrer au loin du côté de la Cité. Las de ne voir que des êtres insignifiants, il fit quelques tours dans la salle, puis il reprit son attitude d'observation.
Quel événement troublait le roi ? A cette heure même le cardinal Albano, l'archevêque
de Sens, d'autres prélats illustres faisaient comparaître sur la place du Parvis de-Notre- Dame , le grand-maître des Templiers , Jacques de Molay , le visiteur de France, le maître de Normandie ei le maître d'Aquitaine , débris malheureux de l'ordre aboli des Templiers pour leur lire la sentence définitive du pape Clément V, qui les condamnait à la prison perpétuelle. Le trésorier Enguerrand de Marigrty, le chancelier et garde des sceaux, Guillaurane Nogaret, assistaient également à à cette funeste cérémonie. Ils tardaient bien à revenir , voilà ce que Philippe se disait. Ceux qu'il attendait se montrèrent enfin. Un soupir d'aise souleva la poitrine du monarque. Jaloux, toutefois, de ne pas se laisser