‹ Blanche de BourgogneChapitre 4 sur 4 · VU · texte numérisé non relu

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Blanche demeurée seule, tomba à genoux.

— Grâce, mon Dieu ! Grâce ! Qu'il échappe à leur poursuite ! J'entends du bruit. Oh ! s'ils allaient le tuer! C'est le vent, oui, c'est

le venl. Il y a des tempêtes là haut. Soyezlui secourable, mon Dieu! Je ne le reverrai jamais. Le reste de ma vie sera voué à la prière, aux larmes et aux mortifications de la chair et de l'esprit. Je ne vivrai que par vous. Elle fixa ses yeux sur un crucifix. — Seigneur , vous qui avez tant aimé les hommes, qui leur avez donné votre sang et votre vie , ne repoussez pas la pauvre créature qui s'humilie devant votre justice! Des années d'expiations dans cette vie et dans l'autre , mais qu'il ne périsse pas ! Bon Jésus! voyex mon angoisse. La magdeleine repentante obtint de vous un regard de bonté, que je l'obtienne aussi moi qui ai péché comme elle pour avoir trop aimé. . , Peut-on ne pas aimer? Combien

de temps resterai-je sans rien savoir? S'ils l'avaient trouvé! S'ils l'assassinaient! Ne sont ils pas habitués au crime? N'ai-je pas vu une nuit jeter dans la Seine deux hommes cousus dans des sacs de peau ? Qu'avaient fait ces hommes? Pourquoi ne les faisait on pas mourir aux clartés du soleil et à la vue de tous? Mais où est-il? L'orage redouble. Vent, éteins les torches de ces hommes de sang. Comme ils le poursuivent! Comme ils fouillent partout! Blanche! C'est sa voix. Blanche! Non, ce n'est pas lui, c'est moi qui suis folle d'horreur. Le silence et le désespoir remplissent cette demeure. S'il était là, mes bras le défendraient du meurtre. Ecoutons...* rien.... Ne pas trembler pour lui, ce serait la félicité

des anges. Et je me plaignais quand je pouvais le voir tous les jours, à tous les instants du jour ! Ah ! misérable. Que son air était doux quand il me regardait ! Ce nom de Blan che, il le disait comme personne ne l'avait dit avant lui , comme personne ne saurait le dire. Ses paroles d amour me rendaient muette. Il me reprochait ma froideur; je n'étais pas froide.. Mon aimable, mon adoré, je ne t'ai pas assez dit que je t'aimais, je te le dirais bien mieux à présent. Un chien hurla dans la cour. Blanche frémit. — Le hurlement répété du chien est un signe de mort. Je ne

l'entends plus Le voilà qui reprend sa

lugubie plainte. Tais-loi, tais-toi! si tu ne veux pas que je perde I.» raison. Comme ce

hurlement est sinistre ! Mais ne puis-je sortir

d'ici? J'ai des mains les voilà tout en

sang, elles n'ont rien fait... J'ai froid au cœur, j'ai froid dans tous les membres ; vais-je donc mourir sans l'avoir revu ! non.... Quelle voix ai-je saisi? Tuez-le! tuez-le! tuez-le!...

La malheureuse répéta machinalement ces mots: Tuez-le! tuez-le!

— Moi aussi je dis de tuer . Encore ces cris! Elle prit sa tête dans ses mains et parcourut la chambre dans un vrai délire. De nouveau, elle essaya d'ouvrir la porte. Ses forces étaient doublées, et ses forces ne pouvaient rien. La tempête augmentait dans le ciel. — Oh ! que

tout s'écroule sur moi s'il doit périr ! On court au loin. Toujours ces cris! Le chien hurle !... C'est lui qu'on tue. Il faut du sang aux hommes !

La porte si longtemps fermée s'ouvrit enfin. D'horribles clartés remplirent la pièce.

N'est-ce pas là le beau sire qui était à vos pieds? dit Philippe-le-Bel en montrant Philippe d'Aulnay garotté et tenu entre deux hommes d'armes.

Blanche tendit les bras et tomba sur le plancher. Quand elle revint à elle tout était solitaire et muet. On n'entendait que le bruit

de la pluie et du vent. Le sentiment et la mémoire lui revinrent à la lois. Jusqu'au jour elle souffrit le tourment des damnés.

La terreur était dans tout Paris Les gens de la plu^ petite condition cornue ceux de la plus haute, ne s'entretenaient que de l'accusation d'adultère qui pesait sur les trois belles filles du roi, car ce n'était pas seulement Blanche de Bourgogne qui était prisonnière, c'était Marguerite, c'était Jeanne aussi. On nommait tout haut les amants de Marguerite et de Blanche, Gauthier d'Aulnay et Philippe d'&ulnay , tous deux en jugement. Quand des amis et des parents se trouvaient ensemble , les portes bien closes et surs de leur mutuelle r. i. 13

discrétion, ils se disaient que le diable s'était mêlé à cette affaire; et qu'y avait-il d'étonnant à cela? Monseigneur le roi était le plus grand faussaire de son royaume , ses (ils ne se faisaient connaître que par de l'incapacité, de folles dépenses el des débauches; comment le péché ne se serait-il pas glissé dans le cœur des princesses? On plaignait d'ailleurs Marguerite et Blanche parce qu'elles élaienl lionnes et secou râbles. L'issue du pro ces fui affreuse.

Blanche était prosternée devant un grand crucifix d'ivoire, quand Marguerite fut amenée un matin dans sa chambre»

— C'est toi j dit Blanche en tournant vers

la reine de Navarre un visage que le malheur avait empreint de désolation. Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en pieu. rant. Marguerite s'assit ensuite en face de Blanche. Leurs mains se touchèrent , leurs yeux eurent un doux et triste langage à défaut de leur bouche. Aucune des deux n'osait commencer un entretien <jui ne pouvait être qu'un concert de plaintes. A de longs inter vallos venaient quelques mats.

— Ta vue me (ail du bien.

— Je n'ai pas été libre «le venir plus tôt

Ll le silence reprenait son «ours.

Elles eurent enfin une sorte d'entretien

— Tu as bien maigri, Marguerite, mais tu es toujours belle.

— Ma beauté m'importe peu. Je suis morte à toute satisfaction mondaine et je dis avec Job: Mon esprit s'affaiblit, mes jours s'abrègent, et il ne me reste que le tombeau.

— Comme toi j'ai des pensées lugubres.

— Sais-tu quelque chose ? demanda Marguerite.

Non, el j'ai peur de savoir.

— Il faudra bien bavoir un joue, dit Marguerite en soupirant.

Blanche joignit les mains.

— Que ce jour, s'il est possible, ne marque jamais dans notre vie.

— Enfant , dit Marguerite avec une douce ironie, enfant , qui neveux que des rêves. As-tu jamais vu que Philippe IV sut pardonner.

— Seraient-ils déjà juges? s'écria Blanche d'une N<>iv sourde.

— .le ne le sais pas. Mais qu'v a-t-il à espérer? Les légistes dont s'entoure le roi sont les valets de sa perversité. Chacun d'en* se ferait bourreau au commandement du maître La, justice et ia miséricorde ne recommandent guère les temps où nous vivons, et si l'on est sage, on doit se préparera tout.

— Tu n'aimais plus Gauthier d'Aulnay. L« résignation t'est facile.

— Je l'ai aimé', Blanche, aime, comme je pouvais aimer, d'un amour profond et fort. Crois-tu qu'on meure à de tels souvenirs ? S'il ne fallait que ma vie pour sauver celle de Gauthier d'Aulnayj j'en ferais le sacrifice

avec transport , mais Philippe n'a que faire de eet échange. Pourtant j'ai une fille. La dernière fois que je la vis, elle dormait clans sont lit blanc. Je la regardai quelques minutes, et je lui dis : Ton sommeil est doux , tu ne sais rien des angoisses de ta mère', dors, oh I dors longtemps. Je laissai tomber des pleurs sur ses yeux et sur ses lèvres. Ses lèvres firent un mouvement comme pour me baiser, elle m'appela, ses petites mains me cherchèrent. Oh! je devais me conserver pure pour ma fille. Ils me tueront. Que deviendrat-elle avec un aïeul soupçonneux et vindicatif et un père si indifférent que c'est à peine s'il oonnail son visage:' Oui, ma faille l été grande.

— Et l'aHliclion égale, dit Blanche.

— Ces derniers jours ont été pour moi de longues années. Le matin je désirais le soir , le soir je désirais le malin , comme si toutes les heures n'avaient pas été pour moi vides d'espérances.

— Moi j'espère quelquefois, dit Blanche.

— C'est bien delà crédulité! N'espère rien, fais à Dieu le sacrifice des convoitises du cœur, lu seras forte, c'est ainsi que refleurira ta couronne. * .

— Ne me parie plus , Marguerite, je frémis à l'ouïr.

— Pauvre chère, dit Marguerite en la serrant sur son cœur, veux-tu que je le trompe?

Elle se lut cependant. Blanche tomba dans la rAverie. Marguerite s'approcha de la lënétre. Ce fut vivement qu'elle en sortit.

— Blanche, dil-elle à la jeune comtesse, ma Blanche , je crois que nous allons apprendre quelque chose. Si je ne me trompe, le roi et Guillaume Nogaret viennent ici. Les voila qui traversent la cour. Point de faiblesse. Sou virus-loi q;ie lu es fille de Bourgogne. Ne donne pas à Nogaret l'insolent plaisir de les douleurs.

— (Jue vont-ils nous apprendre'?

— Sois ferme en leur présence <lu moins. Quand ils seront partis, nous pleurerons ensemble.

Philippe-le-Bel entra avec Guillaume Nogaret. Après s'être assis et avoir promené sur le* deux captives son froid regard, il dit :

— C'est par mon ordrj qu'on vous a réunis toutes deux ici , dit-il aux princesses. Je me fais d'abord une joie de vous apprendre que notre chère comtesse de Poitiers est déchargée de tout crime et qu'elle possède mieux que jamais l'amour et la considération de

notre fils Philippe. Je voudrais que la pleine félicité fut le partage de mes deux autres fils, il n'en sera rien. Vos dérèglements n'ont pas eonnu de bornes. Ce n'a pas été seulement dans vos maisons que vous avez donné des rendez-vous impudiques, les lieux saints vous ont servi à cet effet. Vous avez mis sous vos pieds votre chasteté de femmes et votre religion de chrétiennes, pour sacrifier aux emportements honteux de la chaire. Les bellesfilles du roi des Français se sont conduites comme des femmes folles de leur corps, plus abominablement encore, car ces dernières, au moins, ne souillent pas les églises. Il y > des rues infâmes dans Paris où des courtisanes trafiquent de leur corps el violent, \ certaines

heures du jour ou de la nuit, le commandement de Dieu ; c'était là qu'il fallait vous tenir, vous reine de Navarre, et vous, comtesse de la Marche. Mais comment avez-vous pu tromper vos maris depuis trois ans? Quelle ruse de serpent il vous a fallu.

— Monseigneur , dit Marguerite en levant son front pâle et indigné, j'aimerais mieux 'indurer la prison, y être condamnée au pain de douleur et à l'eau de tristesse, que de vous entendre plus longtemps. Il y à des juges, mettez-nous de nouveau entre leurs mains, et laissez à de moins élevés que vous le plaisir de si vilaines insultes. J'ai donné une fille à

voire (ils, monsetgneui , épargner tuai poui elle.

— Vous seule pouvez dire si eile esl de

!Ui.

— Elle est de lui, monseigneur, elle est de lui, n'en doutez pas. J'en atteste Dieu et tous les saints* Oh ! rassurez -moi ! Mon cœur était déjà si sombre I Ne me laissez pas cette affreuse angoisse ! Dites-moi que vous voyez votre sang dans ma .Jeanne, que vons ne la croyez pas née d'adultères amours? Je suis là, monseigneur, tremblante devant vous, attendant de votre bouche un mot de merci!... Ma Jeanne; une bâtarde! non, non.

— Vous parlez bien haut, madame, vos»

complices ont eu moins d'orgueil et plus de loyauté que vous, ils ont eux-mêmes confessé que depuis trois ans au moins, vous commettiez ensemble le péché de luxure.

— Philippe d'Aulnay a-t-il dit cette horreur? demanda Bianche d'un air éperdu.

— Philippe d'Aulnay l'a dit, répondit le

roi.

— Que Dieu lui pardonne donc !

Blanche reprit son attitude aiïligée. Mai guérite lui serra doucement la main.

— Il y a là-haut un maître qui sait tout.

— Nogaret , dit le roi, lis un peu à ces iilles du mensonge la confession de Gauthier et de Philippe d'Aulnay. Les impuretés de Jezabel ne sont rien comparées aux vôtres. On pourrait, sans vous faire injure, vous traiter comme Ezéchie! traitait Jérusalem. Rien de ce qu'il dit à la ville de prostitution ne serait trop fort pour vous. Lis, Guillaume, nous t'écoutons.

Guillaume Nogaret déplia un parchemin écrit et lut d'une voix criarde la confession des deux frères.

— Eh bien , dit Philippe après la lecture.

— Cette confession n'a pas été volontaire, répliqua Marguerite. Le bourreau a fait son office et le cœur a manqué aux malheureux, et ces malheureux vous ont accusé de tous ces crimes. Marguerite joignit les mains. — Je ne comprends pas, dit-elle, que la douleur, infligée par des hommes, puisse faire mentir la conscience.

— Vous auriez eu plus de force , dit Philippe avec ironie.

— Oui, répondit-elle fièrement. La rage t. i. 14.

des hommes aurait fait gémir ma chaire, mais elle n'aurait pas fait mentir ma langue. Pourtant je leur pardonne.

— Que dis-tu de celle superbe? demanda Philippe à Nogaret.

— N'en déplaise à madame. On aimerait presque à mettre au défi ce grand courage, dit Guillaume Nogaret d'un ion doucereux et en affrontant le regard de Marguerite.

• - Vit-on jamais créature plus enfoncée dans les profondeurs du mal ? reprit le roi. La voilà qui se glorilir de son endurcissement et qui voudrait que nous y applaudissions.

Un cœur contristé vous irait mieux, madame l'impudique. Le démon s'est mêlé à toute cette affaire , Nogaret , car les hommes n'y auraient pas suffi. Un soir j'ai entendu le malin rire derrière moi à mesure que je me signais pour dire mes oraisons , et tout de suite l'eau bénite que j'avais à mes doigts m'a brûlé comme un fer rouge. Mon nain Titanos l'a vu qui jetait une malédiction du haut de la grosse tour du Louvre sur les fenêtres de mes fils. Mais tu as encore quelque chose à nous lire, Nogaret.

Marguerite posa une main sur le parchemin de Nogaret et de l'autre elle montra Blanche

dont le visage bouleversé exprimait la profonde horreur.

— Si j'étais seule, je vous écouterais jusqu'au bout, mais je vous demande grâce pour cette pauvre créature. Voyez dans quel étal vous l'avez mise.

— Dans un moment elle sera bien , dit le roi. Ne faut-il pas d'ailleurs qu'elle sache le sort du beau sire? Lis, Guillaume.

— Roi, dit Marguerite en se levant , si tu veux échapper ;; la sévérité des jugements de Dieu, ne sois pas implacable. Toi aussi, lu as péché, et ce n'a pas élé parce que lu ai-

mais. N'oublie pas que tes jours sont comp lés.

— Comment? dil Philippe troublé.

— Jacques de Molay t'attend devant le tribunal suprême.

— Jacques de Molay est un vieux fou, dil Philippe avec un sou lire forcé.

Pourtant il épargna la lecture à Blanche.

Marguerite restée seule auprès de celte dernière, se mit à genoux devant elle et la calma par ses caresses.

Le château Gaillard d'Andely reçut un jour les deux princesses, flétries par un jugement public et ignominieusement tondues. Leurs amants avaient péri. Blanche se promenait dans le jardin du château qui lui servait de

prison. On était en avril, les petites feuilles commençaient à pousser, les violettes avaient fleuri, et leur ilélicat parfum se révélait discrètement: les oiseaux formaient des chœurs mélodieux ; la nature sortait de son froid repos d'hiver avec les grâces, la jeunesse et la beauté qu'elle retrouve à tous les soleils du printemps; \\ y avait dans ce monde matériel de ravissantes promesses. Blanche ne jouissat de rien. Ses yeux ternis par les larmes erraient indifférents sur tous les objets. Souvent elle portait la main à son front, car la pensée y était lourde et brûlante et le désir ne l'animait plus. Rien n'était douloureux comme son sourire; pourtant il avait garde sa ravissante expression de bonté et d'amour;

c'était par là qu'elle tenait encore au passé. Une robe noire enveloppait ses (ormes amaigries, mais toujours charmantes; son visage dévasté par 1'ahTiction se cachait à demi sous un voile noir. H y avait dans sa démarche une lenteur qui tenait autant de l'ennui et du dégoût que de la faiblesse. Elle marchait parce que l'immobilité la laissai! sans repos, parce qu'elle voulait essayer d'autre chose pour changer son mal de place et lui ôter une gaîté désespérante. Il n'y avait , d'ailleurs, dans cette vie rien pour elle. Un jeune homme, couvert de vêtements grossiers la comtemplait de loin. Bien qu'elle ne pût le voir , il ôta son chaperon quand elle passa sur sa

ligne et qu'elle y jeta son ombre ; et il la sur vii d'un œil attristé.

Le jour suivant, ce jeune homme qui était depuis une semaine au service du geôlier , vint prévenir la princesse qu'elle allait recevoir la visite d'un ami. Elle inclina la tête pour remercier le messager, mais elle ne le regarda pas. Bientôt le Dominicain entra.

— Que la paix soit avec vous , ma fdle, je viens prier avec vous.

— Mon Dieu! c'est vous! Pourquoi m'avezvous délaissée, mon père? Ne saviez-vous pas que le vent de l'affliction s'était levé sur moi? On avei-vous passé tout ce temps.

— Loin de mes frères, répondit le religieux. On a cru devoir m'éprouvcr aussi.

— Ils vous ont fait souffrir! dit Blanche fortement émue, ils vous ont puni de votre attachement à de malheureuses femmes, c'est digne d'eux.

— Ma peine a été légère. Parlons de vous.

— De moi ! Que vous dire de moi ? On les a tués, mon père ! s'écria-t-elle avec un accent qui fit frémir le religieux. On les a tués; et iU nous ont déshonorées sans profil pour eux.

— Qui a pu vous donner ces détails ?

— On ne m'a épargné aucune douleur , mon père. Philippe sail bien par où il faut frapper. Quel martyre ils ont subi ! Les bourreaux se sont épuisés sur eux ! Iille se couvrit le visage et d'affreux sanglots brisèrent sa poitrine, (le n'était pas assez de deux victimes. Tout ce qui nous avait aimés, tout ce qui était soupçonné de nous avoir été fidèle a été accusé et a soutien pour nous. Je sais tout, mon père. Il y a de pauvres êtres qui ont expiré dans des tortures lentes. On en a pendu, brûlé, on en a cousu tout vivants dans des sars et on les a jetés dans la Seine. Oh ! le jour, la nuit, je les vois, tels que la soûl-

france les a faits mulilés et sanglants, j'entends leurs cris de détresse ; tous mes sens sont tourmentés à la fois. Mon Dieu ! mon Dieu ! j'ai bien prié à vos genoux. Me pardonnerez-vous un jour?... Oh! vous êtes bon d'être venu ! Il y a si longtemps que je n'ai pas entendu de voix amie! Des juges, des témoins épouvantés de leur mission , des bourreaux.... Mon père, parlez-moi, j'accueillerai chacune de vos paroles comme une bénédiction. Rassurez moi contre Dieu, j'ai l'effroi de ses jugements.

— La miséricorde de Dieu est immense.

Priez , gémissez sur tout ce passé d'horreur, mais ne désespérez pas. Ma fille, ajouta le

religieux en tirant un manuscrit de sa pocbe, je vous apporte un trésor. L'ami le plus généreux n'est pas toujours disposé à recevoir les épanchements d'une âme rongée par le chagrin ; il a ses moments de sécheresse , ses besoins de bonheur sans partage avec l'affliction. Vous lui demandez de la tendresse, il y répond par de la dureté ou une joie étourdie. 11 sentait autrement que vous, voilà tout. Le livre que je vous apporte est l'oeuvre d'un religieux , tellement humble de caractère , qu'il n'a pas dit son nom. Je ne sais d'ailleurs rien de plus beau que ce livre après l'Évangile. Une page en appelle une autre, onne sait guère où s'arrêter. L'homme qui l'a fait a beaucoup souffert. On le sent à la manière délicate et

sûre avec laquelle il sonde les misères du cœur; on est même quelquefois effrayé de la lumière inattendue qu'il fait briller dans les profondeurs de cet abîme. Méditez-le souvent; il vous aidera à supporter la solitude, et plus tard à en faire votre refuge contre les grands troubles qui toujours viennent du dehors. Ma prison m'a laissé des loisirs , je l'ai traduit.

Cela dit, le religieux mit dans les mains de la princesse le livre appelé de nos jours l'Imitation de Jésus- Christ.

— Verrez-vous Marguerite, demanda Blanche. ?s<>us ne pouvons jamais nous voir ; on

ru —

est bien «lui pour nous». Une lois je l'ai aperçue dans le jardin comme une apparition.

— Je l'ai l'ait prévenir de tria venue ; et, si vous le voulez, nous irousla visiter ensemble. J'ai d'ailleurs une nouvelle importante à lui apprendre : Philippe IV est mort, et Louis-le- Hulin est roi des Français.

Blanche lit une exclamation.

Ils passèrent chez Marguerite. Le malheur avait nus son empreinte à la beauté de Marguerite comme à celle de Blanche, mais cette empreinte avait un caractère d'énergie et de fierté qui ne ressemblait en rien j la tristesse

morne ou passionnée de la jeune comtesse. Marguerite avait lutté eorps à corps avec le désespoir, elle l'avait terrassé et contraint à demeurer muet et enseveli dans son cœur. Une plainte inutile était au-dessous d'elle. Cette conscience de sa force l'avait d'ailleurs laissée avec toutes ses tendresses pour la misère des autres. Jamais on ne sut réunir plus d'héroïsme el de compassion aimable, des sentiments plus terribles el plus doux , des qualités plus différentes , plus étonnées de se trouver ensemble.

La mère la plus charmante d'amour n'eut pas fait un accueil plus gracieux à sa fille

qu'elle ne le (il à Blanche. Une vénération

profonde fut la part du religieux, Il parla ensuite de la mort de Philippe.

Un médecin sortait de la chambre de Phi* lippe-le-Bel alors malade à Fontainebleau.

— Comment va le roi ? demanda le comte Charles de Valois.

— Je ne suis trop, monseigneur, que vous répondre à son sujet. Depuis plusieurs jours je cherche à découvrir la nature de ce mal , et toute ma science est vaine. C'est un mal mystérieux qui consume lentement notre chei sire sans qu'il soit possible de dire quand ce mal s'arrêtera. Le roi est là pâle , muet et pensif. On dirait que la réflexion l'a changé en une statue de pierre. Je n'ai jamais vu un regard (ixe et pénétrant connue le sien , il semble fouiller dans les profondeurs de la pensée.

Enguerrand de Marigny ayant été mandé par le roi, passa dans la pièce où le frère de Philippe conversait avec le médecin. Le tré-

sorier fit une révérence profonde à monseigneur de Valois, qui n'y répondit que par un regard venimeux.

Les petites gens affluent ici, dit le comte. Voilà le portier qui se croit l'égal d'un grand seigneur parce qu'il a acheté la terre de Marigny el qu'il en a pris le nom ; et s'approchant du médecin: Le roi soufïre-l-il ?

Non , les forces de son corps diminuent sans que la douleur se fasse sentir. C'est un mal comme je n'en connus jamais.

— Depuis la mort du maître d'outremer et du maître de Normandie, le roi, ajouta le comte, n'a guère profilé ; il s'est amoindri de

jours en jours. La même chose est arrivée au pape Clément. Après l'exécution des grands maîtres, il devint triste et ne <!ura guère.... Dieu aurait-il vu celte exécution de mauvais œil et s'interrompant tout a coup.

Mais que fais donc mon frère ?

Cependant Philippe-le-Bel venait de méditer une ordonnance avec Marigny, quand, après un moment de silence, il demanda Louis-le-Hutin et Charles-le-Bel , ses fds. Cette satisfaction donnée à son esprit, il con gédia le trésorier et ayant réuni les princes devant lui, il leur parla à demi voix et d'une manière très- expressive.

— Il faut sortir de la situation où vous a

mis l'infidélité de vos femmes. Louis est bien jeune? Doit-il vivre sans compagne? Charles est plus jeune encore. Je ne crois pas que l'austérité de la vie religieuse conviendrait à vos inclinations ; et vous ne voudriez pas vous enfermer dans le gouffre de l'impureté. Une autre crainte me tourmente. Ecoulez -moi de toute votre attention : Il a été dit par un certain astrologue que trois frères porteraient successivement la couronne de roi et qu'ils mourraient sans retour. L'astrologue a-t-il bien lu dans le ciel ? Cette malédiction frappera-t-elle en elfet ma race ? Les astres n'ontils point trompé son savoir? Le mécréant Boniface avait formé cet horrible souhait.

— J'ai une fille, dit Lo-nis.

— C'est une lilie. Demande à ton frère Philippe ee qu'il penserait d'une fille pour succéder au trône. Il le dirait que le royaume de France est un trop noble iief pour tomber en quenouille. Eh bien ! ces nobles te le diraient avec lui .

Il serait bien dangereux d'ailleurs que le trône de France fut l'héritage fies femmes , car il pourrait passer sous un joug étranger. Voire sœur Isabelle est reine d'Angleterre ; que vous mourriez sans enfants, elle vous su' cède el son fils porte un jour, à la fois, la couronne d'Angleterre et cell< de Fianee.

Louis, et toi, Charles, pénétrez -vous bien de l'indignité de ces femmes, et vous ne serez guère tentés d'être faibles. Ont-elles respecté vos droits de maris ! N'ont-elles pas failli à leurs obligations de femmes et de chrétiennes?

— Mon parti est pris, dit Louis.

Que feras-tu ? demanda Charles.

Louis parla bas. Charles devint pâle et il regarda son frère dans une muette horreur.

Tu as un cœur bien chétif, remarqua Louis,

— Ce n'est pas un cceui de prince, dit le grand malade à son tour. Ton impudique te. sera bientôt un vil et pesant fardeau dont lu voudras te débarrasser à tout prix.

— Les moyens violents me répugnent , répondit Charles. J'aurai le divorce.

— L'obtiendras-tu ? Elle a toujours nié le crime.

— Quand on veut fortement une chose , père, on en vient à bout.

— A mon tour, dit Louis, je te demanderai «'o que tu feras.

— Le temps n'est pas venu de le dire , répondit Charles avec un sourire dont l'expression troubla deux âmes d'homme.

— Tu manques de confiance, reprit Louis.

— Laisse le libre d'agir, dit Philippe-le-Bel. — Toi, Louis , mets-toi en mesure de le remarier prompteinent. Je le laisse un royaume bien agité.... une couronne mal affermie.... Les nobles se remuent, les voilà qui se soulèvent contre mon autorité ; écoute les dire que je les ai grevés de charges , appauvris , opprimés même. Mais tu vas voir toi-même jusqu'où peut aller leur insolence, prends cette lettre qui ^ot là, sous mon chevet...

El le roi agité, plein de colère allait remettre lui-même celte lettre à son fils lorsqu'une grande faiblesse le prit subitement. On s'empressa autour de lui. Le roi Philippe le Bel avait vécu.

C'était dans une soirée d'avril. La tempête tourmentait le ciel. Blanche écoutait ces bruits avec un affreux saisissement. Les longues plaintes qui couraient sous les voûtes des galeries venaient retentir dans son cœur

comme autant d'appels de détresse. Une angoisse inouïe s'empara de tout son être. Pâle, le corps à demi ployé, elle joignit les mains.

— Qu'as-tu ? lui demanda Marguerite qui entrait.

— J'ai peur.

— Tu as peur.

— Oui, de ces voix lointaines qui s'appellent, de ces cris , de ces sanglots que j'entends malgré moi. Oh! cette nuit, Marguerite , sera funeste à plus d'une créature, je le

sens à lu terreur quelle m inspire. Si nous étions libres de la passer ensemble ! Ne voudrais-tu pas dormir ou prier à côté de moi ?

— Je le voudrais, maison ne le voudrait pas. Nous sommes prisonnières.

— Hélas! Cette journée a été bien longue et bien triste. J'ai convoité le soleil avec l'ar deur d'un enfant , je suis restée des heures à l'attendre debout devant ma fenêtre. Il a paru un instant, puis il s'est de nouveau voilé dans les nuages; dirais tu que j'ai pleuré en ne le voyant pas revenir ? Oh ! c'est que le soleil me rend toutes les joies de mes jeunes

années! Le soleil c'est la vie1 Tu l'aimes aussi , Marguerite ?

— A présent je ne sais guère si je l'aime , je ne sais guère quel temps peut me convenir. Je n'attends pas plus d'un jour splendicîe que d'un jour sombre, ils passent indifféremment pour moi. Les ennuis du cœur, ma Blanche, sont nos vraies ténèbres. Si je revivais auprès de ma fille, je trouverais tous les jours brillants.

— Tu la reverras, Marguerite.

— Non, non, Louis ne m'inspire point de confiance. Que ma mort lui semble utile, au-

cun scrupule ne le retiendra. Ces princes sont comme leur père, beaux à voir seulement. Leur âme est d'ailleurs chétive et brutale.

— Ainsi tu t'entretiens dans des pensées que d'autres repousseraient.

— Ne crois pas que je trouve de la douceur à cette occupation. I,'idée d'une mort violente me remplit souvent d'angoisses ; comme Jésus-Christ dans le jardin des Oliviers, je demande à Pieu d'éloigner de moi ce calice trop amer, et je ne dis pas toujours la parole soumise et tendre : Que votre volonté soit faite et non la mienne. Ce que je gagne à force de réflexion , c'est une sombre

tranquillité. Elle regarda Blanelie : Je d« puis pas oublier qu'un souvenir d'amour et «le sang est dans ma vie

— Ce souvenir est dans la mienne aussi, dit la jeune comtesse. Qu'a-t-on fait de leurs adages riants, do leurs cœurs où respirait l'amour et un si mâle courage. Un jour j<" me crus en droit d'être irritée contre lui; il mit dans sa soumission une grâce, une douceur, un. affection sans amertume qui me le lit plus aimer encore.

Ce qu'ils sont a présent, mon Dieu ! je m: m'en pénètre qu'avec horreur, leur beauté avait fini avant leur vie.

— Prions, (lit Marguerite, je ne sais rien d'aussi fortifiant pour l'âme. Nous avons besoin de nous dégager de la terre, car nos espéranees n'y sont plus.

Elles prièrent.

— Je suis plus forte , dit Marguerite en se levant.

— Moi je suis toujours faible. Reste, reste, que je te voie long-temps encore. Ta présence me rassure pour notre sort à toutes deux. Il me semble que les méchants ne peuvent rien tant que tu es là.

— .le reste volontiers, dit Marguerite, mais il faudra bientôt nous séparer.

— Cette nuit m'épouvante, Marguerite, il me semble <|ue si nous n )iis quittons ee soir ce sera pour toujours. Pourquoi n'ai-je pas eu la même crainte hier?

— Tu es malade aujourd'hui, lu ne l'étais pas hier.

— Non, c'est un avertissement mystérieux. Marguerite ne sois pas Gère; quand le geôlier viendra nous séparer, demande lui qu'il ne le fasse pas, je t'en saurai gré tonte ma vie.

— Il vaudrait mieux surmonter ton inquiétude que (le s'exposer à un refus brutal.

— Si tu lui dis une parole gracieuse, il le voudra , j'en suis sure.

Le geôlier se fit entendre. — Marguerite , je t'en supplie?

— Je ferai ce que lu veux.

Un homme à la stature courte et à la face ignoble, et dure entra d'un pas pesant.

— Je désirerais passer la nuit auprès d<*

ma sœur qui est malade, dit la reine do Navarre.

Cet homme sourit affreusement. Et ses yeux pleins de brutalité et de ruse cherchèrent à comprendre le motif de Marguerite.

— Malade, dit il, malade d'amour.

Ma sœur a besoin de moi cette nuit , reprit Marguerite d'un ton imposant Voyant l'anxiété de Blanche. — Soyez bon, Dieu vous on récompensera.

- On a besoin de vous ailleurs , dit cet homme avec une expression singulière el en

lui adressant un regard de gaité si féroce que Blanche en tressaillit.

— Ne suis pas cet homme, il a quelque mauvais dessein , proféra- 1- elle tout bas en arrangeant la coiffure de Marguerite.

— Il vous en coûterait peu de nous satisfaire, dit la reine de Navarre. Personne ne le saurait ; et nous pourrions peut être un jour reconnaître ce fait.

Le geôlier siffla en signe d'incrédulité.

— A demain, dit Marguerite, cet homme ne sont rien ,

— Allons, prenez le temps de vous dire adieu, je ne veux pa1:. trop vous gêner.

Blanche serra Marguerite sur son cœur.

— Tu me quittes.

Jusqu'à demain seulement.

Je voudrais bien que cette nuit fut

passée.

— Comme toutes les autres nuits, elle ne durera que quelques heures.

- Si elle durait l'éternité pour l'une de nous deux.

— Ton esprit est agité par ces bruits du ciel. Demain l'air sera doux, les oiseaux chanteront, et tu l'éveilleras sereine.

— Et toi ?

— Moi aussi.

Avant devoir Marguerite franchir' le seuil de sa porte, Blanche fit de nouvelles tenta tives qui demeurèrent sans effet.

— Cet homme a été bien choisi, dit Marguerite.

«- La terreur posséda Blanche pendant son

sommeil. Incapable de supporter davantage la solitude et l'immobilité, elle abandonna sa couche trempée de sueurs et après s'être habillée , elle essaya de lire V Imitation Mais son extrême agitation l'empêcha de goûter le charme consolant de ce li\re. Plusieurs fois elle interrompit sa lecture pour prêter l'oreille. Un instinct impérieux la poussa dehors el précipita sa marche. Une voix lui criait que Marguerite avait besoin d'elle, qu'elle arriverait trop tard. La porte de la chambre de Marguerite (Hait entr'ouverle. Blanche la poussa et fit quelques pas dedans.

Un homme était penché sur le lit de Marguerite el un» foi mm humaine gisait SOUS des

linceuls, d'où sortit comme un raie étouffé, puis un cri d'un effet inouï. Cet homme ne bougea pas , Blanche voulut parler, il ne lui vint qu'un gémissement 5 elle voulut s'avancer, sa main seule put se prêter i\ cette volonté de cœur, ses pieds restèrent cloués sur le plancher. L'homme arracha brusquement les linceuls et découvrit aux yeux de Blanche le cadavre de Marguerite de Bourgogne.

— Son affaire est faite. C'était pourtant une belle femme.

Alors Blanche s'élança vers ce lit. IVnn geste elle écarta l'assassin ; ♦•! sa main cher-

cha le cœur de Marguerite pour y trouver la \ie, ce cœur était sans mouvement.

— Morte! Tu serais morte! Elle regarda le visage, il était affreusement changé! — Tes yeux sont là tout grand ouverts, et lu ne me vois pas, tu ne peux plus me voir. Elle prit les mains — Il te les a meurtries pour l'empêcher de te défendre. Marguerite, tu m'as appelée , sans doute, et tu m'as appelée en vain, ce n'est pas moi qui t'ai répondu, c'est le bourreau. Oh ! quand lu as vu cette face se pencher sur toi, quand il a porté ses mains sur ton doux corps, qu'as-tu senli, chère nme? Elle se tourna vivement, l'assassin s'était enfui. Morle !.. Ma sœur ! ma gra-

cieuse Marguerite , tu étais ma dernière affection sur la terre j en te perdant , je finis de tout perdre. Belle rose de mai, tu n'as fleuri que pour un jour. Chère , bien chère , que je t'arrange dans ce lit , que je t'arrange comme si tu dormais. Un baiser sur ton front, un baiser sur celte bouche qui avait un parler si tendre et si beau , et quelques gouttes d'eau bénite sur ton doux visage. I)ois-je croire que tu es morte? Morte! je répète ce mot , je ne le comprends pas. Cette nuit tu étais vivante encore. Et maintenant te voilà sans regard, sans voix , sans pensée aucune , morte comme l'a dit le meurtrier. Horreur ! horreur !

Elle se mil à genoux devant la morte. C'é-

(ail trop d'émotion pour elle si faible et si éprouvé; les sens l'abandonnèrent.

Le même jeune vilain qui l'avait un jour contemplée entra, à petit bruit, dans ce lieu d'horreur, et il I emporta dans la chambre qu'elle avait subitement abandonnée et où se trouvait une femme. Après s'être assuré qu'elle allait reprendre à la vie, il alla dévotement prier devant la jeune reine assassinée.

Depuis celte mort Blanche sentit plus que jamais l'effroi et l'ennui de la solitude. Au plus léger mouvement du dehors, elle frémis sait comme si les pas d'un assassin eussent retenti autour d'elle. Les bruits du monde

n'arrivaient guère à elle . Pourtant elle avait appris qu'Enguerrand de Marigny, jugé par une commission de chevaliers et sacrifié à la haine des nobles, avait été pendu au gib?it de Monlfaucon. Une auire fois elle sut que Louisle-Hutin s'était remarié à Clémence de Hongrie.

— Charles voudra se remarier aussi, peu sa t-elie. Comment se débarrassera- 1- il de moi ? Charles est plus profondément endurci, plus hypocrite que Louis, il osera moins en apparence, il fera d'avantage. Le meurtre l'épouvante. Que fera l il.

lit sa pensée se perdait à découvrir ce que ferait Charles-le B< 1.

Un personnage dont la têle était couverte d'un chaperon noir vint, par une mélancolique soirée d'automne, seul à cheval dans le château où Blanche était restée prisonnière. Ayant demandé le geôlier de la princesse, il

s'enferma avec lui dans une pièce basse. Cel étranger avait un grand air malgré ses sim pies vêlements. Le geôlier se tinl debout devant lui tout le temps que dura une communication mystérieuse. A mesure que l'étranger parlait, la méchanceté basse et la dé bauche faisaient de la l'ace de ce geôlier quelque chose de hideux et d'immonde; il tenait à la fois de l'homme, de la brute et du démon, tel qu'on le comprenait alors. Un rire brutal lit explosion sur ses lèvres. Sa parole lut cynique.

— Tout cela, mon maître, veut «lire qu'il faut que la dame soit à moi cette nuit même.

Le haut personnage ne put cacher un mou vement de dégoût.

— Tu as un langage terriblement grossier.

— Ai je mal compris ?

— Non, non, répondit l'étranger en se détournant de ce regard effronté.

— Eh bien, messire, sachez-moi gré de ne pas vous faire perdre votre temps en ex plications inutiles. Quand voulez vous que l'affaire se fasse ?

— L'alfaire !

Evidemment la crudité de ce langage blessait le négociataire. Il était habitué à déguiser le Tait atroce sous la grâce et la courtoisie de l'expression. Celle brute semblait la conscience vivante du grand personnage.

— Voulez-vous enfin que je lasse la besogne cette nuit? Dites , le voulez-vous?

— Ils lu donc si pressé de souiller celle femme, s'écria l'étranger avec une colère méprisante Penses- tu qu'une princesse, belle et jeune, sera charmée de recevoir les ignobles caresses d'un être tel que toi?

— A dire vrai, proféra cet homme d'un

ton de gailé railleuse, je ne me lave pas les mains avec l'eau d'iris. Les vAtres sonl blanches et doutes, la grande dame vous préfé rerait.

— Tais-toi, dit l'étranger. Ne peux-tu agir sans tant de paroles ?

— Me laissez- vou - libre.

— Oui.

— Eh bien, cette nuil la chose sera faite.

— Cete nuit ou l'autre nuil, rien ne presse tant.

— J'ai de la conscience , je veux vile gagner mon argent. Voilà que vous êtes tout en sueur , il ne fait pourtant guère chaud. Les draps m'appartiendront comme ceux de l'autre.

— C'est donc toi qui as tué Marguerite de Bourgogne?

— Et avec une promptitude qui aurait fait envie au maître bourreau. La pauvre dame ne dura guère sous ma main.

— Que je te paie, dit l'étranger. Quelques agnels tombèrent de sa main dans c«lle du misérable.

— Soyez tranquille, dil ce dernier.

Le haut personnage se retira.

— Superbe comme un roi, proféra legeo lier. Il fit sonner son or et chanta d'une voix enrouée la plus affreuse chanson. Puis il appela son valet de trois ou quatre noms : — Jehan! Loys! Pierre! J'ai oublié son nom. Le diable s'en mêle. Le valet acourut. — Va un peu me chercher du vin, que je me réjouisse de la fortune qui m'est venue ce soir.

— Que vous est-il arrivé ? demanda le valet avec un ton d'insouciance qu'aurait pu démentir son regard.

— Des agnels d'or beaux et fins comme si saint Louis les avait fait battre.

— Ils sont beaux en effet, remarqua le valet. C'est le sire de tout à l'heure qui vous les a donnés? On peut affirmer qu'il a grandement payé l'hospitalité d'un moment.

— J'ai vendu mon corps pour cette nuit, dit le geôlier avec une affreuse gaîté.

Le jeune homme demanda l'explication de cette saillie et il apprit l'infâme marché! Son '•œur était gonhY de rage, il se contint pourtant.

Vous avez fait là une singulière pro-

messe.

— Trouves-tu ?

Long-temps le geôlier et lui s'entretinrent ensemble. Enfin le jeune homme conclut un marché à son tour avec l'homme voué au meurtre et au viol. Quand jj |e quitta, un sourire mélancolique éclairait son visage.

— Deux agnels d'or, c'est convenu , dit le geôlier.

— Deux agnels d'or, répéta le jeune homme avec une expression de contentement sombre.

Le jeune valet ne put voir la princesse de tout le jour suivant, et, dans la nuit, le geôlier le conduisit lui-même dans la chambre de la malheureuse.

— Amuse loi bien , mon garçon, proféra* t-il en formant la porte.

— Bêle maudite, pensa le jeune homme.

Blanche reposait dans un fauteuil. Des visions douloureuses passèrent et repassèrent sur son front. Ses cheveux, légèrement humectés <!e sueurs, rouvraient ses joues pâles. Il posa la lampe de fer à terre; et à la lueur de la bougie qui brûlait sur la table, ii contempla cette figure toujours belle, toujours charmante, où se trouvaient les traces de profondes afflictions. Blanche s'éveilla. Elle ne jeta pas un cri en voyant cet homme, mais

elle eut un sourire d'horreur K tous ses membres tremblèrent.

— Qui croyez vous que je sois, madame?

Elle se dégagea de son épouvante et le regardant en face, sans démêler ses traits, car il était dans l'ombre, elle lui dit :

— Vous êtes un assassin , il y a longtemps que je vous attendais.

— Madame , dit le jeune homme en se mettante genoux loin de la princesse, je n'ai pour vous que respect et haute compassion.

— Pourquoi donc êles-vous à cette heure dans ma chambre?

— C'est pour un motif honnête, madame.

— Qui êtes-vous ?

— Le serf que vous avez affranchi, madame , et qui s'est fait valet de votre geôlier pour pouvoir vous protéger.

— Cela est généreux, reprit-elle. Enfin que me voulez- vous, à cette heure ?

— Il y a pour moi bien de l'embarras à vous répondre, madame. Je no sais vraiment

dans quels ternies vous dire pourquoi je suis

— Dites le simplement.

— C'est bien difficile à dire. Madame, j'ai à vous préserver d'un outrage.

— Pour un valet , c'est une singulière prétention , remarqua Blanche d'un ton amer.

— Si ce valet avait plus de cœur que monseigneur le comte de la Marche ; le mépriseriez-vous , madame ?

— Le comte de la iMarche vous a-t-il ordonné un crime ?

— Il faut du courage et une extrême délicatesse pour vous apprendre ce que le comte a ordonné. Je me sens inquiet de l'effet des premières paroles.

Soyez moins timide.

— Jamais, madame, vous ne soupçonneriez la volonté de monseigneur.

— Qu'y a-t-il de plus horrible qu'un assas sinal ?

— Ce serait presque doux comparé à ce que je dois vous apprendre. 11 baissa les yeux et dit à demi voix: — Madame, un homme de haute condition, un chevalier, est venu apporter de l'or à votre geôlier pour que ce geôlier vous avilit.

Blanche se cacha le visage dans ses deux mains. Un moment le silence fut profond. Elle osa Je nouveau interroger le jeune homme.

— Vous ne m'avez pas encore dit pourquoi vous êtes ici.

— Madame, j'ai obtenu du geôlier qu'il T. i. 18

me laisserait venir à sa place , et je n'ai pas besoin de vous assurer que mon respect égale votre malheur.

— C'est beaucoup "dire, jeune homme.

Mais êtes vous bien sûr de eette abominable convention ?

- Oui , Madame

— Comment savez-vous cela:'

— Je l'ai entendu à travers les nia mal

joints d'une porte.

— Avez-vous vu le visage de l'homme qui est venu faire ce marché ?

Le valet le dépeignit. Blanche l'écoulail dans une sombre attention.

— C'est bien lui, dit-elle.

— Monseigneur ie comte de la Marche , dit il à son tour.

— Dieu ! mon Dieu ! ne me retirez pas votre protection ! Marguerite, tu fus moins malheureuse que moi! Jeune homme, relirez vous, j'ai besoin d'être seule

— Madame, il est dans votre intérêt que je reste.

— Comment cela ?

— Vous ne vouiez pas qu'un autre vienne après moi.

— Je vous comprends. Non, cela ne sera pas, cela ne péril pris être. Une fille <îe Bourgogne ne renie \r>\z sa liante origine. Rloï , je laisserais croire qu'un valet !..-. Cette lâcheté no sera pas la mienne.

— Madame , aidez à la tromperie ou l'on enverra quelque misérable qui oubliera ce

qu'H vous doit. Si vous aviez entendu le geôlier !

- Kl je ne puis pas mourir ! s'écria la princesse. Mon Dieu ! mon Dieu ! otez-moi donc celte \ie! Mais lu ne penses pas à ce que lu me proposes, lu veux donc que Blanche de Bourgogne accepte une mémoire entachée.

— Vous avez à choisir, madame,, entre le semblant de l'infamie et l'infamie ellemême.

— Je puis me luor. Ces murailles me se-

rortt secuur;»i)l< s. Je puis me jeter du haut de ses tours.

— Dieu punit le désespoir.

— Oui, oui, la damnation m'atteindrait.

Trouve donc un moyen pour me soustraire a cette horreur.

Hélas î je n'en connais aucun.

— Et le jour viendra , et ils diront...

La malheureuse se tordit les mains... — Déshonorée dans les siècles1.. Déshonore1

pour toujours! Ne peux-tu me tuer, toi qui es bon, toi qui me respectes.

— Demandez-moi quelque chose que je puisse l'aire, madame.

— Au premier cri de l'alouette, ils seront là

pour me couvrir de dérision. Ne me parle

plus , je vais essayer de prier. Marguerite, tu es tranquille dans ta fosse, je voudrais être

dans la mienne aussi.

Le jeune homme se retira dans un coin obscur.

Blanche se fut prosternée devant cet être si elle eut soupçonné qu'il lui sacrifiait sa vie.

Surpris au jour dans la chambre de la princesse, il ne nia pas le crime, il ne l'avoua pas non plus.

— Je n'ai rien à dire pour ma justification, ce fut là sa constante réponse.

- Qu'il soit noyé, dit Charles-le-Bel en montant à cheval pour courir à la chasse, son

faucon sur le poing.

El dans la nuit la Seine, doucement éclairée par une belle lune, reçut un corps d'homme vivant cousu dans un sac de peau. Le

■ geôlier euY le môme sort. Un couvent abrita

les ennuis de Blanche de Bourgogne qui ne sut jamais la fin du pauvre serf.

THOMAS STRAFFORI).

Un carrosse, entouré d'une brillante escorte à cheval, s'avançait par une matinée de novembre 1640, le long d'une rue voisine du palais de Whilehall , où le roi Charles Ie' séjournait en ce moment. Quelques bourgeois,

doux de figure et de contenance, levaient respectueusement leur chapeau et jouissaient de ce faste avec un naïf plaisir. La beauté des cliivaux, ainsi que la bonne mine et la Hère tenue îles cavaliers, excitait leur facile enthousiasme Il n'y. avait, au contraire, que blâme de la part des artisans et de certains personnages qui prenaient !<■ nom de saints el semblaient le justifier par la sévérité de leur extérieur, le mysticisme exalté de leur langage el la pieuse horreur que suscitait en eux toute salifaction mondaine. Les fermiers, venus à Londres pour présenter des pétitions au nouveau Parlement, les simples gentilshommes qu'y attiraient une curiosité inquiète et l'espoir de contribuera la réforme, gardaient

un silence sombre ou se répandaient en plain tes contre l'arrogance de la cour et la violalion des droits. Dos coups de sifflets se mêlèrent aux paroles, comme pour leur donner un sens plus populaire. Alors une iigured'homme, souffrante mais énergique et hautaine d'expression, s'avança en dehors du carrosse et promena sur la fouie un regard impérieux.

— I>ieu bénisse votre seigneurie, crièrent quelques voix.

De nouveaux coups de sifflet, plus aigus et plus nombreux que les précédents , répondirent à ce souhait. Une fois encore le regard du haut personnage vint délier l'insulte; mais on put voir dans ses traits une courte altéra-

ration. Le souhait ayant été répété, il salua avec courtoisie et se déroba aux empressements de l'amour comme à ceux de la haine. Deux hommes se heurtèrent, l'un en marchant assez vite, l'autre en sortant d'une maison.

— Monsieur Pym! s'écria le premier ôtant son chapeau.

Le personnage de ce nom, fameux dans les lettres parlementaire, et dont les cinquantesix ans n'avaient fait qu'ajouter à l'énergie de la pensée et de la parole , leva la tète pour voir son interlocuteur. Ayant reconnu dans <el être, haut de taille, commun de visage et de tenue, un de ses collègues à la Chambre

des Commîmes, Olivier Cromwell, député de Cambridge, il lui tendit la main, et un sourire adoucit la froide a prêté de son visage.

— Je suis charmé de vous rencontrer, mon sieur Cromwell. Les yeux de Pym et son doigt avancé indiquèrent la voiture qui s'éloignait : — Vous savez quel superbe est làdedans.

— Un amalécile, monsieur Pym, répondit Cromwell de son ton le plus aigre , un amalécile. Je m'en allais, cherchant le Seigneur, et j'ai vu la bête monter de l'abîme avec son front couronné de blasphèmes.

— Thomas Wentworlh est !<■ grand apostat

des libellés publiques , proféra Pym. Que le mépris et l'aversion de l'Angleterre deviennent à jamais le prix de sa lâcheté!

— Pourquoi lui refuser le titre de comte de Strafford , demanda un homme à l'extérieur tranquille et honnête, qui frappa doucement sur l'épaule de Pym.

— C'est vous, Hampden, dit Pyin d'un air

lie satisfaction très-vive. Les vanités do ce misérable vous arrêtent aussi.

— Noussommesdanslarue, remarqua Hampden avec un sourire. On peut nous entendre, et le comte de Strafford n'est pas moins j:i-

Joux des beaux noms que le comte de Suffolk. Il en a couteau pauvre Greenville, pour avoir appelé lord Suffolk un plat seigneur, huit mille livres sterlings (1). Pettager n'a pas été plus poli envers Kingston, il n'a payé que deux milles sterlings, mais il a été fouetté. Edward Hyde (2), ajouta Hampden, se dispose à attaquer, en plein Parlement , la fameuse cour où Ton rend cette noble justice.

— Notre cher sire, dit Pym d'un ton méprisant, a la moitié de toutes ces amendes. Il

(\) Le lord grand-maréchal d'Angleterre, qui présidait cette cour d'exception , appelée communément la Chambre Etoilée, condamna Greenville à 4,000 livres sterlings d'amende (100,000 fr.), et à une somme égaie au profit de lord Sutiolk (en tout 200,000 fr.)

(2) Depuis lord Clarendon, g. and chancelier d'Angleterre.

ne s'oublie jamais ;lans les affaires d'argent; aussi fera-t-il des efforts pour maintenir cette cour, dont les iniquités n'ont point connu de frein.

— La reine esl belle et séduisante comme la fille tle Sion , remarqua Olivier Cromwell, mais comme la fille de Sion, elle se prostitue aux folles joies de la terre. Me lui faut-il pas des parfums pour son corps et ses vêtements? Ne lui faut il pas aussi des boucles d'oreilles, des colliers, des bracelets, pour danser et pour jouer la comédie avec d'autres créaturcs de Satan? Encore si le jour du Seigneur était sanctifié; mais non, ce jour est livré par les ordres des évèques à tous les genres d'im-

piétés ei de débauches . . Les rires des courtisanes, les blasphèmes des joueurs, les propos ignobles des gens ivres, qui prennent les rues et les places pour théâtre de leur corruption, vous poursuivent dans vos maisons et vous rendent le recueillement impossible. L'Angleterre est une Babylone d'impuretés.

Hampden fit une réflexion :

— Nous voilà trois appartenant à la Cham bre des Communes, et passionnés pour la cause de la justice et de la liberté. Il a tenu pourtant à bien peu que nous ne devinssions de paisibles planteurs américains. Si le roi s'était moins vite inquiété des émigrations

pour le Nouveau-Monde, où si l'on avait mis un peu de lenteur à faire exécute! son ordonnance du 1er mai 1637, nous serions maintenant dans l'impossibilité de nuire à ses desseins (1). Cromvvell, vous rappelez-vous com bien nous étions contrariés de quitter le vaisseau pour retourner vivre en Angleterre.

— Nous avions pour l'être de graves et tristes raisons, répondit Cromvvell. N'étionsnous pas persécutés dans notre foi. L'esprit saint qui échauffait nos cœurs pouvait-il se révéler librement. Ne fallait-il pas rester

(-1) Real cite aussi llasleiig comme un des émigrans sur ce même navire.

— 29:* — muets pour ne pas devenir martyrs ou fous? Le règne de Charles Ier n'est pas le règne des hommes inspirés. On veut soumettre l'âme à des pratiques minutieuses, on veut la prière sous une forme immuable et à des heures dites. La prière est un élan vers le ciel qui ne saurait être commandé. En vain, nous redemandons la simplicité de l'Eglise primitive, le papisme revit avec luxe et les évêques. Il appuya sur Hampden un regard expressif.

Qui sait, Hampden, si Dieu ne nous a pas réservés pour quelque grand dessein? La servitude en Egypte ne saurait durer toujours, et, si j'en crois une voix intérieure, le temps de la délivrance approche.

— Et vous pensez devenir le Moïse du peu

pie d'Israël? dit l'y m avec une expression caustique.

— Je n'ai point de telles ambitions, répondit Cromwell en baissant les yeux. J'ai trop longtemps marché dans la nuit du crime pour que le Seigneur fasse de moi son élu. Ne savez-vous pas que ma jeunesse a été en proie au mal? Hélas! je haïssais la lumière, j'étais un grand pêcheur, un chef de pêcheurs ! Le souvenir de ces temps me remplit de confusion et d'effroi. Depuis lors, j'ai jeûné, j'ai prié, j'ai couvert ma tête de cendres, j'ai dit avec le roi prophète : « 0 mon àmc sos en silence devant Dieu, car j'attends tout de lui. »

— Ainsi-soit- il , prononça gaiement une jeune noble en avançant son visage moqueur sous le chapeau de Cromwell.

L'homme de l'humilité devint pâle. Une injure soulagea sa colère.

— Enfant de perdition î Fille du péché et de la mon, s'écria-t-il d'une voix haineuse.

Sir William Davenant , poète et libertin agréable, s'éloigna avec des rire. Ayant rejoint deux jeunes seigneurs, qui se tenaient sous le bras, i! entra avec eux dans une taverne. Pym souleva les épaules.

— Demandez donc une idée généreuse à *es bouffons de cœur. Ce sont eux pourtant que les maîtres écoulent; et, si vous faites des représentations dans l'intérêt du pays, si vous réclamez contre ces traitants cupides qui affament le peuple , contre ces juges qui font métier d'exaction et qui vendent le sang, contre ces évéques qui n'aspirent qu'à mettre de nouveau le pied sur la tête des rois et à semer partout les abominations de l'hérésie , on prend de l'humeur, on vous traite de sujets rebelles , on appelle faveur et clémence ce qui est justice; le droit est un mot toujours inconnu.

— ■Cette reine, remarnwa CromweH , ire

s'entoure que de papistes et de débauchés sans foi. Une mode de France, une chanson venue de France, un scandale qui a cours dans ce pays d'hérétiques, touche plus l'étrangère et son monde de pervers que la fidélité à Dieu. Point de prospérités possibles dans la vieille Angleterre tant que cette race dominera. Il leva les mains^es yeux se remplirent de larmes et il s'écria avec Isaïe : « Des tyrans ont dépouillé mon peuple, des « femmes l'ont gouverné. » Henriette, Henriette , vous n'êtes qu'une impudique.

Hampden tira sa montre et fa mit sous les yeux de Pym

— Hàtons-nous, dit ce dernier, de nous rendre ;'i la chambre. De grandes choses doivent s'y passer; et tous les honnêtes gens se feront un devoir d'y être. Monsieur Cromwell marchez à côté de Hampden, il veillera sur vous.

— Je suées à ce soin , dit Cromwell aigrement.

— Ne vous prend-il pas des extases? Les choses de la terre s'effacent alors pour vos yeux. On sait qu'un esprit vous visite et vous promet les destinées d'un élu. Ne devez-vous pas, selon la parole de l'esprit , devenir

l'homme le plus puissant du royaume (1)? Cromwell dressa lentement sa haute stature.

— Que dois je penser de voire langage , monsieur Pym ?

— Allons, maître Olivier, dit Hampden f ne faites pas le grognon. Soyez doux et humble de cœur. L'homme mûri par la réflexion doit il avoir les petites colères d'un enfant? Vous voilà avec quarante et un an?.

— Et vous avec quarante-six, Hampden.

— Je le sais, Olivier, je le sais mieux que

(4) Wnrwirh. Wônioir^

tout autre. Qui donc nous salue de là-bas? Agernon Sydney. Pym , voilà un jeune homme dont vous pensez du bien.

— C'est un efféminé, remarqua Cromwell, Un homme avoir une si belle chevelure !

Agernon Sydney traversa la rue et vint serrer la main de Pym et de Hampden. Adressant la parole au premier :

— Que pensez-vous du retour de Strafford ?

— Je pense qu'il est venu au-devant de sa perle. Il se défiait bien des dispositions de

l'Angleterre, c'est Charles Ier qui n'a pas su se passer de lui , qui a cru s'en faire un rempart contre les justes prétentions du Parlement. Strafford exprimait des craintes, Charles lui a juré qu'on ne toucherait pas un cheveu de sa tête. Tranquillisé par cette magnifique assurance , et plein de projets haineux contre les chefs de l'opposition , il est arrivé depuis avant-hier. La fièvre ou la goutte l'a retenu au lit jusqu'à ce malin qu'il est allé voir son puissant ami.

Un rire amer éclata sur les lèvres de Pym. Sydney le regarda et dit :

— El la Chambre des Communes deman-

dera compte au lieutenant-général de sa tyrannie en Irlande ?

— Oui, répondit Pym, là sera son arrêt.

— Vous croyez ?

— J'aimerais mieux être le dernier des gueux que le lieutenant général Straffbfd accusé de trahison.

— Le roi fera tout pour le sauver , dit Hampden, car il croira son honneur intéressé à la conservation du favori , niais le Parlement a une mission de justice à remplir,

qui l'emportera sur de puériles égards pour les affections royales.

— Nous serons fermes, répondit Pym avec expression , fermes comme vous l'avez été , John Hampden, quand vous avez volontairement subi la prison et l'ennui d'une procédure, dont l'issue ne pouvait être qu'injuste, pour protester contre une taxe arbitraire (1). Ces vingt schellings que vous refusiez à la capricieuse volonté de Charles , vous les eussiez donné librement, vous eussiez donné bien davantage, afin (S'augmenter notre marine,

(•I) La taxe des vaisseaux imposée à l'Angleterre sans que le parlement l'eût votée. Tous les juges, à l'exception de quatre, condamnèrent Hampden par complaisance pour Charles I; mais l'Angleterre entière proclama John Hampden le défenseur du droit public.

si l'on ne vous eût pas fait de ces vingt schellings une obligation illégale. C'était le droit de tous, c'étaient les libertés communes que vous défendiez en votre nom. Nous l'avons tous senti, et ious nous avons admiré votre conduite loyale et forte. Vous faites peu de bruit, John Hampden, mais vous allez à vos lins, comme le roi-prophète, vous avez pu pu dire au Seigneur : « Je l'emporte en pru « dence sur les vieillards les plus consom- « mes parce que je pratique votre loi. »

— Tout ce que vient d'exprimer monsieur Pym, je le pense également, dit Algernon Sydney. Les vieilles républiques vous envieraient à notre civilisation . PI u ta r que, si épris

des beaux caractères, ne vous eût pas oublié, il eut lait de vous un îles grands modèles à proposer aux hommes. (/Angleterre a yon Aristide.

— Eli ! dit Hampden ému , j'ai obéi aux instincts d'équité que Dieu a mis dans mon cœur 5 est-ce un grand mérite ? D'autres avant moi avaient sollicité ce même jugement. Le dédain ou la crainte empêcha qu'on ne les satisfit. Ma réputation bien établie d'homme paisible et sans ambition de bruit et de renommée, séduisit la puissance et lui sembla convenable pour se donner des airs de justice. Le doux Hampden ne pouvait inquiéter; on le ramènerait si vite à la soumission en t. i. 20

dépit de son audace !':.. On fui trompé. Cela dit , Hampden regarda Olivier Croniwell qui parlait tout seul. — Voilà un homme bien loin de nous. Dites donc, Olivier, prononça-l-il en le tirant par sa manche , quelles destinées rêvez-vous en ce moment ?

— Je sais bien ce que je ne veux pas, répondit Cromwell, mais je ne sais pas encore ce que je voudrais.

Cette parole que les hommes devaient citer plus tard , fit sourire Hampden et fut à peine écoutée de Pym et de Sydney qui reprirent leur entretien.

— Là droiture esl votre vertu , Sydney ,

elle doit vous donlfcer pour Strafibrd un mépris bien profond. Le voyez- vous encourageant Charles Ier dans toutes ses usurpations, lui vantant les avantages qui résulteraient d'un pouvoir sans limites, mettant tout en œuvre peur faire revivre un passé que renient les hommes de cœur et contre lequel ont vaillamment prolesté nos pères? Que des valets de eour tiennent ce langage, on le comprend, les sueurs du peuple paient leurs bassesses, mais Wenlworth devait échappera cette immoralité. Pym demeura muet un moment. Il reprit : - f)ire que le lâche est sorti de nos rangs , que nous avons tous glorifié sa parole iant die s élevait forte el pure, que U>us nous lions noire avenir au sien, c'est à

pleurer de honte. Alors il ne voulait pas la royauté sans garanties. Comme nous, il disait que la puissance extrême peut donner au plus sage la tentation de tout oser. N'est-ce pas sur les hauteurs que le vertige saisit? Homme nous, il réclamait la liberté morale , l'indépendance de l'âme, ce besoin sacré de toute créature religieuse et forte. Il n'était pas alors l'esclave de la grande prostituée, c«>tle Rome dont toujours s'élèvent des tentateurs. Quand Wcntworth déserta le parti national , je lui donnai rendez-vous à Westminster: il y viendra , Sydney. Moi, qui l'ai bien aimé , je l'accuserai avec empressement, je siégerai parmi s<'S juges. Le cœur du pervers était le cœur dont parle l'Ecclésiastique,

« plein de déguisements el «le tromperie , » aucun de nous pourtant n'a lu dans ce cœur qui allait a deux voies. Une force solenneile devint ajouter une nouvelle autorité à la parole Pyin : — L'aposiasie de Wentworth nous entache tous; son honneur était notie honneur, nous sommes tous fondés à lui demander compte de cet honneur, jeté aux pieds d'un maître, et dont la prostitution met en doute l'éclat véritable et la solidité du nôtre. Comment l'Angleterre croira- t-elle en nous après la chute de Tho; as Wenlworth?

— Tout son ( rime n'est pas là, dit Hampden , je lui en connais un plus grand. L'homme qui s'est établi iè défenseur d'une vérité,

ne peut l'abandonner extérieurement sans ébranler dans les consciences la foi en cette vérité , sans mettre le trouble où était la con viction sereine et forte. Pour les masses, l'apôtre et l'idée ne font qu'un.

Pyin soupira.

— Le misérable n'a pas su dédaigner les séductions de la cour ! Et nous l'avons tous vu se vendre à un roi jaloux d'opprimer parce qu'il est faible, à une reine papiste, et par cela même, ennemie de nos libertés civiles et de nos libertés religieuses. Celle femme a des ruses «le magicienne. Depuis la mort de Buckinghani elle tient Charles sous le joug. Une

fait rien une par ses conseils, c'est elle qui dispose de tous les emplois; qui donne «les amiraux aux flottes, des généraux à l'armée, des minisires à l'étal. Loin de cacher sa sou mission pour l'orgueilleuse , Charles en fait parade comme d'une vertu, il met sa gloire à lui donner, en toute circonstance, des inarques publiques de sa folle adoration. Une femme plus tendre, moins petite dans ses goùls, plus jalouse surtout de l'honneur de son mari et du sien, se défendrait de cet éclat; mais Henriette se trouverait humiliée et malheureuse si la terre entière ne savait pas que c'est elle qui gouverne. Hampden disait qu'elle veut, avec une égale ardeur, se voir en possession d'une autorité sans bornes,

et être bien publiquement reconnue pour maîtresse absolue de tout (i). Son influença n'est guère louable. Charles Ier ne recule devant aucun excès. Henry Bellasis et sir John Hotham ont payé de leur liberté la généreuse indépendance de leurs discours. Crew a refusé de livrer les pétitions qui lui avaient été adressées et Crew s'est vu renfermé dans la Tour. Oue voulez-vous? le bon plaisir de Charles doit être la loi et la conscience de la nation. Ce roi , puéril comme il en lut jamais, se croira grand tant qu'il pourra manger sous un dais , el nommer ses créatures et ses évoques. Qu'un courtisan fasse une ré-

(t) ClarendoD. Mémoires,

vérence plus servie que la veille, qu'un autre affecte du mécontentement et de l'ennui , Charles donne aussitôt un monopole que les lâches sauront bien exploiter au prix des misères publiques. Encore de la docilité, et l'air même sera mis en monopole, nous ne le respirerons qu'à la condition de le payer. Que dis je? on nous vendra bientôt le droit de vivre, et nous l'achèterons humblement. Déjà nous ne sommes pas libres de bâtir sur nos propres domaines, déjà on nous impose une amende si nous changeons une terre à blé en prairie (i). Des conquérants sauvages n'agiraient pas autrement : ainsi furent traités

(t ) Sir Antonv Roper paya une amende de 4,000 plerl 100,000) pour ce prétendu délit.

les habitants primitifs de celle île. Si du moins notre dignité ne souffrait pas au dehors , si le nom anglais élait respecté chez les nations étrangères, nous sentirions moins notre humiliation , mais l'Europe nous bafoue.

Sclden , réputé par la générosité de ses principes politiques autant que par la beauté de soti éloquence et l'immensité de son savoir, \inl avec le républicain Ludlow et le jeune Henry Vane enlever Pym à Sydney.

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