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pénétrer, il reprit sa place dans son haut fauteuil et il mit le Boëce à portée de ses yeux. Le bruit des pas de plusieurs hommes se fit entendre sur l'escalier. Ces hommes entrèrent vivement dans la salle où était le roi sans observer aucun cérémonial. Lui-même, dominé par un trouble intérieur, s'était levé.
— Eh bien ? dit son regard. Voyant que nul ne lui répondait, il se tourna vers l'archevêque de Sens, — Comment donc cela s' est- il passé ?
— D'une façon inouie, répondit l'archevêque. Le diable lui-même a rugi par la bouche de Jacques de Molav ei du maître de INoi-
mandie. J'en suis encore tout ému. Monseigneur le cardinal, dites à notre cher frère l'horrible méfait des deux Templiers.
— Jamais, dit le cardinal, je n'aurais soupçonné l'endurcissement dont j'ai été le témoin. Les quatre Templiers étaient debout sur l'échafaud, écoutant dans un silence contrit, je le croyais du moins, la lecture que je leur faisais de la sentence définitive de l'auguste représentant du fils de Dieu sur la terre. J'avais fini quand le grand-maître a tendu la main vers le peuple et a demandé qu'on l'écoutât. Alors, sans prendre aucun souci du passé, comme s'il eut perdu la mémoire de ses propres paroles, il a honteuse-
ment renié sa confession et à déclaré l'ordre innocent de toute abomination et de toute impiété. A l'en croire, les Templiers ne se sont pas livrés au péché de luxure, ils n'ont pas blasphème Dieu et sa douce et sainte mère, il n'ont pas craché sur le crucifix et adoré une idole 5 tous les aveux précédents doivent être mis a néant. Egalement poussé par l'esprit d'hypocrisie et de mensonge, le maître de Normandie a tenu le même langage et, comme le grand-maître, il a justifié ces Judas qui trahissent les chrétiens et favorisent les infidèles.
Pendant celle explication passionnée, I nguerrand de Marigny observait le roi, pour
surprendre sur celle belle el impassible figure la marque de quelque agitation.
— Quelle réponse a été faite aux fourbes ? demanda le roi.
— Après une délibération sérieuse entre monseigneur do Sens, nos collègues et moi , nous avons remis les hérétiques au prévôt de Paris, avec ordre de nous les présenter demain.
— Et demain, répliqua Philippe, ils répéteront leur abominable rétractation.
— Elle ne signifiera rien, répondit le cardinal.
— Vous vous trompez, le peuple la croira. Cela dit, le roi regarda fixement le cardinal , sa voix lente et distincte, accentua durement ces paroles : - Je ne veux pas, monsieur le cardinal, qu'ils aient un lendemain. Leurs premiers aveux ont satisfait à la justice des hommes , qu'ils aillent éprouver celle de Dieu. Ce soir, le vieux pêcheur Jacques de Molav et le maître de Normandie seront brûlés.
— Ce soir! répéta le cardinal troublé et cherchant le regard de l'archevêque de Sens.
— Craignez-vous de passer une mauvaise
>> nuit, dit Philippe avec sa froide ironie.
— Le délai d'un jour est bien peu, objecta le cardinal.
— Je n'en vois pas la nécessité, répliqua sèchement Philippe. Il y a déjà par le royaume trop de penchant à l'hérésie pour que j'en encourage les fauleurs. Dieu s'irriterait, monsieur le cardinal, de ma tiédeur pour son service; en ma qualité de roi de France , je dois être le champion de la foi. Ces heures que vous réclamez pour les basphémateurs seraient des heures toutes vouées au mal, nous ferons donc une œuvre sainte de les leur ôter; le diable seul y perdra.
— Peut-être reviendraient-ils à la première déclaration, dit le cardinal.
— d2C — Philippe eut un sourire de dédain.
— Vous voilà terriblement inquiet , j'ai une autre force que vous. Et monsieur l'archevêque de Sens se tourmente-t il aussi ?
— La sagesse de monseigneur le roi sera la mienne, répondit l'archevêque, car il ne saurait faillir.
Un sourire doucereux d'Enguerrand de Marigny applaudit à la flatterie du jeune archevêque, son frère.
— En aucun temps, reprit Philippe, jen'ai reculé devant un grand acte de justice à accom-
plir. Boniface VIH l'a bien su. Il faisait parader son orgueil et ses vices sur les trône de St- Pierre. Dieu , selon la plus insolente de ses bulles, avait constitué les Papes au-dessus des rois et des royaumes; c'était nous dire que la couronne que nous avions ornée d'or n'était qu'une couronne de papier ou de paille, que nous n'avions qu'un semblant de puissance. Je traitai son outrecuidance avec tout le mépris de droit , ce qui ne le (it pas rire. A.h ! maître d'avarice, de luxure et <ie mensonge , vous vouliez nous dépouiller ! Nous aurions dû charger des mulets d'or et d'argent et vous les envoyer , pendant que nous serions morts de faim en exaltant votre sainteté. Le temps où monsieur le Pape tenait le roi
dos Français sous son pied n'était plus, Dieu merci. Dans sa grande colère contre moi qui refusais de me faire mendiant , il m'excomunia. Je me moquai de sa forfanterie; alors il voulut délier mon peuple de la fidélité à son roi et disposer de mon trône. La chose cessait d'être plaisante, je le fis assiéger par Guillaume Nogaret dans la petite ville où il s'était réfugié; et ce ne fut pas lui qui resta le plus fort. Le cardinal jeta sur Nogaret un regard qui sembla l'embarrasser, car il chercha le visage approbateur du roi. — Tu m'as bien servi, dit l'hilippc-le-Bel , tu fus appelé chétif pape , c'était bien son nom ; tu as arraché des larmes à ce cœur endurci , il a pleuré, le vieux démon , pleuré comme un pauvre petit
enfant, malgré ses quatre-vingt-six ans et son orgueil. Dieu aida à ma vengeance en le frappant de folie.
— Il avait eu faim trois jours, dit le cardinal d'un ton grave.
— Pourquoi avait-il eu faim ? On ne 4ui refusait pas à manger. Guillaume Nogaret n'épas un empoisonneur, comme le craignait ce maître de scélératesse. Mais non , cardinal , ce ne fut pas la faim qui le rendit fou, ce fut le diable qui s'établit da'as son corps , et le corps de Boni face VIII était bien fait pour loger un tel hôte. Personne n'ignore qu'il se vantait que nul homme ne pourrait le trom-
per , c'est qu'il avait un démon famillier comme Socrate, mais Socrate était païen. Boniface esi mort sans confession, sans marque de toi, hurlant, blasphémant, s'abandonnant à de folles impiétés quand on prenait de l'eau bénite ou qu'on se signait devant lui. Guillaume Nogaret a vu toutes ces choses .
— Et quand le pape eut rendu l'âme , dit Nogaret encouragé par un geste du roi , des démons s'élancèrent dans l'air en agitant leurs têtes et leurs queues d'où sortaient des flammes, et ils semèrent l'espace de paroles maudites qui frappèrent de stupidité ou d'horreur tous ceux qui les virent. Ils étaient si
nombreux, que la lumière du soleil en fut
effacée, Les femmes pleurèrent en se cachant le visage de crainte, et les hommes les plus forts étaient pâles et ils croyaient que le dernier jour du monde Rllail venir.
— Je fis commencer le procès à la mémoire de cet Jiomme de corruptions et de diableries ; mais il n'a pas eu la fin que je voulais. Votre pape, monsieur le cardinal, y a mis de ses ruses d'homme d'église et moi de la lassitude. C'était un grand hérétique que Boniface VIII. Le moine Bérard de Soriano l'a vu s'entretenir amicalement avec le diable et lui sacrifier un coq noir. Moi, l'élu du Seigneur , j'ai du prendre à cœur les intérêts de
la religion si effroyablement compromis par celui qui devait en être le soutien le plus ardent. Nous vivons dans des temps où les démons se sont abattus sur la terre pour en faire leur proie. H n'y a pas de ruses à laquelle ils ne se prêtent , pas de moyens qu'ils ne trouvent bons pour mettre en servage la pauvre humanité. N'a-t on pas arrêté l'avantveille de l'Annonciation un sorcier qui tenait boutique de maléfices et île diableries. Pour quelques pièces de monnaie noire on achetait le diable dans une bouteille et on legardait captif chez soi et disposé à taire tout le mal voulu. Ce même sorcier, de concert avec sa femme, Chrétiens, Turcs, Juifs, toute espèce de r reliure à face humaine ,
pourvu qu'on le payât largement. Portez des reliques sur vous, Messieurs, car il n'est pas d'être de chair qui puisse se flatter d'échapper toujours aux noirs enchantements. Nous sommes la part de Dieu, mais par la chute du premier homme et de la première femme , nous sommes la part du diable aussi; et, comme le diable est vaillant et rusé et qu'il ne prend pas de repos, il sait guerroyer avec succès.
Philippe le-Bel ne s'interrompit que pour renouveler l'ordre du supplice des Templiers.
« L'île aux Juifs qui appartenait à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, fut désignée par le roi pour le lieu de l'exécution. Deb vache»
y paissaient l'herbe à travers les saules sauvages dont ce lieu s'ombrageait , quand toutà-coup des hommes vinrent en grande hâte dresser un bûcher.
— Qu'est-ce que cela ? demanda Blanche de Bourgogne qui s'avançait doucement appuyée sur le bras de messire Philippe d'Aulnay. On répondit à la question de la princesse par le nom des Templiers ! ! !
A l'heure de vêpres le grand-maître Jacques de Molay et le commandeur de Normandie furent amenés là pour mourir. L'humilité se faisait lire sur leur Iront en même temps que la pieuse assurance née de l'accomplissement
d'un acte vertueux. Jacques de Molay inclinait doucement sa tête blanche pour répondre aux inarques d'intérêt échappées à quelques spectateurs tellement émus, qu'ils oubliaient les espions de Philippe IV.
Debout sur le bûcher, le grand-maître ajourna le pape Clément V et Philippe IV, roi des Français, à comparaître devant le tribunal de Dieu; le premier avant quarante jours et le second avant un an. 11 avait dit... Cette foule s'agita , des exclamations sourdes, mais énergiques et toutes en faveur des Tern pliers, éclatèrent de toutes parts.
Un homme de belle tenue dont la tôle a
demi inclinée était couverte d'un chaperon noir fort avancé sur le visage, et qui avait le corps enveloppé d'une robe île drap uni, avait pris à celte scène un intérêt silencieux , mais profond. Placé en l'ace des victimes, il recueillait leurs moindres paroles. A quelques pas de lui , une jeune femme partageait son attention entre les Templiers et ce personnage , dont elle voulait sans doute découvrir les traits : mais s'il faisait un mouvement , elle tournait aussitôt sa ligure comme si elle eût redouté qu'il ne la vit. L'assignation suprême du grand maître lui livra tout à-coup les traits de cet homme; elle le vit soulever brusquement son visage et regarder lu victime avec une indicible expression de colère, d't-
ronio et de peur ; car toutes ces impressions se confondaient Comme si cette ligure eut exercé sur el'e un pouvoir de fascination, elle n'en détourna ses yeux qu'au moment où le mystérieux personnage laissa tomber sur elle un regard indifférent d'abord , puis irrité au dernier point. Alors elle poussa le bras d'un chevalier placé à côté d'elle.
— Le roi est ici déguisé, proférait-elle avec horreur. Il m'a vue.
Les flammes consumait les Templiers. Tout intérêt céda à ce grand spectacle. Blanche de Bourgogne oublia Philippe -le -Bel , mais Plii-
lippe-lc-Bcl se souvint de l'avoir vue à l'île aux
Juifs, cl les explications que lui donna la princesse sur l'affranchissement du serf et de sa famille ne lui ôtèrenl pas de terribles soupçons.
Il y eut un dîner somptueux, suivi d'un divertissement, ehez monseigneur Enguerrand de Marigny. La loi somptuairede Philippe-lc- Bel fui ce jour là mise à néant. A voir le luxe du service, on eut pu croire que toutes les richesses de la France s'étaient écoulées chez le trésorier. Le roi en murmura quelque chose au favori, dans un moment où ils étaient seuls dans le retrait de ce dernier.
— C'est le roi d s Français que je reçois .
dit Enguerrand , c'est le plus grand dos princes de la chrélienlé qui m'honore de sa venue, el il s'étonne de la dépense ! Je voudrais que la table fut d'or fin au lieu d'être en chêne.
— Nous la vendrions, Marigny , dit le roi avec un sourire de bonne humeur, nous en ferions de la monnaie. Une table en or, c'est un scandale qu'on ne doit plus donner. Nous sommes pauvre, nous roi des Français. Comment nous procurer de l'argent?
— La réforme des monnaies est toujours un moyen praticable.
— J'en ai bien usé, Marigny. L< peuple
n'est pas toujours docile. Il a, comme le diable, de vilains et durs moments. Le jour où je me réfugiai dans la maison des Templiers, parce qu'il s'était ameuté contre moi, est un jour qui n'est pas sorti de ma mémoire. Il jeta dans la boue les viandes qui m'étaient destinées , il y marcha dessus, il hurla contre moi les noms les plus injurieux. Sa rage égalait sa folie. Je fis pendre plusieurs de ces furieux aux arbres de la campagne de Paris , mais c'était une pauvre satisfaction pour tant d'avanie et d'insolence. Il est vrai que j'avais beaucoup osé. Réduire subitement la monnaie de deux tiers c'était bien du courage ; de ma vie je ne renouvellerai un tel acte d'autorité. La royauté, Marjgny, est parfois an
fardeau bien lourd 5 pourtant je le porterai jusqu'au bout sans crier merci ni à Dieu, ni aux hommes.
— C'est beau d'être roi , dit Marigny.
— Le roi n'est pas seul roi, dit Philippele-Bel. Vois-tu cette meute de comtes et de barons qui font du royaume une curée dégoûtante. Réduis à néant ces brigands titrés et tu verras un grand changement. Le peupie se plaint de ses charges, elles seraient supportables si les Seigneurs n'avait pas droit de battre monnaie, de lever des taxes , d'opprimer enfin et toujours à leur profit exclusif.
Il faut qu'un roi soit indépendant comme Dieu .
— Monseigneur Charles de Valois ne pense pas ainsi , dit le trésorier.
— Charles n'est pas roi ; s'il l'était , sa politique serait bien différente. Il méprise les bourgeois, moi je les protège contre les nobles, car ces derniers sont mes vrais ennemis. Je les aime presque, les bourgeois. Si je veux mettre quelque impôt, j'assemble les députés de mes bonnes villes , je leur parle avec bonne grâce, j'ai l'air de les consulter. Quelques uns font les révoltés, mais finissent toujours par se rendre à quelques caresses.
et ils mettent le plus d'empressement à donner ce qu'ils avaient refusé d'abord. Il n'en est pas de même des nobles; je ne connais pas de race plus entêtée , plus orgueilleuse et plus avide. C'est à eux tout seuls que la terre doit le blé et le vin. Le peuple est fait pour eux, et eux ne sont faits pour personne. Que n'est-il en mon pouvoir de les traiter comme les Lombards , les Juifs et les Templiers? J'y mettrais tout mon cœur, Marigny, je veux obtenir de mes excellents députés que, pendant un certain nombre d'années, les comtes et les barons ne puissent pas faire de la monnaie, j'en ferai de la bonne, moi, comme mon aïeul Saint-Louis.
— - Sur laquelle monseigneur le roi, n'y ga-
gnera rien, dit Marigny avec un sourire expressif.
— L'ordonnance portera ce* mots, répondit Philippe gaîment. Que veux-tu, Marigny, c'est à l'aide de bonnes paroles plus encore qu'avec des actes généreux , qu'on mène les peuples. Je lui demanderais de l'argent pour le défendre de l'étranger, pour maintenir Toi dre dans l'intérieur, pour le préserver des larrons et des meurtriers de nuit , pour continuer l'immense entreprise de Philippe- Auguste, le pavage des rues de Paris, il n'auiair que des cris en réponse de mes justes prétentions; je lui impose une monnaie qui n'a pas la valeur dite, il l'accepte. Les nécessités
de mon règne ont été cruelles -, aussi j'ai fait monter le marc d'argent de deux iivres quinze sous six deniers à huit livres liuit sous. Quand la mannaie est trop décriée , je l'abolis et j'en crée une autre ; il ne m'en coûte pour cela qu'un peu d'habileté. N'ai-je pas bien joué mon rôle quand j'ai ordonné qu'on détruisît les fours où l'on avait fait de la fausse monnaie? D'autres rois se donnaient autrement de mal que moi , ils guerroyaient, moi je ne combats que forcément. Je suis brave, je l'ai prouvé , mais je n'aime guère que la gloire et la liberté dépendent d'une bataille perdue. Le vieux comte de Flandres est mort mon prisonnier, c'est un sort dont je ne me soucie pas. Marigny , tant que les nobles seront t. 1. 10
autant de petits rois, le véritable souverain aura sa vie de gênes et de ruses forcées. En <|ue! temps se sont-ils souciés des nécessités çfe l'état? Quand leur a-t-il convenu défaire des sacrifices d'argent ; à voir leur magnificence d'habits, de chevaux et de manger , on les dirait les rois des Français et moi leur humble vassal. Il n'y a pas de petit baron qui ne fasse une dépense plus forte que moi. Je me regarde une robe. Oh ! si je j sou vais encore leur prendre la moitié de leur vaisselle d'argent comme après la bataille de Courtray. Te souviens-tu de l'effet produit parcette ordonnance. Les bourgeois n'en croyaient pas leurs oreilles en entendant signifier à tous les prélats et barons, par un cri général, qu'ils
livrassent la moitié de leur vaisselle d'argent. Et les bonnes dupes s'attendaient à en recevoir la valeur quatre livres quinze sols tournois par marc , mais j'avais eu la sage précaution de faire battre de la monnaie pour les payer. Ces nobles, je les ai en haine, ils ne semblent être au monde que pour humilier les petits et pour commettre des vols à main armée. Je ne vois jamais leurs châteaux, bâtis dans les nuages, sans en sentir de la colère. Ils bravent toute loi et toute justice du haut de ces repaires.
Un épanchement d'une autre nature agita Philippe.
— Marignv , dit-il à voix basse, je ne suis
pas conlent des femmes de mes liis ; et c'est pour moi un chagrin plus cruel que le mauvais vouloir des barons et des comtes. Je leur vois des airs et des manières trop libres. Puis, Dieu veuille que je ne me trompe pas, elles sont peu croyantes. A. l'église, elles se «ignent sans dévotion , elles regardent autour d'elles comme pour chercher des aventures. Leur gêne est grande en ma présence. Marguerite et Blanche surtout préfèrent les vanteries et les mensonges séduisants de celte foule de dissipés qui entourent mes ûls au commerce des hommes et des femmes de sens. Je les surveillerai, Marigny ; et, malheur à elles , si je surprends la moindre tache dans leur vie ! Je donnerai l'exemple d'une
justice sévère. Mes fils ne pensent qu'à leurs plaisirs, je dois avoir le clairvoyance qui leur manque, et ne pas oublier que l'honneur de la famille tient à la chasteté de la femme. Les bâtards me répugnent quand ils viennent de l'homme, juge de ce que j'éprouve quand ils viennent d'ailleurs. Blanche me donne de la défiance , elle a pour un certain chevalier Bourguignon des regards qui me déplaisent.
Le roi avait dit. Bientôt il passa avec Mari gny dans une salle de grand luxe où se trouvaient son frère le comte de Valois, Philippe son second fils, les princesses ses belles-filles, une foule de seigneurs, de belles châtelaines et de chevaliers. Tous se levèrent pour saluer
le roi , puis ils reprirent leurs divers ébattements, comme on s'exprimait alors. Le roi s'informa de Louis le Hutin et de Charles , il fronça légèrement le sourcil en apprenant qu'ils étaient déjà au jeu de paume.
Soit prudence, soit légèreté, Philippe d'Aulnay évitait la comtesse de la Marche et se montrait assidu auprès d'une jeune fdle noble, récemment venue à la cour avec sa mère Blanche faisaii d'inutiles efforts pour montrer un visage satisfait et détourner son attention du sien. Invinciblement ses yeux et son cœur allaient à lui. Philippe-le Bel l'observait, avec une curiosité , une envie de* sa voir, que rien ne distrayait . sY-tani informé de ht condition
et du pays de la jeune fille, et ayant appris qu'elle était de la Bourgogne et que sa mère venait avec l'intention de la placer auprès d'une des princesses, espérant par là lui procurer un plus grand établissement, il engagea la comtesse de Poitiers à la recommander à Blfmcfie.
— Je le ièrai avec d'autant plus d'empressement, répondit Jeanne, que le désir de monseigneur s'accorde avec mon penchant pour cette jeune Aioyse.
Le roi se mit à portée d'entendre l'entrelicn rlës ifciix sieurs.
— Vouiez vous, ma sœur, dil Jeanne, que je vous présente Aloyse do. ... Sa mère désirerait qu'elle fût dans votre maison ou uans la mienne. Aloyse est d'humeur douce , elle brode avec habileté, elle joue bien de la vielle, elle chante mélodieusement et elle sait Taire parler les perroquets comme personne.
— Prenez pour vous celte parfaite Aloyse, répondit Blanche avec humeur, je lui trouve moi des manières qui me déplaisent.
— C'est de l'injustice.
— Non , voilà un moment que je l'examine ; et tout ce que j'ai vu, me prouve qu'elle
a trop de hardiesse et de coquetterie pour être sage.
— Si la pauvre enfant savait le jugement que vous portée sur elle, son chagrin serait vif. RegaruVz-'la comme elle est modeste. Ses yeux cherclteni toujours les yeux de sa mère.
plaît pas, dit planche sèche
— Elle ne me plaît pas, dit planche sèche ment.
— Convenez au moins- qu'elle est jolie , prononça Philippe le-Bcl en allèctant de la simplicité.
— Monseigneur la trouve jolie, je n'ai rien à dire contre ce jugement.
— Je ne suis pas seul de cet avis. Messire Philippe d'Aulnay lui fait une cour assidue par ses regards. Le chevalier n'est guère riche, il pourrait convoiter la jolie châtelaine qui a, dit-on , do l'argent et de très beaux fiefs. Vous voulez du bien au chevalier , prouvez-le lui en surmontant vos préventions contre damoiselle Aloyse. Ce mariage conviendrait vraiment à tous deux .
La princesse devint pâle; et il lui fallut toute sa force nour cacher sou trouble sous
un sourire , mois ce sourire était si peu naturel, qu'il fortifia les soupçons du roi.
— Ne pensez-vous pas, reprit il , que Philippe d'Aulnay pourrait sérieusement penser à damoiselle Alovse?
— Messire Philippe d'Aulnay , répondit Blanche avec effort , est libre de placer ses affections où il veut.
— Sans contredit. Mais cette fille est plus qu'une autre faite pour plaire à un homme brave et courtois. Tenez, la petite est charmante en ce moment qu'elle rit de si bon cœur avec le sire.
— Je lui trouve l'air d'une gardeuse de moutons, dit Blanche hors d'elle-même.
— Blanche ! proféra doucement la comtesse de Poitiers.
— Les femmes ont des goûts tout dilFérenis des nôtres, dit le roi en se tournant vers le trésorier. Voilà madame la comtesse de la Marche qui ne veut pas que celte linotte de la Bourgogne ait un joli chani et de jolis yeux. Si c'élait votre mari, ma belle, qui fût à la place de messire Philippe d'Aulnay , je vous croirais jalouse de la pauvre petite. Ne penses tu pas , \larigny, qu'ils sont nés l'un pour l'autre?
— Je ne saurais dire si leurs caractères se conviennent aussi bien que leurs visages.
Toutes ces paroles tombaient comme un venin sur le cceur de la princesse. Ne pouvant résister à l'inquiétude qui la dévorait, elle se leva et , après avoir échangé quelques mots avec Marguerite, elle passa à côté de Philippe d'Aulnay .
— J'ai à vous parler, lui dit-elle.
Il s'inclina en silence et la suivit. Quand elle fut à une certaine distance, elle se tourna vers lui :
— Le roi a remarqué vos attentions pour Aloyse. Il vous en croit épris.
— Pourvu que vous ne le croyiez pas, vous, Madame. La mère de damoiselle Aloyse est parente de la mienne.
— Je vous défends de vous occcuper d'elle.
Il s'inclina de nouveau avec toutes les apparences du respect, mais son front se leva fier et paré d'un bonheur profond.
— Ils s'aiment, dit le roi.
Nous trouvons Philippe-le-Rel assis à côté d'un homme en robe noire et qui portait une écritoire à la ceinture. Le roi suivait avec une attention patente les caractères que traçait le scribe, sur du papier qui nous paraîtrait bien
grossier à nous Français de cette civilisation. Ce n'était pas à sa manière que le scribe écrivait. A voir ses yeux aller constamment de son travail à une lettre placée tout près de lui, il était naturel de supposer qu'il lâchait de l'imiter.
— Voyons, dit le roi. La ressemblance n'est pas exacte encore. Il y a trop de régularité dans ton écriture. Ceci est écrit rapidement. On dirait que l'impatience du cœur ou de la tête passait dans les doigts. Ton écricriture est froide, celle que je te donne pour modèle est passionnée. A force de volonté et d'art, le scribe parvint à satisfaire cette observation difficile.
— C'est bien, reprit Philippe, on pourrait s'y méprendre la signature manque seule. Apportez-y tout votre soin 5 ces lignes ne signifieraient rien si la signature n'était pas à l'épreuve d'un œil exercé. Essayez plusieurs fois jusqu'à ce que vous ayez réussi: Blanche est moins belle que Bourgogne. Que votre bouche, dit Philippe d'un ton sévère, ne s'ouvre jamais pour raconter ce qui s'est passé ici. On ne viole pas impunément les secrets des rois, ne l'oubliez pas, maître Lelony. Un autre billet fut écrit par le scribe. Celte fois, ce fut une écriture d'homme qu'il dut imiter.
Maître Lelony ayant satisfait à toutes les exigences du faussaire, en reçut un agnel d'or
— Wl —
et douze bourgeois. Comme Philippe vit que le seribe attachait sur l'agnel un œil scrutateur, il lui dit :
— (l'est «le la bonne monnaie, maître. Les comtes et les barons de mon royaume en ont fabriqué de la fausse, ce qui a fait grand tort à mon pauvre peuple, aussi ai-je fait démolir des fours? Cet agnel d'or et ces douze bourgeois règlent tous nos comptes passés. Vous devez être content, maître Lelony, car l'argent est rare.
Le "scribe sorti, le roi relui le bitte! supposé de Klanrhe de Bourgogne;
« On ne nous laisse point de liberté. Venez « donc demain soir à dix heures, quand tout « le monde dormira au château , pour m'ex- « pliquer votre conduite d'hier. Vous heurte- « rez trois petits coups à la porte, ce sera « moi qui vous l'ouvrirai. Jugez de ma dou « leur par la folie de cette appel. Votre cour- « loisie, je l'espère, ne se fera pas attendre. »
L'autre billet était écrit au nom de Philippe (î'Aulnay.
« Je vous demande à genoux de me rece- « voir dans votre appartement demain soir « vers dix heures. Je m'annoncerai par trois
« coups, frappés à la porte. Là, je vous ex - « pliquerai ma conduite; vos mépris me dé- « sespèrent; s'ils continuent je quitte la « France et je vais me faire tuer par les Mau- « res ou les Turcs. Madame, au nom de la « sainte Vierge et de son divin Fils, ne me « refusez pas ! Je passerais la nuit à votre « porte si vous ne me l'ouvriez pas. »
Le roi fit claquer ses doigts pour appeler un de ses pages , auquel il donna l'ordre d'aller chercher Guillaume Nogaret. Ce dernier étant venu, il le chargea des deux billets.
Les perfides missives parvinrent à leurs adresses, et toutes les facilités vinrent à Pap-
pui de ce rendez-vous nocturne, Blanche ouvrit au premier signal. S'il fût resté à la porte, i! eut été perdu.
— Madame, lui dit le chevalier en tenant à la main sa barette ornée de plumes , ma douleur est grande de vous avoir déplu.
— Aloyse a de belles terres, je vous engage fort à ne pas la négliger, dit Blanche d'un ait dédaigneux et sans regarder le sire en face.
— Que me font les terres de cette fille ? un sourire de merci de vos lèvres , une parole comme vous sauriez le dire, ô madame , me tiendraient lieu de toutes les fortunes.
— C'est à tort, monsieur. Vous étiez pourtant ravi de vous trouver auprès d'elle . Son parler est-il agréable comme son visage?
— Je ne sais pas si elle est belle, je ne sais pas si elle a de l'esprit, votre disgrâce est tout ce que je sais.
— El que signifiaient vos attentions pour cette étrangère ? Qui vous y forçait? Elles étaient si naturelles que le roi a rêvé tout haut votre mariage.
— Mon mariage ! Vous savez bien , madame, que mon ronsentement y manquerait
toujours. Je suis bien malheureux de vous avoir déplu.
— Il ne fallait pas vous exposer à ee malheur. La faute en est à vous.
— Le roi avait prononcé quelques mots alarmants. Je craignais pour votre gloire de femme et <le princesse.
— Ce soin que vous prenez de ma gloire est touchant, mais peut-être votre sûreté vous est-elle plus chère encore?
— Cette parole est affreuse , madame, elle
entache mon amour et ma valeur. 0 Blanche ! est-ce bien vous qui avez pu le dire? je croyais que vous m'estimiez.
Philippe avait mis sa tête dans ses deux mains,
— Montre- moi ton visage! s'écria la jeune amante. Je t'ai dit ce que je ne pense pas. Crois-en mes paroles de celte heure. Je t'aime avec ivresse. Oublie le dire de Blanche méconconlenie. On n'aime pas un lâche, ajoutât-elle en le baisant au front et en le regardant de son air le plus doux.
— Redis-moi que lu m'aimes, ma Blanche.
— C'est assez d'une fois , dit-elle avec coquetterie.
— Tu as été si méchante que tu me dois du bonheur plusieurs fois. Entends les petits oiseaux du ciel , ils se disent qu'ils s'aiment tant que dure le jour , et le lendemain ils se le disent comme la veille. Ce mot fait tant de bien ! Si tu savais comme il te rend jolie , tu voudrais \e\ répéter toujours.
— Il le lasserait.
— Essaie.
— Non , non , je nu m'exposerai pas au
danger de t'y habituer. Je veux que lu ne l'entendes jamais sans bonheur.
— Une fois encore, ma Blanche !
— Elle le dit avec une expression si ravis santé que le chevalier la pressa doucement sur son cœur.
— Que tu es belle! proféra sa voix amoureuse.
— A ton tour, bien aime, répète-moi cette assurance. Tant que je paraîtrai belle à les yeux , tu me seras fidèle ?
— Pourrais-tu cesser d'être belle pour moi.
— Devisons sagement, dil-clle en se met-
— M\ -■ tant sur une escabelle aux pieds du chevalier.
— Je ne puis te parler que de toi.
— La même chose m 'arrive à ton sujet. Sais-tu, mon Philippe, que tu gâtes ma dévotion. Ce n'est plus à Dieu que je pense en m'éveillant, c'est à toi, toi qui n'est que sa créature. Je me surprends quelquefois à te prier. C'est mal , je le sais, mais je ne puis m'en défendre. Mon amour, ajouta-t-elle en cachant sa tête dans le sein du jeune homme, tu m'as dit des paroles que je paierais de plusieurs vies, tu m'as donné des baisers qui valent tout un ciel.
Ma chérie ! proféra le jeune homme en la regardant tendrement.
— Mourir là , sur ton cœur, mon Philippe, ce serait doux.
— Y vivre, au contraire. Que parles-tu de mort?... Il écouta soudain. — N'as-tu pas entendu quelque bruit ?
— Non, répondit la jeune femme avec une douce nonchalance, laisse-moi, je suis si bien là sans rien dire.
— Ecoule !...
— C'est le vent.
— Est-ce le vent ?
— Il est même très-fort.
— Un baiser, mon adorée, et je te quitte.
— Sitôt !
— J'ai des craintes pour toi. Si une de tes chambrières venait.
— Vous avez sommeil, allez.
— Sommeil ! moi sommeil auprès de toi ! Oh ! tu ne le crois pas !
— Pourquoi ne le eroirais-je pas? Vous pensez toujours à tout. L'autre jour à l'île aux Juifs, c'était l'ombre qui descendait sur les saules. Moi j'oubliais le temps, le danger, mon honneur, je ne voyais que vous.
— Je dois avoir de la prudence pour toi. Disons-nous adieu , ma chère vie , je suis inquiet.
— Je vous aime mieux que vous ne m'aimez vraiment.
— Tu es injuste, ma chérie.
— Puisque vous étiec si craintif, il ne fal-
lait pas m'écrire pour me demander de vous recevoir. Il est vrai que le vent ne soufflait pas quand vous m'avez écrit.
— Moi ! je vous ai écrit! Quand vous ai-je écrit ?
— Hier.
— Hier, répéta le chevalier. Vous ne dites pas cela au sérieux.
La princesse leva fièrement la tête.
; — Non , c'est moi qui vous ai écrit, c'est
moi qui vous ai donné un rendez-vous d'amour. Le chevalier se taisait. Parlez, messire, parlez, votre silence est odieux.
— Ëcoutez-raoi , madame, écoutez -moi avec calme. Je vous jure par le saint nom de Dieu que j'ai reçu une lettre de vous et que je ne vous ai point écrit.
— — Cette lettre, montrez-la.
— Je ne l'ai pas sur moi.
— Voici la votre, dit-elle en la tirant de son sein. Est-ce là votre écriture ?
— Oui , répondit-il , mais ce n'est pas moi qui ai écrit cette lettre.
— Qui donc l'a écrite ?
— Le roi ne doit pas être étranger à cette ruse.
— S'il en est l'auteur, dit la comtesse, nous sommes perdus. Mon Philippe, sans ma faiblesse tu ne serais pas ici.
— Nous avons été trompés.
— Mais tu peux fuir ? pourquoi ne fuiraistu pas ?
— Je vais le tenter. Entends ces bruits d'hommes, ma Blanche, ce n'est pas le vent.
— Non , ce n'est pas le vent , c'est la mort qui s'avance. Ils viennent ici, ils vont te tuer.
— Adieu. Je ne veux pas être surpris dans ta chambre. Adieu ! adieu l
— A peine si tu es armé ! Reste ici I Que faire, mon Dieu ! que faire ? Pourtant tu ne dois pas mourir. Cherche avec moi. Cette ccur est solitaire , mais les fenêtres sont trop hautes. Impossible d'arriver en bas sans avoir le corps fracassé.
— Laisse-moi sortir , dit le chevalier. Ce qu'il faut surtout, c'est qu'on ne me trouve pas ici.
— Et des draps, cria-t elle en courant vers son lit. Tiens, déchire-les, ils te serviront pour descendre. Hâtons-nous! hâtons-nous!
Et leurs dents et leurs mains se hâtaient.
— Il n'est plus temps ! proféra le chevalier en abandonnant le drap qu'il déchirait.
Ecoute, j'ai une épée et du cœur, je ne resterai pas vivant entre leurs mains.
— La cour est redevenue sombre, dit Blanche.
*—. Mais il y a des gardes. Entends leurs
pas
Une petite pierre brisa soudainement un des vitraux et vint tomber dans la chambre. La princesse et le chevalier levèrent la tête et virent, à la fenêtre éclairée d'une tourelle placée en face d'eux, un homme qui leur faisait des signes. Certain de leur attention, il leur montra un paquet de cordes, fil un geste comme pour leur dire de s'éloigner, et après avoir fixé un des bouts de cette corde dans l'intérieur de la tourelle, il lança le paquet de toute la vigueur de son bras dans la pièce où étaient Blancheet Philippe. Au même instant la porte fut assaillie et des \ui\ nnles crièrent de
l'ouvrir. Philippe d'Aulnay avait compris l'intention du personnage de la tourelle ! Il attacha cette corde à une des colonnes du lit ; et après avoir serré Blanche sur son cœur ,il fit le signe de la croix et il se disposa à passer, au moyen de celte corde , dans la tourelle.
Le bruit continuait à la porte. Blanche toute entière au danger que courait Philippe, suspendu entre le ciel où brillaient de pâles étoiles et cette cour d'où le pas inquiétant du garde se faisait entendre. Blanche suivait le jeune sire d'un œil hagard ; tantôt elle regardait la corde et elle frémissait en la voyant si mince; tantôt elle avait peur que le garde placé dans la cour ne levât la tête et ne jetât
l'alarme. Une autre inquiétude la prit. Cet homme vers lequel allait se réfugier so-n amant élait-il honnête ? Quelle eonfiance méritait-il? Ne pouvait-il pas être un espion de Philippe. Qui sait même si le roi n'attendait pas le chevalier dans la tourelle. Frappée de cette idée, elle laissa échapper un gémissement si fort qu'elle en fût elle-même épouvantée. Se défiant de sa force, elle posa les deux mains sur sa poitrine et le cœur sans battement , mais plein d'une angoisse que toute langue humaine serait impuissante à rendre, elle attendit.
Philippe d'\ulnay arriva enfin au terme de sa dangereuse traversée, il la salua de la ton-
relie où il était entré, et bientôt se jetant dans les bras de son sauveur ils disparurent ensemble.
Blanche ramassait les draps pour les cacher, quand la porte de sa chambre fut soudain enfoncée et le roi se trouva devant elle. Sa main laissa tomber les draps.
— Il y avait un homme avec vous , dit Philippe-le-Bel.
— Un homme, répéta machinalement Blanche.
Le roi prit une torche des mains d'un pa-
ge, et il en sema les lueurs dans toutes les parties de la chambre. Lui même il écarta les rideaux du lit.
— C'est beau , madame. Blanche regarda Philippe. — On a été surpris, dit-il.
— Je suis vêtue ; prononça la comtesse avec une pudeur offensée.
Et ce lit défait? Me direz vous la cause de ce désordre ?
Elle baissa la tête. — Vous voilà muette. El votre mari est tranquille sur votre compte! Mais où est donc le beau siiv? apercevant les
draps déchirés. — S'est-il enfui par la fenêtre? Il ne sera pas allé loin. Qu'on garde toutes les avenues du château ! cria le roi à un chef d'arbalétrier et qu'on arrête tous ceux qui voudront sortir. Ah! madame l'impudique, vous donnez des rendez-vous la nuit à des hommes !
— Ce n'est pas dans un palais que vous de vez être, il y a telle rue de Paris qui vous conviendrait mieux qu'un palais.
— Monseigneur, dit la Princesse avec une fermeté méprisante , vous savez mieux que moi comment on s'y prend pour donner des rendez-vous.
Phi lippe- le- Bel la regarda d'un air terrible. Après avoir de nouveau fouillé dans la chambre et avoir exploré les autres pièces, il s'éloigna pour aller à la poursuite du chevalier.