Blanche et Marguerite
Pourquoi ne pas donner sur la première page d’un roman, le nom des personnages, comme on fait pour un drame ou une comédie ? Un roman n’est-il pas tout à la fois un drame et une comédie? Pourquoi ne pas créer la lumière avant de débrouiller le chaos?
Donc voici mes personnages ;
M. le comte de la Cuesnaye.
Blanche de la Chesnayr, sa fille.
Maillefer, sculpteur, cabaretier et sans-culotte.
Marguerite Maillefer, sa fille.
Raoul de Marcillt, gentilhomme pauvre.
Mi-rê-fa-sol, ménétrier.
J eanse-aux-Bl uets .
Le septembriseur Plüviôse.
Marat.
-CaMIItLE DeSMOOLINS.
Montagnards,' Girondins, sans-culottes, tout le chœur antique des révolutionnaires.
Le prologue de ce drame, — où la Terreur a place plus d’un épisode et jeté plus d’une goutte de sang,
— est une comédie rustique dont Grélry eût fait la musique avec enthousiasme. Il y a des époques où toute comédie est la préface d’une tragédie. — En 1792, on était dans une de ces phases providentielles.
Les scènes du prologue se passent dans la maison,
— on disait la chaumière en 1792, — d’un ménétrier du Vermandois.
Ce ménétrier s’appelle Mi-ré-fa-sol ; c’est ainsi, du moins, qu’on l’appelle au château d’Armagny, où il donne des leçons de clavecin, et sur la grande place d’Armagny, oii son violon fait danser les paysans le dimanche. Je ne pourrais vous dire le nom de son père, car il ne l’a jamais su, non plus que celui de sa mère. Un vieux racleur de violon du village voisin lui mit, dès sa septième année, la musique en tête : donner un violon à un enfant perdu, n’est-ce pas lui donner une famille ? A quinze ans. Mi-ré faisait danser toutes les filles à cinq lieues à la ronde.
PROLOG i: E.
Ce fut alors (|u’il reçut le nom musical de Miré-fa-sol.
On est au temps de la fenaison ; — au lever du rideau, Mi-ré est assis auprès de la fenêtre tout encadrée de vignes qui éclaire sa chambre. — Le vent lui apporte par rafales les parfums pénétrants des luzernes fraîchement fauchées.
Mi-ré tient son violon, et de temps en temps il joue les premières mesure A’Une fièvre brûlante ; mais il s’arrête, il soupire, il baisse la tète.
Tout à coup il se lève :
— Je te salue, ô mon violon! Grâce à toi, j’ai toujours été un homme libre, parce que j’ai toujours été un homme pauvre. Les biens de ce monde n’ont jamais enchaîné mes pieds dans leurs broussailles. J’ai marché où mon cœur m’a conduit, jetant par-ci par-là un air de gaieté à ceux qui avaient dans l’ânie un air de tristesse. Mais un jour, 6 violon, mon ami, tu as laissé chanter mon cœur trop haut. Les chaumières n’épousent pas les châteaux, et les va-nu-pieds...
Mi-ré se penche à la fenêtre; un .sourire allume son i-egard :
— Voilà Jeanne-aux-Bluets qui va pas.ser pour aller à la fenaison; il faut que je lui joue un air sentimental.
De toute la vigueur de son archet, il entonne la Carmagnole,
4 BLANCHK ET MAUUl ERITE.
Et avec désappointement :
— Eh bien, elle ne danse pas? — Cependant elle in’a entendu, puisqu’elle vient ici.
Jeanne-aux-BIuets est une jolie fille de dix-huit ans, un pou hâlée, mais rose et fraîche sous le coup de soleil, avec de grands yeux bleus qui lui ont valu son nom.
— Ah ! Mi-ré, dit-elle en entrant chez le musicien, il s’agit bien aujourd’hui de violon et de danse ! Vous ne savez donc pas ce qui se passe au château?
— Je le sais, répond Mi-ré ; le marquis rudoie sa basse-cour, les canards se pavanent sur l’étang, mademoiselle Blanche joue du clavecin...
—O musicien que vous êtes ! Le château est à feu et à sang. Il n’est plus habité que par les sansculottes du Tremblay.
— Eh bien, je suis philosophe, je m’en lave les mains. Je n’aime pas les châteaux, mais celui ci était défendu par un ange.
— Chut ! dit la faneuse, je suis jalouse, ne me parlez pas de mademoiselle de la Chesnaye.
— Après tout, Jeanne-aux-Bluets, il faut bien que le diable entre quelquefois au paradis. Du reste, le vin du marquis est fort bon.
Mi -ré prend son violon et joue un vieil air de noël.
— Tenez, Jeanne, dit-il avec émotion, c’est la même gaieté, la même couleur, le même accent. —