PREMIERE PARTIE
Or, Blanche, avec un vieux levain de chevalerie dans le sang, avide d'émotions et de sympathie, venait de toucher à celte phase de la vie d'une femme où le cœur est près d'éclater, comme le nuage surchargé de fluide électrique, lorsque, deux années environ avant l'époque où commence cette histoire, elle avait rencontré Matthéus sur les bords du Rhin.
Orpheline et sans patrimoine, elle avait été élevée par les soins de sir Ralph Mortimer, son oncle, et voyageait alors sous sa tutelle.
Sir Ralph, lui-même, avait une fortune très-restreinte ; mais, grâc-e à des arrangements viagers, cette fortune lui suffisait sur le continent et lui permettait môme d'y faire une certaine figure sans l'astreindre à avoir un état de maison, ce qui, en Angleterre, est toujours inséparable des autres dehors de la vie opulente.
Ainsi, il ne voyageait jamais que dans la plus commode et la mieuii: suspendue des berlines, suivi par le plus attentif des valets de chambre, et précédé par le plus habile cuisinier.
Un beau jour de rhumatisme et de pluie, une sensation d'isolement et de vide s'était emparée de sfen cœur ; il avait entrevu avec effroi les infirmités, la vieillesse, la froide et douteuse consolation des soins mercenaires, et, se rappelant qu'il avait une nièce, il l'avait fait venir, moins par affection pour elle que par égoFsme, moins pour l'aimer que pour en être aimé, et au môme titre qu'il faisait mettre des bourrelets à ses fenôtres pour se garantir des vents coulis.
Voyageur, et voyageur anglais, ce qui est tout dire, sir Ralph s'entendait admirablement, dans son parfait égoïsme, à s'assimiler, au moral comme au physique, tout ce qu'il rencontrait de bon et d'agréable. C'est ainsi que, à la suite de quelques excursions faites en caravane dans les gorges du Tyrol, excursions d'où naît naturellement une certaine intimité forcée de vie matérielle et de périls à courir, il
s'ëtait laissé séduire par les manières, l'esprit et la déférence gracieuse de Matthéus à ses principes et à ses avis. Dès lors il s'était attelé Matthéus, sans trop se préoccuper de savoir qui il était, absolument comme, quelques années auparavant, il avait fait sortir Blanche de pension sans se demander si son éducation aurait ou non à en souffrir, mais parce que son égoïsme y trouvait son compte.
Il est vrai que Matthéus était un homme de grandes manières et du meilleur ton ; il parlait toutes les langues ; il avait vu, et apprécié, ce qui est plus rare, tout ce qui mérite d'attirer l'attention dans tous les pays. Sa conversation, ses talents, ne permettaient pas un instant de douter qu'il appartînt à ce qu'on est convenu d'appeler la haute société, ou que, tout au moins, il y eût été constamment mêlé. Mais il gardait un silence absolu sur tout ce qui aurait pu préciser sa position dans le monde.
Son passe-port le désignait comme citoyen des Etats-Unis; toutefois, il déclarait volontiers lui-même qu'il n'avait pris cette qualité qu'en raison de la protection qu'elle lui assurait. A l'égard de son pays véritable, ses réponses étaient toujours évasives et faites sur le ton de la plaisanterie. Il parlait à la vérité très-purement l'anglais, le français, l'italien et l'allemand ; seulement, à quelques nuances imperceptibles, je ne dirai pas d'accent, mais d'intonation, il était à peu près évident qu'aucune de ces langues n'avait été bégayée par lui sur le sein de sa mère. Ensuite, comme il ne pouvait pas être à la fois de toutes ces contrées, il n'y avait pas plus de raison pour qu'il fût de Tune que de l'autre.
Restaient le russe et le polonais, langues si différentes de toutes celles qui ne dérivent pas de la racine slave qu'il est fort rare de voir un étranger les bien posséder ; c'est donc de ce côté que devait pwicher l'opinion.
Cependant, rien de certain. Somme toute, la vie de Matthéus était un livre scellé.