Chef
d'une main rude et velue s'allongea pour caresser l'inerte encolure du pauvre coursier.
Revenons à Bialoe-Darevnia, où fumaient encore les derniers brandons de la révolte et les derniers vestiges de l'incendie.
Gomme toujours après de pareils carnages, le désordre était à son comble et l'on commençait à s'effrayer du lendemain.
Matthéus, dans le but louable d'arrêter les excès, avait accepté les rênes abandonnées du pouvoir. Son quartiergénéral était établi dans une des ailes du château restée debout, lorsqu'on lui amena un homme vêtu en paysan, et dont les traits disparaissaient en quelque sorte sous une barbe et des favoris d'une végétation presque phénoménale.
Arrêté dans les bois, cet homme avait, comme les autres, prétendu aux honneurs de l'esclavage ; mais ses mains fines et blanches avaient laissé à supposer que c'était là une dignité passagère qu'il ne s'attribuait que pour les besoins do la cause.
Matthéus n'eut besoin que d'un coup d'œil jeté sur l'inconnu pour reconnaître le prince, et fit signe à l'escorte de 88 retirer.
Isaakoff, l'œil hagard, les vêtements souillés et en désordre, frissonna de la tête aux pieds à la vu^ de son esclave devenu son juge.
— Mattvei ! s'écria-t-il d'une voix suppliante.
•— Voilà donc l'heure, reprit Matthéus, où tu vas rendre compte de tes crimes... un terrible compte!...
— Mattvei, reprit Isaakoff, ressaisissant assez de sangfroid pour calculer la portée de ses paroles, que vas- tu faire de moi?
— Préparez- vous à mourir, reprit sévèrement Matthéus, mais venez d'abord avec moi.
Il ouvrit une petite porte cachée dans la boiserie, traversa un couloir obscur, et entra chez Blanche.
Ivan marchait devant lui.
Blanche était toujours alitée et souffrante; Nadetcha, as* sise au chevet, tenait dans ses mains la main moite et amaigrie de la jeune femme.
A la vue du prince, qu'elles reconnurent aussi, malgré son déguisement, toutes deux poussèrent un cri d'effroi.
Matthéus leur fit un geste de la main, comme pour les rassurer.
Puis, s'adressant au prince :
— A genoux ! lui dit-il, et amende honorable devant ces deux femmes.
— Moi 1 s'écria le prince.
— Vous, reprit Matthéus.
— Jamais!
— Tout de suite. — Et saisissant de sa main vigoureuse le bras d'Ivan, il le courba jusqu'à terre. — L'autre genou, dit Matthéus. — Cette fois le prince obéit. Blanche témoigna par un geste de répulsion qu'elle ne voulait pas même de ses excuses. — Répétez ce que je vais dire, reprit Matthéus : « Ma- « dame, et vous, Nadetcha, je suis un mi8érable,un in£ftme, « la honte du nom que je porte et de la classe à laquelle « j'appartiens. » Répétez, ou j'appelle, et c'est fait de vous!
Ces paroles ne sortirent qu'une à une, et pareilles à des sifflements de vipère, mais le prince répéta.
Matthéus allait continuer, lorsque Blanche l'arrêta de sa voix douce et affectueuse.
— Mon ami, lui dit-elle, je vous en prie, éloignez cet homme.
— Debout! reprit Matthéus en lui indiquant la porte du doigt. — Et ils retournèrent par où ils étaient venus. — Prie, si tu le peux, dit Matthéus, dès qu'ils furent rentrés dans l'appartement de ce dernier.
— Mattvei, dit le prince en se jetant cette fois lui-même aux genoux de son frère, vois ton triomphe et mon humiliation ! accorde-moi quelques jours d'une vie misérable et repentante!... Ne me tue pas!
— Moi te tuer ! reprit Matthéus ; me préserve le ciel de me souiller de ton sang ! Mais il y a au dehors trente piques qui t'attendent.
En effet on frappait à la porte à coups redoublés ; le staroste était arrivé, et avait, à travers la cloison, reconnu la voix du prince.
— Frère, criait-il, ouvre, nous connaissons le prisonnier.
— Grand Dieu ! dit Ivan.
— Vous entendez ? reprit Matthéus.
— Mattvei, ne pas me sauver, c'est me tuer; souffrir qu'on m'assassine, c'est m'assassiner vous-même. Au nom de mon père, au nom du vôtre...
— Vous vous en souvenez donc, maintenant ?
— Ouvrez ! ouvrez ! .vociférait la foule au dehors.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit le prince en se tordant de désespoir et de peur, est-il possible, moi, votre frère !
— Oui, reprit Matthéus, mçn frère qui ordonnait il y a quelques jours mon supplice, et y assistait !
— Pitié I
— Veux-tu que je te montre les marques de fraternité que je tiens de toi ? dit Matthéus en découvrant sa poitrine.
— Pitié ! pitié î
— Ouvrez ! hurlait toujours la foule.
— Écoute, ma colère s'est évanouie devant ta lâcheté 1 je puis te pardonner, mais je ne puis te sauver.
— Mattyei ! au nom de mon père I
— N'invoque pas ce nom!
— Si, je rinvoque. j'invoque se.^ ehoveux blancs, son
m BLANCHE MORTIMEB.
front vénérable. Qu'il vienne ! qu'il descende de là-haut ; qu'il voie son fils livré par toi, par toi qu'il aimait plus que moi-même, le frère tué par le frère, et que son étemelle malédiction te poursuivre partout !
Matthéus ne répondit rien ; l'émotion lui coupait la voix.
— Mattvei ! j'embrasse les genoux, il y a là une fenêtre.., si tu voulais...
— Elle est trop élevée.
— Oh ! Mattvei, tu es pour moi plus qu'un frère ! je suis sauvé maintenant.
Et le prince voulut se jeter dans les bras de l'esclave.
— Arrière î dit Matthéus, cet embrassement serait une souillure.
— A bas le tyran !... A mort le prince ! criaient les insurgés.
La porte commençait à s'ébranler sous leurs coups redoublés.
— L'image vénérée que tu as évoquée, reprit Matthéus, l'emporte sur ma vengeance. Que le ciel s'en charge désormais !
La fenêtre donnait sur un quinconce désert, d'où il était facile de gagner la forêt sans être aperçu.
Ce n'était pas le salut .certain, mais c'était le salut possible.
— Adieu, mon frère, dit le prince, et soyez béni I
— Adieu, reprit Matthéus.
Mais, comme il l'avait fait observer, la fenêtre était à une grande hauteur ; or, se tuer pour échapper à la mort est un triste expédient.
— Tenez, dit Matthéus, montez sur l'appui de la croisée, suspendez-vous par les deux mains comme à une corde à la crosse de mon fusil, et laissez-vous glisser doucement.
Matthéus confiant dans sa force, tenait solidement l'arme par le bout du canon.
Le prince commença sa périlleuse descente. Arrivé à une dizaine de pieds du sol, il leva les yeux et vit la large poitrine de Matthéus penchée en dehors sur le canon de cette arme de mort, devenue pour lui un instrument de salut... Une infernale pensée vint lui mordre l'esprit, et, lâchant la détente sur son libérateur, il sauta légèrement à terre.
Sir Tbonias Biuot reparaît.
Le temps a marché, comme toujours, vite pour les uns, lentement pour les autres.
L'ordre règne à Bialoe-Darevnia, comme il devait un an plus tard régner à Varsovie ; c*est-à-dire qu'une sotnia de cosaques campe dans le village, que les anneaux de fer du Hobilitza se sont usés à fonctionner, que le bourreau a eu tous les jours son vodka gratis, et que ceux qui ne sont pas morts sous le knout se traînent péniblement le long de la vallée de larmes qui conduit aux mines.
Le staroste a payé de sa tête sa victoire d'un jour.
Le vautour est revenu triomphant dans son aire dévastée.
Ses amis ont repoussé, comme ils repoussent tous à l'heure du succès.
Blanche, Nadetcha, Matthéus, — Matthéus, le bras en écharpe, par suite de la balle fraternelle que lui a léguée son frère pour adieux, — sont plus esclaves que jamais.
Toutes choses enfin vont pour le mieux ou au plus mal, selon qu'on les considère do l'un ou de l'autre des mille
points de vue d'où se bifurque le pauvre esprit [des tristes mortels.
Horace attend avec impatience Tautorisation qu'il a demandée d'aller à Saint-t^étersbourg soumettre à Tempe* reur lui-même tous les détails de cette navrante histoire.
L'intendant Dietrich vient d'arriver : d'abord sons le prétexte de mettre de la régularité, la plus irrégulière possible, dans les comptes de feu Johann, son beau-frère; ensuite pour offrir au prince, dont il connaît la pénurie pour y avoir contribué mieux que personne, une forte somme en échange de son affranchissement.
C'est tout simple : Dietrich se fait vieux ; il a iiût de profondes études, couronnées d'un plein succès, sur le tien et sur le mien, et désire maintenant faire la différence expérimentale qu'il y a entre recevoir des rebuffades et les appliquer soi-même.
Le prince a paru écouter sa proposition d'une oreille favorable, et, selon toutes les apparences, Dietrich sera libre avant peu. ^
Ivan raconte plaisamment qu'il s'est jeté un jour aux pieds de Blanche, et que c'est là une douce place qu'il compte bien reprendre en présence de ses chers amis.
Or, il donne le soir même une fête splendide, et Blanche a reçu l'invitation de s'y rendre.
Dimitri, toujours très en compote par suite des coups de poings de Bob, est chargé de lui faire agréer l'invitation.
Pour donner plus de retentissement à la solennité, le prince a prié ses amis de Moscou d'y assister ; les rapides droschkis se succèdent sans interruption ; des bouquets de femmes élégantes se pressent dans les salons illuminés de cette aile restée debout au milieu des décombres qui fument encore.
Jakof étrenne une perruque juvénile du meilleur effet.
Blanche a rerii lo malin une fraîche parure de bal, que
ses femmes de chambre lui ont mise à peu près comme on impose aux condamnes leur dernière toilette.
Matthéus est gardé à^ue, car Ivan ne sait pas encore au juste de quelle façon il le punira de lui avoir sauvé la vie ; et s'il ne lui a pas imposé une seconde dose de knout, c'est que les traces de la première n'ont pas encore eu le temps de se cicatriser.
Il est neuf heures du soir ; la folie secoue à pleines vdées ses grelots; toutes les écluses sont ouvertes aux passions; tous les délires vont la bride sur le cou; on danse, on boit, on joue, mais ces joies sont bien iades, bien vulgaires, bien innocentes; ça n'emporte pas le palais... Il a circulé tout bas des annonces de drame après la petite pièce, si bien que l'eau en est venue à toutes les bouches, et que l'on piétine d'impatience^ et que les petites femmes roses et frêles, qui ne peuvent pas voir tuer une mouche,[se demandent, sous l'évantail, à quand cet acide prussique qu'on leur a promis.
Le prince, en artiste habile qui prépare ses effets, jouit un instant de l'anxiété générale, et, lorsqu'il la juge bien à point, il lait à Dimitri un signe imperceptible.
Quelques . minutes s'écoulent, la porte s'ouvre à deux battants.
L'huissier annonce :
— Miss Mortimer, sir Thomas Blunt.
A ce dernier nom, le prince IsaakofT se sent pris d'un frisson qui le parcourt de la tête aux pieds ; il tâche cependant de faire bonne contenance, et s'avance gracieusement vers le baronnet.
— Quelle charmante surprise I dit-il en lui tendant lu
main.
Sir Blunt sert de guide à Blanche, la main à la hauteur de i'opaule, dans toutes les règles de l'étiquette la plus sévère et (lu meniiel. Il passe irravemont devant lo. prince ?an
3S6 BLANCHE MQRTIMER.
Il — ^— » I Il ».^— »»^— ip»^ ,
daigner le voir, et conduit miss Mortimer vers un fauteuil vide à côté duquel il s'assied lui-même.
Les danses ont cessé ; Torcfaestre se tait ; le jeu même est suspendu.
Les femmes seules échangent quelques chuchotements à propos de la mise de l'inconnue, qu'dles (critiquent, et de sa beauté, qu'elles contestent.
Ivan suppose que le baronnet ne l'a pas aperçu et se dirige vers la place qu'il occupe.
— Très-honorable sir Blunt, lui dit-il, j'ai déjà eu l'honneur de vous saluer... Soyez le bienvenu.
£t sa main se tend de nouveau vers celle du baronnet.
Le baronnet prend son binocle, le toise du haut en bas, puis, apercevant le comte Horace à quelques pas de là, il se lève et court à lui avec toutes les démonstrations de l'amitié la plus vive.
— Je crois que j'arrive à temps, cher comte, lui dit-il, pendant qu'Ivan est resté le nez au vent, la bouche ouverte et les bras eu l'air.
— Je veillais, répond Horace ; c'est vous dire que miss Mortimer n'avait rien de sérieux à redouter.
Le prince sent tous les regards peser sur lui ; l'insulte est si manifeste que personne ne peut s'y méprendre ; un grain de patience de plus, et adieu sa réputation de courage et d'audace. Il persiste donc à suivre le baronnet, et, le désignant de la main comme un cornac montre une bête curieuse :
— Messieurs et mesdames, dit-il, je vous présente sir Thomas Blunt, sourd et aveugle de naissance.
— Mais non pas manchot, reprend l'Anglais.
Et il lui applique, au même instant, un de ces implacables soufflets dont on prétend que le résultat est de faire éclater soudain en gerbes lumineuses toutes les étoiles du firmament.
Le prince pousse un râle terrible, et veut s* élancer sur le baronnet... mais les hommes s'interposent pendant que quelques femmes s'évanouissent, et que d'autres prennent la fuite en jetant tous les ut de poitrine dont elles sont susceptibles.
Sir Blunt est d'une impassibilité d'automate ; c'est à se demander s'il est réellement un homme ou une imitation bien réussie.
— J'ai insulté monsieur, dit-il au comte Horace, et je veux qu'il me rende raison.
— A l'instant! dit le prince, dont les cinq ou six personnes qui l'entourent ont toutes les peines du monde à maîtriser les élans furieux.
Sir Blunt tira sa montre.
— Dix heures et demie, reprit-il ; c'est l'heure où je me couche, et je tiens à mes habitudes.
— Vous reculez î
— Reculer? reprit le baronnet; j'arrive tout exprès de Philadelphie pour vous brûler la cervelle. Je crains seulement que vous n'en ayez pas.
— A demain, donc, au point du jour.
— Je me lève à sept heures, reprit sir Blunt ; une demiheure pour ma toilette une deniî-heure pour le thé. Mettez cela à huit heures.
— Soit. Dimitri, ajouta le prince qu'on serve du punch chez l'Anglaise ; je vais m'y rendre à l'instant.
Le baronnet était sur le point de sortir de l'appartement ; à ces mots il s'arrêta court, et, se retournant vers le prince :
— Monsieur, lui dit-il, les matinées sont fraîches, et je ne déteste rien tant que d'avoir à régler sur le terrain même les conditions d'une rencontre ; à table et en duel j'aime à savoir le menu d'avance.
— Rien de plus facile, monsieur; voici mon témoin.
Ivan désigna Durakoff.
— Voici le mien, reprit sir Blunt.
Et il indiqua le comte Horace.
— Rien n'empêche ces messieurs de s'aboucher, reprit le prince ; ce qu'ils décideront sera bien décidé.
— Je sais que tel est l'usage, fit observer le baronnet ; mais, entre nous soit dit, je trouve que l'usage est stupide. Cela me rappelle les plénipotentiaires de je ne sais plus quel congrès qui disaient à la Hollande : « Nous traiterons » de vous, chez vous et sans vous. » Je demande donc que nous soyons admis aux conférences.
— Je crois qu'il a peur, glissa Durakoff à l'oreille du prince.
— Il m*en a l'air, reprit Ivan ; je suis curieux de le voir venir ; seulement, je déclare que pour que j'acceptasse des excuses il faudrait ...
— Vous dites?... demanda sir Blunt.
— Veuillez me suivre dans la bibliothèque, messieurs, reprit le prince ; mais dépêchons-nous, je vous prie, car je suis pressé.
A peine y étaient-ils tous les quatre, les deux champions et les deux témoins, que le baronnet ferma l'unique port^ à double tour, et mit la clef dans sa poche.
— Qu'est-ce à dire ? demanda le prince.
— Vous êtes pressé ?
— Oui, monsieur.
— Très-pressé ?
— Oui, monsieur.
— J'en suis fâché pour vous, reprit sir Blunt.
Et il s'accommoda dans un grand fauteuil, de façon à y passer la nuit le moins mal possible.
Quant à Jakof, il est superflu de dire que, dès qu'il avait été question de duel, il s'était éclipsé.
Deu8 ex maehiii&.
Le lendemain, à l'heure convenue, les deux adversaires étaient en présence.
Isaakoff avait, en sa qualité d'insulté, choisi le pistolet, n était, au tir, la terreur des poupées^ et mouchait à trente pas une bougie avec une dextérité parfaite ; d'où l'on pouvait conclure que sir Blunt ne tarderait pas à s'éteindre.
Le baronnet était, en effet, d'une telle envergure que, comme à Désessart dans Le Duel et le Déjeuner, on aurait pu lui décrire un rond sur le corps et s'engager à ne pas compter les balles qui s'en écarteraient.
Il y aurait ici beaucoup de choses à dire sûr les pas mesurés, le calibre des armes, les pourparlers des témoins, le calme ou l'émotion des champions ; mais les événements vont se succéder si rapides, que mieux vaut les suivre au pas de course.
Le sort fut pour Ivan, qui tira le premier.
Sir Blunt s'était naturellement placé de profil, mais, ce qu'il gagnait ainsi en largeur, il le perdait en rotondité; ajoutez qu'il avait une maladroite cravate blanche nouée dans toutes les règles, et dont les deux bouts menaçaient le ciel, ce qui devait servir de point de mire à son adversaire.
Toutefois, soit que les hommes fissent plus d'effet au prince que les poupées, soit que la Providence se fût enfin lassée de l'insignifiance du rôle qu'elle avait joué jusqu'ici dans toute cette histoire, il n'y eut de tué que la cravate du baronnet, dont le coin fut brodé à jour.
— A moi, dit sir Blunt.
Le prince s'effaça.
Mais le baronnet se ravisa, et abaissant Tarme qu'il avait déjà levée, il sortit sa tabatière, frappa dessus deux ou trois petits coups selon Tusage, l'ouvrit sans se presser, et aspira méthodiquement une lente pmcée de tabac.
— Tenez-vous beaucoup à la vie ? demanda-t-il au prince.
— Que vous importe ! reprit Ivan.
•— Je vous propose un marché.
— Lequel?
— Fixez le prix que vous voudrez à fa liberté de miss Mortimer, et, bien que j'en aie grande envie, je n'essayerai même pas de vous tuer.
— Miss Mortimer est mon esclave, et le restera.
— Fort bien, reprit sir Blunt en remettant sa tabatière dans sa poche ; en place maintenant.
Et il tira.
La balle traversa l'épaule droite d'Ivan.
— Eh bien ! demanda le prince, après? je vais être obligé de porter le bras en écharpe pendant quelques semaines ; mais, outre que cela rend intéressant, est-ce que Blanche, est-ce que Matthéus et Nadetcha en sont moins mes esclaves pour cela? Je crains môme qu'ils ne le soient un peu davantage.
Le prince achevait à peine ces mots, qu'il vit poindre Bamberg au détour d'une allée.
Tout le monde savait que Bamberg était affilié à la grande chancellerie ; aussi son approche était-elle, en général, assimilée aux tuiles qui tombent sur la tête, à cela près qu'il était prudent de lui faire bonne mine.
— Cher ami, dît le prince, je vous demande pardoii de vous recevoir ainsi, mais mon épaule vient de rencontrer une balle.
Bamberg faisait une assez piètre miné. Cependant Tordre
<f exil en Sibérie dont il était porteur ne concernait que le prince, et il nourrissait à demi l'espoir que le grand-duc s'était contenté de lui faire peur.
— C'est très-gentil à vous, reprit Ivan,- d'être venu me voir.
— J'ai un paquet à votre adresse, dit Bamberg.
— Voyons, cher ami; diable d'épaule!... Vous permettez, messieurs ! — Le prince parcourut rapidement la dépêche et reprit : — Pauvre Bamberg! et c'est moi que l'on charge de cela I...
— De quoi? demanda Bamberg.
— De vous conduire en Sibérie, cher ami ; lisez. Bamberg lut, et, tirant de sa poche une autre dépêche :
— Pauvre cher prince î reprit-il ; et c'est moi que l'on charge de cela !
— De quoi? demanda Ivan.
— De vous conduire en Sibérie, cher ami ; lisez.
Tout le personnel du château était accouru au bruit des armes à feu ; entr'autres Dietrich, affranchi de la veille, et Matthéus, qu'il avait pris sur lui d'amener, malgré l'ordre du prince de le garder à vue.
Cette nouvelle était tombée là comme un aérolithe non prévu par la science. Tous se regardaient dans la stupéfaction la plus profonde, intentique ora tmebant,
Ivan fut le premier à ressaisir son aplomb.
— Eh bien! messieurs, dit-il, va pour la Sibérie... avec Cent-pour-Centî... L'ordre qui m'y envoie sera révoqué avant que j'y arrive.
— J'espère que non, dit sir Blunt. Voyons, un bon mouvement : le malheur rend miséricordieux : demandez-moi ce que vous voudrez pour l'affranchissement de miss Mortimer, de Matthéus et de sa sœur.
— Voilà précisément où je triomphe, reprit Ivan de son air satanique ; c'est que, quoi que Fon fasse, quoi qu'il
m BLANCHE MORTIMER.
arrive, de loin comme de près, leur destinée m'appartient. En ce moment, Dietrich, qui s'était jusque-là tenu à l'écart, s'avança vers Ivan ; il tenait Matthéus par la main : , — Prince, dit-il à Ivan, c'est ce qui vous trompe. — Puis, s'adressant à Matthéus : Mattvei, reprit-il, mon affranchissement m'a coûté soixante mille roubles, que j'ai comptés au prince hier matin ; voulez- vous me les rendre, et je vous fais libre?
— Libre!... moi!... s'écria Matthéus.
— Vous, reprit Dietrich, et naturellement votre femme et votre sœur en même temps.
— Ah! reprit Matthéus, ne vous jouez pas de moi, ce serait affreux !
— Soixante mille roubles, demanda Dietrich en tendant la main.
— Et où voulez- vous que je les prenne?
— Je vous lea donne, moi, reprit sir Blunt.
— 11 me les donnera lui-même, dit Dietrich.— Et, tirant solennellement un papier de sa poche : — Mattvei, ajouta-t-il, ceci est l'acte de votre affranchissement, signé en double par le feu prince Georgiewitch à l'heure de sa mort, dans la prévision, qui ne s'est que trop réalisée, que le prince Ivan en détruirait l'original.
— Vous dites... ? demanda Matthéus en passant ses mains sur son front Couvert tfune sueur froide; affranchi, libre! mon père!
— De plus, ajouta Dietrich, le feu prince a déposé, pour vous et pour votre sœur Nadetcha, en des mains sûres que je vous indiquerai, des pierreries et de l'argent pour la valeur d'un demi-million de roubles.
Matthéus était comme un homme ivre, dont les idées roulent sens dessus dessous dans le vague.
Ivan tuait Dietrich du regard.
— Et comment se fait-il, demanda sévèrement sir Blunt
à Tex-intendant, que, possesseur de cet acte, vous ne vous en soyez pas prévalu plus tôt pour le salut de ces victimes d'une férocité que vous pouviez refréner d'un mot?
— Parce qu'il fallait que je fusse libre moi-même, reprit Dietrich, pour que le prince ne me fît pas payer de ma vie la délivrance de Mattvei.
Le soir même, les chouettes et les orfraies remplacèrent les hôtes du château.
Blanche et Matthéus, Nadetcha et le comte venaient de partir pour le bonheur.
Bamberg et le prince venaient de partir pour la Sibérie.