‹ Blanche MortimerChapitre 95 sur 96 · I. Allez ! allez · texte numérisé non relu

I. Allez ! allez

m BLANCHE MORTIMER.

Quelques jours se sont écoulés en démarches et en préparatifs.

Bob et le lieutenant Lochadoff sont en voiture, non pas l'un dedans et Fautre derrière, mais cote à côte^ et roulent vers le palais de Strelna.

Une transformation complète s'est opérée dans le groom : il porte un habit noir, et semble fort mal à l'mae, par cette raison qu'il porte des pantalons pour la première fois de sa vie ; aussi est-ce, un grand sacriûce qu'il a fait à k gravité de la circonstance, et a-t4l fallu toute l'éloquence du lieu— tenant pour lui faire admettre que de culottes ou de paata— Ions pouvait souvent résulter la réussite ou le Bon^succès des plus sérieuses entceprises. Sa tenue est du reste^ comme toujours, d'une propreté irréprochable.

— Bob, dit Lochadoff, j'ai fait tout ce que j'ai pu, selon le vœu de votre maître, pour vous faire voir personnellement la duchesse ; mais je vous préviens que c'est une affaire difficile et périlleuse à la fois. Les gens du grafid^uc surveillent étroitement tous ceux qui viennent pour demander une faveur à madame de Lowicz ; vous savez peut-^fere que le grand-duc n'est pas commode ?...

— Pourvu qu'on ne le surmène pas 1 dit Bob, qui paraissait distrait.

— Le grand-duc? dit Lochadoff en riant.

— Lucifer, reprit le groom.

— Qu'est-ce que Lucifer, Bob ?

— Lucifer, monsieur, est un étalon gris pur-saog, né de Swap et de la magnifique jument fVhaïbone {qqU de 6aleiné).

— Ah! très-bien.

— Une bête qui [peut lutter de vitesse avec une bourrasque d'équinoxe; une bête, monsieur, qui me connaît mieux que je ne connais ma Bible, ce qui est plus à la louange du cheval qu'à la mienne.

— Je ne conteste pas, dit le lieutenant ; toutefois, je ne vois pas ce que cela peut avoir de commun avec la duchesse et le grand-duc.

Mais, une fois sur ce sujet, Bob ne tarissait plus.

— Une bête, reprit-il, qui hennit pour me répondre quand je lui parle ; qui prend un morceau de sucre dans ma veste, qui me laisse mettre ses pieds de derrière dans les poches de ma redingote, et les y garde tant qu'il me plaît ; un chetal qui franchit un mur ou une barrière en la rasant d^aussi près que pourrait le faire un barbier de Leycester ; et avec cela, monsieur, doux comme un mouton, excepté qu'il ne peut endurer ni les trompettes, ni les tambours, ni les soldats, ni les étrangers, ni rien de ce qui lui déplaît.

— J'appelle cela un charmant caractère, dit Lochadoff. Mais revenons à notre affaire : si vous veniez à être arrêté et conduit en présence du grand-duc, votre seule chance de salut est de lui parler hardiment et franchement ; c'est on rude géant, aux sourcils épais, à la voix menaçante...

— Je le connais, reprit Bob; mais quoiqu'il ait les épaules carrées comme un charretier, et qu'il soit fort comme toutes les épices ensemble, je ne le crains pas. Il sait au reste de quoi il retourne quand il a affaire à Bob.

— En vérité 1 . . . Et après ?

— Après, monsieur, il. est devenu aussi agréable et aussi poli qu'un marchand de nouveautés qui veut emmieller des pratiques.

Lochadoff avait vaguement entendu raconter cette histoire, dont il s'amusait à faire jaser le héros.

— Toute réflexion faite, reprit Bob, je suis bien aise de l'avoir épargné... il est le frère du czar, et c'eût été lui manquer de respect ,

— Je le croirais assez.

3â4 BLANCHE MQRTIMSB.

— Dans tous les cas, acheva Bob, ce n'est pas à lui que j'ai affaire, mais à sa dame^

Les deux voyageurs arrivèrent ainsi en vue des jardins du palais de Strelna, et s'arrêtèrent à la poste, où, sous le prétexte de faire boire leurs chevaux, ils attendirent, ainsi que cela avait été convenu, que le lieutenant fôt rejoint par un autre officier de son corps, actuellement de service au château:

Lochadoff causa quelques instants à l'écart avec son camarade, et revint vers le groom, dont la grande préoccupation en ce moment était de faire tomber harmonieusement le bas de son pantalon sur sa chaussure.

— Mon pauvre Bob, dit-il, notre coup est manqué pour aujourd'hui. Le grand-duc ne sort ce matin que pour aller inspecter l'école d'équitation. La duchesse a bien fait dire qu'elle se promènerait dans les jardins, où elle essayerait de vous donner l'audience que vous lui demandez ; mais il n'y a malheureusement pas moyen de vous y faire entrer ; tout le service du palais rôde autour du grand-duc ; lui-même est toujours en mouvement d'un côté ou de l'autre.

— Sonttce les jardins du palais que je vois le long de la route? demanda le groom.

— Oui.

— Et c'est là que la duchesse doit venir se promener ? -Oui.

— Si vous vouliez seulement m'indiquer à peu près Tendroit où j'aurais la chance de la rencontrer?

— Mais par où entrerez-vous?'

— En franchissant ce mur, ce qui sera l'affaire d'un clin d'oeil. La seule chose à craindre, c'est que mon habit noir lui fasse peur.

— Si vous vous sentez le coUrage de tenter l'aventure.. . roprit Lochadoff.

— La question, monsieur, n'est pas de savoir si la chose

offre ou non des dangers, mais bien d'obéir au maître dont je mange le pain. Monsieur le comte m'a dit : « Bob, il feut que vous voyiez la duchesse,» et je la verrai.

— J'aime cette assurance, mon cher Bob. Mon ami que voilà va rentrer au palais, et, dès que la duchesse sera dans les jardins, il nous fera un signal. Cela vous va-t-il?

— Parfaitement. — L'officier partit; Lochadoff et le fidèle groom demeurèrent sous la palissade, amendant le si-< gnal convenu. Tous deux gardaient le silence. Quelques minutes s'écoulèrent. — C'est drôle tout de même, reprit Bob en rajustant sa cravate, de franchir l'enceinte d'un para tout exprès pour causer avec une dame.

— Le fiiit est, dit Lochadoff en riant, que vous avez assez bien l'air d'un don Juan.

~ Don Juan, monsieur, par Old^Nick et Seraphitay était le premier cheval de course de l'Angleterre..»., Mais n'estce pas là le signal ?

— Trois coups dans la main, reprit le lieutenant, c'est cela même... Allons, Bob, du courage et bonne chance!

— Oui, allons 1 monsieur, au nom de npion maître, je vous remercie de tout mon cœur. — Puis, après avoir porté respectueusement la main à son chapeau, il s'élança légèrement par-dessus la palissade. — A droite, dit Bob en se parlant à lui-même, puis l'ailée à gauche ; m'y voici. Après cela, suivre la plantation de sapins jusqu'à ce que je trouve un banc entouré d'une charmille... Voilà le banc, voici la charmille... tout va bien.— En ce moment Bob entendit plusieurs voix qui semblaient se rapprocher de lui , et, pour la première fois, il éprouva quelque trouble à l'idée d'accoster une aussi granSe dame. — J'aimerais tout autant rencontrer son mari, se dit-il.

Bob achevait à peine ce vœu téméraire qu'il fut satisMU Le grand-duc était devant lui.

Selon son habitude, Constantin était à l'état de volcan en

.9W BLANGHfi MORTIMBR.

érvption; les deux généraux qui i'accompagnaiait servaient de ciUe aux projeetilea.

— Quel est ce drôle? demanda le duc en fureur. Qu'on 8'empare de lui 1

Chacun des deux satellites prit le groom par le eoBet.

— Messieurs, dit Bob, je n*ai nullement rintentiou de fuir, et encore tnoins celle d'emporter le parc et les jardins. Ne m'étouffez pas, je vous prie.

— Qui ôtes-vous? que feites-vous? par où étes-vous entré? demanda coup sur coup le grand-duc.

•— Je suis Bob Bridle, dit le groom .

— C'est peut-être un conspirateur, insinua l'un des généraux.

— C'est dans tous les cas un hardi coquin, reprit Constantin ; lâchex-le, ne lui faites pas de mal, je le connais ; il est plus brave qu'aucun de vous. Mais que fait-il ici? Voyons, comment es-tu entré?

Bob ôta son chapeau et fit l'agréable salut que nous connaissons.

— Monseigneur, reprit-il, c'est une mauvaise plaisanterie que votre palissade, et j'ai sauté par-dessus.

— C'est bien, reprit le grand-duc avec bonté ; je vous avais d'abord pris pour un de ces hommes noirs qui cherchent à introduire la Bible et les sociétés de tempérance parmi les soldats de l'empereur; je vois avec plaisir que je me suis trompé. — Bob se regarda piteusement du haut en bas, et fit une grimace qui signifiait que ce costume officiel n'était pas plus de son goût que de celui de Son Altes^. — il me semble bien, reprit Constantin, que j'ai eomme une faveur à vous accorder ; mais votre manière d'entrer ici n'en est pas moins irrégulière, et je n'aime pas «èla.

— Je suis £ftché d'avoir déplu à Son Altesse, mais si on laissait tout bonnement entrer le monde par la porte»..

A cette ënpnnitë, les deux généraux frémirent de toute leur peur. Mais le grand-duc ne s'en offensa pas, tant l'aplomb de Bob atait le don de l'amadouer.

—Je n'ai jamais vu un homme plus ferme sur ses étriers, reprit Son Altesse ; vous avez sans doute une faveur à me demander. Voyons, de quoi s'agit-il ?

Bob tourna son chapeau et en tordit les bords dans tous ' les sens, mais il4ie répondit rien.

— Parlez! dit un des généraux, Son Altesse Impériale vous le permet.

— Son Altesse est bien bonne.

— Ehp)ien? demanda Constantin, dont la dose de patience n'était que très-légère.

— Monseigneur, reprit le groom, si vous voulez absolument le savoir... je...

— Achevez, dit l'autre général , mais ne restez pas ainsi à mâcher vos mots.

— Qu'il demande ce qu'il voudra, ajouta le grand-duc. Bob eût assurément bien voulu être dans les souliers de

monsieur de Talleyraiid. Il songeait à idiss Mortimer, aux quatre personnes dont la destinée pesai Lsur lui. Upe sueur froide perlait sur son front. Cependant il fallait parler, dire quelque chose, car le sang du grand-duc commençait à boi^illir.

— Et Monseigneur s'est toujours bien porté depuis que j'ai eu l'honneur de le voir ? demanda le groom à tout hasard.

— Voilà qui est un peu fort! dit un général.

— C'est d'une inconvenance!... ajouta l'autre. .

Mais Constantin avait une manière à lui d'apprécier les choses; il les prenait volontiers à rebrousse-poil. Aussi éclata-t-il d'un bruyant éclat de rire, et, tendant la main au groom :

— Pas mal, et vous? reprit-il.

Bob secoua cette main grand-ducale, ni plus ni moins que celle du premier venu.

— Et ce n'est que pour cela que vous êtes venu? demanda Constantin.

— Absolument, monseigneur.

— Voilà une attention à laquelle je suis très-sensible. Que puis-je faire pour vous?

L'heure se passait ; la duchesse pouvait rentrer dans ses appartements; cette occasion perdue, peut-être ne s'en présenterait-il pas d'autre; ensuite le graad^diïc paraissait admirablement disposé... Bob fit rapidement toutes ces réflexions, et reprit avec une mélange de modestie et de fermeté impossible à décrire :

— Ce que je voudrais, monseigneur? c*eBt avoir une conversation particulière avec votre dame.

Le grand-duc releva ses épais sourcils ; jamais de sa vie, peut-être, il n'avait été plus étonné.

— Que demande ce drôle? reprit-il ; une conversation particulière avec ma femme.

— - Si c'était un effet de votre bonté, reprit Bob avec le plus grand calme.

Les généraux étaient stupéfaits; leurs regards eflarés exprimaient toute l'horreur que leur inspirait cette incroyable témérité.

— Assurément, reprit Constantin avec plus de surprise que de colère, de tous les effrontés coquins que j'ai rencontrés, vous êtes à la fois le plus petit et le plus audacieux. Et pourrait-on savoir ce que vous avez à démêler avec la duchesse ?

— C'est une affaire entre elle et moi, répliqua Bob avec simplicité.

— On ne s'adresse à elle que pour parvenir jusqu'à moi, reprit le grand-duc ; vous voilà donc à la source des faveurs, imbécile que vous êtes... hâtez- vous d'en profiter.

DËUXIKMË PARTIE. 3i9

Plus heureuic que tant d'autres, Bob eut une idée. Il tira i'écrin contenant rëmeraude donnée à Horace par madame de Lowica^

— Votre ducheise a perdu ceci, reprit-il, et je désire le lui remettre.

-^ Où avez-vous trouvé ce bracelet? demanda Gonstan-. tin; je me rappelle, en effet, l'avoir vu au bra3 de la duchesse. Si c'est là tout^ je me charge de le lui remettre.

^ Avec votre permission, Altesse, je, préférerais le lui remettre moi«méme.

— £h bien ! eoit, reprit Constantin, j'aii](ie les gaillards de ceUe trempe. Venez avec moi.

Et le grand-duc, impétucniK en tQutes choses, Tentraina rapid^aïent à travers pluéeurs allées,

•*- Vous savez que c'est seiU à seul. que je désire lui parler ? demajnda Bob-

— Tenez, reprit le grand-duc en le poussant rudement par les épaules, la voilà... Allons, messieurs, au manège.

Bob vit, en effet, la princesse à quelques pas de lui, et redevint tout à coup timide et indécis.

11 était de ceux qui bravent les hommes forts et tremblent devant une femme.

— C'est ce maudit costume, se dit-il, qui me met ains mal à Taise.

Où Ton retrouve la duchesse de Lowicz, Katiiik^ et Dimilri.

Bob fil son salut habituel, qu'il tâcha de rendre encore plus gracieux, s'il était possible,

Puis, tirant i'écrin de sa poche :

— Madame raconnait-elle ce bracelet? demaadarfc*ili

— Parfaitement, mon ami, reprit la duchesse. .

^ Mon maître, monsieur le comte ô» Montreaaan, m'a dit que ce bijou me servirait de lettre de...— Bob se firatta le front. — De lettre de... reprit*il; boni voilà ({Me Je commence bien I

— De lettre de créance, acheva gracieusemeat la duchesse.

— C'est cela même, madame ; maintenanli voici ma dé*pêche.

On voit que Bob plénipotentiaire tenait aux termes de l'emploi.

La duchesse lut ; elle était émue au possible^

Pendant ce temps. Bob se tenait en position, le chapeau à la main, et repassant dans sa mémoire le discours patàë** tique qu'il avait préparé.

Ses traits rudes et vulgaires accusaient, pour la premièn» fois de sa vie peut-être, une anxiété profonde.

— Tout cela est affreux , horrible , reprit la ducheêse après avoir hi, mais je crains bien...

— Noble et compatissante dame, reprit Bob, âoB semblables n*ont pas été créés pour l'esclavage. Il petit bien se faire parfois que l'on voie sans beaucoup de pitié, et encora cela est mal, un grand et maigre cheval de charrette, l'œil terne, les fanons pendants, se traînant comme un escargot et tout essoufflé du fardeau qu'il tire. Mais qu'est-ce que cela en comparaison d'un beau cheval pur sang, d'une belle jument bien dressée, aux jambes de biche, au poil doux et luisant comme le satin de votre manteau, aux yeux vifs et brillants comme les vôtres, madame? Qu'est-ce que cela, en comparaison de voir une pareille bête, le dos écorché, les muscles tendus, les veines gonflées, traînant, Ttir trlalô et morne, un ignoble tombereau? —Bob avait une éloctuence à

lui, une éloquence chevaline à tout renveraer. -* Soye2 bénie, madame^ reprit-il, car je vois que vous versez des larmes... Moi-même je pleurerais jusqu'à en perdre la Tue, dussé-je en èti*e réduit, pour le restant d^ mos jours, à monter à cheval avec de» lunettes ; mais cela ne servirait absolument k rien*.. Figurez-vous, madame, que j'ai connu cette jeune miss Blanche toute petite, et que je Tai vue grandir jusqu'à ce qu'elle soit devenue une belle jeune femme. Que le ciel la conserve I Tout le monde alors l'mi* tourait de prévenances et de soins^ car elle était comme vous, madame, bonne, généreuse et compatissante... — Bob tira un mouchoir des Indes dont il s'essuya le front, et reprit ; — Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, manger du pain en or avec la croûte en argent, et marcher sur des tapis de Cachemire... Avoir été comme un poulain folâtre avec le monde entier étendu devant elle, et maintenant... Allons donc, madame I est-ce que cela est seulement possible?

— Le ciel m'est témoin, dit madame de Lowics, que je donnerais tout au monde pour la sauver^

— Madame, reprit Bob, ce ne serait là que la moitié d'une besogne qui ne peut se faire séparément. Il y a son mari, un vrai gentleman, que j'ai vu assis à la table de sir Ralph MorliiQer, et que l'on, traite ici comme on ne traiterait pas un chien en Angleterre.

— Le grand-duc, reprit la duchesse, est sans pitié pour les maux de cette e^èce ; l'esclave doit rester .dans sa servitude, de même que le soldat doit rester dans )es rangs.

— Je sais bien, reprit Bob, que ipiss Blanche a eu tort de se marier ainsi à colin-maillard. Mais c'est là une fohe que bien des gens respectables ont commise depuis le coounenmencemeot du monde. M^i^s ce qui est fait ^est fait, madame; ils n'en sont pas moins mari et femme aiyourd'hui. Ensuite, pour ce qui est de consentir à être sauvée seule, miss Blan-

33â BLANCHE MOBTIMËR.

I I I I ■ Il I m !■ I I I I I I II I I ■■ I , ,, I .

che est trop comme il faut, elle a trop de race pour cela ; de mène que lui n'abandonnera jamais sa sœur; et quelle sœur encore !

— Que faire? reprit la duchesse; comment intéresser le grand-duc au sort de ces malheureux ?

— Vous êtes bien dans l'intention de nous protéger, n'est-ce pas, madame ? demanda Bob.

— Oh! si je le pouvais!

— Là où il y a la volonté, madame, il y a les nioyens. D'ailleurs, Son'Altesse ne peut assurément vous dire non pour aucune chose.

La duchesse secoua tristement la tête.

— Tant que le prince Isaakoff n'aura pas ouvertement transejressé la loi, Iç grand-duc ne voudra jamais s'interposer entre lui et ses esclaves.

— Transgressé la loi ! reprit Bob ; mais il y a longtemps qu*en Angleterre oa lui aurait mis une cravate de chanvre avec un charitable bonnet de coton pour dissimuler ses grimaces. , . '

— Si encore ils étaient ici, peut-être pourrais-je...

— Voyons, madame, hasarda Bob, voulez-vous que je vous suggère un plan?

— Ditesf mon a!mi, et s'il est praticable,.. .

— On m'a dit, reprit le groom, qu'il y ^ de ces messieurs en chapeaux retroussés et à plumes de coq...

— Des feldjagers? demanda la duchesse.

— Des feldjagers, madajne, c'est possible ; toujours est-il qu'ils se tiennent joliment raidea dans leurs Idbitkas sans ressorts. Eh bien! madame, on na'a dit qu'il. y a tous les jours de ces gaillards-là qui vont enlever les premiers seigneurs du pays sans que personne sache d'où ils viennent nj où ils vont. Il me semble qu'on pourrait bien en faire autant de ce prince Ivan ; il serait ensuite facile de faire venir ici miss Blanche, miss Nadetcha et monsieur Matthëus ; puis

VOUS leur procureriez des passe-ports étrangers, et tout serait dit:

— Tout cela est bien difficile, pour ne pas dire impossible.

— Songez à toutes les' bénédictions qui s'amasseront sur votre tête...

Bob achevait à peine ces mots, que le grand-duc apparut tout à coup ; cette fois il était accompagné du baron de Bamberg, dit Cent-pour-Cent.

— Quoi ! dit-il, le front orageux et les sourcils froncés, vous êtes encore là?

— Oui, Altesse.

— Et en avez-vous encore pour longtemps?

— Je ne sais pas trop, Altesse... cela dépendra.

— Comment! ditBamberg, il ose...

— Taisez-vous ! reprit Constantin, qui se servait des gens de police, mais ne les aimait guère.

La duchesse venait d'imaginer quelque chose.

— Pour cette fois, Constantin, reprit-elle, il n'est pas question de pallier les arrêts de votre justice ; au contraire, je viens la t'éclamer pour moi-même.

— Quelqu'un aurait-ii osé vous offenser, vous tourmenter, vous affliger? Malheur à luil

— Je veux punir moi-même, comt^e il me plaira, et quand je voudrai.

— Ce qui veut dite pas du tout, acheva le grand-duc.

Bob cligna dé l'œil à l'adresse de la duchesse, ce qui signifiait : « C'est une ruse de guerre, » mais n'était pas précisément tr ès-pariementaire de la part d'un chargé d'affaires.

— Voyons, Johanna, reprit Constantin, de qui et de quoi s'agit-il?

— Je ne vous le dirai pas.

— Puisque c'est un -ôecret entre votre dame et moi, insista Bob.

— • Encore ! dit Bamberg ; maiS) maibeureuic, vous ne savez donc pas...

^ Taisez-vous ! reprit le grand-<luc.

— Ainsi vous refusez ce que je vous demande, mon ami? Vous ne voulez pas m'accorder le pouvoir de punir à ma guise ?

— Faites comme vous l'entendrez.

— Après tout, poursuivit la duchesse en portant à ses lèvres la main rude et nerveuse de Ck>nstantin, il ne 9'agit que de bien peu de chose. Je voudrais un ordre de faire immédiatement revenir de Moscou à Saint-Pétersbourg...

— Qui?

— Quelqu'un, Altesse, reprit Bob.

— Oui, mon ami, le nom en blanc.

— • Il paraît que vous vous entendez parfaitement tous les deux, fit observer le grand-duc.

— £n vertu de ce même ordre, trois esclaves à m<m choix, que je désire interro^r, acoompagneraient ce quoiqu'un.

— Et à quoi cela mènera-t-il?

— Vous le saurez plus tard, reprit la duchesae, dont le cœur était sur le point de défaillir en même temps qu'elle s'efforçait de sourire malicieusement.

— Eh bien 1 reprit Constantin, je vais envoyer en moa nom chez Benkendorf, et on vous rapportera cet ordre.

Mais Bob n'était pas satisfait ; il lui fallait l'enlèvement du prince Ivan, lequel, sans cela, ne manquerait pas de fourrer des bâtons dans toutes les roues. Aussi tournaitr-ii autour de la duchesse comme une âme en peine, lui faisant des signes qu'elle ne voyait ou ne comprenait pas.

Il se décida enfin a la tirer téméraireinent par un des plis de sa robe.

— Madame, dit-il à demi-voix, et le prince Isaakofi'?

— Il n'y faut pas songer, reprit la duchesse, ce serait tout gâter.

-^ Sans cette première mesure, toutes les autres échoueront. Son Altesse paraît d'ailleurs admirablement disposée...

— Je vous gêne peut-être? d^sianda le grand-duc avec un rire sauvage.

— Mon Dieu ! non, Altesse, reprit Bob ; au eontraire.

— C'est très-heureux... Allons, Johanna, je parie qu'il y a encore quelque chose.

Bob fit un signe de tête affirmatif.

— Eh bien ! mon ami, reprit la duchesse encouragée par ce ton de bienveillance, je voudrais faire mettre un jeune noble orgueilleux et intraitable sous la stricte surveillance du gouverneur de Moscou ; il faudrait qu'il ne pût communiquer avec personne. . .

— S'il pouvait même aller &îre un petit tour en Sibérie... insinua Bob.

— Mais à défaut de motifs, puisque vous ne voulez pas me les dire, reprit le grand-duc, il faudrait au moins un prétexte, ou l'ombre d'un prétexte, et encore est-il indispensable que je sache cette fois le nom du coupable, car il ne s'agit plus ici d'un simple ordre de route, mais d'une véritable séquestration.

— Monseigneur, dit Bob, il n'y a aucun inconvénient à vous le dire : c'est le prinoe Ivan Isaakoff.

— Très-bien; mais le prétexte?

— Si Votre Altesse savait 1

— Le prétexte?

— Monseigneur, dit Bamberg, ce jour est un des plus beaux jours de ma vie.

— Ah ! et pourquoi?

— Parce qu'il me procure l'inappj^éd^le occasion de faire quelque chose qui soit agréable à Votre Altesse Impériale.

— Et cette chose?

— J'ai mieux qu'un prétexte à offrir à Votre Altesse pour

336 liLANOIE MORTÏMER.

faire arrêter le prince Isaakoff, et si an bon petil crime de haute trahison pouvait lui éire agréable...

— Obi re^it la duiîhesse épouvantée, je n'en demande pas tant 1

— Un crime de haute trahison 1 s'écria Constantin.'

— J'ai la preuve écrite que le prince Isaakoff a pris part à la conspiration de 4825.

— £n ce cas la Sibérie lui est acquise de plein droit ; c'est vous qui l'y conduirez, Bamberg.

-— Une telle faveur)... dit l'espion en saluant juâqu'à terre.

Bob rayonnait; rien ne manquait à sa joie... que Lucifer et des culottes courtes.

Quant à la duchesse, die s'affligeait presque d'être trop exaucée.

— Est-ce tout? demanda le grand-duc à Bob.

— Oui, monseigneur.

— Vous êtes un fidèle et courageux serviteur, pq)rit la duchesse ; ne puis-je rien faire pour' vous personnelbemênt?

— Rien, exceliente et noble dame, que de me. permettre de vous baiser la main.

— £t devant moi encore ! dit le grand^duc en riant. Madame de liOwicz* déganta graeiiettsement sa petite main

dont on aurait juré que les fossettes étaient soufflées dans du lait. Bob mit un genou en terre, et y împpiam 1© plus jreconnaissant et le plus respectueux des baisers.

— Et maintenant, Bamberg, dit le grand-diue, reconduisez ce garçon jusqu'à la grille, afin qu'il ne fiorite .pas psr la brèche comme il est entré.

Mais Bob et Bamberg avaiemt à peine fait, qi^ek[ues pas que le grand-duc rappela ce dernier.

— A propos, lui dit-il, vous conduire? saakoff en Sibérie, n'estM^e pas?

— Puisque Votre Altesse a daigné...

— ' Eh bien ! vous profiterez de l'occai^ii pour y rester ; cela vous apprendra à fidre eelIecUoft de conepii^ateurs anonymes que vous ne dénoncez qu'au fîir et à mesure de vos besoins.

Et Constantin lui tourna le dos. ■

Bob, moralement grandi de quelques coudées, était 4e retour à la poste.

C& même esclave d'un chinovnik que nous avons vu, au début de cette histoire, si indignement maltraité par son maître, était en train d'atteler tes chevaux au droschki qui avait amené le groom.

Le:pàuvire diable était plus pâle, plus malingre, plus décharné que jamais. Evidemment les coups d'étrivières qu'il s'était payés n'avaient que fort mal contribué à le rétablir.

Bob allait partir, lorsqu'une voiture de voyage, arrivant au triple galop de Sûinth-Pétersbourg, entra comme un ouragan dans la cour de l'auberge.

— Des chevaux 1 cria par la portière une petite» femme sémilkatèet grassouiltette. I

Mais tous les chevaux étaient ëclopës on absents; Bob venait d'obtenir les derniers.

La petite femme jetait feu et flamme ; die était aRcompagnée d'un jeune Allemand, grand, maigi^, sec, n-exhalant que des bouffées de tabac, silencieux conmieune truite, et orné d'une visière collée au front comme un bandeau sur l'œil.

 supposer que ce fût un ènlèv^nent, étidemment c'était la dame qni enlevait le monsieur.

Tout à coup la voyageuse poussa un petit -cri d 'étonne ment, et, fkisant à Bob une de ces révérences pittoresques néesd'Achard et de Déjazct dansia Maltresse de Idngues : -.— Monsieur Bob, je crois ! lui dîtr-elle.

-- Madame Petrowitch! reprit le groom non moins stupéfait.

338 BLANCHE MORTIMBR.

C'était en effet Katmka, qui changeait d'air et de mari.

On se rappelle que Bob avait, en grande partie, organiBë cette évasion manquée de Manche qui devttit s'effectuer par un bateau de charbonnier en rade de Gronstadt, et qu'il en était nécessairement résuHé quekiues relations suivies entre lui et le marchand du Grostinoï-Dvor.

— Mon bon petit monsieur Bob, dit Katinka^ je défie qu'il y ait dans toutes les Russies des giHis phis pressa que nous... N'e8t*-ce pas, Karl, que vous voudriez pouvoir fi^re atteler le vent à un kibitka ?

Il paraît que l'Allemand s'appelait Karl.

— Très^ressé, reprit-il^ en bourrant métbodiquement sa pipe de porcelaine.

^ Figu^ez-*vous, monsieur Bob, reprit Katinka, que mon mari, ce digne et excellent Nioc^às Pétrovvitch, vient d^4tre victime d'une soustraction aussi audacieuse que conskié'» rable...

— Que me dites- vous là î *

-- Monsieur et moi nous courons après les coupables.

— Bt vt)us votrdrîez mes chevaux?

— Précisément, monsieur Bob.

— fin un pareil cas, je m'attellerais moi-même à votre voiture plutôt que de vous les refuser.

— Vous- êtes charmant ! Et cela va bien, là-bas, à la cam-*pagne? -*- Bob fit un de ces diplomatiques mouvements d'épaules qui ne signifient ni oui, ni non.— Diable î un pi^ince millionfaaire I elle eSt difilcilè, votre Anglaise.

— C'est que sans doute elle en a le droit, reprit Bcb se-^ vèrement.

--* fin voiture 1 cria ïe postillon.

— Adieu, monsieur Bob.

— Adieu, madame ; j'irai sans doute voir demain M. Petrowîtch, pour quelque comptes que M. Matthéus m'a chargé de régler avec lui.

— Il sera charmé de vous voir, et surtout de la ctroôn^ stance.

— Y a-tril quelque chose que je puisse lui dire?

^ Bien des choses de Qia part^ si vous voulez avoir cette botité, et de la vètre aussi, n'est-ce pas, Karl?

Karl fit, de bas en haut, un mouvement simultané de la tête, de la pipe et du bon&et, qui ressemblait à quelque chose comme un aeqiûescemeat.

Quelques heures après, Bob était de retour à Saint-Pétersbourg. H passait par la place Saint-Isaac, lorsqu'il s'entendit appeler par une voix qui le fit tressaillir.

C'était la journée aux rencontres.

— Vous ici ? s'écria le groom.

— Voilà une rencontre bien extraordinaire, reprit Dimitri en s'avançant pour embrasser le groom, tendresse à laquelle Bob se déroba en étendant la main avec dignité et en présentant les trois doigts, ainsi qu'il se souvenait l'avoir vu pratiquer à monsieur Mortimer.

Bob avait laissé Dimitri à Moscou avec le prince Ivan, dont le rusé valet était devenu l'âme damnée. Cette arrivée inattendue, cette rencontre soudaine au milieu d'une aussi grande ville, mirent la puce à l'oreille du groom, et lui parurent de mauvais augure. IL résolut donc de se tenir sur ses gardes.

Dimitri, sachant de son côté combien il était difficile de &ire jaser Bob lorsqu'il ne le jugeait pas à propos, lui proposa de décoiffer une bouteille en l'honneur de leur heureuse rencontre et de leur ancienne amitié.

—- La rencontre est en effet si heureuse, murmura Bob, que je me serais volontiers démis un membre quelconque plutôt que de la faire ; et notre amitié est si ancienne que je ne m'en rappelle pas l'origine.

Cependant, comme il lui était fréquemment arrivé de griser Dimitri sans se griser lui-même le moJAs du monde,

Bob accepta, daus la pensée de soutirer d'utiles renseignements de la loquacité de son convive.

A renard, renard et demi.

Seulement, au bout de quelques minutes et après le second verre, notre apprenti diplomate sentit que ses jambes lui disaient adieu ; tout valsait autour de lui ; une somnolence invincible pesait sur ses paupières... Il lutta quelque temps, puis il s'endormit, pendant que Ûimitri déta- Isut au plus vite.

De treille millo roubles d^ai^cnt considérés dans leurs rapports

ayec le bon droit.

Dans un des bureaux du. ministère de, la police. siège gravement un employé supérieur. Il consulte une liste d'audience ; arrivé au treizième ou quatorzième nom des solliciteurs qui attendent son bon plaisir, il appelle èi ordonne que Ton introduise Dimitrî Grégorieff.

C'est le valet de chambre du prince Isaakoff.

D'où ,peut venir cette condescendance à Tégard d'un personnage de si mince encolure ? Nous allons bientôt le savoir.

— Vous avez une lettre pour moi ? demande remployé. j; — La voici, Excellence, répond Dimitri.

L'Excellence ouvre la lettre sur ses genoux, presque sous la table, afin de soustraire son contenu aux regards indiscrets, précaution parfaitement justifiée, car il y trouve

quinze billets de banque de mille roubles et une promesse de quinze mille autres.

— Il fait bien les choses, cet Isaakoff ! se dit remployé. Puis tout haut : — Votre maître a tous les droits imaginables, et cette affaire s'arrangera selon ses désirs ; mais aujourd'hui cela est impossible.

— Cependant, Excellence, permettez-moi de vous faire observer que le temps presse.

— Plus môme que vous ne le pensez, car un ordre d'exil en Sibérie a été signé il y a une heure. Mais que je puisse seulement parler au grand-duc, et il révoquera cet ordre aussi facilement qu'il l'a donné ; seulement je ne verrai Son Altesse Impériale que demain dans la matinée.

— Quel contre-temps !

— Pas le moins du monde ; l'esisenliel est que vous ayez un permis de route, que je vais vous donner, ainsi que l'ordre de faire arrêter n'isoporte où • ce domestique anglais.

— Mais s'il a lui même un sauf-'conduit, Excdlence ?

— Le sien est daté d'aujourd'hui ; je vais dater le vôtre de demain ; l'un pourra donc être considéré comme la révocation de l'autre ; au surplus, vous trouverez bien quelque prétexte...

— Si je n'en trouve pas, Excellence, j'en ferai naître.

— Je m'en rapporte à vous. Dites au prince votre maître que tant que ses prétentions seront appuyées sur le bon droite comme en cette circonstance, il troi^vera toujours en moi un solide appui.

C'était là une tournure administrative de laquelle il semblerait résulter que trente mille roubles, en Russie, sont le synonyme de bon droit.

Et l'Excellence fit à Dimitri ce geste princier qui signifie qu'une audience est finie.

Nous avons laissé le pauvre Bob endormi sous Timpres-

sion d'un narcotiqut dont la violence aurait accaW un homme d'une constitution ordinaire ; maid Bob avait im tempérament de fer. Il se réveilla au bout de trois heures, sain de corps et d'esprit, à part une indéfinis&able torpeur qu'il voulut vaincre et qu'il vainquit.

— Quoi donc ! se dit-il, est-«e opie ee doigt de vin atirait troublé ma cervelle, ce qui n'est jamais arrivé à ua Bridte, si ce n'est avec le gm national? Maudit soit ce Dimitri I... Que le diable- me confonde s'il n'a pas môle quelque drogue à mon vin l

Bob ouvrit ^ne fenébre, imbiba d'eau froide unie ser^ viette qu'il trouva sous sa main, b'ba mouilla le visage^ et tout fiit dit.

Puis il se dirigea vers la maison de Nicolas Petrowitch,. auquel il était chargé de réclamer les cinquante miUe roubles dont on se rappelle que Mattfaéus l'avait fiût le déposi^ taire. Cette somme pouvait encore al^laair bien des difficultés, raccourcir bien des chemins, acheter bien des consciences, et il n'y avait d'ailleurs aucun motif pour ((u'elle demeurât plus longtemps dans les inutiles mains de Petrowitch.

Dix longues années de douleur semblaient avoir pesé sur le marchand du Gostinoî-Dvor depuis que nous ne l'avons vu. Deux sillons de larmes taries creusaient ses joues décharnées : assis, comme l'ombre de lui-même, dans (son parloir d'acajou,, devant cette table que nous avons vue si plantureusement servie, tout en lui, sur hii, autour de lui, dénotait la désolation et l'abattement. L'angora dédaigné se livrait à d'inutiles ^os dos ; le second rossignol de la ville chantait dans le désert. On voyait que le mariage d'un vieillard avec une jeune femme avait passé par là.

-^ Bonjour, monsieur Petrowitch, lui dit Bob.

Petrowitch se leva lentement et avec effort. Depuis la visite qu'il croyait avoir reçue des suppôts de la grande

chaBceâkrie, chaqne apparition d*«iie igore nouvelle lui occasionnait des tiemblements nerveux.

— Monsieur, reprit-il humblement, donnea&^vous la peine*. . à qui ai*je l'honneur. . .

— B(^ Bridle, dit le groom.

-* Bob Bridle ? répéta le vieillard, dan» 'la mémoire fugitive duquel ce nom n'éveillait >plus d'écho.

— Le groem de monsieur de Montresean.

^ Et que désirez-vous ? demanda Petrowitcb, à qui ce dernier renseignement n'apprenait rien de plus.

Bob comprit qu'on ne demande pas ainsi une restitution tout de suite, et qu'il est toujours adroit et convenable de préparer les voies par quelques préliminaires gracieux.

•— J'ai rencontré votre dame^ r^riWl.

^ Katinka , s'écria le marchand qui se retrouva soudain assez de vigueur pour sauter au cou de Bob Bridle.— ^ Le groom se contenta de l'écarter de la main ei de le tenir à une distance plus respectueuse. — Où ? demanda Petrowitcb 4

— A la poste de Strelna.

— Quand?

— Ce matin.

-* Bt vous «r4-elle chargé ...

— Oui, reprit Bob.

— Est-ce possible I mon saint patron, que je vous remercia )

Cette fois le vieillard voulut embrasser le groom, qui refréna cette tendresse subite comme il avait fait de l'agression de tout à l'heure.

— Oui, répéta Bob, elle m'a chargé de voifô faire ses compliments.

— Et voilà tout ?

— Ainsi que ceux d'un homme qui l'accompagnait. ^C'in£9imel Et mon argent? c'est-à-dire^ non.. 4 l'argent de... Pourquoi ne les aves^vous pas arrêtés?

•— Je m'en serais bien gardé, reprit Bob ; je leur ai même cédé mes chevaux pour qu'ils n'éprouvassent pas de fêtard.

— Alors vous êtes leur complice et je vous arrête.

— Voyons, monsieur Petrowitch, reprit Bob, cahnezvous ; la douleur vous égare. Je sais qu'on vous a soustrait une grosse somme, mais ce n'est pas un raison... Ensuite votre dame et son compagnon allaient un train d'enfer ; grâce à mes chevaux, ils n'ont pas perdu une seule minute, il y a donc lieu d'espérer qu'ils rattraperont votre voleur.

— Quel voleur ? demanda le vieiHard.

— • Ils ont son signalement, je suppose?

— Quel signalement ?

— Monsieur Petrowitch, reprit Bob, il me semble que nous ne nous comprenons pas ; et peut-être serait-il bon de mettre un peu d'ordre dans vos idées. D'abord, rie reconnaissez-vous ?

-— Il me semble bien que je vous ai vu quelque part, mais...

— Vous rappelez-vous monsieut* Matthéus ?

— Hein ! fît le marchand dont ce nom raviva toutes les blessures.

— Et miss Blanche Mortimer, poursuivit le groom, dont nous avions organisé la fuite, et pour laquelle' je suis allé si souvent à Cronstadt sur mon cheval Lucifert

— - Eh bien ? demanda le marchand visiblement inquiet.

— Eh bien ! reprit Bob, ce petit mot de monsieur Matthéus vous apprendra de quoi il s'agit... C'est environ quarante-cinq mille roubles, je crois, que vous avez à me compter, déduction faite des sortîmes sacrifiées pour l'évasion qui n'a pas eu lieu.

Petrowitch chercha longtemps ses besicles, qu'il ne trouva pas.

— Je suis fâché, reprit Bob, que cette restitution coïncide avec l'accident dont vous venez d'être victime.

— C'est curieux, cela, dit Petrowitcb en fouillant dans toutes ses poches ; mes lunettes...

— Il me semble que l'en vois une paire sur ee meuble.

— Vous croyez? Oui, c'est cela môme. Voyons donc ce qu'il me veut, ce Mattvei.

Petrowitcb décacheta le billet, l'ouvrit, en nivela les plis du revers de sa manche, comme cela se pratique au thëâtre, toussa deux ou trois fois, et se mit à lire lentement ; après quoi il releva ses lunettes sur le front et regarda Bob dans le blanc des veux.

— Savez-vous, reprit-il sévèrement, qu'il y a un bureau de police dans le quartier ?

— - Et puis ? demanda Bob.

— Et que j'ai bien envie de vous y faire conduire par un boutoushnik.

— A quoi bon?

— D'abord ce n'est pas là l'écriture de Mattvei.

— Et de qui donc, je vous prie ?

— De quelque imposteur de votre trempe, reprit le marchand.

Bob se prit à pâlir, ce qui était le premier pronostic de sa colère imminente.

— Ensuite, poursuivit Petrowitcb , à qui ferez-vous accroire que l'on confie à n'importe qui de pareilles sommes sans reçu ? ,

Bob ferma les poings.

— Or, si Mattvei a un reçu,, qu'il le produise; où est-il?

Job leva le poing droit à la hauteur de Tœil.

— Ce n*est pas tout : ma femme me soustrait une somme considérable ; elle fuit, vous la rencontrez, et, non content de lui fournir des chevaux, vous venez encore me narguer chez moi et me faire des compliments de sa part î

Le poing gauche de Bob était en train d'aller rejoindre

l'attire; mais, à ces derniers mots, la stupéfaction l«s fit retomber à leur place naturel!^

— Gomment! s'écria-t-il, c'était elle...

— Oui, monsieur.

— Et c'est moi qui...

— Oui, monsieur.

Bob avait un coup de pomg préparé au bout des bras ; soit le désir d'en trouver l'écoulement, soit indignation contre Itti-méme, il se l'administra aussi vigoureusement que possible.

— Triple imbécile ! se dit-il ; grisé par un Russe, berné par une femme... Il n'y a que le grand-duc et sa dame avec lesquels je me sois conduit un peu proprement.

•^ J'en conclus, reprit le marchand, que si Mattvei m'avait réellement confié cinquante mille roubles, ce que je ne me rappelle pas du tout, mais ce qu'il lui sera, dans tous les cas, fadle de prouver en produisant mon reçu...

— Chien de Russe 1 pensa Bob.

-^ J'en conclus, disais-je, que c'est vous qui en seriez responsable, puisque vous avez aidé à l'évasion de ma femme, qui vient de m'emporter pareille somme... Une femme si grasse, et que je couvrais de bijoux î...

— C'est peut-être le dépôt que l'on vous a pris ?

— Évidemment que si je l'avais, ce dont je ne suis pas bien sûr, c'est au dépôt que, soustraction pour soustraction, je donnerais la préférence.

B^ comprit qu'il n'obtiendrait rien de ce marchand fourbe et retors.

— Si vous aviez vingt ans de moins, lui dit-il en se campant résolument le chapeau sur la tète ei en se dirigeant vers la porte, je vous enfoncerais une à une toutes les côtes, en regrettant que vous n'en ayez pas cinquante mille, ce qui les mettrait à un rouble par tôte.

Petrowitch salua avec la doucereuse humilité d'un

DEUXIÈME PARTIB. 847

hoam» qui trouve de la mélodie aux injures, du moment qu'elles loi tiennent lien de quittanee.

De rinconvénient d'être tatoué.

Bob comptait partir le soir même.

Il se rendit donc au bureau central de police, où l'attendaient ses papiers, o'est-à'*dire un permis de «route et l'ordre intimé au comte Horace de se rendre immédiate^ ment à Saint-Pétersbourg, accompagné de trois eselaveB dont les noms étaient en blanc*

C'était déjà une précieuse conquête que cet ordre ; aussi Bob l'appliquait-il comme calmant sur l'échec subi chez le marchand Petrowitch»

Quant à l'exil du pripce Ivan en Sibérie, cela concernait Bamberg, qui devait y jouer le double rôle de déportaur et de déporté.

Bob attendait, dans une lugubre aAtichambre et en compagnie de quelques personnes^ que son tour fût venu, lorsqu'il entendit un employé prononcer à haute voix ie nom de sir Thomas Blunt.

A ce nom, évidemment anglais, un gros hftmme fort pourpre, très-flegmatique, le parapluie sous le bras et les joues balafrées de côtelettes d'un ton fauve, se leva et passa dans le bureau voisin,

— J'ai vu cet homme quelque part, se dit Bob en se grattant le front. Sir Thomas Blunt ! J'ai souvent entendu ce

nom chez les Mortimer ; c'était un, ami, mi parent même, je crois... un parent de miss Blanche! Mon devoir serait de l'informer... ^

En ce moment, le baronnet, son passe-port à la main, traversait l'antichambre et se dirigeait à pas comptés vers la porte.

Bob le suivit, car le lieu ne lui paraissait guère propice aux confidences.

Arrive dans un couloir obscur, Bob regarda avec précaution devant et derrière, et, ûe voyant que le baronnet» il appela :

— Pst 1... — Sir Thomas Blunt s'arrêta une seconde, puis continua son chemin. — Pst! pst! répéta le groom. Et hâtant le pas, il eut bientôt rejoint son compatriote. — Milord, lui dit-il, voudriez-vous m'accorder un instant d'entretien?

— Vous me prenez peut-être pour lord Pst ? reprit le baronnet.

— Non pas, milord ; m^is c'est surtout ici qu'il faut tourner sept fois sa langue avant de parler.

— Tournez-la et parlez.

— Milord voudra bien excuser la hardiesse de ma démarche, car la circonstance est grave et les minutes sont comptées.

— Je vous écoute.

— Milord n'est-il pas allié aux Mortimer de Hall?

— Oui, après?

— Après, milord? mais c'est tout une histoire; il y a d'abord que miss Blanche Mortimer a, sans le savoir, épousé un esclave russe.

— Je sais, reprit Blunt.

— Les hommes sont comme les chevaux, milord : ils ont souvent des cas rédhibitôires dont on ne s'aperçoit qu'après.

— J'ai rencontré à Philadelphie un peintre français, M. Lesseps^ qui m'a mis au courant de la situation.

— Les choses ont encore bien empiré depuis, milord.

— Ah!

— Elle est maintenant bien loin, bien loin, de l'autre côté de Moscou.

--Ah!

— Le boyard en est amoureux, de sorte que le mari... qui a une sœur...

— Ahl répéta négligemment sir Blunt, je comprends...

— E peut se vanter de comprendre à demi-mot, se dit Bob.

— Aussi pourquoi diable s'est-elle mariée les yeux en poche?

— Bob Bridle I appela un garçon de service.

— Pardon, milord ; je suis obligé de vous quitter... mais je vous en prie î . . . une parente ! . . .

— Allons donc, Bob Bridle! cria le garçon.

Bob se hâta d'obéir à Tappel dont il était l'objet.

~ Yoilà bien les jeunes filles ! se dit Blunt, en s* en allant de son. pas méthodique ; quand le cœur se met à galoper, il faut absolument qu'elles le suivent... Elle n'avait, qu'à ne pas faire à sa tète, et à suivre me^ conseils

Bob partit le soir même, après avoir pris congé du lieutenant Lochadoff.

Il était nanti d'un permis très en règle pour avoir des chevaux, et distribuait à pleines mains les na-cIiaioM pourboires. Aussi ses six chevaux étaient-ils lancés avec une telle vitesse qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir voyagé de la sorte depuis son départ de l'Angleterre.

Cependant, à environ cent milles de Saint-Pétersbourg, le kibitka de Dimitri le dépassa comme un trait, et s'effaça bientôt sur la route droite et plate comme un nuage de poussière.

Lorsque Bob arriva au relais, le maître de poste et sept ou huit autres individus rassemblés sur la route paraissaient attendre son arrivée avec une impatiente curiosité.

880 BLANCHE MOBTIMKR.

Lm chevanx de l'autre kibitka, haletants et couverts d'écume, n'étaient pas encore dételés.

•— Des chevaux I demanda Bob.

Le maître de poste le regarda les yeux écarquiUés, mais m bougea pas.

— Voici mon permis, reprit Bob.

Or, ce permis, dans une forme toute spéciale, lui avait valu sur la route une obéissance immédiate et les égards les plus empressés.

Les asMstants se regardaient entre eux. <

Bob était stupéfait.

En ce moment, un officier de poUee, suivi de plusieurs hommes vigoureux, lui frappa rudement sur Tépaule*

— Quoi l dit Bob, vous oseriex meiretenir ?

— Suivez-moi chez le gouverneur, reprit Tofficier»

Bob fut placé, malgré lui, entr» deuj( soldats de police, et conduit à la résidence.

Le gouverneur était un vieillard maladif» étendu sur une chaise longue où il avait passé la nuit. Un (secrétaire, un aide de camp, un médecin et quelques subalternes entouraient Son Excellence.

Ses pieds nus jouaient dans des babouches turques, et sa robe de chambre, douUée d'une riche fourrure de martre zibeline, cachait imparfaitement une chemise' atteinte d'hydrophobie. C'est à cela que se réduisait son costume; mais son grand uniforme, étalé sur une chaise, trônait h côté de lui.

Quant aux autres personnages présents , ils étaient naturellement boutonnés jusqu'en haut, et figés dans leprs cols.

Cette négligence môme du gouverneur était una marque de sa supériorité.

A peine Bob fut-il entré que Ûimitri, qu'il n'avait pas encore aperçu, courut k lui et se jeta dans ses bras.

Bob céda à son premier mouvemeitt et lui répondit par un coup de poing qui le fit chancder.

— Bonté divine I s'écria le gouverneur, il va se jeter sur nous et causet* quelque malheur.

Au même instant, les soldats de police se saisirent du pauvre groom et le garrottèrent étroitement.

— Qui aurait cru, reprit Dimitri, pleurant de vraies larmes en raison du coup de poing reçu, qui aurait cm qu'il m'eût ainsi frappé, moi qui l'aime comme un frère I

— Silence 1 dit le gouverneur.— Puis^ «'adressant à Bob : ^Qui êtes-vous?

Bob comprit que sa violence avait été intem(pestive, et résolut de filer doux.

— On me nomme Bob Bridle, Excellence, repril^il, et je suis au service du comte de H^fontressan*

— De quel pays pays êtes-vous?

— Je suis Anglais.

— D'où venez-vous?

— De Saint-Pétersbourg,

— Où allez-vous?

— A Kalouga, domaine de Bialoe-Darevnia.

— Pourquoi avez-vous frappé cet homme?

-^ Parce qu'il m'y a provoqué; mais j'en demande pardon à Yotre Excellence.

Le gouverneur regarda le médecin, autour duquel venait de rôder Dimitri, une bourse à la main.

— Qu'en pensez-vous, docteur?

Celui-ci secoua la tète et dit à demi-voix :

— L'œil est hagard; je le crois insensé.

— Cependant ses réponses me paraissent raisonnables.

— Insensé comme un lièvre au mois de mars, insista le médecin.

Le gouverneur se tourna alors vers Dimitri :

— Prends-garde à toi, faquin, si tu me trompes 1 lui ditril.

Soi BLANCHE MORTiMER.

*— Monseigneur, reprit ce dernier, ii fendrait que je fusse aussi insensé que ce malheureux pour m*y hasarder. Son maître, commej'ai eu l'honneur de Fexposer à Votre Excellence, est Tami intime du mien, chez lequel il est en ce moment, à Bialoe-Darevnia. Expédié à Saint-Pétersbourg pour quelques affaires, Bob Bridle ici présent y a été pris d*un accès de démence furieuse, dont la police n'a été informée qu'après lui avoir délivré ses passeports.

—• Moi! s*écria Bob au cotnble de la stupéfaction.

— Bes femmes mbrdues, poursuivit Dimitri, des meubles brisés, un enfant jeté à l'eau, le coup de poing qu'il m'a administré tout à Theure, et que sais- je encore ! De là mon permis de route et l'ordre de l'arrêter, dont la date est postérieure d'un jour à celle de son passeport.

— Tous les documents sont-ila conformes t demanda le gouverneur à son secrétaire.

— Oui, reprit ce dernier, dont le gousset désert venait de se gonfler par miracle.

— C'est étonnant, reprit le gouverneur en observant le groom avec attention, je ne vois dans cet homme aucun signe de démence!

— Ça le prend par accès, hisinua Dimitri.

— Si les yeux non exercés de Votre Excellence pouvaient discerner toutes les affections corporelles et mentales, reprit le docteur, à quoi lui servirait-il d'avoir un médecin?

— Ainsi, à une époque où il avait le délire, reprit Dimitri, il a voulu se meurtrir, se scalper... je crois môme que ses bras en ont conservé les traces.

— Ce serait une preuve, dit le gouverneur ; qu'on retrousse ses manches.

De nombreuses arabesques, piquées dans les chairs avec de la poudre à canon, apparurent alors aux yeux des assistants.

-^ Qu'est-ce que cela, mon ami? demanda l'Excellence en prenant son binocle.

— Cela? reprit Bob ui^ peu déconcerté, c'est une généalogie que je me suis amusé à tra/oer*

— Et ces lettres, là, plus haut ?

— Ces lettres, Excellence, signifient que Sémiramis a été engendrée par Voltaire et par la ducke^$e de Marlborough.

— Assez! dit le gouverneur en riçmettant tranquillement son binocle sur la table; je sais à quoi m'en tenir. Docteur, vous pouvez: emmener le malade, et vous feriez peut-être bien d'essayer sur lui votre traitement par frictions.

— C'est ce que je compte faire, reprit le docteur ; mais il faut d'abord qu'il y soit préparé par la diète, la saignée et leg vésicatoires.

0U4ii joie 6'éteiQt daiw Ici larmes.

Pendant ce temps, les hôtes de Bialoc-Darevnia étaient dans l'inquiétude la plus vive.

. Ainsi, le comte Horace avait appris, par une lettre du lieutenant Lochadotf, que Bob venait de quitter Saint-Pétersbourg après avoir réussi dans sa mission, et cependant Bob n'arrivait pas.

C'est que Bob, victime du stud-book, expiait sous les frictions du docteur la folie apparente d'amalgamer en une même famille la duchesse de Marlborough, Sémiramis et Voltaire.

Toutefois, sauf les apprëhensions de Taveâir, le présent était assez supportable. Blanche, Nadetcha et le comte potH vaient au moins se livrer à de longues^ donpei^ et intimes causeries, sans queTappaHliondu prince, comme ces épcwr vantails que Ton dresse dans les pbènevières pour en écarter les oiseaux, yint les mettre en fuite.

C'était comme une eonyalescence morale qui venait sinon fermer, du moins adoucir tant de plaies béantes dont saignaient leurs cœurs.

Matthéus manquait seul à ce demi-bonheur ; mais on comprend qu'il avait dû siûvare à Moscou son despote, dont la jalousie n'eût pas toléré que ce coin de ciel vînt luire dans sa' nuit.

Un matin que tous trois étaient réiinis dans ce simalaere de bibliothèque dont nous avons parlé, les clochettes d'un attelage retentirent dans la cour.

— Bob î s'écria le comte en s'élançant vers la fenêtre. Mais, au lieu du groom, c'était le prince qui descendait

de droschki.

J)eux traîneaux suivaient, dans l38quels arfivèrent, successivement Jakoff, Durakoff, et quelques autres des satellites habituels dont IsaaJcoff était le centre»

Ces messieurs étaient venus, sous prétexte de chasse, le relancer jusque dans ses domaines, et l'avaient, en passant, décroché de Moscou, où il essayait, mais vainement^ de tuer à coups de dés et d'orgies sa passion pour BJa&die.

— L'enfer va se rouvrir^ dit le comte avefc découri^e^ ment; c'est le démon qui revient... Et pas de Bob l

Horace achevait à peine, ces mots, que le< prince entra dans la bibliothèque suivi de Matthéus.

Il se débarrasa de sa pelisse, salua courtoisement les deux femmes, et tendant la main au cpiate^ pqmine s'il^ se fussent quittés dans les meilleurs termes :

-— Bonjour, cher ami, lui dit-il ; comment allezrvous?

Lu înaîB d'Gfomce n'edla ^s dUHtetvant de celle qu'on lui offirait.

-** Quoi ! reprit Ivan^ sous les paroles de qui perçait i'tro- 6ie^ c'est ainsi qoe tous m'aocuMIlez, nnoi et ia bonne nou- Telle que je me donne la peine de vous apporter!... Et, se jetant dans un fauleuil, il ajouta : ^ Yeuillét donc vons asseoir, comte, et vous, mesdames... aindi que monsieur de Mattyei.

Tous trois restèrent debout.

*» D'abord, cher comte, reprit I^an en tirant tin paquet cacheté de sa poche, permetfcez-moi de vous remettre ces papiers, qui sont à votre adresse. —C'était la précieuse dépêche conquise par Bob, et dont, ce dernier arrêté, Ditiiltri aviait ûbUgeammmt voulu se charger. Seulement, aîi lieu de la remettre au comte, Dimitri l'avait naturellement remise à Ivan. — Peut-être eussiez-vous préféré m'en ménager la délicate Surprise, ajouta ivan ; mais ils ne vous eh feront pas moins fAaisir pour cela.

Le comte prit et lut.

Son étonnement était au comblé, rion pas tant en raison des heureuses nonvelles que lui apportaient ces papiers, qu'en raison de la circonstance inexplicable par laquelle ils avaient pu tomber entre les mains d'Ivan, et surtout de rempressement de ce dernier à les hii apporter.

-* Monsieur, dit-il enfin, on ne dresse pas aussi bénévolement soi-même l'appaml de son supplice; vos airs do tri^ïnphe me laissent à penser que vous ignorez le Contenu de ces dépêches.

— Pardonnez-moi, reprit feaakoff d'un ton presque caressant, je suis parfaitement au courant de ce Qu'elles contiennent.

— Vous auriez eu l'audace...

— De les décacheter? acheva le prince. Ah ! c'est là un soupçon ({u\ me fait injure... Seulement, j'en doië ufte co-

pie exacte à l'obligeance d'un ami... Sainte amitié ! ce n'est pas vous, cher comte, qui m'eussiez rendu un pareil service.

— Mais alors je ne (^mprends pas...

— C'est tout simplement, poursuivit Ivan, un ordre de Benkendorf qui prescrit au gouverneur de Kalou^ de lever toutes les difficultés qui pourraient s'opposer à votre départ immédiat pour Saint-Pétersbourg, et de vous, ^iitonser à emmener, de force au besoin, trois de mes esclaves dont les noms sont en blanc.

Le prince regarda Blanche, Nadetcha et Matthéus avec le plus gracieux des sourires.

— Pour ce qui e»t d'employer la force,, reprit-il^ j'imagine que ce ne sera pas nécessaire.

— Comte, rqprit Blanche, partons. sur-le-champ; la vue de cet homme me fait mal*

— En vérité, cher comte, reprit Isaakoff, ce que vous faites là n'est pas délicat ; non-seulement vous m'enlevez madame, mais vous me privez encore de Nadetcha et de son frère : Nadetcha, dont la Ësmeralda, de Moscou, allait introduire dans le monde les yeux d'outre-mer etle profU g^ec; Matthéus, dont le torse puissant et Les bras musculeux, courbés sous le. poids d'une vasque chargée de platine, eussent fait une magnifique cariatide dans mes mines de Perni.

— Monsieur, interrompit H,orace, ces plaisanJtei^ies d'assez mauvais goût ne sont plus de saison ; je sais parfaitement ce que vaut la signature du grand-maître. Or, je vous préviens que je suis armé, et que si vous prétendez entraver l'exécution de cet ordre, je vais moi, un pistolet d'ime main et ce papier de l'autre, faire attelw deux traîneaux et partir à l'instant pour Saint-Pétersbourg avec les trois personnes que voici ; et malheur à qui tenterait de me retenir !

— Juste ciel 1 s'écria le prince avec humilité, moi contrecarrer une ordonnance du grand-maître !

— & la signature est bien fëelleinent celle du grandmaître, reprit Matthéus, Johann lui-même n'oserait obéir au prince s'il lui ordonnait de mettre obstacle à notre départ.

— Et c'est ainsi, reprit Ivan, que je suis remercié de mes soins hospitaliers 1

— Partons, dit le comte.

-- Ivan Ivanowitch, reprit Matthéus, celui que tu as si

cruellement outragé et persécuté, celui dont tu voulais faire une cariatide et suborner l'épouse, te pardonne et te souhaite le repentir, par respect pour la mémoire de ton père qui était le sien.

— Me quitter ainsi î dit le prince en affectant la sensibilité et le désappointement.

— Ivan Ivanowitch, reprit Nadetcha, celle que ta avais vouée à la honte et à l'infamie, ta sœur, l'enfknt de ton père, dont tu voulais faire la courtisane de tes fêtes et le jouet de tes amis, t'adresse ses adieut ; elle ne veut pas te maudire, mate elle t'avertit que les prières de tes quarante mille esclaves montent chaque soir au ciel pour lui demander la punition de tes crimes.

— ÇMie me dites-ivous là! dit le prince en jouant l'émotion.

— Prince Isaakoff, reprit le comte Horace, je voué 'laisse à vos remords et à votre infamie... Adieu.

— Et madame^ demanda Ivan, en désignant Blanche, n'aurai^-elle pas aussi, pendant que j'y suis, quelque anathème à me lancer?

Blanche, dans son impatience, frappait le parquet] de son pied mignon ; mais le prince était pour elle comme s'il n'était pas. Elle ne daigna ni le regarder ni lui répondre.

Ivan était resté pendant toute cette scène nonchalamment assis, une jambe sur l'autre, jouant avec ses breloques et ^sànt à la fois du pathétique et du burlesque.

Tout à coup il se dre^a de toute sa hauteur, et, leur barrant le passage :

— Halte là ! cria-t-îl d'une voix forniidabîe.

— Eh quoi ! dit Horace, vous osez?...

— Tal toutes les audaces, reprit Ivan.

Je ne sais quelle expression infernale ranimait, par édétiS^ la morne et froide impassibilité de son. regard. -- Même celle de résister aux ordres du grand-madtret

— Toutes les audaces, répéta le prince, sauf ceîle-là. S'il fallait opter entre Dieu et le grand-maître, c'est askiréiflent devant ce dernier que je m'inclinerais ; je reconnais donc que rien n'est plus absolu, plus irrésistible, plus impérieux que sa griffe toute-puissante... si ce n'est cette même griffe lorsqu'elle est plus récente et qu'elle annulef la première.

Et le prince tira un pli de sa poche.

— Ah! s'écria douloureusement Matthéus, je m'en doutais.

Blanche croî^ rësolûmetit les bras sur sa poîtrihe, comme pour mieux résister au dioc qui allait l'atteiftdre.

Nadetcha se laissa tomber stir un fatftetiil, le frdnt dans les mains.

"^Âhl reprit Ivkn, le feu d'artifide s'est éteh)t; vous voilà doux et calmes comme des agneaux.

-* Que vouiez-TOus dire? demanda Horace.

— Mon ordre à moi, cher comte, prescrit qu'aucun de mes esclaves ne pourra être envoyé à ëaint-Pétersbourg sans mon consentement. Il ordonne ensuite au gouvernent de prendre acte des accusations que vous pourriez avoir à formuler contre moi, et de ne point vous permettre de quitter le pays jusqu'à ce que l'affaire soit complètement éclaircie.

Cette foudroyante nouvelle fut suivie d'un silence deidort. Le prince se frettait les mains d« èatisfàctkm, et prcMUiê^ nait sur ses victimes un regard triomphant.

«^ 9ien jtué I reprit-il ; il faut convenir, cher comtet QU9 nous sommes tous les deux d'une belle foroe... Il est vrai que cette légère feuille de papier m'a coûté trente mille roubles ; mais, en vérité, c'est pour rien, quand je songe que, sans cela, vous alliez tranquillement vous en aller tous eodemble : Blaoobe avec Mattvei, Uoraco avec sa Nadetcha, Nadetcha avec 3on Horace, et que je serais resté là, moi, le bec dans Teau, cpnune un imbécile, réduit à mourir à petit feu d'une passion rentrée.

— C'en est trop! dit Horace; prenez un do ces pistoletSi et mettez-vous à dix pas.

*- Faites donc attention, dit lo prince, ils n'auraiont qu'à, être chargés!

— Un mot de plus, et je vous tue comme un misérable.

— Je vous défie do m'assassiner.

— Vous n'avez pas encore lavé l'injure que je vous ai faite, reprit Horace d'une voix étouffée par la colère.

— Vous ne m'avez pas encore payé, riposta lo prince.

— Tenez ! dit Horace en jetant aux pieds divan une moitié du dé d'ivoiro plombé sous lequel s' (M ait brisée la iltMit de Hans, et réciproquement; voici un fort à-complo, je garde l'autre moitié pour le règlement dé(initir.

Le flot qui monte.

Cependant le prince Ivan, de sang^-froid et sachant où il all^t, ce qui est un des traits <^ractéristiques du caractère russe, s'était plongé dans un abîme d'extravagances rui-

:m BLANCHE MORTIMER.

neuses. Prodigue sans générosité, fastueux sans dignité, dissipant follement d'un côté et bassement avare de Tautre, entraîné par une sorte de fascination vengeresse de ses méfaits, il a perdu à Moscou des sommes colossales, sans compter celles que Bamberg, dit Cent-pour-Cent, d*abord comme créancier, et ensuite comme maître de ses secrets politiques, lui a fait suer goutte à goutte.

La plupart de ses domaines ont été vendus, car il a mieux aimé les aliéner sans retour que de les engager à la couronne, à laquelle it n'arrive pas une fois sur cent que FebH 4>runteur puisse les reprendre.

Ajoutez à cela les deux intendants, Johann et Diétrich, pompant à eux deux le plus claif de ce royal patrimoine, et jetant tout par les lenètres , sauf à se tenir dessous pour tout ramasser.

Jusqu'ici, le seul domaine de Bialoe 7 Darevnia avait échappé à la débâcle; -mais comme ces coursiers haletants dont on a exigé une course impossible et désordonliée, il était à la veille de tomber d'épuisement et de stérilité. Tout avait été sacrifié aux exigences du moment; les paysans avaient été surtaxés, ruinés, pressurés ; on avait été jusqu'à s'emparer des réserves prudemment destinées à faire face aux récoltes stériles. En sorte que, vînt une année mauvaise, et ce serait une détressé sans remède et sans nom.

Or, l'année mauvaise était venue, et les deux mille serfs du domaine étaient en proie à la famine ; puis les contagions, son escorte habituelle, avaient commencé à décimer les populations comme un troupeau frappé d'épizootie.

Les malheureux venaient en foule, avec des râleménls sauvages, se disputer les entrailles des animaux de bassecour jetées à la porte de l'habitation de maître Johann; mais maître Johann était déjà riche, ses meules de blé s'élevaient en pyramides autour de la ferme, ses troupeaux

J^élaient dans ses étables, ses poules gloussaient dans sa cour, et peu lui importait que les autres n'eussent pas de pain, pourvu qu'il eût de la croûte d6 pâté.

De sourdes rumeurs grondaient dans les villages, où le vieux starosie faisait de fréquentes apparitions, y dégageant dans l'air, par ses insinuations et par ses discours, cette électricité fiévreuse qui précède les orages.

— « Frères, leur disait-il, vous vous laissez conduire à l'abattoir comme des bœufs, et à la boucherie comme des moutons ; mais que n'arrachez-vous le couteau des maias du boucher pour vous en armer vous-mêmes?... Levezvous, victimes de l'oppression, vous dont les épaules sont meurtries par les fardeaux, dont les entrailles sont crispées par la faim, dont l'existence se résume en trois mots : la douleur, le fouet, le cimetière... Tuez! brûlez 1 détruisez! Que les affamés se rassasient ! Que les fronts abaissés se relèvent ! Que les victimes deviennent les bourreaux ! Une heure de vengeance pour des siècles de martyre et d'ignominie!... Eh quoi! vous êtes déguenillés, presque nus, vous n'avez plus même de racines à brouter pour vous nourrir, et vous souffrez qu'un Johann, un vil intendant, bien gras et bien repu, chaussé d'épais bas de laine et de bottes fourrées, enfoui sous une riche pelisse qui ne laisse voir que le bout de son nez, suant par tous les pores le bien-être, l'insolence, l'égoïsme, vous souffrez qu'un tel homme vienne vous narguer, vous insulter, vous battre, vous tondre!... »

La goutte d'eau finit par creuser la pierre ; on comprend ce que de pareils acides devaient produire de haines sourdes et de rages contenues, qui ne demandaient qu'un prétexte pour éclater.

Il n'est cependant pas sans intérêt de faire remarquer que ces mêmes paysans russes, dans les circonstances ordinaires, c'e<^t-à-dire dans l'état normal de leur e?prit ot do

3C2 BLiI«ICHE MORTIMER.

leur caractère, sont, malgré de nombreux dë&uts, doux, paisibles, résignés et faciles à conduire.

Mais lorsqu'enân Uâ se révoltent, comme, le chameau chargé au delà de ses forces, ils se livrent à des actes de férocité qui feraient frémir les plus cruels Peaux-Rouges.

La misère s'était propagée à ce point que Bob, avant son ambassade, bien entendu, et Lucifer, avaient pri^ à leurs crocs une famille entière dont la chaumière était voisine du château.

Voici comment :

Bob et Lucifer demeuraient ensemble, c'est-à-dire que l'écurie spéciale de l'un servait comme d'antichambre à l'appartement de l'autre. Les murs de cette écurie avaient été blanchis à la chaux par les soins du groom; le sol en était dallé et entretenu avec soin ; une douce chaleur y pénétrait sans cesse, entretenue par le poêle de la chambre de Bob, laquelle ne différait d'ailleurs de l'écurie que parce ([u'elle était meublée d'un lit, d'une table, d'une commode, ot ornée d'une gravure représentant le vainqueur du derby, monté par le jockey qui lui avait disputé le prix ^ux dernières courses d'Epsom. Le soin extrême que l'honnête ^room prenait de cet objet d'art avait fini par persuader aux Russes de son entourage que ce devait être l'image de son saint patron.

Le matin, dès le petit jour, Lucifer allait voir Bob, tirant ses couvertures, jouant avec elles, et caressant son gimi du bout de son museau noir. Bob, de son côté, passait toutes f^es heures de loisir chez Lucifer, causant avec lui, polissant les mors et les étriers, lisant sa Bible, ou feuHletant l'almanach des courses.

Un matin donc, Lucifer venait d'être soi^ineusement étrillé, Bob lui avait donné sa provende, et il allait s'attabler à son tour devant son propre déjeuner, consistant en thé et en rôties de pain beurré étalés sur une nappe bien blanche,

lorsque le museau du gris s'était tout à coup avancé pardessus l'épaule du groom.

— Eh bien ! Lucifer, avait dit Bob, prenez donc votre déjeuner et laissez-moi le mien ; ne voyez-vous pas que le sucrier est couvert, et que votre joMe tête, si mignonne qu'elle soit, ne peut entrer dans le pot au lait?— Lucifer, pour toute réponse, s'était emparé sans plus de façon de la rôtie que le groom allait porter à ses lèvres. — Voyons, Lucifer, je n'ai jamais entendu parler d'un cheval mangeant des rôties beurrées à son déjeuner, surtout quand on lui donne de bonnes mesures d'avoine bien criblée. — Le gris peu sensible à ce discours, avala deux rôties d'un coup. — Ceci est par trop fortl dit Bob,— Et ramenant le cheval à son auge, il vit avec surprise que l'avoine avait disparu. Evidemment Lucifer n'avait pas eu le temps de la manger. — Est-ce qu'il y aurait ici un domovoî, pensa Bob, et faudra-t-il encore qu'un pope quelconque vienne me demander cinq roubles et de r eau-de-vie en échange de ses exorcismes?

Bob, allant à la porte de l'écurie, vit deux pauvres enfants affamés qui s'étaient emparés du picotin de Lucifer et le broyaient à belles dents.

Dire à quel point le brave Bob s'était senti 4mu à cet aspect, serait chose superflue. Il avait suivi les petits malheureux jusqu'à la chaumière de leurs parents, où se résumaient toutes les misères, toutes les plaies, toutes les tortures, tous les découragements de la vie*.

Depuis lors, Bob avait fait en sorte d'avoir toujours assez de rôties pour que Lucifer mangeât sa provende intacte, et pour que son beau cheval et lui fussent désormais compris dans les actions de grâces que, chaque jour, toute une famiHe sauvée faisait monter au ciel.

Mais que pouvaient cette miette, cette obole, cette frêle digue, contre le flot qui montait toujours?

De Thuile sur le feu.

Pendant que dans les huttes couvaient ces ferments de révolte, les festins, le jeu, les Têtes se succédaient au château sans interruption. Les amis du prince nageaient à pleine eau dans les restes de ce patrimoine. La profusion coudoyait la famine, les éclats de rire insultaient aux larmes, et le fatal Mane /Thecel Phares s'écrivait sur tous les murs sans que personne s'en aperçût

Le comte se tenait autant que possible à l'abri de ces tapages et de ces excès. Soit terreur d'une insulte publique devant laquelle il ne pourrait plus reculer, soit que ce fragment de dé pipé conservé par Horace le maintînt à l'égard de ce dernier dans une déférence salutaire, toujours est-il que le prince tolérait qu'il passât avec Blanche et Nadetcha la plus grande partie de son temps.

Il y avait dans le château comme deux camps d'où l'on s'observait : d'un côté, la douleur, l'espoir, la résignation ; de l'autre, le bruit, l'éclat, la morgue du triomphe.

Ivan ne discernait plus la haine de l'amour dans ce que nous sommes bien forcé d'appeler son cœur, faute d'un autre nom à donner à ce pervers voisin de son œsophage. Peut-être même l'une l'emportait-elle maintenant sur l'autre, tant les invariables dédains de Blanche avaient été écrasants de dignité calme et de parfaite indifférence. Les cris, l'exagération, la colère l'eussent assurément moins bien servie; les répulsions lurbiilentes s'éteignent à la

longue dans la lassitude, et on peut espérer de les vaincre, mais que faire contre l'inertie?

Toutefois l'amour-propre froissé survivait à la passion, d'autant mieux que la passion elle - môme n'est le plus souvent que de l'amour-propre; et, comme on va le voir, il pouvait suffire d'un imprudent défi, d'une plaisanterie hasardée, d'un coup de fouet satirique, de moins que rien, pour suggérer au prince les plus funestes résolutions.

C'était un soir : le dîner avait été magnifique, le vin perfide, le jeu sans limites ; les topazes ruisselaient dans les verres et l'or sur le tapis. Le prince perdait royalement , heureux de préparer ainsi un démenti aux allégations possibles du comte Horace.

Les convives en étaient arrivés à ce moment où les bols qui flambent succèdent aux bouteilles éteintes, où les cravates se débraillent, où les confidences, les secrets, les reproches, longtemps comprimés, s'échappent des lèvres épaisses avec un sourire bète ; un de ces moments à la suite desquels vous ne connaissez pas, le lendemain, celui que vous avez embrassé la veille, et qui prouvent que l'homme est assez étroitement soudé à la brute.

Ainsi Jakof avait mis sa perruque de travers, et parlait de convoquer toutes ses conquêtes d'hier et d'aujourd'hui, brunes, blondes et autres, pour en passer la revue sur la plus grande place de Saint-Pétersbourg.

— Combien de régiments? demanda Durakoff".

— Combien d'étoiles au ciel? riposta l'imbécile.

— Moins que de hâbleurs sur la terre, dit Ivan.

— Je sais bien , cher prince, reprit Jakof, que tout le monde ne peut pas avoir une collection de souvenirs de cœur aussi variée que vous, ce qui résulte naturellement de la rapidité de vos victoires.

— Jakof est vexé, dit le prince.

— 11 l'est, confirma l'assistance.

— Mais après la récolte reste le glanage, poursaivit Jakof; et, que diable! nous ne sommes pas encore assez...

— Perruque... ajouta le prince.

— Perruque, soit I pour ne pas ramasser çà et là quelque petite gerbe oubliée par Ivan.

^ S'il y a une méchanceté là-dessous> insinua Durakoff, je la demande.

— C'est que c*est vrai, cela, reprit Jakof ; ce diable de prince est un saccageur sans vergogne, un dévorant sans pitié, r Attila de la vertu. Ainsi, messieurs, il voit une femme au spectacle, à Naples... Tout le monde connaît cette histoire...

— Si tout le monde la connaît, reprit Ivan, il me semble inutile...

Mais, bien que ce ne fût pas précisément là sa place, Jakof avait trop sa perruque sur le cœur pour s'arrêter en si beau chemin.

— On peut l'avoir oubliée, reprit-il ; moi-même j'ai besoin de la raconter pour m'en souvenir.

— Est-ce béte ou spirituel ce qu'il vient de dire là? demanda le prince.

— Je disais donc qu'Ivan voit une femme au spectacle, à Naples ; cette femme avait une rose au corsage. Il parle de la conquérir.

— La rose ou la femme?

— L'une et l'autre. Le voilà donc parti, comme Jason pour la Golchide ; malheureusement il y avait là, comme à tous les jardins des Hespérides passés et futurs, un dragon qui veillait... Et voilà que le prince, parti par le couloir, s'en revient par l'orchestre.

Les yeux d'Ivan lançaient de farouches éclairs.

— Allez toujours, dit-il.

El, de plein qu'il était, son hanap devint vide.

— En fait de rose, reprit Jakof, il ne rapportait... A pro-

pos, Ivan, elle ne disparaît donc pas, cette cicatrice qui grimace sur votre nez?... Et dire qu'on n'invente pas de perruques pour cacher ces choses-là I

— Je vote pour que Jakof soit constamment entretenu, aux frais du prince, dans cet état de moyenne ivresse où nous le voyons à nf ésent.

— Pourquoi cela ?

— Parce que ses discours, habituellement très-fades, reprit Durakoff, y gagnent beaucoup en fioritures plus ou moins pimentées.

— Continuez donc! dit le prince avec une impatience nerveuse et en buvant encore ; si le dénoûment v.ous embarrasse, je m*en charge.

— Plus tard, repftt Jakof, le hasard, qui est bien un des pjus grands originaux que je connaisse, lui a amené cette même femme ici. Elle était, elle est encore son esclave. Notez qu'il Faime à la rage.

— Buvons ! dit le prince, dont les dents grincèrent sur sa coupe.

— Eh bien ! messieurs, reprit Jakof, il paraît que ce mauvais sujet, ce lovelace, ce sacripant de prince, a fait tout suite un chemin d'enfer ; on va jusqu'à prétendre, ce qui est par trop audacieux pour que j'y croie, qu'il lui a serré le bout du petit doigt.

— Tout de suite ? demanda Durakoff.

. — Tout de suite, cher ami... après deux ou trois mois de stage seulement. C'est inouï de témérité, n'est-ce pas?

— Inouï I reprirent toutes les voix.

— Ensuite, poursuivit Jakof, il s'est commandé une houlette verte, un ruisseau bleu, un habit gorge de pigeon, dos yeux mourants, une voix langoureuse et des moutons roses, moyennant quoi Némorin va chaque soir soupirer de tendres aveux sous la croisée d'Estelle...

— Et la bergère ?

:m iiLAiNCHE MOHTIMER.

— La bergère craint les rhumes et tient sa croisée fermée.

— Il entre par la porte.

— La bergère craint les voleurs et pousse les verrous.

— Brise-t-il au moins l'obstacle?

— Du tout ; seulement il va se promener dans Vallée des peines de cœur^ où il raconte plaintivement à la lune ses feux dédaignés.

Jakof achevait à peine, au milieu du rire général, que le prince se leva, en chancelant un peu sur sa base.

— Messieurs, reprit-il , voici comment Jakof écrit l'histoire — Et il appela. Deux esclaves parurent. — Qu'on amène l'Anglaise! — Isaakoff était effrayant à voir; aussi l'hilarité de ses convives fit-elle bientôt place à je ne sais quelle vague terreur d'une catastrophe jpiminente.

Alallieureusement le comte Horace était allé à Kalouga, dans l'espoir d'obtenir du gouverneur quelques renseignements sur la disparition de Bob.

Dimitri vint annoncer que l'Anglaise s'était enfermée, et refusait de se rendre à l'invitation du prince.

Ivan tira sa montre.

— De gré ou de force, reprit-il, amenée ou traînée, je vous donne cinq minutes pour obéir.

Les respirations semblaient arrêtées ; on eût entendu voler une mouche dans l'appartement.

Les cinq minutes étaient à peine écoulées, que Blanche parut.

Digne, calme, glaciale comme toujours, dès qu'elle avait su que Dimitri avait ordre d'employer la violence, elle s'était décidée à venir bénévolement.

Elle s'arrêta au seuil de l'appartement, et promena sur l'assistance son regard étonné, mais doux et limpide.

Tous Ja saluèrent profondément, sauf le prince.

Matthéus entrait au même instant, et s'arrêtait au seuil d'une porte cachée dans l'ombre.

Ivan était d'une pâleur livide.

— Madame, dit-il, ces messieurs savent que je vous aime, et ils prétendent que je n'ai encore reçu de vous que des paroles de dédain. — Blanche fit quelques pas, et s'arrêta à regarder un tableau. — Il faut en finir, reprit le prince, et j'entends que ce qu'ils disent aujourd'hui, ils ne puissent plus lo répéter demain. •— Blanche passa à un autre tableau, Ivan se lova. — Allons, dit-il, puisque vous ne voulez pas venir à moi, il faut bien que j'aille à vous.

— Messieurs, dit Blanche en se retournant, s'il y a parmi vous un homme de cœur, j'implore sa sauvegarde.

Mais le prince enveloppait déjà sa taille de ses bras k'méraires, lorsque Matthéus, détachant un poignard d'une pano]»lie, s'élança sur lui d'un bon do tigre.

Le kuout.

Quelques jours plus tard, un poteau perpendiculaire en forme de T, le hobilitza, muni d'un anneau de fer à chacune de ses extrémités, était dressé sur la pelouse, en face du chAteau.

Tous les paysans du domaine formaient autour de cet instrument de torture un cordon do spectres, lu\ves, décharnés, déguenillés, tremblants.

Au balcon du manoir était Blanche et le prince.

Celui-ci, debout, farouche, menaçant.

Celle-là couchée sur un fauteuil, anéantie de douleur et plus morte que vive.

Au bout de quelques instants une sourde rumeur courut dans la foule, dont les rangs s'ouvrirent pour livrer passage à quelques mauvaises planches clouées en guise de traîneau.

Ce traîneau lugubre portait le patient et l'exécuteur.

Le patient étaîl Matthéus, condamné à cinq cents coups de knout, c'est-à-dire à la mort, pour avoir voulu poignarder son seigneur et maître ; tentative qui n^avait échoué que parce qu'on s'était jeté sur lui assez à temps pour que l'arme ne fit qu'effleurer le cœur, au lieu de s'y enfoncer jusqu'à la garde, comme il était évident que le coupable en avait eu l'intention.

Le bourreau était un homme entre deux âges, grand, robuste, bien découplé, et dont la physionomie déprimée accusait une féroce brutalité alliée à l^excitation des liqueurs fortes. On voyait, à l'audace cynique de son maintien, qu'il avait conscience de la crainte et de l'horreur qu'il inspirait à la fois, en sa double qualité de bourreau et d'assassin.

Nous disons assassin, parce que c'est ordinairement dans celte catégorie de criminels que l'on choisit, en Russie, l'exécuteur des hautes œuvres.

La maniement du knout exige un long apprentissage, joint à une aptitude naturelle des nerfs et des muscles . Aussi y a-t-il une sorte de conservatoire où de jeunes néophytes sont paternellement dressés à ces aimables fonctions.

Quant au bourreau en chef, c'est presque toujours un homme qui a été nourri dans le sérail pour en mieux connaître les détours, c'est-à-dire qu'il a subi lui-même le supplice qu'il inflige.

Après douze ans d'exercice, il rentre patriarcalemen t dans ses foyers, non moins privé de l'estime que suivi des bénédictions du public.

Pendant ces douze ans, il est prisonnier lui-même, et ne sort que lorsqu'il a de l'ouvrage. Les doux loisirs de sa captivité, il les consacre au professorat. Chaque jour ceux qui suivent son cours s'exercent sur un mannequin à l'art difficile de bien torturer leurs semblables ; ils sont d'abord quelque chose comme élèves, puis bacheliers, puis docteurs.

C'est qu'il y a, en effet, une foule de nuances dans la fecon d'appliquer le knout : qu'il s'agisse, soit de déchirer simplement les reins ou de tuer tout de suite en forçant la victime à se disloquer les vertèbres du cou ; soit de ne fiiire mourir qu'au bout d'un jour ou deux, en enroulant savamment l'homicide lanière autour du corps, de façon à pénétrer dans le péritoine ; soit de déchiqueter les intestins, selon que les instructions reçues sont plus ou moins paternelles.

Un praticien accompli doit, comme justesse, frapper chaque fois dans un espace de la largeur d'une pièce do cinq francs, et, comme vigueur, réduire en poussière, d'un seul et formidable coup, une brique à bâtir.

Dès qu'une mort ou une promotion viennent faire un vide dans le petit collège des exécuteurs, il est immédiatement comblé par quelque criminel condamné à mort. Disons cependant, à la louange des plus basses classes du peuple russe, que, môme parmi ces misérables, les recrues volontaires sont fort rares.

Le traîneau qui porte le condamné et le bourreau s'arrête devant chaque kabak, où ce dernier, suivant une ancienne coutume, a le droit de demander gratis un verre de vodka. Après quoi le cabaretier fait un signe de croix et se hâte de briser le verre en mille pièces, pour effacer à jamais les traces de celte bouche odieuse.

Les autorités, le capitaine ispravnik, le staroste assistent au supplice.

Matthéus est impassible ; il parait de bronze.

372 nLVNrtli: MORTÏMER.

L'exëculeur le dépouille de ses vêtements, et le garrotte au moyen d'une corde passée dans les anneaux de fer du kobilitza.

Prêt à frapper, le bourreau lève* le knout et regarde le prince, dont il attend le signal.

Le signal est donné ; le bourreau recule de quelques pas, puis bondit en avant, ajoutant ainsi le poids de son corps à la puissance de ses muscles, et il lance la fatale courroie de toute la vigueur de ses deux bras réunis.

Un cri déchirant part du balcon et retentit dans tous les cœurs.

— La clef de votre appartement? dit le prince à Blanche, et je lui fais grâce. — Les lèvres de Blanche restent pâles et muettes. Ivan fait un second signe au bourreau, dont un nouveau coup, appliqué à la même place avec une horrible précision, déchire et pénètre les chairs du patient à la profondeur d'un pouce. Cette fois Blanche n'a plus de voix pour crier, mais elle tombe à genoux et tend vers le ciel ses mains suppliantes. L'exécuteur s'arrête et contemple avec un rire sauvage le succès de son adresse. — La clef 1 demanda Ivan. — Pas de r^onse. De nouveaux coups tombent sur Matthéus, puis le bourreau s'arrête encore,, soit pour changer la lanière du knout, soit pour la passer dans (lu soufre, afin d'empêcher qu'elle ne s'amollisse. — Une dernière fois, la clef! demande Ivan, dans les yeux de qui l)rillent toutes les ivresses inspirées par l'enfer.— Blanche ]»riait toujours. -* Eh bien ! reprit Ivan, puisque vous voulez qu'il meure, il mourra.

Et il allait donner à l'exécuteur un troisième signal... Mais cette fois Blanche était vaincue, et la clef s'échappa (le ses mains fiévreuses.

Le supplice venait de cesser, lorsque des cris : « Au secours! au secours ! » poussés d'une voix lamentable, retenlirent tout à coup.

C'était Dimitri, sur lequel Bob, délivré par les soins du gouverneur de Kalouga et arrivant à l'instant , exécutait un roulement de coups de poings britanniques à assommer tous les bœufs du comté de Durham et du YorksMre.

La révolte.

En échange de tant d'infamies qu'il avait semées, le prince allait donc récolter le succès; le démon terrassait Tarchange.

Il était huit heures du soir.

Ivan montrait glorieusement à ses convives cette clef ramassée dans le sang.

Pendant ce temps, Blanche était en proie à des hallucinations qui côtoyaient la folie, tant ces ébranlements successifs avaient réagi sur son organisation délicate.

Mattbéus subissait les pansements nécessités par son martyre.

Dimitri, bosselé, poché, disloqué, cataplasme, bleu, rouge, noir, ne pouvait ni se coucher, ni s'asseoir, ni rester debout, et cherchait une posture intermédiaire qu'il ne trouvait pas.

Nadetcha était venue faire un signe au comte Horace et tous deux, accompagnés du staroste, serpentaient à travers des groupes de serfs rassemblés aux alentours, comme ces langues de feu qui s'essayent sur un édifice avant que rincendie éclate dans toute sa furie.

374 BLAXCHE MORTIMER.

Parfois des bruits rasant la terre, des bourdonnement:) sourds et lointains, une espèce de marée montante, arrivaient jusqu'aux oreilles du prince et de ses hôtes.

— Une tempête ! disaient-ils.

Et ils ne continuaient pas moins de rire et de boire.

Une tempête I oui ; seulement elle sortait de terre au lieu de descendre du ciel.

Vers minuit, d'étranges lueurs, venant du dehors, éclairèrent tout à coup les croisées du salon.

Ivan courut à une fenêtre, qu'il ouvrit.

— La ferme est en feu, messieurs! s'écria-t-il.

Au même instant, un lourd projectile roula dans l'appartement.

C'était la tète de Johann.

Une troupe d'esclaves, armés de haches, d'instruments de labourage, de tout ce quHls avaient trouvé sous leur main, entourait le château.

— Hourra! hourra! criaient-ils; mort! mort! mort au prince et à sa race ! mort à l'oupravitel ! Du pain, de l'eaude-vie et du sang!

Tous ces fronts superbes pâlissent, tous ces cœurs que n'ont jamais remués les impressions généreuses battent d'une terreur panique.

— Fuyons ! dit le prince.

Et c'est bientôt à qui trouvera l'issue la plus secrète^ le réduit le plus humble, pour échapper à ce simoun humain qui vient fondre sur eux.

Nous jetterons un voile sur les sanglantes saturnales qui signalèrent cette nuit, où devait se solder un terrible arriéré de haines, de souffrances et d'humiliations. C'est d'ailleurs l'histoire commune de toutes les rébellions partielles d'esclaves, qui renaissent chaque jour sur les différents points de l'empire russe.

Le comte, Nadetcha, Matthéus avaient vainement essayé de

circonscrire dans de certaines limites ce torrent déchaîné ; mais rien n'arrête les torrents.

Matthéus, dont le supplice avait été en quelque sorte la goutte d'eau qui fait déborder le vase, servait même, moitié de gré, moitié de force, d'élendard à la révolte. Il savait que les temps n'étaient pas venus; il se rappelait l'inutile insurrection de Pugatchef, le Spartacus russe, et aurait voulu éviter à ces malheureux les longues tortures dont ils payeraient nécessairement cette heure de vengeance.

Le lendemain, les débris du pillage étaient éparpillés sur le sol fumant et ensanglanté ; les murs tombaient avec de lourds craquements; çà et là des morts ou des hommes engourdis par l'ivresse.

Quelques amis du prince, bien que revêtus du cafetan des serfs, étaient tombés au pouvoir des insurgés ; tous se prétendaient esclaves, car c'était un de ces rares quarts d'heure de la vie où la bure étincelle de plus d'éclat que la pourpre, où les humbles sont les puissants.

— Si vous êtes esclaves, leur disait-on, montrez vos mains durcies par le travail ; où sont les cicatrices imprimées sur vos épaules?

L'absence de ces marques profondes laissées par le fouet était en effet une terrible réfutation. Avec quel empressement n'eussent-ils pas alors échangé leurs médailles, leurs dignités, leurs ordres, contre ces traces d'ignominie 1

Le conffte lui-même avait failli payer cher sa position d'ami prét'îndu du prince, et ce n'était pas sans peine que Nâde^cha et Matthéus étaient parvenus à le sauvegarder.

Blanche avait le délire; on craignait pour sa raison. Elle croyait sans cesse voir le prince apparaître sur le seuil de sa chambre.

Mais le prince s'était fait taui>e, et nul ne savait où Sa Grandeur s'était tapie.

Bob Bridle, pendant la tourmente, s'était enfermé avec

Lucifer dans l'écurie, contre la porte de laquelle étaient amoncelées des charrettes, des poutres et des débris de meubles. Dès qu'il lui sembla que la tranquUlité était un peu rétablie, il fil comme la colombe de l'arche, et sortit à l'aventure par la fenêtre.

Les remises, les offices, les communs brûlaient encore comme une fournaise ardente; au moment où le groom passait devant la porte ouverte d'un magasin aux comestibles, un étrange spectacle frappa ses yeux ; c'était Hans, qui , dans le désordre de la peur, s'était jeté, la tête la première, dans un énorme baril de choucroute, d'où sortait à peine le bas de ses jambes.

Bob l'en retira à. grand' peine, mais Ip malheureux était asphyxié; cette mort à la Clarence, sauf le malvoisie, avait du reste dû lui paraître douce et.bien préférable à celle du comte Ugolin, réduit à manger ses enfants pour leur conseixer leur père.

Mais déjà la fumée commençait à envahir l'écurie. Lucifer faisait entendre de plaintifs hennissements ; il s'agissait donc de dégager la porte et de faire sortir le cheval, ce à quoi Bob travaillait avec une énergie sans égale, lorsque des cris de meurtre et de dévastation recommencèrent à se faire entendre.

C'était une meute toute fraîche qui arrivait à la curée.

Bob venait fort à point de forcer l'entrée de Fécurie ; déjà il avait sellé et bridé le gris, endossé sa redingote, mis sa Bible dans sa poche, et sanglé les couvertures sur la croupe du cheval ; déjà son pied touchait l'étrier, lorsqu'il fut soudain saisi et renversé par quelques énergumènes qui le garrottèrent étroitement.

— C'est un niemetz ( étranger ) I tuons-le ! pendons-le ! brùlons-le !

— Au choix, et en qualité d'Anglais, reprit vivement Bob, je préférerais être pendu, si c'est un effet de votre complaisance.

— Attendez ! dit une voix ; ça devient insipide de toujours pendre, brûler et arracher les entrailles. Lions-le aux jambes de son enragé cheval, sous la queue duquel nous attacherons un bouchon de paille enflammée.

— Hourra I cria la foule.

— Tout ce que vous voudrez à Bob, dit le groom, mais rien au cheval.

— Hourra ! mort au niemetz !

Tous se précipitent vers Lucifer, armés de haches, de piques et de torches. «

Mais le noble animal poussa un hennissement terrible, rua de droite et de gauche, mordit et foula sous ses pieds ceux qui osèrent rapprocher, puis s'élança hors de Técurie, la crinière au vent, comme un lion furieux..

— Courage, Lucifer ! criait Bob ; écrase-moi ce tas de brigands !

Lucifer galopait à travers la foule épouvantée ; ses yeux lançaient des éclairs; ses narines roses exhalaient un souffle embrasé.

— Fuis, mon brave cheval! laisse-moi mourir tout seul, et pense qudquefois à Bob.

Et le coin de ses paupières, arides jusque-là, se mouillait à la pensée de cette séparation.

— Hourra ! mort au niemetz et au cheval î hurlait la foule.

En ce moment, une femme s'approcha de Bob. ^

— Niemetz ou non, dit-elle, personne ne touchera au petit homme qui a donné à manger à mes enfants.

Et elle coupa la corde qui le retenait.

Aussitôt, Bob lâcha un imperceptible coup de sifflet; Lucifer vint à lui en bondissant joyeusement.

En moins d'une seconde, le groom fut en selle.

— Allons, Lucifer, dit^il, il ne sera pas dit que nous mourrons parmi eux.

Et, pressant de ses talons les flancs du coursier, il s*ëlança à fond de train à travers la foule compacte qui l'entourait, et gagna la grande route.

De vains coups de hache, de fourches, de bâtons, menacèrent de toutes parts; quelques balles sifflèrent à ses oreilles; mais le cheval et le cavalier fupent bientôt hors d'atteinte.

Bob alors se retourna, et, droit sur ses étriers, il envoya de sa cape à cette meute ébahie un salut ironique. Mais il s'aperçut que le sang du courageux animal coulait à grands flots, aussi bien que le sien.

Cependant Lucifer paraissait comprendre que la distance parcourue ne suffisait pas à assurer le salut de son maître ; il trouva la force de fournir encore une course désordonnée; puii, suffoqué par une hémorrhagie intérieure, il tomba raide mort en pleine carrière.

Le lendemain, quand Yuradnik ^ et ses cosaques passèrent par là pour aller réprimer la révolte, ils trouvèrent Bob assis sur le bord de la route, la tète de Lucifer posée 9ur ses genoux ; il étanchait machinalement l'écume sanglante qui s'échappait de la langue raide du cheval qu'il avait tant aimé.

Il ne proférait pas une parole, mais deux sillons argentés

comme ceux que tracent les limaçons sur les murs, trahis-

« saient toutes les larmes qui s'étaient séchées sur ses joues.

Quant à ses blessures à lui, il ne savait même pas s'il était blessé.

Les cosaques, dressés à cette tàûhe de limiers poursuivant ^es esclaves, n'ont aucune espèce de pitié pour les douleurs et les misères humaines. Toutefois^ à la vue de cette désolation muette et de ce cheval mort, ils ne purent se défendre d'un mouvement de sauvage sympathie ; et plus

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