BLANCHETTE, AUGUSTE MORILLON, ROUSSET, MORILLON
ROUSSET
Voilà le père Morillon, avec son gars. Ah ! ces deux-là, on ne les voit jamais l'un sans l'autre.
MORILLON
Ahl c'est qu'il n'y a pas beaucoup de pères et de fils qui s'entendent aussi bien que nous. Pas vrai, Auguste?
BLANCIIETTE 49
AUGUSTE
Oui, papa.
MORILLON
Je n'ai pas de meilleur ami que lui, et lui pas de meilleur ami que moi. La semaine, nous travaillons ensemble, et le dimanche, nous allons ensemble faire notre petite partie. Le soir, après dîner, on reste chez soi, les coudes sur la table, en face l'un de Tautre. On fume chacun une pipe, en parlant des choses du passé, et on fait ensemble des châteaux en Espagne.
ROUSSET
Vous ne voms ennuyez jamais ?
MORILLON
Non. Il est plus instruit que moi. Un peu... pas trop. Il me raconte ce qu'il a lu dans les livres, il me lit le journal, et voilà.
ROUSSET
Ah! vous avez de la chance I Allons faire notre partie de dominos. {Ils s'installent à droite.)
MORILLON
Allons-y.
ROUSSET
Donne-nous la goutte, toi, et les dominos.
(Mouvement de Blanchette,]
AUGUSTE, qui Va vu.
Ne vous dérangez pas. Je n'ai rien à faire, moi :
50 BLANGHETTB
ça me distraira... (// sert son père et Rousset et revient près de Blanchette qu'il regarde travailler,)
MORILLON
J'ai quelque chose à vous dire, père Rousset.
ROUSSET
Heu! pour la terre?
MORILLON
Oui.
AUGUSTE, à Blanchette.
Vous êtes triste?
Oui, je m'ennuie. f
ROUSSET
Quoi donc ?
MORILLON
Il y aurait un moyen de Tavoir la terre, et... •pour rien !
ROUSSET
Pour rien?
MORILLON
Vous ne pensez pas à marier Blanchette?
ROUSSET
Oh ! marier une fille comme ça ! Une fille de c't*instruction-làI Une fille qu'a son brevet. Mam'zelle Galoux qui est pourtant la fille d'un homme instruit, elle n'a pas pu l'avoir ce brevetlà, elle I
BLANCDETTE 51
MORILLON
Pas possible.
ROUSSET
Elle a été... [A Blanchette.) comment que tu dis ça, toi? Elle a été collée à l'oral.
Hein I
ROUSSET, jouant.
V'ià la négresse.
MORILLON
Du quatre.
ROUSSET
N'n'ai point.
MORILLON
Cor du quatre.
ROUSSET
N'n'ai toujours point.
AUGUSTE, à Blanchette.
Qu'est-ce que tu as?... Qu'est-ce que vous avez?...
Ahl oui, c'est vrai... nous nous disions tu, autrefois.
AUGUSTE
Mais maintenant, je n'ose plus. Vous rappelezvous comme nous étions amis.
Je vous appelais mon petit mari.
MORILLON
Du trois, puis du trois, domino !
ROUSSET
Vous n'n'avez point de caché dans vos manches?
MORILLON
T'nez, regardez.
ROUSSET
A moi la touille»
AUGUSTE
Vous ne pensez pas à vous marier?
Moi ? non I
AUGUSTE
Ahl
AUGUSTE
Alors, nous aurions mieux fait, mon père et moi, de rester chez nous.
Pourquoi ?
Saveit- vous ce que mon père est venu demander au vôtre ?
Non.
BIANCHETTE 53
AUGUSTE
Yotre main... pour moi... S'il la lui accordait, qu'est-ce que vous diriez ?
Je vous aime bien, mais...
MORILLON
Je voudrais vous parler d'ma terre, père Roussel.
ROUSSET
Vot' terre? Que terre?
MORILLON
N'en parlons plus... Du trois.
ROUSSET
Du cinq. Non, mais que terre?
MORILLON
Non, non, mettons que je n'ai rien dit. Du quatre.
Quoi?
MORILLON
Du deux.
ROUSSET
C'est d'ia terre du bois David que vous voulez parler?
MORILLON
Moi? non.
ROUSSET
En v'ià une mauvaise terre...
54 BLANGHETTE
MORILLON
Mauvaise, ma terre !
ROUSSET
Oh I je né dis pas, pour y ramasser du caillou, ça peut cor aller.
MORILLON
Du caillou 1 Du caillou !
ROUSSET
Enfin, combien qu' vous voulez m'ie vendre vot' champ de moellons?
Vous en avez envie, hein ?
ROUSSET
Moi I du six... et pis cor du six... domino.
MORILLON
Y en a point sous la table?
ROUSSET
Non, regardez I
MORILLON
Je n'ia vendrai jamais, ma terre.
ROUSSET
Ahl
MORILLON
J'ia donnerai à Auguste p't'être, quand il se mariera.
ROUSSET
Oui.
BLANCHETTB 55
MORILLON
Oui. Pour avoir ma terre, faut avoir une fille à marier.
Oui.
MORILLON
Oui... Vous, Blanchette, vous ne voulez pas la marier? ^
ROUSSET
Euh ! Euh !
MORILLON
Ça ferait un joH couple.
ROUSSET
Qui ça?
MORILLON
Eux deux.
ROUSSET
Je ne dis pas non.
MORILLON
Voyons... Voulez-vous me donner Blanchette pour mon fils ?
ROUSSET
Hein? Blanchette... pour... ah! noni Ah! non! A ce prix-là, mon vieux, pour rien, elle serait encore trop cher votre terre... Ah ! vlà justement la bourgeoise I... Hé! dis donc, le père Morillon qui m'demande Blanchette en mariage pour son gasl
MADAME ROUSSET
Ah I non I Nous n'avons pas laissé notre enfant à Técole jusqu'à vingt ans pour la donner à un ouvrier comme nous.
ROUSSET
Vous entendez, père Morillon, faudra repasser quand vous serez millionnaire.
AUGUSTE
. Allons-nous en, père, allons-nous en.
ROUSSET
Quoi ! Allons-nous en ? Tas pas besoin de te fâcher. Nous n'en sommes pas plus mauvais amis pour ça.
MORILLON
C'est bon I c'est bon I
ROUSSET
Père Morillon, c'est pas possible. Vous comprenez bien qu'elle est trop instruite pour ^ous.
MORILLON
C'est bon. Gardez-la pour un marquis votre fille. Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite de ne pas vous repentir d'en avoir fait une demoiselle. Bonsoir, la compagnie.
ROUSSET
Nous repentir I... Nous verrons, mon vieux.
C'est ça, nous verrons.