‹ Blanchette: comédie en trois actesChapitre 18 sur 45 · BLANCHETTE, MADAME ROUSSET · texte numérisé non relu

BLANCHETTE, MADAME ROUSSET

Madame Rousset jette du sable sous les tables.

BLANCHETTE, uu guévidon faisant des comptes, ... Et sais-tu combien cela fait en tout? Deux cent soixante-quinze francs. Pas un sou de plus.

MADAME ROUSSET

C'est déjà beaucoup.

Beaucoup ! Tu trouves que c'est beaucoup ! Saistu ce que tu as, pour deux cent soixante-quinze francs? Voici le détail : « Pour peindre ici, sur la devanture, ces mots : Café de Cérès, 50 francs.

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MADAME ROUSSET

Pourquoi Café de Cérès^ puisqu'on s'appelle Roussel.

BLANCUETTE

Cérès était la déesse de ragriculture. Gela revient au même que de mettre Café de FAgriculture, mais c'est plus distingué.

MADAME ROUSSET

C'est-y bien utile ?

BLANCHETTE, rectifiant.

Est-ce bien utile ?

MADAME ROUSSET

Oui, est-ce bien utile?

Sans doute. Qu'est-ce qui fait la valeur d'un établissement? Son titre. Je veux dire que cela y entre pour beaucoup.

MADAME ROUSSET

Mais...

Non, non, non, ne raisonne pas là-dessus. Tu ne sais pas. J'affirme que cette dépense est nécessaire.

MADAME ROUSSET

3e veux bien.

... Peintures à l'intérieur, 85 francs... Ça en a besoin...

MADAME ROUSSET

Oui... mais avec cent sous de chaux nous nous en tirons habituellement.

BLANCUETTE

Je veux des peintures avec des sujets allégoriques, entourés de filets grecs, comme dans les cafés du chef-lieu.

MADAME ROUSSET

.Je n'oserai plus entrer chez nous, quand ce sera beau comme ça.

Plus... une pompe à bière, trente francs.

MADAME ROUSSET

Mais on ne boit pas de bière, par ici.

Quand il y en aura de la bonne, on en boira... Plus un appareil à fabriquer les glaces, cent dix francs.

MADAME ROUSSET

Des glaces I... Des glaces!... Comme il y en avait à la noce de Symphorien ?

BLANCHj;»TE

Oui»

MADAME ROUSSET

Mais jamais on n'en a demandé.

• Parce qu'il n'y en avait pas. Et puis, ça servira

de réclame. Quand les gens se diront : « k quel café irons-nous, ce soir ? » on répondra : « Au Café de Cérès, c'est le plus distingué : c'est le seul où Ton vende des glaces. »

MADAME ROUSSET

Mais on n'en vendra jamais.

Peu importe.

MADAME BOUSSET

Alors, puisqu'on ne fera jamais de glaces, avec cet outil à faire des glaces, on pourrait peut-être bien ne pas l'acheter. Ça n'empêcherait pas de dire qu'on en a un tout de même.

Et si M. Georges Galoux et ses amis viennent un jour en demander, de quoi aurons-nous l'air?...

MADAME ROUSSET

Oui, mais...

Eh ! maman ! laisse-moi donc faire notre fortune I Le gouvernement me fait attendre la place d'institutrice qu'il me doit. Tant mieux. Je consacre mon intelHgence et mon savoir à relever le débit, à le transformer en café. Je sais ce que je vous dois à tous les deux, je sais les sacrifices que vous vous êtes imposés, et je ne veux pas

attendre plus longtemps pour vous en récompenser. Je vous rendrai riches.

MADAME ROUSSET

Oui. [Un temps.) Ton père aimerait mieux te voir placée.

Père! — Laisse-le. Quand Tengrais chimique que je lui ai fait mettre sur la terre aura produit ses effets, il ne voudra plus que je m'en aille.

MADAME ROUSSET

Mais jusqu'à présent, ça n'a rien fait du tout, ton engrais qui coûte cependant plus cher que le fumier de ferme.

Il n'a rien fait. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas plu. Il faut que les principes en soient dissous par l'eau de pluie, pour aller porter aux racines l'azote et le phosphate...

MADAME ROUSSET

Mais il a plu cette nuit.

Il a plu cette nuit! Tu en es sûre? Quel bonheur ! 11 a plu ! Alors, tu vas voir père rentrer radieux. Les blés vont avoir poussé de ça! (Elle va à la porte,)

MADAME ROUSSET

Qu'est-ce que tu as, à aller toujours à la porte ? Tu attends quelque chose ?

Oui. Un paquet que j'ai demandé h la ville.

MADAME ROUSSET

Qu'est-ce que c'est ?

Mon cadeau pour père. Tu sais bien que c'est aujourd'hui sa fête.

MADAME ROUSSET

Qu'est-ce que tu lui donnes?

Une lampe.

MADAME ROUSSET

Mais nous en avons une.

Une lampe à colonne. Haute comme ça, comme on les fait maintenant. Nous l'avons choisie, avec Lucie. Tu verras.

MADAME ROUSSET

Mais c'est bien trop beau pour nous.

Non. Ce n'est pas trop beau. Maman, mets-toi bien ça dans la tête : il faut nous élever... Je l'ai dit, n'est-ce pas, quelle est notre intention, à Lucie et à moi... c'est de me marier avec son frère Georges.

MADAME ROUSSET

Tu te montes la tête. Grois-luque M. Galouxva

donner pour femme, à son fils, la fille d'un cabaretiep ?

La fille d'un cabaretier, non ; mais celle d'un gros négociant, oui. Or, il ne tient qu'à vous d'être riches, d'ici trois ans.

MADAME ROUSSET

D'ici trois ans ! c'est de la folie, ma pauvre enfant.

Tu vas voir. Rien n'est éloquent comme un chiffre, n'est-ce pas..? Eh bien!... Ecoute -moi. Il y a, dans Hotre ville, deux mille habitants, nest-co pas?

MADAME ROUSSET

Deux mille trois cents.

Mettons deux mille. La statistique nous apprend que chaque individu consomme, en moyenne, pour vingt centimes de boisson par jour, tant en vin, cidre, liqueurs, etc. Or, tu admettras bien qu'avec les améliorations projetées, nous forcions le quart de nos concitoyens à se fournir chez nous. Le quart, c'est-à-dire cinq cents. — A vingt centimes chacun, cela fait cent francs de recettes par jour. Comptons seulement vingt pour cent de bénéfices. C'est, au bas mot, vingt francs par jour que nous pouvons mettre dans notre

poche, soit sept mille francs par an, et vingt mille francs dans trois ans...

MADAME ROUSSET

Tu vas I tu vas I

Ah I il n'y a pas à contester mes calculs. Ils sont basés sur des chiffres authentiques : celui de la population et celui de la consommation individuelle... Ils sont donc exacts ; ri-gou-reu-se-ment exacts. Il n'y a pas à dire : les chiffres sont les chiffres et ce n'est pas pour rien qu'on m'a appris à calculer.-

Je nepeux pas y croire... Nous serions riches...

si vite.

Et pourquoi pas! Elle est passée, l'époque où l'on mettait vingt ans à faire fortune... Il faut être de son temps; il faut marcher avec son siècle.

MADAME ROUSSET

Je fais ce que je peux, pour marcher avec mon siècle, comme tu dis. Même qu'on se moque de moi, dans le pays, — lorsque je dis les mots que tu m'apprends ou que je mets les chapeaux que tu me fais, ma pauvre Blanchette.

Comment cela?... Je t'ai déjà dit de ne plus m'appeler Blanchette.

MADAME ROUSSET

C'est vrai... L'autre jour, chez les Gaillard, en parlant de la mère, qui trouve tout bien, j'ai dit qu'elle était optim...

Optimiste.

MADAME ROUSSET

Optimiste ; tu vois, je prononce bien, maintenant.

Oui. Alors?

MADAME ROUSSET

On m'a dit que je ne savais pas parler; que ce mot-là voulait dire quelqu'un qui soigne les yeux.

Oculiste I... Ce sont des ignorants.

MADAME ROUSSET

Tu es sûre que ce n'est pas toi qui se trompe 7

Parbleu I

MADAME ROUSSET

Hier, pour aller à la messe, j'avais mis le chapeau. Tu sais le tout petit chapeau, où il n'y a que des fleurs et des trous?

Oui, eh bien?

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MADAME ROUSSET

Tout le monde s'est moqué de moi. Je ne le remettrai plus.

Et pourquoi donc! Est-ce qu'il faut faire attention aux jaloux et aux imbéciles I [Entre un voiturierporta7it des paquets.)

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