SCÈNE VU BLANCHETTE, MADAME ROUSSET
Qu'est-ce qu'il va en faire ?
. BLANCHBTTB 83
MADAME HOUBSET
Mettre du pétrole dedans, probablement.
BLANCHETTE, regardant par la porte.
Il sort dans la cour...
MADAME ROUSSET
Oui, le pétrole est sous le hangar où sont ses outils.
BLîiNCHETTE
C'est vrai. {Un silence,) Mon Dieul mon Dieu! que je m^ennuie ici!
MADAME ROUSSET
Je me demande un peu ce qu'il te manque.
Est-ce que je m'ennuie, moi?
Ce n'est pas la môme chose... On ne m'aime pas.. » Mon père ne sait comment me faire du chagrin, me froisser! Ce n'est pas ma faute si je ne gagne rien. J'ai bien étudié à l'école I J'ai mon brevet! J'ai fait mon devoir. Le reste, ça vous regarde... Onj^e rudoie, on me traite comme une étrangère. On ne me comprend pas.
MADAME ROUSSET
Qu'est-ce que tu yeux qu'on fasse de plus ?... Mais, je te le répète, est-ce qu'il te manque quelque chose ? Est-ce que tu n'es pas heureuse ?
Ah ! non certes. Il s'en faut. Il y a des nuits
OÙ je ne m'endors qu'au petit jour, après avoir pleuré... la tète dans mon oreiller, pour que Ton ne m*entende pas. Je me sens toute seule, bien abandonnée. Tous les deux, vous ne m'aimez pas comme il faut que je le sois.
MADAME ROUSSET
Et allez donc ! Et allez donc ! Ah ! tiens, ton père avait raison, si tu savais tout juste lire et écrire, tu ne t'inventerais pas des chagrins comme tu le fais.
Inventer !
MADAME ROUSSET
Oui, inventer. Peux-tu le dirCj^pourquoi tu pleures ? Voyons, dis-le moi.
Je ne sais pas. Je m'ennuie... tout est triste, autour de moi. Je m'ennuie.
MADAME ROUSSET
Toujours le même refrain : je m'ennuie! Travaille, tu ne t'ennuieras pas.
Tu ne m'aimes pas, maman... Si,'si. Je sais... oui, tu m'aimes bien... Oh I vois-tu!... Il y ades moments où je crois que je deviens folle, et où je me sens capable des choses les plus vilaines... aime-moi bien... Je pleure bien souvent, en cachette.
MADAME ROUSSET
Ma pauvre Blanchette, t'as du chagrin... Moi auSwSiv j'en ai, et beaucoup. Je ne suis plus la mère que tu voudrais ; tu n'es plus la petite fille que j'aimais tant. On t'a changée, là-bas. Et nous ne nous comprenons plus que rarement. Tu parlais de tes pleurs en cachette... moi aussi, j'ai souvent pleuré dans les coins, à cause de toi.
Ma pauvre maman... A cause de moi I
MADAME ROUSSET
Oui. Je ne t'ai jamais dit cela... Mais chaque fois que j'allais te voir à ta pension, j'en revenais le cœur gros.
Pourquoi ?
MADAME ROUSSET
Ah I ces visites ! Je me les rappellerai toute ma vie !... Quand j'arrivais au parloir, je te voyais de loin jouant avec tes petites amies... tu étais gaie, heureuse... Lorsqu'on allait te dire que j'étais là, ta gaîté tombait tout de suite ; ta figure devenait dure et ennuyée, et je me rendais bien compte que jeté gênais en allant te voir.
Tu te trompes...
MADAME ROUSSET
Non. Pendant que je te parlais, tu me regar-
dais des pieds à la tête... tu comparais ma toilette à celle des mères de tes amies... et — je n'ai compris ça que plus tard -* tu avais honte de moi...
BLANGHETTE
Maman ! Non ! je t'en prie...
MADAKE ROUSSET
Si, si. Je le sais bien. Je suis bête, c'est pourquoi je ne m'en suis pas aperçue plus tôt. Je te racontais ce qui se passait ici, croyant t'iatérasser, et tu étais distraite, et tu m'interrooipais pour me dire : — « Oh ! mère 1 Tu n'a» pas de gants » ou..» « Tes gants sont troués... tu en as d'autres, pourtant. » Moi, toute au plaisir de te voir, et croyant que tu étais de même, je répondais : « Bah ! ça ne fait rien 1 Ceux qui ne seront pas contents m'en achèteront d'airtres. »... Des bêtises, quoi! Toi, tu regardais autour de nous si on m'avait entendue et tu me reprochais de parler trop haut... Tu aurais voulu que je ne vienne jamais...
Je te demande pardon !
MADAME ROUSSET
Tu n'es pourtant pas méchante... Pourtant...
un jour !.,. ce que j'ai souffert ! — tu me croyais partie... une de ces demoiselles t'a demandé : «C'est ta bonne, cette femme-là?» Et toi, tu n'as pas osé dire non...
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PardoQ {
MADAME ROUSSET
J^aYais tellement de chagrin.. . comme je ne voulais rien dire à ton père... j'ai inventé, pour l'expliquer, que j'avais perdu cent francs... il s'est mis en colère et m'a presque battue...
BLANCHETTE, V embrassant à plusieurs reprises. Maman I maman I Je t'en prie ! Ne parle plus de cela 1 Jamais I jamais. ..
MADAME ROUSSET, la tenant dans ses bras.
Tu vois que j'ai eûmes chagrins, moi aussi, ma pauvre Blanchette!... Ne pleure pas... Ce n'est pas ta faute... Mais j'ai eu bien du mal. {Elles pleurent ensemble, — Silence. Entre Bousset avec la lampe dont il a scié la colonne, et qui n'a plus que la hauteur d'une lampe ordinaire, — 7rès laide. — Les d^ux femmes se séparent.)