SCÈNE XIII ROUSSET, BLANGHETTE, MADAME RODSSET
ROUSSEr
Est-ce qu'il a apporté ta nomination d'institutrice, ton M. Galoux?
BLANGHETTE
Non. Il faut encore attendre.
ROUSSET
Toujours. Alors qu'est-ce qu'il venait faire ici?
BLANGHETTE
M'inyiter pour demaio,
BLANGHETTB 103
ROUSSBT
DemaiB, ce n'est pas possible. Tuas autre chose à faire, demain. ^
BLANGHETTE
Quoi donc ?
ROUSSET
Les comptes de quinzaine.
BLANGHETTE
Je les terminerai ce soir avant de me coucher. C'est pas la peine de travailler à la lumière.
BLANGHETTE
J'ai promis. On m'attendra.
ROUSSET
Eh bien 1 on t'attendra.
BLANGHETTE
Je t'en prie... Puisque les comptes seront prêts...
ROUSSET
Mai3 qu'est-c^ que tu as donc à être toujours fourrée chez ces gens-là? Alors tu aimes mieux deê étrangers que tes parents ? .
BLANGHETTE
J'aime beaucoup Lucie.
Va la chercher un peu pour te donner du pain.
104 BLANGHETTË
BLANGHETTE
Si j'en avais besoin, elle m'en donnerait.
ROUSSET
Tu crois cela.
BLANGHETTE
J'en suis certaine.
ROUSSET
C'est bon. Tu n'iras pas. D'ailleurs, à partir de demain, la vie va changer, pour toi, ici. Il y a trop longtemps que ça dure.
MADAME ROUSSET
Encore un peu de patience.
ROUSSET
J'en ai eu de trop, de la patience .. On s'est fichu de moi... On nous avait promis qu'elle gagnerait aussitôt son brevet, et pour le lui faire avoir, nous avons trimé comme des bètes... La nomination ne vient pas... {A Blanchelte,) Je ne suis pas assez riche pour t'entretenir ici à rien faire. Si encore tu te contentais de ne pas apporter de l'argent ! Mais tu en gâches. Avec les inventions de tes livres, tu me fais perdre à la fois mon blé et le prix des chimiques que je suis assez bête pour mettre dessus. Tu achètes des lampes hautes comme le clocher de l'église, qui ne valent pas un quinquet de vingt-neuf sous et, parce
que je ne suis pas émerveillé, tu fais exprès de les casser. On voit bien que TargeQt ne te coûte rien... Ce n'est pas tout. Mademoiselle veut nous empêcher de gagner notre vie, et elle épluche les notes des clients ; elle prend les intérêts des étrangers contre ses parents... Ahl mais I on ne m'a pas élevé comme cela, moi 1 A dix ans, je travaillais, moi !... J'étais pas aussi savant que. toi, c'est vrai, et je ne riais pas de mon père lorsqu'il se garait du tonnerre avec les moyens de braves gens que son père lui avait appris, ça c'est encore vrai, mais enfin j'étais bon à quelque chose... A partir de demain, tu gagneras ton pain, ou tu n'en mangeras pas.
Comment ?
ROUSSET
Tu te lèveras à cinq heures, et tu descendras laver par terre, ici.
MADAME ROUSSET
Qu'est-ce que je ferai alors, moi ?
ROUSSET
Toi, la vieille, tu te reposeras. Chacun son tour (A Blanchette.) Après, tu resteras ici, et lorsque tous les ouvriers viennent avant d'entrer à l'usine, ou en sortant; ceux qui travaillent la nuit, tules serviras.
106 BLÀlfCHETTË
HABAHE R0U6SET
Voyons, Rousset, ce n'est pas la place d'une jeune fille, au aiilieu de tous ces ouvriers qui boivent.
ROUSSET
C*est pas la place d'une jeune fille! Tu y étais bien toi I Est-ce que ça m'a empêché de t'épouser?... Je continue. [A Blanchette.) Tu iras à la lessive, et tu laveras la vaisselle. Après souper, tu raccommoderas tes bas, car je te défends de lire...
MADAME ROUSSET
Écoute, Rousse t.. .
ROUSSET
Qulest-ce que je lui demande d'extraordinaire? Je lui demande de faire ce que font les filles de cabaretier. Est-ce qu'elle n'en est pas une? D'abord, c'est pas la peine de crier, ce sera comme je dis, ou elle partira d'ici.
MADAME ROUSSET
Je ne veux pas, moi I
ROUSSET
Qu'est-ce que tu as dit ? Qui est-ce qui a le droit de dire « je veux » dans ia maison? Ah ça 1 qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, vous, les femmes I En voilà des manières qui ne me conviennent pas ! Je suis le mattre, m'entendez-vous, le maître, et vous devez m'obéir.
BLANCfflETTE 107
MADAME ROUSSET
T'obélrl...
ROUSSET
Tais-tol aussi, toi, entends-lu? Et tenez-vous tranquilles, toutes les deux, ou gare les claques I
MADAME ROUSSET
Tu en aurais bien le courage, de me frapper.
Ce ne serait pas la première fois...
ROUSSET, avec un coup de poing sur la table.
Adsezi (A Blanchette*) EWe fera ce que je t'ai dit, ou elle s'en ira.
Eh bien ! je m*en irai.
ROUSSET
Eh bien bonsoir. Il y aura plus de pain pour les autres !
Me Fauras-tu assez reproché, le pain que je mange ? Ah I sois tranquille : tu ne me le reprocheras plus I
ROUSSET
Je te conseille de te plaindre.
Oui, je me plains, et, j'ai raison de me plaindre. Rien qu'aujourd'hui, ai-je été assez torturée? Pour ta fête, je t'achète cette lampe, croyant bien faire. Tu la déformes méchamment... Oui, je sais
108 BLANCIETTE
bien, cela n'est rien, mais tous les jours, c'est un petit fait comme celui-là qui marque que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Tout ce que je trouve beau te parait laid. Tout ce qui me paraît mauvais te paraît bon. Nous ne nous comprendrons plus jamais. Nous sommes devenus des étrangers. Tu es entêté dans ta routine et je ne conçois même pas Thonnéteté de la même façon que toi. J'ai d'abord flatté ta vanité, et tu me montrais comme un chien savant. Maintenant, cane te suffît plus. Mon orgueil te blesse, et tu cherches toutes les occasions de m'humilier. Tu m'as forcée ici à demander pardon au cantonnier parce que Lucie était là et quand M. Galoux a voulu intervenir, tu m'as encore froissée par une parole grossière. Tu ne sais plus qu'inventer pour me faire du mal... Ce que je te dis est vrai : nous sommes devenus des étrangers l'un pour l'autre. Aussi, il vaut mieux pour tout le monde que je m'en aille et je m'en irai. Je m'en irai, je m'en irai, je m'en irai !...
ROUSSET
Voilà quatre fois que tu le dis...
Veux-tu donc que je parte tout de suite?
Je suis bien tranquille. T'as de la fierté, mais t'as encore plus de paresse. Ici, on te nourrit à rien faire : tu resteras.
BULNGHETTE 109
Allons! tu le veux I {Blanchette sort à gauche.)
ROUSSET
Où va-t-elle?
MADAME ROUSSET, à SOU mari.
Elle va chercher son manteau probablement...
Est-ce que tu la laisseras s'en aller?
ROUSSET
Tu crois à tout cela, toi ? C'est de la frime, c'est de la comédie.
MADAME ROUSSET
Mais si pourtant...
ROUSSET
Ah ! si elle veut absolument partir, je ne puis pas l'attacher ici, moi I {Blanchette rentre^ avec un manteau et un chapeau.)
BLANCnETTE
Adieu!
ROUSSET
C^est sérieux, alors ?
Très sérieux. (A sa mère,) Adieu, maman. (iS'ZZô va pour r embrasser.)
MADAME ROUSSET
Voyons, Blanchette, ne fais pas la mauvaise tête. Va embrasser ton père et que ce soit fini.
110 blàsceetts
GUNCHËTTË
C'est inutile. Ce serait à recommencer deoiaia.
MADAME ROUSSET, mécontente.
Allons, écoute ta mère. Vas-y.
Non...
MADAME ROUSSET, irnl^e.
Quelle mauvaise tête 1 Veux-tu m'écouter?
Non... Vols-tu, maman, j'ai du chagrin de te quitter, mais tu ne peux pas me défendre et tu ne sais pas m'aimer»,.
MADAME ROUSSET, deplus en plut irritée.
Tu ne veux pas m'obéir ?
Non. C'est inutile. Ma résolution est prise.
MADAME ROUSSET, ColéreUM€,
Eh bien I va t-en au diable!... Je suis bien betede me tourmenter...
Laisse-moi t'embrasser...
MADAME ROUSSET
Eh 1 non, puisque tu veux me quitter f.»
ROUSSET
C'est pas bientôt fini, vos simagrées ?
BLANGHËTTS
Si. Adieu.
BLANGHETTB iii
ROUSSET
Attends un peu ! Ëcoute un peu ce que je vais te dire. Si lu franchis le pas de la porte, tu ne rentreras pas ici tant que je serai vivant. Tu auras beau être dans la misère jusqu'au cou, et crever la faim, il n'y aura pas ici, pour toi, le morceau de pain qu'on doQue aux mendiants. Tu entends bien ce que je te dis là?
BUNCDETTB
Tu peux être tranquille. J^aimerais mieuxmoutIt que de vous tendre la main. Adieu I
Bonsoir I {Elle sort,) MADAME ROUSSET, allant à la porte avec un cri.
Blanchette, ma fille I Blanchette I
ROUSSET, Varrêtant par le poignet.
Toi, la mère, reste là. . Celle qui est partie, je ne la connais plus... {Un silence.) Va-t'en préparer la soupe.
]UDEAU