ACTE PREMIER
Oui, voici décliner la forme et la beauté !
Le siècle veut, attend les progrès secourables Par qui devient meilleur le sort des misérables. De tout ce qui nous vient des bouts de l'univers, Des Africains, des Grecs, de cent peuples divers, Des superstitions grossières qu'on triture Pêle-mêle dans l'âme abjecte d'Épicure, Que reste-t-il ? Des mots sans valeur, des devins Qui se font rire entre eux, des simulacres vains, Des rites, une loi de l'État qui s'impose, Qu'il est bon d'observer, soit, mais tout autre chose Qu'une croyance, un ciel vivant, une clarté, Une direction, une réalité !
PHYDILE.
Mère Vénus 1 Voilà de ses boutades folles !
Mais pour vous emporter à de telles paroles, Êtes-vous chrétien ?
EPAGATHUS.
Non ! je suis stoïcien, Sans plus.
PHYDILE.
G'est bien assez !
SEPTIME-SÉVÈRE
Qu'en pense Lucien ?
LUCIEN
Lucien ne prend pas les choses de la sorte.
Un Dieu s'en va ; qu'y faire ? un Dieu paraît ; qu'importe ?
Plus doux qu'Epagathus, je me tiens au mépris ;
Victimes ou bourreaux, je les plains et je ris.
Ces chrétiens entre tous en donnent la matière ;
G'est des insanités la gamme tout entière ;
L'ablution qui lave (admirables effets!...)
La faute des aïeux et vos propres méfaits ;
Le secret, précieux aux cœurs pusillanimes,
De mourir vertueux dans la paix de ses crimes,
La grâce, qui du ciel est une trahison,
Effort de l'esprit, soit, honte de la raison !
Nos augures qui font dépendre deuil ou joie
Des éclats de la foudre ou des lobes du foie,
Sont-ils plus fous?... Démence aveugle à désarmer I
La juste tolérance est ce qu'il faut aimer !
Que le monde enûammé s'exalte et se querelle,
J'y reste indifférent comme Test Marc-Aurèle.
Il prépare aux chrétiens, dit-on, d'ardents combats !
Lui, combattre Jésus i il ne le connaît pas !
La vertu sérieuse est tout ce qu'il honore ;
La justice est pour tous, le pardon plus encore;
C'est la religion de Jésus sans Jésus !
ATTALE
Le cœur rêve pourtant quelque chose de plus !
LUCIEN
La gaîté !... Les chrétiens ont l'humeur héroïque, Mais ce qui m'en déplaît, c'est leur faste tragique ; Dans un flot d'éloquence ils se font immoler ; A quoi bon?... Il suffit de mourir sans parler! Cet axiome enfin va vous faire sourire?...
Leur unique attentat, leur crime, est de proscrire L'Amour, le seul trésor, le seul bien, le seul but, Qui pour eux est le gouffre et pour moi le salut ! — Ma doctrine à vos yeux est-elle condamnable ?
PHYDILE.
Enfin, voilà parler en homme raisonnable !
Des clameurs se font entendre au dehorg. Le tumulte recommence comme à l'entrée de Phydile, mais plus violent. Sestius disparaît avec un de ses licteurs. On se lève.