‹ Blanquisme et opportunisme; la question sociale, légitimité de la revendication du prolétaire, fausseté de la théorie des coups de forceChapitre 2 sur 14 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

Directeur de la Philosophie posilivc.

Cher Maître,

Voulez- vous Meii me permettre cV attacher à ces pages i-otre nom illustre et vénéré. Ce sera à la fois un témoignage de notre communauté d'idées et des sentim,ents de respectueuse amitié qui m'unissent à vous.

La vue des souffrances qui affligent votre vieillesse et auxquelles vos vaillantes habitudes de travailleur apportent seides quelque soulagement efficace, sem,hle donner plus de force à mes sentiments de haute et affectueuse estime.

Veuillez, cher maître, accueillir cet homm,age avec voire Menveillaiice aimable et accoutumée.

E. DE POMPERY.

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/blanquismeetoppoOOpomp

ET

opportuni8m:e

LE BLANQUISME

Que penseriez-YOLis d'un homme qui viendrait vous dire : Demain, mes amis et moi, nous allons frapper un grand coup, et demain la France sera liljre. On y verra enfin régner lajustice et la véritable égalité. Demain, tout sera changé.

Les conditions de la société sont mauvaises; l'ignorance et la superstition étendent partout leurs voiles noirs, la misère dévore les paysans et les ouvriers ; la richesse et le bien-être ne sont le partage que d'un petit nombre d'élus ; les capitaux, peu abondants, ne servent qu'à l'exploitation du travail.

Eh bien ! demain, grâce à notre coup de force, à notre grand coup de collier, demain la face de la France sera renouvelée.

Le travail fécond produira la richesse, l'abondance remplacera la pénurie, la lumière dissipera les ténèbres de l'ignorance. On n'aura plus faim, on verra clair. Tous ceux qui rendent la justice, tous ceux qui administrent les intérêts publics, tous ceux qui assurent la sécurité générale, tous, oui, tous seront probes, capables, dévoués et clignes de leur belle mission. L'association universelle sera réalisée. La société aura marché de mille ans en un jour. Demain nous serons en Tan trois mille, et le bonheur du peuple sera complet et assuré.

Je vous le demande : que penseriez-vous de l'homme qui tiendrait un pareil langage ? Vous diriez qu'il extravague, qu'il est fou. Dans les contes de fées, il est question de coups de bao-uette magique qui, en un clin d'œil, transforment un homme entête ou une bête en homme, un désert aride en un jardin délicieux, une pauvre chaumière en un riche palais.

Mais, dans la réalité et dans l'histoire, il ne se passe rien de semblable. Au contraire, on remarque qu'il a fallu des siècles pour amener un changement et que les changements se succèdent avec une lenteur désespérante. L'enfant naissant ne peut devenir un homme en quelques minutes. Chacun voit cela et le comprend. Et il en est également ainsi des sociétés humaines. L'iiistoire nous apprend par quelles cruelles et nombreuses étapes elles sont devenues ce que nous les voyons aujourd'hui.

Eh bien, Blanqui est cet homme, et il a payé de sa liberté, pendant de longues années, la folie de son esprit et sa foi dans les coups de force et les coups de collier.

En socialisme, Blanqui est un homme de foi et nullement un homme de science ; et certainement, en bon métaphysicien ou théolooien socialiste, il méprise souverainement la science, c'est-à-dire l'histoire avec ses enseignements, l'expérience et l'observation. Qu'a-t-il besoin de tout cela ? L'homme de foi croit à des principes absolus et ne s'inquiète pas du reste. Il voit toujours le but et ne s'arrête pas à la recherche des moyens, aveuglé et ébloui par la pleine lumière des principes.

« L'homme est né libre ; le peuple est souverain ; liberté, » égalité, fraternité ; tous pour chacun et chacun pour tous ; de » chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ;, tous » rois et frères, tous également heureux. »

Autant nous trouvons qu'il est bon de marcher à la lumière des principes, autant nous pensons qu'il est peu sage de ne pas tenir compte des fîiits actuels et des moyens pratiques de les modifier.

A notre avis, les hommes de foi en socialisme sont absohiment logés à la même enseigne que le sont dans les sciences les théologiens et les métaphysiciens. Il n'y a lieu d'en faire état qu'au point de vue historique; mais, pour la pratique sociale, il importe de les laisser entièrement de côté.

Le journal qui a inventé la candidature de Blanqui a publié le -i mai un supplément, illustré d'un portrait, entièrement consacré à mettre en relief la vie et les actions d(^ son héros.

Nous avons lu avec intérêt ce document, parce qu'après tout Blanqui est un homme dévoué au peuple, parce que, comme on le verra, nous avons travaillé dans la même voie (et ce n'est pas d'aujourd'hui !^, parce que le martyr d'un sentiment généreux fait, malgré tout, honneur à l'humanité.

Il y a deux parts à faire dans ce suppplément : celle qui est relative aux idées et celle qui se rapporte aux actes de Blanqui.

Voyons d'abord cette seconde partie.

Sans entreprendre l'analyse et l'appréciation du caractère du célèbre prisonnier, je ne m'arrêterai qu'aux faits et aux idées qui le caractérisent.

Conformément à sa doctrine, que, par un coup de force et en un jour, on peut changer la société de fond en comble et réaliser le honheur dv X)eii'ple, Blanqui a conspiré toute sa vie et tenté résolument coups de main sur coups de main, coups de collier sur coups de collier. A première vue, ces tentatives sont pnitiquées dans des circonstances si défavorables qu'on ne peut s'empêcher de croire qu'elles viennent d'un monomane ; on va en juger.

En 18'27, Blanqui se mêle aux émeutes, qui préludaient de loin à la révolution de Juillet, en qualité d'affilié aux ventes des carbonari .

En 1830, il prend le fusil, et fait partie des décorés de Juillet.

En 1831, impliqué dans le jrroeès des dix-neuf, il est condamné à un an de prison pour la violence de sa défense.

En 1836, compromis dans l'affaire de la rue de Loursine, (procès des poudres^, il fut condamné à deux ans de prison pour association illicite et fabrication clandestine de poudre de guerre.

Blanqui, aidé de quelques autres, avait réorganisé la Société des familles sous le nom de Société des saisons. Cette Société prit les armes le 12 mai 1839 et tentcà un coup de main sur l'hôtel de ville, au milieu delà sécurité la plus profonde et de l'étonnement général. Le procès eut lieu devant la cour des Pairs. Blanqui fut condamné à une détention perpétuelle et, plus tard, envoyé comme malade à l'hôpital de Tours. On lui donna sa grâce qu'il refusa avec dédain. En 1840, il fut accusé d'avoir fondé une société secrète que l'on chercha à rattacher aux émeutes qui eurent lieu à l'occasion de la cherté des grains, affaire de Bazançais. Il fut acquitté par la police correctionnelle de Blois.

En 1848, BLanqui établit son club au Conservatoire. Ce club devint un foyer révolutionnaire, où se succédaient les motions les plus violentes.

Le 7 mars, il demande l'ajournement indéfini des élections et l'envoi en province de citoyens chargés d'y porter la lumière démocraticfue. Le 17 mars, une manifestation imposante se produit et Blanqui vient demander au gouvernement provisoire l'ajournement des élections, tout en espérant aller plus loin et renverser un gouvernement jugé inactif. Le 16 avril, autre manifestation, toujours dans le même sens. Enfin le 15 mai eut lieu l'envahissement de la Chambre des députés; Blanqui, à la tribune, s'exprima ainsi : « Le peuple exige que TAssembiée nationale décrète sans désemparer que la France ne mettra l'épée au fourreau que lorsque l'ancienne Pologne de 1772 sera reconstituée. »

Condamné à dix ans de détention, il réussit à s'échapper de l'hôpital Necker en 1861, De Belgique, il venait clandestinement à Paris. Il assistait aux funérailles de Victor Noir, dans l'espérance qu'un mouvement en pouvait surgir. Revenu une autre fois à Pans, Blanqui, avec quelques amis, attaqua le poste des pompiers de la Villette, le 14 août 1870, s'imaginant qu'il précipiterait ainsi la chute de l'empire.

Au 31 octoljre 1870, il était à l'hôtel de ville pour renverser le gouvernement de la Défense nationale. Le 22 janvier 1871, Blanqui participait à une autre tentative avortée contre le gouvernement.

Tels sont en bref les actes de Blanqui : environ une quinzaine de coups de force de 1827 à 1871, dans l'espace de 44 ans.

(Quelques courtes remarques sont ici nécessaires.

Substituer à la monarchie bourgeoise la répul)liquo en attaquant un petit poste de soldats; renverser l'cmjjire en se jetant sur un autre poste de paisibles pompiers ; porter la lumière démocratique sur la surface du pays avec quelques citoyens à l'éloquence révolutionnaire; rétablir la Pologne de 1772 à la barbe de l'iMir'ojx» |)ar décret et en la menaçant de l'épée de la France; r('aliser l'égalité, la justice ct-le bonheur du jieuple en décrétant l'abolition de la propriété individuelle : voilà les chimères nées dans le cerveau de Blanqui, caressées pai- son imagination malade, follement poursuivies pardes coups deforce.

Quant à rajournemeiit indétlni des élections par le sullVagc universel, cela signifie clairement que BhuKjui ne ci'oit j)as le

peuple en état de se diriger et de se gouverner, qu'il veut prendre le pouvoir en son nom, en constituant un comité de salut public. C'est une preuve de plus que les communistes révolutionnaires, ces amants platoniques de la liberté, tombent naturellement dans l'arbitraire, aspirent instinctivement à la dictature, sans doute et toujours pour faire le bonheur du peuple, mais le faire malgré lui et de force , puisqu'il ne comprend pas.

Il faut remarquer encore que la théorie des coups de force révolutionnaires, explicables sous un gouvernement résumé par la volonté capricieuse d'un despote, devient complètement injustifiable et irrationnelle dans un gouvernement de droit public, où chacun participe à la formation de la loi, laquelle devient l'expression de la volonté de tous. C'est notre cas aujourd'hui, en France, et c'est pourquoi le coup de force y apparaît comme une monstruosité d'un autre âge.

Examinons maintenant la valeur des doctrines et la forme des revendications de Blanqui au nom du peuple. La forme est violente, comme on doit s'y attendre, mais au fond Blanqui n'a rien dit qui n'ait été dit avant et après lui. Il ne pouvait d'ailleurs aller plus loin. Le lecteur va bientôt en être convaincu. Voici la proclamation adi'essée par Blanqui aux clubs démocratiques, en mars 1848 :

« La République serait un mensonge si elle ne devait être que la substitution d'une forme de gouvernement à une autre. Il ne suffit pas de changer les mots : il faut changer les choses.

» La République, c'est Témancipation des ouvriers; c'est la fin du régime de l'exploitation , c'est Tavèuement d'un ordre nouveau qui affranchira le travail de la tyrannie du capital.

» Liberté, Égalité, Fraternité : cette devise qui brille aux frontons de nos édifices ne doit pas être une vaine décoration d'opéra. Point de hochets, nous ne sommes plus des enfants. Il n'y a pas liberté, quand on manque de pain. Il n'y a pas égalité, quand l'opulence fait scandale à côté de la misère. Il n'y a pas fraternité quand l'ouvrière, avec ses enfants affamés, se traîne aux portes des palais.

y> Du travail et du pain ! L'existence du peuple ne peut rester à la merci des frayeurs et de rancunes du capital. »

Exposons plus amplement les doctrines de Blanqui. Ce que je trouve de plus caractéristique sur ce point est extrait d'un article, destiné au Libérateur, 1834, journal qui n'a pas paru.

La Révolution française yÏQwi de rimprimer, sans doule pour la première fois.

« Qui faitla soupe doit la manger. . . La richesse n'a que deux sources : l'intelligence et le travail, l'àme et la vie de l'humanité. Suspendez un seul instant ces deux forces, l'humanité meurt. Toutefois, elles ne peuvent agir qu'à l'aide d'un élément positif : le sol, qu'elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés.

» Il semble donc que cet instrument indispensable d'activité devrait appartenir à tous les hommes. Il n'en est rien.

)) Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune et s'en déclarent les possesseurs. Ils ont établi par des lois qu'elle serait à jamais leur propriété et que leur droit de propriété deviendrait la base de la constitution sociale, c'est-à-dire qu'ilprimerait et au besoin qu'il pourrait absorber tous les droits humains, même celui de vivre, création de la nature, s'il avait le malheur de se trouver en conflit avec le privilège, propriété du petit nombre.

» Ce droit de propriété s'est étendu par déduction logique du sol à d'autres instruments, produits accumulés du travail et qu'on appelle capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d'eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d'œuvre et que, d'un autre côté, ils sont nécessairement la matière première mise en œuvre par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés au profit de la minorité possédante.

» Ni les instruments ni les fruits du travail n'appartiennent aux travailleurs, mais aux oisifs.

» ... Les faits ont leur éloquence et ils prouvent le duel, le duel à mort entre le revenu et le salaire.

» Qui succombera ? — Question de justice et de bon sens.

« Examinez. — Point de société sans travail ; partant, point d'oisifs qui n'aient besoin de travailleurs.

» Mais quel besoin les travailleurs ont-ils des oisifs? Le capital n'est-il productif entre leurs mains qu'à condition d'appartenir à des parasites ?

» ... Oui, le droit de propriété décline, les esprits généreux projdiétisent et appellent sa chute. Le principe essénien de TEgalité le mine lentement depuis des siècles par l'abolition succesjsive des servitudes qui formaient les assises de sa puissance. Il disjjaraîtra un jour avec les derniers privilèges qui liji servent de refuge et de réduit. Le présent et le passé nous garantissent ce dénoûment, car riiumanité n'est jamais statioimairc : elle avance ou recule. Sa uiaiche progressive la conduii à l'Egalité, .sa marche rétrograde

remonte par tous les degrés du privilège jusqu'à l'esclavage personnel, dernier mot du droit de propriété.

» ... Disons tout de suite que TEgalité n'est pas le partage agraire. Le morcellement inlini du sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété. La richesse provenant de la possession de l'instrument de travail i>lutôt que du travail lui-même, ce génie de l'exploitation resté dehûut saurait bientôt, pir la reconstruction des grandes fortunes, restaurer l'inégalité sociale.

» L'association substituée à la propriété individuelle fondera seule le règne de la justice par l'égalité. »

Ces passages suffisent à faire connaître la doctrine socialiste de Blanqui. Quoiqu'il prononce le mot d'association^ il est évident que l'auteur est une sorte de communiste ou de collectiviste. Aussi le journal ajoute-t-il : On voit que les collectivistes peuvent hautement revendiquer Blanqui comme un des leurs.

L'association volontaire et le communisme sont absolument contradictoires. L'association procède de la liberté. Le communisme et le collectivisme sont autoritaires et procèdent de la force ou contrainte sociale.

Ces questions ont été agitées et discutées par toutes les écoles socialistes. Et, sur ce sujet, on a été aussi loin et l'on a parlé aussi radicalement que Blanqui.

Vers la fin de l'empire, en 1868, le gouvernement crut habile de permettre des réunions publiques pour y agiter la question sociale. Il y envoyait des orateurs à lui, des Budaille, des Brionne, dont les paroles véhémentes étaient soigneusement recueillies par ses journaux, si bien que le Pays pouvait conclure en son style : Ou ne discute pas acec le socialisme, ou le supprime.

A ce moment, 1868, nous avons publié sous ce titre : Revendication du p)rolétaire,m\ écrit, qui, en admettant la légitimité de la revendication, répudie les covps de force, pose la question sociale sur un terrain solide et met en lumière les moyens sérieux de la résoudre progressivement.

La question est toujours la même aujourd'hui comme alors. Blanqui a dit et écrit ce qu'il dirait et écrirait encore, de même que dans les réunions publiques de 1868 on a dit ce que l'on a entendu plus tard dans les congrès ouvriers. La question sociale ne vieillit pas. Elle est toujours présente. C'est pourquoi ce que nous avoirs écrit alors se trouve encore être absolument topique aujourd'hui.

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