PROPHETIE
Qqand un peuple abruti vit en s'avilissant,
Il se forge à soi-même un avenir de sang.
Ainsi le veut la loi dans sa force autonome
Et qui jamais ne cède à la force d'un homme !
Car le mal qui se fait, le mal que les humains
Laissent faire au prochain, en s*en lavant les mains,
Creuse ses fondements, se lève et s'accumule I
Nul pouvoir ne le vainc, nul pardon ne Tannule !
Puis inopinément ces ferments excités.
Tonnerres foudroyants, renversent des cités.
Tout alors tourbillonne et branle sous la trombe !
Tout luit, tout bruit, tout fuit, tout chancelle et tout tombe.
C'est un chaos de sang, un volcan, un sabbat;
Le sol qui s'engloutit, la forêt qui s'abat!
L'écorce attaque l'arbre et fait ployer la cime ;
Le bourreau, s'affaissant, râle sur sa victime 1
IjOs grands et les petits, les hommes les plus forts,
Craquent sous Touragan qui passe et tombent morts !
Mais non, cela n'est pas! Quand Thomme de sa main
Ciselle du granit, il crée un être humain.
El quand le Créateur, toujours effet et cause,
Se dit : « Faisons un homme, • il se métamorphose.
Il prend un chaud rayon de son être qui bout,
Le pétrit de raison et le pose debout!
« Va, dit-il, va, mon fils, mon œuvre, mon poëme,
Sois beau, sois vrai, sois grand. A.imo-moi, car je t*aime.
« Mais afin de t'apprendra à dompter ton orgueil,
« Il faut que ton berceau se transforme en cercueil.
« Ne crains pas de mourir! Ton âme sur mon aile
« S'élèvera plus haut et renaîtra plus belle ! »
Aussi, ce que le fils, venu de si haut lieu,
Ne fait pas comme un homme, il le fait comme un dieuf
De sang et de sueur le progrès se mélange;
Mais il paraît partout où l'homme égale Tange.
Comme l'amour parfois, il avilit son corps,
Il peut sourire au riche et tripler ses trésors;
Mais son cœur ne se vend, ni ne saurait se vendre,
Et comme Héro, la gloire appartient aux Léandre I
Démon de l'éloquence, apporte-moi ton dard; Je veux, à moi tout seul, percer de part en part ' La ténébreuse erreur, clouant sa couche épaisse Sur un monde pffusqué, qui se courbe et s'affaisse.
Un tas de gros pédants, — c'est toute une tribu, —
Dans la coupe du faux à rasade ils ont bu ;
Décriant l'idéal comme une vieille croûte,
Proclament Tintérôt la seule clef de voûte
De la société ! pilier fondamental,
Composé de crédit, de vol et de métal.
Si le peuple a du pain dans sa blouse de toile.
C'est grâce au fabricant décoré d'une étoile !
Si le monde a des rails, des vaisseaux à vapeur, -^
Il le doit aux banquiers, ces chevaliers sans peur !
Si l'on sait détourner les effets du tonnerre,
C'est grâce à l'agioteur, fils de millionnaire.
Sans eux rien ne se fait, rien ne se fait sans eux I
Nous leur devons nos veaux, nos moutons et nos bœufs.
Ils sont la source vive où le peuple s'abreuve ;
Nous sommes les ruisseaux, puisant dans leur fleuve.
Nos livres et journaux^ grands et petits formats,
Sont les membres nourris de leurs gros estomacs.
On pense pour leur gloire, on écrit pour leur plaire,
Leur argent civilise et leur esprit éclaire.
Ce qu'ils n'approuvent pas n'est pas de bon aloi.
On dit qu'au pouvoir même ils imposent leur loi.
Entre un carnet de bourse et des propos obscènes,
Us dictent, en causant, leurs amours pour nos scènes;
Détestables amours, sans art et sans vertu !
Ne dira-t-on jamais à l'argent : « D*où viens-tu? »
Mes yeux le verront^ils, ce pouvoir de justice
Qui coupera la route au parvenu de vice ?
Avez-Tous jamais vu de gros nids de frelons ?
Ils sont ronds, et de loin on dirait des melons.
On les voit suspendus comme un tas de baudruches ;
Mais malheur au passant qui les prend pour des ruches !
Ces insectes ailés, hardis et vagabonds,
N*ont jamais le vol droit : c'est par sauts et par bonds
Qu'ils se serrent en nœuds pour attaquer la bête,
En flocons déroulés, par les yeux et la tête.
J'ai gardé sur le pré, — je n'étais qu'un enfant, — Un taureau noir et blanc, fort comme un éléphant. Un jour d'été, j'ai vu cet animal superbe S'affaisser sous leurs dards et se rouler dans l'herbe. De sa queue il frappait ses flancs ensanglantés. Les pâtres, se hélant, couraient épouvantés, — Quand soudain coup sur coup des carreaux de tonnerre Ébranlèrent le ciel, vomissant sur la terre Des torrents d'eau. Dès lors c'en fut fait des frelons ! Us furent tous noyés dans le creux des sillons!
Ainsi nos financiers, frelons de nos abeilles, Cueillant dans leurs hôtels le fruit mûr de nos veilles.
52 BLÂSPttÈMfiS.
Ce que rhomme du peuple, à sa chaîne rivé, Trouve et crée, aux dépens de l'intérêt privé. L'exploiteur s'en empare, il en fait une boule ; Ses charlatans dorés la traînent dans la foule. Il transforme en un jour Tidée en vache à lait, L'écrivain en soudard, le progrès en valet.
L'argent du travailleur se culbute à sa caisse ; Il conduit le public comme un chien dans sa laisse ; L'État vient au secours. De grands travaux s» font, L'exploiteur à la Bourse a centuplé ses fonds ; La ruine eût frappé le bourgeois débonnaire, -^ Va banque. — Et le coquin devient millionnaire !
J'entends des cris divers, Poussés par des dandys, au printemps de la vie. Ils s'en vont, se disant : « Cet homme est plein d'envie,
a Les raisins sont trop verts. »
Seigneur! toi qui pénètres Les esprits et les cœurs, tu me voi&. Tu le sak. Jamais je u'âi haï. Mais si je haïssais
Quelques-uns de tes êtres,
BLASPUèMES. 53
Ce serait de mépris !
Oui! quand je vois le riche et sa vie importune, Et son superbe orgueil, je sens que la fortune.
Pour toi, n'est d'aucun prix !
Car souvent tu la donnes Aux cœurs étroits et durs, d'esprit déshérités, Esclaves de leur or, ^erfs de leurs vanités,
Et tu les abandonnes,
Avec toute Tardour D'une vie animale, à leurs désirs sans bride, Au ventre toujours plein, à Tâme toujours vide,
D^une noire laideur!
La fortune féconde est une grande dame;
Il faut la conquérir, pour l'avoir en surcroît. , Pour être riche, il faut plus d*esprit qu'on ne croit! I Fût-on millionnaire, on est pauvre sans Âme!
Loin d'en vouloir au riche et de ne pas Faimer, Je voudrais qu'on le pût planter, greffer, semer!
54 BLASPHSMES.
Que nos loups et nos lynx se transforment en biches,
Et nos vastes forêts en bois touffus de riches!
Que le hêtre et le pin et le gros baliveau
De chêne, côte à côte, aspirent la même eau.
Respirent le même air! Que chacun ait sa place,
Et son jour au soleil, quelque beau temps qu'il fasse!
Mais voyez- vous là-bas, comme un -torse de stuc.
Ce chêne épais et droit ? Il absorbe le suc
De toute une forêt. De son feuillage sombre
11 obscurcit le jour. Rien ne croît sous son ombre !
Rien ne peut s*élever ni vivre autour de lui,
Rien que des arbrisseaux, que le lierre et le gui!
Àiusi nos financiers, au milieu d'une grève,
Verdoyants sur le sol dont ils pompent la sève,
Visant tout, chassant tout, par en haut, par en bas,
Exploitant le progrès, mais le poussant, — non pas!
Elevant, rabaissant les choses et les hommes.
Selon leurs intérêts, plus ou moins économes^
Jamais un dévouement, jamais un idéal
Ne germe dans leur cœur, panaché de métal !
Le peu de bien qu'ils font, il faut que la trompette,
De Londres à Paris, le dise et le répète !
Leurs amis et flatteurs, nobles et roturiers,
N'aiment que les écrits et les arts orduriers.
Leurs fils, qui font courir pour dresser... des lorettes,
Frisent certains poissons au dos bleu sans arêtes.
Leurs filles!... Saluons et parlons chapeau bas!
Elles ont tout : esprit, bonté, charmes, appas !
Et puis, pour le poëte elles sont indulgentes, '
Pourvu que jeune, il ait cent mille francs de rentes !
Quittons ce terre à terre, et tftehons de planer :
Il est si malheureux d'avoir à condamner,
Quand de doux sentiments le cœur humain abonde,
Et que d'amour plutôt que de haine il débonde !
Et d'ailleurs, que nous fait le bonheur des croquants,
Qu'ils soient banquiers, marchands, rentiers ou trafiquants,
Qu'ils soient maîtres du sol et des biens de la terre,
Si nous savions garder notre saint caractère.
Si nous mourions plutôt que d'aller quémander
Notre pain sec chez eux? A nous de commander!
Du corps nous sommes l'âme, ils n'en sont que le torse :
C'est notre inaction qui fait toute leur force !
Voyez-les donc de près, ahanant sous le poids
De leurs faux préjugés^ de leurs stupides lois;
Laquais de leur fortune, et laquais de naissance;
Pleins d'ennui, pleins de vide, au sein de l'abondance;
Elevant des bébés, disant : <r Je veux, je veux! »
Blasés à vingt-cinq ans, à trente ans sans cheveux.
Jamais de l'épre gloire ils n'ont senti le spasme,
Ni du devoir du bien le saint enthousiasme !
En conjuguant le verbe aimera f aime, f aimais.
Ils cherchent le plaisir, mais le bonheur — jamais!
Ah ! quel triste mourir que leur bruyante vie :
De la joie au souci, du dégoût à l'envie!
Il est un peuple au cou d'airain.
Dispersé de l'Euphrato au Rliin, Pétri de granit et de larmes.
Il sert depftture aux bourreauT.
Il n'a plus ni rois ni héros.
Et ne connaît plue d'autres armes
Que les engins de l'oraiBon, FailB de douleur et de raison.
Toute sa vio est dons un livre I Toujours courbé, toujours debout, Bravant la haine et la dégoût, 11 ne meurt que pour mieux revivr
Chrétiens! vos aïeux rutilants
Comme les porcs mangeaient dos glands.
Dans leurs vastes forêts de chênes; Quand Israël, dans sa cité, Proclamant la fraternité.
Du genre humain rompit les chaînes.
Pour son Dieu, dans Thomme immanent, Il n'est ni noble ni manant!
« A moi seul, dit-il, est la terre! »
Ce peuple errant lient dans sa main Les droits sacrés de l'être humain ; L^égalité du prolétaire !
C'est toujours le pauvre souffrant, Qui, sous le nom du Jiuf-ErraDt, Tantôt humble et tantôt superbe, Vagabonde dans l'univers, Où les chemins lui sont ouverts, Pour faire trionpher son Verbe!
Mais dès que, se sentant fléchir Et ne songeant qu'à s'enrichir, Le Juif se pavane et se ruche, Alors Dieu fond sur Torgueilleux, Le saisit et lo fend en deux, Gomme le bûcheron la bûche !
Million du Juif, qui sers-tu?
L'esclavage est-il abattu?
Tes pauvres frères sont-ils libres?
A l'oppresseur tu tends les bras, Esclave d'hier. Ne bout-il pas.
Le sang du martyr dans tes fibres?
Des travailleurs de toute foi, Ruisselants de sueur, pour toi
Labourent le progrès en friche.
Et toi, couvant des lingots d'or, Si sur tes rentes tu t'endors, Dis-moi! de quel droit es-tu riche?
Montons plus haut. Je sens mon aile s'enfler d'air ;
Mon âme, en ces hauteurs, suit un céleste flair.
k sens que j*ai pouvoir de brandir avec force
Ma hache contre l'arbre et d'en fendre l'écorce.
De tracer de mon soc de vigoureux sillons
Dans les champs épuisés par vos gras millions.
hbs blés sont moissonnés, les vendanges sont faites.
Il est temps de chanter les stances des prophètes;
Cft verbe de métal forgé par TÉternel,
Qai depuis trois mille ans vibre entre terre et ciel !
Ecoutez cette parabole,
D'Isaïe elle est la parole (1) !
« Mon bien-aimé, pour toi je vais chanter 9 Le beau chant de la vigne.
« Mon ami venait de planter, c Sur sa grosse colline, en belle et droite ligne, « Les plus fins ceps de treille. Et tout autour, c II la fit border d*une haie c Drue et gaie.
(0 Isaîe, ch. v.
60 BLÂSPUÈUE8.
« Sur le sommet il fit élever une tour, «c Avec des cuves à vendanges, c A réjouir les cœurs des anges!
« Mon ami de sa vigne était fort amoureux.
< Il comptait y cueillir des raisins savoureux. € Hélas! malgré tous les soins, cette vigne « Ne produisit que du verjus indigne!
€ J'en appelle au doyen « De Jérusalem, au cœur noble.
« Je te fais juge, ô citoyen, « Entre moi-même et ce vignoble.
Pouvais-je faire plus pour lui, que je ne fis?
c Qu'il ose donc répondre à mes défis !
J*espérais des raisins. Pourquoi donc cette vigne
Ne m*a-t-elle donné que du verjus indigne?
« Et maintenant, voici ce que j'ai décidé:
« Son mur sera détruit et son sol lapidé.
« Ses bordures en fleurs, elles seront coupées a Et serviront de gîte aux botes attroupées.
« Plus un brin vert, « Que l'ortie et l'épine. Un horrible désert! c Aux nuages du ciel je défendrais, d'un signe, < De plus jamais pleuvoir sur cette ingrate vigne ! >
blAsphèhks. 61
Etmoi, fils d^Isûïe, au juif comme au chrétien,
)^ tout mortel, pour peu qu*il soit homme de bien,
h dis: « Vous n'êtes pas esclaves de la terre^
Et tout ne finit pas avec le cimetière !
SiThomme craint la mort, l-enfant craint le sommeil.
Sommeil et mort, tous deux engendrent le réveil.
tout homme qui, cherchant, se creuse et se pénètre^
trouve écrit dans son cœur le secret de son être.
l'athée a beau nier et prêcher le néant,
il croit à quelque chose : il se croit un géant !
Oui , rhomme tel qu'il naît est sa propre chenille ;
Si beau que soit son corps, ce n'e^ qu'une guenille.
Mais que Tâme e.n son œuvre aime le travailleur,
iPourle trouver plus grand, plus divin et meilleur;
iQoe chacun de nous tous, en créant Tun pour Tautre,
Lgrandisse sa sphère et soit son propre apôtre ;
■ vivra dans sa gloire, en toat temps, en tout lieu!
^r ce que l'homme crée en soi jaillit de Dieu I
Hais se laisser brûler par la soif d*or qui tue, illtur avoir à sa mort un socle sans statue; tasser biens sur biens et trésors sur trésors, ur avoir dans la vie une rallonge au corps!! ! ... mez des sacs de blé dans une terre en friche» viendra du fumier. Le fumier, c'est le riche ;
C'est le riche, ignorant qull est le trésorier
Du travail fécondant de Thonnôte ouvrier ;
C'est le riche, oubliant le devoir, qui réclame
Que tout bien fait au corps soit bienfaisant pour l'âme.
Le but du Créateur dans Thistoire est tracé.
On connaît l'avenir quand on sait le passé.
La pauvreté du monde est dans son ignorance.
La richesse est le pain béni de la science 1
Jonir^ c'est le moyen. Travailler, c'est le but!
L'homme, de sa raison, de son art, de son luth,
Dompte en lui du plaisir la rage délétère,
Et mai'che en son travail comme un Dieu sur H terre.
Vous avez beau soigner la veuve et l'orphelin»
Les nourrir de froment et les couvrir de lin.
Sans l'or de la raison, vous perdez votre aumône.
Il faut, — pardon du mot! — que la raison ramone
Les conduits enfumés d'un corps sale et brutal,
Pour s'éclairer au feu sacré de l'idéal I
Honneur à nos aïeux ! leurs mains endolories Ont purgé le présent de ses noires scories !
Mais vos biens entassés sans peine et sans travail, A quoi serviront-ils, sinon d'épou vantail?
Aujourd'hui vous voulez que l'État vous protège, Demain vous mendiez un nouveau privilège.
Ce que vous possédez, le pouvoir l'a donmé I Rien n'est acquis par vous, et rien n'est pardonné ! Paris, de plus en plus, devient inhabitable ; Pour y rester, il faut être Faust ou le diable. Assurance, terrain, gaz, voiture, omnibus, Tout est à TOUS, par droit de conquête et d'abus.
Vous gagnez à coups sûrs notre argent à la Bourse ; Vous spéculez sur l'air, vous exploitez la source. Dites 1 pour vous, jamais pouvoir fut-il plus doux ? Et pour le faire aimer, ingrats, que faites- vous? Songez-vous qu'il est temps d'augmenter le salaire Du savant magistrat^ du vaillant militaire ; Et que l'instituteur est bien moins appointé Que le suisse insolent de vos palais d'été?
À.UX travailleurs donnez des hôtels d'invalides, au lieu de leur bâtir des m.aisons homicides! Hais, hâtez- vous! Tâchez de vous créer un nom. Vous croyez que c'est fait. Mais moi, je vous dis: Non!! Sur l'idéal du ciel la terre se façonne.
L'on ne possède en biens que le bien que l'on donne. Vous pouvez être à nous ce qu'est le sang aux nerfs, i Et de vos plats écus vous n'êtes que les serfs ! I Dq coche de l'État vous n'êtes que les mouches, i Et vous prenez des airs de conquérants farouches 1 i Vous n'êtes de notre or que des presseurs de jus, j Et vous produisez... quoi? — du verjus! du verjus!!
f^, voici ce que Dieu me dit dans sa colère : Frappe de ton marteau sur ce plâtre doré !
Jette des blocs de fer parmi ces pots de terre ! Ils sont debout et fiers, — je les renverserai l
« Les railleurs d*idéal seront fauohés comme herbe,
« Et d'un nouvel éclat resplendira mon Verbe!
« Tu les as vus ôourbés et criant: « Sauvea-nous! »
«c Tu les verras venir eneor, mais à genoux I
« Laisse-les me railler et railler le poëte!...
< Justice se fera, justice sera faite! 1 i
Clichy.— Imp. Paul Dupowt, 12, rue du Bac-d'AsnièMs (Î66, 8-8).