PREMIÈRE PARTIE LE DROIT DE TUER
Les rideaux étaient fermés et bien que le soleil brillât et que tous les bruits du Paris matinal emplissent les rues voisines, bien que l'on entendît depuis longtemps déjà les roulements sourds des files incessantes de voitures qui descendaient ou montaient l'avenue de l'Opéra, tout dormait encore en cette chambre close d'un riche appartement de la rue Daunou. La veilleuse, seule, éclairait le lit d'une lumière très faible, immobile, et, dans le lit, une jeune femme reposait.
La pendule d'une chambre voisine sonna neuf heures, d'un timbre clair, argentin, et la dormeuse fit un mouvement.
Elle se retourna légèrement, souleva la tête, et, pliant le coude, appuya son visage dans sa main.
Longtemps elle resta dans cette altitude pensive et, comme elle avait les yeux fermés, on eût dit qu'elle venait de se rendormir ainsi.
Il n'en était rien, pourtant, car ayant entendu un pa.' léger dans le petit salon qui communiquait avec s chambre, elle appela :
— Josette 1
Une jeune femme de chambre entra.
— Ouvrez !
La femme de ct^ambre obéit. Elle écarta les lourds n deaux que retinrent les embrasses et un flot de iumièr inonda les meubles élégants, les bibelots rares, les n ches étoffes, et celle-là — trésor plus précieux que le plus précieux trésors — qui venait de s'éveiller au mille de tout ce luxe familier.
La chemise de nuit dégageait ses bras superbes, so cou et ses épaules, jusqu'à la naissance de la gorge, t les cheveux très noirs ruisselaient comme un ruisseaj d'encre sur une chair délicate, aux lignes exquises, et ^ cette couleur d'ambre qui trahit une origine exotique Le visage était allongé, aux contours fermes et très ai . rêlés, avec des lèvres qu'on eût dites rougies artificielle ment, tant le sang y affluait impétueux, avec des yeu; noirs largement fendus. Et ce visage et tout ce corp? qu'on devinait souple sous le dessin du drap qui sembla! en vouloir trahir plutôt que dérober la sveltesse, étaienjl d'une femme qui arrive à la plénitude de sa beauté, f ' l'irrésistible puissance de ses séductions.
Elle avait trente-trois ans et s'appelait madame d Beaupréault.
Josette demanda :
— Madame veut-elle se lever et désire-t-elle que.) l'aide à sa toilette?
Elle secoua la tête, sans répondre autrement ; mais comme la femme de chambre allait sortir elle la rappela^ avec une sorte d'hésitation dans la voix : (
— Joselte?
Elle s'arrêta, prise d'effroi, certes, car son sein soulevait, précipitamment, les dentelles de la chemise. Sr main fine alla s'appuyer là, comme pour maintenir soi: cœur, et ses yeux se voilèrent lorsqu'elle interrogea? sourdement :
— Josette, monsieur est-il rentré?
— Non, madame.
Un profond soupir, révélant de mystérieuses angoisses, "osette disparut. Madame de Beaupréault resta seule, •êveuse.
Elle n'avait pas rouvert les yeux, mais au bord des cils des larmes tremblaient.
s — Depuis huit jours! murmura-t-elle, depuis huit ours !
<i Mais cette érijOtion dura peu, bien que personne n'en it témoin. Elle refoula ses larmes. Et son regard alla a3 porter sur de»,x tableaux qui faisaient face à son lit st qui semblaient Atre là pour lui sourire. 5 L'un représentait le portrait de Georges de Beauiréault, son mari, en costume de chasse, deux grands l'averack à ses pieds. D'allure distinguée, jeune encore, D'ayant guère que huit ou dix ans de plus que sa femme, les yeux un peu bridés et fatigués observant en dessous, es lèvres sensuelles, la barbe blonde et courte, la moustache relevée à la russe.
L'autre était le portrait d'un enfant. Gérard, le fils unique de Marguerite de Beaupréault. Presque joli oomme une femme, ressemblant à sa mère, mais les /eux timides et souriants. Brun comme elle.
Alternativement les yeux de Marguerite allaient de l'un à l'autre. Et à chacun de ces regards l'expression changeait, devenait tendre, presque douloureuse lorsqu'elle s'adressait à Gérard, sombre, inquiète, presque cruelle, lorsqu'elle contemplait le gentleman distingué, correct jt viveur qui était l'autre.
— Huit jours! murmura-t-elle encore... Georges na rjlus la tête à lui... il court à l'abîme... nous sommes perdus!... que fait-il? où passe-t-il ses journées?... où passe-t-il ses nuits?... le malheureux !
Mariée à seize ans, après avoir rencontré Georges de *Jeaupréault à Batavia, fille d'un empljyé supérieur de la maison Beaupréault, directeur des comptoirs de Java, lyant, par sa mère, un peu de sang malais dans les veines, Marguerite était rentrée en France avec son mari
quelques semaines après son mariage. Les premier années de cette union avaient été heureuses ; du moin) et c'est ce qui importe le plus aux yeux du monde, ell avaient paru l'être.
M. de Beaupréault, par la mort de son père, avait fcjfjii mis jeune à la lôte d'une importante maison de corn merce, ayant des attaches dans le monde entier et doi! les marchés faisaient la loi dans les centres les plp riches conime sur les points les plus reculés du glob M. de Beaupréault avait épousé Marguerite par amour^ 1: pendant deux ou trois ans cet amour parut vouloir su vivre au mariage.
Mais M. de Beaupréault était jeune, d'esprit faibl» vaniteux et sensuel. Elevé sévèrement et maître tout coup d'une très grande fortune, il s'était laissé aller pt à peu à une vie de fêtes perpétuelles, négligeant s( affaires, faisant assaut de dépenses avec les plus riche( d'audace avec les plus audacieux, jouant, perdant, dup» roulant dans toutes les aventures, compromis parfoiij sauvé par miracle, se relevant et retombant, laissant a la fortune paternelle aux mains de tous les escroc-^ ^ frappé, enfin, comme d'une rage de honte et de ruinqll! comme d'un coup de folie.
La fortune était solide. Il fallut dix ans pour la battr en brèche.
Maintenant elle était écroulée, plus rien n'en resta que le souvenir, et Beaupréault semblait l'ignorer to jours.
Ce n'était pas la misère qui épouvantait Marguerit Avec une très grande noblesse de caractère, elle av une énergie d'homme. A la dignité presque un peu âp de sa vie, à sa droiture immaculée, à son honnête insoupçonnée, elle joignait une tendresse profonde et' dans les angoisses de l'abandon où elle vivait depui' tant d'années, elle avait montré un courage à toui épreuve etdonné à tous ceux qui l'approchaient l'exemph d'une résignation surhumaine.
Les larmes, elle les réservait pour elle seule, lorsque aucun témoin n'était plus là pour voir ou pour entendre
Et Gérard, externe dans un lycée, et qui tous les jours se retrouvait rue Daunou, Gérard n'avait jamais, grâce à elle, deviné les débordements de Beaupréault. Toucher au père, devant le fils, lui eût semblé une profanation, quelque chose de criminel et de sacrilège, et l'enfant, sous les jeux vigilants de la mère, continuait d'aimer et de respecter l'homme qu'il eût méprisé peut-être si la vérité lui avait été connue.
C'était une femme! dans la plus magnifique acception de ce mot.
Non, la misère ne l'effrayait pas !... Qu'était-ce qu'un avenir de travail et de peines, de privations aussi?... sinon pour elle une occasion déplus de prouver combien son âme était fortement trempée?
Mais c'était l'avenir de l'enfant qui l'angoissait 1
Jusqu'où descendrait le père, sur cette route qui, après l'avoir mené à tous les vices, le conduirait peutêtre aux crimes?
Elle ne lui demandait qu'une chose : qu'il sauvât l'honneur.
Que, du moins, pour héritage, il laissât, à défaut de fortune, à cet enfant qui bientôt entrerait dans la vie,
un nom sans tache.
Elle lui avait toul abandonné.
Tout, jusqoe mais non compris l'honneur.
Entre la honte possible qui frapperait irrémédiablement Gérard et dont celui-ci porterait éternellement le poids, entre cette honte et son enfant menacé, Beaupréault rencontrerait Marguerite.
Marguerite, toute vibrante de son amour maternel, forte de ses soufirances passées, prête à tout, ayant fait le sacrifice de tout.
Madame de Beaupréault sje leva, s'habilla lentement.
De temps en temps,, elle s'arrêtait, tout à coup, la pensée s'en allant très loin, et restait debout, les yeux fixes, la tête baissée, les bras au long du corps.
Puis elle secouait ce rêve éveillé.
Elle venait à peine d'achever sa toilette, lorsque Josette rentra.
— C'est M. Collivet qui vient, selon son habitude... Marguerite fit un geste las.
Collivet était un des principaux employés de la maison. C'était lui qui, tous les matins, rendait compte à Marguerite de la situation. C'était par lui que, depuis longtemps, Marguerite savait de combien de degrés Beaupréault descendait chaque jour et par lui qu'elle voyait se rapprocher tous les jours l'heure de la catastrophe finale.
Mais qu'avait-il à lui apprendre qu'elle ne connût maintenant?
Elle allait le renvoyer, lorsque Josette, comprenant sans doute :
— Il a insisté plus particulièrement, madame, comme s'il avait prévu que madame ne le recevrait pas...
— Qu'il entre donc. Je le rejoins au salon dans un instant.
Quelques minutes s'écoulèrent. Marguerite entra.
Collivet, assis dans un fauteuil, son chapeau etsa canne à la main, s'empressa de se lever à .son aspect, et la salua profondément.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, long, maigre et chauve. Son visage, osseux, était parsemé de quelques poils roux. Il était pâle. Les lèvres avaient l'air d'une coupure, sous une moustache rousse rare et mordillée sans cesse. Les yeux vifs, très noirs, aux éclats de diamant, dénotaient, seuls, une vie, mais une vie intense en ce corps émacié.
— Auriez-vous à me dire quelque chose de particulier, monsieur CoUivet? demanda Marguerite.
— En ce qui concerne la situation générale, madame, je n'ai plus rien à vous apprendre. Vous la connaissez, depuis longtemps, aussi biçn que moi. La maison est perdue, sans ressources. Il faudrait un miracle pour la sauver. Et les miracles ça ne se fait guère, du moins dans le haut commerce. A force d'expédients, nous avons vécu jusqu'aujourd'hui. Et quels expédients ! Enfin, c'est fini. Je sais que des plaintes ont été déposées contre M. de Beaupréault, que la faillite a été demandée, que
cette faillite sera forcément transformée en banqueroute... en banqueroute frauduleuse... Je suis obligé de Yous redire tout cela, madame...
— Je vous écoute, monsieur, fit-elle, les yeux baissés, torturée jusqu'au fond de l'âme... Veuillez continuer...
— M. de Beaupréault, vous le pensez bien, se rend compte de la situation et, s'il n'a point reparu depuis quelques jours, c'est qu'il sait que son retour dans ses bureaux serait vite suivi d'une action judiciaire, de son arrestation même. Bien qu'aucune instruction ne soit commencée, du moins en apparence, il doit y avoir contre votre mari un mandat d'arrêt, car j'ai déjà vu rôder, à plusieurs reprises, autour de la maison, par l'entrée de la rueDaunou et par l'entrée de la rue Louis- Îe-Grand, des hommes qui sont notoirement connus pour être des agents du service de sûreté.
— Mon mari a sans doute quitté Paris...
— Non, j'en ai la certitude...
— La certitude... basée sur quelles preuves?...
— .J'ai rencontré M. de Beaupréault hier... avenue Gabriel... derrière le Cirque d'Eté... à la nuit tombante...
■r- Seul? fit-elle avec un tremblement de la voix.
— Non... une femme l'accompagnait... une femme... toujours la même... celle qui fut sa maîtresse en ces derniers temps...
— Oui, vous m'avez dit son nom...
— Marinelte... un nom de guerre, sans doute... Après vous avoir dit son nom, je vais faire mieux... je vais vous montrer son portrait...
— Que m^importe I dil-elle avec dégoût.
Puis, tout à coup, se ravisant, poussée par une ardente curiosité, par une jalousie bien naturelle, elle tendit la main :
— Non, au fait... donnez î
Chose singulière, il y eut alors, chez Collivet, une hésitation. Il tenait une photographie à la main et il y jeta les yeux, comme s'il ne pouvait s'en séparer; ses doigts furent agités d'un frisson et l'éclat de ses yeux
noirs s'assombrit encore d'une fureur concentrée, d'une rage contenue, d'une douleur cuisante.
Madame de Beaupréault considéra la photographie.
Puis elle la rendit en disant lentement :
— Oui, je comprends... elle est très belle... splendidement belle...
CoUivet reprit le' portrait avec le même frisson des doigts et précipitamment le cacha dans sa poche, comme on fait d'un trésor précieux...
Pais il essuya son front, brusquement couvert de sueur.
Madame de Beaupréault, préoccupée, ne remarqua pas cette émotion étrange.
Elle se contenta de demander :
— Comment avez-vous pu vous procurer cette photo-, graphie?
— Oh! madame, rien déplus simple... Cette... demoiselle Marinette est très, très lancée... et son portrait se trouve un peu partout en ce moment.
Il avait de la peine à parler. Les mots sortaient difficilement de la gorge. Il ne se remit que lorsque madame de Beaupréault l'eut interrogé de nouveau surles affaires de la maison. Alors, il reprit son récit, donna des détails, précisa des chiffres, montra béant Tabîme où l'on roulait.
Et il termina en disant :
— Hier encore je vous disais que c'était une question de jours... aujourd'hui, ce n'est plus qu'une question d'heures...
Il salua et sortit.
En somme, rien de nouveau. Marguerite vivait, depuis des années, dans l'attente fiévreuse de cette catastrophe.
La catastrophe était imminente. Rien ne pourrait la retarder.
Les^ureaux de la maison Beaupréault comprenaient tout l'entresol, elles appartements particuliers de Georges.et de madame de Beaupréault occupaient le premier étage en entier.
Profitant d'une disposition antérieure existant dans
LE DROIT DE TUER iJ
l'immeuble, Georges avait relié son cabinet particulier, du premier étage, avec les bureaux de l'entresol par un escalier qui aboutissait en bas et en haut à une sorte de salle d'attente où se tenait toujours un garçon, l.e cabinet était une pièce très grande, meublée avec luxe, plutôt pareille à un salon, car, en dehors du bureau Louis XV, il ne s'y trouvait rien, ni papiers, ni livres, ni cartons, qui rappelât un travail quelconque.
Il était tendu d'étoffes lourdes, recouvert de tapis épais, et ce qui se passait ou ce qui se disait là, que les scènes fussent intimes ou qu'elles lussent violentes, ne s'entendait guère du dehors, même des vestibules d'attente, car les bruits ne franchissaient pas les portes doubles aux vantaux capitonnés se refermant d'euxmêmes, hermétiquement. Deux portes communiquaient du cabinet avec le dehors. Tune donnant sur les appartements intérieurs, l'autre sur l'escalier descendant aux bureaux. Et cet escalier était lui-même fermé, en haut et en bas, par des portes capitonnées, ce qui le plongeait dans une obscurité absolue.
La connaissance de cette disposition des lieux était nécessaire pour les faits qui vont suivre.
Madame de 'Beaupréault, après avoir écoulé les renseignements apportés par GoUivet, était rentrée chez elle toute chancelante.
Elle s'afidissa dans un fauteuil et, les yeux grands ouverts et sombres, rêva, essayant de trouver quelque remède à une situation sans is^ue, maisr se heurtant, partojt, à des ruines, à des hontes, à la fragile barrière que .e moindre souffle allait renverser et qui la séparait de l'abîme. Les heures sonnaient. Le temps passait. Josette entrait, allait et venait autour d'elle. Marguerite ne s'en apercevait pas.
Etcommedans un sanglotdecolèreetde mépris, parfois, sourdement, quelques mots s'échappaient de ses lèvres : « Où est-il? Que fait-il? Le misérable! » Gelui que sa pensée poursuivait ainsi dans les cahots de la vie parisienne où il s'était brisé les reins n'était pas si loin qu'elle le pensait peut-être, car, au moment où sonnèrent
10 BLESSÉE iu COEUR
onze heures, un homme montait dans les bureaux, passait dans la salle d'attente sans s'y arrêter et entrait, par l'escalier obscur, dans le cabinet du premier étage. Le vestibule était désert. Le garçon absent. Les employés ne surent pas que le maître était de retour et M. de Beaupréault ferma les portes à l'intérieur pour que personne ne le dérangeât.
Il était bien tel que le montrait le peintre en son portrait. Quarante ans, mais l'air inquiet et fatigué, le teint jauni par les soucis, les traits tirés, le front ridé ; avec cela, d'une suprême élégance, je ne sais quel mépris de tout apparaissant aux coins de la lèvr^i sur laquelle se retroussait la moustache hérissée.
Il tomba sur un canapé en murmurant :
— Voilà trois jours que j'essaie en vain de rentrer chez moi. Heureusement qu'aujourd'hui les agents se sont relâchés de leur surveillance.
Il resta pendant quelques minutes immobile, alluma une cigarette, la fuma jusqu'au bout, couché, comme s'il se reposait de quelque fatigue physique ou morale.
Puis, quand il eut fini :
— Allons, je n'ai pas de temps à perdre. Brûlons tous les papiers compromettants, avant que les gens de police ne viennent mettre le nez dans mes affaires.
Et minutieusement, il visita un à un les tiroirs, jetant dans la cheminée des poignées de lettres, et aussitôt y mettant le feu.
Cela dura deux heures.
— A présent, partons !
Et comme il allait sortir, son regard tomba, machinal et indifférent, sur deux photographies dans un joli cadre, placées sur un coin de son bureau. Déjà il avait fait quelques pas vers la porte. Il s'y tint, arrêté, retourna vers les visages souriants qui l'attiraient.
Il y avait la jolie tête d'un enfant tout petit : Gérard, son fils, lorsqu'il n'avait que cinq ans — et l'autre lui redonnait, dans sa troublante jeunesse pleine d'aspirations et pleine de rêves, Marguerite, lorsqu'elle avait vingt ans.
Pendant une seconde, il y eut sur son visage une expression de regret, d'incertitude, de repentir, peut-être.
Au lieu de sortir, il restait là, debout, hésitant.
Et il passa la main sur son front creusé d'une ride soucieuse.
— C'est ma faute. J'avais le bonheur auprès de moi. Je n'en ai pas voulu.
Mais ce mouvement ne pouvait avoir une bien longue durée. Son cœur était desséché depuis trop longtemps et le plus froid scepticisme, la plus égoïste indifférence avaient remplacé en lui les heureuses qualités de sa jeunesse.
11 eut un haussement d'épaules plein de mépris et sortit; comme dans sa chambre particulière, il avait encore quelques papiers, des dossiers, et qu'il avait sans doute, à la veille d'une catastrophe, intérêt à détruire tous les vestiges des expédients, opérations véreuses, disons le mot : escroqueries même, auxquels il avait eu recours pour vivre pendant oes derniers temps, il lui fallut traverser l'appartement et passer près du petit salon où se tenait volontiers Marguerite.
Il se doutait bien que sa femme était là; mais il ne Toulait point la revoir.
Il craignait ses reproches, ses larmes.
Et quand bien même elle n'eût point parlé, ce qu'il redouftait le plus, c'eût été son silence plein de sous-entendus désespérés.
Puis Gérard pouvait être ajprès de madame de Beaupréault.
Il se sentait trop coupable envers ces deux créatures, destinées à porter le poids de fautes qu'elles n'avaient pas commises: injustice fatale, irrémédiable, qui devait . broyer ces deux vies.
Et sachant celail ne voulait revoir ni la mère ni le fils.
Et déjà il avait traversé le grand salon, atteignait la porte qui ouvraitsur sa chambre, lorsqu'un bruit de voix l'arrêta .
Marguerite, en effet, n'était pas seule, mais ce n'était point Gérard qui se trouvait avec elle.
Il revint sur ses pas.
La porte du petit salon était entr'ouverte. Les voix étaient distinctes.
La portière retombée empêchait qu'on pût apercevoir M. de Beaupréaalt.
Sans réfléchir, sans se demander pourquoi, Georges écarta doucement la portière, se glissa entre la tenture et la porte.
Et là, retenant son souffle, il écouta.
Madame de Beaupréault, après avoir congédié GoUivet, était rentrée chez elle. Dans la crise qui la menaçait depuis longtemps, elle n'avait dégoût à rien,netravaillant plus, ne cherchant plus à s'occuper, elle jadis si active et si courageuse. E'ie ne sortait pas non plus, car, partout 011 elle se présentait, elle était sûre de rencontrer des visages curieux qui l'interrogeaient, des gens compatissant à sa peine, ou qui cachaient aussi parfois, derrière leur pitié empruntée, la joie mauvaise de voir une rivale perdue.
Elle n'avait jamais aimé beaucoup le monde; elle n*y comptait point d'amis. Elle était devenue mère à peine une année après son mariage. Elle avait voulu nourrirellemême son fils. Et la première enfance de Gérard ayant été nerveuse et délicate, elle avait veillé sur lui, trouvant là sa grande joie, son suprême repos, sa récompense.
Plus tard, ce fut elle qui commença cette jeune éducation jusqu'au jour où Gérard dut entrer au lycée.
Depuis les menaces de la catastrophe prévue, ses journées s'écoulaient dans la rêverie ou dans les larmes, dans une attente énervante, angoissée, maladive, du coup final que chaque heure qui sonnait pouvait amener.
Et chaque fois que Josette entrait, elle surprenait sa maîtresse, assise auprès d'une fenêtre, les yeux fermés,
la tête penchée sur sa poitrine, les mains jointes sur les genoux, semblant dormir.
Ce fut ainsi qu'elle la surprit encore, en ce jour-là, quelques minutes après le départ de Collivet.
— Madame! madame !... dit la femme de chambre en s'approchant.
Marguerite tressaillit, ouvrit les yeux, releva la tête.
— Qu'est-ce encore, Josette, et que me voulez- vous? Josette tendit une carte à sa maîtresse. Marguerite y jeta un coup d'oeil, se leva brusquement
et devint très pâle.
— Jean Demarr I
Puis, reprenant quelque sang-froid :
— Que lui avez-vous répondu ?
— Que madame ne recevait personne... que madame était souffrante...
— Et il est parti?
— Oh! non, madame. lia insisté, avec énergie. Il paraissait très ému. Il avait presque des larmes dans les yeux lorsque je lui eus dis que sûrement madame ne ferait pas plus d'exception pour lui qu'elle n'en faisait pour les autres...
— Alors?
— Alors, quand j'ai vu que cela lui causait tant de peine, j'ai pris sur moi de venir aver^lir madame...
— Et il attend au salon?
— Oui, madame...
Marguerite resta quelques instants sans répondre. Ses yeux ne quittaient point cette carte et ses lèvres redisaient sans cesse ce nom, tout bas, comme s'il eût parlé éloquemment à son cœur.
— Jean! Jean Demarr! Après tant d'années! Pourquoi? Que vient-il faire ? Que me veut-il?
Josette, timidement, se hasarda à demander :
— M. Jean Demarr est-il cet avocat si célèbre dont on parle tant et que tout Paris veut entendre quand il plaide ?
Madame de Beaùpréault dit, rêveusement :
14 BLESSÉE 'au cœur
— Oui... et son cœur est aussi bon que sa gloire est grande...
— Madame est malheureuse. . . Peut-être M. Jean Demarr aurait-il un bon conseil à donner à madame...
— Oui, peut-être !
Elle soupira et infiniment troublée, les yeux lumineux et comme baignés de tendresse, elle dittrès bas, les deux mains sur son cœur :
— Qu'il entre!...
11 y avait dix-sept à dix-huit ans de cela. Marguerite vivait à Batavia auprès de son père, Victor Genissieu, qui dirigeait les comptoirs de la maison Beaupréault dans l'île de Java et dans tout l'archipel. Elle avait à peiné quinze ans, mais très développée, comme toutes les filles de ce sang ardent, déjà femme, elle était célèbre par sa grâce et sa beauté.
Jean Demarr venait de terniiiner ses éludes de droit. Pour la forme sans doute, car il était possesseur d'une très grosse fortune. Un peu affaibli par des études auxquelles, malgré tout, il s'était consacré avec l'ambition de réussir, il avait voulu, avant de revenir à Paris, et de se faire inscrire au barreau, se reposer pendant deux ou trois ans. Mais pour ce garçon curieux, à l'esprit toujours en éveil, le repos impliquait toujours l'étude. Il résolut de faire le tour du monde, d'observer les mœurs des différents peuples, leur degré de civilisation au point de vue juridique.
Il acheta au Havre un yacht de plaisance, à vapeur, VAlouettey le fit fréter, réunit un équipage, un capitaine, un quartier-maître, quelques matelots, chauffeurs et mécaniciens.
Et il partit, libre, indépendant, ne laissant derrière lui aucun regret, orphelin depuis longtemps, et n'ayant pas encore aimé. <
11 volait vers les grands inconnus, sans se douter qu'il reviendrait, l'âme rivée à un amour sans espoir qui le retiendrait impérieusement et rejaillirait sur toute sa vie.
En faisant escale à Batavia, il fut retenu plus qu'il ne
LE DROIT DE TyER 15
pensait par les beautés incomparables de l'île, ses sites merveilleux, ses mœurs douces et hospitalières.
Batavia, grouillante de vie, avec sa population de Hollandais, de Chinois, d'Hindous, de Malais, de Javanais, avec ses fêtes, son luxe oriental, captiva le jeune homme et sut le retenir.
Il avait des lettres d'introduction auprès du gouverneur, comme auprès de quelques-unes des plus grandes maisons de la ville.
Pendant une de ces fêtes éblouissantes que donnent à Batavia aussi bien les Chinois que les Européens, où il semble que l'or, les diamants, sont jetés librement, à profusion dans l'ivresse de ces réjouissances nocturnes, étincelantes des cent mille lumières qui se jouent dans les grands arbres majestueux des tropiques, Jean Demarr rencontra Marguerite, lui fut présenté et resta ébloui, charmé, amoureux fou.
Dès lors, il ne songea plus à partir.
Que lui faisait le monde entier, désormais, ce monde aux mœurs étranges, policées ou sauvages, vers l'étude duquel il était parti?
Est-ce que tout ce monde existait encore ?Le savait-il, en vérité? La veille encore, peut-être, parce que la veille il n'avait pas vu cette frêle et pourtant robuste enfant au visage brun, velouté, aux lèvres rouges comme une fleur de grenadier, aux yeux noirs, mais d'un noir brillant, qui semblait refléter et trahir un foyer de passions et de tendresses, d'un noir qui, pour ainsi dire, brûlait!
Dans le monde entier, il ne connaissait plus qu'une ville... et dans cette ville, au milieu de ces vingt types différents dont les milliers de représentants allaient et venaient sur les boulevards, le long des quais, devant ces maisons superbes, aux vérandas à colonnes blanches, dans l'ombre mystérieuse des palmiers et des varingins, il ne connaissait plus, il ne voyait plus que la brune figure de Marguerite, et ce corps souple, ondoyant, libre et sans entraves, dans les vêtements éclatants et drapés à l'antique que portent là-bas toutes les créoles.
— Je l'aime ! Et je veux qu'elle soit à moi ! se disait-il.
16 BLEgSÉE AU COEUR
Et Marguerite aussi, bientôt, l'aima.
11 la revit souvent, partout où se donnaient des fêtes. Et bientôt, avec le consentement de Marguerite, il vint la demander à son père.
Les Genissieu occupaient une importante situation dans la maison Beaupréault. Gela datait de soixante ans déjà, et de père en fils, depuis lors, tous les membres de la famille avaient consacré leur vie et leur intelligence au succès des comptoirs qui leur étaient confiés. Les Genissieu étaient dévoués, les Beaupréault, reconnaissants. Soixante ans auparavant, la maison avait traversé une crise causée par les événements politiques et le naufrage était inévitable.
Tout à coup, alors que tous les clients intéressés venaient retirer leur argent, un étranger, un inconnu, un paysan, se présenta dans les bureaux, confiant dans l'honneur de ce nom qu'aucune tache ne souillait, et il remettait à Beaupréault les cent mille francs qui constituaient sa fortune, tombée d'un héritage inespéré. Beaupréault, le fondateur de la maison, les refusait, expliquant ses motifs. Genissieu insista. Beaupréault accepta. Cent mille francs, c'était peu. Une goutte d'eau, dans ce gouffre. Et pourtant ce fut le salut. Cent mille francs. Ce n'était rien, mais ce qui fut énorme, levier puissant qui servit à Beaupréault pour s'élancer, ce fut la confiance que lui donna cette confiance. La maison était sauvée.
Le paysan avait un fils. Le père Beaupréault l'accueillit, lui donna un emploi, utilisa ses facultés, le maria.
Et ce fut ainsi que de pèreen fils, les Beaupréault et les Genissieu, s'estimant et s'aimant, travaillèrent côte à côte.
Le père de Marguerite faisait la sieste lorsque Jean Demarr se présenta. Jean avait traversé, pour venir, un parc immense au fond duquel l'élégante maison à colonnades disparaissait sous la verdure, pareille à un temple grec au milieu d'un bois sacré.
Genissieu le reçut aussitôt, appela des serviteurs malais, nus jusqu'à la ceinture, et fît servir des rafraîchissements.
Jean Demarr aborda franchement la sUaation:
— Monsieur, dit-il, j'aime votre fille de toute mon âme et mon plus grand bonheur serait de l'épouser.
Ensuite, en quelques mots, il ditce qu'il était, ce qu'était sa famille, la grande fortune dont il jouissait.
Genissieu le laissa parler, flegmatique.
Lorsque Jean Demarr eut fini, attendant anxieusement la réponse :
— Monsieur, dit-il, je sais qui vous êtes et votre demande m'honore beaucoup. Si j'avais reçu votre visite il y a seulement quelques jo^irs, peut-être que ce mariage m'eût convenu. Aujourd'hui il est trop tard I
— Trop tard, monsieur, et pourquoi ?
— Georges, le fils de M. de Beaupréault, qui est à Batavia, comme vous le savez sans doute, depuis deux mois, m'a demandé la main de Marguerite...
— Marguerite m'aime, monsieur.
— J'ai promis à Georges et ne reviendrai pas sur ma promesse...
— Monsieur, je vous en prie,, ce ne peut être votre dernier mot.
Genissieu se leva, obligeant Demarr à prendre congé, et froidement, comme s'il parlait d'une chose indifférente, il répéta en saluant : •
— J*ai promis !
— Marguerite ne consentira jamais !
•— Marguerite est une honnête fille; monsieur. Elle obéira.
Jean Demarr sortit désespéré. Il sentait chez Genissieu une volonté de fer. La jeune fille était perdue pour lui. Alors, il lui vint comme une folie. Deux jours après, il réussit à parler à Marguerite. Celle-ci l'accueillit avec une tristesse profonde. Elle avait été instruite la veille des projets de son père. Elle pleurait. Elle était dans un de ces désespoirs, un de ces moments de faiblesse amoureuse, où les jeunes filles et les femmes se laissent aller aux élans de leur cœur, quittes à regretter amèrement plus tard l'imprudence commise.
Jean obtint de Marguerite qu'elle s'échapperait de la
maison paternelle le soir même, dans la nuit, et rejoindrait le jeune homme sur son yacht.
Et le soir, en effet, la jeune fille sortait mystérieusement du parc, gagnait la jetée et là se trouvait dans les bras de Jean Demarr.
Elle ne pensait à rien, ne réfléchissait à rien, le cerveau en feu, grisée.
Il l'emmena, l'emporta plutôt jusque sur le bateau, descendit dans sa cabine, la déposa sur un canapé et se mit d ses genoux, silencieux, les mains jointes, ainsi qu'on prie ou qu'on adore.
Elle était à demi évanouie, tant son émotion était grande.
Mais quand elle revint à elle et qu'elle comprit lafaute commise, l'imprudence coupable, ce fat elle qui, glissant à genoux, joignant les mains, implora Jean Demarr à son tour:
— Jean, j'ai été folle... et vous aussi, mon ami^ vous n'aviez pas toute votre raison... Jean, je vous en conj,ure, il faut que vous me laissiez partir... et que vous me reconduisiez chez mon père... Jean, je vous dirai tout : je vous aime, vous le savez, vous en êtes sûr, puisque je suis ici... et pourtant il faut nous quitter, nous dire adieu... pour toujours... Je vous aime, vous m'aimez et nous ne serons jamais l'un à l'autre; jamais je ne désobéirai à la volonté de mon père... Je serai malheureuse toute ma vie, mais je préfère ce malheur... Jean, vous pourriez faire de moi, en ce moment, ce que vous voudriez... mais, je vous le jure, cela détruirait mon amour, et détruire mon amour pour vous, si grand, ce serait une profanation... Vous ne le voudrez pas... Jean, laissez-moi libre et rien, entendez-vous, rien ne diminuera cet amour. Il durera autant que je vivrai et je verrais la terre menacée d'un bouleversement que je ne la sauverais pas, si en la sauvant je devais vous oublier...
Il supplia, pleura, l'affolant de sa tendresse.
Et cependant, tout en larmes, énervée, éperdue de sanglots, elle disait:
— Jean, ne tuez pas mon amour... je veux vous aimer toute ma vie...
Il la sauva d'elle-même. Il la sauva de lui. Deux heures après, dans la nuit merveilleuse, doucement éclairée par les étoiles, sous les grands arbres du parc, où des lucioles étincelaient, se glissèrent deux ombres et quand elles durent se séparer, il y eut une étreinte longue, passionnée, et deux voix étouffées murmurèrent :
— Jean, pour toujours, quoi qu'il arrive!
— Marguerite, tu ne m'aimais pas !
— Qui sait si l'avenir ne te prouvera pas le contraire l! Et ce fut tout. Une des deux ombres disparut dans la
colonnade enguirlandée de fleurs parfumées. L'autre revint lentement sur ses pas.
Le lendemain le yacht l'^/owe^/e quittait la rade de Batavia.
Le mariage eut lieu quelques mois après et Georges emmena sa femme en France. Jean Demarr était d'une riche famille de hauts commerçants, et il y avait entre lui et M. de Beaupréault certaines relations communes. Jean et Marguerite se rencontrèrent dans le monde à plusieurs reprises. Avec quelle émotion profonde! Leurs regards brûlants se dirent l'un à l'autre ce que leurs lèvres ne devaient jamais plus se raconter. Mais il y eut cependant quelque chose de plus. Dans les yeux de Marguerite il y eut une instante prière, une supplication où elle mit toute son âme.
Et il comprit ce qu'elle demandait :
— Fuis-moi! Evite les occasions de me rencontrer... A quoi bon, pour toi comme pour moi, courir au devant de la souffrance?
Il baissa la tête. Elle vit qu'il avait deviné sa pensée. Elle le remercia d'une suprême tendresse.
Et il tint parole.
Il s'était remis au travail avec ardeur, cherchant l'oubli, la paix dans l'étude. La renommée vint le retrouver bientôt. Son nom fut célèbre.
— Du moins, se disait-il, elle entend parler de moi. Et il ne se maria point.
Ce fut ainsi que les années s'écoulèrent. Deux on trois fois seulement, depuis si longtemps, et tout à fait par hasard, ils s'étaient rencontrés. Quelques secondes rapides d'une grande torture, d'un grand bonheur aussi. Et ce fat tout.
A tous deux leur vie était droite. Ils n'avaient pas de reproches à se faire, et ils avaient pieusement conservé leur amour au fond de leur cœur, un amour pur et ûer.
On comprend, maintenant, quelle devait être l'agitation de Marguerite lorsque Josette lui remit la carte de Jean Demarr.
Jamais il ne s'était présenté chez elle.
Que venait-il faire?
Josette, disparue un moment, rouvrit la porte et s'effaça.
Un homme d'une quarantaine d'années entra, grand, robuste, très brun, les yeux vifs et lumineux, portant toute sa barbe.
Quelques, cheveux gris aux tempes, seuls, trahissaient l'âge.
Josette s'éloigna.
Et Jean et Marguerite, oppressas, le cœur bouleversé, la gorge étreinte, tant leur émotion était forte, restèrent silencieux, les yeux baissés.
D'un geste, toujours sans parler, elle lui indiqua un fauteuil.
Ce fut lui le premier qui se remit. Et d'une voix sourde, brisée :
— Je vous demande pardon, madame, d'être venu. Mais le temps presse. La situation est grave. Je ne pouvais hésiter plus longtemps. Veuillez m'écouter sans m'interrompre. Je n'ai rien oublié du passé... Dites-moi seulement si pour vous, de votre côté, ce passé est toujours présent à votre esprit...
Elle dit, faiblement :
— Toujours 1
Une contraction du noble visage de Jean Demarr trahit l'émotion extraordinaire que ce simple mot avait jetée dans son âme.
— Dès lors, vous comprendrez quels sont les motifs qui m'ont fait agir et je suis sûr que, quel que soit l'accueil que vous allez faire à ma proposition, vous ne vous tromperez pas sur les hautes raisons qui me l'ont inspirée.
— Parlez !
— Bien que j'aie cessé de vous voir, bien que j'en aie évité toutes les occasions, cependant j'ai constamment vécu avec vous... Rien de votre vie ne m"4tait inconnu. Je n'ai le droit ni d'accuser, ni de juger. Du moins, j'ai celui de vous dire que j'ai deviné depuis longtemps vos larmes... Mais ce n'est point de votre abandon que je suis venu vous entretenir... Il vous suffit de savoir que ceux qui vous aiment vous plaignent... Vous êtes aujourd'hui plus directement menacée, dans votre honneur, dans l'honneur de votre fils... Le savez-vous?
— Hélas !
— Vous le savez. Je n'ai donc aucun détail à vous donner. Je ne crois pas qu'il puisse se trouver un moyen de sauver M. de Beaupréault. Et vous, madame, quelle est votre conviction ?
— Je crois que l'abîme est ouvert... et j'ai la sensation de tomberdans l'infini, dans les ténèbres, dans l'horreur.
Jean Demarr fut bouleversé par ce cri de la pauvre femme.
— Je ne connais pas, d'une façon précise, la situation des affaires de M. de Beaupréault. Quelle somme faudrait-il pour le sauver, je l'ignore. Du reste, ce qu'il faut, ce n'est point relever la maison, c'est protéger l'honneur. Si peu renseigné que je sois, j'estime pourtant qu'un million suffirait pour désintéresser un certain nombre de créanciers, ceux-là qui ont le plus à se plaindre, les victimes d'abus de confiance ou d'escroqueries... les autres prendront patience. Gérard est intelligent et sérieux. Dans deux ou trois ans, il suppléera son père. Et, en attendant qu'il puisse prendre la place de M. de Beaupréault, votre main ferme dirigera cette maison, la redressera, la remettra à flot... Le voulezvous?
— Si je le veux! vous me faites entrevoir le salut, monsieur... et ce m'est une souffrance nouvelle... Vous parlez d'un million... où le trouver ? quelle âme assez désintéressée, assez généreuse...
— N'achevez pas, madame. Ce que je fais est bien simple...
— Vous... Jean... c'est vous?
— Ne l'aviez-vous donc pas deviné ? Je gagne beaucoup d'argent. En outre je suis très riche. Je vis modestement. Ma fortune m'est inutile. Je vous en donne une part. Quoi de plus naturel V...
Elle murmura :
— Non, je ne puis pas. . . je ne puis pas 1
— Et pourquoi? Parce que je vous aime? Parce que vous... vous m*aimez?
— Oui, à cause de cela ?
— Vous sentiriez-vous donc amoindrie vis-à-vis de vous-même, et pensez-vous que mon respect en diminuerait? D'où vient ce scrupule? Qu'avez-vous à vous reprocher, Marguerite? Le sacrifice de votre amour et de vos premiers lêves n'a-t-il pas été complet, jadis? Et moi-même n'ai-je pas montré la soumission la plus absolue à la volonté de votre père?... Depuis, que s'estil passé?... Je ^e vous revis plus?... Vous êtes devenue une étrangère pour moi!!... Marguerite, vous n'avez pas le droit de refuser le salut que je vous apporte... pour vous, pour votre mari, pour votre enfant...
Elle réfléchit, se taisant, les yeux fermés, comme pour mieux se concentrer en son âme, puis, tout à coup, elle se leva et, noblement, chastement, elle tendit ses deux mains à Jean Demarr.
— C'est vrai, Jean, dit-elle. Refuser serait vous faire injure. Ce serait offenser l'amour que vous avez pour moi... celui que je garde pour vous et qui a été la joie secrète de ma vie de souffrances et d'abandon... Je sais qu'il n'y a pas d'homme plus loyal que vous, mon ami... Je sais que vous avez agi dans la probité et la franchise de votre cœur, sans arrière-pensée.
J'accepte, ainsi que vous offrez... parce que je n'ai
pas à rougir de votre générosité, parce que plus tard, si elle est connue de mon mari et de mon fils, je n'aurai pas non plusà m'en disculper devant eux.
— Vous me rendez bien heureux, Marguerite...
— Et moi, Jean, dit-elle très bas, je suis fière de vous aimer...
— Je savais que vous accepteriez. J'avais pris depuis quelques jours toutes les mesures nécessaires à la réalisation de cette somme. Il me suffit, en ce moment, de quelques heures pour la réunir. Dans le courant de l'après-midi, un homme de confiance vous rapportera. Comme je veux qu'il ne reste aucune trace de cette somme et qu'il est inutile que l'on devine d'où elle vient, elle sera réalisée en billets de banque. Vous pourrez dès demain vous entendre avec les bureaux de la maison pour en organiser l'emploi immédiat, au mieux des intérêts de votre mari.
— Oh ! Jean ! Jean ! dit-elle, comment pourrai-je jamais vous prouver ma reconnaissance?...
— Il ne peut être question de reconnaissance, Marguerite. Rien de plus naturel, de plus simple, je le répète.
Elle lui tendit les mains.
Il les prit et les serra doucement, avec un sourire plein de tendresse.
Toute fatigue semblait dissipée chez Marguerite. Ses jeux brillaient d'un éclat singulier. Ses lèvres étaient rouges. Le visage rosé sous le brun chaud de la peau veloutée. Elle était aussi belle, certes, plus belle peutêtreque lorsqu'elle l'implorait, àgenoux et mains jointes, bien des années auparavant, sur le yacht l'A/oite^/e.
Pendant que sur le point de se quitter, ils se regardaient ainsi, une dernière fois, ils tressaillirent.
Il leur sembla à tous deux qu'un peu de bruit venait de partir de la porte d'entrée qui s'ouvrait sur le grand salon. C'avait été comme le froissement de la lourde étoffe de tenture, puis une sorte de rire silencieux, de soupir ironique plutôt.
— Marguerite, on nous écoutait...
La jeune femme se précipita vers la porte, souleva la tenture.
Il n'y avait là personne. Personne non plus dans le salon.
— Non, dit-elle, nous nous sommes trompés. Puis qu'importe!
— C'est vrai ! Que nous importe !
Ils se séparèrent.
Quand Jean Demarr fut parti, Marguerite murmura :
— Oh ! mon Dieu, soyez béni, vous qui avez fait ce miracle de sauver l'honneur de mon enfant !
Et soulevant un coin des rideaux, elle regarda vers la rue Daunou et le coin de l'avenue de l'Opéra, pour y apercevoir une dernière fois l'homme qui, depuis si longtemps, avait emporté son cœur.
Une main s'appuya sur son épaule et une voix lui dit:
— Vous ne le verrez pas... Il avait sa voiture...
Elle se retourna effarée, comme prise en flagrant délit d'une faute.
Georges de Beaupréault était derrière elle, ironique et froid.
Elle se remit très vite et le regarda avec une hauteur méprisante.
— Ahl vous ici, monsieur... J'en suis heureuse... D'autant plus heureuse que la parole qui vient de vous échapper me prouve que vous avez surpris l'entretien que je viens d'avoir avec M. Jean Demarr.. .
— Je ne vous le cacherai pas.
— Cet homme vous sauve, monsieur.
— Oh ! je pense que s'il n'y avait que moi en jeu, il se soucierait fort peu de m'être agréable... Mais il y a vous... et, entre vous, de charmants souvenirs, ma foi, et que j'avais toujours ignorés...
— Georges, rien de vous ne peut atteindre mon honneur et me faire soupçonner.
Et de vous non plus aucune insulte ne peut souiller l'homme loyal et bon, au cœur élevé, qui vient de sortir de ce salon.
— Vous en jugez en femme. Permeltez-moi d'en juger comme votre mari.
— Mon mari ! Croyez-vous donc que j'ignore votre vie... et que je ne sache pas non plus que nous sommes perdus... que vous êtes ruiné... et que le bagne vous attend, si je le veux t
— Si vous le voulez !
— Je n'ai qu'à refuser le million qui va venir. Que ferez- vous ?... La police vous cherche. Le déshonneur est à voire porte... Eh bien, parlez!... Dois-je accepter ou refuser ? Si vous avez entendu notre conversation^ vous savez que vous n'avez le droit de m'adresser aucun reproche, et que moi, je puis vous regarder sans baisser les yeux... J'aimais avant de vous connaître. J'ai obéi à mon père en vous épousant. Pendant les premières années de notre union, vous vous êtes montré si attentif et si doux que je vous donnai mon amitié. Je ne pouvais pas plus. Mais qui sait si vous ne seriez point parvenu jusqu'à mon cœur ? Vous ne l'avez pas voulu !... Je
jie vous ai jamais adressé aucun reproche. Je ne commencerai pas aujourd'hui. Je vous méprise. Je ne vous hais point. Mais ce que je ne tolérerai jamais, jamais, c'est que vous soupçonniez mon honneur et ma franchise... Je le jure sur mon enfant, auquel, en me voyant abandonnée de vous, j'ai consacré toutes les heures de ma vie, j'ai accepté loyalement d'être votre femme... Et j'ai été votre femme, toujours, loyalement... Vous, qu'avez-vous fait de moi ?...
Il ne répondit pas.
Il se mita se promener de long en large, dans le petit salon, les mains dans les poches et le sourcil froncé.
Parfois, il s'arrêtait devant Marguerite et paraissait vouloir lui parler, puis il reprenait sa promenade nerveuse et restait silencieux.
— Soit, dit-il; aussi bien, j'aurais mauvaise grâce à vous adresser des reproches. Faisons mieux. Parlons affaires et parlons raison. M. Jean Demarr vous a promis un million. Cela est très généreux et je ne suis pas loin de croire que cette somme suffira pour nous tirer d'en-
nui, au moins provisoirement. Or, gagner du temps c'est voir tous les jours augmenter ses chances de salut Vous êtes maîtresse de distribuer cet argent comme vou: Tenlendrez. Toutefois, vous êtes peu au courant de meii affaires. Il est utile que les sommes à prélever aillen aux plus pressés. N'ayant plus votre confiance, je nt vous demande pas de vouloir bien me laisser ce soin. Jt comprends vos craintes et vos scrupules. Mais il reste dans mes bureaux, des employés qui n'ont pas lclch( pied avec la mauvaise fortune et qui vous aideront d( leurs conseils : Gollivet entre autres. Adressez-vous f" lui...
— Merci, dit-elle froidement.
— Je croivs, en outre, qu'il ne vous serait pas possible de vous passer de mon concours... J'aurai des indications précieuses à vous donner... c'est moi le premier intéressé en tout ceci... Vous me permettrez donc de mt présenter devant vous dans le courant de la journée... J( devine, surtout après les confidences que j'ai surprises que ma présence vous est pénible... Je me tiendrai daui mon cabinet à vos ordres... Gollivet nous servira d'inter médiaire.
Marguerite soupira. Il y avait, depuis quelques ins' tants, sur son beau visage, un air de profonde tristesse
— Georges, dit-elle, est-il possible que notre vit commune soit finie ? Quel'S que soient vos torts, Georges je suis prête au pardon, car je suis bien obligée de nH|1 rappeler que nous avons un fils et que sur lui retomberont les discordes. Georges, vous êtes un grand coupable coupable envers moi, — mais je ne me plains plui depuis longtemps, — coupable surtout envers cet enfant Vous'n'avez pas hésité dans vos débordements et je saii que vous avez tout oublié, tout, jusqu'à votre honneur.. Vous avez commis des actes condamnables et qui vouj conduiraient en cour d'assises si les victimes de voî escroqueries avaient quelque rancune contre vous. . .
M. de Beaupréault ne répondait pas. Ses lèvres étaiem crispées.
— Oui, Georges, je pardonnerais tout encore si vouî
i vouliez VOUS repentir, reprendre à cause de notre fils une vie d'honnête homme, racheter le passé en un mot... Et ce qui m'attriste, ce qui m'épouvante, voyez-vous, c'est qu'il me semble que vous êtes roulé si bas que rien ne vous relèvera plus. Pour avoir commis tant de fautes, tant de crimes, il faut que vous n'ayez plus ni probité, ni souci du monde, ni amour paternel. J'ai peur que, sauvé demain, vous ne continuiez votre existence de désordres, et que la pensée de votre pauvre petit Gérard ne vous retienne pas plus, dans les jours qui vont suivre, qu'elle ne vous a retenu autrefois...
— Vous avez tort, Marguerite, tout peut se réparer.
— Le vo^drez-vous ? Tenez, depuis que vous êtes ici, r'je chercHe vainement quelque attendrissement dans vos
yeux, quelque émotion dans vos paroles... Je ne rencontre que sécheresse, indifférence... Votre cœur est mort... pour nous, du moins... Georges I Georges ! dit-elle avec exaltation, souvenez-vous de ce que je vais vous dire : je défendrai l'honneur de votre nom, l'honneur de mon fils, [jusqu'à la dernière minute... contre tous... contre vousmême... Je ne veux pas qu'un jour sur votre fils retombe la honte de son père et pour cela j'empêcherai cette honte...
— Vous avez donc des moyens mystérieux de nous .tirer de ce mauvais pas?... fit-il avec ironie.
' — J'en ai un !
— Le connaîtrai-je?
— Oui, je vais vous le dire. ..
Elle se rapprocha, les yeux pleins de flammes, lui saisit la main brusquement et, après un silence farouche :
— Je te tuerais !
Il se mit à rire, insultant, et se dégagea :
— Remplacer la honte de l'escroc et du banqueroutier par celle de Tassassin, voilà un singulier moyen de sauver l'honneur, dit-il.
— Oh ! dans la situation désespérée de votre maison, Georges, ne croyez-vous pas que, vous sachant mort, personne ne songerait à un meurtre, et que tout le
. monde croirait au suicide ?
Il tressaillit et une légère pâleur couvrit son front.
— Ah ! dit-il, je vois que ce n'est pas une menace en l'air et que vous y avez bien réfléchi !...
Elle ne répondit pas, mais ses yeux le poursuivaient d'un regard insoutenable.
Après quelques instants, il reprit, plus calme-:
— Je vous promets.de racheter le passé. Est-ce tout ce que vous voulez ?
— Oui, hélas!... Si vous aimiez votre fils cela serait moins un devoir qu'une joie, une grande joie pour vous !
Il la laissa. Il sortit, passant par les bureaux.
Elle s'affaissa dans son fauteuil, accablée, découragée par celte scène. Rien n'avait' vibré chez cet homme. Rien n'existait plus dans son cœur. Tout y était desséché. Elle ne croyait même plus à sa dernière promesse.
Absorbée ainsi, les minutes s'écoulèrent. Elle ne s'en rendit pas compte et cet anéantissement se fût prolongé sans doute encore si tout à coup deux bras, par derrière elle, ne lui avaient doucement enlacé le cou, faisant pencher sa tête, et si deux lèvres fraîches et rieuses n'étaient venues chercher son visage et le couvrir de baisers.
— Gérard! dit-elle les yeux illuminés de tendresse.
— Mère î mère ! à quoi dx)nc pensais-tu ? Il me semble que tu étais toute triste.
— Non, non, tu te trompes.
— Oh ! plus maintenant, puisque tu me souris; mais lorsque je suis arrivé, je voyais ton visage là, en face, dans cette glace, et il m'a semblé qu'il y avait des larmee dans tes yeux.
Elle l'embrassa avec passion.
Il s'assit auprès d'elle, toujours penché câlinement sur son épaule.
— Est-ce que tu as des chagrins?
— - Non.
— Tu me les dirais, n'est-ce pas?
— Certes !
— Ecoute, je ne suis plus un enfant, je suis nn g» anc garçon, puisque dans deux ans je serai à Saint-Cyr
parle-moi donc comme à un homme. Je voudrais l'adresser une question à toi, petite mère.
— Une question, mon enfant, et pourquoi ?
— C'estque j'ai cru remarquer, depuis quelque temps, que l'on avait des figures singulières autour de moi. On dirait que je suis à plaindre. Je suis pourtant bien heureux. Qu'y a-t-il, mère ?
— Je ne sais vraiment ce que tu veux dire, mon fils.
— Ahl — Tiens, je vais préciser... L'autre jour, en passant dans les bureaux pour je ne sais quel motif, j'aientendu un employé qui disait en me regardant : « Il a mangé son pain blanc, le gamin... »
Pourquoi, mère ?...
— Tu auras mal compris, mal entendu !
— Non, car je puis te citer le nom de l'employé: il s'appelle Collivet.
— Ce n'est pas de toi qu'il parlait.
Gérard ne paraissait pas convaincu.
— Ce n'est pas tout, mère... Et cette fois, c'est moi qui l'ai remarqué...
Baissant la voix, et timidement :
— Sais-tu qu'il y a quinze jours que je n'ai vu mon père? Et cependant il ne s'est pas absenté ; je m'en suis' informé ; voilà huit jours qu'on ne l'a pas rencontré ici, c'est vrai ; mais il doit être à Paris... Que se passe-t-il, mère? Est-ce que ce ne serait pas là, peut-être, la source de tes larmes V
Elle lui appuya brusquement la main sur les lèvres.
— Tais-toi, dit-elle effrayée, tais-toi!
D'instinct l'enfant allait accuser son père ! Cela, elle ne le voulait pas. Que le père fût coupable envers elle, envers tous, soit I... C'était son affaire, à elle ! C'était l'affaire des autres ; mais ce qu'il fallait empêcher à tout prix, c'était le soupçon dans cette jeune âme !... Pour que cette vie, à son aurore, fût heureuse, et pour que jamais n'apparût aucun nuage sur ce front, il fallait que rien ne lui apprît la honte du père !
Tout à l'heure, Jean Demarr effacerait cette honte, sauverait cette famille du déshonneur 1 II fallait que
l'enfant ignorât ces douloureuses luttes! Jamais de sa bouche, devant Gérard, n'était tombé un mot de reproche contre le père I Le Père ! ! Elle avait voulu que cela restât sacré aux yeux de l'enfant. Et elle y avait réussi!... Et tout à l'heure ne disait-elle pas à ce père indigne^ oublieux, perdu, qu'elle le tuerait pour lui sauver l'honneur, — qu'elle le tuerait pour sauver l'honneur de l'enfant ! !
— Non, non, que Gérard ignore tout, les souffrances, les faiblesses, les honte>, tout! jusqu'à la fin !
Et tendrement, elle l'attira dans ses bras...
— Comment oses-tu penser queton père m'abandonne à ce point ? Hélas ! mon enfant, les hommes ne sont pas libres. C'est à eux que revient la grande part du travail. Ce sont eux qui doivent veillera l'aisance de la famille, qui doivent songer à l'avenir, et leurs préoccupations sont nombreuses. En ce moment, tu es encore trop jeune pour comprendre la lourde responsabilité d'une maison comme celle qui porte le nom de ton père. Dans quelques années tu le sauras. N'accuse donc personne. Situ ne vois pas ton père, si moi-même depuis quelques jours je suis privée de lui, c'est que sa présence, je le sais, est nécessaire au dehors. Mais je sais également que bientôt il nous reviendra, qu'il arrive à la fin de ses soucis, et qu'il va reprendre auprès de nous sa vie d'autrefois.
Et Gérard se taisant, regardant sa mère de ses grands yeux inquiets, Marguerite craignit que vraiment queW que soupçon ne fût entré dans cette jeune âme.
Elle le serra plus fort contre son cœur.
— Il faut aimer toujours et respecter ton père, enfant!... Il faut qu'il soit sacré pour toi!... 11 faut, aussi, que dans ton affection il y ait de la reconnaissance... car c'est pour toi, surtout, pour assurer ton avenir, qu'il travaille et que sa vie se passe dans les soucis des affaires... Ne j'oublie pas ! Gérard, ne l'oublie pas !
— Je ne l'oublierai pas, mère.
Et il embrassa la jeune femme.
f LE DROIT DE TUER 3!
Ces paroles affectueuses avaient effacé tout nuage. ï'M Les doutes s'étaient envolés. L'enfant, de nouveau, grâce à la mère, avait foi dans son père.
, Georges, en quittant madame de Beaupréault, était
descendu dans les bureaux. Sûr désormais de pouvoir
échapper au danger immédiat de sa situation critique,
j — si le danger se présentait^ - il ne craignait plus de se
' montrer.
Dans le vestibule attendaient deux visiteurs. L'un avait l'âge de Beaupréault et paraissait du même ^ monde. Yêtu correctement, la figure pâle encadrée de favoris blonds, il jouait avec une canne, balancée derrière son dos, tout en se promenant de long en large.
Beaupréault avait fait un geste de contrariété en le voyant.
Quant à l'autre, il ne sembla point le reconnaître. Ce dernier portait l'uniforme des garçons de courses et de I recettes de la maison Beaupréault.
Le premier s'appelait deKérunion; TautreHaudecœur. A l'arrivée de Beaupréault, Kérunion s'élança vers lui, le regard irrité, tout à coup, plus pâle encore, et le jonc qu'il portait siffla au-dessus de sa tête comme pour cingler le visage de Beaupréault.
— Voleur! cria le nouveau venu... Voilà ce que tu ''mérites...
Dans les bureaux il y eut un remue-ménage d'employés qui s'agitaient, accouraient pour s'interposer, empêcher des voies de fait.
]Ni. de Kérunion avait sauté à la gorge de Beaupréault. Vigoureux, ayant affaire du reste à un être faible et sans défense, il le secouait sans efforts.
— Voilà huit jours que je t'attends, escroc, pour te
réclamer l'argent que tu m'as volé!... Mon argent! Entends-tu ? Mon argent !
On les sépara.
M. de Beaupréault se rajusta. Puis, ayant repris tout son calme :
— Vous serez remboursé ce soir... Demain, nous nous battrons !
— Me battre avec toi, misérable, ce serait te faire trop d'honneur !... Exécute-toi... et paye... ou de partons les diables je te traîne en cour d'assises...
— J'ai dit : ce soir !...
— A quelle heure ?
— A cinq heures... Six heures au plus tard...
— Bien. Je serai ici. Et malheur à vous, si vous vous jouez de moi !...
11 tourna le dos à Beaupréault et sortit. - Georges le regarda partir et sourit avec une ironie étrange.
Il murmura :
— A cinq heures, mon bon, je serai loin !...
11 allait, lui-même, quitter les bureaux, lorsqu'il se sentit retenu par une main qui s'appuyait sur son bras, en tremblant.
Il se retourna.
C'était Haudecœur, le garçon de recettes, qui lui souriait, avec timidité.
— Que me voulez-vous?
— Oh ! deux mots, monsieur, seulement deux mots 1... Haudecœur tournait et retournait gauchement entre
ses mains son chapeau àcornes. C'était un grand gaillard, à mine débonnaire, aux yeux francs, âgé de quarantecinq ans à peu près, portant la médaille militaire gagnée en 1870.
— Monsieur, je suis entré chez vous il y a un mois et l'on a exigé un cautionnement de cinq mille francs. Je ne les avais pas, mais on me lésa prêtés. Et je vous les ai donnés.
— Eh bien î vous êtes en règle?
— On m'a renvoyé hier, monsieur, sans raisons, sim-
plement pour cause d'économies, à ce qu'il paraît...
— Possible. Après?
— Après ?Eh bien, je viens redemander mon cautionnement.
— Adressez-vous à la caisse...
— Le caissier m'a renvoyé à vous.
— Cela ne me regarde pas. Arrangez-vous avec lui... Le visage de Haudecœur était devenu blanc comme un
linge. 11 avait saisi le bras de Beaupréault et le serrait sans y prendre garde à le briser.
— Ecoutez, cet bomtne qui sort d'ici avait probablement raison, car ce n'est pas d'aujourd'hui que j'entends dire que vous êtes un voleur.
— Je vais vous faire jeter dehors !
— Faudrait être plusieurs ; mon petit père, vous savez ?
Et comme les employés semblaient vouloir de nouveau se rapprocher, il les calma d'un geste et, entraînant de force Beaupréault jusqu'à Tautre bout du large vestibule, il ajouta tout bas :
— Cet argent, je le dois, il me le faut ! On n'avait pas l'habitude d'exiger de cautionnements, autrefois, dans votre maison. Je l'ignorais. Je l'ai su depuis. Et j'ai compris qu'à bout de ressources, c'était un expédient pour vous procurer quelques sous. Un genre d'escroquerie... J'ai une femme et des enfants... Je ne veux pas être endetté toute ma vie... Car il me faudra toute ma vie pour rembourser pareille somme... Remboursez-moi ! !
Et il ne lâchait pas Beaupréault.
Celui-ci regarda un instant Haudecœur. L'homme était blême de fureur, sous son apparepte tranquillité. Alors Beaupréault dit froidement :
— C'est bien. Revenez -à cinq heures, vous serez payé!...
Et si les lèvres du misérable. restèrent sérieuses, il y eut quand même dans ses yeux l'expression rapide d'une ironie cruelle.
Haudecœur avait surpris le sourire, tout à l'heure, lorsque M. de Kérunion s'en était allé. H surprit le regard, maintenant.
Et comme Beaupréault s'éloignait, sans plus s'occuper de lui, Haudecœur lui montra le poing et cria, d'une voix que la colère rendait sourde :
— Prenez garde!... Vous ne vous jouerez pas de moi, je vous le jure.
Et il alla se rasseoir dans un coin, près de la fenêtre, décidé à attendre jusqu'à cinq heures et ruminant quelques projets dans sa tête.
Il était midi.
Des employés sortirent pour aller déjeuner.
Ils plaisantèrent Haudecœur.
— Vous avez le temps de dormir si vous attendez jusqu'au soir.
Haudecœur ne répondit rien. On eût dit qu'il n'avait pas entendu.
Le silence se fit dans les bureaux. Ils n'étaient pas complètement déserts, cependant. Là-bas, un homme travaillait, tournant le dos : Gollivet.
Haudecœur, immobile, semblaitdormir.il rétléchissait.
Tout à coup il se leva, se dirigea vers le petit escalier qui conduisait au second étage et communiquait avec le cabinet de M. de Beaupréault. Là, il disparut A la même minute, Gollivet, machinalement, tournait la tête. Il vit Haudecœur disparaître et ne s'en occupa point.
Quand les employés rentrèrent, voyant «le vestibule vide, ils dirent :
— Ah ! ah ! sa patience n'a pas été longue, à ce pauvre Haudecœur...
Gollivet les regarda, jeta un coup d'œil vers l'escalier et ne dit rien. On se remit au travail. Des heures s'écoulèrent. Depuis longtemps Gollivet avait remercié la moitié de son personnel. Les employés qui restaient suffisaient, au delà, à l'expédition des rares affaires. Même, depuis quelques jours, le temps se passait à bâiller, tant la pénurie était graude, le désordre extrême.
A quatre heures, Gollivet dit :
— Allez-vous-en... Je resterai...
Ils ne se le firent pas répéter et en une minute les bureaux furent déserts.
GûUivet cessa lui-même de travailler, posa sa plume <, et rêva.
Puis, tirant de son portefeuille la photographie qu'il avait montrée le matin même à Marguerite, il se mit à la contempler...
De grosses gouttes de sueur perlaient à son front dénudé. Dans ses yeux, une expression tout d'abord navrante, mais qui fit place bientôt à une sorte de colère d'autant plus terrible que cet homme était seul, la réprimait, aux prises avec son cœur.
Et, croyant avoir entendu quelque bruit, il la cacha précipitamment.
Les heures avaient passé et Haudecœur n'était poiat descendu.
Marguerite n'avait pas voulu sortir. Elle attendait soit Jean Demarr lui-môme, soit celui qu'il lui enverrait.
Ce fut vers quatre heures, que Josette vint l'avertir qu'un homme qu'elle ne connaissait pas se présentait de la part de l'avocat.
Madame de Beaupréault le fit entrer aussitôt.
L'homme salua, remit à Marguerite une peiite valise et une lettre.
Il n'avait pas d'autre mission. Il ne devait pas recevoir de réponse. Sa course était faite. Il ressortit.
Marguerite décacheta la lettre.
Elle ne contenait que ces mots :
« Je suis heureux ! »
Aucune signature. A la lettre était jointe une clef celle de la valise. ,
Marguerite serra la lettre contre son cœur, ouvrit la p. valise ; elle était pleine de billets de banque, par séries, retirés de la Banque de France.
Il y avait là un million.
— Le salut!... murmura-t-elle... Gérard, tu pourras vivre fièrement, tête haute !...
Elle courut vers le cabinet de Beaupréault. i La porte était ouverte. Elle entra, posa la valise sur le bureau et ressortit, gardant la clef.
Au moment où elle entra, il sembla qu'un courant
d*air faisait osciller une des draperies de la porte di fond.
Marguerite n'y prit pas garde.
A peine était-elle sortie que hors de la draperie ui homme se montra.
C'était Haudecœur, caché là, patient, obstiné, n'ayan qu'un but.
— J'ai cru que c'était lui, murmura-t-il... 11 ne viendr; donc pas ! !
Il avisa la valise noire déposée par la jeune femme.
— Ah ! ah ! il s'apprête à filer pour la Belgique, san: doute... de connivence avec madame de Beaupréault !.. Qui est-ce qui aurait dit que cette gentille petite femm était la complice de ce voleur?
Il soupesa machinalement et tâta la valise.
Il avait été longtemps garçon de recettes dans un banque. Ses mains expérimentées, habituées à palper 1» papier soyeux, reconnurent les billets.
— Mais c'en est plein, murmura-t-il, tout pâle... G'ei est plein !
11 s'assura que la valise ^tait fermée. Sur le bureau ui court et solide poignard, à lame épaisse, servait de coupe papier et la poignée portait le cachet de Beaupréaul avec la couronne comtale.
Haudecœur s'en servit pour écarter légèrement le; deux côtés du sac qui s'entre-bàillèrent près de la ser rure .
— Je ne me trompe pas... Ce sont des billets !... Et il ; en a ! il y en a !...
En soupesant, il évalua :
— Il y en a bien pour un million !
11 eut un soupir de soulagement.
— Eh bien, tant mieux... nous serons payés moins !'
Et tout à coup, entendant un pas rapide qui montai le petit escalier obscur, il se rejeta derrière l'étofTe épaisse qui le recouvrit en entier et le protégea. Là, il resta immobile, retenant son souffle.
Il était temps. Beaupréault entra.
Il n'eut pas plus tôt refermé la porte que son regard tomba sur le sac de cuir noir.
Il devina. Il eut un mauvais sourire. Mais en même temps son émotion fut si forte que ses doigts en tremblèrent convulsivement.
— Le million de Jean Demarr, sans doute I
Il essaya d'ouvrir. La serrure résista. 11 la fit sauter avec le poignard, et d'un geste brusque fit tomber les liasses qui s'éparpillèrent sur le bureau. Il les compta. 11 les regarda. Il les caressa, pour ainsi dire.
— Le compte y est !... à présent, filons... avec le magot !
11 remit le tout, prestement, dans la valise.
A cet instant, Haudecœur se hasarda à entr'ouvrir la portière et à regarder autour de lui. La minute était opportune. Il allait se montrer lorsque soudainement un homme fit irruption dans le bureau.
Haudecœur se cacha de nouveau.
L'homme, c'était M. de Kérunion.
M. de Beaupréault fronça les sourcils et se leva. Il s'attendait à une scène. Il voulait y couper court. M. de Kérunion paraissait faire de violents efforts pour se contenir.
— Monsieur, dit-il, je suis pauvre et j'ai eu confiance en vous. Vous m'avez volé — il n'y a pas d'autre mot — volé cent vingt mille francs. Êtes-vous prêt à me les rembourser?... Vous m'avez, ce matin, donné rendezvous à cinq heures. Il est cinq heures. Exécutez-vous!
— Je vous jure, monsieur, que ce soir je ne le pourrais..» mais que demain, à l'ouverture des bureaux, ces cent vingt m.ille francs vous seront comptés.
— Vous vous jouez de moi. Vous êtes un escroc et un imposteur. Il me faut mou argent... entendez-vous?... mon argent !...
Et tirant un revolver de sa poche, il appuie le canon sur la poitrine du misérable. Celui-ci a un mouvement de recul, il est lâche.
-— De par tous les diables, je vous tue comme un loup 1 ! !
Le lâche chancelle. Il s'assied. Puis, sa résolution est prise. Qu'importe cette somme ? Est-ce qu'il ne lui restera pas neuf cent mille francs ?
Il compte douze liasses de dix billets de mille Irancs chacune.
li les donne à M. de Kérunion. Celui-ci s'en empare, s'assure qu'on ne le trompe pas sur le chiffre. Il pose le revolver sur le bureau, puis, quand il a fini, il jette à Beaupréault quelques papiers :
— Voici les pièces prouvant votre escroquerie et qui pouvaient vous amener en cour d'assises. Faites-vous pendre par d'autres !...
Il sort, du mépris dans les yeux ; il a oublié son revolver. . .
Et bien qu'il ait obtenu satisfaction, il s'éloigne dans une agitation extrême, l'insulte aux lèvres.
Beaupréault sonne. Puis, en attendant, il consulte un indicateur.
— J'ai une demi-heure devant moi... Plus une minute à perdre.
C'est Collivet qui apparaît.
Il s'excuse. Tous les employés sont partis, les garçons également.
— Youlez-vous m'envoyer chercher une voiture ?... dit M. de Beaupréault.
Collivet s'incline. Il sort, le regard en dessous.
Il a remarqué deux choses : la valise entr'ouverte, serrure détraquée, et qui, par l'entre-bâiliement, laisse voir des billets de banque ; puis, l'indicateur, qui indique clairement des préoccupations de départ, de fuite...
Mais il n'a fait aucune réflexion.
Seulement, au lieu de descendre pour gagner l'avenue de l'Opéra, il se dirige vers l'appartement de madame de Beaupréault, rencontre Josette et lui dit :
— Veuillez avertir votre maîtresse que M. de Beaupréault l'attend dans son cabinet et qu'il se dispose à partir.
Puis il disparut.
A peine tout à Theure avait-il quitté le cabinet de son
patron que Haudecœur s'échappait de sa cachette et frappait sur l'épaule de M. de Beaupréault.
Celui-ci tressaille, se retourne, reconnaît le garçon de receltes.
— Ah çà ! d'où sortez-vous ? Que voulez-vous ? Haudecœur, calme, montre la tenture, et en souriant :
— Voilà près de cinq heures que je suis caché là, vous attendant.
Beaupréault hausse les épaules. Avec celui-là il ne discutera pas.
Le temps passe. Il faut qu'il gagne la gare du Nurd. Demain il serait trop tard. Marguerite pourrait soupçonner sa fuite, l'entraver, le perdre.
Il jette une liasse à Haudecœur.
— Tenez, et débarrassez-moi de vos jérémiades. Haudecœur ne se le fait pas dire deux fois. Il prend
les billets sans les compter, les fourre dans la poche intérieure de sa tunique d'uniTorme.
— Au plaisir tout de même de ne pas vous revoir, patron !
Et il s'esquive, sa bonne figure de brave garçon coupée par un large sourire joyeux.
Beaupréault a refermé la valise, tant bien que ma),, avec une courroie à dossiers. Gollivet ne revient pas. 11 n'a plus que vingt-cinq minutes.
~ Allons ! dit-il.
Il prend la valise sous son bras et s'élance vers la porte... Mais là^ il s'arrêle, recule, avec un cri d'épouvante, avec un cri de colèie...
Marguerite s'est dressée devant lui...
Elle est plus pâle que jamais...
D'un regard autour d'elle, ensuite sur Beaupréault, elle a tout compris.
L'effarement du misérable est plein d'éloquence...
Puis, où irait-il ainsi, emportant pareille fortune ?
Puis, cet indicateur, resté ouvert sur le bureau ?
Tout le trahit. Tout trahit sa bassesse... Tout trahit sa acheté...
Elle a une seconde de faiblesse et s'appuie contre un meuble !
— Ah! l'infâme I l'infâme I... Je ne l'aurais jamais cru ! ! .
Elle s'élance vers lui...
Devant elle il recule encore...
Mais pourtant, un peu de sang-froid lui revient.
— Laissez-moi passer! dit-il, sourdement.
— Où alliez-vous ?
— Que vous importe?
— Vous alliez fuir, emportant cette fortune, misérable ! misérable !
Elle lui barre la porte, les bras étendus.
11 faut qu'il emploie la force.
Il se jette sur elle, lui tord le poignet, la repousse brutalement.
Elle va tomber, sans un cri, sur le bureau où sa main rencontre le revolver qu'y a laissé M. de Kérunion...
Elle s'en empare, et tout à coup : '
— Georges, si tu sors, je te le jure par la vie de mon fils, je te tue...
Elle est si transfigurée, il y a dans ses traits, dans toute son attitude, dans son geste, tant d'horreur tragique, qu'il n'ose faire un pas de plus.
— Georges, cette fortune ne vous appartient pas...
Il la regarde, .farouche, et sa main se crispe autour de la valise.
— Georges, je n'aurais jamais imaginé que vous fussiez tombé à ce degré de bassesse et de crime.
Il ne répond rien, les yeux mauvais.
Il calcule que les minutes s'écoulent et que Marguerite le perd.
— Georges, il n'y a plus d'espoir en vousl... Vous n'avez plus ni affection pour ceux qui vous entourent... ni honneur... ni fierté... Georges, vous avez préféré la honte au repentir et à la réhabilitation qui vous étaient encore possibles... Vous allez mourir...
Les genoux du misérable s'entrechoquent.
Il balbutie :
— Marguerite ! Marguerite !
' Et involontairement, il détourne la tête, comme pour ne pas voir le coup.
Mais Marguerite lui tend l'arme dont le chien est relevé.
— Prenez... et faites-vous justice...
Il tremble. Puis, tout à coup, ses yeux brillent. Il entrevoit le salut.
— Donnez I
Il s'empare du revolver, froidement le désarme, et le garde.
Et n*ayant plus rien à redouter, il la nargue, il la plaisante :
— Vous pouvez vous blesser... les femmes sont si maladroites !...
11 se croyait sauvé. 11 se trompe.
Marguerite est encore devant lui.
Elle voit à peine. Elle-même est prise de faiblesse. Tant de lâcheté et d'infamie l'écœure et l'affole. Elle redit, très bas :
— Vous ne sortirez pas... Vous ne volerez plus... Faites-vous justice...
Il la repousse encore, mais avec une force d'homme, elle se jette sur la main qui tient le revolver, lui arrache l'arme...
Elle dirige le revolver vers la poitrine du misérable.
Elle dit, mourante :
— Puisque vous n'avez pas voulu vous faire justice, que Dieu méjuge et me pardonne ! !...
Mais c'est comme dans un souffle, c'est dans un murmure indistinct que les dernières paroles sont prononcées.
Ses yeux se^ ferment. Sa gorge s'étrangle. Une chaleur énorme lui monte vers le cœur. Une sueur froide inonde son front. Ses jambes chancellent, s'amollissent. Elle s'éoroule.
Elle est évanouie, le revolver roulant auprès d'elle...
Sa main défaillante, alourdie, paralysée par l'horreur du meurtre qu'elle allait commettre, n'a pas eu la force
42 BLESSÉE AU CGEUR
de presser la détente ; mais, en tombant, le revolver est parti, et une balle a effleuré, sans le blesser, la jambe de Beanpréault.
Quelques instants se passent. Tout à coup Marguerite fait un mouvement, rex-ient à elle, se soulève. Elle appuie les mains sur son front, sur ses yeux, pour forcer les souvenirs à reparaître plus vite... Et elle se souvient...
Alors elle regarde... vraiment folle...
Et une exclamation d'horreur s'échappe de ses lèvres,
Près d'elle, le revolver, toujours.
Mais là, si près aussi, qu'elle pourrait le toucher du doigt, un cadavre immobile, la figure blême, les yeux entr'ouverts, la bouche crispée, laissant voir les dents sur lesquelles s'est arrêtée un peu de mousse rougeâtre.
Le cadavre de M. de Beaupréault, poitrine trouée!...
Et le sang, même, en un mince filet, a coulé presque jusque sur la robe de Marguerite.
Elle se dresse, à ce spectacle, terrifiée, les mains écartant ce fantôme.
Et tout à coup elle retombe de toute sa hauteur^ avec un grand cri :
— Ah! je l'ai tué! je l'ai tué! !...
Et de nouveau, elle s'évanouit.
Gérard vient de rentrer du lycée, à la minute où se passe ce drame.
Il s'informe auprès de Josette :
— Où est ma mère?
— Madame doit être dans le cabinet de monsieur... Monsieur vient défaire demander madame il n'y a qu'un instant.
Gérard a un mouvement de surprise, un éclair de joie dans les yeux.
— Mon père I
Et tous les vagues soupçons s'évanouissent, tous ces soupçons qui, malgré lui, avaient envahi sa jeune âme et dont le matin même il avait fait la confidence à sa mère...
Il s'élance, traverse l'appartement.
La porte du cabinet de travail de Beaupréault est entr'ouverte ; il la pousse et va entrer, lorsqu'un cri horrible lui échappe...
Et les deux mains sur les yeux pour ne pas voir, il recule, appelant :
— Josette 1 Josette I A moi 1 à moi ! au secours !...
Josette a entendu. Elle accourt. Mais déjà Gérard a repris du sang-froid. Il s'est agenouillé près de son père... Et ses mains qui tremblent s'ensanglantent aussitôt. Beaupréault ne donne plus signe de vie.
Gérard se traîne vers sa mère.
— Mère ! mère, c'est horrible ! c'est horrible 1
Il la soulève dans ses bras et quand il la voit tout à coup ouvrir les yeux et lentement regarder son fils, regarder son mari mort, regarder Josette qui entre, sans comprendre encore, il a un cri de joie folle.
— Vivante ! mère ! tu es vivante !
Josette, effarée, est descendue vers les bureaux, appelant à l'aide.
Les bureaux sont déserts.
Seul, CoUivet travaille le dos courbé sur sa table, absorbé par ses écritures, inattentif à ce qui se passe audessus de lui.
Du reste, il paraît n'avoir rien entendu, ni la détonation, ni les cris.
— Monsieur Gollivet ! monsieur Gollivet !
Tl se retourne, la plume en arrêt, dans ses longs doigts maigres.
— Qu'est-ce, Josette, et qu'avez-vous, ma fille? C'est à peine si elle a la force de dire :
— Monsieur assassiné... Madame mourante!
CoUivet semble réfléchir. Cette nouvelle est tellement terrifiante qu'elle n'arrive pas, sans doute, du premier coup, jusqu'à son cerveau. Il a l'air de se demander s'il a bien compris ou si Josette est folle.
Il pose sa plume et suit la femme de chambre.
Marguerite est revenue à la vie, à la connaissance.
Et son regard ne quitte pas Ihomme étendu là, dans une mare de sang.
Est-ce bien vrai? Est-ce qu'elle n'est pas le jouet d'un cauchemar, de quelque affreuse hallucination? Vit-elle, en réalité? Ou rêve-t-elle ?
Gérard sanglote, à genoux près de son père.
Et Josette essaye en vain de faire reprendre vie à son maître.
— Il est mort, dit-elle, il n'y a rien à faire qu'à prévertir la justice.
CoUivet, son long corps émacié cassé en deux, semble couver ce spectacle d'un regard étrange. Il n'a pas la moindre émotion.
— Voilà le revolver qui a servi au meurtre ou au suicide, dit-il, car on ne peut rien savoir, en somme... Josette, il ne faut pas déranger le cadavre ; il ne faut toucher à rien, à aucun papier, car la justice est méticuleuse, elle aime à se rendre compte... Et souvent, un détail qui nous a paru indifférent lui donne, à elle, l'éveil et la met sur la trace de la vérité... Vous m'avez bien compris, Josette?...
— Oui, oui, allez, allez... On ne touchera rien... Pendant (jue vous irez chez le commissaire, nous transporterons Madame chez elle...
Gollivet sortit, très calme, d'un pas lent et posé.
En bas, il prit une voiture, dans l'avenue de l'Opéra.
Un quart d'heure après le commissaire de police, son secrétaire et un inspecteur entraient rue Daunou, chez M. de Beaupréault.
Marguerite avait été transportée dans sa chambre.
Elle avait congédié Josette, et restait seule avec Gérard.
Quel drame dans son cœur ! Quelles épouvantes ! !
Certes, cet homme était un misérable, un infâme !... Certes, il n'était pas à plaindre et le châtiment était à la hauteur des fautes !...
Mais ce sang répandu, à présent, lui faisait horreur.
Elle avait tué !... Elle avait tué !
Voilà ce qu'elle se répétait, sans cesse... C'était une voix qui criait cela, à son oreille, dans un bourdonnement incessant, irritant, qui l'affolait, auquel elle ne pouvait échapper...
— Tu as tué ! Tes mains sont rouges ! Et c'était le père de ton enfant! !
Elle mettait les mains sur ses yeux, pour ne plus voir le terrible spectacle de ce corps étendu, la poitrine trouée... Inoubliable souvenir ! !
Puis, parfois, écartant ses mains, elle regardait Gérard et se demandait:
— Est-ce que vraiment j'ai fait cela?
Qu'allait-elle devenir? On allait l'interroger, qu'allaitelle répondre?
Et même, déjà, le supplice commençait, avant l'arrivée des gens de la police, car Gérard la questionnait par son silence. Elle sentait qu'il allait lui demander ce qui s'était passé? Comment elle se trouvait là?...
Et en effet, bientôt il se rapprocha de la pauvre femme :
— Mère ! mère ! que sais-tu?
De sa réponse, de la seconde qui suivait, pendant laquelle Marguerite allait parler, daterait pour elle une nouvelle vie...
Qu'allait-elle choisir?
Dirait-elle la vérité et détruirait-elle dans ce jeune cœur la légende de probité scrupuleuse, d'honneur commercial dont elle s'était plu à entourer le père comme d'une auréole?
Dirait-elle à cet enfant : « Ton père était un escroc et un voleur ? n
Ou bien, lui laissant sa croyance en la loyauté paternelle, allait-elle inventer quelque histoire dont il lui faudrait soutenir et répéter le mensonge pendant les années
qui suivraient, quelque longues et quelque nombreuses qu'elles dussent être ?
Elle fut sur le point de dire :
— Je l'ai tué! Défends ta mèrel... Aide-la à mentir! Maiè un tel aveu, à cet enfant^ à ce fils, l'épouvanta,
lui sembla si horrible qu'elle sentit son front se mouiller d'une sueur d'angoisse.
Jamais elle n'aurait ce courage-là, jamais!
Gérard jugeant sa mère, la condamnant peut-être ! C'était affreux.
Elle mentit.
Sa vie serait désormais une vie de mensonges, oh rien ne devrait venir ébranler l'échafaudage des inventions qu'elle allait imaginer.
Gérard, surpris de bon silence, redisait:
— Mère, pourquoi cesilence ? Pourquoine merépondstu pas?
— Parce que je cherche moi-même !... Parce que je me demande ce que je puis savoir et que, à ta question, je ne puis rien répondre...
— Tu ne sais rien ?
— Rien!
— Gomment as-tu élé prévenue de la mort de mon père?
— Collivet est monté pour me dire que M. de BeaupréaulL était rentré et m'attendait dans son cabinet...
— Cela ne t'étonna point?
— Non. J'avais vu ton père dans la matinée. Je savais qu'il devait revenir dans le courant de l'après-midi, qu'il n'y manquerait pas. Aussi, dès que Collivet m'eut avertie, j'accourus.
Elle se tut. Elle n'osait aller plus loin. Jusque-là, tout était vrai. Mais c'était de là que le mensonge commençait.
— Ensuite, mère? Parle ! parle !
— Ensuite, mon enfant, je ne sais plus... car ton père était mort... A cette vue, je me suis sentie faiblir... j'ai perdu connaissance... et quand je revins à la vie, tu étais près de moi, mon enfant...
— Mais CoUivet sait peut-être quelque chose, lui... C'est lui qui, le dernier, a vu mon père vivant, lui a parlé... C'est lui qui a reçu de mon père, pour te le transmettre, le désir de te voir... Entre le moment oh Collivet vit mon père, courut t'avertir, et celui ou loimêmetu te présentas, il n*a pasdûs'écouler longtemps...
— Certes, dit-elle, faiblement.
— Peux-tu, du moins, préciser ?
— Quelques minutes.
— Et c'est pendant ce temps-là que mon pauvre père a été assassiné ?
Ah I je suis bien certain que la justice découvrira le mystère de ce crime.
— Que parles-tu de crime, mon pauvre enfant, alors que peut-être il ne s'agit que d'un suicide?
Cette pensée n'était pas venue à Gérard.* Il se troubla et d'une voix étouffée ;
— Mon père se serait suicidé? Pourquoi?
— Depuis longtemps je prévoyais cette fin tragique. Depuis longtemps je m'apercevais que le caractère de ton père s'assombrissait. La mélancolie s'emparait de lui et de là à une idée fixe il n'y a pas loin. Ton père était malade depuis longtemps. Nous te cachions son état, mais lui ne se faisait pas d'illusion. Use savait cundamné... Puis ce n'est pas tout... Ton père échouait dans la plupart de ses entreprises... Des concurrents plus audacieux que lui... peut-être, ajouta-t-elle en baissant les yeux, — peut-être aussi moins honnêtes, faisaient à notre maison une guerre acharnée... Des pertes successives s'ensuivirent... Ton père vit s'ébranler son crédit, sa fortune... Il vit s'éloigner de lui peu à peu les amis sur lesquels il avait compté aux jours d'infortune. Cela le rendit triste, l'affola, le perdit... Au lieu de faire tête à l'orage et de vaincre peut-être dans cette lutte, il prit peur et fut vaincu... Je m'attendais à ce dénouement. Et tout à l'heure, lorsque j'entrai dans son cabinet, sa mort, si douloureuse qu'elle soit pour nous deux, mou enfant, sa mort ne me surprit pas !
Gérard se mit à pleurer.
Jusque-là ses yeux étaient restés secs.
Il avait cru à un crime et, avant même toute tristesse, empêchant celle-ci pour ainsi dire, le premier sentiment qui s'était emparé de son cœur et l'avait dominé avait été celui d'une haine contre la main qui venait de frapper le père qu'il aimait, et un féroce besoin de venger cette victime !...
Maintenant, quelque chose déplus doux et déplus lamentable envahissait son âme, le rendait faible.
Il redevenait enfant. Il sanglotait.
Et la mère regardait tomber ces larmes, une à une, pendant que Gérard appuyait sa jolie tête sur l'épaule maternelle.
Ces larmes, c'est elle qui les faisait verser... Et malgré son ardent amour pour cet enfant, elle ne trouvait rien pour le consoler.
Ce fut Collivet qui vint prévenir madame de Beaupréault que M. Delangle, le commissaire de police, était arrivé.
Lorsque Collivet entra, Gérard se précipita vers lui, tout à coup :
— Monsieur Collivet, vous avez vu mon père quelques instants avant sa mort?
— C'est vrai, monsieur Gérard... Et je suis encore tout abasourdi de ce qui s'est passé.
— Que vous a dit mon père?
M. Collivet était un homme calme, qui n'aimait point à se répéter.
— Je vais sans aucun doute être interrogé tout à l'heure à ce sujet par M. Delangle, dit-il, et rien ne s'oppose à ce que vous entendiez ma déposition... Vous apprendrez, en l'écoutant, tout ce que vous désirez savoir.
M. Delangle se trouvait dans le cabinet de M. de Beaupréault.
Marguerite fît appel atout son courage et, appuyée sur le bras de Gérard, chancelante malgré tout, elle se dirigea vers ce cabinet.
M. Delangle, assis dans le fauteuil de Beaupréault, die-
Lait à son secrétaire un procès-verbal constatant l'état des lieux.
Lorsqu'il aperçut madame de Beaupréault, il se leva nvement :
— Madame, dit-il, pouvez-vous guider la justice et lous donner quelques renseignements sur ce drame? Et out d'abord, croyez-vous à un crime ou à un suicide? 5n cas de crime, connaissez-vous des ennemis à M. de îeaupréault? En cas de suicide, quelles seraient, selon 'ous, les raisons de cet acte de désespoir?
— Hélas! .monsieur, dit Marguerite, il n'y a pas eu it il ne peut y avoir eu de crime ! Mon mari s'est suicidé !
— En avez-vous quelque preuve ? Je ne d-écouvre rien, ci, qui nous fasse connaître son intention d'en finir...
Alors Marguerite, amplifiant sur les détails, refit le ^^it que tout à l'heure Gérard avait entendu. M. Deangle l'écoutait attentivement et prenait des notes. Marguerite s'interrompit maintes. fois. M. Delangle la egardait, et bien qu'il eût les yeux fort doux et qu'il fût
cent lieues d'avoir même l'ombre d'un soupçon, cepenlant la pauvre femme se sentait toute défaillante devant et homme qui représentait la société, le châtiment !
Parfois, lorsque Marguerite se taisait, pour se recueillir in peu, pour éviter de la confusion dans ses paroles, il interrogeait à son tour, lui faisant préciser certains loints de sa déclaration et prenant surtout beaucoup de lotes, destinées à préciser l'heure du meurtre, le temps endant lequel M. de Beaupréault était resté seul, et 'autres détails.
Parfois aussi, bien qu'elle ne le voulût pas, et comme ttirée malgré elle, le regard de Marguerite, se détourant du visage de M. Delangle, allait chercher le caavre étendu là-bas près de là porte qui donnait accès ur l'escalier des bureaux.
Alors, pendant quelques secondes, sa vie paraissait iispendue ; sa parole était entrecoupée.
Et dans le fondd'elle-mêmeune voix criait, qui lui semlait énorme et qu'elle s'étonnait de ne pas voir entendue ar les autres :
— C'est toi qui l'as tué! c'est toi qui Tas tué ! M. Delanglelui faisait un léger signe de la main :
— Remettez-vous, madame, je vous en prie 1 Pendant un de ces instants de silence, M. Delangl
alla ramasser le revolver qui gisait près du cadavre.
Il l'examina, fit jouer la batterie, et tout à coup, s tournant vers Gérard, silencieux, abîmé d^ns la conten plation de son père :
— Vous êtes le fils de M. de Beaupréault?
— Oui, monsieur, dit Gérard tressaillant, comme ré veillé d'un sommeil.
— Si je m'adresse à vous, c'est que ma question \ être d'une nature particulière. Les jeunes gens aimer les armes. Les mères ne s'en occupent pas. Voici u revolver bien simple, bien commun, un revolver d pacotille... Regardez-le... Est-ce que vous reconnaisse cette arme pour appartenir à votre père?
Marguerite ferma le^ yeux. Un danger venait de naîtrt brusquement.
Gérard ne prit même pas le revolver que lui tendai M. Delangle.
— Je n'ai pas besoin de l'examiner, monsieur... e fait d'armes, mon père m'a répété bien des fois qu'; n'avait que des fusils de chasse... cinq ou six fusils d calibres difTérents, de fabrication excellente, tous de che Guinard, avenue de l'Opéra... et un gros revolver d'or donnance... Mon père était lieutenant de réserve... Quan à cette arme, je ne la connais pas... jamais je ne l'ai vu entre ses mains... Elle est rouillée... le barillet en est. moitié disloqué... mon père eût jeté cela aux ordures..
Gérard eut un sanglot:
— Et pourtant, c'est de là qu'est partie la mort!...
Le commissaire se tourna vers Gollivet, et lui désignan le revolver :
— Et vous, monsieur?
— Je n'ai jamais vu cette arme entre les mains d< M. de Beaupréault.
— Et vous, madame? fit le commissaire à Marguerite Elle secoua la tête, terrifiée, ne pouvant répondre.
Toute son histoire de suicide s'effondrait comme un château de cartes.
Et de tout cela ne restait que le Crime !
M. Delangle, d'une main distraite, feuilletait les nombreux papiers étalés sur le bureau de M. de Beaupréault.
Il avisa V Indicateur général des chemins de fer^ ouvert A la ligne du Nord.
] — M. de Beaupréault avait des intentions de voyage, }iit-il, ce qui me semblerait prouver qu'il ne songeait pas i mourir...
Et à mi-voix :
i — Oh ! oh ! le train de Belgique... le train des caissiers... le train de la grenouille.
1 L'inspecteur qui accompagnait le magistrat rôdait dans le bureau.
— Voici même une valise, dit-il, en posant sur la table e sac de cuir noir dans lequelJean Demarr avait envoyé
Tin million à madame de Beaupréault.
M. Delangle la remua, l'ouvrit, jeta un coup d'ceil de- •dans.
, — Monsieur, dit Marguerite, il y a dans cette valise un million en billets de banque.
11 y eut une surprise générale.
— Tout à l'heure, madame, vous avez affirmé que les affaires de votre mari étaient en fort mauvais état. Ce million, si commode à emporter et placé déjà dans ce sac, indique chez M. de Beaupréault une arrière-pensée sur laquelle je vous demanderai de vouloir bien me donner votre opinion.
— Je n'éprouve aucune gêne à vous éclairer, monsieur. Ainsi que je vous l'ai expliqué, mon mari, devant l'embarras croissant de ses affaires, avait des idées noires. Ce qui le perdait, c'est qu'il croyait n'avoir plus la confiance du public... Ce qu'il lui eût fallu, c'était une somme importante qui lui eût permis de se remettre à flot, de se lancer à nouveau dans la lutte. Cette confiance, il la rencontra chez un ami... Et cette somme, dont il avait besoin pour rétablir sa fortune, lui fut donnée aujourd'hui même.
— Je pense, madame, que vous pouvez nous dire 1 nom de cet homme, de cet ami si généreux...
— Certes... et vous le connaissez assurément. M. Jean Demarr.
— Le grand avocat ?
— Oui.
M. Delangle resta quelques secondes silencieux.
— Madame, dit-il, je vous ai laissé parler tout àl'heure car il était intéressant pour moi de savoir ce que vou pensiez de ce meurtre qui est une catastrophe pou votre maison... Vous croyez au suicide...
— Oui... certes... dit-elle, tremblante... un assassina est impossible...
— Détrompez-vous^ madame, il n'y a pas eu suicide.. Votre mari a été assassiné I...
— Monsieur...
— Je vous l'affirme. Un coup d'oeil nous a suffi, à nou autres, pour en être certains. Le coup qui a frappé M. d( Beaupréault a été tiré àplus d'un mètre de lui... Si votn mari s'était suicidé, ses vêtements porteraient des tracer noirâtres de poudre.
— Monsieur, prenez garde de vous tromper... ce serai horrible... et je vous jure... et je vous jure...
— Ne jurez pas, madame... Un assassin est passé ici.., et il a laissé, dans le trouble de son crime, ce vieux revolver à demi démantibulé que personne ne connaissait que personne n'avait jamais vu entre les mains de votre mari... Non, non, madame, il faut écarter celte idée de suicide... Du reste les médecins vous renseigneront à ce sujet mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes... Je vais faire transporter le corps à la Morgue.
Il fit un signe à l'inspecteur auquel il remit une feuille préparée à l'avance et qu'il venait de remplir et signer.
L'inspecteur sortit.
Quelques minutes après, le cadavre était enlevé.
Gérard, sanglotant, nevoulut pas abandonnerson père.
Il suivit le cortège funèbre.
En voyant son fils s'éloigner, il y eut comme un soulagement sur le visage de Marguerite.
Ses yeux s'éclairèrent, se ranimèrent un peu. Mais il y avait toujours sur ses traits une terrible expression de I souffrance, d'égarement, presque de folie. Pour répondre sans trouble, il lui avait fallu des efforts inouïs.
Le commissaire relut la déposition de Marguerite.
Et se tournant vers Gollivet :
— Ainsi, monsieur, c'est vous qui, le dernier, avez vu •M. de Beaupréault vivant?
ï — L'avant-dernier, monsieur, car vous oubliez l'assassin...
— Oui. Et que vous a dit M. de Beaupréault ? Que désirait-il ?
— M. de Beaupréault m'a prié, en l'absence de tout garçon, de lui arrêter une voiture dans l'avenue de
,1'Opéral...
— C'est tout?
— C'est tout.
Marguerite intervint et triste, affaissée, faiblement :
— M. CoUivet oublie une chose...
— Quoi donc, madame? fit l'employé surpris.
— Mon mari l'a prié de me prévenir qu'il voulait me parler.
. — Non, madame, je n'ai pas oublié ce détail... mais je ne pouvais en rendre compte à la justice puisque je dois à la justice la vérité, la vérité seule...
— Ce qui veut dire ? interrompit M. Delangle.
— Que je n'eus pas de peine à deviner, chez M. de Beaupréault, les projets de fuite... cette valise sous sa main... cet indicateur encore ouvert... cette voiture qu'on m'envoyait chercher hâtivement... et cette lièvre, cette surexcitation que M. de Beaupréault ne pouvait cacher... tout cela trahissait ses intentions... Alors... je pris sur moi d'avertir madame de Beaupréault... Madame de Beaupréault connaît mon dévouement... C'est moi qui la mettais tous les jours au courant des aventures critiques traversées par notre maison... Cette fuite de M. de Beaupréault, c'était le déshonneur... et madame seule pouvait l'empêcher... J'ai menti... Certes, la dernière personne que M. de Beaupréault désirait voir,
c'était sa femme, en cette minute suprême... Je ne m repens pas de ce que j'ai fait... Du reste, c'est entre 1 moment où je quittai mon patron, sous prétexte d'aile lui arrêter cette voiture, et le moment où madame d Baupréault, prévenue par moi, entra chez lui, que 1 crime fut comimis... Mon mensonge n'a ni hâté ni re tardé ce crime...
— Quels étaient les antres employés qui se trouvaien alors avec vous dans les bureaux?
— J'étais seul... et les garçons, je viens de vous 1 dire, étaient absents...
— Pour arriver jusqu'ici, il fallait passer par les bu reaux?...
— Non pas nécessairement, monsieur... On y accède aussi, comme vous le voyez, par l'appartement même
— Avez-vous vu monter quelqu'un chez M. de Beaupréault ?
— J'étais très occupée travailler... Je ne faisais guèrt attention... D'autant plus que ce n'est pas mon affaire, mais celle des garçons, d'introduire des clients che? M. de Beaupréault... Cependant...
— Cependant?...
— Le matin deux hommes se sont présentés, qui se sont querellés avec lepatron... Nousavonstous entendu Le patron, du reste, a fini par leur donner rendez-vou^s dans le courant de la soirée... Et ils sont revenus à l'heure môme où je me trouvais seul.
— Ces deux hommes, vous les connaissez?
— L'un s'appelle M. de Kérunion. L'autre, Haudecœur, est un ancien garçon de la maison renvoyé il y a quelques jours...
— Renvoyé pour quel motif?
— Raisons d'économie.
— Que voulaient ces deux hommes à M. de Beaupréault?
— Ils vous le diront.
— A quelle heure de la soirée les avez-vous revus ?
— A cinq heures... ou plutôt. ..
— Parlez !
— M. de KéruDion, seul, à cinq heures...
— Est-il resté longtemps enfermé avec M. de Beaupréault?
— Je l'ignore.
— Et Haudecœur?
— Celui-là est monté chez le patron vers midi...
— En Tabsence de M. de Beaupréault ?
— Oui.
— Et à quelle heure l'avez-vous vu redescendre ?
— Je ne l'ai pas vu non plus.
— Bien.
Le secrélaire prenait note de ces questions et de ces réponses. M. Delangle relut le procès-verbal, s'assura que rien n'avait été oublié.
Marguerite, immobile, silencieuse, semblait loin, bien loin de là. Une anxiété, une angoisse lui broyait le cœur. Où se dirigeait cette enquête ? Vers une erreur terrible, peut-être! Un homme allait être accusé qui serait innocent de ce meurtre î ~ accusé peut-être î Condamné peut-être! ! Et elle ne pourrait empêcher cela !!
Elle essayait vainement de remettre un peu d'ordre dans ses idées.
Elle se sentait rouler dans un abîme effroyable.
Elle avait tué.
Et bien que personne ne la soupçonnât, dans quelles étranges complifcations sa vie n'allait-elle pas être ballottée?
Mais elle n'eut pas le temps de réfléchir plus longue- 'ment.
Au moment où elle allait demander à M. Delangle la permission de se retirer, le concierge monta, remit le courrier; en même temps, il prévint qu'en bas un homme attendait, désirant parler à M. Delangle.
— Vous a-t-il dit son nom ?
— Ma foi, monsieur le commissaire, je suis si effaré par tout ce qui arrive que je l'ai oublié... Pourtant, je le connais... c'est un ancien garçon de recettes de M. de Beaupréault...
— Haudecœur? fit le commissaire soudainement.
— Juste ! li venait parler à son ancien patron, e1 quand il a su le meurtre, il a demandé tout de suite à être conduit auprès de vous.
— Amenez-le-moi!...
Marguerite voulut partir. Le supplice était trop grandi
pour elle.
— Restez, madame, votre présence peut nous être nécessaire.
Elle se rassit, les jambes brisées, la tête vide, prête au supplice, encore.
Pendant ce temps-là, M. Delangle décachetait la correspondance. 11 y avait une dizaine de lettres. Toutes étaient des lettres d'affaires. Une seule, qui avait été apportée, qui n'était point venue par la poste, excita chez le magistrat un si vif mouvement de surprise que ceux qui étaient là le remarquèrent.
Voici quelle était cette lettre :
« Monsieur, j'ai oublié mon revolver chez vous tout à » l'heure. Je vous en fais cadeau. U vous servira toujours » à vous brûler la cervelle à l'occasion. »
C'était signe « Kériinion. »
— Connaissez-vous l'adresse de M. de Kérunion? demanda t-il à CoUivet.
— Non, mais cela ne serait pas difficile à trouver.
— Eh bien, tâchez de me la procurer.
Collivet sortit. M. Delangle lui cria :
— Ne tardez pas à revenir. Je vais avoir, besoin de vous...
Dans l'intervalle, M. Delangle fit lire la lettre à Marguerite.
— Avez-vous quelques renseignements à me donner sur ce Kérunion ?
— C'est la première fois que j'entends parler de lui, monsieur.
On frappa, à la porte du cabinet, deux ou trois coups timides.
— Entrez ! fit le magistrat.
Et se retournant vers le secrétaire, il ajouta :
— C'est sans doute notre homme...
La porte s'ouvrit et on aperçut la bônue et large figure de Haudecœur. Il essuya ses pieds vigoureusement, arrachant la laine du tapis dont des elfilochures restèrent aux clous de ses souliers.
Et il salua.
— Messieurs, madame, mille pardons de vous déranger.
M. Delangle prit un air bonhomme, indifférent.
— Asseyez-vous, Haudecœur... Qu'avez-vous à nous dire, mon garçon?
— Monsieur, ce n'est pas vous que je venais chercher ici... sûrement... et je suis encore tout ému de la nouvelle...
— Vous vouliez parler à M. de Beaupréault ?...
— Oui. Et au surplus, comme ce que je viens faire c'est une restitution, que M. de Beaupréault soit mort ou vivant, peu importe, ça n'empêche pas d'être honnête, pas vrai, monsieur le commissaire ?
— Assurément, mon garçon... et do quelle restitution s'agit- il?
— Voilà ce que c'est. Comme on venait de me mettre à la porte de la maison par raison d'économies, je demandai àce qu'on me rendît mon cautionnement. M, de Beaupréault se faisait tirer l'oreille. Or, ce cautionnement, — cinq mille francs, rien pour lui, beaucoup pour moi, — je l'avais emprunté à un ami, le baron de Chamberlot, dont j'ai été garde après la guerre. Aujourd'hui M. de Beaupréault ayant promis de me rembourser dans la soirée, j'ai eu peur d'une nouvelle fumisterie... Pardon, monsieur le commissaire...
— Continuez !
— Alors, je ne suis plus ressorti. Je l'ai attendu.
— Où cela ?
— Ici même, tenez, caché derrière cette portière...
Et le brave homme riait d'un large rire, comme s'il contait une bonne farce.
— De cette façon-là, il ne pouvait pas m'échapper...
— C'est juste... Et vous êtes resté caché longtemps?
— Cinq heures d'horloge, ni plus ni moins... Ah! je
'il
me suis fait vieux. Mais je ne le regrette "pas... car M. de Beaupréault est enfin entré... Il a commencé par compter des liasses de billets, dans cette valise, que madame venait d'apporter... je voyais tout cela, forcément... pui il a remboursé un monsieur pas commode qui a tiré un revolver de sa poche, pour se faire écouter ; enfin, je me suis montré et pour se débarrasser de moi, comme s avait été très pressé, il m'a jeté une liasse de billets de banque comme on jette un os à un chien.
— Je ne vois pas dans tout cela le motif qui vous amène...
Haudecœur se mit à rire, puis, apercevant le pâle et dramatique visage de madame de Beaupréault, il s'arrêta, se troubla et dit :
— Oh! madame, excusez... excusez...
Interdit, il n'osait plus continuer.
M. Delangle lui fit un signe.
— Ce qui m'avait fait rire, monsieur, c'est que si je l'avais voulu j'aurais fait une bonne affaire... M. de Beaupréault en me remboursant mon cautionnement n'avait pas compté le paquet de billets qu'il me donnait. Et moi non plus, très- heureuK d'en avoir fini. Ce n'est qu'en rentrant à la maison que la pensée me vint de m'assurer que le compte y était... ah ! bien oui, le compte s'y trouvait si bien qu'au lieu de cinq billets de mille francs, c'était une liasse de vingt mille qu'on m'avait donnée...
— Vous êtes garçon de recettes... vous avez l'habitude de manipuler ces liasses... Il est surprenant que vous ne vous soyez aperçu de rien sur-le-champ...
— C'est ce que je disais à ma femme et à mes enfants, quand j'ai constaté l'erreur... mais cela s'explique, j'étais si content de revoir mon argent... que je croyais perdu.
— Et vous venez ?
— Rapporter les quinze mille francs qui ne m'appartiennent pas, dit Haudecœur simplement.
Il tira les billets de son portefeuille, les étala sur le bureau.
— Comptez h votre tour... s'il vous plaît.
Il s'assit de nouveau, son bicorne entre les jambes, et attendit.
Le commissaire réfléchissait.
Haudecœur promena son regard autour de lui, eut un ^este de compassion en voyant madame de Beaupréault, .mmobile et désespérée, puis resta longtemps les yeux attachés sur un coin du tapis où une mare de sang avait cuulé.
M. Delangle ne le perdait pas de vue.
Il n'y eut aucune émotion chez Haudecœur.
II releva la tôle et se mit à faire dandiner son chaoeau.
Collivet rentra.
— Vous avez l'adresse de M. de Kérunion ?
— M. de Kérunion habite ie Morbihan, mais il vient égalièrement à Paris deux fois l'an et descend hôtel de 3retagne, rue Montesquieu.
M. Delangle griffonna une lettre et la tendit à Collivet.
— Voulez-vous vous charger de faire parvenir ce mot ?
— A l'instant même.
El se tournant vers Haudecœur ;
— Haudecœur, vous allez me suivre.
— Où cela, monsieur le commissaire ?
— A mon bureau, d'abord...
— D'abord, fît le brave homme, interloqué,.. Et enuite?
— Ensuite, au dépôl, probablement.
— Moi, au dépôt, et pour quoi faire? fit Haudecœur laïvemenl.
— Pour y attendre que le juge d'instruction vous inerroge... Vous avez passé l'après-midi dans ce cabinet... i^ous ne Tavez quitté qu'après cinq heures... à l'heure )ù le crime fut commis... Tout cela est louche...
— Est-ce que vous me soupçonneriez?...
Haudecœur n'acheva point.
Celte accusation semblait si extraordinaire à son esprit
l'honnête homme, qu'il ne la croyait pas sérieuse.
Et il partit d'un bon rire qui fendit en deux sa franche igure.
— Sauf votre respect, monsieur le commissaire, vou vous blousez ! dil-il, quand il eut repris haleine.
M. Delangie ne répondit pas.
Il n'avait pas dopinion là-dessus.
Il s'en remettait au juge, sauvegardant ainsi toute res ponsabilité.
Marguerite s'était levée, en voyant qu'une accusatio contre cet innocent prenait corps tout à coup, devenai réelle...
Gela lui semblait monstrueux, impossible.
Et naïvement, Haudecœur, s'adressant à elle, disait
— N'est-ce pas, madame, sauf votre respect, qu'il s met le doigt quelque part, le quart d'oeil?
Marguerite, chancelante, s'était rapprochée. Curieusement, le magistrat la considérait.
— Monsieur, cet homme ne peut être le meurtrier d mon mari, non, il ne le peut... Regardez, c'est un ancie soldat... i! porte la médaille militaire... il s'est donc di: tingué... Et l'on ne devient pas criminel ainsi, d'un heure à l'autre...
Et joignant les mains, dans l'horreur de voir un autr accusé à sa place, allant souffrir pour elle, à caus d'elle :
— Prenez garde, monsieur... et laissez-moi vous dire Il me semble que vous accusez bien légèrement... You avez une terrible puissance, celle de pouvoir, à volonté enlever la liberté d'un homme sur un simple soupçon, i cela sans contrôle, sans responsabilité... Cela devra vous donner à réfléchir... Ce brave homme n'a que so honneur à lui... sa probité est toute sa richesse... J vous supplie de vouloir bien lui épargner la honte d'un arrestation, quand bien même cette arrestation ne devra durer que quelques heures...
— Je regrette de ne pouvoir vous écouter, madame fit le commissaire Iroidement.
— Vous ne l'arrêterez pas, vous ne l'accuserez pa c'est impossible...
— Savez-vous donc quelque chose qui puisse noi éclairer?...
— Mais...
' Elle s'arrêta. Elle hésitait, ne sachant plus ce qu'il
i fallait faire.
Et M. Delangle insistant :
, — En ce cas, veuillez parler... c'est votre devoir !...
^ Son devoir ! oui. Ah ! elle ne l'ignorait pas ! C'était
'son devoir. Sa conscience le lui criait assez haut ! C'était son devoir de ne pas laisser emmener ce pauvre homme, dont les bons yeux l'imploraient en ce moment, la remerciant de ce qu'elle faisait pour le défendre ! C'était
ison devoir de ne pas porter le deuil dans cette famille
iqu'elle ne connaissait pas, à la vérité, mais dont l'avenir reposait sur son chef... Son devoir ! son devoir ! ! El cela
'criait si haut en son cœur qu'elle dit, folle :
— Oui, je sais bien, je sais bien !
I Et, comme pour la torturer encore davantage, voilà [Haudecœur qui tout à coup s'avance vers elle et lui dit :
— Madame, vous êtes bonne puisque vous ne voulez Ipas qu'il m'arrive de la peine. Je vous en remercie, pas
seulement pour moi, mais surtout pour ceux qui m'attendent, rue du Marché-Sainl-Honoré. 11 y a là, voyezvous, une famille de braves gens qui n'ont rien à se reprocher, une pauvre femme pas très solide et qui a besoin qu'on l'aide à vivre, un garçon courageux et une jeune fille qui promet d'être si belle, si belle que si je n'étais ■plus là pour veiller, il y aurait bien des dangers sur sa route... C'est pour tout ce monde-là que je vous remercie, madame... Mais rassurez-vous, allez, il n'est guère possible qu'on me garde longtemps à l'ombre... Je n'ai rien à me reprocher... ma vie est claire comme de l'eau de roche... Ça compte bien aussi un peu dans la fameuse balance de la justice... Ne craignez rien... il ne m'arrivera pas malheur... Dans tous les cas, je veux vous le dire aujourd'hui et je me dépêche de le faire, parce que je vois que M. le commissaire de police s'impatiente... je vous garderai de la reconnaissance toute ma vie pour les bonnes paroles que vous venez de prononcer en ma faveur... toute ma vie, vous entendez bien, madame... Et voilà ce que je voulais vous dire...
Il se retourna vers M. Delangle.
Et presque gaiement, en haussant les épaules :
— A présent et si vous avez envie de vous blouseï jusqu'au bout, je suis prêt à vous suivre...
Ainsi, c'était elle qui avait tué, qui était coupable, c'é-| tait elle qui perdait cet innocent, et celui-ci, ne se doutan de rien, la remerciait, tout ému, des larmes dans les yeux î
Elle s'élança vers M. Delangle.
— Monsieur, non, non, cela ne se fera pas !...
— Madame, votre intervention est au moins singu lière î
Elle baissa la tête, la gorge contractée par un sanglot.
Mais tout à coup elle vit l'inspecteur, qui venait de rentrer, tirer une corde de sa poche et la passer aux poi gnets de Haudecœur.
Celui-ci, en même temps, avait un haut-le-corps, non point pour se détendre, mais parce qu'il avait honte de ce déshonneur immérité.
Son front devint très rouge et sa figure se contracta,
Marguerite avait vu cela, aussi, et elle avait compris.
Elle murmura :
— Et je laisserais s'accomplir jusqu'au bout cette infamie ! !
Elle est près de Haudecœur. Elle écarte brusquement l'inspecteur et détache la corde. Une fièvre brûle ses yeux.
— Monsieur ! fit-elle, monsieur... écoutez, écoutez. Et elle va tout dire, cette fois, bien résolue... voulant
prendre la place de cet homme, dont le loyal regard, toujours sur elle, pénètre jusqu'à son cœur, avec la souQVance aiguë d'un coup de couteau.
Mais au môine instant la porte s'ouvre.*..
Et à cette porte apparaît Gérard.
Le fils I
Elle reste devant cette apparition, les yeux écartés, les lèvres prêtes à parler etpourtant réduites ausilence... toute «ecouée d'une convulsion d'effroi.
Elle allait tout dire, devant Gérard I Devant l'enfant!...
Elle allait dire à ce fils: « Ta mère a assassiné ton père ! » Non, non... ses forces n'iraient pas jusque-là... Ah I s'il n'était pas venu... peut-être... oui, elle eût I parlé î
' Pourquoi Dieu l'avait-il conduit auprès d'elle à cette suprême minute de sa vie où l'aveu allait sortir de ses ' lèvres?
Dieu avait donc de secrets desseins?
I Alors elle recule, lâchant les poignets de Haudecœur... I Elle recule jusqu'à son fauteuil où elle tombe.
Et dans sa lâcheté, à présent, elle trouve des raisons à son silence.
I Qu'était-ce que quelques jours d'emprisonnement ! pour cet homme? quelques heures même, peut-être!... ; Car, à coup sûr, on ne le garderait pas longtemps ; le juge qui l'interrogerait découvrirait bien vite son innocence.
' Alors il serait remis en liberté.
Si cela tardait, si elle prévoyait quelque menace plus I sérieuse pour la liberté de Haudecœur, si elle le voyait vraiment accusé, ne serait-il pas toujours temps d'intervenir?
Et Haudecœur, délivré, lui pardonnerait alors, en i comprenant toutes les angoisses qui avaient torturé son [cœur de mère.
I M. Delangle avait paru suivre d'un regard attentif les [ hésitations, les luttes mystérieuses de cette âme aux abois.
Quand il vit qu'elle se taisait :
— Ainsi, madame, vous avez bien tout révélé à lajusitice?
Elle baissa la tête par deux fois, et faiblement :
— Tout...
— Vous n'avez rien à ajouter ?
— Rien, monsieur.
Gela fut encore plus faible. M. Delangle l'entendit à peine.
Gérard s'était rapproché de sa mère.
. n garda le silence tant que les gens de la police furent
là, mais dès qu'il se trouva seul avec sa mère, il lui prit, les mains :
— Mère, mère...
— Mon enfant?
— Au moment où je suis arrivé, tu allais dire quelque chose?
— Tu te trompes.
— Non, non... Et on eût juré que c'était ma présence, mon arrivée subite, qui t'en avait empêchée?
— De quoi me crois-tu donc capable, mon fils? dit Marguerite affolée, retirant des mains de son fils ses mains moites de sueur; penses-tu que si quelque soupçon m'était venu, j'eusse hésité à le faire connaître ?...
Il ne répondit pas.
Il semblait rêver à autre chose.
Soudain, les yeux brillants, il dit — et sa voix était sourde :
— A la Morgue, les gens ont l'habitude des morts, et cela leur donne une certaine expérience... Sais-tu ce qui est arrivé ?
— Qu'est-ce donc, Gérard?
— J'ai accompagné jusque-là le cadavre de mon pauvre père... Et quand je leur ai dit qu'il s'était suicidé, ils examinèrent la blessure. Alors, ils se sont mis à rire. Et l'un d'eux m'a dit : « Ça, un suicide ? mon>ieur, nous n'en croyons pas un mot ! » Mère, mère, mon pauvre père serait-il mort assassiné?
— M. Delangle l'affirme... lui aussi...
— Et toi, mère?
— Je l'ai dit... C'est un suicide...
— Les médecins nous renseigneront bientôt... Gérard se tut, les yeux fixés à terre, le front barré de
rides.
— A quoi penses-tu ?
— Je pense, mère, qu'il se peut que Haudecœur soit coupable et la justice se chargera de son châtiment... Mai> si la justice le reconnaît innocent... si elle est impuissante à découvrir le coupable... si ce meurtre reste impuni et si la mort de mon père n'est pas vengée...
— Eh bien, mon fils? dit-elle, presque évanouie de terreur.
— C'est moi qui me chargerai de trouver le coupable et de le punir... Gela, je le jure !...
Elle eut un profond soupir et garda le silence.
Puis, lentement, appuyée sur le bras de Gérard, elle se leva, traversa le cabinet de travail, et rentra dans son appartement.
Au moment où elle allait s'y enfermer, Collivet entra.
— Madame n'a pas besoin de mes services?
— Non, monsieur Collivet, merci.
— Je seriii demain, au bureau, à mon heure habituelle.
11 salua, pliant en deux son long corps maigre, puis sortit, de son pas lent, mesuré, digne. Et Marguerite, enfin, se trouva seule et sanglota.
Deux ou trois jours se passèrent.
Les médecins commi-s par le parquet afin d'examiner e cadavre de M. de Beaupréault avaient envoyé leur ■apport. Aucune divergence d'opinion n'existait. Le apport concluait à l'assassinat de Beaupréault et écarait toute possibilité de suicide.
Collivet s'était mis à la disposition de Marguerite pour uivre l'enquête de prés et pour la renseigner.
C'était par lui qu'elle connaissait tous les détails.
Par lui, elle sut queHaudecœur n'avait pas été relâché.
Bien plus, une autre arrestation avait été faite, celle le ce gentilhomme campagnard, M. de Kérunion, aujuel appartenait le revolver trouvé dans le cabinet de Jeaupréault.
Collivet, confronté avec eux, avait assisté à quelques larties de leurs interrogatoires.
11 en avait rendu compte à Marguerite.
66 BLESSÉE AU COEUR f
Lorsque Haiidecœur eut compris que l'accusation portée contre lui était sérieuse, que sa liberté était en danger, il avait eu un moment d'accablement dans sa cellule.
Puis, une révolte s'en était suivie.
Il s'était défendu, devant le juge, avec âpreté, avec violence.
Gomment pouvait-on croire qu'il fût coupable?
Est-ce que toute sa vie passée ne criait pas son innocence?
Est-ce que, dans cette journée même où fut assassiné Beaupréault, ce qu'il avait f-ait n'était pas une preuve de sa probité?
Voilà ce qu'il ne cessait de répéter au m*agistrat qui rinjlerrogeait. ,
Et reprenant, analysant pour ainsi dire toutes le^ pensées qui lui avaient traversé l'esprit, il disait au juge dans un langage bon enfant : ^
— Vous comprenez, monsieur le juge, qu'après airoir été fichu à la-porte sans raison j'avais bien le droit de réclamer mon cautionnement. Notez que, dans le temps, — je l'ai su depuis, — on n'exigeait pas de cautionnement à la maison Beaupréault. Mais le patron était sur, ses boulets, il faisait argent de tout. Je l'ai appris tropi tard. Et mes cinq pauvres mille francs lui ont servi à| essayer de rattraper la veine au baccara, à moins qu'il' ne s'en soit servi pour payer une voiture, dernier cri, à la donzelle qu'il entretenait. Je les lui avais réclamés en partant. Il me lanternait avec des promesses, et même c'était tout le bout du monde s'il était poli. Enfin, je prévoyais bien, moi, que tout cela finirait par le train, delà grenouille. Je ne voulais pas laisser partir monj homme. Et sachant qu'il ne me recevrait pas et qu'il; était capable, au contraire, de me faire jeter à la porte, je n'ai fait ni une ni deux : je me suis caché dans son! cabinet pour l'attendre, en profitant d'une minute oti personne ne pouvait me voir et m'en empêcher. ..
Quand il en arrivait là de son récit, le brave homme s'arrêtait.
Il sentait 'confusément que c'était ce qui l'accusait, cette attente prolongée dans cette pièce retirée.
Le magistrat le lui avait dit et même avait prononcé un mot redoutable : guet-apens.
— Guet-ap3ns, répliquait Haudecœur, soit, puisque vous y tenez, mais pas dans le sens que vous le voudriez. D'abord, je n'avais pas l'intention de tuer M. de Beaupréault. Ensuite, si j'en avais eu l'intention et si je l'avais tué, pour me rembourser et le voler ensuite, j'avais un joli coup à faire, car je l'avais vu compter des liasses et des liasses de billets de banque empilées dans la valise noire. Qu'est-ce qui m'eût -empêché de la prendre cette valise, Beaupréault mort, et de filer avec? Si j'étais une crapule, rien n'eût été plus facile, et j'aurais vécu bien tranquille avec le million qui se trouvait dedans... An lieu de ça, Beaupréault me rembourse, je me sauve et quand je m'aperçois qu'il y a une erreur dans notre compte, une erreur à son préjudice, je m'empresse d'accourir pour restituer quinze mille francs payés en trop. Avouez que pour un meurtrier, voilà bien de la délicatesse. Comme il n'existait aucune écriture constatant la chose, j'aurais pu mettre l'argent dans ma poche. Ni vu, ni connu, je t'embrouille.
Ces paroles, dites au juge la première fois que Haudecœur avait comparu devant lui, n'avaient pas manqué de faire impression dans son esprit.
Il était évident qu'il fallait, dans cette accusation, écarter, sinon la préméditation, du moins le mofcile'du vol.
Mais l'assassinat restait, avec des circonstances atténuantes ; Haudecœur, en un moment de colère, et sur les refus de Beaupréault de lui restituer ses cinq mille francs, avait tiré : Beaupréault était mort.
Alors, Haudecœur, affolé, avait puisé au hasard dans la valise, en avait tiré une liasse de billets, sans compter, et s'était sauvé...
Les renseignements pris par la police sur son compte étaient bons. Son casier judiciaire était vierge. Rien à lui reprocher. Son livret de soldat ne constatait aucune
punition sérieuse. La médaille militaire lui avait été donnée en 1870, dans les mobiles de la Côte-d'Or, après deux blessures reçues dans la même rencontre. En outre, ayant été garde du baron • de Chamberlot, en Seine-et- Oise, il s'était distingué à plusieurs reprises contre des [ braconniers dangereux, avait eu l'oreille enlevée d'un ' coup de fusil à bout portant, et avait reçu la médaille d'or, de la Société de répression contre le braconnage. j
Mais cette vie si honorable, si elle écartait de Haude- 1 cœur toute idée de vol, semblait être, en quelque sorte, un indice moral de plus plaidant contre lui.
Haudecœur n'avait-il pu être affolé par la perspective de ces cinq mille francs qu'il devait rembourser?
En outre, comme tous les hommes calmes, Haudecœur avait des Colères soudaines, rares, mais terribles.
On le savait. La police en avait fourni des preuves.
N'était-ce pas sous l'empire d'un de ces accès de violence qu'il s'était adressé à Beaupréault? Et surexcité par les refus incessants de celui-ci, énervé par les longues heures d'attente, caché dans son bureau, la tête n'avait pas réfléchi, les yeux avaient été aveuglés, la main avait tiré, Beaupréault était mort 1...
Et le pauvre hornme, contre cela, ne se défendait plus par des arguments. 11 n'avait rien à répliquer à la justice triomphante. Il se contentait de protester, de crier son innocence et de pleurer.
Or, les innocents pleurent comme les coupables.
Les larmes sont indifférentes à la Justice.
Restait le second accusé, M. de Kérunion, sur lequel pesaient également les soupçons, ou, pour parler mieux et plus justement : les incertitudes de la police.
M. de Kérunion, fruste et brutal, vivant au milieu des bois du Morbihan avec ses chiens et ses chevaux, violent, s'emportant à tout propos, n'avait-il pu commettre ce meurtre ?
Le gentilhomme ne refusa point de reconnaître que, sans avoir eu l'intention de tuer Beaupréault, si celui-ci ne le remboursait pas delà somme qu'il avait escroquée,
il s'était armé au hasard d'un revolver afin d'arriver à ce remboursement par la menace et par l'effroi.
Le revolver lui appartenait.
Dans sa joie de rentrer en possession de l'argent qu'il croyait perdu, il l'avait oublié sur le bureau.
Il s'en était si peu caché, expliqua-t-il au juge, que, dans la journée même, il avait écrit à ce propos à M. de Beaupréault. ignorant sa mort.
Mais cette lettre, au lieu d être considérée comme une preuve d'innocence, l'accusait au contraire.
Ayant constaté cet oubli, et prévoyant que le revolver serait tôt ou tard reconnu pour lui appartenir, M. de Kérunion avait pris les devants et écrit cette lettre.
M. de Kérunion, du reste, se défendait mal, plus mal que Haudecœur, car il s'emportait à chaque phrase qui eût fini volontiers par des injures violentes à l'adresse du juge d'instruction si celui-ci ne l'eût point rappelé au sang-froid par quelques paroles glacées.
Il y eut pourtant, en sa faveur, une déposition très importante.
Et ce fut Haudecœur, lui-même, qui la fit. Il avait été confronté avec M. de Kérunion.
Il le reconnut. II se rappela fort bien que le gentilhomme campagnard s'était présenté dans les bureaux pour formuler auprès de M. de Beaupréault la même réclamation. ,
Mais il se hâta d'ajouter :
— J'ai revu monsieur un p'eu plus tard, dans le courant de l'après-midi...
M. de Kérunion avait alors manifesté quelque surprise.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur, dit-il. Je ne vous ai vu que vers midi dans les bureaux. Le soir, lorsque je me suis de nouveau présenté, vous ne vous trouviez point là, ce me semble...
— Excusez-moi, monsieur. J'étais là, mais vous ne pouviez me voir...
Et -e tournant vers le juge qui les confrontait, Haudecœur se mit à raconter que vers cinq heures, alors qu'il était caché dans le cabinet de M, de Beaupréault, au
moment où celui-ci venait de rentrer et où lui, Haude cœur, allait se montrer, M. de Kérunion avait fait soi apparition I
Haudecœur assista à la scène de menaces.
M. de Kérunion était exaspéré. Beaupréault ayant far mine de ne point vouloir s'exécuter, M. de Kérunior l'avait menacé de son revolver.
Alors Beaupréault paya. Et M. de Kérunion partit.
Cette déposition enlevait une grande importance à l'accusation qui pesait sur l'irascible Breton.
Cependant il fut maintenu sous les verrous.
La justice n'avait pas sa conviction faite. Elle avait besoin de s'éclairer.
Marguerite *passait ses journées dans une torpeur, dans un anéantissement absolus, dans un silence si obstiné que son fils même avait peine à lui faire prononcer quelques mots.
Elle recherchait la solitude, refusant sa porte.
Gérard était le seul qui pénétrât auprès d'elle. Ah ! si elle l'avait osé, elle se fût dérobée à ces entretiens. Bien -qu'elle l'adorât, alors que la présence du jeune homme, jadis, lui était si chère, maintenant cela lui pesait, elle en avait peur. Elle tremblait de lire, dans ces yeux candides, brouillés et fatigués de larmes, quelque soupçon lointain, qui plus tard prendrait corps et deviendrait certitude.
Ce serait le cauchemar de sa vie, désormais.
Et l'enfant si loin de se douter de tant de terreurs, Tenfant renouvelait et augmentait ces tortures en parlant à sa mère du mort disparu.
La vie était trop près de lui encore pour qu'il ne se rappelât point les multiples détails de son éducation, de ses plaisirs, et trop peu expérimenté pour pouvoir devi-
ner les changements qui s'étaient faits dans le cœur de Beaupréault, il voyait toujours son père Taimant comme aux premiei>. temps de son enfance, le gâtant de surprises frivole^ , de jouets coûteux, l'embrassant sous les yeux souriants de Marguerite.
Certes, cette vie de caresses, de tendresses paternelles avait duré peu, mais Marguerite, se sentant délaissée,, veillait et entretenait dans l'âme du petit le respect et Tamour du chef de la famille.
, Aujourd'hui que le père n'était plus, Gérard faisait revivre tout ce qui avait été cet homme, lequel, grâce aux mensonges de Marguerite, restait sans tache dans Tâme du fils.
— Pauvre père ! Xe rappelles-tu, mère, lorsque, pendant l'été, nous demeurions à la campagne, et que lui, pour ses affaires, était obligé de retourner tous les matin^ à Paris? Comme il était triste en partant! On eût dit qu'il ne s'en allait pas pour quelques heures seulement, mais pour un long voyage I Mais le soir, quelle joie dans ses yeux, lorsqu'il nous retrouvait!... Quand le train arrivait, te souviens-tu, au tournant de la ligne, avant d'entrer en gare, il y avait toujours une tête hors de la portière qui regardait vers nous du plus loin qu'elle pouvait, et un bras qui nous faisait signe ! C'était lui! ! Quand le temps n'était pas sûr ou que mon père était pressé, nous revenions dans la Victoria, moi entre vous deux... et vos bras m'entouraient... et vous vous penchiez derrière moi pour vous embrasser, ce qui me faisait rire... Et quand il faisait beau nous revenions à pied jusqu'au château, tout le long de la route bordée de platanes. Je courais devant, derrière, ou dans les pré» k fauchés... mon père me rappelait et me disait : «Prends garde d'avoir trop chaud! » Il me caressait et je repartais. C'était tous les jours ainsi, tous les jours. La vie était douce.
Elle devait écouter cela, Marguerite, ces regrets, ces tristesses.
Elle ne pouvait dire à l'enfant :
ce Ce temps heureux dont tu parles a duré quelques
années à peine ; cette vie si douce s'est vite changée en' une existence solitaire oùje fus abreuvée de tristesses et d'amertumes... Pauvre petit, tes souvenirs sont vrais pourtant, car j*ai veillé à ce qu'il ne te restât que ceux-là ; ces autres, trop cruels, eussent broyé ton cœur trop! jeune et trop faible pour souffrir... » ]
Mais lui, sans soupçon, demandait :
— N'est-ce pas, mère, que cette vie était bien heu reuse ?
Elle baissait la tête, seulement, n'ayant pas le courage de répondre.
Et Gérard, rêveur, plongé dans le passé:
— Puis, j'ai bien compris, et tu me le disais souvent, que mon pauvre père était préoccupé. Il n'était plus ^ai. Il semblait nous fuir, comme absorbé. Et quand je t'interrogeais : « Ton père travaille pour assurer ton avenir, me répondais-tu. Ton père né songe qu'à toi, qu'à moi. 11 veut la fortune, autour de nous, toujours, pour assurer notre bonheur. » N'est-ce pas, mère ? c'est bien ce que tu me disais ?
— Oui, dit-elle, détournant la tête.
— Et le voici mort! mort, avant que je n'aie pu lui prouver combienje l'aimais !... Cpmmeon vieillit vite en quelques heures, si tu savais 1... Depuis que mon pauvre père n'est plus, il me semble que je vois plus clair dans sa vie, dans ses soucis, dans ses travaux. 11 peinait pour moi. Et moi, insouciant, je ne m'en apercevais pas ou cela me paraissait naturel, comme si j'avais droit à tant de labeur et à tant de fatigues !... Et à présent qu'il est mort, je sens devenir cent fois plus forte l'affection que j'avais pour lui avec l'éternel et cuisant regret de ne plus pouvoir le lui dire et de ne pouvoir plus le lui prouver...
Il se tut. 11 s'essuya les yeux.
Il vint s'agenouiller auprès de Marguerite, qui, toujours le regard vers un but vague, indéfini, cherché partout où ne se trouvait pas son fils, se mita lui caresser les cheveux, le front.
— Oh ! du moins, mère, je t'aimerai, toi, plus encore que par le passé. Je taimerai pour toi, comme toujours
et plus même qu'autrefois et pour lui aussi, tu entends? pour tous deux ! 1
Elle frémit.
Il eût voulu, de gaieté de cœur et le sachant, et l'essayan , la faire terribL.ment souffrir, qu'il n'eût pas mieux réii-si.
Et le supplice, commencé le jour du meurtre, ne finissait pas avec cet enfant qui ignorait les hontes de son père.
Jean Demarr était revenu.
Le lendemain de la catastrophe, Demarr avait appris la nouvelle dans les journaux du matin.
Beaupréault mort î quel était ce drame ?...
N'avait-il pas, lui, gardant le culte de son pieux amour pour Marguerite, sacrifié une partie de sa fortune pour sauver l'honneur de l'homme, l'honneur du mari?
Que s'était-il passé ?
Il se présenta rue Daunou.
Marguerite s'attendait à cette visite.
Elle y était préparée.
Et cependant, quand elle vit entrer Demarr, elle faillit se trouver faible.
Gérard était présent à cette entrevue.
Le jeune homme ne connaissait l'avocat que de réputation. Il ne l'avait jamais vu chez son père. Il avait appris son intervention généreuse et l'envoi de ce million qui pouvait tout sauver, mais sans comprendre comment et pourquoi cet étranger survenait, si étrangement, dans la débâcle de Beaupréault.
Marguerite dut le présenter à Demarr et celui-ci, dans un élan spontané de pitié, tendit les deux mains au fils de celle qu'il aimait.
Gérard répondit lentement, comme à regret, à l'offi-e de cette amitié.
Toutefois, il dut remercier Demarr de ce que celui-ci avait voulu faire.
Et il ajouta, un peu craintif, mais poussé par sa franchise :
— Je ne vous savais pas, monsieur, l'ami de mon
père... surtout l'ami si dévoué... car il faut être dévoué pour faire preuve d'une pareille générosité... d'un parei détachement de tout intérêt...
Il sembla à Jean Demarr qu'il y avait, dans ce peu de mots, comme un doute, une arrière-pensée peut-être.
En tous cas, c'était presque une question que ce: paroles.
Demarr et Marguerite échangèrent un regard.
Que lui répondre ?
Fallait-il l'instruire de leur amour d'autrefois, si vit déçu?
\ A quoi bon? Comprendrait-il ?
Ils se turent, laissant la question sans réponse.
Mais Marguerite, dont l'âme singulièrement surexcitée avait à chaque instant des presciences de l'avenir, Mar guérite pensait: j
— Ce qu'il ne me demande pas aujourd'hui, enfant, i} me le demandera plus tard, jeune homme. Que lu] dirai-je? Et que croira-t-il?
Elle voulut l'éloigner.
Elle eût désiré rester seule avec l'avocat.
En cette agonie de son cœur, elle avait presque résolu^ de s'ouvrir à Jean et de tout lui révéler, afln de faire appel à son intelligence, à son expérience, afin de lui demander un conseil.
Et peut-être qu'il ferait luire un peu de lumière dans les horribles ténèbres où elle se trainait, pauvre créature désemparée et tremblante, dont les yeux éperdus imploraient, d'instinct, la pitié de tous...
— Laisse-nous, Gérard ! avait-elle dit.
Mais il manifesta une surprise inquiète.
— Pourquoi, mère? Ne puis-je donc pas entendre ce que vous allez dire ?
Elle n'osa plus le renvoyer. Déjà, sur elle, pesait, comme elle devait peser sur toute sa vie, la tyrannie de l'épouvante. Elle redoutait son fils.
Alors, contenue par la présence de Gérard, elle ne fit aucun aveu. Elle se contenta de répondre aux questions de l'avocat qui s'informait des détails du meurtre. Elle
ne lui apprit rien. Que pouvait-elle lui dire qu'il ne sût déjà par les journaux?
Sa visite, ce jour-là, fut courte.
Mais il revint. Il avait trouvé Marguerite bi accablée, si affolée, qu'il ne voulait point l'abandonner à elle- même.
Et même, en la voyant ainsi, un doute était monté en lui, une inquiétude aussi, car il se demandait:
— Pour qu'elle soit si accablée, est-ce qu'elle se trompait elle-même en me trompant? Si indigne qu'il fût, n'aimait-elle point son mari?
Mais il repoussa cette pensée.
Il avait foi dans la loyauté de ce cœur. Douter de Marguerite, c'était douter de tout, de la probité, de la franchise, de Dieu !
En leurs entretiens, pendant les jours qui suivirent la catastrophe, aucune allusion ne rappela les amours passées.
Auprès de ce cadavre, cela leur eût semblé une profanation.
Du reste, comme s'il avait deviné un secret entre cet homme, hier encore inconnu pour lui, et sa mère, Gérard était presque toujours en tiers dans leurs entrevues.
Et, s'il ne se trouvait là, Marguerite le savait nonloin, prêt à surgir tout à coup, le visage pâli, les yeux interrogateurs.
Elle n'avait pas eu le courage de faire à Demarr son aveu dès le premier jour, — pas plus qu'elle ne l'avait pu devant M. Delangle... Et toutes les heures qui fuyaient semblaient ajouter à sa faiblesse, à ses irrésolutions...
Après avoir voulu, après en avoir pris la grande résolution, lorsque Demarr était absent, elle redevenait lâche lorsqu'il se présentait.
C'était si terrible aussi, un pareil aveu!... A cet homme qu'elle aimait ! ! qu'elle avait aimé depuis sa presque enfance, d'un amour si noble et si chaste 1
Puis, une autre crainte la retenait aussi :
Lui révéler la vérité, ce n'était pas seulement lui causer une souffrance mortelle, c'était le jeter, — ainsi qu'elle-même s'y trouvait, — dans l'alternative doulou-
reuse ou de se taire et de laisser peser une accusfitioii grave sur la tête d*un innocent, — ou de conseiller à Marguerite de tout dire!... Et alors, tout dire, c'était le nom de Gérard livré aux scandales... Tout dire, c'était Gérard sachant sa mère coupable ! Etait-ce possible? Et Jean Demarr hésiterait, reculerait... Et en lui révélant tout, elle faisait de l'avocat son complice en quelque sorte, puisque, partageant son terrible secret, il n'en avertissait point la justice I
Alors, elle se tairait !...
Mais Haudecœur? Mais M. deKérunion? Pourquoi les] gardait-on? Est-ce qu'onn'allait pas bientôt leur rendre' la liberté?
Et tous les matins, son premier soin était de faire mon-i ter les journaux dans lesquels elle cherchait fiévreusement les nouvelles del'enquête.
Quelle joie infinie, intraduisible, si elle avait vu leur mise en liberté 1
Mais rien ! Cette joie lui était refusée !...
Elle repoussait les journaux, toute frémissante... et de grands gestes de ses mains, écartant de ses yeux des choses qu'elle seule pouvait voir, trahissaient sa pensée secrète : l'effroi de ces deux accusés mis en jugement, passant en cour d'assises et condamnés!...
Condamnés peut-être... Peine infamante I
Et condamnés pour elle, à cause d'elle ! !
Elle sanglotait alors à cette idée, murmurant :
— Oh î mon Dieu, épargnez-moi ! Epargnez-moi I ! Et elle attendait.
Gollivet, un matin, lui dit:
— Madame, je viens du Palais... J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.
Tout à coup elle eut une espérance folle, éclatant malgré la présence de son fils.
Elle jeta un cri. Gérard, qui lisait, releva la tête.
— Enfin I on les a mis en liberté, n'est-ce pas ? on a reconnu leur innocence?
Gollivet, impassible, sans manifester aucune surprise:
— Non, madame. L'enquête est terminée. Le dossier
de l'affaire a été renvoyé par le juge à la chambre des mises en accusation...
— Mon Dieu !
— M. de Kérunion et Haudecœur passeront aux assises dans quinze jours!
— Aux assises ! aux assises ! fit-elle par deux fois, paraissant interroger, comme si elle n'avait pas compris ce que cela voulait dire.
Puis, elle baissa la tête, et dans un geste désespéré joignit les mains.
Gérard s'avança :
— On jurerait, mère, à t'entendre, que cela te fait de la peine et que ces deux hommes, dont l'un des deux est l'assassin de mon père, t'inspirent plus que de l'intérêt, presque de la pitié! I
Gérard était là. Elle l'avait oublié! 1 Elle se redressa. Toujours, nous l'avons dit : la tyrannie de l'épouvante.
— C'est vrai, dit-elle, de la pitié... car ces deux hommes sont innocents.
— Qu'en sais-tu, mère? Et si tu sais quelque chose, pourquoi le cacher? N'est-ce pas ton devoir de le dire ?
Elle se tut. Elle était si émue qu'elle allait se trahir.
Collivet, très détaché de tout ce qui se disait, semblait
n'y apporter aucune attention. La pendule sonnant dix
^ heures, il se retourna et regarda sonner la pendule.
Cela l'intéressa vivement.
— Je ne sais rien, mon fils, dit-elle...
— Alors, mère, pourquoi les défends-tu?
— Quelque cho?e me dit que la justice s'égare et frappe deux innocents.
— C'est le jury qui décidera, mère, s'ils sont innocents ou bien s'ils sont coupables...
Collivet salua respectueusement et sortit, raide, la tôle haute.
Marguerite, faible, les yeux brûlés de fièvre, murmura :
— Gérard, comme tu m'as parlé durement!...
Il se précipita à ses genoux, sans pouvoir retenir ses sanglots.
— Pardon, mère, pardon! Je soufi're tant, si tu savais!
Cette journée, qui commençait ainsi, devait mettre son cœur à une rude épreuve et lui faire entrevoir les multiples et terribles conséquences du meurtre de Beaupréault.
M. Jean Demarr arriva presque aussitôt.
Il venait apprendre la nouvelle à Marguerite, mais il vit qu'elle en était instruite. Il n'eut pas le temps de causer avec elle, car Josette entra et s'approcha de sa maîtresse.
— Madame, dit-elle, j'ai eu beau dire que madame ne recevait pas, que madame était malade, il y a là, dans l'antichambre, trois personnes qui insistent pour être introduites...
— Je ne veux pas les recevoir.
— Je le pense bien... je l'ai dit... d'autant plus que si madame connaissait le nom de ces visiteurs...
— Leur nom? fit-elle, surprise.
— C'est la femme de... de ce... Haudecœur, Marguerite eut un brusque mouvement et devint pâle.
— Sa femme, avec son fils... et sa fille... — ■ Que veulent-ils ?
— Ils désirent voir madame, je ne sais pourquoi... mais ce que je sais, par exemple, c'est qu'ils sont tristes ! tristes à faire pleurer, les pauvres gens ! Rien qu'à les voir, allez, on est sûr que si ce... ce Haudecœur... a tué monsieur, sa famille n'a pas trempé dans ce crime...
Marguerite reculait, effarée...
— Je ne veux pas les voir, je ne veux pas, je ne veux pas...
— Alors, je vais les renvoyer...
— Oui, oui, tout de suite... tout de suite...
Josette allait obéir, mais tout à coup apparurent à la porte du salon les trois visiteurs annoncés.
Ils avaient entendu les derniers mots, sans doute, car ils eurent tous trois le même geste de supplication ardente, mains jointes et pliant les genoux.
Et la plus âgée des deux femmes dit:
— Ecoutez-nous, madame, par pitié... Nous ne sommes pas de malhonnêtes gens... écoutez-nous !
JosettB interrogea du regard madame de Beaupréault.
Marguerite lui fît un signe.
Josette sortit.
La femme de Haudecœur était grande et maigre. Son teint jaune trahissait son état maladif qu'accusait encore une allure languissanteet fatiguée. Elle se voûtait légèrement, comme cassée à la taille. L'air honnête et doux. Les yeux, qui avaient dû êlre fort beaux, craintifs et suppliants.
Elle tenait par la main, semblant ainsi, dans sa faiblesse, chercherune protection dans un être plus robuste et plus jeune, sa fille Louise âgée de seize ans environ, aux traits fins et réguliers, brune avec de larges yeux couleur d'acajou clair, brune avec des cheveux de bronze dont les deux nattes tressées lui tombaient lourdement dans le dos, plus bas que les genoux.
Derrière elles, à l'écart, sombre et le front baissé, un \ tout jeune homme, Médéric, frère de Louise, de taille 1 moyenne, râblé, maigre, presque laid, mais d'une laideur sympathique, avec sa figure osseuse, la peau collée sur les os, et ses yeux noirs énergiques et brillants.
Médéric et Louise restèrent sur le seuil.
Madame Haudecœur, seule, fit quelques pas vers Marguerite.
-^ Pardon, madame, de me présenter ainsi devant vous et d'avoir presque forcé votre porte. C'est que, voyez-vous, nous sentons bien que si personne ne nous vient en aide nous sommes perdus. Il fallait du courage, allez, pour monter chez vous... d'abord parce que nous étions sûrs de n'y pas être bien reçus, puisque vous devez partager l'opinion de la justice et croire mon pauvre mari coupable de l'assassinat du vôtre. Ensuite parce que la première cause de notre malheur,^ c'est vous... c'est votre mari... c'est le renvoi immérité de mon pauvre homme... et les difficultés qu'il a rencontrées à se faire rembourser son cautionnement... Vous le savez bien. . . Même si mon pauvre homme était coupable il serait pardonnable encore... Mais il est innocent... Tous ceux qui le connaissent en sont sûrs... 11 faut être fou
pour croire qu'il pouvait commettre un crime pareil... lui... un ancien soldat si brave... un père si bon... si honnête... ne buvant pas, ne se dérangeant pas, aimant son intérieur, adorant ses enfants...
Elle essuya ses yeux.
Marguerite ne trouvait rien à lui répondre, la laissait parler. Tout ce qu'elle voyait là, c'était son œuvre.
Une horreur d'elle-même la prenait.
Mais déjà, ayant reculé plusieurs fois devant le pénible aveu, elle ne sentait plus la force de s'y résigner.
Elle était allée trop loin, puisqu'elle avait attendu jusque-là.
Quand même, une dernière résolution montait en elle, dans un remords de tant de catastrophes, et cette résolution était — suprême délai qu'elle se donnait, avec l'arrière-certitude qu'ellç n'en profiterait pas — de tout dire au tribunal si Haudecœur était condamné !... Elle ne le lai>serait pas s'en aller au bagne, bien sûr, à cause d'elle !... Elle y prendrait sa place !...
Alors, se croyant bien résolue, elle laissait aller les choses.
— Madame, disait la mère, c'est parce que nous sommes bien convaincus de l'innocence de Haudecœur que nous avons eu le courage de "nous présenter devant vous et de soutenirvotre regard, d'assister à votre deuil... Nous comprenons que vous soyez triste... Et pourtant voire tristesse n'est pas à comparer avec la nôtre... Ce qui est fait est fait. C'est un grand malheur, mais ce malheur ne peut pas retomber sur votre enfant. Au contraire, on vous plaindra, on le plaindra. Et vous trouverez partout des mains tendues qui vous protégeront... Tandis que nous, madame, nous ! ! Nous sommes de pauvres gens, des gens de rien dont on ne se préoccupe guère .. Que Haudecœur soit condamné, qu'importe ! Qu'on l'envoie à la guillotine ou en Nouvelle-Calédonie, qui songera seulement qu'on vient d'accomplir, en le châtiant ainsi, lui qui n'a rien fait, une chose abominable ? Personne!... Et s'il n'y avait que cela, madame, s'il n'y avait que cela ! Mais ce n'est pas tout !...
Devant le silence de Marguerite, ce fut Jean Demarr qui parla.
Il le ut avec douleur, compatissant à ces peines dont il avait la longue expérience et qu'il était appelé si souvent à consoler.
- Madame, votre démarche auprès de madame de Beaupréault ne peut que renouveler son chagrin et restera sans résultat. Madame de Beaupréault ne peut rien pour votre mari- Elle ne l'a pas accusé. Elle n'a rien fait pour attirer sur lui les soupçons. Au contraire, elle croyait au suicide et non au meurtre. Elle fut détrompée. Songez, madame, qu'elle ne peut guère, devant l'accusation grave qui pèse sur Haudecœur, intercéder pour lui.. . Cela semblerait étrange, inexplicable... Cela ne pourrait être compris que si madame de Beaupréault produisait quelque preuve en faveur de votre mari... Si cette preuve existait, elle eût été produite depuis longtemps... La famille de la victime est la dernière qui voudrait implorer pour le meurtrier. Retirez-vou?, madame, cela vaut mieux...
— Monsieur, oh ! monsieur, pardonnez-moi d'in>i-ter. Mon mari, je vous le jure, est innocent. S'il est condamné, ce sera un crime, oui, monsieur, un grand crime et qui aura des conséquences redoutables... Qai est-ce qui voudra de nous ?... Où nous prendra-t-on ?... Lorsque nous dirons qui nous sommes... nous aurons beau crier que le pauvre condamné est innocent, on se moquera de nous... Nous ne serons plus ({ue la famille du fcrç.it... et l'on nous chassera... On a beau dire, les fautes des pères retombent sur les enfants... Moi, je suis malade et je ne puis guère m'occuper au dehors... Je me sens juste assez de force pour entretenir proprement notre pauvre ménage... Louise, elle, est adroite de ses mains... Elle gagne bien sa vie... elle gagnerait au besoin la mienne... si on voulait bien continuer à lui fournir de Touvrage... mais quelle vie va-t-on lui faire, désormais ?... Est-ce que cette vie sera soutenable? Une fille de forçat ! Comprenez donc !
Gérard regardait Louise, si adorablement jolie, si triste, et dont le visage était inondé de larmes.
Ils étaient du même âge.
Et cela, sans doute, mettait entre eux comme une sorte de rapprochement instinctif, car c'était lui aussi que regardait la jeune fille, lui qu'elle implorait, de lui qu'elle attendait un mot d'espérance...
Et la mère, doucement, continuait, sur un ton un peu monotone :
— Il y a bien mon fils, mon bon Médéric, travailleur, intelligent et dur à la peine... Il est ajusteur-mécanicien de son métier ; même, on venait de lui offrir un poste important dans un atelier de construction de bicyclettes... avec quatre cents francs par mois... C'était la fortune... Quand on a connu l'accusation portée contre le père, on Ta remercié... Vous pensez? On ne confie pas les travaux d'une grande maison, et des intérêts si graves, au fils d'un homme qui sera peut-être guillotiné dans quinze jours !... C'est le commencement de la misère, cela, sûrement... Et le reste viendra... oui, viendra vite, car Médéric sera pris par son service militaire, ma fille et moi nous resterons seules pendant un an, et si Dieu nous abandonne, nous sommes perdues...
Lès yeux de Louise, dans ceux de Gérard, répétaient :
— Nous sommes perdues !
Et Gérard, troublé par une impression nouvelle, jamais ressentie, Gérard, son cœur d'enfant soulevé, gros de sanglots, triste de cette tristesse, Gérard murmurait:
— Comme elle e'st belle ! et comme elle a l'air malheureux !
Marguerite demanda, d'Une voix faible et entrecoupée :
— Madame, que puis-je faire pour vous? Parlez! M. Demarr vous l'a dit, ma situation vis-à-vis de vous est bien délicate... Toute intervention de ma part exciterait la surprise.,.
Madame Haudecœur l'interrompit :
— Et pourtant, madame, ce que je suis venue implorer de vous, c'est votre intervention... Oui, je l'ai dit...
Ah ! madame, si vous aviez, comme nous, la conviction de l'innocence de mon mari, et si vous alliez trouver les magistrats en leur disant : « Je suis la femme de l'homme » qui a été assassine... Et je viens demander votre pitié » pour l'homme que vous accusez d'avoir assassiné. Cet » homme ne peut être coupable... Protégez-le ! » Si vous, femme de la victime, si votre enfant que voici, fils de la victime, si tous deux, vous et lui, parliez de la sorte en faveur de Taccusé, il ne se trouverait pas ua homme, aussi bien parmi les juges que parmi les jurés, pour être plus incrédule que vous... Et mon mari serait sauvé... Voilà pourquoi, madame, nous sommes venus vous trouver... C'est pour vous demander cela!... Et ne croyez pas, comme on vous le disait tout à l'heure, que votre démarche paraîtrait surprenante... Pourquoi cela?... Personne, au contraire, n'entendra sans émotion la défense de Haudecœur tombant de vos lèvres !... Ah ! croyez-moi, madame, croyez-moi, nous sommes bien désespérés, et si vous nous refusez cela, nous ne reverrons jamais plus celui que nous aimons parce qu'il était la bonté même, et que nous respectons aussi, parce qu'il était loyal...
La mère se laissa tomber sur une chaise.
Elle se sentait devenir faible.
Louise s'empressa auprès d'elle, lui prit les mains, embrassa son front couronné de cheveux gris, en l'appelant :
— Ma mère î mère chérie ! !
Médéric n'avait pas fait un mouvement depuis le commencement de la scène.
Il regardait de son regard énergique tous ceux qui étaient là, semblant même ne pas écouter madame Haudecœur.
Mais lorsque celle-ci eut fini de parler et qu'elle fut prise de cette faiblesse, ses yeux noirs s'abaissèrent lentement sur la mère et soudain s'adoucirent singulièrement.
Il parut deux larmes sous les cils.
Les larmes furent refoulées.
Et le jeune homme redevint immobile et comme indifférent. Lui aussi croyait en l'innocence du père. Mais trop fier pour implorer, il était prêt à supporter, tête hauteet orgueilleux, la condamnation injuste qui menaçait le prisonnier.
Toutefois, il avait voulu accompagner sa mère, qu'il adorait.
Mais sachant sa démarche inutile, obstinément il se taisait.
Marguerite, éperdue, ne pouvait répondre.
Et, machinalement, elle tourna lesyeux vers Jean Demarr.
Ce fut encore^celui-ci qui intervint.
— Je crois interpréter la réponse de madame de Beaupréault, dit-il, en vous assurant qu'elle n'hésiterait pas à vous être utile s'il était en son pouvoir de le faire. Je pense, comme vous, que son intervention serait bonne, mais cette intervention n'est possible que si elle est basée sur quelque indice, sur quelque preuve que madame de Beaupréaultapporteraità la justice. Pouvez-vous nous donner cette preuve ?
— Hélas ! monsieur, nous ne savons rien...
— Rien !
— Nous ne pourrions répéter que des choses connues.. Mon pauvre Haudecœur est rentré chez nous en disant: « Enfin, je les ai, mes cinq mille francs. Ce n'a pas été sans peine. » Et il nous a raconté que pour ne pas manquer M. de Beaupréault quand celui-ci reviendrait et pour qu'on ne lui refusât pas la porte, il avait eu l'idée de se cacher... Et tout à coup, en jetant les billets de banque sur notre table, rue du Marché-S'aint-Hoaoré, il s'est aperçu que la liasse était bien grosse pour contenir cinq billets de mille francs. Il a vu l'erreur et il est accouru aussitôt pour la réparer. Maïs vous savez cela, Haudecœur a dû vous le dire et vous dire aussi qu'ayant devant lui une valise pleine d'un million en billets de banque, s'il avait été malhonnête homme, il en aurait pris des liasses et des liasses, une vraie fortune... Et c'est tout.
— Si madame de Beaupréault allait trouver les juges pour leur dire que votre mari est innocent on lui répondrait : « Prouvez-le-nous!» Gomment le pourrait-elle?
— Oh ! monsieur, il est innocent, nous vous le jurons!
— Cela se peut, après tout, madame... mais croyezmoi, laissez madame de Beaupréault à sa tristesse, à son deuil cruel... ayez confiance en la justice...
— Non, monsieur, non, nous n'avons pas confiance...' Elle se leva péniblement.
— Notre dernier espoir est évanoui... Viens, Louise, viens, Médéric.
Tous trois se dirigèrent vers la porte.
Instinctivement Gérard fit un pas vers Louise.
Et Louise, les yeux humides, le regardait encore, à ce moment-là.
Elle parut attendre de lui quelque chose.
Mais Gérard se tut.
Que pouvait-il faire et que pouvait-il dire ?
N'était-ce pas la fille de l'assassin de son père? Et au lieu de cette émotion profonde, douce à la fois et douloureuse qu'il ressentait et qui le troublait si singulièrement, n'était-ce pas de l'horreur qu'il aurait dû éprouver pour toute celte famille dont le chef avait versé le sang de son père ?
Alors, il détourna les yeux.
Et Louise, qui comprit sans doute, baissa la tête et pAlit un peu.
A partir de ce moment, elle ne le regarda plus, quoi qu'il fît.
Déjà, lentement et comme accablés, ils étaient partis, lorsque Marguerite se précipita vers madame Haudecœur, la prit par la main, la ramena.
— Venez, disait-elle, venez, madame... et écoutezmoi !...
Ils obéirent, surpris, les yeux brillants d'une lueur d'espérance.
— Tout n'est pas perdu, peut-être...
— Oh! madame, merci, merci, pour ce que vous voudrez faire...
86 BLESBÉE AU COEUR
Et s'adressant à Louise, à Médéric, qui attendaient anxieusement :
— Je savais bien que madame trouverait quelque chose...
Jean Demarr, inquiet, s'était rapproché de Marguerite, et à voix basse, avait murmuré :
— Prenez gardé, Marguerite; qn'allez-vous faire?
Et ce mot, si bas qu'il eût été dit, Gérard l'avait entendu !
Ce mot l'avait frappé droit en plein cœur !
Et une pâleur profonde avait envahi son visage.
On eût dit qu'il allait mourir.
Personne ne s'en aperçut, sauf Louise, peut-être.
Une foule de questions — et quelles questions et combien terribles — se pressèrent dans son esprit, auxquelles il ne pouvait répondre.
Jean Demarr connaissait donc bien Marguerite, pour l'appeler ainsi familièrement, comme si entre eux existait une intimité de longue date.
Et jamais Marguerite n'avait parlé de Jean Demarr.
Jamais, dans la maison, autrement qu'à la suite d'un procès retentissant, on n'avait prononcé ce nom !...
Et jamais non plus il ne se rappelait l'avoir vu chez son père 1
Pourquoi venait-il d'apparaître, en cette catastrophe ?
Et c'était lui, qui, généreux comme un roi, avait spontanément offert une fortune pour sauver la maison de Beaupréault ?
Quels mystérieux liens existaient entre lui et Marguerite ?
Et pourquoi, tout à l'heure, semblait-il vouloir la mettre en garde contre ce qu'elle voulait faire ?
Il devinait donc ce qu'elle voulait dire?
Trop jeune, trop inexpérimenté de la vie, il se demandait cela, mais sans trouver de solution à tous les problèmes douloureux qu'il se posait.
Cette phrase, ce simple mot de Demarr à madame de Beaupréault devait rester, souvenir ineffaçable, en son
esprit, lui revenir toujours, être la première cause de ses premiers soupçons.
Marguerite ne fut pas arrêtée par cet avertissement.
Elle semblait folle et ses yeux étaient hagards.
— Non, non, c'est trop, c'est trop... Ecoutez, madame, écoutez tous. . . Moi aussi, je crois à l'innocence de Haudecœur. J'ai dit que mon maris'est suicidé... Je le dis encore... Les magistrats veulent prétendre le contraire... Les médecins affirment l'assassinat. .. Eh bien, moi, je vous le dis, les médecins et les magistrats se trompent... Est-ce que cela ne s'est pas vu, bien des fois, que les uns et les autres se sont trompés?... Mon mari s'est suicidé... Haudecœur est innocent... Je ne puis pas le sauver, moi... Intercéder pour lui, même, comme vous m'en priiez tout à l'heure, paraîtrait si extraordinaire... Du moins, j'aurai fait ce que j'aurai pu... Votre mari passera en cour d'assises... Rien ne peut lui épargner cela, maintenant... Mais il sortira de la cour d'assises la tête haute et acquitté... Déjfi, lorsqu'on saura le nom de l'homme qui se sera offert pour le défendre à la barre des avocats, ce nom produira sur tous une telle sensation que ce sera déjà un revirement en faveur de l'accusé... Haudecœur sera défendu par le plus illustre, le plus intègre, le plus aimé...
— Oh! madame, et qui donc, celui-là? Dites-le-nous bien vite, pour que nous bénissions son nom et priions Dieu pour lui.
Marguerite, en une surexcitation étrange, désigna Jean Demarr !!
Madame Haudecœur se laissa tomber à genoux.
— Oh ! monsieur, monsieur, vous le sauverez, :s'il est vrai que vous acceptiez... Est-il vrai, monsieur?... nous vous en supplions à genoux, ne refusez pas... ce sera une bonne action déplus, car pour vous,. si célèbre, la gloire ne compte plus et vous est devenue indifférente.
Un peu interdit, Jean Demarr restait silencieux. ~~La situation était si étrange, en effet, qu'elle le prenait au dépourvu.
C'était Marguerite, elle-même, femme de la victime, qui prenait les intérêts du meurtrier.
Cétait Marguerite qui voulait arracher cet homme des mains de la justice, lui épargner le châtiment de son crime !!
Marguerite, qui se révoltait contre l'enquête des magistrats, et contre la science des médecins 1
Marguerite, enfin, qui paraissait souffrir mystérieusement de celte accusation pesant sur Haudecœur, comme si elle avait eu, au fond de lame, quelque preuve d'innocence qu'il lui était impossible de faire connaître !
Il restait rêveur, l'examinant à la dérobée.
Et il ne sentait pas peser sur lui le regird de l'enfant, de Gérard, sombre et empli d'incertitudes mortelles.
Madame Haudecœur crut qu'il refusait.
— Oh! monsieur, parpitio, par pitié ! Mais Jean Demarr la releva, avec bonté.
— Je défendrai Haudecœur et peut-être le sauverai-je, ma pauvre femme...
Il sentit sur ses mains Gouler des larmes.
Il se retourna.
C'était Louise qui les lui embrassait et qni sanglotait.
En partant, madame Haudecœur ajouta :
— J'ai dé. à demandé la permission de voir mon mari ; mais on me l'a refusée. Haudecœur est en cellule. Vous, monsieur, puisque vous consentez à le défendre, vous aurez plus vite que nous, sans doute, l'occasion de le voir, de l'entretenir... Alors, dites-lui bien que nous lui conservons tout notre cœur, que pas un de ceux qui le connaissent ne croit à sa culpabilité... Il doit être si désespéré dans sa prison que cela lui fera du bien de savoir ce qu'on pense de lui... Vous me le- promettez, monsieur?
• — Ce sera fait, madame, je vous le jure. Du reste, j'estime que rien ne s'oppose eh ce moment à ce que vous visitiez Haudecœur qui ne peut plus être au secret. Si vous voulez bien renouveler votre demande, l'autorisation de le voir vous sera accordée...
— J'essayerai, monsieur. Encore une fois merci!
Et tous trois sortirent, très émus, de la gratitude dans les yeux.
Gérard les laissa partir.
Mais quand la porte fut refermée, il s'esquiva, et dans le salon voisin, il alla, auprès de la fenêtre, suivre le plus loin qu'il put la jeune fllle qui s'en allait, ayant à son bras sa mère chancelante.
Us traversèrent la chaussée de la rue Daunou, se dirigeant vers le marché Saint-Honoré, Médéric en avant, marcbî»nt la tête ba^se.
Ce fut sans doute le hasard, mais tout à coup, comme attirée invinciblement par quelque pensée qui la reportait en arrière, Louise s'arrêta et leva les yeux, vers les fenêtres du deuxième étage qu'elle embrassa d'un coup d'œil.
Le rideau de l'une de ces fenêtres retomba.
Mais elle avait vu Gérard.
Et la mère Haudecœur sentit le bras de sa fille trembler un peu.
— Qu'as-tu, mon enfant?
— Rien, mère... Je suis seulement plus heureuse, car il me semble que mon père ne court plus de danger!...
— Que Dieu t'entende, ma chère Louise ! Médéric avait écouté. Et sa figure restait soucieuse. Il haussa les épaules en un geste découragé.
— Quand le malheur s'abat sur de pauvres gens comme nous, dit-il, il ne fait jamais de demi-besogne... Si vous ne voulez pas éprouver une trop grande désillusion quelque jour, je vous conseille de ne pas trop espérer.
Rue Daunou, un instant, madame de Beaupréault était restée seule avec Jean Demarr.
Gomme elle s'était attendue à des questions embarrasantes de la part de l'avocat, elle se taisait, le cœur étreint par l'angoisse.
Il resta pourtant silencieux.
Il la considérait à la dérobée et il ne pouvait s'empêcher de remarquer combien elle était changée depuis quelques jours, depuis ce meurtre.
Sur ce beau visage, une fatigue énorme. Et dans les yeux, quelque chpse de vague, de fuyant, d'inquiet, un regard de supplication constante, pour ainsi dire, qu'il ne lui connaissait pas, que jamais, jadis, et dans les rares fois où depuis son mariage il l'avait rencontrée, que jamais il ne lui avait vu...
Etail-ce donc la mort de son mari qui l'avait ainsi changée?
Alors, elle l'aimait donc?... Elle se trompait elle-même sur l'état de son cœur, tout en voulant garder l'illusion des souvenirs ! Eu dépit de ce qu'elle avait souffert, de son abandon, des hontes du mari, desmisères sans nombre qui avaient traversé sa vie, ce mari, elle avait fini par Taimer, sans doute... Elle l'ignorait peut-être et cétait la mort, cette dramatique mort, qui le lui avait révélé !.. . Mais si elle l'aimait, malgré tout, pourquoi ces efforts, depuis ce meurtre, efforts remarqués de tous, et qui tendaient vers une route contraire à celle que suivait la justice?...
Pourquoi, tout dabord, avait-elle voulu faire croire au suicide?
Elle avait paru désespérée quand M. Delangle, devançant le rapport des médecins légistes, avait conclu au meurtre, non au suicide.
Et lorsque les soupçons s'étaient portés sur M. de Kérunion et sur Haudecœur, n'avait-elle pas essayé de les défendre ?
Et tout à l'heure encore, les larmes et les supplications de cette famille l'avaient singulièrement troublée...
Et c'était d'elle que venait cette idée de prendre Jean Demarr pour avocat !
Certes, aucune pensée de lucre, ou d'intérêt personnel, en lui !
Il avait défendu bien des pauvres, sauvé bien des misérables !
Mais, sollicité par Marguerite de défendre Haudecœur, cela le surprenait et Tinquiétait, cela le troubjait singulièrement.
La situation était si anormale !
LE DROIT DE TUER 9i
Le monde l'ignorerait, soit, et né devinerait pas que la femme de la victime avait elle-même choisi, parmi les plus célèbres, le défenseur du meurtrier !
Si Marguerite, nature droite, loyale, avait lait cela, c'est que les raisons de son acte ne venaient pas seulement de sa pitié pour la famille dont elle entendait les sanglots, mais que ces raisons découlaient directement* de sa conscience.
Dans sa conscience, elle estimait Haudecœur innocent.
Et Kérunion aussi.
Sur quoi se basait-elle?
Et pourquoi, si quelque indice inconnu des autres lui prouvait, à elle, cette innocence, pourquoi Marguerite se taisait- elle et ne prenait-elle pas la justice pour confidente?
En quelques secondes, toutes ces pensées affluèrent à l'esprit de l'avocat.
Et profilant de ce que Gérard venait de sortir pour interroger la jeune femme, il s'approcha d'elle tout à coup :
— Marguerite, n'avez-vous rien à me dire? Elle tressaillit.
Il avait parlé doucement.
Dans la douceur même de ces paroles, elle avait senti je ne sais quelle fermeté unie à de l'inquiétude.
Elle eut peur et, se repliant pour ainsi dire sur ellemême :
— Qu'est-ce, Jean? Et que puis-je avoir à vous confier ?
— Il n'est pas possible que l'intérêt que vous portez aux Haudecœur ne soit pas raisonné... Gela paraîtrait à tout le monde si grave et si extraordinaire qu'il est préférable même que nous tenions secret ce qui vient de se passer.
— J'ai été émue par les supplications de cette pauvre femme.
— Est-ce bien tout?
— G'est tout.
— Pour que vous ayez pris l'initiative de choisir vous-
même le défenseur de Haudecœur, il faut que vous soyez convaincue de son innocence.
— J'en suis convaincue.
— Et sur quoi s'appuie cetle conviction?
— Je suis persuadée que mon mari s'est suicidé...
— Il n'en aurait jamais eu le courage, vous le savez bien... Se suicider pour échapper à une honte, c'est presque se laver de cette honte, et depuis longtemps votre mari était perdu d'honneur, ne vivait que d'expédients, d'escroqueries, risquant à tout coup la police correctionnelle ou la cour d'assises...
Marguerite se tut.
Jean Demarr insista :
— Marguerite, si vous avez quelque preuve de l'innocence de ces deux accusés, votre devoir est de tout dire, si douloureuse que puisse êire pour vous cette révélation...
— Je ne sais rien...
Et comme elle paraissait accablée de fatigue, il n'osa plus la presser. Il la laissa.
Mais un doute ti^ès vague était monté dans son cœur.
Il avait cru comprendre qu'entre Marguerite et luimême s'était dressée une barrière invisible, qui empêcherait désormais ces deux cœurs de se réunir en un seul cœur, ces deux pensées de se fondre en une seule pensée.
Certes, leur chaste et profond amour n'en demeurait pas moins.
Mais quelque chose de mystérieux venait de les diviser.
Et c'était la première fois, car toujours ils avaient vécu ensemble, malgré les existences dissemblables, malgré l'éloignement !...
Jean Demarr sortit
Ayant accepté de défendre Haudecœar, il résolut de se consacrer tout entier à cette défense.
Dans la journée même, il eut sa première entrevue avec l'accusé.
Marguerite, quand il sortit, regarda autour d'elle avec affolement.
— Est-ce que toute ma vie sera ainsi? murmura-telle. Est-ce qu'il me faudra ainsi toute ma vie mentir?... Mentir toujours !... Mentir quand même!!
El comme pour répondre à cette question qu'elle se posait, Gérard rentra :
— Mère, dit-il, je voudrais savoir de toi pourquoi tu défends Haudecœur...
Elle eut un long tressaillement.
Lui aussi, cet enfant ! ! Comme Jean Demarr! ! Elle se taisait, pleine d'angoisses et d'épouvantes. , Et Gérard, impitoyable :
— Mère, la justice l'accuse... il a les mains rouges du sang de mon père, de ton mari... et tu le défends; pourquoi?
Des arguments, elle n'en trouvait plus.
Répéter ce qu'elle.avait dit à Demarr, elle n'en sentait pas la force.
Alors, elle s'enfuit, disant seulement :
— Je ne sais pas, je ne sais pas... laisse-moi !... laissemoi !
Interdit, Gérard resta seul, le front pâli, les yeux creusés.
Il essayait de se ressaisir, de coordonner ses idées, sans y parvenir.
Seulement, au milieu de tous ces premiers doutes obscurs, irréfléchis et insaisissables, qui affluaient en lui, — d'autant plus fatigants qu'ils restaient sans précision, — il se sentit dans une solitude absolue.
Sa mère semblait s'éloigner de lui.
Autour de lui, dans la vie, personne.
Et il se mit à pleurer doucement, en appelant à voix basse celui qui n'était plus, et dans l'honneur et la tendresse duquel il croyait toujours :
— Mon père ! Mon cher et bon père! !
YII
Un peu d'espoir était rentré dans le cœur de Louise Haudecœur et de sa mère.
Médéric, seul, n'espérait pas; mais, après avoir une première fois manifesté son peu de confiance, il n'avait plus rien dit.
A quoi bon attrister, avant, sa mère et sa sœur?
Il serait bien temps de les consoler, après. ~^
Haudecœur se sentant innocent, même d'une mauvaise pensée,, gardait dans la justice une foi inébranlable.
— Il n'est pas possible que l'on me condamne, disait-il à Jean Demarr, toutes les fois que celui-ci allait le visiter.
L'avocat avait pris connaissance du dossier. Malgré tout ce qu'il y avait d'obscur dans cette enquête et d'inquiétant pour Haudecœur, il n'était pas loin de penser que son client ne mentait pas en affirmant son innocence.
Mais alors, puisque les médecins étaient catégoriques et puisqu'il fallait écarter l'idée de suicide, où était le meurtrier?
Etait-ce M. de Kérunion?
Le jour des assises arriva.
Madame Haudecœur, Médéric et Louise, perdus dans le public, assistèrent aux débats, le cœur serré, repris de leurs incertitudes et de leurs terreurs, maintenant que le dénouement approchait.
Haudecœur, dont la bonne figure n'avait trace d'aucune émotion, répondit avec beaucoup de calme aur questions qui lui furent posées.
Les procès où Jean Demarr donnait de sa personne étaient très courus et la salle était emplie d'un public très varié, très distingué.
On s'attendait à quelque défense sensationnelle.
Et lorsque Jean Demarr eut la parole, il y eut un petit frémissement de plaisir et comme une sorte de tasse-
ment de gens qui s^arrangeaient et prenaient leurs aises pour mieux écouter.
Jean s'était levé et, chose étrange, il vit, à ce moment précis, entre lui et le jury qu'il allait essayer de convaincre^ l'image de Marguerite, de la femme de la victime, l'implorant pour le meurtrier.
Et une question se posa dans son esprit, se dressa pour ainsi dire, qu'il essaya d'écarter, niais vainement, et qui, tout le temps qu'il parla, resta devant lui avec angoisse.
Demarr sans cesse se répétait, ne comprenant pas :
— Pourquoi? pourquoi?
Et -cela le gêna dans sa défense, comme quelque chose qui l'eût serré à la gorge, se fût opposé à la sortie de ses paroles, comme quelque chose qui eût alourdi son cerveau et eût rendu confuses ses pensées, confus ses arguments toujours si clairs et qui, toujours, en leur période superbe, arrivaient jusqu'au cœur, dans l'entraînement d'une éloquence passionnée.
Il s'en rendit compte, au fur et à mesure qu'il parlait.
Et cela le troubla plus encore.
Tout autre à sa place, le premier avocat connu connaissant son métier, eût peut-être sauvé cet homme du bagne.
Il sentait, lui, instinctivement, qu'il allait le faire condamner.
Ses paroles ne portaient pas, semblaient ne point dépasser son banc et ne pas arriver jusqu'aux jurés surpris, jusqu'aux juges qui parfois, entre eux, chuchotaient.
Tout cela, Jean Demarr le comprenait.
Et cela le troublait davantage.
Son cœur se serrait, sa voix devenait sourde; devant lui, encore, l'image éperdue de Marguerite lui désignant du doigt Haudecœur et lui disant : « Défends-le! sauve-le ! »
II essuya son front couvert de sueur.
Le présideilL qui l'aimait et qui souffrait de le voir 'ainsi, le crut jlalade ou fatigué.
— Reposez-vous, maître Demarrî "
Il accepta. Dans le prétoire, alors, un silence glacial, mortel.
Le public n'échangeait même pas ses impressions... Il attendait.
Jean Demarr secoua pourtant celte sorte de torpeur de son esprit; par un effort suprême d'énergie, il reprit possession de lui-même.
Seul, Haudecœur, souriant, avait trouvé très beau tout ce que son avocat venait de dire.
De plus en plus, il était sûr de son acquittement.
Il s'était retourné, à son banc, vers les deux gardes républicains, derrière lui, etleur^vait dit, avec uq geste entendu :
— Hein ? c'est rudement tapé, tout de même î . .. Il me soigne!
El dans le public, cherchant les figures aimées, si anxieuses, de sa femme et ses enfants, il leur avait envoyé un petit signe amical.
Jean Demarr reprit sa plaidoirie, essayant de revenir sur la défavorable impression de son début.
Mais il avait trop l'habitude du tribunal pour ne point deviner que cette impression ne s'effacerait pas.
Il n'y eut point de réplique du procureur de la République. Le président résuma clairement et avec une grandeimparlialitéles débats etl'audience fut suspendue.
Jean Demarr était retombé sur son fauteuil, le front harré d'une ride, mécontent de Jui, l'âme profondément inquiète, sentant monter du fond de son cœur un reproche, le premier de sa vie, qui lui disait :
— Tu n'as pas fait ton devoir!...
La brave Haudecœur, toujours confiant, tendait les deux mains et le remerciait avec effusion :
— Ils vontm'acquitler pour sûr, allez! disait-il. Jean Demarr doutait. Il ne répondit pas.
Les avocats venus pour écouter leur illustre confrère avaient tous remarqué celte gêne étrange. On eût dit que Jean n'était pas libre.
Mais ne pouvant attribuer cette faiblesse à d'autres
causes, ils se regardaient en souriant et chuchotaient :
— Oh! oh ! il baisse, maître Demarr, il baisse ! Le jury rapporta son verdict.
Il avait trouvé Haudecœur coupable en lui attribuant toutefois des circonstances atténuantes.
Le pauvre homme s'entendit condamner à vingt ans de travaux forcés !...
Quant à M. de Kérunion , le jury avait été una- . nime.
Il fut acquitté!
D'abord, quoique ayant fort bien entendu, Haudecœur ne saisit pas.
Il restait là debout, bouche ouverte, regardant le président des assises.
— Qu'est-ce qu'il a dit? qu'est-ce qu'il a dit? On dut le lui répéter.
Alors, abîmé comme par un coup de massue, il retomba sur son banc, et dans cet effondrement, il ne trouva qu'un mot pour manifester sa colère, sa douleur, la révolte de son honnêteté méconnue par la plus terrible des injustices :
— Ah ! mince ! Vin^it ans ! ! Ah ! mince !
On crut qu'il était enchanté et que ce châtiment lui paraissait peu de chose. Les gardes républicains, en l'emmenant, lui disaient :
— Vous êtes veinard, hein? L'avocat vous a sauvé la perpette !
El dans cet écroulement, il n'avait même point songé à adresser vers sa famille un dernier regard d'adieu.
Atterrées, Louise et sa mère n'avaient pas la force de se lever.
Elles pleuraient, étouffant leurs sanglots dans leurs mouchoirs.
Sombre et les yeux secs, Médéric avait un sourire navré :
— Je le disais bien. Il fallait s'y attendre.
M. GoUivet avait suivi attentivement les débats. Et tous les détails avaient eu Tair de passionnément l'intéresser.
Appelé comme témoin, d'abord, [ il était resté jusqu'à la fin.
Lorsque la condamnation fut prononcée, il sortit du prétoire au milieu de la foule qui s'écoulait en commentant le verdict et Tarrêl et en s'étonnant surtout de Jji faiblesse de la défense.
Sur le boulevard du Palais, il prit une voiture et se fit conduire rue Daunou.
Madame de Beaupréault l'attendait.
Lorsqu'il entra, elle était avec son fils.
M. Collivet, digne et posé, se tint sur le seuil du salon.
Marguerite s'élança vers lui.
— C'est fini? inirrrogea-t-elle d'une voix brève et assourdie.
— C'est fini, oui, madame!
— Eh bien ? acquitté, acquitté, n'est-ce pas ? ,
— Non, madame... Haudecœur...
— Condamné ? dit la pauvre femme avec un cri affreux.
— A vingt ans de travaux forcés ! ! -
Marguerite sentit la terre se dérober et roula évanouie. Gérard, les yeux mauvais, le regard dur, la considéra un instant et murmura :
— Mon Dieu ! Que se passe-t-il donc? Que croire? Que croire?
La première pensée de madame Haudecœur, lorsque son mari quitta Paris pour être dirigé avec un convoi de prisonniers vers Toulon et de là vers la Nouvelle-Calédonie, avait été de demander la permission de le suivre, de partager son exil, d'être là, toujours, auprès de lui, pour le consoler de cette condamnation.
Certes, elle fût partie, malgré le mauvais état de sa santé.
L'administration donne aisément ces permissions aux
femmes des condamnés, — même moins intéressantes que madame Haudecœur.
Mais une pensée la retint.
Sa fille !
Que deviendrait Louise, livrée à elle seule, jetée sans appui, sans protection, sans famille surtout, dans toutes les tempêtes, au milieu de tous les dangers de la vie parisienne?
Louise, si jeune, si jolie, si séduisante!...
Car Médéric, bientôt, ne serait plus là, lui non plus, pour veiller sur sa sœur, puisque son service militaire l'appellerait quelque jour ; Tabsence et la condamnation de son père ne l'exemptaient pas, bien qu'il restât le seul soutien de celte famille; la nouvelle loi du 15 juillet 1889 l'obligeait à faire, malgré tout, une année de service sous les drapeaux; après quoi il serait envoyé en congé pour les deux années suivantes.
Entre ces deux devoirs elle ne pouvait hésiter.
Elle avait consulté Haudecœur, pourtant; elle lui avait demandé conseil la dernière fois qu'elle avait pu le voir.
Mais Haudecœur s'était récrié avec véhémence :
— Non, non, il ne le faut pas !... Tu ne peux quitter notre Louise ! A qui la confierais-tu? Nous n'avons personne !... Et qu'est-ce qu'elle deviendrait? Pense donc ! Ah! si tu étais seule!... Je ne dis pas !... Tu viendrais et là-bas peut-être qu'avec le temps nous finirions par retrouver un peu de tranquillité... Ce n'est pas Médéric qui nous empêcherait de partir... Non, non, ma pauvre femme, tu ne peux songer à m'accompagner... Laissemoi... Oui, je serai malheureux... Oui, je m'en vais, désespéré, plein de rage... Du moins, je saurai que tu veilleras sur notre fille et cela me consolera...
Elle dit, très bas, en essuyant ses yeux :
— Et moi, j'ai peur.
— Peur?
— Oui, j'ai peur pour nous, j'ai peur pour toi...
— Je ne te comprends pas...
— Ces grands malheurs-là, vois tu, ça entraîne ton-
jours d'autras malheurs... Nous autres, ici, nous, allons nous entendre reprocher partout ta condamnation, ce qu'on appellera ton crime, mon pauvre homme... et ta Louise sera plus d'une fois humiliée... Mais ce n'est pas tout...
— Qu'est-ce que tu penses, voyons!...
— Qu'est-ce que tu vas devenir, toi, là-bas?... Je te connais... tu es bon, tu es honnête... Mais sais-tu, peuxtu dire ce que vingt ans de bagne, au milieu de ces voleurs, de ces escrocs, de ces assassins, vont faire de toi?...
Haudecœur appuya sa tête dans ses grosses mains.
— Il est certain que je vais me trouver dans une singulière compagnie dont je n'aurai guère l'habitude... Mais va, sois tranquille, et prie le bon Dieu, — auquel tu crois peut-être encore, toi, mais auquel je ne crois plus, moi, depuis ma condamnation, — prie-le de nous conserver encore vingt ans... Tu me retrouveras... vieilli, ma pauvre femme, mais t'aimant toujours et toujours digne de toi...
Elle soupira.
Elle le savait faible... elle savait surtout qu'il ne se résignerait pas et que ce pauvre brave homme emportait en lui contre tout le monde une sourde et profonde rancune...
La raucune, sœur de la haine...
La haine, germe de tant de fautes.
— Ecoute, dit-elle, en l'embrassant bien fort, n'oublie jamais que tu as laissé en France des enfants qui t'adorent... n'oublie jamais que si tous te croient coupable, nous autres nous savons bien que tu es innocent... N'oublie jamais ta fille... ta Louise... Reste ce que tu es... Souilre en silence... Pense à nous et ne te révolte pas 1 1
• Marguerite était tombée dangereusement malade après la condamnation de Haudecœur.
Elle fut plusieurs mois dans son lit, en proie à une fièvre terrible, qui mit deux fois, au courant de cette maladie, sa vie en danger.
Gérard resta presque constamment auprès d'elle.
Heureusement pour la tranquillité future de madame de BeaupréauU, il ne lui échappa rien qui pût jeter de l'inquiétude dans l'âme de son fils.
Jean Demarr, tout en se faisant tenir au courant de cette santé à laquelle il s'intéressait tant, n'avait pas reparu.
Enfin, Marguerite fut sauvée. Elle put se lever.
Les bureaux de la maison étaient fermés depuis la mort de BeaupréauU. On n'avait pu songer à changer d'appartement, à cause de la maladie de la jeune femme. Rien n'était donc modilié rue Daunou.
L'automne était venu, lèvent soufflait fort et chassait la pluie par rafales contre les vitres de la fenêtre derrière laquelle madame de Beaupréault, pâle et languissante, était assise.
Gérard avait repris depuis quelques jours le cours de ses études.
Marguerite se trouvait donc seule toute la journée.
Et toute la journée seule avec les terribles souvenirs qui, même la nuit, ne lui laissaient pas un instant de repos.
' Elle n'osait, autour d'elle, s'informer .de ces pauvres gens de qui elle rêvait et du malheur desquels elle était la cause.
Qu'étaient-ils devenus? Gomment avaient-ils supporté leur infortune?
Haudecœur, sans doute, avait quitté la France et il était là-bas, bien loi-», par-delà les océans, seul, désespéré, mêlé à la tourbe des bandits...
Et s^b enfants ? et sa femme, malade?
Ceux-là aussila préoccupaient. Mais ces préoccupations elle ne voulait les confier à personne, à Gérard et à Jean Demarr moins qu'à tout autre.
Elle n'avait pu lire, quelques mois auparavant, les comptes rendus des journaux sur l'afi'aire Haudecœur puisqu'elle s'était alitée le jour même des assises en apprenant la condamnation, mais depuis qu'elle se voyait guérie, elle s'était procuré, sans le dire à Gérard, ces journ ux, et les lisait en cachette. Et ce qui la frappait,
dans cette lecture, c'était l'opinion discrète, il est vrai, mais unanime, qui apparaissait dans tous les articles, chroniques ou comptes rendus de ce procès, d'après laquelle Jean Demarr aurait été au-dessous de lui-même, au-dessous de sa tâche. Jean était trop respecté, son grand talent était trop connu, pour que l'on n'attribuât point cette faiblesse de sa plaidoirie à une indisposition passaj^ère. L'avocat n'en était pas atteint. Mais Marguerite, seule, avait compris les mystérieuses raisons de l'embarras qui avait p( se si lourdement sur la parole et les arguments du défenseur.
Jean avait trouvé étrange et inexplicable la prière de Marguerite.
Et malgré lui, malgré ses efforts, l'influence lui en était restée.
Etait-ce à cause de cela qu'elle ne Tavait pas revu ?
Car, dans cette longue et cruelle maladie, elle ne se rappelait pas que Jean fût venu jusqu'auprès d'elle. Il s'était contenté soit de déposer sa carte, soit d'envoyer prendre des nouvelles.
Maintenant qu'elle était rétablie, pourquoi n'était-il pas là.
Est-ce que l'affreux soupçon de la vérité était né dans son esprit?
Non, non, cela n'était pas possible; ce supplice lui serait épargné.
Et malgré tout, elle craignait cette première visite, car Jean, dégagé maintenant par la mort de Beaupréault, avait le droit de lui reparler de son amour...
Jean n'avait jan?.ais cessé de l'aimer. Elle le savait.
Comment allait-elle l'accueillir ?
Non, elle ne serait pas sa femme !... En épousant cet homme, est-ce qu'elle ne ferait pas de lui le complice du meurtre de Baupréanlt ?
Elle trouverait des prétextes, sinon des raisons.
Elle rêvait à tout cela, par ceUe après-midi d'automne, lorsque Josette, qu'elle avait gardée à cause de son dévouement, entra dans la chambre et s'approcha de sa maîtresse.
Qu'y a-t-il, Josette? demanda Marguerite.
Silencieusement, la femme de chambre lui présenta une carte.
C'était Jean Demarr.
Sa première intention fut de répondre qu'elle était trop souffrante pour )e recevoir ; puis elle pensa au chagrin qu'il aurait d'être éconduit ; que croirait-il ? Méritait-il d'être ainsi traité, comme un inconnu, lui dont le cœur était si haut, dont la générosité avait été si grande ?
Est-ce que ce n'était point grâce à lui que la plus grande partie des affaires de la maison avaient pu s'arranger ? Les créanciers — de quelque nature que fussent leurs créances — avaient été désintéressés presque complètement; l'honneur du nom de Beaupréault était sauf, et grâce à Jean Demarr, Gérard pourrait toujours porter la tête haute.
— Faites entrer M. Demarr... dit-elle à Josette sans réfléchir plus longuement.
Jean s'approcha de Marguerite et la considéra avec émotion.
Elle avait maigri. Elle était bien changée.
Et pourtant cela se devinait : ces traces dernières de maladies étaient fugitives ; la vie puissante et jeune battait toujours dans ces artères ; le visage pouvait reprendre sa radieuse beauté ; les yeux, leur éclat ; les lèvres, leur sourire.
— Comme vous avez souffert, Marguerite, dit-il doucement.
— Oui, tous ces événements m'ont tuée ! Je renais à peine...
Et lui tendant les mains avec élan :
— Jean, comme vous avez été bon et généreux, mon ami. Je n'ai pas encore pu vous remercier ni vous dire que toute ma vie se passerait à bénir votre souvenir et votre nom. Grâce à vous Gérard aura la vie honorée et personne ne pourra lui reprocher les fautes de son père, car, c'est cela, surtout, qui me faisait mal... c'est cela, cette pensée atroce, qui emplissait mes nuits... mainte-
nant, je suis soulagée... je n'ai plus peur... vous avez été bon... je suis bien... bien heureuse... Et elle se mit à pleurer.
— Marguerite, il me semble, depuis la première heure de toutes ces catastrophes, qae vous avez un chagrin secretetquec'estce chagrin, surtout, quiruine votre santé et ronge votre cœur.
— Mes souffrances, vous les connaissez toutes, Jean, et je serais bien ingrate envers vous si je ne vous prenais pas pour confident.
— Ne parlez ni d'ingratitude ni de reconnaissance ; ces sentiments ne peuvent exister entre nous. Laissezmoi vous dire qu'il se peut que j'aie deviné juste, pourtant, en parlant d'une inquiétude secrète, pénible, qui est la vraie cause de votre malaise, de vos larmes, de votre pâleur...
— Qu'est-ce donc, Jean? dit-elle effrayée; et que pensez-vous?
Est-ce qu'il aurait pénétré la vérité?
Est-ce qu'elle allait subir l'intolérable supplice d'un interrogatoire, recevoir des reproches, être obligée à des révélations?
Mais elle fut vite tranquillisée.
Est-ce qu'il eut été aussi calme, s'il avait su!!...
Il reprit :
— Vous pensez à l'avenir... non pas au vôtre, car vous êtes courageuse, mais à celui de votre fils... Je suis au courant de vos affaires, bien forcément, puisque c'est moi qui ai pris en main toute cette difficile liquidation. Il ne vous restera rien... absolument rien et la ruine est si complète, ma pauvre Marguerite, que le pain du lendemain, pour vous et pour votre fils, n'est même pas assuré !...
Elle baissa la têle.
Oui, elle s'en doutait, mais personne encore ne le lui avait dit avec une pareille netteté.
Certes, l'avenir était sombre.
Gomment ferait-elle pour vivre?
Elle n'était habituée qu'à des travaux de luxe ; le jour
OÙ il lui faudrait peiner de ses dix doigts pour vivre, comme elle allait se trouver embarrassée !
Elle était courageuse et ne se plaindrait à personne.
Parmi les anciennes amies fréquentées, si peu nombreuses qu'elles fussent, elle trouverait peut-être des âmes compatissantes à tant d'infortune et qui l'aideraient en lui procurant des leçons.
Mais Gérard? Il avait seize ans. Ses études étaient terminées, les premières, celles qui commencent et qui finissent au lycée ; mais les autres, plus sérieuses, et qui, celles-là, préparent l'avenir, les grandes écoles lui étaient désormais interdites ! Le rêve de Gérard, son but. Polytechnique ou Saint-Cyr, devenait impossible. Il fallait songer à autre chose. Et non seulement la mère ne pouvait plus avoir l'ambition d'aider son fils, mais qui sait si bientôt le fils n'allait pas être obligé d'aider la mère? Il est vrai, dit-elle, ce n'est pas gai, mais je travaillerai pour vivre et Gérard aussi... Je ne demandais qu'une chose, c'est que l'honneur lût sauf. Il l'est. C'est bien. Nous avons été jusqu'aujourd'hui parmi les heureux et les oisifs. Désormais nous serons parmi les laborieux. Les premiers temps seront peut-être difficiles. Je suis certaine que nous retrouverons cependant quelque bonheur dans notre gêne...
— Votre gêne, Marguerite?... Dites, hélas ! votre misère...
Et après quelques minutes de silence :
— Marguerite, qu'ai-je donc fait pour n'avoir plus votre confiance?...
Et comme elle ne répondait pas :
— Marguerite, je vous avais cru perdue pour moi, perdue pour toujours, et la tristesse avait été si grande que, vous le savez, je n'en ai cherché la consolation que dans le travail, que dans les jouissances de la gloire et de l'ambition satisfaite... Est-ce ma faute si la terrible catastrophe d'il y a quelques mois a fait revivre le rêve de ma jeunesse en le rendant désormais possible?
— Jean !
— Vous ofFensé-je, Marguerite, en vous parlant de la sorte?
— Taisez-vous! Taisez-vous! disait-elle, ne voulant rien entendre, épouvantée de cette idée, qu'elle entrevoyait dans les paroles de Jean Demarr, comme s*il se fût agi d'un nouveau crime à commettre...
Et son visage reflétait si bien son épouvante qu'il ne pouvait ne pas s'en apercevoir et qu'il en demeura interdit.
— Vraiment^ Marguerite, disait-il, vraiment je ne sais que penser... Puisque vous avez compris ma pensée, Marguerite, il est impossible que vous me refusiez .. Ne sais-je pas que vous m'aimez toujours 1., Vous ne me l'avez pas dit... mais était-il besoin que vous me le disiez ?... Avez-vous quelques reproches à me faire?... Ne me suis-je pas tenu, en apparence du moins, bien loin de votre vie, souffrant de ne pas vous voir, mais ne voulant pas distraire, même une minute, votre pensée de votre mari et de votre enfant?... Et dans ce que je viens de vous dire, est-il rien qui puisse vous causer cette émotion?... Votre mariage de jadis vous avait été imposé... c'est moi qui aurais dû être votre mari... c'est ma vie et non celle d'un autre qui aurait dû être consacrée à vous rendre heureuse... Vous vous êtes inclinée devant la volonté de votre père... Mais aujourd hui n'êtesvous pas libre?... Même si votre cœur ne parle plus pour moi, écoutez la voix de votre intérêt, et il ne s'agit pas seulement de vous, il s*agit aussi de votre fils... de cette jeune intelligence qui a besoin d'être cultivée encore... Mais j'ai tort de vous parler de cela, je ne veux m'adresser qu'à votre cœur, qu'à votre amour... parce que c'est votre cœur seul qui doit dicter votre résolution... Marguerite, vous ne refuserez pas ma prière... Dès que votre deuil sera terminé, dès que vous pourrez changer votre nom contre le mien, contre celui^ qui de tout temps eut dû être le vôtre, vous consentirez, Marguerite, promeitez-le moi !
— Non, non, je ne veux pas .
■ — Marguerite !
— Je ne yeux pas. Gela est impossible...
— ImpoiïSible. Et pourquoi? D'où vient l'obstacle?
— De mon fils, peut-être... dit-elle au hasard.
— Gérard me connaît peu... Je me fais fort d'être aimé de lui...
— Qui sait ?
^t suivant cette idée venue tout à coup, et qui, du moins, semblait colorer ses hésitations, ses refus, d'un prétexte raisonnable :
— Gérard adorait son père. Gérard ne connaît rien de la situation sans issue dans laquelle nous allions nous trouver, de la honte qui nous menaçait. Je lui avais tout caché. Et le jour même de la mort de ce malheureux, il m'interrogeait, un peu surpris de ne plus voir son père, inquiet de ces disparitions, sur le point de soupçonner la vérité... Je me bâtai de le rassurer. Il ne fallait pas, n'est-il pas vrai?laisser l'affreux soupçon del'indignité paternelle pénétrer danscejeune cœur, le flétrir à jamais... Et je ferai en sorte que Gérard ne sache point ce qui s'est passé, afin quil n'ait pas à rougir de son père... Le culte de son père est donc resté tout entier, mon ami, chez cet enfant... Dès lors, comprenez-vous?... Comment accueillerait-il, ici, Ihomme qu'il verrait auprès de lui, auprès de moi, prendre la placede celui qui n'est plus? Je crains tout de cette nature ombrageuse, aimante, mais si délicate et si nerveuse quelle m'effraye parlois... S'il allait ne point vous donner l'affection à laquelle vous avez droit... le respect que vous devriez réclamer de lui... S'il allaitmême vous haïr... Car il faut, avec lui, prévoir tous les extrêmes... Quelle serait ma vie, entre vous deux?.... Mon cœur se briserait, ne pouvant se partager, et ma vie -également, dans une lutte aussi douloureuse... Comprenez-vous, Jean, comprenez-vous?...
Et elle lui serrait les mains, fiévreusement.
Elle aurait voulu qu'il fût, enfin, de son avis, qu'il partageât ses craintes, afin d'éloigner le rêve de ce mariage dans lequel, pour la pauvre femme, apparaissait le spectre de l'assassiné....
Jean Demarr, [sans reproche, sans tache, donnant sa
vie et son nom aune feaime qui venait de tuer son mari! !
Elle accepterait cela? Pareille infamie serait possible?
Non, non... Du moins ce ne serait pas sans combattre...
Mais Jean Demarr, confiant, sentant qu'il touchait de près le bonheur tant souhaité, Jean Demarr souriait, incrédule.
— Il m'aimera, vous dis-je !.... Ceci me regarde, et j'en fais mon affaire. Gérard n'est plus un enfant et ne raisonne plus avec ses nerfs. C'est presque un homme et il devinera vite — et s'il ne le devine pas, je saurai bien le lui dire — que vous ne pouvez rester seule, aux prises avec la misère, vous qui pendant toute votre vie avez été entourée de luxe. .. Au besoin, ne serait-il pas possible de lui avouer la vérité entière, c'est-à-dire que je vous aime depuis longtemps... etque jen'ai jamaisaimé que vous...
— Non, non, dit-elle, pas cela ! pas cela !
— Que redoutez-vous ?
— Je ne sais... tout... Oui, tout, de sa jalousie peutêtre...
— Marguerite, votre deuil est encore trop récent pour que je veuille insister aujourd'hui davantage.
— Ni aujourd'hui, ni plus tard, Jean, je vous en prie...
— Non, non, disait-il, souriant toujours, je ne puis croire que ce soit votre dernier mot...
Elle secoua la tête.
Elle n'avait plus la force déparier...
Refuser encore, et définitivement, n'était-ce pas exciter ses soupçons? Il se demanderait pourquoi. Il insisterait. Il voudrait savoir. Et enfermée dans son secret, que pourrait-elle dire ?
— Je reviendrai, Marguerite, me le permettez-vous?
— Puis-jevous défendre de venir, Jean?
Il partit, lui adressant un long et doux regard, où il y avait beaucoup de passion, un peu de reproche, et quand même de l'espérance.
Et Marguerite vaguement se remit à regarder la pluie fouettée contre les vitres par les rafales d'automne.
Gela eût fait son bonheur autrefois, ce mariage I
Et maintenant elle l'envisageait avec horreur.
De rhonnêteté, en elle, se révoltait ; elle ne voulait pas faire partager son crime à cet innocent, à ce loyal cœur.
— Non, non, jamais !
Le caractère de Gérard semblait changé depuis ces événements ; jadis ouvert et plein de l'entrain de son âge, il était maintenant sombre et renfermé. La mort de son père avait vieilli cet enfant, et de Tenfant avait fait un homme.
Dans ce drame, différentes choses étaient restées inexpliquées pour lui, auxquelles il repensait souvent ; mais petit à petit, au fur et à mesure que les mois s'écoulèrent, le temps mit une sorte de vague sur ces souvenirs en les noyant dans un brouillard informe. Peu à peu même, ils seraient peut-être sortis de sa mémoire, s'ils n'avaient été réveillés bientôt et avant leur complet anéantissement par des événements imprévus.
Lorsqu'il repensait à ces journées funèbres qui avaient suivi l'assassinat de son père, la gracieuse figure toute baignée de larmes de Louise Haudecœur surgissait toujours devant ses yeux et retenait son attention.
Pourquoi?
Une se le demandait pas. Il était si jeune et si peu expérimenté de son cœur qu'il ne pouvait guère deviner qu'un amour puissant venait de naître en lui qui prendrait sa vie entière et serait environné d'autres drames, sinon aussi sanglants que le premier, du moins aussi douloureux.
Quand les premiers mois se furent passés, apaisant la première violence de son chagrin et de ses regrets, il fut pris d'une irrésistible envie de savoir ce qu'était devenue la jeune fille.
Mais pour cela comment faire ?
Il avait bien entendu dire, au moment del'enquête^ que les Haudecœur demeuraient non loin de la rue Daunou, rue du Marché-Saint-Honoré, mais il ne connaissait pas le numéro.
Puis, Teùt-il connu... est-ce qu'il pourrait se présenter à eux ?
Sous quel prétexte ?
Et ces pauvres gens si terriblement atteints et qui jusqu'à la dernière minute avaient protesté de l'innocence de Haudecœur devaient pousuivre de leur haine la famille Beaupréault comme la première cause de leurs misères ; dès lors, s'il se présentait, comment serait-il reçu? Et vraiment ne paraîtrait-il pas extraordinaire de faire ainsi une démarche que rien ne motivait et que tout, au contraire, rendait inexplicable?
Il se disait tout cela. Non, il n'irait pas chez eux. Et pourtant, il voulait la revoir, la jeune fille si triste, dont les larmes, en dépit de son propre deuil, l'avaient si profondément ému et qui, à plusieurs reprises, comme par une entente secrète de leurs deux cœurs, avait imploré son appui pendant que la mère Haudecœur s'adressait à la pitié de Marguerite...
Chaque fois qu'il le pouvait, il s'en allait rôder vers la rue du Marché-Saint-Honoré et la rue du 29-Juillet jusqu'au jardin des Tuileries.
Les dimanches surtout, il allait passer là des heures, guettant tous les gens qui se promenaient, toutes les femmes un peu faibles, à la démarche chancelante, lui rappelant l'allure de madame Haudecœur.
Cela dura longtemps. Et il ne vit personne.
Peut-être, étant connues dans le quartier, avaientelles déménagé après la condamnation de Haudecœur, pour n'avoir point à répondre à des questions qui, sous prétexte de commisération, renouvelleraient leur peine, pour éviter même les regards de la pitié publique, si lourde à supporter par certaines natures délicates.
Elles avaient préféré passer inaperçues. Elles étaient loin, sans doute.
Et Gérard ne les reverrait jamais ! 11 voulut en avoir le cœur net.
Il s'enhardit.
La rue du Marché-Saint-llonoré n'est pas bien longue.
Ce n'était pas une grosse affaire que de s'informer dans chacune des maisons si Haudecœur y avait habité et à quelle adresse nouvelle s'étaient réfugiées sa femme et sa fille.
LE DROIT DE TUER lll
Un soir, il s'informa donc, demandant à tous les concierges, expliquant, voulant savoir.
Aan° 28, le concierge estau premier étage, le couloir qui conduit à Tescalier est très long, et l'escalier, comme le couloir, est obscur.
Il monta.
A peine avait-il franchi quelques marches qu'il entendit que Ton descendait.
Il se rangea, au tournant de l'escalier.
Devant lui, dans l'obscurité, — le gaz n'était pas en- 'core allumé, — passa une femme velue de noir, le visage abrité d'un grand voile.
Elle le frôla presque.
Et Gérard en tressaillit.
Il ne l'avait pas vue... il était impossible de distinguer ses traits... et pourtant, le jeune homme, interdit, murmura :
— Ma mère!
A la démarche peut-être, à certains parfums subtils et délicats qu'affectionnait Marguerite, Gérard l'avait reconnue.
Et subitement, descendant, il se jeta dans la rue, en disant :
— Oh! je vais bien le savoir I !
La femme remontait la rue, se pressant, la tête un peu baissée.
Oui, c'était bien l'allure de sa mère.
Mais pour en être plus sûr, il la devança sur le trottoir opposé, traversa la chaussée rapidement et alla l'attendre sous le porche d'une maison.
La femme voilée passa auprès de lui pour la seconde fois.
Devant la maison il y avait un bec de gaz.
Le visage de la promeneuse apparut, malgré le voile, vivement, en pleine lumière, et Gérard, brusquement, se rejeta dans l'ombre.
Sa mère ! C'était bien elle ! C'était bien Marguerite !
Il haussa les épaules.
Qu'est-ce qu'il y avait donc là d'extraordinaire?
Sa mère ne pouvait-elle sortir ?
Il allait espionner sa mère, à présent, se préoccuper de ses promenades ?
— Je suis fou I murmura-t'il.
Et, rebroussant chemin, il revint au n» 28 pour y reprendre son enquête.
A sa question, celle qu'il posait invariablement aux concierges :
— Avez-vous connu dans la maison une famille Haudecœur?
La concierge se mit à rire :
— Il paraît que c'est le jour aux informations, dit-elle.
— Pourquoi ?
— Il y a une dame qui sort d'ici et qui m'a demandé la même chose...
Ainsi sa mère avait eu la même pensée que lui.
Elle voulait savoir ce qu'étaient devenus les Haudecœur et les recherchait. Jadis elle avait fait tout ce qu'elle avait pu pour les protéger, pour enlever Haudecœur à la justice, pour le sauver du bagne, tout, jusqu'à lui choisir elle-même, — elle-même I — un défenseur. Et à présent sa sollicitude n'était point lassée.
Quelles mystérieuses raisons la poussaient?
Lui, Gérard, voulait retrouver Louise... son cœur parlait... l'amour naissait... mais elle? mais la mère?
— Et cette dame, fit-il en tremblant, cette dame vous a-t-elle dit pourquoi elle désirait voir les Haudecœur?
— Oh ! je ne suis pas curieuse et je ne le lui ai pas demandé... Cependant j'ai bien vu que cela lui faisait plaisir d'apprendre que madame Haudecœur a continué d'habiter dans la maison...
— Elle demeure toujours ici, fit-il avec un mouvement de joie.
— Oui. On dirait que ça vous fait plaisir aussi, mon jeune monsieur. Ma foi, jesuis bien content de savoir qu'il y a des gens qui s'intéressent à elle. Sa vie n'esk pas gaie depuis le... depuis... Voussavez peut-être ?
— Oui, je sais, vous pouvez parler...
— Depuis 'a condamnation de Haudecœur... un inno-
cent, tout de même... Tous ceux qui le connaissaient TOUS diront qu'il était innocent...
Gérard ne répondit pas. Sa conviction, il ne la raisonnait pas, était que Haudecœur avait commis le crime.
La concierge reprenait :
— Vous connaissez sans doute madame Haudecœur?
— Oui, non... dit-il en balbutiant... Je l'ai rencontrée une fois.
— Ah î
Et soupçonnant quelque intrigue, l'autre, tout à coup, demanda :
— Alors, qu'est-ce que vous lui voulez?
11 eût été en peine de le dire. Il avait suivi son instinct. Et cet instinct l'avait fait se rapprocher de Louise. Voilà tout.
— Croyez, madame, que je ne lui veux que du bien, dit-il.
Et il se retira.
La concierge lui cria encore, dans l'escalier :
— Dites-moi du moins votre nom, afin que je puisse annoncer votre visite à la mère Haudecœur.
— C'est inutile, elle ne me connaît pas.
Ea descendant, Gérard entendit qu'elle ?e disait :
— Voilà qui est singulier. Cette femme et ce jeune homme viennent s'informer de cette famille et ils prétendent tous deux n'en être pas connus !
Ainsi sa mère avait fait la même réponse...
Mais bientôt les préoccupations qu'avait fait naître en lui la visite de sa mère cédèrent devant la joie qu'il éprouvait d'avoir retrouvé Louise.
Maintenant il finirait bien par la rencontrer.
Et la rencontrer, la voir, c'était tout ce qu'il voulait.
En rentrant rue Daunou, il alla au salon.
Marguerite venait d'y arriver.
Il l'embrassa.
Et avec indifférence, il l'interrogea :
— Tu n'es pas sortie ?
— Non, dit-elle.
Il n'insista pas. Pourquoi avait-elle menti? 11 en eut
le cœur serré, comme si la mère, en lui mentant. ainsi, venait de commettre une faute. Un instant, il voulut lui faire préciser le mensonge, en lui faisant des reproches, en lui disant qu'elle avait tort de rester ainsi, chez elle, isolée dans son deuil...
Mais il n'osa. Il avait pour sa mère un respect infini, une tendresse sans bornes.
Et comme pour effacer cette mauvaise impression, il l'entoura de ses bras et l'embrassa passionnément.
Le lendemain et les jours suivants, toutes les fois qu'il le put, 'il essaya de rencontrer Louise.
Il ne voulait plus reparaître devant la concierge que son insistance eût fini par intriguer, et il regrettait de ne lui avoir point domandé lepremier jour quelles étaient les ressources de la jeune fille, ses heures de travail, de sortie, ce qui lui eût facilité les rencontres au-devant desquelles il courait.
Une fois il la vit revenant doucement avec sa mère.
Elle passa auprès de lui pendant que le cœur du jeune homme battait bien fort et ne leva pas les yeux ; la mère Haudecœur seule le regarda, machinalement, comme on regarde le premier passant venu, et ne parut point le reconnaître.
Mais il en fut heureux quand même.
Que lui importait qu'on l'eût ou non reconnu?
On finirait bien par le voir quelque jour et le reconnaître.
Les rencontres devinrent plus fréquentes. Gérard finit par savoir où Louise travaillait: dans un atelier de couture, rue du Helder, non loin du carrefour Taitbout.
Il savait maintenant à quelle heure elle y entrait le matin, à quelle heure elle en sortait, lorsqu'elle n'avait pas de besogne supplémentaire.
Madame Haudecœur la conduisait le matin et venait la chercher le soir, d'une façon régulière.
A midi, Louise sortait seule et courait déjeuner chez sa mère.
Tout cela avait pris du temps. L'hiver s'avançait. Il n'y avait rien de changé, dans la situation de madame de
Beaupréault. Elle habitait encore Tappartement de la rue Daunou dont elle avait donné congé pour le terme do juillet.
A force de se trouver sur le même chemin que Louise, celle-ci avait fini par reconnaître Gérard. Tout d'abord cela ne la surprit point. C'était pour elle chose tout à fait ordinaire. Mais ces rencontres devinrent si régulières qu'elle dut bien penser à la fin qu'elles avaient un but et qu'ellemême en était l'objet.
Pourquoi? Elle était si jolie et si élégante, malgré sa mise modeste, qu'elle ne pouvait, dans les rues de Paris, passer inaperçue.
Le trajet n'est pas long de la rue du Helder au marché Saint-Honoré, mais c'est un des plus beaux quartiers de Paris, le centre des promeneurs et des oisifs en quête de quelque aventure galante tarifée ou non, et il ne se passait guère de jour où Louise ne reçût, dans l'oreille, sans y prendre garde et sans se retourner, quelques déclarations de tous les âges.
Elle était faite à cela ; elle ne les redoutait pas, en honnête fille qu'elle était, et n'en était point troublée, fine et parisienne jusqu'au bout des ongles.
— Lui aussi, murmura-t-elle avec un léger sourire qui releva ses lèvres rouges en une ironie dont Gérard eût été désespéré s'il avait pu la surprendre.
Elle s'attendait à ce qu'un jour ou l'autre, lorsqu'elle serait seule, Gérard lui adresserait la parole.
Elle ferait comme pour les autres, elle ne répondrait pas.
Un soir, elle revenait avec sa mère et traversait la place de l'Opéra. Il y a toujours là, malgré les refuges destinés aux passants, un encombrement de voitures. La mère Haudecœur n'était pas très adroite et ses jambes étaient faibles. Bien que Louise la soutînt, elle prenait peur et lui échappait pour franchir en courant la chaussée devant les voitures au lieu de se laisser guider par sa fille.
La même peur la prit ce soir-là, au moment où elle
traversait le boulevard pour gagner l'avenue de l'Opéra.
Elle se mit à courir, malgré Louise, et elle fut heurtée par un cheval de fiacre qui la bouscula sur le trottoir ovi elle resta sans mouvement.
Déjà Louise était auprès d'elle et la serrait dans ses bras ; mais trop faible pour la relever, elle allait s'adresser à des gens qui s'attroupaient lorsque Gérard, pâle et tremblant, s'avança et sans mot dire souleva la pauvre femme avec une douceur et une certitude de mouvements qui dénotaient chez le jeune homme, presque encore un enfant, une vigueur extraordinaire. Il la fit asseoir sur un banc. Des gardiens de la paix voulaient la conduire chez un pharmacien, ne sachant pas si elle avait reçu ou non quelque blessure, et dans tous les cas, pour lui faire donner un cordial ; mais la mère Haudecœur revenait à elle, se soulevait, se tenait debout.
— Ce n'est rien, dit-elle, ce n'est rien... Viens, Louise. Elle fit quelques pas en chancelant. Il était évident
que, même si elle n'était pas blessée, elle n'avait pas assez de force pour regagner son domicile, et Louise était trop faible elle-même pour lui servir de soutien.
Un gardien de la paix voulut s'avancer encore.
Il fut devancé par Gérard qui lui dit :
— Je connais un peu ces dames... Ne vous inquiétez derien...
Et il offrit son bras à la mère Haudecœur.
— Merci, monsieur, merci, vous êtes bien bon, dit-elle en le regardant, mais sans que le visage de Gérard éveillât ses souvenirs.
Louise, elle, le reconnaissait bien.
Mais elle se contenta d'incliner la tète silencieusement.
Lentement ils gagnèrent ainsi la rue du Marché-Saint- Honoré. Gérard avait proposé de prendre une voiture ; la mère s'y était opposée.
— Non, non, avec votre aide, je marcherai bien... C'est inutile de dépenser de l'argent mal à propos.
Rue du Marché, il fallut qu'on Taidât encore à monter
les cinq étages. Gérard la portait presque dans ses bras, tout à l'ait.
Et madame Haudecœur disait en souriant :
— Vous êtes fort, savez-vous? vous êtes même très fort !
Devant la porte, Gérard regarda Louise.
Il n'osait aller plus loin, entrer là, craignant d'être importun.
11 balbutiait :
— Mademoiselle, si votre mère avait besoin de quelque chose, ne pourriez-vous m'envoyer, profiter de ma présence ?... Je vous en prie...
, Et très bas, très bas, comme s'il craignait d'être entendu :
— Je vous suis dévoué... Ne me reconnaissez-vous pas ?
Louise inclina la tête. Elle venait d'ouvrir la porte. La mère Haudecœur, se sentant mieux, entra seule. Et se retournant vers Gérard:
— Entrez, monsieur, si vous n'avez pas peur de notre pauvreté. Reposez-vous un instant... Louise, offre donc une chaise à monsieur...
Louise obéit. Gérard resta debout, gêné. Louise alluma une lampe.
— Mère, dit-elle, vous ne reconnaissez pas monsieur? Madame Haudecœur, surprise, examina Gérard.
— Mais non, dit-elle, je n'ai jamais vu monsieur, bien sûr...
— Pardon, mère, vous vous êtes trouvée devant lui une fois...
— Où cela?
— Lorsque nous sommes allés, avec Médéric, supplier madame de Beaupréault de s'intéresser à noire sort, au sort de notre pauvre père...
Il y eut un moment de silence.
— Ah ! oui, dit-elle... je ne vous reconnaissais pas, mais vous ressemblez à votre mère... Vous êtes M. Gérard, le fils de M. de Beaupréault.
Il fit un si^ne de tête.
Les deuxfemmes, subitement, étaient devenues graves.
— Monsieur, dit la mère, vous ne savez pas qui nous sommes, sans doute.
— Excusez-moi, madame...
— Alors vous ne devez pas nous revoir avec plaisir... Vous nous avez rendu service, nous vous en sommes reconnaissantes. A présent, nous ne voudrions pas vous retenir auprès de nous plus longtemps... Ce n'est pas dans la maison du condamné la place du fils de M. de Beaupréault.
Gérard reçut un coup au cœur.
Il semblait qu'on le chassât de cette maison.
Et n'avaient-elles pas raison, ces deux femmes? Pourquoi était-il venu? Quel inexplicable sentiment l'avait poussé à rechercher Louise et à se rapprocher d'elle?
— Madame, dit-il, ce que j'ai fait, tout autre l'eût fait à ma place... Je ne puis vous rendre, ni vous ni votre fille, responsables d'un crime qu'un homme a commis... Adieu, madame, adieu, mademoiselle...
Madame Haudecœur Finterrompit :
— Non, monsieur, je ne vous laisserai pas dire que mon mari a commis ce crime. Tôt ou tard la vérité sera connue... Malheureusement, qui sait s'il ne sera pas trop tard, pour le pauvre Haudecœur, comme pour nous !...
Très surexcitée, elle passa dans une autre chambre.
Louise et Gérard restèrent un instant seuls. Gérard se dirigeait tristement vers la porte. En voyant disparaître madame Haudecœur, il s'arrêta.
— Mademoiselle, dit-il, il me semble que votre mère a pour nous, pour ma mère et pour moi, une haine que nous ne méritons guère...
— Il est vrai... n'est-ce pas vous qui êtes cause de notre malheur?...
— La cause ! dit-il douloureusement... c'est vous qui vous plaignez... Et c'est nous qui sommes en deuil !... Pourtant, mademoiselle, malgré tout, je n'ai pu chasser votre souvenir... J'ai vu votre mère et vous-même en larmes... etj*en ai été ému...
— Ces souvenirs-là s'oublient vite, monsieur; les nôtres, seuls, sont inoubliables.
— Non, dit il, jamais je n'oublierai, croyez-le... car, depuis ce jour-là, je ne sais pourquoi .. je ne puis m'em-'. pêcher de penser à vous...
Il avait dit cela en tremblant, presque honteux, les yeux baissés.
On eût dit qu'il commettait une faute. Et vraiment, n'était-ce pas une faute, et très grande, que celle d'aimer cette jeune fille dont le nom lui rappellerait sans cesse l'assassin de son père ?
Mais ce n'était pas encore maintenant qu'il pouvait réfléchir à ces choses.
Louise le considérait. Elle remarquait cette émotion. Elle comprenait, mieux que lui, qu'il souffrait sans se rendre compte de la nature de sa souffrance.
Elle eut un mot de compassion :
— Il faut pardonner à ma mère, monsieur. Le malheur aigrit!
Alors, il dit, le front rougissant :
— Et vous, mademoiselle, vous? Ne vous reverrai-je donc plus ?
Elle haussa les épaules, avec insouciance :
— Trop de caisons nous séparent. Nous sommes trop loin l'un de l'autre. 11 eût mieux valu que nos deux familles ne se connussent jamais... Je serai franche; je vous ai vu, depuis quelques jours, sur mon chemin... Eh bien 1 j'espère, n'est-ce pas, que dorénavant je ne vous reverrai plus î...
Et inclinant la tête :
— Adieu, monsieur... et merci encore pour ma mère !... Le sentiment inspiré par Louise à Gérard était trop
vrai et trop profond pour que le jeune homme ne ressentît pas de cet accueil une grande douleur. Mais justement parce que ce sentiment était vrai; le découragement ne suivit pas. Il vécut désormais avec la pensée de la jeune fille constamment présente à son esprit. Les années qui albient suivre ne devaient faire qu'augmenter cet amour.
Malgré la défense de Louise — car c'était une défense qu'elle lui avait faite vraiment — il se trouva sur son passage.
Mais elle faisait semblant de ne point le voir.
Il revenait chaque fois de ces tentatives le cœur brisé.
Et sa tristesse se voyait si bien sur sa figure que sa mère s'inquiétait.
— Gomme tu es pâle ! Gomme tu as Tair soucieux !
Il cherchait mille prétextes pour détourner ses soupçons. Marguerite n'était pas seule, du reste, à s'apercevoir du changement qui se faisait en lui. Louise, — Louise elle-même, — malgré le calme de sa physionomie, malgré son indifférence apparente, remarquait le pli profond de ce front si jeune et le nuage de ces beaux yeux, dans lesquels il y avait encore de la limpidité des yeux d'enfant ; car, lorsqu'elle le rencontrait, si elle ne le regardait pas, elle le voyait quand même. Il y avait dans cette douleur une sincérité trop frappante pour qu'elle n'en fût point impressionnée. Et à plusieurs reprises, malgré elle, son regard s'adoucit en rencontrant le reproche des yeux du jeune homme.
Louise était sérieuse et réfléchie.
Elle se demandait:
— Pourquoi cherche-lil ainsi à me reVoir? On dirait qu'il est tout près de m'aimer ! De m'aimer, rnoi, la fille de l'homme qu'il a tout lieu de croire l'assassin de son père... Je suis la dernière à laquelle il devrait songer... Enfin, laissons-le faire... G'est encore un enfant, ce grand garçon... Dans quelque temps il n'y pensera plus.
Elle se trompait.
Jean Demarr avait revu souvent Marguerite. Il ne se tenait pas pour battu et malgré la résistance étrange qu'il rencontrait chez la veuve de Beaupréault, il avait la certitude instinctive que cette résistance faiblirait quelque jour.^
Et, en effet. S'il n'y avait eu, chez Marguerite, que la raison, elle n'eût point accepté. Elle eût préféré la misère de toute sa vie. Mais elle aimait Demarr, elle n'avait jamais cessé de l'aimer et cela, <aps reproches, conser-
vant cet amour dans le plus profond secret de son âme.
Et lorsque son cœar parlait, elle n'était plus aussi courageuse.
C'était la solitude, surtout, qui l'effrayait, la solitude avec le souvenir : seule avec le terrible spectacle de ce quis'était passé... Déjà même, cela influait sur ses nuits... Elle se réveillait parfois, toute mouillée de sueur... dans un transport de fièvre et de délire, avec des mots qui retraçaient l'horrible scène sanglante...
C'était une idée fixe.
Et cette idée fixe ne devait-elle pas la conduire à la folie, à force de lui marteler le cerveau?
La présence, et le sourire, et les tendresses de Jean Demarr la dissiperaient.
Sa grande objection, c'était toujours Gérard.
Elle avait peur de cet enfant.
Et quand, répondant enfin aux instances passionnées de Jean Demarr, elle accepta de ^e remarier avec lui, elle ajouta :
— Pourtant, je vous prie de ne rien dire encore à mon fils. Laissez-moi le préparer lentement à cette nouvelle, à ce changement d'existence ; il s'y fera vite, et du reste il aura tout le temps de s'habituer à cette idée, puisque, grâce à vous, il peut préparer ses examens d'admission à l'Ecole polytechnique.
Jean Demarr était trop heureux pour faire la moindre objection.
Il fut donc convenu que Marguerite resterait provisoirement rue Daunou et ne modifierait rien à son genre de vie.
Bien qu'une année se fût passée, — délai légal pour la veuve, — depuis le meurtre de Beaupréault, par convenance il fut entendu que le mariage ne serait célébré qu'après six mois encore.
Et Marguerite put songer dès lors à l'annoncer à Gérard.
Cependant, il lui fallait pour cela un eû'ort de volonté, un courage qui lui manquait.
A plusieurs -onr^ç ^s, au fur et à mesure que les mois
s'écoulaient et que l'annonce de ce mariage allait devenir officielle, elle essaya, appelant Gérard auprès d'elle, plus tendre que d'habitude, — elle était toujours si tendre, pourtant, — plus craintive surtout.
Et quand elle s'apprêtait, cela lui paraissait terrible à dire.
Alors, elle essayait des ruses enfantines.
Elle disait qu'elle s'ennuyait, qu'elle désirait se trouver une occupation; elle entrevoyait l'avenir plus solitaire encore, car Gérard, malgré la meilleure volonté du monde, ne pourrait passer sa vie toujours auprès de sa mère. Il partirait, peut-être bien loin. Et l'ennui autour de Marguerite se ferait plus lourd, presque insupportable.
Mais il la consolait, à cent lieues de se douter de ce qu'elle tentait de lui faire comprendre, lui disant que jamais il ne l'abandonnerait, que sa mère le suivrait partout, quelle que fût la carrière qu'il embrasserait.
De préférence pour une carrière, il n'en avait plus, depuis la mort de Beaupréault, sachant que les ressources maternelles ne lui permettaient aucune ambition.
Jadis, il avait rêvé l'Ecole polytechnique, désireux d'entrer ensuite dans l'artillerie, qui lui semblait l'arme la plus intéressante entre toutes.
A présent, il ferait ce que l'on voudrait qu'il fît, trop heureux s'il trouvait quelque poste dans lequel il pût rendre un peu d'aisance à sa mère qu'il aimait tant.
Voilà ce qu'il lui expliquait, en la prenant dans ses bras et en la couvrant de baisers.
Et alors, elle ne se sentait plus le courage de lui tout apprendre. *
Elle remettait la confidence à une -autr.e fois, à plus tard, lorsqu'une occasion se présenterait.
Et lorsque l'occasion se présentait, elle se taisait encore.
Ou bien, si elle se déterminait à parler, elle attirait la conversation sur Jean Demarr, sur la noblesse de son caractère, sur sa loyauté, sur son grand talent de parole, sur l'estime et le respect dont on l'entourait.
Il répondait vaguement, pris d'un soupçon.
Sans qu'elle s'en aperçût, il observait sa mère.
Et elle, la pauvre femme, se laissait aller doucement, sans y prendre garde, à ses souvenirs. Sa parole devenait presque tremblante. Ses yeux se mouillaient, â'alanguissaient. Son visage se transfigurait.
Etonné, Gérard ne la reconnaissait plus.
Et un jour même, il lui dit :
— Avec quelle chaleur tu me parles de lui, mère ! ! Elle se tut, subitement.
Pourtant, c'était là l'occasion cherchée. Que n'en profitait-elle pas?...
Demi-morte de peur, la voix sourde, elle murmura :
— Il t'aime, mon Gérard, presque comme si tu étais son enfant !
Il eut un petit rire nerveux.
— Je crois, mère, que ta reconnaissance pour le service qu'il nous a rendu t'égare un peu... Et même, je vais te dire à ce propos une chose que j'ai sur le cœur depuis longtemps...
— Parle... confie-toi à ta mère...
— Comment se fait-il que M. Jean Demarr, que nous ne connaissions point avant la catastrophe, soit venu si brusquement dans notre vie, comme les sauveteurs qui apparaissent dans les romans pour y faire des miracles de générosité ? Un pareil désintéressement n'est guère de notre époque et il n'est pas possible que M. Demarr, en agissant ainsi, n'ait pas eu un motif caché. Il est impossible qu'il n'y ait eu d'autre mobile à sa conduite que l'envie de nous tirer de peine... Je te l'ai déjà dit autrefois, jeté le redemande aujourd'hui... Pourquoi?
— Il est vrai, mon enfant, que M. Demarr n'était pas connu de toi... Il n'en était pas de même de ton père, qui l'avait rencontré à plusieurs reprises. Il n'en était pas de même de moi non plus qui le connaissais, qui l'avais rencontré bien avant que je n'eusse connu et rencontré ton père.
— Où cela, mère? à Batavia, où tu es née, peut-être ?
— Oui, mon fils, à Batavia.
resta rêveur, puis il demanda encore:
— C'était un créole, ami de ta famille, ami de la nôtre ?
— Non... il était de passage à Java, sur un yacht, V Alouette j avec lequel il faisait le tour du monde... Il me vit dans le monde.
— Et c'est tout?
— C'est tout, dit-elle, n'osant aller jusqu'au bout de la vérité...
— Et quinze ou seize ans après, cet homme apparaît pour nous sauver...
— Oui, mon enfant. Il est venu dans notre vie et son ambition, maintenant, serait de ne... de ne plus nous quitter...
— De s'installer chez nous ?
— Oui.
— Il n'a donc pas de famille ?...
— Non. Aucune.
— Et il n'est pas marié ?
— Il n'a jamais voulu se marier.
— Comme tu es renseignée sur son compte.
— Il m'a fait, en effet, l'histoire de sa vie...
Gérard pâlissait, et ses yeux n'osaient plus regarder les yeux de sa mère.
-^ Mais, dis-moi, mère, il n'y a qu'un moyen, ce me semble, pour Jean Demarr, de vivre de notre vie...
— A quel moyen penses-tu, mon enfant?
— Ce serait de t'épouser...
Elle frémit. L'aveu redoutable approchait.
Gérard eut un rire éclatant, prolongé, faux et forcé.
— T'épouser, dit-il, je suppose bien qu'il n'y songe pas, et qu'il n'a pas osé te faire cette proposition y...
Et il riait, il riait toujours, nerveux, souffrant.
— Pourquoi n'y songerait-il pas, mon fils, et en quoi cette pensée, si elle est venue à M. Demarr, peut-elle exciter ainsi ta gaieté et ton ironie ?
11 redevint sérieux et froid.
— Alors, c'est vrai ? dit-il.
— Oui.
— 11 t'a demandée en mariage?
— Oui.
— Et tu as refusé, comme de juste ?
— Non.
— Ah ! penses-tu bien à ce que tu viens de me dire,mère ? fit-il d'une voix très altérée.
— J'ai réfléchi de mon côté, mon enfant. J'ai pesé toutes les considérations qui plaidaient pour ce projet ou qui le combattaient. Ne crois pas que j'aie accepté du premier coup. Il y a longtemps que je connais bu que je devine l'intime pensée ds M. Demarr. Trop respectueux pour me la faire partager, il attendait. Enfin il s'est prononcé...
— Mon pauvre père! murmura-t-il.
Elle eut un tressaillement de tout son corps.
— Que parles-tu de ton père?
— Je pense qu'il fallait,, pour l'avoir oublié si vite, que ta l'aimasses bien peu... comme sa mémoire tenait peu de place dans ton cœur.
— Gérard ! Mon enfant! I Peux-tu me parler ainsi?
— Et le jour même où Haudecœur commit son crime, je t'interrogeais sur mon père... dont je ne comprenais pas les absences réitérées... Et tu me parlais de lui avec tendresse, avec chaleur, me disant combien il était bon, et qu'il fallait l'aimer, l'aimer beaucoup, car il consacrait toutes ses journées, souvent ses nuits, à travailler avec acharnement, afin de nous conserver de l'aisance, afin de rétablir notre fortune ébranlée... Tu me disais tout cela... Et j'ai vu, aussi, ta douleur, la douleur terrible, si terrible que nous avons tous craint pour ta raison, lorsque tu découvris le cadavre... Gomme ces souvenirslà ont vite passé, mère, puisque déjà un autre homme occupe ta pensée et possède ton cœur...
Elle baissait la tête comme une coupable.
Elle était prise dans son mensonge héroïque, dans les sublimes inventions par lesquelles elle avait conservé l'honneur du père, son respect, son amour, dans l'esprit déjà inquiet du fils.
Maintenant, elle ne pouvait rien dire. Elle ne pouvait détruire ce qu'elle avait fait. Le respect du père, cela était chose sacrée. Y toucher, ce serait un sacrilège.
Gérard continuait à voix basse :
— Voilà donc pourquoi M. Demarr venait te voir si souvent!... A plusieurs reprises, j'avais eu, je l'avoue, quelques soupçons de la vérité, mais je ne m'imaginais pas que cela fût possible, non, je ne me l'imaginais pas I Toi, mère, être la femme d'un autre que celui qui fut mon père !... Ai-je bien entendu?... Est-ce bien vrai?... Dis-moi, mère, que tu as voulu me consulter en me faisant croire que tout était prêt, et accepté... et qu'il était trop tard pour prendre d'autres résolutions... Dis-moi que tu hésites encore... Ne me dis pas que c'est fini et que tu ne porteras plus le nom de mon pauvre père...
Alors, elle voulut parler raison.
Elle voulut lui faire comprendre, — non pas qu'elle l'aimait et l'avait toujours aimé, cet homme, — cela, elle n'eût point osé le lui dire, mais que le mariage d'intérêt et de convenances, plutôt que de sentiments, arrangeait et tranquillisait l'avenir.
Elle se fît peureuse et sans courage devant la vie de privations et de misère qui serait leur vie, sans ce mariage.
Mais il l'interrompit au premier mot :
— Je comprends que tu es habituée au luxe et que tu craignes la gêne. Mais je suis jeune, je suis fort, je suis plein de courage et je t'aime... Pourquoi me retires-tu le plaisir de travailler pour toi et de reconstituer la fortune dont tu as besoin pour être heureuse ? Travailler avec celte pensée-là, mère, ce serait travailler presque à coup sûr...
— Tu es trop jeune, mon fils, pour connaître les difficultés qui t'attendent. Les études universitaires que tu as terminées, si brillantes qu'elles aient été, ne mènent à rien, vois-tu, à notre époque, si elles ne sont pas suivies, complétées par d'autresétudes plus spéciales... Tu ne pourrais aspirer, en ce moment, qu'à quelquemodeste emploi dont le pain serait bien amer et qui, en prenant toutes les heures de tes jours, ne te laisserait pas le temps de travailler pour toi, de quelque travail libre... J'ai accepté l'offre loyale de M. Jean Demarr, non pas
seulement parce que toute autre à ma place en eût fait autant, mais parce que j'ai songé à toi, mon enfant... à la vie misérable qui te serait faite si nous restions sans ressources...
Mais il revenait à son idée fixe :
— Ainsi, disail-il, tu n'aimais pas mon père?...
— Gérard!
— Tu ne l'aimais pas, avoue-le donc !... Elle dut mentir encore, et, toute révoltée :
— Si, mon enfant, je l'aimais !
— Eh bien, si tu l'aimais, il n'est pas mort depuis si longtemps pour que son souvenir soit déjà tout entier effacé de ton cœur... Et la mort ne tue point l'amour...
— Qu'en sais-tu?
— Non, non, cela doit être ainsi... Je le sens... je le devine... Et tu épouserais un homme alors que tu en aimes un autre !... Oh ! mère, mère ! !
Et il se mit à pleurer.
Elle essaya de le consoler, disant que cette grande douleur n'était qu'une douleur d'enfant, et que, luimême, retrouverait la tendresse et toute la sérieuse affection d'un père dans Jean Demarr.
Mais, il se déroba à ces caresses :
— Non mère, vois-tu, je le jure, si tu deviens la femme de cet homme, je n'aurai jamais pour lui que de la haine... Tu peux en être sûre ! Tu peux le lui dire!
Et il s'enfuit sur ce mot qui la laissa désespérée. Elle raconta la scène à Jean Demarr.
— C'est un enfant, dit-il... avec tous ses nerfs... Ne soyez pas inquiète...
Et lui-même se ménagea, quelques jours après, une occasion de voir Gérard.
— Gérard, dit-il, pourquoi ne voulez-vous point voir en moi un ami?...
-— Je serai votre ami, je le promets, si je ne vous retrouve pas ici, à la place de l'homme que je ne puis oublier, à la place de mon père...
— Quelles preuves d'affection voulez-vous que je vous donne?
— Je ne vous en demande pas...
— Il est vrai que ces preuves seraient inutiles et qu'il vous suffit de vous souvenir pour être certain de mes bonnes intentions...
— Oui, vous avez sauvé la situation démon pèreautrefois et voilà pourquoi je suis prêt à vous aimer...
— En quoi mon mariage avec votre mère changeraitil la nature de vos sentiments à mon égard?...
— Je ne sais... je voushaïrais...
— Mon pauvre Gérard, on ne hait pas ainsi, sans motif... et je vous assure bien que ces raisons de haine ne viendront jamais de moi.
— Eh bien, répondez seulement à la question que je vais vous faire ?
— Soit. Interrogez.
— C'est un cas de conscience plutôt qu'une question. Ma mère m'a fait l'aveu qu'elle n'avait pas cessé d'aimer mon père. Dès lors, couiment peut-il se faire que vous vouliez partager votre vie avec une femme- dont le cœur ne vous appartiendra pas?
Demarr eut un regard plein de tendre compassion pour cet enfant dont il comprenait la souffrance.
Cet enfant croyait en son père.
11 ne pouvait le détromper.
Il ne pouvait non plus lui dire que sa mère n'avait jamais aimé cet homme, tout en ayant gardé vis-à-vis de lui, jusqu'au dernier jour, la conduite la plus loyale, la plus noble.
Il ne voulait pas, non plus, lui dire, à cet enfant trop jeune encore pour bien saisir les nuances des passions humaines, que le cœur de sa mère, il l'avait possédé, depuis longtemps, sans partage...
Il préféra se taire.
* — Vous le voyez, dit Gérard avec un sourire navré, vous ne répondez rien.
Ces difiérentes scènes, qui se renouvelèrent à plusieurs reprises, avaient rendu quelques hésitations à Marguerite.
Mais Jean Demarr, à force de tendre insistance, les fit disparaître.
Seulement, il fut résolu que le mariage serait encore retardé et que Gérard, en attendant, passerait ses examens d'admission à l'Ecole polytechnique.
Gérard fut admis.
Son entrée à l'Ecole laissait Jean et Marguerite plus libres.
Marguerite, pourtant, était triste, plus triste que jamais.
Il lui semblait que semarier ainsi, alors que Gérard s'y opposait, cela était presque commettre une faute.
Enfin, le jour de la cérémonie fut arrêté.
— Le plus simple, avait dit Jean Demarr, serait de nous marier sans en avertir Gérard. Il accepterait ensuite le fait accompli.
Mais elle ne le voulut pas.
Elle attendit un jour de sortie de l'école, le mercredi, et Gérard étant venu l'embrasser, elle lui apprit la nouvelle.
Il pâlit, mais se remit vite.
— Bien! dit-il, que ta volonté soit faite, mère. Je savais que mes objections ne retarderaient pas longtemps l'exécution de ton projet.
Elle demanda, toute faible, toute en larmes :
— Gérard, je dés'ire que ce jour-là tu sois auprès de moi...
Il répondit, résolu, très calme :
— N'y compte pas!... Et n'insiste pas! Ma présence approuverait ce mariage... et je le désapprouve!
11 tint parole et on ne le vit point à la cérémonie ; bien qu'elle dissimulât, Marguerite ne pouvait s'empêcher d'en concevoir de tristes pressentiments. L'absence de son fils était un si grave reproche! Et l'enfant ne désarmait pas! La haine qu'il avait accusée dès le premier jour pour Jean Demarr semblait s'être accrue avec le temps... Le mariage fut triste! I
Marguerite y était arrivée, poussée par les événements ; après s'être longtemps débattue, elle avait faibli... Mais
cette faiblesse, elle se la reprochait comme une faute et elle se sentait doublement coupable, puisqu'elle venait de lier à sa propre vie la vie de Jean Demarr 1 1...
Deux ans s*écoulèreiit.
Médéric Haudecœur venait d'être appelé au 21^ chasseurs, pour y faire son service d'un an.
Gérard sortit de l'Ecole dans les premiers rangs. Après avoir hésité entre la carrière militaire et une des carrières civiles qui s'offraient à lui, il choisit les constructions navales.
Mais affaibli un peu par les études auxquelles il venait de se livrer avec fougue, avec une ambition qui étonnait, en ce jeune cerveau, mais qui sous l'envie de parvenir cachait bien plus le besoin de travailler, de travailler quand même afin d'oublier des peines secrètes, affaibli et la santé chancelante, il résolut d'attendre une année avant de solliciter un poste quelconque, une année de repos.
Il avait alors vingt ans.
Pendant ces deux années d'école, son cœur, comme ses souvenirs, n'était pas resté inactif.
La pensée de Louise était restée constante, fixée dans son esprit.
Les relations avec son beau-père étaient froides. Gérard avait évité le plus possible les occasions de le voir. Dans les premiers temps, même, alors qu'il aurait pu venir chez sa mère deux lois par semaine,* il avait trouvé des prétextes pour ne point sortir. Mais il avait bien fallu, à la fin, qu'il se résignât.
Et il avait passé les vacances auprès de Marguerite et de Demarr.
Pendant les vacances, plus libre de son temps, il s'était mis en quête de Louise et il avait appris avec bon-
heur que la jeune fille et sa mère n'avaient pas quitté leur petit appartement de la rue du M arché-Saint-Honoré.
Il la revit ! Elle le reconnut, mais comme autrefois passa avec indifférence.
Il en eut le cœur serré.
Est-ce que sa constance ne triompherait pas de cette obstination?...
Un jour, il fut tout bouleversé ; Louise, en l'apercevant, venait de s'arrêter devant lui, pâle et résolue. Elle le regardait franchement, les yeux dans les yeux, de ce regard déconcertant devant lequel il se sentait annihilé et comme dans l'impossibilité de trouver un mot, d'exprimer une idée.
— M. de Beaupréault, dit-elle, ne soyez pas surpris de ma hardiesse... En vous parlant, je vais au-devant de votre désir, n'est-ce pas?
— Mademoiselle, vous paraissez irritée... Cependant...
— Non pas irritée, croyez-le bien, mais étonnée seulement... Pourquoi semblez-vous prendre à cœur d'être toujours sur mon chemin?... Pourquoi, enfin, me poursuivez-vous de vos assiduités? Vous savez bien qu'entre nous toute amitié, toute affection de quelque nature qu'elle soit est impossible. Ma vue ne peut que vous rappeler le cadavre sanglant de votre père, et votre vue ne pourrait, — si, hélas! j'étais capable de l'oublier, — que me rappeler, à moi, les tortures morales que doit souffrir au bagne mon père innocent... Est-ce le hasard, seulement, monsieur, qui vous conduit sur mes pas?... Ou bien, vraiment, me cherchez-vous?
Très pâle, très ému, il dit :
— Je vous cherche...
Et comme soulagé, laissant déborder tout le flot de son cœur :
— Oui, je vous cherche, et j'ai beau vouloir m*en défendre en me disant que je profane le souvenir de mon pauvre père... C'est plus fort que moi... Je vous cherche... et rien, en moi, ne s'irrite contre vous... Est-ce qu'à force de me répéter tout bas votre nom, j'ai fini par croire, comme vous, que peut-être votre père est inno-
cent du crime qu'on lui reproche? Je ne sais pas, cela est possible. Quand je pense à vous mon cœur ne se révolte pas. Il s'attendrit...
Il avait parlé très bas, simplement. Louise, interdite, le considérait. Et il y avait moins de sécheresse dans ce regard. Quelques-unes de ces paroles avaient trouvé le chemin de son âme.
Elle dit, à son tour, mais plus doucement :
— Répondez-moi, monsieur, à quoi peut aboutir votre insistance? Quelle espérance avez-vous conçue?... Que voulez-vous enfin?...
— Je répondrai, oui, je serai franc... Si vous m'aviez fait, il y a deux ans, la même question, je serais resté, sans doute, très embarrassé, car il y a deux ans, j'étais encore un enfant et je ne comprenais pas ce qui se passait en moi. Il n'en est plus de même aujourd'hui. J'ai pu réfléchir et ce que vous me demandez, mademoiselle, hélas ! depuis que je vous connais, que de fois ne me le suis-je point demandé à moi-même ! ! Pourquoi ai-je été troublé la première fois que je vous ai vue, par votre regard et par vos larmes? Pourquoi n'ai-je pu perdre ce souvenir?. .. J'ai essayé, j'ai voulu. Et il y avait comme un hasard latal qui me poussait vers vous... Je me disais alors que c'était parce que je vous plaignais, vous qui croyiez en l'innocence de votre père et dont la conviction était et devait être sacrée... Mais aujourd'hui, je lis plus clairement ce qui se passe en moi, et si je vous plains toujours, puisque toujours votre amour et votre respect de votre père n'ont pas changé, je suis obligé de m'avouer, de plus, que je vous aime...
Elle eut. malgré tout, un léger sourire.
Elle restait incrédule.
Il comprit, et ses yeux s'emplirent de larmes, brusquement, en dépit de ses elforls, et les larmes tremblaient au bord des cils.
— Je vous aime, hélas ! c'est presque un crime de vous le dire... Je vous aime et je sais bien que ce ne peut être avec quelque espérance d'être aimé de vous... Eh! que vous m'aimiez ou non, du reste, qu'importe! Vous-
même me Tavez dit un jour : nous sommes séparés éternellement. Il y a le sang de mon père entre votre famille et la mienne...
Elle l'interrompit avec violence, les yeux brillants :
— Mon père est innocent, je vous le jure... Alors, Gérard, dont la voix s'altéra tout à coup :
— Mais, s'il est innocent, qui donc serait coupable?
— Eh! lesais-jel Si je le savais, croyez-vous, quel qu'il soit, que nous n'irions pas le crier à la justice, ce nom exécré et maudit !
Et Gérard, sombre et toujours très bas, comme à luimême :
— Mais si Haudecœur est innocent... le coupable triomphe et rit de la justice. Et la mort de mon père n'est pas vengée!
— Oui, monsieur... il n'y a pas eu de vengeance, il n'y a pas eu de châliment. Votre père a été assassiné et l'assassin est libre... Il est heureux... Et vous le connaissez peut-être... Il est peut-être de votre monde. . Vous lui tendez peut-être la main... Car tout cela est possible... Et pendant ce temps-là, mon père, mon pauvre père... lui, si doux et si bon...
Elle s'arrêtait, les sanglots étranglaient sa gorge.
— Ah ! que c'est cruel, mon Dieu, que c'est cruel, murmura la pauvre fille.
Elle essuya ses yeux...
— Et ce qui l'a fait condamner, monsieur, ce n'est pas tant ces indices, et quels indices! que Ton avait relevés contre lui... non, car malgré cela, tout le monde était unanime à dire qu'Userait acquitté... c'est la défense de son avocat, de M^ Demarr, de cet homme si éloquent, à ce que l'on disait, si habile, et à la parole duquel personne ne résistait 1 Oui, c'est la plaidoirie de l'avocat qui a perdu mon pèrel... Pourquoi? Pourquoi cet homme qui avait défendu tant de coupables s'est-il montré si faible lorsqu'il s'agissait d'un innocent?... Mon pauvre père, lui, de son banc, ne se rendait pas compte de ce qui se passait... Il était si confiant! Il paraissait certain du succès, mais les spectateurs, tous ceux qui étaient
134 BLESSÉE AU CCHUR
venus là pour entendre l'avocat, ne se gênaient pas et disaient : « Il va le faire condamner ! Haudecœur est sûr de son affaire! » Et ils ne se trompaient pas... Ah! monsieur, cet homme est la cause de tout! Et il a épousé votre mère! !... Vous voyez bien que nos deux familles ne peuvent avoir entre elles qu'une seule chose qui leur soit commune... la haine! !
Elle voulut s'en aller. Gérard l'arrêta...
— Mademoiselle, vous ne pouvez partir sur ce mot... alors que je viens de vous dire que vos larmes m'avaient touché et que votre conviction avait fini par ébranler la mienne... Alors que je viens de vous dire que je vous aime, vous ne pouvez me dire que vous me haïssez ! !
Les yeux de la. jeune fille redevinrent plus doux.
— Il est vrai, dit-elle, j'ai tort... Vous ne portez la responsabilité de rien de tout cela, pas plus que moi...
— Et vous ne m'aimerez jamais?
— A quoi boni
— Louise! !
— A quoi bon? Où nous conduirait cet amour? A être malheureux?...
Elle s'arrêta. Elle devint rêveuse. Puis :
— Et je suis trop peu de chose, moi, trop pauvre pour vous... une ouvrière obligée de gagner sa vie... Pensez donc!... Oui, peut-être bien que vous m'aimez... C'est possible, après tout, mais si vous avez compté sur moi pour être votre maîtresse...
— Louise ! ! Je vous le jure...
— Eh bien, dit-elle avec un sourire qui découvrit des dents brillantes, admirables, cela me fait plaisir de voir que vous n'êtes pas comme les autres...
— Les autres?
— Oui, tous ceux qui me suivent et m'accostent et me déclarent monts et merveilles... Croyez-vous donc que vous êtes le seul?...
— Vous êtes si belle !
— Adieu, monsieur de Beaupréault.
— Restez encore... encore un moment!...
-— Non... Pourtant, avant de vous quitter, je voudrais vous adresser une prière...
— Dites! Il faudrait que ce que vous me denaanderez fût bien impossible pour que je ne vous l'accorde pasi!
— Mon père n'a pas commis le crime pour lequel il est au bagne. La mort de votre père n'est donc pas vengée. Sauvez mon père... vengez le vôtre... Découvrez la vérité de tout ce mystère... Trouvez le vrai coupable... Et alors...
Oh! alors, dit-elle, alanguie, je vous aimerai de tout mon cœur... Et ma vie sera bien à vous... vous pourrez me la demander.
— Je vous jure que j'éclaircirai ce mystère, Louise. Elle lui tendit les mains dans un élan qu'elle ne put
retenir.
— Ah! vous êtes un honnête homme...
Et contenant l'émotion profonde qui venait de s'emparer d'elljB :
— Vous m'aimez donc bien véritablement?...
— Oui, dit-il... il faut bien que je vous aime pour n'avoir pu m'éloigner de vous, alors que ce drame eût dû nous séparer à tout jamais...
Les yeux de la jeune fille se mouillèrent. Elle murmura :
— Etre aimée de lui I... Et le voir réhabiliter et sauver mon père?... Est-ce possible?... N'est-ce pas trop exiger?... Ce serait trop beau...
Il la comprit car il dit :
— Ayez confiance... et surtout patientez !...
— Soit. Mais n'oubliez pas qu'il y a un pauvre brave homme qui se lamente au bagne, qui voit sa vie finie, — et quelle terrible fin! — et qui sans doute a perdu toute espérance.
— Je ne l'oublierai pas. 11 se peut cependant que j'éprouve bien des difficultés. Il se peut que je sois tenté de me décourager. C'est vous, Louise, c'est vous seule qui pourrez me redonner la force qui me manquera... Ne vous reverrai-je plus?
Elle eut une dernière hcsitalion.
— Ma mère et mon frère ne vous recevraient pas, ditelle... Puis je ne voudrais pas leur donner un espoir qui, peut-être, ne se réalisera pas... Ma mère a une santé chancelante... Elle ne survivrait pas à une désillusion aussi cruelle !...
— Et votre frère?
— Mon frère fait son année de service militaire, vous vous le rappelez peut-être. Il est au 2d^ régiment de chasseurs. Il est à Châlons-sur-Marne et nous le voyons quelquefois. Je pourrais, à la rigueur, lui cacher nos projets... Du reste, il est nécessaire qu'il ignore que nous nous connaissons. Son caractère s'est assombri, depuis la condamnation de notre père. Il est devenu dur à lui et dur aux autres. 11 hait tout ce qui porte votre nom, le nom de Jean Demarr, auquel, comme tout le monde, il fait remonter le malheur qui nous frappe... Mieux vaut que vous ne vous rencontriez jamais!... Quant à moi, ajouta-t-elle avec un sourire oii reparut pendant une seconde sa malice de jolie Parisienne, vous ^vez bien su me retrouver alors que je ne pensais pas à vous y aider... vous saurez Lien me retrouver encore, puisque maintenant nous avons un secret à nous deux! !
Elle lui envoya un adieu de la main et partit. Gérard rentra chez sa mère le cœur plein de joie. Jean et Marguerite remarquèrent l'animation heureuse de son visage.
— Comme tu semblés gai! lui dit ça mère.
— C'est vrai...
— Et tu ne feras pas partager ton bonheur à ta mère?
— Je viens de prendre une grande résolution.
— Laquelle? Sais-tu que tu me fais peur! Jean lisait. 11 posa son livre et écouta. Ce fut à lui que Gérard s'adressa :
— Monsieur, dit-il, pensez-vous quelquefois à cet homme qui avait, malgré son crime, excité si étrangement votre intérêt et celui de ma mère, à ce Haudecœur qui expie au bagne le meurtre de mon père?
Marguerite devint pâle et tremblante. Elle entrevoyait quelque malheur.
Et il y eut un nuage dans les yeux d§ Jean Demarr.
— Pourquoi celte question, fit Jean, et à quel propos?
— C'est que le souvenir de cet homme ne me quitte pas... Je me rappelle avec quelle émotion véritable il suppliait ceux qui l'accusaient, avec quelle surprise non jouée il accueillit son accusation, à laquelle il ne voulait pas croire, avec quel emportement, avec quelle colère il se défendit.
— Où veut-il en venir, se disait Marguerite...
— Et je me demande aujourd'hui si vraiment cet homme était coupable...
— N'oubliez pas, Gérard, que cet homme a été condamné... par la justice... et que sa victime était votre père!...
— Non, je ne l'oublie pas... S'il s'agissait d'un étranger, d'un autre que mon père, je n'aurais sans doute nul souci de cette condamnation... mais il s'agit de mon père et les protestations d'innocence de cet homme, de ce condamné me vont droit au cœur.,. S'il avait dit vrai, pourtant... s'il y avait eu là une erreur terrible, comme la justice en commet parfois...
— Rarement, bien rarement.
— Il ne s'écoule pas une année où la justice ne se trompe, monsieur. Vous le savez aussi bien que moi. Quelques-unes de ces erreurs, lorsqu'elles sont reconnues, amènent des scandales retentissants... D'autres, qui avaient entraîné des pénalités moins grave?, restent inconnues du public.
— Roman que tout cela, Gérard, presque toujours.
— Vous êtes donc convaincu de la culpabilité de Haudecœur, vous maître Demarr, qui, pourtant, l'avez défendu ?
— J'en suis persuadé.
Gérard resta quelques secondes sans parier, puis il dit assez bas :
— Voilà pourquoi les journaux constatèrent à cette époque l'embarras de votre plaidoirie?... Cet homme
138 ' BLESfÉE AU COEUR
était sauvé peut-être s'il avait été défendu par un avocat qui n'eût pas cru à son crime ! ...
Jean ne répondit rien. Gérard, en frappant juste, venait de le blesser.
— Du reste, continuait le jeune homme, l'intérêt que je porte à Haudecœur ne doit point vous surprendre... car il avait fini par exciter la compassion de ma mère elle-même... Trois ans ont passé depuis ce drame, mais les souvenirs en sont bien précis dans ma tête... Je me rappelle fort bien que ma mère prétendit que mon père s'était suicidé... qu'elle ne voulut jamais croire au meurtre... Il devenait tout naturel qu'elle s'intéressât à Haudecœur... et n'a-t-elle pas clairement marqué l'intérêt qu'elle lui portait? Dès lors, quoi d'étonnant à ce que, de mon côté, à trois ans seulement de distance, je m'inquiète du sort de ce malheureux?... J'imite ma mère qui lui a cherché un défenseur... J'imite mon beaupère qui l'a défendu...
— C'est un intérêt bien platonique, Gérard, s'il ne se manifeste qu'en paroles.
— Patience, monsieur... Ce n'est pas à l'Ecole polytechnique que je pouvais m'occuper activement de celte affaire... J'y pensais seulement... Maintenant que je suis libre, je vais essayer de passer des paroles aux actes.
— Quelles sont tes intentions, mon fils? demanda Marguerite tremblante.
— Mon projet n'est pas encore bien arrêté... Lorsqu'il le sera, je te le ferai connaître... Auparavant, permetsmoi de t'adresser une question...
— Parle I
' — Tu croyais jadis à l'innocence de Haudecœur... tes actes l'ont prouvé... y crois-tu toujours maintenant?
Le cœur de Marguerite se serra étrangement et elle se sentit devenir si faible qu'elle eut peur de s'évanouir.
Qa'allait-elle répondre ?
Jean Demarr, pris d'une inquiétude irraisonnée, la regardait.
L'homme qu'elle savait innocent, puisqu'elle-même se
croyait coupable, aurait-elle le triste courage de l'accuser de nouveau, devant son fils
Mais si elle ne Taccusait pas, mais si elle proclamait hautement qu'elle croyait à cette innocence, Gérard, fort de son appui moral, rechercherait la vérité...
Et qui sait s'il ne la découvrirait pas ?
Il arriverait jusqu'à sa mère, peut-être... horreur!...
D'un mot elle pouvait empêcher cela... « Haudecœur est coupable !» Qu'elle le dise et Gérard, sans doute. s'inclinera devant cette conviction.
Mais elle n'ose plus... Elle cent que déjà sa faute est trop grande, puisqu'elle laisse cet homme au bagne.
Advienne que pourra! qu'importe l'avenir! Si jamais Gérard, dans la poursuite de son rêve, découvre la vérité il sera toujours temps, pour Marguerite, de mourir!
Et elle répond, résolue, — mais pourtant sa voix est bien tremblante :
— Ma conviction est restée la même...
— Tu crois que ce pauvre homme n'a pas assassiné mon père?
— Je le crois !
— Ce serait donc un grand acte de justice que de le sauver...
— Une réparation nécessaire...
— Mais ce n'est pas tout... Il resterait à trouver le coupable...
— Oui, là seulement se terminerait la mission que tu le serais donnée...
— Et celui-là, il faudrait le livrer à la justice. Elle inclina la tête, les yeux fermés.
— nie faudrait!...
Gérard étendit la main, pour un serment, et avec énergie :
— Eh bien, je le jure devant toi, mère, et devant vous, M. Demarr, je jure que je réhabiliterai Haudecœur et que je châtierai le coupable...
Il sortit.
Il était temps que se terminât cette pénible scène.
Marguerite était faible et tout près de s'évanouir.
Et Jean, qui n*avait pas cessé de l'observer, disait:
— Comme vous êtes émue! Comme vous êtes pâle l Pourquoi?
Elle évita de répondre et d'un pas raide, essayantde ne point chanceler, pour ne point se trahir, elle rentra chez elle. Demarr réfléchissait :
— Chaque fois que l'on parle de Haudecœur devant elle, l'émotion de Marguerite devient étrange... On dirait qu'elle est mourante... son front se charge de sueur... ses lèvres sont blanches... Et sur son visage si doux... aux traits si fins... il y a comme une épouvante, une angoisse terrible qui l'étreint, qui l'étoufîe... Pourquoi? Pourquoi?
Marguerite passa plusieurs jours dans une tristesse morne. Heureusement que Jean, très occupé en ce moment par des affaires graves, restait une partie de ses journées au Palais. Il ne s'en apercevait pas. Elle évitait de parler à son fils, même dé le voir. Parfois, seule ainsi il lui semblait que sa raison s'en allait. Elle ne ressaisissait plus bien ses pensées. Des mots sans suite, sans idées, s'échappaient de ses lèvres. Et c'était à peine si l'entrée inopinée de quelque domestique la faisait revenir à elle, en lui imposant silence^
Ses nuits étaient sans sommeil.
Ou si elle s'endormait, c'était pour entrer dans des cauchemars qui la laissaient horrifiée, en sueur, toute tremblante.
Et quand elle se réveillait ainsi, elle se demandait avec angoisse :
— Ai-je parlé? N'ai-je pas laissé échapper mon secret? C'était avec épouvante qu'elle se glissait dans son lit
le soir.
Malgré ses efforts pour paraître gaie, lorsque Demarr était auprès d'elle, celui-ci devinait ses préoccupations secrètes, sans en comprendre les motifs.
Et il l'observait.
Elle s'en apercevait — car toute son intelligence était en éveil pour ne se point trahir — et c'était un perpétuel combat, lui pour savoir, elle pour cacher.
Combien durerait ce combat mystérieux?
Comment se terminerait-il?
Par la mort? à force de tortures?...
Par la folie? à force de terreurs?
Une nuit, elle parut ainsi se réveiller, se dressa dans son lit et resta, les yeux fixés devant elle, comme sur un spectacle qu'elle seule pouvait apercevoir.
Jean Demarr avait le sommeil léger.
Il ouvrit les yeux.
Il y avait une veilleuse dans la chambre. Tous les objets apparaissaient dans une douce lumière bleue, très calme, très apaisante, une lumière qui elle-même, dans le silence de ces tentures, semblait comme endormie.
Il ne quittait pas des yeux Marguerite.
Elle resta longtemps ainsi; on eût dit quelle écoutait; puis des murmures confus sortirent de ses lèvres, mais dans lesquels Jean ne put rien distinguer.
Tout à caup elle se glissa hors du lit.
Elle fit le tour de la chambre, sans toucher aucun meuble...
Sur ses beaux yeux effarés, grands ouverts, et fixes, d'une fixité maladive et qui faisait mal à soutenir, les paupières ne s'abaissaient pas.
Elle dormait toujours !
Et cependant elle voyait, dans la siagulière lucidité de ce rêve, de ce sommeil qui n'était plus le sommeil.
Elle recommença de parler.
Jean, troublé, se pencha hors du lit pour mieux entendre.
Le bois du lit craqua.
Marguerite entendit, fit un mouvement et sa marche en fut interrompue.
Jean retint son souffle.
, Marguerite regardait de son côté... Mais c'étaient des yeux qui ne voyaient rien des choses matérielles, qui ne voyaient que le spectacle représenté par son esprit en ce moment.
Elle se remit à parler.
Il écouta.
Parfois, c'étaient des paroles bredouillées, comme en rêve, sur un ton monotone, avec une voix changée qui n'était plus la jolie voix si douce de Marguerite, des paroles dont rien ne se détachait nettement.
Parfois, pourtant, des mots lui arrivaient, brefs, martelés, prononcés avec une sorte de colère.
— Non... cela ne sera pas! J'ai assez souflert... La honte... La honte... Gérard, mon fils... le déshonneur... sa vie perdue... Non^ non... Tu ne sortiras pas... je ne veux pas que tu sortes...
Puis, les phrases redevenaient confuses.
Cette scène singulière dura près d'un quart d'heure.
Le cœur de Jean battait avec force.
— La pauvre femme! murmura-t-il... Gommeelle a dû souffrir !...
Toutes les étrangetés de la conduite de sa femme le frappaient, mais jusqu'à ce jour, aucun soupçon, même le plus léger, même le plus lointain, ne pouvait entrer dans son esprit.
Pouvait-il en être autrement ?
L'évidence devait tomber sur lui quelque jour et l'écraser comme la foudre.
Cela se ferait d'un seul coup et détruirait sa vie...
Mais il aimait trop Marguerite, il se sentait trop ardemment, trop véritablement aimé par elle, pour que le soupçon fît chez lui, petit à petit, son chemin tortueux,, mystérieux, d'indice en indice, de preuve en preuve.
Ses inquiétudes étaient éveillées, son attention fortement surexcitée.
Il craignait pour la santé, pour la raison de Marguerite, rien de plus.
Marguerite venait de se diriger vers le lit. Il se recula pour lui faire place. Elle y monta lentement, ramena les couvertures. Ses dents claquaient. Elle grelottait. Et toujours les yeux étaient grands ouverts et fixes.
Mais, à partir de ce moment, elle resta silencieuse.
Accoudé sur un bras, Demarr l'observait toujours.
Doucement, voulant faire cesser ce cauchemar, ré-
veiller ce corps de ce fatigant rêve, il murmura à son oreille :
— Marguerite ! ma chère Marguerite !
Elle n'entendit pas la première foi^. Il répéta son appel, plus près.
Elle tressaillit. Les paupières battirent sur les yeux. Ceux-ci redevinrent vivants, s'animèrent. Il n'y eut plus qu'un peu de surprise, remplaçant ce qu'il y avait tout à l'heure de hagard et d'épouvanté.
Elle se tourna vers Jean et lui dit :
— Mon ami ? Ne m'avez vous pas appelée? Ou bien ai-je rêvé ?
— Je vous ai réveillée, Marguerite, parce que vous faisiez un méchant rêve qui semblait vous fatiguer beaucoup...
Comme il souriait, elle se tranquillisa.
— Oui, dit-elle, depuis quelque temps c'est ainsi toutes les nuits..,
Elle eut le courage de l'interroger, voulant savoir si elle ne s'était pas trahie.
— Aurais-je parlé, par hasard?
— Oui... Et vous vous êtes même levée et vous avez parcouru la chambre...
— Et qu*ai-je diti fît-elle, glacée, son cœur cessant de battre...
— Vous avez parlé de honte et de déshonneur, et la pensée de votre fils, de Gérard surtout, paraissait bien présente dans votre rêve.
— C'est tout?
— Oui, c'est tout, ma pauvre Marguerite... Ah ! comme je voudrais vous rendre la paix de l'âme! dit-il avec tendresse. Je ne le pourrai donc jamais ?Tout cela est fini. C'est une triste histoire, il est vrai, mais à laquelle vous devriez ne plus penser. Dites-vous que votre vie d'aujourd'hui n'a plus rien de commun avec celle d'autrefois. Pourquoi ne seriez-vous pas heureuse ?
— Mais je suis heureuse, heureuse au possible, Jean... Et comment ne le serais-je pas? auprès de vous qui êtes si bon, et dans la loyauté de qui mon âme semble
se reposer de tout ce qu'elle a souffert autrefois, auprès d'un autre... Je suis heureuse^, n'en doutez pas... Jean !
— Et pourtant, je n'en suis pas sûr, dit-il... car il arrive souvent que vos yeux paraissent si sombres, si tristes, que cela me trouble profondément.
— N'en prenez pas souci, Jean... Ces funèbres souvenirs ne peuvent s'effacer tout à fait aussi vite.. Patience! Patience!...
Il n'insista pas. 11 sentit qu'elle appuyait la tète sur le bras dont il l'entourait. Peu à peu la tête s'alourdit. Les yeux se fermèrent. La respiration devint très régulière. Et sur les lèvres resta un léger sourire, le sourire avec lequel la pauvre femme avait dit: « Patience! Patience ! »
Elle s'était endormie !
Le reste de la nuit fut plus calme. Et comme si celte alerte avait fait une vive et durable impression sur l'esprit de Marguerite et eut réagi sur son sommeil, pendant les jours qui suivirent elle fut plus calme.
Mais une nuit elle poussa un grand cri, se dressa tout à coup dans son lit, les bras tendus vers quelque fantôme invisible, les cheveux déroulant dans le dos, pareille à une folle.
Et elle disait, distinctement, bien que sa voix restât alourdie par le rêve:
— Que Dieu me juge et me condamne! !
Puis, elle retomba. Elle ne bougea plus. Le rêve était passé. Elle redormait.
Le matin, il lui dit lorsqu'elle s'éveilla, fraîche et souriante:
— Vous avez encore rêvé.
— Et parlé ?
— Oui.
— Et cette fois qu'ai-je bien pu dire ?
— « Que Dieu me juge et me condamne ! >)
Elle tressaillit. C'était le dernier mot prononcé devant Beaupréault lorsqu'elle lui tendait le revolver et que le lâche refusait de se faire justice... C'était, dans l'acte de
châtiment suprême qu'elle voulait, q'uelle avait cru commettre, le retour de son âme incertaine vers Dieu en qui ellecroyait el qui seul avait le droit de disposer de cette vie qu'elle allait supprimer — le droit de punir.
Jean Demarr demanda en souriant:
— Tu as donc commis, dans ton rêve, quelque crime bien affreux?...
Elle ne répondit pas.
Mais il sentît, soudain, que la pauvre femme devenait froide.
Il n'osa plus parler, il n'osa faire un mouvement.
El il eût pu l'interroger encore, du reste, ses questions fussent restées sans réponse.
Elle était évanouie...
Désormais, elle fut poursuivie par une idée fixe :
a Je vais me trahir... Je vais livrer mon secret ! ! «
Alors, elle inventa des prétextes pour vivre dans la solitude presque complète.
Puisque ses nuits étaient si agitées, elle voulut dormir seule et choisit dans le coin le plus éloigné de l'hôtel dû boulevard Malesherbes, qu'ils occupaient depuis leur mariage, une chambre isolée où, du moins, si elle rêvait, si elle parlait, personne ne l'entendrait jamais plus ; Jean Jean surtout !
Et malgré cela, sa surexcitation, née de ces épouvantes continues, était telle que la pauvre femme commençait à prendre en horreur tout ce qui était autour d'elle, en cette maison où elle eût dû vivre heureuse.
Elle se créait ainsi mille prétextes pour rester le plus longtemps possible hors de l'hôtel, faisant des visites, allant de course en course.
Et lorsqu'elle était obligée de rentrer, parfois elle s'arrêtait aux abords, ne pouvant prendre sur elle de revenir parce qu'elle savait que là, au milieu des choses habituellesdeson existence, elleallait de nouveau se trouver aux prises avec ses hallucinations.
Elle interrogea plusieurs fois, timidement, Gérard, sur les projets que le je-jne homme lui avait confiés.
— Eh bien ! mon enfant, as-tu abandonné ta première idée?...
— Non, mère. Je cherche en ce moment las moyens de l'exécuter.
. — Tu me tiendras au courant ?
— N'en doute pas !
Son sacrifice était fait, sa résolution était prise. Marguerite laisserait aller les événements et n'empêcherait pas son fils d'arriver à la vérité... de trouver le meurtrier de Beaupréault... de son père!...
Jean, seul, parfois l'en dissuadait :
— C'est une entreprise folle ! Quelle que soitvotre conviction, qui n'est basée sur aucune preuve, sur aucun fait, quelle que soit même la conviction de votre mère, Haudecœur est coupable... Essayer de démontrer son innocence est inutile... Vous n'y parviendrez pas !...
Gérard, le sourcil froncé, ne répondait rien. Mais il se disait, chaque fois qu'il entendait ainsi une objection :
— Alors que ma mère elle-même a des doutes, comment, lui, ose-t-il avoir une certitude? Que lui importe que je fasse cette tentative?... On dirait qu'il a peur que je ne réussisse... Voudrait-il entraver mes efforts-?... Pourquoi?
Il se tint sur la défensive et évita de parler désormais deHaudecœur. Il regrettait en ce moment d'avoir confié son secret.
Il parut redevenir plus calme, plus indiflérent.
Aux rares questions que Jean Demarr lui adressa, il ne répondit plus que d'une façon vague, avec un sourire indifférent !
Un jour, il dit, devant sa mère et devant l'avocat :
— Je crois, monsieur Demarr, que vous aviez raison... J'ai bien tort, après tout, de m'occuper de cette affaire.. La justice a prononcé. .. Elle était mieux que personne, mieux que nous surtout, en état de se faire une opinion indépendante... Si quelque fait extraordinaire était venu me prouver, ou du moins, me faire croire que Haudecœur est innocent, mon intervention serait toute natu-
relie... Cela n'est pas... Je n'ai rien appris. . Je m'abstiendrai donc...
Jean Demarr le regarda longuement.
Il avait cru surprendre comme une menace dans ces paroles en apparence sceptiques et froides.
Une menace, à lui? Pourquoi?
Mais il se trompait sans doute, car Gérard soutint ce coup d'oeil interrogateur sans se troubler.
Alors, l'avocat lui dit en souriant également :
— Cette nouvelle résolution est plus sage que la première... Mais puisque vous avez une année de repos devant vous, comment allez-vous l'employer?... Vous n'êtes pas d'une nature à rester inactif...
— Certes.
— Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
— Donnez!
— Achetez et frétez un yacht à vapeur. Faites aujourd'hui ce que j'ai fait autrefois, "le lour du monde... C'est une étude et un plaisir...
— Oui, oui, peut-êlre, dit-il, songeur, frappé d'une idée toutà coup.
Et l'on parla d'autre chose.
Marguerite était restée silencieuse.
Aux premiers mots de son fils, quand elle avait compris que cette abominable menace d'être découverte et peut-être accusée par lui s'éloignait de sa tête, elle en avait éprouvé un soulagement énorme. Un lourd fardeau s'en allait de son cœur. Puis, un remords, presque aussitôt.
Là-bas, parmi des voleurs et des assassins, Haudecœur allait continuer d'expier pour elle un crime qu'il n'avait pas commis !!
^ A partir de ce jour, l'allure de Gérard changea. i- . Il se composa une physionomie et devint gai, plus affectueux pour sa mère qu'ilne l'avait jamaisété. Etmême, vis-à-vis de Jean, pour lequelil gardait une aversion dont il ne se cachait pas toujours, il manifesta plus d'abandon, presque de l'intimité.
Alors un peu d'espoir revenait au cœur de Marguerite.
Et Jean, lui-même, qui aspirait à la conquête de cet enfant qu'il aimait comme s'il en eût été le père, Jean devenait dupe de cette comédie:
— Voyez-vous, Marguerite, disait-il à sa femme, que vous disais-je lorsque je répondais à vos craintes... Maintenant là glace est rompue !
Gérard, cependant, ne perdait pas une heure.
Tout d'abord, il voulut refaire, minute "par minute, l'histoire de ce meurtre, parcourir, ligne à ligne, les phases de cette enquête.
Un homme avait été mêlé à toute cette affaire, un employé de la maison Beaupréault, qui jusqu'au dernier moment était re&té fidèle à son père, fidèle à sa mère, un de ces hommes dont la probité sévère et méticuleuse ne laisse prise à aucun soupçon, Gollivet!
GoUivet lui serait utile.
Gérard devait s'entendre avec lui, l'interroger, lui demander conseil, lui faire au besoin partager sa conviction.
C'était un personnage froid etréfléchi. Gérard, enfant, avait eu affaire à lui différentes fois et n'avait pas perdu le souvenir de ce visage pâle et ingrat, où jamais n'apparaissait un sourire. Confusément, le jeune homme sentait que, dans la fougue des passions tumultueuses qui l'emportaient, il aurait besoin, auprès de lui, d'un peu de sagesse, d'un peu de raison.
Qu'était devenu Gollivet?
Il avait quitté la maison quelque tempfs après le meurtre de Beaupréault.
Mais il ne fut pas difficile à Gérard de trouver son adresse.
Boulevard de Gourcelles, 121.
Il y courut. Là, il apprit que Collivet avait quitté cet appartement depuis près de deux ans. Il n'avait pas dit où il déménageait. Le concierge du boulevard de Courcelles croyait toutefois que Collivet avait dû se retirer à la campagne. Ce qui le lui faisait croire, c'est qu'en quittant son petit appartement, il avait dit :
— Je vais voyager. Je n'aurai guère de poste fixe. Par conséquent, s'il m'arrive des lettres, impossible de vous dire où vous devez me les faire parvenir. Dans ces conditions, voulez-vous, quand même, recevoir les lettres qui seraient remises boulevard de Courcelles en mon nom ? Vous les mettrez dans un tiroir. Et quand je passerai à Paris, ce qui m'arrivera probablement une fois ou deux par an, je viendrai les prendre. Je vous donnerai une petite indemnité pour cela. Vous voulez bien?
— Cela ne me dérange pas, avait répondu le concierge. Et cela se fit ainsi que Collivet l'avait désiré.
Les lettres — rares du reste — arrivaient boulevard de Courcelles et parfois, à des intervalles très irréguliers, Collivet apparaissait chez le concierge et prenait sa correspondance.
Au début, le concierge avait fait quelques plaisanteries au vieil employé :
— Vous êtes donc recherché par la police? Vous êtes donc anarchiste?...
Et comme Collivet, en souriant, lui donnait une pièce de cent sous :
— Je parie que c'est vous qui fournissez les fonds aux compagnons pour qu'ils confectionnent leurs marmites 1... Eh ! eh ! papa Collivet...
Gérard apprit tous ces détails. Il n'était donc pas impossible de se mettre en rapport avec Collivet. Ce qui était à redouter, c'est que la lettre par laquelle il allait demander rendez-vous au bonhomme ne lui parvînt que dans quelques mois, c'est-à-dire trop lard pour que Gérard mît à exécution ses projets.
— Vous n'avez pas vu Collivet depuis longtemps ? demanda-t-il au concierge.
150 BLESSÉE Air COEUR
— Il y a plus de quatre mois...
— Reste-t-il d'habitude plus longtemps sans venir?
— Jamais il n'est resté aussi longtemps. Il faut qu'il soit malade ou qu'il soit. mort... Il peut bien se faire aussi qu'il ne vienne plus, car voilà près d'un an que je n'ai pas reçu pour lui une seule lettre...
Gérard ne pouvait que prendre patience.
Il écrivit à CoUivet, boulevard de Gourcelles, et il attendit.
Il n'attendit pas longtemps, par bonheur. Trois jours après, le père Gollivet, plus raide, plus maigre et plus blême que jamais, entrait, son bâton à la main, dans la loge du concierge.
— Rien pour moi?
— Si, une lettre qui ne dat^ que de trois jours. Gollivet la prit et s'en alla.
Sur le boulevard, il la décacheta et la parcourut.
tt Monsieur,
» Je ne sais où cette lettre vous parviendra, mais si » vous avez conservé quelque bon souvenir du nom que » je porte, écrivez-moi pour me donner rendez-vous, à ») l'heure et au jour qui vous conviendront! »
Gérard avait signé et donné l'adresse du boulevard Malesherbes.
Gollivet, arrêté sur le trottoir, relut les deux premières phrases, et tout haut répéta :
— Si vous avez conservé quelque bon souvenir du nom que je porte!
El alors, cette froide figure de cadavre s'anima.
Et dans ces traits rigides, glacés, passa une contraction terrible.
Un petit pâtissier traversait, à ce moment, la manne sur la tête, et le vit. |
— Ah ! mince de rigolboche ! fit le gamin. Je parie que le vieux vient d'apprendre que sa femme le trompe.
Et il se sauva.
Gollivet avait entendu et il était devenu plus blême que jamais ! !
Tout d'abord, la première pensée de Gollivet fut de refuser.
Il n'avait plus rien de commun avec les Beaupréault.
Qu'est-ce qu'ils lui voulaient?
— Pourtant, qui sait? murmura-t-il. Il est peut-être de mon intérêt de répondre.
Après une heure d'hésitation, il entra dans un café et écrivit à Gérard en lui disant que le lendemain matin il se présenterait à l'hôtel du boulevard Malesherbes.
Gérard l'attendit avec une fiévreuse impatience.
Lorsque le vieil employé entra, poli et raide, selon son habitude, plus efflanqué que jamais, presque entièrement chauve, Gérard lui dit:
— Je craignais de ne plus vous revoir, monsieur Gollivet.
L'homme esquissa un sourire et répondit avec une certaine crainte :
— Vous avez donc besoin de moi, monsieur?
— Peut-être. Asseyez-vous !...
Gollivet obéit. Assis, il avait le menton sur ses genoux, tant ses jambes étaient maigres et longues, et il avait le buste d'un petit enfant.
— Monsieur, je suis à votre service.
— Tout d'abord, monsieur Gollivet, je vais vous demander votre parole d'honneur que vous ne direz rien à personne de ce que vous allez entendre.
— G'est donc bien grave?
— Vous en jugerez après.
— Je vous donne ma parole, car je suis convaincu que vous n'exigerez rien de moi qui puisse être en contradiction avec mon passé de loyauté...
Il avait parlé d'un ton doucereux et patelin.
— Croyez-vous, monsieur Gollivet, que je suis homme à vous proposer quelque malhonnêteté?...
— Non pas, ce n'est pas cela que j'ai voulu dire ; mais les jeunes gens sont parfois inconsidérés, aventureux, téméraires... '^
— Eh bien, monsieur Go!livet, j'aime à vous entendre parler de la sorte, car si je veux m'aider de votre expérience et de votre sang-froid, c'est que je redoute justement cette témérité et celte irréflexion. ..
CoUivet resta silencieux.
— Oîi veut-il en venir? murmura-t-il.
Et tout haut :
— Si vous voulez bien vous expliquer, monsieur Gérard ?
— Monsieur Collivet, quelle est votre opinion sur la condamnation de Haudecœur?
Collivet ne s'attendait pas à la question. Il tressaillit légèrement, puis répondit d'un ton de voix profondément indifférent :
— Ma conviction est absolue, monsieur. Cette condamnation est méritée.
— Eh bien, monsieur Collivet, ce que je vais vous demander, c'est d'oublier votre conviction et devons habituer peu à peu à la mienne...
— Et la vôtre, monsieur de Beaupréault...?
— C'est que Haudecœur est innocent.
Collivet était trop pâle naturellement pour pouvoir pâlir encore.
— Quelles sont les preuves qui vous le font croire?
— Je n'en ai aucune... aucune preuve matérielle, cela va sans dire... car je l'aurais déjà produite à la justice... Je ne parle donc que de conviction morale... Et c'est justement parce que je me heurte à un mystère obstiné, absolu, que je m'en irrite et que j'ai résolu d'employer ma vie s'il le fallait à découvrir la vérité!
— Que vous importe cet homme? Vous n'avez rien fait pour qu'il fût condamné... Votre conscience est tranquille... De quoi vous mêlez-vous ?
— Et si Haudecœur est innocent ?
— Et s'il est coupable? reprit Collivet presque avec durelé. De quoi vous mêlez-vous, encore une fois ? Allez, votre vie, que vous voulez gaspiller ainsi, — vous en parlez bien à votre aise I — peut être employée plus utilement, croyez-moi...
— Et moi je vous dis que Haudecœur n'a pas assassiné mon père... Tous ceux qui le connaissent, sa femme, ses enfants, proclament son innocence...
— Ils sont dans leur rôle... eux ! Mais je vous avoue qu'il me semble que c'est vous, monsieur, le fils de M. de Beaupréault, qui devriez être le dernier à défendre ce misérable...
— S'il est innocent, il en est un autre, misérable entre tous, le coupable, qui se cache et se rit de son impunité... Je veux en être sûr,., parce qu'aussi longtemps que je n'aurai pas cette certitude, aussi longtemps il me sera permis de croire que la mort de mon père est restée sans vengeance.
Des larmes étaient venues aux yeux de Gérard.
11 ne vit donc pas le regard froid et cruel de Collivet, et cette contraction terrible de tout le visage qui paraissait révéler, au fond de cet être en apparence si calme et si maître de lui, tout un abîme de révoltes et de sombres violences!
Collivet, du reste, se remit aussitôt.
Tout cela passa, sur sa figure osseuse, avec une rapidité d'éclair.
Il reprit :
— Et en ces conjonctures, monsieur, je vous prie de me dire pour quelle raison vous m'avez mandé, et en quoi vous avez besoin de moi...
— Je compte, monsieur Collivet, que vous m'aiderez dans mes recherches.
Collivet eut un rire silencieux, étrange.
— Et pourquoi m'avez- vous choisi, monsieur?
— Parce que je connais votre dévouement pour notre maison et que j'ai espéré que vous voudriez peut-être reporter sur le fils l'affection que vous aviez autrefois pour le père... Car vous aimiez beaucoup mon père?...
— xMoi?
— Est-ce donc que je me trompe ?... .
— Non, non... assurément je l'aimais beaucoup, dit Collivet avec effort.
Un effort qui dut lui coûter, car il passa lentement sa
main sur son front jaune comme du buis, où venaient d'apparaîlre des gouttes de sueur.
— Je ne vois pas, monsieur Gérard, en quoi mon intervention peut vous être utile. Je ne sais rien, moi, je ne puis rien vous dire... Et^ en supposant même que je consente à vous aider, ma conviction étant que Haudecœur est coupable, je travaillerais contre ma conviction, et par conséquent je ferais de mauvaise besogne...
— Qu'importe ce que vous pensez en ce moment si je réussis plus tard à vous persuader que vous vous trompez?...
Gollivet parut hésiter. Un combat se livrait dans cette âme aux dessous mystérieux.
Gérard, curieusement, l'observait.
— Acceptez... cela ne vous engage à rien... Je demande un aide, un conseil, un compagnon qui discute avec moi lorsque j'aurai quelque résolution grave à prendre. Soyez ce compagnon 1
— Eh bien, j'accepte! fit Gollivet.
Et tout bas, baissant les yeux pour en voiler la flamme :|
— Près de lui, je verrai plus facilement venir le dan ger...
— Je suppose, monsieur Gollivet, que vous êtes librfj de voire temps?... Dans le cas contraire, et si vous de viez sacrifier, pour l'exécution de mes projets, une situa tion quelconque, je suis prêt à vous en indemniser. Di reste, je trouve tout naturel de vous demander quelles sont vos conditions. Je les accepte d'avance.
— Je suis libre de mon temps, monsieur, et n'ai pa; de conditions à vous faire.
— Gependant...
— N'insistez pas, je vous prie... Votre... votre père., a été trop... bon, pour moi jadis — les mots luisortaien difficilement de la gorge ; — vous être utile, c'est vou prouver que je ne suis pas ingrat.
— Merci.
Et Gérard, spontanément, lui tendit les mains. Mais il eut un léger tressaillement, comme si du dégoù
lui était monté au cœur ; les mains qu'il venait de sei
rer, flasques, molles, étaient tout engluées de sueur et la peau en était visqueuse.
— Ûti demeurez-vous, monsieur Collivet?
— En m'adressant vos lettres boulevard de Gourcelles, elles me parviendront.
■ — Mais vous avez bien un domicile ? fit en riantGérard.
— Oui et non... je voyage... je ne suis jamais huit jours dans le même endroit... j'ai quelques économies... J'ai fait, il y a deux ans, en plus, un petit héritage inespéré... Sans être riche, je suis à l'aise...
— Savez-vous bien, monsieur Collivet, que c'est vous, en somme, qui êtes le principal auteur de la condamnation de Haudecœur ?...
— Oui, je l'ai bien compris... mais que voulez-vous, monsieur?... On m'interrogeait... il fallait dire la vérité... J'ai dit ce que je savais . .. pas un mot de plus... et je me suis bien gardé d'en tirer une conclusion...
— Oui, j'ai relu dernièrement votre déposition. Vous n'aviez certes pas besoin de conclure. 11 en ressort, clair comme le jour, et fort habilement, ma foi, que Haudecœur a lue mon père et que seul il a pu le tuer... L'ennemi le plus implacable de Haudecœur n'aurait pas parlé autrement...
— Mais, monsieur Gérard, je connaissais à peine cet homme... il était à la maison depuis un mois lorsque est arrivée la catastrophe... je ne lui avais jamais adressé la parole... jamais... et je puis même ajouter que j'estime Haudecœur comme un fort honnête homme... Iln'a pas volé, il n'y a même pas songé... il a obéi à un mouvement de colère... il a été trop vif... ces revolvers sont des armes si dangereuses 1... Le sang vous monte au cerveau... vous brouille l'esprit... vous appuyez sur la détente... et en voilà pour toute l'éternité... C'est terrible...
— Je ne vous faisais pas de reproches, Collivet... Mais le tribunal a été bien léger, ce me semble... C'était une question de minutes, même de secondes, qui était en discussion... entre le moment où vous aviez vu mon père et celui où ma mère estentrée... Et pendant ces quelques secondes, le crime s'est commis... L'assassin s'est en-
156 BLESSÉE AU COEQR
fui... a pu passer par les bureaux... où vous étiez seul... où vous auriez assurément remarqué sa fuite, son désordre, son épouvante... Et vous n'avez rien vu ?
— Conclusion, monsieur, dit froidement Collivet: il faut chercher, puisque vous le voulez, entre ceux qui ont approché de votre père à cette minute suprême; les recherches vont se restreindre singulièrement, car vous avez à choisir entré ce Haudecœur, votre mère et moi !...
Gérard devint pâle. Et ce fut d'une voix suffoquée qu'il dit :
— CoUivet !... Votre parole est un blasphème !...
— Un blasphème assurément, car votre sainte femme de mère est incapable d'un crime... Mais j'ai voulu vous montrer d'un mot l'inanité de vos recherches... Ce qui est blasphème pour votre mère ne le serait pas moins pour moi... et ce qui peut me faire excuser d'avoir prononcé le nom de madame de Beaupréault parmi ceux des coupables possibles, c'est d'^ivoir mis mon nom à côté du sien I I
C'était la première fois que le nom de sa mère venait d'être jeté ainsi, à l'improviste, dans cette affaire.
Désormais et malgré lui, malgré son affection filiale, malgré son horreur,- le nom reviendrait, obstinément, car, du même coup, et sans le vouloir assurément, Collivet," en évoquant ce nom, venait de faire surgir à l'esprit du jeune homme les multiples détails du meurtre de son père, dont plusieurs l'avaient étrangement frappé.
Ils ne surgiraient pas tout de suite : l'horrible soupçon devait être long à se former et Gérard devait longtemps en repousser la pensée même avec épouvante.
Lorsque Collivet (|uitta le jeune homme, il descendit lentement le boulevard Malesherbes.
De temps en temps il s'arrêtait, comme si ses jambes avaient été fauchées.
Alors, un sinistre sourire plissait ses lèvres minces :
-- Il ne pouvait choisir mieux ! Sûrement, en me choisissant, il a été bien inspiré.
Suivons, pendant celte journée qui commence, l'énigmatique personnage. '•
Bien que ses lettres fussent adressées boulevard de Courcelles, il descendait, lorsqu'il venait à Paris, dans une pension de famille de la rue de Yerneuil, sur la rive gauche.
Ce fut là qu'il se rendit, au sorlir de son entrevue avec Gérard.
Il y déjeuna sobrement, rentra dans sa chambre et y resta jusque vers quatre heures, à rêvasser, paraissant dormir sur sa chaise.
Vers quatre heures, il sortit, monta vers les Champs- Elysées et se dirigea vers le Bois. Mais à l'Arc de Triomphe, il bifurqua, entra dans l'avenue Friedland et là, s'assit, à l'ombre des arbres, sur un banc du trottoir.
11 avait tiré un journal de sa poche et paraissait le parcourir avec la plus grande attention, le tenant très haut, mais glissant l'œil de côté vers un hôtel assez petit, mais très élégant, qui se trouvait non loin delà.
Il semblait surveiller cet hôtel.
Et assurément il ne prenait point garde à sa lecture, car un petit pâtissier, la manne sur la tête — le gamin qui déjà l'avait rencontré — passa, le frôla et se mit à rire :
— Hé ! le vieux de ce matin qui lit son journal à l'envers! Mince de maître d'école.
Collivet lui lança un regard venimeux. Mais le gamin avait raison.
Il retourna son journal à l'endroit.
Il resta sur ce banc pendant une heure sans donner de signes d'impatience.
Tout à coup, la porte de l'hôtel qu'il surveillait ainsi à la dérobée s'ouvrit, et l'on entendit dans la cour pavée piaffer deux chevaux.
Une voiture roula avec un bruit sonore, franchit le large trottoir et tourna sur la chaussée, prenant la direction de l'Arc de Triomphe.
Sur le siège, le cocher et un valet de pied de haut style ; les chevaux étaient superbes, admirablement attelés ; la calèche, le dernier modèle de Mulhbacher.
Et dans la calèche, seule, penchée en arrière sur des coussinsvolants, une jeune femme, d'allurelanguissante, belle comme un rêve, d'une beauté si délicate et si pure qu'elle semblait fugitive comme une apparition.
C'était cette apparition qu'il attendait, qu'il regardait. Et il semblait, à cette minute rapide, qu'il n'existât plus rien au monde pour lui.
Son journal éiait tombé, emporté par un coup de vent.
Et il admirait, il se repaissait pour ainsi dire de cette figure, et ses doigts tremblaient, et son pâle visage devenait plus pâle, et ses lèvres minces et blanches lai'^saient échapper des murmures confus qu'accentuaient des regards tantôt durs et tantôt tendres, des murmures oh il y avait parfois comme des supplications et parfois des menaces.
La jeune femme passa sans le voir.
Et la calèche fila vers les Champs-Elysées.
Il sortit de son rêve.
Brusquement il se leva, essuyant son front :
— Oh 1 je veux la revoir, la revoir encore.
Et il se jeta dans un fiacre qui montait la chaussée.
— Suivez cette calèche, là-bas, dans laquelle vous voyez une femme en robe claire... tenez, celle-là qui prend l'avenue du Bois, deux chevaux noirs, vite, ne la perdez pas de vue... Suivez-laie plus près possible...
Et il tremblait. Et il essuyait toujours son front en sueur.
— 11 y a de l'amour, donc? fit le cocher en riant. Et le fiacre partit.
Pendant une heure ou deux, dans les avenues du Bois de Boulogne, il suivit la calèche. La jeune femme ne s'aperçut pas de cette poursuite singulière. Elle passait là comme une reine, en plein triomphe, recevant partout des ^aluts et y répondant à peine, d'une très légère inclinaison.
Lorsque la calèche rentra dans Paris, le fiacre de Coilivet était encore derrière et, quand les deux voitures descendirent l'avenue Friedland, le cocher se retourna vers GoUivet, goguenard :
— Faut-il filer jusqu'au bout et entrer dans l'écurie, avec Cocotte, derrière la petite dame ?
Gela parut tirer Collivet d'une sombre méditation.
— Arrêtez-vous, dit-il.
Il descendit et paya.
Et sur le même banc oti il lisait son journal tout à rheure, il alla reprendre sa place, attentil atout ce qui entrait à l'hôtel, à tout ce qui en sortait. Ce fut là que le soir le surprit.
Il ne parut pas s'en apercevoir. Il n'avait pas faim, sans doute.
Vers neuf heures, un coupé sortit de l'hôtel. Il faisait obscur. Collivet ne put rien voir, mais il devina pourtant que la jeune femme devait s*y trouver, car il suivit le coupé en courant jusqu'à ce qu'il rencontrât un fiacre, avec lequel il recommença la poursuite de l'après-midi. La poursuite ne fut pas longue.
Le coupé s'arrêta devant le Théâtre-Français. Lorsque Te vieillard descendit, la jeune femme avait déjà disparu dans l'escalier qui conduisait aux loges. Collivet prit un fauteuil d'orchestre.
On donnait .S^a/jî/e^
Collivet n'avait même pas regardé l'affiche. Il ne venait pas là pour le spectacle. 11 venait pour cette femme.
Et pendant tout le spectacle, il la regarda. Lorsque les acteurs étaient en scène, afin de ne pas attirer l'attention, il faisait semblant d'écouler, ayant du reste l'esprit bien loin de là ; dès que le rideau était baissé, il se levait et ses yeux ardents allaient fouiller jusqu'au fond de la loge où se dérobait celle dont l'éblouissante beauté l'enivrait ainsi.
— Elle ne me regardera donc pas ? Elle ne verra donc pas que je suis là ?
Pas une seule fois, en effet, les yeux de la jolie femme ne parurent se diriger vers le coin de l'orchestre oti il avait trouvé une place.
On eût dit même, à bien la considérer, qu'elle affectait de tenir le regard obstinément fixé dans le sens opposé à celui où se trouvait Collivet; mais quand Collivet avait
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le dos tourné, alors que les acleurs jouaient, à deux reprises elle abaissa vers lui ses yeux noirs où passa un éclair d'ironie suprême.
Et elle eut, en même temps, un léger haussement de ses blanches épaules.
Il fut dans l'escalier, lorsqu'elle passa, disparue sous ses dentelles, la pointe de son petit pied soulevant sa robe, et passant un peu, à chaque marche qu'elle descendait.
Elle ne le regarda pas encore.
Il fut, le long des galeries, près de sa voiture, lorsqu'elle y entra, pendant que le valet de pied tenait la portière ouverte.
Elle ne le vit pas non plus.
Et pourtant, à cette seconde-là, il murmura :
— Marinette!...^
Mais elle n'entendit rien.
Alors, d'un pas chancelant et comme frappé d'ivresse subite, il regagna l'hôtel où il était descendu.
Et pendant le trajet, des larmes, de vraies larmes, mais non point de pitié, non point de douleur, — des larmes de rage, — coulèrent, incessantes, de ses yeux.
Le lendemain, vers deux heures, l'avenue Friedland le revoyait à la même place, près de l'hôtel de celle qu'il avait appelée Marinette.
Toutefois, après quelques minutes de faction, il parut se décidera une résolution très grave, car il se leva et alla sonneràl'hôlel. Ses mains étaient toutes tremblantes et son buste fléchissait comme balancé, par le vent, sur . ses longues jambes mai^^res.
La porte s'ouvrit. Il entra. Le concierge traversait la cour.
— Je voudrais voir madame Marinette...
— Vous connaissez madame ?... Vous n'êtes pas un de nos fournisseurs, je ne me rappelle pas vous avoir vu...
— Vous ne m'avez jamais vu... cela est vrai... mais votre maîtresse me connaît... Elle me recevra.
— Permettez-moi d'en douter.
— Eh bien ! faites-lui passer ma carte...
— Volontiers, je vais la remettre à la femme de chambre de madame... Entrez dans la loge en attendant.
Le concierge jeta un coup d'oeil sur la carte qu'on lui tendait.
— Collivet? Connais pas ça !
Et il laissa tomber sur le bonhomme un regard un peu inquiet.
— Vilaine figure... est-ce qu'il viendrait ici pour préparer un coup ?... Il fait peut-être partie de la bande des dévaliseurs d'hôtels.
Il monta pourtant.
Cinq minutes s'écoulèrent.
La carte venait d'être remise à Marinelte.
Le nom de Collivet lui fit froncer les sourcils.
— Que me veut-il?
Et son premier mot, à la femme de chambre qui attendait :
— Je n'y suis pas.
La femme de chambre allait sortir. Elle s'arrêta. Marinette venait de la rappeler.
— Après tout, murmura la jolie fille, je m'ennuie... il m'amusera.
Et à la soubrette:
— Fais-le entrer.
Le long corps flottant de Collivet apparut bientôt à la porte du petit salon particulier, tout encombré de meubles bas, oii Marinette attendait.
Et sur le seuil, le vieil employé' s'arrêta comme pétrifié.
Marinette le regardait d'un œil dur.
— Eh bien, entrez, dit-elle puisque vous l'avez voulu ! Il fit quelques pas et rencontrant un fauteuil s'y laissa
tomber.
— Marie, dit- il, Marie ! !...
Et il joignait les mains dans une attitude suppliante.
— Marie, votre femme, n'existe plus... Vous le savez bien... vous lui avez rendu jadis la vie assez malheureuse... elle a reconquis sa liberté, son indépendance...
Vous n'avez plus devant vous que celle qui est connut^ sous le nom de Marinette... Que désirez-vous ? qu'êtesvous venu lui demaEider?.. . j
— Marie, je ne puis pas me passer de vous voir, et si reculé que soit le pays où j'habite maintenant, je viens pourtant plusieurs fois l'année à Paris dans l'espoir unique de vous y rencontrer, de vous admirer... de me repaître de votre vue... et je m'enretourne chaque fois le désespoir et la rage au cœur... plus fou que je ne l'étais... plus amoureux... Marie... plus amoureux...
Et ses mains restaient jointes et suppliantes. Elle haussa les épaules dédaigneusement.
— Croyez vous que je ne le sache pas?
— Ah 1 vous le savtz ? Vous m'avez vu parfois ?
— Encore hier... vous étiez sur le boulevard à guetter ma sortie... vous m'avez suivie en voiture au Bois et le soir je vous ai retrouvé à la Comédie-Française...
— C'e>t vrai, c'est vrai. Et pas un regard, rien, rien I
— Mon cher monsieur CoUivet, je vous ai demandé tout à l'heure ce que vous désirez de moi... Vous avez oublié de me répondre.
11 dit, d'une voix étouffée :
— Marie, je vous aime à devenir fou. Je ne peux plus vivre sans vous... Je voudrais vous voir oublier ce qui s'est passé entre nous... Ne pourriez-vous, et ne voulezvous pas reprendre notre vie commune?...
Elle eut un grand éclat de rire, si long, si nerveux, que des larmes lui en vinrent aux yeux.
— Allons, je vois que vous ne mentez pas en disant que vous devenez fou. Moi, reprendre auprès de vous la vie que vous m'y avez faite? Il n'y faut pas songer, mon cher.
— Je vous aime !
— Vous n'êtes pas le seul. Et si je devais vivre avec tous ceux qui m'adorent ! !
Le visage de CoUivet avait pris une expression féroce.
— Marie, je suis capable de tout pour vous avoir à moi, à moi de nouveau et pour toujours !
Elle le considéra longuement, en silence.
— Vous êtes mieux avec cette figure-là, dit-elle souriante... Je vous retrouve comme par le passé...
Il s'approcha d'elle.
— J'ai dit que pour vous avoir j'étais capable de tout; ne Toubliez pas... je ne reculerais pas devant un crime, savez-vous bien ? ^
— Je le sais...
Et après un soupir où il y avait comme un regret de son passé :
— Asseyez-vous donc, monsieur GolUvet, et causons! dit-elle froidement.
Lorsque vous m'avez épousée, il y a dix ans, j'étais pauvre et orpheline; vous étiez presque un vieillard pour moi ; j'avais dix-huit ans... Vous en aviez près de cinquante... Vous étiez veuf et père d'une fille, Suzanne, qui était elle-même âgée de dix ans... Je ne pouvais pas vous aimer d'amour... Du moins je pouvais vous donner une amitiébien franche, une affection même plus tendre et plus forte que de l'amitié.. Et c'est bien ainsi, en effet, que je vous aimai, lorsque j'acceptai la main que vous me tendiez... Ce qui me décida, surtout, ce fut cette enfant, Suzanne, votre fille... je me dis que*bientôt cette enfant allait devenir jeune fille et qu'elle serait ma sœur... et que la vie ainsi, côte à côte, pouvait être très douce... Elle aurait pu l'être, en effet, si dès le premier mois de notre mariage, vous n'aviez pas fait de notre existence un enfer abominable...
— Je vous aimais !
— Vous m'aimiez, je veux bien le croire, mais à la façon de quelque bête sauvage, car il n'y avait plus chez vous ni la pitié, ni même l'intelligence de l'homme; toute votre intelligence, comme tous vos instincts, se concentraient sur une idée fixe, folle, une jalousie effrénée, maladive, cruelle... vous portant à toutes les extrémités, vous faisant commettre toutes les indignités, toutes les bassesses...
— Je vous aimais !
— Quelle vie ! Et je la supportai deux ans ! Je croyais toujours que ma résignation finirait par vous lasser... et
j'étais prête à vous rendre encore cette affection que vous sembliez prendre à plaisir de détruire en moi... Car c'est vous, et vous seul, qui m'avez perdue, qui m*avez conduite à cette vie de femme galante où je suis tombée... vous entendez bien...
Et les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur ses deux mains, le front traversé d'une ride légère, la jeune femme évoqua tout à coup le passé odieux.
— Il y avait un mois, jour pour jour, que j'étais votre femme — et déjà je n'avais plus guère d'illusions sur la vie que je m'étais faite — lorsqu'un soir, sans motif, parce que j'étais gaie, parce que j'essayais de provoquer votre sourire, vous m'avez frappée de deux soufflets en plein visage, si violemment que je tombai... évanouie... Lorsque je repris connaissance, vous éiiez à mes pieds, vous traînant et demandant pardon, pleurant et sanglotant... Je pleurai aussi... je voulus savoir pourquoi vous m'aviez frappée... Vous n'avez pu me le dire... et je pardonnai quand même... C'était le premier acte de cette vie de tortures que vous me réserviez... A partir de ce jour, il y eut chez vous, pour le plus futile des prétextes, une folie de brutalités inouïes, alors pourtant, je le jure devant Dieu, alors que je ne donnais prise à votre jalousie par aucun détail, par aucun regard, par aucune pensée!
Vous m'avez retiré jusqu'à votre enfant, parce que vous veniez de vous apercevoir que je m'étais attachée à elle et que Suzanne, tous les jours, prenait un peu plus de mon cœur... Vous ne me dîtes même pas oh vous l'aviez envoyée. Elle fut perdue pour moi, et c'était ma seule joie et ma seule consolation... ma seule force contre vous !... Si Suzanne était restée auprès de moi, je crois bien que j'aurais tout supporté à cause d'elle... Quand je lîie retrouvai seule en face du bourreau que vous étiez devenu, je n'eus plus aucun courage.
Les yeux fixes, plongée dans le passé, elle se tut.
Lui la regardait, tremblant, les doigts convulsés.
Et tout le temps qu'elle parlait, il répétait sans qu'elle l'entendît, sans qu'elle y prît garde :
— Ce serait fini... si vous vouliez revenir... vous auriez la vie bien douce...
Elle reprit, à voix basse, parlant comme pour elle seule :
— Et je souffrais sans me plaindre aux autres... Je n'implorais que la pitié d'un seul... votre pitié, à vous !... Et quand vous m'aviez frappée, quand vous m'aviez foulée aux pieds, q^and mon corps n'était plus qu'une plaie, que contusions sanglantes, le matin, vous m'enfermiez... craignant que Ton ne découvrît vos cruautés... redoutant surtout une indiscrétion de votre victime... alors que la victime, lorsqu'elle était ainsi torturée, se mordait les lèvres, étouQait ses sanglots, pour qu'on ne l'entendît point crier!...
Tout à coup, elle se leva, et découvrant son peignoir, elle montra son épaule blanche, d'une ligne délicate idéalement pure.
— Tenez, dit-elle, voici encore, et pour toute ma vie, les marques de quelques-unes de vos caresses...
Il y avait des traits légèrement bleuâtres, trahissant des blessures.
Elle referma son peignoir.
Gollivet, blême, s'essuyait le front, les paupières closes.
Marinette venait de faire. retomber jusqu'à l'épaule la manche bouffante du peignoir, sur le bras gauche.
— Tenez, 'dit-elle, reconnaissez-vous cela?
Il essaya de regarder, mais aussitôt referma les yeux.
— Un soir, dans un accès de fureur jalouse — sans motif, je le jure encore — vous vous êtes précipité sur moi armé d'un couteau... J'eus peur... Je me débattis... Je criai... Pourtant le couteau s'abaissa... mais j'avais détourné le coup... 11 devait me trouer la poitrine... il ne fit que me traverser le bras... Regardez votre ouvrage, monsieur Gollivet... Cette trace non plus ne s'en ira»pas.
Le velouté de ce bras de femme tout parfumé, passa si près des yeux de Gollivet qu'il en éprouva un long frisson.
nie prit et y jeta un baiser brusque.
Elle se recula comme si elle avait été touchée par un animal immonde.
— Je ne voulais pas mourir... Et je compris que ma vie ne tiendrait qu'à l'un de vos caprices... Ce fut fini entre nous !... Il y avait trop de preuves de vos brutalités pour que ma demande en divorce ne fût pas admise... Je fus libre enfin... Je n'eus plus rien à craindre de vous.
Elle eut, à ce moment, un sanglot nerveux.
— J'avais trop souff'ert depuis deux ans pour ne pas avoir soif d'un peu de joie, d'un peu de plaisir... J'étais seule, sans amis, sans parents... divorcée, et je n'avais que vingt ans... Je ne pouvais me défendre... Et j'étais si belle que je devais trouver la vie facile... M. de Btiaupréault se présenta... Il devint mon amant... C'était fini de mon honneur de femme...
Elle pleura silencieusement.
Puis, soit pour reprendre un peu de sang-froid, soit peut-être pour cacher ses larmes, elle alla appuyer son front brûlant contre la fenêtre et resta là quelques secondes.
Goliivetne la regardait plus.
Evidemment, si coupable qu'il fût, cethomme souffrait. 11 y avait même, dans son regard vague et incertain, à ce moment-là, une folie véritable...
Elle s'essuya. les yeux et revint près du vieillard.
Alorsil dit:
— Oui, M. de Beaupréault fut votre premier amant... mais M. de Beaupréault est mort !...
Elle recula, effarée... les yeux agrandis par l'épouvante.
Ce qu'elle venait d'entendre était-ce un aveu ?
Elle l'avait vu à l'oeuvre, cet homme d'apparence si froide, mais dont les passions étaient pourtant si violentes qu'elles le rendaient capable de tous les crimes.
— Ainsi, dit-elle, c'est vous? c'est vous?
Il comprit quelle était la pensée de la jeune femme. Et il eut un rire sinistre:
— A quoi pouvez-vous rêver ? dit-il — et sa voix était étouffée. — Je ne suis, vous le savez bien, qu'un pauvre homme timide... Pour tuer un homme, il faudrait être brave... et vous savez bien, vous me l'avez reproché assez de fois, que je suis lâche I
— Oui, c'est vrai. Vous m'auriez tuée sans pitié... mais vous attaquer à un homme, c'est autre chose...
Elle fit quelques pas nerveusement, dans le petit salon.
Malgré tout, malgré ce qu'elle en disait, les dernières paroles de Collivet, arrachées à la haine, avaient fait une profonde impression sur son esprit.
— Vous haïssiez M. de Beaupréault... Vous connaissiez sa liaison avec moi... Pourquoi restiez-vous dans ses bureaux ?
11 dit, faiblement, comme honteux de son indignité, de sa bassesse :
— Je voulais ne pas être loin de vous... Gela redoublait mes tortures lorsque je me trouvais en présence de M. de Beaupréault, parce que je me disais que peut-être il venait devons voir... de vous parler... de vivre auprès de vous de rapides heures... Il apportait auprès de moi un peu de votre vie !... Oui, cela centuplait mes souffrances et pourtant, si aiguës et insupportables qu'elles fussent, je les aimais parce que vous en étiez la première cause...
Oui, cet homme aimait, assurément, mais la passion, à ce point extrême de violence, est proche de la folie, est proche du crime.
Cet entretien, qui avait l'ait revivre l'odieux passée fatiguait visiblement Marinette.
Elle voulut briser là.
— Résumons, dit-elle, et soyons brefs. Gela m'amuse peu devons voir, vous devez le comprendre. Auriez-vous conçu l'espérance insensée de me faire reprendre auprès de vous ma vie d'autrefois ?
— Marie, ne me refusez pas... Jadis vous n'aviez que de l'aisance chez moi... aujourd'hui je suis presque riche... oui, presque riche... Vous êtes habituée maintenant au luxe, c'est vrai, mais ce luxe doit vous faire rougir lorsque vous réfléchissez comment il est acquis. Car vous avez beau vous étourdir... vous avez le cœur honnêle, et dans tous vos désordres vous resterez honnête... Vous n'êtes pas heureuse... Si je ne vous offre pas, auprès de moi, le bonheur complet — car je suis trop vieux pour
VOUS plaire — du moins, vous y serez honorée... respectée... Nous avons divorcé, mais vous pouvez redevenir ma femme... la loi, vous le savez, ne s'y oppose pae et facilite au contraire ces rapprochements.
— Qui deviennent ensuite indissolubles, je le sais, ditelle avec ironie.
Vous êtes fou, monsieur Collivet, je n'ai pas envie dt mourir sous les coups, lentement, ou d'être assassinée quelque jour^ en un accès de fureur jalouse... Je ne sui pas heureuse, soit... Je pleure souvent quand je suis seule... C'est encore vrai... Mais je suis femme, moi, je n'ai pas besoin d'être brave, comme les hommes... Eh bien! j'ai peu- de vous... J'en ai même si grande peur qu'entre recommencer ma vie d'autrefois, torturée, mais honorée, et continuer ma vie d'aujourd'hui, calme* et déshonorée, je n'hésite pas... C'est vous, du reste, qui portez tout le poids de mes désordres... C'est vous qui les avez fait naître... Votre vue m'est doublement insupportable, puisqu'elle me rappelle le passé, et puisque le présent est votre œuvre.
Elle se leva et sonna, pour appeler.
— Marie, je vous en supplie.
— Non. Vous n'avez pas cessé de me faire horreur.
— Marie !
— Ne vous représentez plus. Je vais donner des ordres. Vous trouveriez ma porte fermée... Adieu...