‹ Blessee au cœurChapitre 2 sur 6 · XI · texte numérisé non relu

XI

La vie de Marguerite devenait une torture de tous les •instants. Entre les cauchemars de ses nuits sans repos, sans sommeil, — si éloignée de Jean Deiparr que fût sa chambre,— et la haine silencieuse qu'elle devinait chez Gérard pour l'aVocat, elle sentait la fièvre brûler son sang, son cerveau s'affaiblir... son cœur tout à coup s'arrêter de battre, oomme si vraiment tout allait finir.

Sûrement, pour la pauvre femme, en l'état d'obses-

^ sion où elle était, la mort eût été préférable cent fois ;

elle Teût acceptée comme une délivrance, car à la minute

suprême, elle se fût dégagée de ses épouvantes et de ses

• remords, et elle eût par son aveu délivré Haudecœur et

; l'eût ramené parmi les siens.

C'était à grand'peine qu'elle dissimulait sa tristesse devant son mari.

Elle le voulait heureux, l'homme dévoué et bon, dont •le cœur lui avait appartenu toujours; elle désirait sur-' tout qu'il n'y eût pas un nuage sur cette vie dont seize années s'étaient passées dans la douleur de ne pouvoir réaliser un rêve de jeunesse !...

Elle ne retrouvait de vrai calme que lorsqu'elle se replongeait dans les souvenirs de leur première rencontre à Batavia.

Elle oubliait, alors !

Aux premiers temps de son mariage avec Beaupréault, elle avait espéré que ces souvenirs s'affaibliraient. Beaupréault semblait vouloir l'aimer et lui faire la vie très douce. Mais ces illusions ne durèrent pas longtemps. Alors, pour remplir les heures si longues d'abandon et de solitude, Marguerite, songeant à Demarr, avait jeté parfois, sur des feuilles fugitives, qu'elle déchirait ensuite, ses regrets, ses douleurs...

Toutes ces feuilles, elle ne les avait pas déchirées pourtant. Elle voulut garder un peu de son âme d'enfant, au fur et à mesure que la vie de misères morales qu'elle devait à Beaupréault transformait cette âme et la mûrissait prématurément.

Plus tard, elle retrouverait là de fraîches impressions et puisque le bonheur lui était refusé, puisque la réalité de la joie lui était défendue, elle s'habituerait à vivre d'illu- ■ sions.

'^■- Et c'est ainsi que, cachées à tous les yeux, elle avait conservé ces lettres, qu'elle n'avait jamais voulu envoyer — destinées, non point à Jean Demarr, sa probité scrupuleuse, son honnêteté immaculée, l'empêchaient même d'avoir une pareille pensée — mais à elle-même, à. mar-

quer pour ainsi dire avec quelques sensations plus aiguës de son cœur souffrant les différentes étapes de sa jeunesse.

Elle les relisait souvent.

C'était une grande joie pour elle. Elle oubliait tout et vivait dans le passé.

Jean Demarr avait ignoré longtemps le trésor visible d'une tendresse qu'on lui avait toujours conservée.

Déjà, depuis plusieurs mois, ils étaient mariés, il l'ignorait encore.

Tel était le scrupule de la douce et tendre Marguerite,qu'elle considérait presque comme une faute, alors qu'elle était à Beaupréault, d'avoir rendu son amour plus réel en l'exprimant ainsi.

Et le jour' où, tirant du plus profond d'un petit meuble toujours fermé les pages dont beaucoup étaient jaunies par les années^ elle avait en rougissant tendu ces jolies choses à Jean Demarr, son cœur avait tremblé bien fort... elle avait baissé les yeux...

— Oh î Jean ! Jean ! me pardonnerez-vous !...

11 jeta le regard sur ces lettres et ses yeux se mouillèrent de larmes.

— Te pardonner, murmura-t-il... Est-ce que je vais te garder rancune de ton amour ? Est-ce que tu as rien à te reprocher? Est-ce que je ne sais pas que tu es la plus pure comme la plus belle des femmes ?

Gérard venait d'entrer en ce moment, et sur le seuil oti il s'arrêtait il regardait cette scène.

Marguerite l'aperçut, fit un signe à son mari.

Et brusquement les lettres, rejetées dans un coffret, disparurent dans le meuble.

Gérard vit le mouvement.

Qu'est-ce donc qu'on lui cachait ainsi? Pourquoi sa présence avait-elle paru gêner Demarr et Marguerite? Ces papiers épars, jetés sans ordre sur les genoux de sa mère, d'oti venaient-ils !...

Il ne fit aucune question, mais gêné il partit presque aussitôt.

Chaque fois qu'il apparaissait ainsi, le visage sou-

cieux et comme irrité, Marguerite avait froid au cœur. Elle adorait son fils et son fils l'épouvantait. Mais Jean, toutes les fois, la rassurait.

— Ne craignez rien, Marguerite, je vous ai promis de briser cette glace... je la briserai... Gérard m'aimera comme il aimait son père...

Elle secouait la tête. Elle doutait.

Ce fut, cette scène surprise, une nouvelle préoccupalion pour le jeune homme.

Qu'était-ce que ces lettres?

Avaient-elles quelque rapport avec ses tristesses, avec ses préoccupations secrètes?

Puisque sa mère les lui cachait, c'est qu'il ne devait pas leslire.

Pourquoi?

Autrefois, respectueux des moindres volontés maternelles, il n'eût pas même réfléchi.., 11 n'eût plus pensé à cet incident...

Mais le cancer de Tinfâme soupçon était apparu, sans qu'il s'en doutât encore, dans le fond de son cœur.

Il y faisait son œuvre de destruction, son œuvre abominable, creusant, détruisant, préparant la mort... la ruine... les désespoirs...

Et Gérard se disait:

— Ce qu'on me cache, je veux le connaître... Ces lettres, je les lirai !...

Ces lettres étaient cachées dans le tiroir d'un petit meuble du salon particulier où Marguerite se tenait de préférence lorsque ce n'était pas son jour de réception.

Gérard y venait souvent lorsqu'il voulait causer avec elle.

Et souvent, aussi, il y pénétrait, soit pour l'attendre, lorsqu'il la savait occupée dehors, soit parce qu'il croyait i'y trouver.

Alors, il prenait un livre et lisait.

A partir du jour où il fît cette découverte et prit cette résolution, il y fut plus souvent que jamais.

Il guettait les absences de Marguerite et aussitôt qu'il

était certain d'être seul, Jean Demarr lui-même étant absent, il s'enfermait dans le petit salon.

Mais le meuble était fermé et Marguerite emportait la clé avec elle.

Son désir se surexcitait delà difficulté de le satisfaire. Pour cela, il était obligé de compter sur le hasard, sur un oub'.i de sa mère, sur une surprise...

Il attendit longtemps, mais sa patience fut récompensée.

Un jour, le meuble était ouvert.

Il se mit à trembler, soudainement, en s'approchant de ces tiroirs qui recelaient sans doute un secret de la vie de sa mère.

A trembler non point de curiosité, mais de peur et de remords.

Lorsqu'il porta la main sur les petits tiroirs qu'aucune serrure ne fermait, sa main fut agitée d'une convulsion comme si elle allait se rendre coupable de quelque action honteuse, de quelque crime.

De quoi soupçonnait-il donc sa mère?

11 ne voulait même pas y penser. Il ne la soupçonnait pas. Il l'adorait. Mais il devinait, dans cette vie, un secret qu'il lui fallait connaître et une force mystérieuse le poussait en avant.

Et pourtant, au moment de prendre dans ses mains frémissantes ces papiers convoités si ardemment, il recula... •

— Non, non, murmura-t-il... c'est mal... ce que je fais, très mal !

Est-ce que j'ai le droit de juger ma mère? Est-ce que sa vie, est-ce que ses secrets ne doivent pas rester sacrés pour moi?...

Et fiévreux, il repoussa avec emportement la porte du petit meuble.

Il s'enluit.

Et pour ne plus céder à la tentation, il sort de l'hôtel et court à l'autre bout de Paris, calmer ses nerfs, rechercher un peu de tranquillité d'esprit.

Deux jours après, en entrant dans le petit salon, il

trouvait sa mère étendue dans son fauteuil, la tête inclinée sur la poitrine.

— Mère, dit-il doucement, croyant qu'elle s'était assoupie.

Et il s'approche et l'embrasse sur le front.

Mais ce front est glacé et Marguerite est d'une pâleur mortelle.

Elle est évanouie.

Depuis quelque temps, elle a de ces syncopes brusques. Son cœur est malade. Elle a trop souffert depuis la fatale soirée du meurtre. Le cœur, meurtri, porte une blessure qui ne guérira plus.

Ce n'est pas la première fois que Gérard ou Jean Demarr trouvent ainsi la jeune femme privée de sentiment.

Jean s'en était inquiété.

tl avait voulu faire venir un médecin.

Elle s'y était refusée obstinément.

Gérard répète, prenant sa mère dans ses bras :

— Mère ! mère ! tu es malade ! tu souffres !

Et en même temps il aperçoit sous ses yeux le petit meuble ouvert, les tiroirs béants.

El près de Marguerite, des papiers éparpillés; sur ses genoux, sur le tapis, sur un guéridon, ces papiers s'étalent ; elle vient de les relire sans doute. Et bien que ces émotions soient douces, son cœur a faibli.

Les yeux du jeune homme, attirés là invinciblement, cherchent à lire; il se penche; il attire plus près ces papiers.

Tout d'abord son regard est brouillé, tant son trouble est profond ; puis il se remet ; sa main tremblante saisit une poignée de ces lettres et il les cache brusquement sur lui.

Au même instant, Marguerite rouvre les yeux.

Elle reconnaît son fils. Elle lui sourit.

— Ce n'est rien, dit-elle... le cœur, le cœur ! Et elle pousse un profond soupir.

Mais tout à coup elle se souvient que cette syncope l'a surprise au moment où elle était replongée dans ses chers souvenirs.

Les lettres sont là. Elle les réunit, simulant l'indifférence, et tout le temps que Gérard reste auprès d'elle, ne les quitte plus des yeux.

Elle ne s'est pas aperçue que quelques-unes avaient disparu.

Gérard court chez lui, dans sa chambre.

Ces lettres lui brûlent le cœur.

Aura-t-il le courage de les parcourir ? N'est-ce pas une sorte de sacrilège? Pénétrer de force ainsi dans le passé de sa mère? N'est-ce pas une profanation?

Et il les retire de sa poche, il les froisse dans ses mains crispées.

Il n'ose...

Et cependant, à la fin, il les lit.

Ce ne sont point des lettres .. Ce sont des notes éparses... toutes pleines de tendresses, de souvenirs passionnés..,

Elles portent certaines dates qui précisent les lointaines époques oii elles furent écrites.

Et c'est à Jean, à Jean Demarr qu'elles s'adressent ; c'est de Jean Demarr qu'elles parlent ! Et les dates de ces lettres, dont quelques-unes ne remontent pas à plu: de cinq ou six ans, disent éloquemment que la pensée de l'avocat occupait tout entière le cœur de Marguerite.

Gérard en eut une souffrance aiguë, horrible.

Son père n'était pas aimé !

Cela était certain, indubitable, et cet amour de Marguerite pour Demarr remontait aux premiers temps du mariage.

— Mon Dieu, pourquoi ai-je voulu lire? murmura le malheureux garçon.

Mais qu'étaient-ce que ces lettres ? Pourquoi se trou vaient-elles en possession de Marguerite ? Jean Demarr les lui avait donc rendues ? Assurément.

Et elle ne voulait pas s'en séparer.

Et sans doute aussi que Demarr avait répondu? Que les lettres de l'homme existaient, à côté des lettres de la femme aimée? Le hasard ne les avait pas mises entre ses mains. Il le regrettait, car, ainsi, il eût connu jus-

qu*au bout, les yeux brûlés de larmes de rage et de honte, le roman de cet amour coupable.

— Mon père ! Mon pauvre père ! dit-il.

Puis il essuie ses yeux. Il veut continuer à lire.

Et ii lit, au hasard...

Alors son visage se transforme... Les larmes se tarissent... une joie immense éclate dans ses yeux...

Il vient de comprendre tout à coup que ces lettres n'ont jamais été ^voyées à Jean Demarr; que Marguerite y déversait, parfois, dans son abandon, le trop-plein de sa tendresse refrénée.

Il vient de comprendre, à quelques lignes, que Jean et Marguerite ne sont pas coupables, que s'aimant, ils ne se voyaient jamais î

11 vient de comprendre que chacun d'eux avait souffert, longtemps, longtemps, d'être séparés, mais noblement souffert, souflert en silence.

Sa mère n'est pas coupable !

— Mon Dieu, que je suis heureux î dit-il.

Et c'est plus joyeusement qu'il achève de lire.

Il ne craint plus, à présent, les révélations funestes.

Avait-il donc vraiment douté de sa mère?

Non, non, jamais ! jamais! sacrilège ! sacrilège!

Mais une autre douleur lui est réservée.

Dans la dernière des pages qui lui tombent sons la main, Marguerite exhale les plaintes que lui arrache la triste vie à laquelle Beaupréault l'a condamnée !... Certains mots cruels lui échappent!... Il semble qu'il y ait, dans ce cœur de femme pourtant si tendre, si fermé à la haine, un sourd ressentiment contre Thomme qui n'a pas voulu lui faire oublier le sacrifice de sajennesse !

Là, elle se disait délaissée, abandonnée pour une femme galante.

Et, n'ayant plus de honte, comme il n'a déjà plus d'honneur, Beaupréault ne gardait même plus cette politesse apparente des relations ordinaires que la vie sans reproche de sa femme exigeait de lui.

Il s'affichait avec cette femme.

Et il désertait maintenant, pendant des semaines,

pendant des mois, la maison, où le fils, enfant, s'inquiétait de ne plus le voir I

Dans cette même page, toujours toute remplie de ce désespoir maternel, Marguerite di>ait que ce qui la retenait à l'existence et lui faisait parfois oublier ses chagrins domestiques, c'était l'affection de Gérard.

Elle n'avait vécu que pour lui.

Cela éclatait à toutes les lignes dans une inépuisable effusion de tendresse.

Mais Gérard, le front penché, les yeux assombris, rêve tristement.

Il vient de perdre une illusion sur son père.

Le souvenir sacré qu'il gardait de l'homme qui n'était plus se voilait maintenant, et il en souffrait cruellement.

Son âme se déchire.

Il ne retient pas un sanglot.

Et tout à coup, il sent deux mains qui lui prennent doucement la tête; deux mains fraîches et douces qui rafraîchissent son front biûlant; elles penchent Gérard en arrière.

Et il. aperçoit au-dessus de lui les yeux câlins de sa mère qui est entrée sans être entendue, qui s'est approchée par derrière lui, et qui lui dit, avec un sourire plein de reproches :

— Que fais-tu là? Et pourquoi te caches-tu pour pleurer?

11 se lève avec le geste d'un fou !

Sa mère !

Elle va découvrir ses lettres, surprendre ce vol... ces soupçons!...

Que va-t-elle dire ?

El, en effet, par-dessus la tête chérie où tant de pensées mystérieuses, qu'elle voudrait si bien pénétrer, se cachent depuis quelque temps, par-dessus ce front attristé, le regard de la mère a rencontré les feuilles éparses.

Elle a reconnu le papier jauni et les lignes tant de fois relues.

Elle s'est souvenue que, tout à l'heure, Gérard l'avait

surprièe au moment où elle venait de perdre connaissance !

Il l'avait donc guettée, espionnée ?

Il s'était emparé d'une partie de ses lettres, et le secret de sa jeunesse, le secret de son cœur de femme, il ne l'ignorait plus, maintenant.

Son visage exprime une si cruelle souffrance que Gérard se précipite aux pieds de sa mère :

— Mère ! mère ! pardonne-moi I Elle montre du doigt les lettres.

Elle a de la pjeine à articuler quelques mots :

— Pourquoi? Pourquoi?

— Je ne sais pas, mère, je ne sais pas... Je te demande pardon.

Elle secoue la tête.

— Tu as douté de ta mère, enfant !

Il baisse le front, son front que rougit la honte de l'action qu'il vient de commettre.

— Mon Dieu, murmure la pauvre femme, jusqu'où iront ses soupçons?

L'émotion l'a brisée. Elle est prise de tremblements. Son cœur serré l'étouffé. Elle y porte la main. Puis elle sent des bourdonnements dans son cerveau. Elle comprend qu'elle va céder à un de ces accès de délire où elle n'est plus maîtresse de son esprit, de ses souvenirs.

D'un geste vague, elle montre la porte à Gérard.

— Laisse-moi... Va-t-en !...

Elle voudrait que du moins il ne fût pas là, et que, si quelque parole imprudente lui échappait, il ne l'entendît pas !

— Mère ! Mère ! pardon... reviens à toi !...

— Ya-t-en... je ne veux pas... Il ne faut pas que tu saches... c'est horrible... tu ne pardonnerais jamais... non, non, on ne saura pas !... Jamais ! Personne!... Et lui, là-bas, qui souffre, qui se désespère... le pauvre homme ! le pauvre homme !...

Elle ne faisait plus attention à Gérard.

Et Gérard, éperdu, l'écoutait.

Tout à coup, elle fit quelques pas dans la chambre,

étendit le bras vers un être invisible que contemplaient ses yeux dilatés par l'horreur, et, en même temps, elle roula en arrière, sur le sol, pendant que, distinctement ses lèvres laissaient échapper la phrase suprême :

« Que Dieu méjuge et me pardonne ! »

Et elle resta immobile.

Gérard, anéanti, ne se ressaisissait pas.

Qa'avait-il entendu ? Que fallait-il comprendre? Pour quoi, soudain, cet accès de délire chez sa mère, dont l'intelligence était si droite ?

Pourtant, dans le désordre de ses idées, il ne songea, en ce moment, qu'à Marguerite. Il la soigna, la rappela à la vie.

Elle ne se souvint pas de ce qu'elle avait dit.

Mais tout de suite, elle se rappela les lettres, les lettres volées.

— Tu me forces à un aveu, mon enfant, dit-elle, un aveu que je puis te faire sans honte, car je ne peux m'adresser aucun reproche. J'aimais M. Jean Demarr avant de connaître ton père. En épousant ton père, j'obéissais à la volonté du mien... C'est tout, je ne revis Jean que le jour du meurtre...

— Oh ! mère ! mère ! Je te jure que je ne te soupçon nais pas !

Elle sourit avec une tristesse navrante.

— Hélas ! dit-elle... peut-être en ce moment te re pens-tu d'avoir douté de moi, mais ce n'est pas de ce jour que je m'aperçois que je ne possède plus ton cœur...

Elle partit sur ce mot.

Mais avant de disparaître, elle désigna les lettres laissées là :

— Je te les abandonne! Garde-les ! Je ne le regrette pas ! !

Et il ne la vit plus.

Debout, à la même place, la tête baissée, les sourcils froncés, il rêvait.

Quelles étranges paroles avaient échappé à sa mère, tout à l'heure!

Quel mystère sanglant cachaient ces paroles ? Quel

était cet homme qu'elle plaignait, l'homme qui souffrait et se désespérait?.. .

Un nom qu'il avait souvent dans l'esprit monta jusqu'à ses lèvres.

Et il eut une exclamation étouffée :

— Haudecœur! Haudecœur peut-être! !

Mais pourquoi ? pourquoi sa mère pensait-elle à cet homme ? Et que voulait dire aussi cette phrase étrange : « Que Dieu me juge et me pardonne ! » Quel acte avaitelle commis pour s'en rapporter à Dieu, à''Dieu seul, du soin de la juger!

En lisant ces lettres longtemps convoitées, il avait cru trouver l'explication qu'il cherchait, du mystère deviné, entrevu autour de lui.

Et ses incertitudes, ses angoisses n'en étaient devenues que plus cruelles.

Il resta plusieurs jours sans pouvoir prendre de résolution.

De tout ce qu'il venait d'apprendre se dégagea ensuite un peu de lumière.

Il savait que sa mère n'avait pas été heureuse, que son père avait déserté le foyer conjugal, trois ou quatre ans après son mariage, pour jeter sa vie aux quatre vents de la folie parisienne.

Il savait enfin qu'à l'époque où la mort tragique était venue le surprendre, Beaupréault avait une maîtresse.

Cette femme ? Les lettres de Marguerite n'avaient pas dit son nom. Sa mère devait le connaître ce nom. Mais il répugnait à Gérard de l'interroger.

Il savait que dans un grand placard fermé dont personne ne se préoccupait plus depuis que les affaires de Beaupréault, grâce à Jean Demarr, avaient été réglées, on avait jeté pêle-mêle des papiers, des dossiers, tout un amoncellement de documents divers.

Est-ce qu'il ne trouverait pas là-dedans quelque indice?

Marguerite et Jean s'absentèrent pendant deux ou trois jours, pour aller préparer, en Normandie, dans une des propriétés de Demarr, leur saison d'été.

Gérard profita de cette absence, se fit ouvrir le placarc et commença un examen attentif des dossiers poussiéreux

11 finit par trouver, le second jour, tout un paquet de factures que les fournisseurs avaient envoyées quelque temps avant le meurtre — quelques-unes même portaient des dates postérieures à la mort de Beaupréault

Ces fournitures étaient destinées à une femme, et d( nature telle que Gérard ne pouvait avoir aucun doute.

Enfin, une lettre lui donna le nom qu'il cherchait Marinette !

Gérard n'était pas au courant de la vie galante : c< nom ne lui apprenait donc rien ; mais les fournissseurs bijoutiers et tapissiers dont il avait les factures le ren seigneraient aisément et savaient à coup sûr ce que Ma rinette était devenue ; du reste, ses recherches devaien être couronnées d'un plein succès, car il découvrit dan des piles de rapports où Gérard reconnut l'écriture di CoUivet, une photographie de femme d'une admirabL beauté et qui lui était inconnue.

— Ce doit être cette Marinette, murmura-t-il. Il retourna la photographie et regarda, au dos. Deux mots le frappèrent.

On avait écrit là d'une écriture fiévreuse et comme torturée :

— Marie ! oh ! Marie I !

Et ce n'était pas l'écriture de Beaupréault. Et celte écriture, il lui semblait qu'elle ne lui était pa inconnue.

Il y réfléchissait.

— Ce nom de Marinette est sans doute un diminuti de Marie... Mais cette écriture ? oti l'ai-je donc vue?

Soudain, alors qu'il compulsait les derniers dossier du placard, la lumière se fît et il s'écria :

— On dirait l'écriture de Gollivet I Il examina plus attentivement.

Il y avait de la ressemblance, en efl'et, comme peuven se ressembler deux écritures dont l'une a été tracée d'une main calme et l'autre sous l'empire de quelqui émotion violente.

i — Pourquoi ? murmura-t-il.

i Mais il se promit d'approfondir plus tard ce nouveau mystère.

Celte Marinette lui donnerait-elle des renseignements ? Pourrait-elle le guider? L'enquête judiciaire, faite au lendemain du meurtre, ne faisait pas mention de la jeune femme. On avait su pourtant ses relations avec Beaupréault. Mais les circonstances dans lesquelles le meurtre s'était commis étaient si étranges, tout s'était

> passé si loin de Marinette, que la déposition de celle-ci

! avait paru inutile.

— Je la verrai! murmura Gérard. Peut-être me guidera-t-elle?

Mais un autre événement bien plus dramatique, et qui soudain fit luire à ses yeux la terrible vérité, l'em- 3 pocha de donner immédiatement suite à son projet. ' Marguerite et Jean Demarr étaient revenus de leur ! court voyage.

Tous deux vivaient assez retirés, Marguerite n'aimant pas le monde.

Lorsqu'ils sortaient, cependant, pour entretenir quelques relations ou simplement pour aller passer la soirée au théâtre, rarement Gérard les accompagnait.

Un jour, Jean, après dîner, tira de sa poche un coupon de théâtre.

— En revenant du Palais, à pied, dit-il, je suis passé au Théâtre-Français. On a repris, Hamlet, avec Mounet- Sully...

Et en souriant :

— Gérard est fou de théâtre, il m'accompagnera certainement... Et vous, ma chère Marguerite?

Gérard consentait, en effet, d'un signe de tête.

Et Marguerite, heureuse d'une soirée passée auprès de son fils, sentant que Gérard redoublait d'attentions et de tendresses parce qu'il avait ^beaucoup de choses à se faire pardonner, Marguerite accepta.

Elle b*habilla et tous trois partirent. Une demi-heure après, ils étaient dans une excellente loge de face, attendant le lever du rideau. La salle était pleine. Lorsqu'ellprit place, avec son fils, sur le devant de la loge, Mare guérite se trouva en pleine lumière et elle eut alors, chose étrange, comme un éblouissement. On eût dit que toutes les incandescences arrivaient jusqu'à son cerveau et le brûlaient. Elle porta la main à son front.

— Est-ce que tu es souffrante? demanda Gérard.

— Non, dit-elle en souriant. Ce sont ces lumières trop vives qui, une seconde» m'ont fait mal. C'est déjà passé.

Et, en effet, elle avait repris son visage calme.

Et ses yeux étaient pleins de caresses pour son fils adoré.

Mais soudain, le front de Gérard s*est assombri.

Dans une loge, près de lui, une femme vient d'entrer, seule. Elle est d'une beauté radieuse. Sa toilette, quoique très simple, est d'une élégance extrême.

Il la reconnaît, du premier coup.

C'est la femme dont il a trouvé la photographie dans les papiers de son père, cette Marinette célèbre qui* fut la maîtresse de Beaupréault.

Et Marguerite, qui machinalement, au bruit de la porte qui se refermait dans la loge voisine, Marguerite qui a tourné la tête, l'a reconnue également, bien qu'elle n'ait vu qu'une seule fois son portrait, il y avait longtemps déjà, le jour mêdie du meurtre de Beaupréault.

Seulement, ce visage était mêlé dans l'esprit de la pauvre femme à tous les événements de cette date sinistre.

Elle ne l'oublierait jamais.

M irinelte s'était assise, commodément, puis lorgnait un peu partout, dans la salle Elle posa la jumelle sur le

rebord en velours, rouge de la loge et jeta un regard distrait à gauche et à droite, sur les loges voisines. Elle tressaillit.

Elle ne connaissait point Marguerite, mais Gérard ressemblait à son père et le doute n'était pas possible. C'était le fils de Beaupréault qui était auprè-^ d'elle. j] Cette rencontre, en obligeant Gérard à faire un retour I sur le passé, lui enlevait la joie que lui aussi avait ressentie de cette soirée.

Il était parti sans réfléchir. Il avait accepté un peu au S hasard, sachant à peine ce (Ju'on représentait ce soir-là. I Mais brusquement, la rencontre de Marinette faif sant faire un détour à ses idées, il venait de se sou-

I venir de cette sombre tragédie d'Hamlet et du rapport qu'il y avait entre le drame de Shakespeare et la situa- 1 lion où lui-même se trouvait. Hamlet, pleurant son père I assassiné, recherchant le meurtrier, Hamlet reprochant ^ à sa mère de s'être remariée... Hamlet, peu à peu, en arrivant au soupçon abominable que le meurtrier était son beau-père... en acquérant la certitude terrible... et faisant ju^tice !...

Certes, s'il y avait pensé, il ne fût pas venu! Il n'en aurait pas eu le couragCo

Est-ce que vraiment c'était le hasard qui avait fait cela ? • Le hasard a-t-il de ces intelligences et de ces cruautés surtout?

Ce qu'il croyait dû au hasard aveugle, ne Tétait-il pas à^Jean Demarr?

L'avocat n'avait-il pas deviné les soupçons de Gérard

et, par ce coup d'audace, ne désirait-il pas les faire

évanouir?

Et tout à coup, il se retourne vers le mari de sa mère.

Jean est calme. Voyant que Gérard le regarde il lui

sourit.

El se penchant, ilditàToreille dujjeune homme, montrant Marguerite :

— Elle est bien heureuse de vous avoir auprès d'elle I Que ne lui donnez-vous plus souvent cette grande joie, Gérard I

Sa voix est pleine de tendresse et comme de reconnaissance.

Ce visage si noble, si loyal, si doux, serait celui d'un assassin ?

— Je suis fou ! murmure Gérard.

Mais le rideau se lève et l'aclion de la terrible tragédie s'engage.

La mère d'Hamlet essaye d'éloigner de son fils la pensée obsédante de la mort de son père :

Ton regard vers la terre à chaque instant retombe Comme pour y chercher la pierre d'une tombe. Hélas! c'est une loi de la fatalité Que chacun de nos pas mène à l'éternité...

Et Hamlet ne se laisse pas consoler. Il reste seul, Il tire de sa poitrine le médaillon de son père. Il le considère avec amour et Gérard tressaille, en entendant ces rudes paroles oti le prince reproche à sa mère d'avoir si vite oublié son mari. Gérard a le cœur serré.

Un mois! A-t-elle usé seulement les souliers

Qu'elle avait, quand, pleurant ses pleurs vite oubliés.

Elle a suivi là-bas le corps du pauvre père?

Quoi! cette Niobé n'a plus de pleurs! misère!

Un animal enfin, sans raison et sans voix,

tXit gardé sa tristesse à coup surplus d'un mois !

C'était lui, Gérard, qui parlait!...

« Mère, avait-il dit, tu l'aimais donc bien peu ! Il tenait donc bien peu de place dans ton cœur pour que tu Taies si vite oublié! »

Marguerite, aussi, a compris.

Un long frisson a parcouru son corps. Elle s'est penchée sur son fauteuil, en arrière; son visage a légèrement pâli et ses paupières ont tremblé.

Hélas! le supplice ne fait que commencer pour elle.

Elle ne connaît pas les péripéties du drame qui va se dérouler. Si elle les connaissait, si elle les devinait, elle se lèverait, elle s'enfuirait, bien loin, bien loin, se voi-

lant les yeux pour ne plus rien voir, se bouchant les oreilles pour ne plus rien entendre.

Mais elle ne comprendra que tout à l'heure.

Et quand elle comprendra, il sera trop tard.

Hamlet a vu le spectre de son père... Le spectre Tentraîne... Il veut lui révéler le secret de sa mort mystérieuse... que son peuple croit naturelle, et qui est l'œuvre de son frère, prétendant à la couronne, complice de la reine...

Abrégeons! Je dormais donc, selon mon usage De chaque après-midi, sur un banc du verger. Ton oncle, jusqu'à moi, se glissa sans danger; Brusquement, il versa du suc de jusquiame Dans mon oreille, et prit la vie et perdit l'âme I... C'est ainsi que, pendant mon sommeil, en un jour, Mon frère m'a volé couronne, vie, amour 1...

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