‹ Blessee au cœurChapitre 6 sur 6 · TROISIÈME PARTIE LES AMOURS DE COLLIVET · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE LES AMOURS DE COLLIVET

Depuis la soirée fatale pendant laquelle Marguerite avait perdu la raison, en écoutant la sombre tragédie. à'Bamlet au Théâtre-Français, M® Jean Dèmarr avait quitté Paris, Les grands désespoirs ont la pudeur même de leurs larmes et recherchent la solitude.

Il était venu, avec la pauvre folle, chercher un peu de calme et d'isolement dans le château qu'il possédait à l'Expilly, entre la forêt de Moisson et la Seine, sur un coteau boisé dominant celle-ci, à quelques lieues en avant de Vernon. La Seine forme, à cet endroit, une longue boucle entre Rolleboise et Bonnières.

L'Expilly se trouvait au coin de la boucle: au milieu des pâturages et de la campagne grasse et luxuriante de la belle Normandie.

Les médecins avaient fait espérer à Jean Demarr que la solitude et un repos absolu de l'esprit feraient beaucoup plus pour la raison de Marguerite que les soins les plus éclairés des praticiens les plus illustres.

Et Tavocat n'avait pas hésité.

Il avait tout abandonné pour cette chère santé, à laquelle il eût sacrifié ses intérêts les plus immédiats et jusqu'à sa vie.

L'existence de Marguerite se passait uniformément triste.

Jean ne la quittait guère, veillant sur elle, s'attachant à surveiller, dans ses yeux, dans ses rares paroles, le moindre indice qui prouverait peut-être une sorte de retour à l'intelligence ; mais, hélas! les yeux restaient mornes et les rares paroles n'exprimaient rien que parfois des épouvantes irraisonnées d'enfant.

Il l'accompagnait partout, dans ses promenades.

Il la guidait.

Il l'empêchait de se fatiguer.

Et toujours il lui souriait, quelle que fût la torture de son cœur.

Les mois s'étaient passés ainsi.

Et aucun changement n'était survenu dans cet état; aucun changement, aucune espérance.

Gérard avait fait connaître à son beau-père son retour en France.

Il était accouru à l'Expilly, aussitôt après les événements que nous venons de raconter et qui l'avaient si profondément troublé.

Il se sentait à un moment de sa vie oti il allait être obligé de prendre des résolutions si gravés que, à lui aussi, la solitude était nécessaire, et dans les grands bois qui couronnent les coteaux des bords de la Seine, il errait toutes les journées, Tâme en peine, le cœur bouleversé.

11 n'avait pas revu GoUivet, après sa visite au chef de la sûreté.

L'employé semblait avoir complètement disparu.

Il avait repris ses habitudes de vie mystérieuse et Gérard était passé en vain boulevard de Gourcelles, en vain lui avait écrit pour lui donner un rendez-vous.

La lettre, jusqu'à présent, était restée sans réponse.

Il eût voulu avoir avec Collivet une explication, lui demander pourquoi ces lettres, émanant de lui, avaient

été envoyées à la Préfecture, renseignant la police parisienne sur Haudecœur.

Bien d'autres questions, aussi, se pressaient en son cerveau, plus graves encore.

Est-ce que Collivet les avait pressenties et s'y était dérobé par la fuite?

Alors, que croire? Il s'y perdait.

Souvent, il accompagnait Jean Denaarr lorsque celui-ci sortait avec Marguerite. Il souffrait cruellement de voir sa mère ainsi, car il ne se sentait pas sans reproche vis-à-vis de lui-même.

N'dvait-il pas douté d'elle, un instant?

Que dépensées mauvaises il avait eues!... Et malgré son affection filiale, malgré le désarroi de son cœur, était-il bien sûr maintenant que toutes ces pensées étaient à jamais évanouies et ne renaîtraient jamais plus?

Non.

Et voilà pourquoi, pour s'étourdir, il redoublait de soins et d'attentions vis-à-vis de sa mère.

Mais chaque soir, maintenant, quoi qu'il fît, revenait à son souvenir un mot de Collivet qui, un jour, avait précisé la situation en mettant en cause, autour du meurtre de Beaupréault, Haudecœur, Collivet lui-même et Marguerite

Marguerite!... Marguerite que le spectacle d*Ilamlety vengeant son père mort, avait tellement remuée qu'elle en était devenue folle ! !

Ce mot de Collivet, Gérard se le rappelait.

L'employé avait dit :

« Il faut chercher entre ceux qui ont approché de votre père à cette minute suprême. Les recherches vont se restreindre singulièrement, car vous avez à choisir entre Haudecœur, votre mère et moi î ! »

Des ténèbres confuses où s'agitait sa pensée, parfois une accusation terrible — sacrilège, qu'il repoussait, qui lui faisait horreur et revenait à lui comme un cauchem.ar — se levait malgré tout :

Sa mère! son beau- père!

378 BLEèSÉE AU CŒUR

Est-ce que l'un des deux était coupable? Tant de choses restaient inexplicables pour lui dans leurs rapports anciens!...

El alors, surgissait, aussi, la blême el maigre figure de GoUivet...

De Collivet, qui semblait avoir voué à Haudecœur une haine mortelle!

Est-ce que GoUivet aurait été l'instrument du meurtre de Beaupréault?

Ge meurtre, rêvé — infamie — par Demarr, ou par Marguerite, mais non accompli par eux, est-ce que Gollivet eu serait l'auteur?...

(( Il faut chercher entre Haudecœur, votre mère et moi! »

Gérard cherchait.

Déjà il avait mis Haudecœur hors de cause.

Get homme était victime.

Tôt ou tard Gérard le prouverait.

Alors il ne resterait plus que Marguerite et que GoUivet!...

Et Marguerite était folle I

Et sa folie, pour Gérard soupçonneux et prévenu, avait été presque l'aveu d'un remords sous lequel elle succombait.

Et GoUivet s'était trahi, également, par sa haine de Haudecœur.

Quand toutes ces pensées se heurtaient dans sa tête, Gérard, lui aussi, se sentait devenir fou.

Souvent, il pleurait.

Gela le calmait, lui faisait du bien.

Mais, hélas, bientôt recommençaient les crises...

Lui aussi, quand par hasard Demarr le laissait seul avec sa mère, lui aussi interrogeait longuement les yeux de la pauvre femme.

Il s'agenouillait à ses pieds.

Il lui prenait les mains, les embrassait. Il les mouillait de ses larmes brûlantes.

— Mère! mère! pardon, pardon. G'est infâme, c'est odieux, c'est un crime envers toi!... Mère, ce n'est pas

ma faule ! Je souffre 1 Mère, reviens à la raison, reviens à la vie!... Et dis-moi la vérité! Oh! mère, ce doute me tuera! !

Elle répétait doucement, avec un sourire, en caressant son fils :

— Gérard! Gérard! La vérité! La vérité! Il la pressait de tendresses.

— Mère! mère! un mot de toi peut-être éclaircirait ce terrible mystère.

— Mystère! Terrible mystère! disait-elle en souriant.

Et quand il voyait ainsi ses efforts inutiles, il éclatait en sanglots.

Alors, elle le regardait avec curiosité.

Et parfois elle lui essuyait ses larmes.

Avec Jean Demarr, Gérard gardait toujours la même attitude contrainte, presque glacée.

Et cependant, il avait sous les yeux, tous les jours, des preuves de l'ardente affection de Tavocat pour Marguerite.

Cette situation douloureuse se prolongeait depuis le retour de Gérard à l'Expilly, — et c'était assurément Gérard qui en souffrait le plus. Parfois, il enviait sa mère, qui ne pensait plus, qui ne réfléchissait plus.

Mais les événements allaient se précipiter qui rendraient cette situation plus tragique encore.

Une nuit de la fin de septembre, — le mois avait été doux, presque un mois de plein été, — Marguerite se réveilla.

Elle se dressa dans son lit, et, vaguement, regarda vers la fenêtre par laquelle entraient les rayons de la lune.

On eût dit que cette douce lumière l'attirait invinciblement car elle se leva tout à fait, passa machinalement une robe de chambre et alla ouvrir la fenêtre.

Elle se pencha au dehors.

La nuit était très calme.

Grâce à la lune qu'aucun nuage ne voilait, on distinguait presque comme en plein jour les moindres coins

du jardin, dont les massifs de chrysanthèmes et de dahlias allaient se mêler, au loin, à la sombre bordure du parc.

Elle resta là longtemps, jouissant, malgré tout, malgré sa folie qui faisait d'elle une pauvre créature instinctive, de ce grand calme, de ce repos si doux, et laissant la fraîcheur nocturne caresser son front enfiévré.

Tout à coup, elle sortit sans bruit.

Sa chambre était au rez-de-chaussée.

C'était Jean qui l'avait voulu ainsi, craignant un accident, si quelque jour Marguerite échappait à la surveillance.

Elle traversa la galerie qui servait de vestibule.

La porte d'entrée de l'Expilly, ouvrant sur le perron, n'était pas fermée; au château tout dormait.

Elle sortit dans le jardin.

Peut-être se rendait-elle compte, à travers les brouillards de son cerveau, qu'elle faisait une chose qui lui était défendue, car de temps en temps, elle se retournait vers le château, comme pour voir si elle n'était pas suivie, si on n'allait pas la rappeler.

Elle traversa le jardin, lentement, longeant tous les massifs, ne se pressant pas, paraissant heureuse par cette belle nuit.

Elle alla jusqu'au parc et là s'arrêta sur un banc, tout près de la bordure.

Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle s'y trouvait lorsqu'elle entendit tout à coup du bruit non loin d'elle.

Elle se retourna.

Un homme sortait du parc, en courant, comme s'il avait été poursuivi, mais il s'arrêtait soudain en se voyant à découvert dans ce jardin devant ce château.

Il voulut revenir sur ses pas et se rejeta sous la futaie.

Il n'y resta pas longtemps et presque aussitôt reparut.

Un autre que Marguerite, qui l'eût aperçu, aurait cru sans doute à quelque braconnier, traqué par des gardes !

Il paraissait grand et robuste, vêtu d'un pardessus commun dont le collet en faux astrakan était relevé sur les oreilles.

Un chapeau mou le coiffait et les bords en étaient rabattus jusqu'aux yeux, et empêchaient qu'on ne distinguât ses traits.

L'homme évidemment avait des raisons pour se cacher.

Il prêta l'oreille à des bruits qu'il était seul à entendre.

Curieuse comme uni enfant, Marguerite l'examinait en souriant.

Mais aucun de ces bruits perçus par l'inconnu n'arrivait à elle.

11 devait craindre, sans doute, quelque danger venant de ce parc, car il n'y rentra pas.

Il se dissimula tout d'abord au milieu des massifs.

De la place oii elle était, Marguerite pouvait le voir, car il restait en pleine lumière ; mais se trouvant contre la bordure même du bois elle ne pouvait être vue, faisant corps avec le bois lui-même et disparaissant dans son ombre.

L'homme se tint immobile pendant quelques minutes.

On eût dit qu*il s'était évanoui dans le massif des fleurs.

Puis tout à coup, de nouveau elle l'aperçut.

Il venait de se jeter à plat ventre et, l'oreille contre terre, écoutait.

Il se releva bientôt et gagna le château.

Marguerite avait laissé la porte ouverte.

L'homme monta le perron et entra dans le château.

Alors Marguerite, souriant toujours, comme amusée par un jeu qu'elle ne connaissait pas, le suivit.

Elle-même traversa le jardin et rentra.

Le vestibule était plongé dans une demi-obscurité, mais au fond, la chambre de Marguerite étant restée ouverte, la lampe de nuit qui brûlait toujours envoyait un peu de lumière dans la galerie, unelumière très adoucie, mais permettant de voir.

Elle se mit à chercher dans le vestibule.

Ce qu'elle voulait trouver, c'était l'homme qu'elle avait vu entrer là. Elle regardait partout. Toute crainte était loin de son cœur, loin de sa pauvre tête qui ne pensait plus, ne réfléchissait plus.

Dans le vestibule, personne.

Elle entra au salon.

Le salon communiquait avec sa chambre.

Les rideaux en ayant été abaissés, la nuit y était profonde.

Elle alla de meuble en meuble, de chaise en chaise, scrutant partout.

Et elle répétait, en souriant de son éternel sourire de folle:

— Il n'est pas là ! il n'est pas là 1...

Elle ouvrit la porte de sa chambre, etaussitôt le salon en fut éclairé ; et comme elle se retournait machinalement, en entendant comme un froissement sur le tapis, elle s€ trouva devant un homme, celui du jardin, celui du parc ,qui allait s'enfuir, mais qui, se voyant découvert, joignit les mains et se jeta à ses pieds en sanglotant.

Cet homme, c'était Haudecœur.

En quittant la rue du Marcbé-Saint-Honoré, le soir oh il avait échappé par miracle à l'infamie de Collivet, Haudecœur s'était éloigné en toute hâte, gagnant les quartiers excentriques, et pour quelques sous il avait couché dans un garni.

Mais le lendemain, après avoir dormi d'un sommeil lourd qui ne le reposa point, il se leva, dans l'accablement d'un morne désespoir.

Comment gagner sa vie ?

Comment, environné de tant de pièges, de dangers, d'intrigues, allait-il s'échapper et gagner assez d'argent

pour permettre à sa fille et à sa femme de le rejoindre ?

Et s'il quittait la France, n'abandonnait-il pas toute espérance de se venger, de se réhabiliter?

Et sans amis, sans personne pour le protéger, qu'adviendrait-il de lui?

Il n'osa se présenter dans les maisons où il était connu jadis, non seulement parce qu'il n'y eût pas été en sûreté, mais parce qu'il était bien ceitain qu'on lui refuserait toute besogne.

Il n'avait plus d'argent.

Tout ce qu'il lui restait il l'avait laissé à sa femme et à sa fille.

Il était réduit à ses seules ressources.

Et il fallait vivre.

Ah! il n'était pas difficile, il n'était pas exigeant !

Qu'importait le travail, si dur qu'il fût !

Il sortit quelques minutes après s'être réveillé.

En errant dans les rues voisines du boulevard des Batignolles, il rencontra un omnibus chargé de malles.

Il le suivit, s'arrêta rue de Rome avec l'omnibus et s'offrit pour monter les malles.

On accepta.

Il était adroit et fort.

Il y avait quatre ou cinq malles, très lourdes.

Quand il eut toutmonté, on lui donna cen^ sous.

Jamais argent ne lui avait fait autant de plaisir.

C'était la vie assurée pendant quelques jours. C'était surtout le temps de chercher, et de trouver, peut-être!

Le soir, comme il pleuvait à torrents, il alla rôder aux alentours d'un théâtre et gagna quelques sous à courir arrêter des voitures pour les voyageurs en détresse.

Il en fit autant le lendemain, dans une réunion de courses, à Auteuil ; essayant ainsi les petits métiers parisiens.

Toujours sur le qui-vive, avec cela, jamais tranquille, l'œil au guet, l'oreille aux écoutes.

A plusieurs reprises, aux courses, il crut reconnaître, se dissimulant dans la foule, des hommes qui l'avaient suivi depuis longtemps, les deux, toujours les mêmes.

— Des agents de police, sûrement. Est-ce à moi qu'ils en veulent.

Il ne se trompait pas.

C'étaient Loiseau et Chaumont.

Il fut bientôt certain que c'était à lui qu'ils en voulaient.

— Ils ne sont donc pas sûrs de mon identité, puisqu'ils ne m'arrêtent pas ?

Il prit plus de précautions.

On ne le vit plus aux courses.

Avenue Kléber, il finit par être embauché comme gâcheur par un maître maçon qui l'employa aussitôt en lui donnant vingt-cinq sous par jour.

Un peu plus tranquille, il écrivit rue duMarché-Saint- Honoré :

y{( Je n'ai pas quitté Paris. Je vis comme je peux, mais je voudrais bien vous voir. Je n'ose aller là-bas. Tâchez de venir à neuf heures, square Vintimille. J'ai tant besoin de vous embrasser ! »

La lettre parvint à son adresse.

Et le même soir, à neuf heures, Louise et sa mère attendaient le forçat, bien tremblantes, au square indiqué.

A cette heure le square est désert.

Ils furent tranquilles.

Ils passèrent la soirée ensemble, enlacés, se promenant sur les boulevards extérieurs, puis revenant dans les rues peu fréquentées où ils avaient chance de ne pas faire de mauvaise rencontre.

En les quittant, Haudecœur leur dit :

— Je vois bien qu'à Paris, ça me serait difficile de vivre. Alors, voici ce que j'ai résolu : Je vais m'en aller. Mon fils fait son service militaire à Rouen. J'irai à pied jusqu'à Rouen. Le long du chemin, dans les usines ou dans les fermes, je tâcherai, pour vivre, de trouver un peu de travail. A Rouen, j'embrasserai mon fils. Et je repartirai après l'avoir vu. Dans quelque temps, notre Médéric nous sera rendu, son temps fini. Il n'a qu'une année à faire maintenant, puisque grâce à ma condamnation, il est considéré comme soutien de famille

Ah ! s'il était auprès de vous, je m'en irais le cœur soulagé. Il est jeune, ilestfort.il travaillerait et grâce à lui, vous n'auriez plus à redouter la misère. Enfin, un peu de courage encore. En le quittant, je continuerai à m'éioigner de Pans. Je lâcherai de gagner la Belgique. Là, quand j'aurai un peu d'argent, je vous l'enverrai et tout de suite vous viendrez me rejoindre, ah ! tout de suite, n'est-ce pab, tout de suite !

^ Il les reconduisit jusqu'aux abords de la rue du Marché-Sainl-Honoré. Ce fut là seulement qu'il les laissa.

Lelendemain, en effet, Haudecœur s'éloignait de Paris.

Nous ne raconterons pas son odyssée jour par jour; nous ne dirons pas quels expédients il dut employer pour vivre ; son honnête figure le faisait bien accueillir, généralement, et comme il demandait du travail et non point l'aumône, on l'employait parfois à de grosses besognes, pendant quelques jours.

Ce fut ainsi qu'il gagna Robelloise, d'étape en étape.

Il y arriva le soir et coucha dans une auberge.

Le lendemain, il s'informa s'il pourrait trouver quelque besogne.

C'était, à quelques jours de là, fête au village.

L'aubergiste le retint.

— Vous me servirez de garçon, dit-il. Au moins, vous n'aimez pas trop le cidre? Vous n'êtes pas ivrogne ?

Haudecœur le rassura.

C'était encore quelques jours de calme d'esprit. Du moins, il le pensait.

11 avait compté sur quelques jours.

Et le lendemain même les tourments recommençaient.

Dans la soirée, il vit entrer, parmi les clients de l'auberge, deux gendarmes qui s'installèrent à une table.

L'aubergiste leur servit line bouteille de vin.

Haudecœur avait de bonnes' raisons pour ne pas rechercher la compagnie des gendarmes.

Et tout en servant et desservant, il avait soin de leur tourner le dos, marchant à reculons, même, au besoin.

Cependant, les gendarmes ayant vidé leur bouteille et

3>iÔ BLESSÉE AU COEUR

en ayant demandé une autre, l'aubergiste chargea Haudecœur de la leur porter, étant à ce moment fort occupé à jouer une partie de manille, dans un coin de la salle.

Hdudecœur ne pouvait hésiter.

Il s'exécuta.

Pendant qu'il servait, un des gendarmes dit :

— Tiens, je ne vous connais pas, vous... Est-ce que vous êtes du pays?

— Non.

— On vous appelle?

— Plouveret.

— Et vous êtes garçon de café, de votre état ?

— Oh I non, de mon état, je suis menuisier. Mais je viens d'être malade, à Paris. Pendant trois mois, à l'hôpital Lariboisière. Et le médecin m'a dit : « Ne restez pas àParis. Tâchez de trouver *de l'ouvrage à la campagne, même l'hiver. » Alors, j'ai suivi le conseil du docteur et je suis parti. Pour le moment j'accepte un peu tout ce qu'on me donne. Mais mon but, c'est de trouver à m'employer dans mon métier.

— C'est juste.

— Et si vous pouvez m'y aider, ajouta Haudecœur avec bonhomie, vous me tirerez d'un pas difficile. Je ne suis pas ivrogne. Je suis travailleur et pas maladroit.

— C'est à voir.

Un peu rassuré, Haudecœur les quitta pour répondre à des cUents qui entraient et faisaient tapage dans l'auberge.

Ces clients étaient des soldats, appartenant au 24® en garnison à Rouen et qui venaient de faire les manœuvres aux environs de Vernon.

Les manœuvres étaient terminées.

Le régiment venait d'entrer à RoUeboise pour y cantonner jusqu'au lendemain matin.

Les vivres avaient été distribués, les chevaux pansés avaient reçu leur ration de foin et d'av(^ine.

Les soldats, un papier à la main, cherchaient leur logement.

11 y en avait quatre désignés pour l'auberge.

Et c'était trois de ceux-là qui venaient de faire irruption dans la salle commune, très animés par toute une journée de chevauchée, enchantés d'être au logi5, riant haut, et trinqueballant leurs sabres sur les briques du carrelage.

L'autre, le quatrième, entra derrière eux, plus calme.

Il avait une figure énergique et douce,' non point belle, mais attirant malgré tout l'attention.

Bien campé sur les hanches, robuste, les épaules larges, c'était un beau soldat, d'allure avenante, malgré le sérieux d'une physiononiie qui devait être habituellement triste.

Haudecœur venait de descendre à la cave.

Ce fut l'aubergiste qui les reçut.

— Vous boirez bien un coup de cidre, les gars ?

— Plutôt deux qu'un...

— Eh bien ! ca s'est tiré, les manœuvres ?

— Tout de même, tout de même I Et vive la. classe! Les deux autres soldats répétèrent, en riant :

— Vive la classe!!

Le dernier, seul, se taisait, comme ayant l'esprit occupé ailleurs.

L'aubergiste servit un pot de cidre et quatre verres.

A ce moment, le forçat remontait de la cave.

Un soldat dit, en s'adressant au quatrième resté près de la porte :

— Eh bien, Haudecœur, est-ce que tu t'arroses pas la dalle, comme les autres?... T'as donc pas la pépie ?

Le soldat s'approcha en souriant.

— Si, j'ai très soif! A votre santé !

— A ta santé, Haudecœur, et sois donc gai ! Vive la classe !...

Ce cavalier, c'était Médéric, le fils du forçat.

Haudecœur, en entendant prononcer ce nom qui était le sien, venait de le regarder et ^de le reconnaître.

Son fils, son pauvre enfant! C'était lui ! c'était lui !

Le dos contre la muraille du fond de la grande salle, il n'osait faire un pas...

Est-ce que, si Médéric reconnaissait à son tour son

père, il aurait le courage de retenir son émotion et de ne point le trahir?

Surpris ainsi, en aurait-il vraiment le sang-froid?

L'aubergiste, le voyant immobile, cloué au sol, lui cria :

— Allons, Plouveret, allons, mon brave, qu'est-ce que vous faites là ?

Ce nom de Plouveret ne pouvait rien rappeler à Médéric, ne faisait rien sonner à son oreille ; le soldat ne tourna pas la tête.

Mais les gendarmes, depuis quelques minutes, penchés l'un vers l'autre, causaient à voix basse, avec animation.

Le nom de Haudecœur, prononcé par les soldats en appelant leur camarade, les avait frappés.

Des circulaires avaient été envoyées récemment de Paris à toutes les brigades de France, mentionnant le retour de Haudecœur, donnant son signalement.

Un post-scriplum suivait les circulaires adressées aux brigades de gendarmerie de Normandie ; dans le postscriptum il était dit que Haudecœur essayerait peut-être de voir son fils, chasseur au 24*^ régiment en garnison à Rouen, et on leur enjoignait de redoubler de surveillance.

La brigade de RoUeboise avait reçu cette circulaire.

Et voilà pourquoi le nom de Haudecœur avait frappé les deux gendarmes en train de boire.

Les soldats avaient vidé leur pot de cidre.

— Plouveret, dit l'aubergiste, conduis ces braves enfants dans leur chambre. Ils ont peut-être envie de dormir.

— Pas encore, dit Médéric en souriant, mais nous nous y mettrons à l'aise, en attendant la nuit.

— Haudecœur quitta la salle, traversa un corridor obscur et ouvrit une porte.pleine donnant sur un escalier qui était, comme le corridor, plongé dans des ténèbres profondes.

Trois des soldats montèrent, soulevant leur sabre dans la main.

Au moment où Médéric mit le pied dans l'escalier, il se sentit retenu par des doigts tremblants.

En même temps, une voix très basse, bien tremblante aussi, murmurait à son oreille :

— Médéric^ pas un mot, pas un cri... Je suis ton père... évadé... ne fais pas semblant de me connaître... Du sang-froid!!...

L'effet fut foudroyant et Haudecœur fut obligé de retenir dans ses bras le corps chancelant du pauvre solda bouleversé.

Mais il sentit aussi deux bras qui, dans Tombre, l'enlaçaient, le serraient à l'étouffer presque, dans une étreinte passionnée.

— Père ! Père ! est-ce que je suis fou ! !

Des voix gaies criaient, dans l'escalier obscur:

— Eh bien! Haudecœur? Tu rinces les verres?

Et l'aubergiste, de son côté, hurlait, très en train:

— Allons, Plouveret, allons, mon brave !!

Le pauvre Haudecœur était si ému, si troublé par cette rencontre, qu'il allait et venait, dans la sallede l'auberge, sans trop savoir où donner de la tête.

Il n'entendait plus les ordres.

11 obéissait à tort et à travers, cassant les verres, renversant les bouteilles et les cruches de cidre.

A la fin, l'aubergiste lui dit :

— Ce n'est pas possible, vous êtes pochard?

— Oh! monsieur, monsieur, dit Haudecœur, les larmes aux yeux.

L'aubergiste fut touché.

— C'est bon, c'est bon, ce que je dis, c'est pour plaisanter. Maisil ne faut pas perdre la tête parce que la salle est pleine de clients.

C'est jour de fête. Ce n'est pas tous les soirs même affluence.

Le forçat se remit.

Au-dessus de la salle, dans la chambre, au premier étage, une chambre où il y avait plusieurs lits, il entendait des pas robustes résonner sur le plancher.

Il y avait là son fils; son fils l!

Cette pensée le remplissait de joie et aussi d'épouvante .

Pourquoi Médéric était-il si longtemps à descendre ?

Il lui semblait que des siècles et des siècles s'écoulaient.

Et son regard, dans le fond du couloir obscur, interrogeait ardemment la porte de l'escalier.

Enfin, cette porte s'ouvrit.

Des soldats parurent, traversèrent l'auberge et sortirent.

Puis, ce fut Médéric, très pâle et malgré son courage, chancelant encore.

Leurs deux regards se rencontrèrent.

Ah! ce qu'ils échangèrent de douleur et de tendresse, dans ce regard !!

Médéric alla s'installer dans un coin, demanda du cidre et se mit, pour se donner une contenance, à rouler une cigarette.

Ce fut son père qui le servit.

Et en posant une bouteille et un verre sur la table, les mains se frôlèrent et s'unirent dans un frémissement.

Le soldat murmura, essayant de sourire :

— Dites donc, mon garçon, j'ai horreur de boire seul... est-ce que vous voudriez me tenir compagnie?

— Je ne sais pas, fit Haudecœur d'une voix étouffée... Je vais demander au patron...

L'aubergiste eut un bon sourire :

— Mais oui, mais oui... Vous sortez donc du séminaire... Buvez avec ce chasseur, puisque ça lui plaît... et pourvu que le service n'en souffre pas, ça m'est égal...

Tous les paysans, dans la salle, parlaient ou criaient à la fois.

Médéric et Haudecœur purent échanger quelques mots.

— Oh! père! mon pauvre père chéri... Gomment se fait-il ?

— Je ne peux pas te raconter... Tais-toi... Cela, à voix basse, dans un grand brouhaha. Mais au milieu des accalmies, le forçat demandait :

— Ça m'intéresse beaucoup les grandes manœuvres...

j'ai été soldat en 1870».. Dites-moi donc d'oîi vous venez, et ce que vous avez fait.

Médéric comprit que son père voulait entendre quelle avait été sa vie depuis longtemps.

Alors il parla, racontant son existence au régiment.

Dans les premiers temps, il avait cru qu'il ne pourrait rester ; on avait appris l'histoire du père.

Fils de forçat ! quelle situation délicate pour lui !

Puis, peu à peu," sa discipline, sa douceur, son adresse à tous les exercices, lui avaient fait des amis de tous les officiers.

Et les soldats aussi avaient fini par oublier le forçat, dans le grand besoin de justice et d'égalité qui existe au régiment.

Médéric parlait ainsi quand il voyait qu'autour de lui on pouvait Tentendre, mais que de tendresses dans de simples m'ots, lorsque les regards se détournaient d'eux!

— Père ! père ! murmurait le jeune homme, des lèvres seulement.

Et des lèvres seulement, le forçat répondait :

— Mon enfant ! mon enfant !

Cependant, à l'autre bout de la salle, et sans que Médéric et Haudecœur y prissent garde, les deux gendarmes les surveillaient.

Ce nom de Haudecœur, nous avons dit pourquoi, avait éveillé leur attention, piqué leur curiosité.

Évidemment, ce chasseur du 24% dont la circulaire parlait, n'était autre que le fils du forçat.

El c'était lui, surtout,- qu'ils regardaient.

Mais il arriva alors une chose toute naturelle.

C'est qu'à force de regarder Médéric, ils finirent par reporter les yeux sur l'évadé.

Et tout à coup ils se poussèrent du coude :

— Dis donc?

— Quoi?

— Remarques-tu ?

— Oui, je devine, j'ai remarqué comme toi.

— La ressemblance, hein?

— La ressemblance entre Plouvèret et Haudecœur.

— Voilà qui est singulier.

— Oh I un hasard, assurément.

— Un hasard, oui, à moins que...

— Plouveret avait l'air bien troublé, tout à l'heure.

— Et cette idée du soldat de trinquer avec lui... c'est drôle.

Cependant ils n'intervinrent pas.

— Ne brusquons rien.

— Rien, mais examinons-les.

Haudecœur leur tournait le dos et ne pouvait voir ce jeu de scène.

Mais Médéric était trop intéressé à ce que son père ne courût aucun danger pour ne point veiller à tout ce qui se passait.

L'attention des gendarmes ne lui échappait pas.

Il en prévint Haudecœur :

— Prends garde ! dit-il.

L'évadé, en se retournant, vit ces yeux fixés sur lui.

Il tressaillit.

Tout à l'heure ils l'avaient interrogé, déjà.

S'ils l'interrogeaient de nouveau, s'ils lui demandaient ses papiers, quelque preuve d'identité, comme, par exemple, sa feuille de sortie de l'hôpital, puisqu'il avait prétendu qu'il venait d'être très malade — que répondrail-il?

Il dit rapidement :

— Ce soir, à minuit, trouve-toi devant Téglise. Nous causerons...

— Bien. D'ici là, pas un mot !

— Pas un mot ! Pas un regard !

Un des gendarmes se leva et sortit,

— Je vais savoir où il va, dit Médéric.

Il paya le pot de cidre et quitta l'auberge, indifférent. De loin, dans la nuit tombante, il suivit le gendarme. Celui-ci entra au télégraphe, y resta cinq minutes, ressortit et prit le chemin de la caserne. Le danger existait-il ?

Médéric doutait.

Dans tous les cas, Haudecœur était sur ses gardes.

Les jours de fête et les -dimanches, par permission particulière, les auberges de Rolleboise ne fermaient qu'à dix heures.

Il y eut des clients jusqu'à cette heure-là.

A dix heures, les portes furent closes.

L'aubergiste monta se coucher.

Les soldats étaient rentrés au couvre-feu et dormaient.

Haudecœur couchait dans une alcôve de l'écurie, près des chevaux.

Rien ne pouvait l'empêcher de sortir.

Haudecœur ne songea même pas à dormir.

Assis sur son lit, il attendait l'heure de son rendez-vous.

Quelques minutes avant minuit, il se glissa dans le jardin, gagna la rue et courut jusqu'à l'église.

Le village était désert, de ce côté-là.

Au loin, pourtant, on entendait la musique d'un bal.

Dans l'ombre de l'église, rendant plus obscure encore l'ombre de la nuit, il attendit.

Il n'attendit pas longtemps.

Médéric, en effet, parut presque aussitôt.

Le père et le Ois, cette fois sans plus de contrainte, tombèrent dan? les bras l'un de l'autre.

Ils s'étreignirent longuement.

Et il fallut que Haudecœur racontât à son fils tout ce qu'il avait souffert, toutes les misères de son évasion, jusqu'au jour oh son arrivée avait arraché à la mort, rue du Marché-Saint-Honoré, les deux femmes qui avaient résolu d'en finir.

Médéric pleurait en écoutant ce récit.

Il ignorait ce triste drame, que sa mère et sa sœur lui avaient caché dans leurs dernières lettres.

Au milieu de leurs effusions, ils avaient quand même l'oreille tendue à tout ce qui se passait autour d'eux.

De temps en temps, quelque couple venait, garçon et fille.

Ils se rangeaient alors le long de l'église et les laissaient aller, riant et chantant.

Puis, c'étaient des bandes de gars robustes, bras dessus bras dessous, sortant du bal, et du reste très gris.

Des nuages qui, pendant toute la soirée, avaient obscurci la clarté de la lune, et faisaient craindre la pluie, s'étaient dissipés sous un vent léger.

Le ciel était pur, la lune brillait, la nuit était devenue claire et les deux hommes étaient obligés à des précautions.

Ils aperçurent tout à coup, non loin d'eux, venant de leur côLé, les gendarmes de RoUeboise.

Ils s'effacèrent.

Les gendarmes ne les virent point, ne parurent point soupçonner leur présence.

Et le père et le Qls se rassurèrent.

Mais leur confiance ne dura pas longtemps.

Ils avaient été vus, sans doute, et reconnus car les gendarmes s'étaient quittés, derrière l'église, et revenant tout à coup sur leurs pas, chacun d'un côté, ils se dirigeaient droit vers les deux hommes.

— Sauve-toi, père, ils se doutent de quelque chose I...

— Es-tu sûr de ne pas te tromper? S'ils n'ont pas de soupçons et s'ils me voient fuir, ils se jetteront à ma poursuite... Tandis que si je les attends... ils me reconnaîtront pour le garçon d'auberge...

— Non, non, je t'en conjure. Ne les attends pas ! Les deux gendarmes se rapprochaient.

Alors, Haudecœur prit la main de son fils et la serra dans la sienne, une dernière fois.

Puis il s'éloigna, à grands pas.

Il fallait qu'il passât devant un des deux gendarmes. Il ne choisit pas et marcha au hasard. Quand il fut tout près, le gendarme vint à lui et cria :

— Ah ! ah 1 c'est vous, Plouveret, arrêtez donc, je vous prie...

Sans cesser de marcher, mais sans hâter le pas, le forçat répondit :

— Oui, c'est moi. Je rentre me coucher. Qu'est-ce que vous me voulez ? Vous avez besoin de moi ?

— Peut-être.

— Eh bien, venez me trouver à l'auberge demain matin...

Le gendarme s'élança vers lui, pour le surprendre.

Mais Haudecœur s'y attendait.

Il fit un bond de côté, étendit la jambe raide.

Le gendarme se cogna contre lui et s'étala tout de son long, pendant que Haudecœur gagnait une ruelle obscure, étroite, encombrée de détritus et de fumier, au bout de laquelle les prés, les champs et les bois commençaient, derrière les jardins du village.

Le gendarme s'était relevé et le poursuivait.

L'autre était venu à son secours, croyant à une attaque, et tous deux, vigoureux, râblés, les poings contre les hanches, commencèrent contre le forçat une course acharnée.

Médéric les suivait du regard, prêt. à secourir son père à son tour, malgré tout, les dents serrées, la rage au cœur.

Sur le coteau, dans le fond de la plaine, Haudecœur apercevait une masse sombre.

— Un bois ! disait-il ; si j'arrive jusque-là, je suis sauvé 1

Il traversait des prés,, des pâturages, se cognait contre des clôtures qui le renversaient, tombait dans des trous pleins d'eau, parfois dérangeait dans leur sommeil des bœufs qui se relevaient soudain et s'enfuyaient lourdement, ébranlant la terre, épouvantés.

Quand il rencontrait une haie il la longeait, et s'il rencontrait une trouée, passait de l'autre côté.

Mais les gendarmes, hardis et rusés, habitués à ces sortes de chasses, ne le perdaient pas de vue.

Ils ne gagnaient pas de terrain, Haudecœur non plus.

Gibier et chasseurs restaient de deux cents mètres au plus séparés.

En outre, un avantage pour les chasseurs.

Ils connaissaient tous les accidents de terrain, évitaient les ruisselets, les trous et les fondrières, souvent n'hésitaient pas devant un léger détour qui semblait les éloi-

gner, mais sachant bien qu'au dernier moment Haudecœur perdrait une minute.

Haudecœur était extrêmement robuste.

Mais il n'était plus jeune.

Toutes ces misères supportées depuis des mois avec tant de courage Tavaient encore affaibli.

Il perdait la respiration.

Et une douleur aiguë, au côté, le traversa tout à coup comme un coup de poignard.

— Mon vieux, mûrmura-t-il, tu n'en tireras pas long !

Et tournant la tête, il calcula quelle distance le séparait encore de ses ennemis.

Alors, il eut un frémissement.

La distance s'était diminuée de moitié.

Il releva la tête, consulta le ciel.

Pas un nuage ; le ciel restait immuablement bleu.

Et ses jambes, tremblaient ; sa poitrine râlait.

Et le bois qu'il voyait depuis si longtemps, le bois sauveur, éiait encore loin !

Ah ! s'il avait pu atteindre jusque-là.

Tout à coup, en courant, après avoir traversé une haie, il tomba dans une fosse encombrée de broussailles et au lond de laquelle restait un peu d'eau; sa têle porta contre une racine et pendant quelques secondes il fut tout étourdi.

Il ne se rendit pas compte du danger.

Il vit pourtant passer au-dessus de lui deux ombres : les gendarmes, infatigables, le poursuivaient toujours.

Ils l'avaient vu disparaître derrière la haie, et s'étaient jetés en avant; connaissant la fondrière, ils y avaient échappé.

Puis, de J'autre côté, dans le pré, personne.

Alors, ils revinrent sur leurs pas, traversant de nouveau la haie, croyant à un piège.

Haudecœur revenait à lui, se dressait, grimpait le long de la fosse et reprenait sa route vers le bois de Moisson.

Les gendarmes l'entendirent.

Et la chasse reprit, plus ardente, plus furieuse.

Haudecœur se rapprochait de la forêt.

Cela lai rendait des forces, centuplait son courage.

Enfin, il atteignit la lisière.

Tout d'abord, il suivit la première allée qu'il rencontra.

Puis, se jetant sous bois, il se coucha dans les buissons pour reprendre haleiûe et attendit, sans crainte.

Un bruit de pas.

C'était un gendarme, mais un seul.

Qu'était devenu l'autre?

Haudecœur pensa qu'il était fatigué peut-être, celuilà, ou que, c'était à redouter aussi, il était resté sur la bordure pour guetter le retour du forçat, dans le cas où Haudecœur n'aurait pas voulu se hasarder dans un bois qu'il ne connaissait pas.

Il laissa passer le gendarme et quand il eut repris haleine, quand il se sentit un peu plus de vigueur dans les jambes, prêt à recommencer la lutte, il repartit.

Mais comprenant que cette forêt, si mystérieuse qu'elle fût pour lui, c'était son salut quand même, il s'engagea résolument dans les sentiers qu'il rencontra, se contentant de s'arrêter de temps en temps afin de s'assurer s'il n'était pas suivi.

Cela dura une demi-heure.

Les sentiers montaient en pente assez rude et tou jours, autour de lui, de grands chênes et des hêtres superbes, écartant de leurs branches orgueilleuses toute végétation autour d'eux.

Puis, au bout d'une demi-heure, le sentier remonté le conduisit, tout à coup, en face d'un mur.

Il y avait là un parc privé.

Il longea le mur.

Cette clôture était interminable.

Il allait reprendre les chemins de la forêt lorsqu'il vit se dresser tout près un homme qui sélançait sur lui à l'improviste.

Il n'eut pas le temps de lui échapper.

C'était un des deux gendarmes, celui qui s'était engagé à sa poursuite.

Ils roulèrent tous deux sur le soi en s'élreignant.

Le gendarme était plus jeune que Haudecœur et plus robuste peut-être, mais 11 luttait pour faire son devoir seulement, tandis que le forçat se battait pour sa liberté, pour sa vie, c'est-à-dire de toute son énergie, de tout son désespoir !

La lutte dura longtemps.

Ils se roulaient dans la boue de ce sol, au milieu des épines qui leur déchiraient les mains et la figure.

Tous les efforts du gendarme tendaient à s'emparer d'une main de l'évadé pour y passer prestement le cabriolet.

Mais Haudecœur s'en doutait et veillait.

Dans la lutte, d'abord silencieuse, bientôt des paroles s'échangèrent.

— Tu es Haudecœur, hein? faisait le gendarme. Il est bien inutile de te le demander.

— Je suis Haudecœur... je suis un brave homme... et plutôt que de me laisser reprendre et renvoyer à la Nouvelle, vous me tuerez, je vous en réponds.

— Ça se dit, et puis on y retourne !

Tout à coup, dans un effort surhumain, Haudecœur renversa le gendarme sous lui, et le maintint, ayant les deux genoux pesamment appuyés sur la poitrine du soldat.

— Je ne vous en veux pas... je ne suis pas capable de vous faire du mal... vous faites votre devoir et au besoin je serais le premier à vous prêter main-forte. Promettezmoi de me laisser échapper... de ne pas continuer à me poursuivre...

— Non, non...

— Je vous jure que je suis un pauvre diable qui n'a rien fait pour qu'on le renvoie là-bas.

— Ils disent tous ça.

— Alors, vous ne voulez pas ?

Au lieu de répondre, le gendarme se souleva et avant que Haudecœur eût pu l'en empêcher, il avait jeté un cri trident qui sembla traverser la forêt de part en part.

— A moi ! à moi !

— Alors, c'est bon, c'est bon, fît Haudecœur, il faut

que je vous mette, au moins pendant une minute ou deux, dans Timpossibilité de me reprendre... Ce n'est pas ma faute et je vous en demande bien pardon.

Et pendant que le gendarme se débattait, il lui asséna sur la nuque un coup de poing violent qui le rendit immobile et rétourdit.

Il en profita pour s'enfuir.

Mais il avait à peine parcouru deux cents mètres qu'il était frappé par le bruit d'une course derrière lui.

Etait-ce le gendarme avec lequel il venait de se battre ?

Etait-ce son camarade attiré par ses cris ?

Tous les deux, peut-être.

C'étaient tous les deux, en effet, le premier ayant entendu l'appel suprême, le second étant revenu vite de son éblouissement.

Haudecœur longeait toujours le mur du parc, contre lequel il y avait un chemin de ronde.

Tout à coup il rencontre une petite porte entr'ouverte.

Il la pousse, il se trouve devant une avenue déjà jonchée de feuilles mortes.

II ne réfléchit pas.

Il faut qu'il leur échappe, malgré tout.

11 s'élance.

Mais l'instinct des gendarmes a deviné sa ruse.

L'un des deux continue sa poursuite par le chemin de ronde, pendant que l'autre entre dans le parc par cette porte.

Les limiers n'abandonnent pas la bête de chasse.

Haudecœur traverse le parc de l'Expilly qui n'a que quelques hectares enclos de murs.

Et il se trouve bientôt dans les jardins du château.

Là, il hésite.

Si quelque domestique, maintenant, le surprenait, est. ce qu'il ne risquait pas d'attraper une balle de fusil ou de revolver ?

Il veut revenir sur ses pas, se cacher sous la futaie.

Et c'est à ce moment que la pauvre Marguerite, malgré sa démence, est frappée par ses allures bizarres.

Il quitte de nouveau le bois et se couche au milieu de massifs.

Il a quelques instants de répit.

Le limier, sans doute, a perdu sa trace.

Mais ce répit ne dure guère.

L'oreille contre le sol, Haudecœur entend la poursuite qui reprend.

Alors, il n'a plus qu'un espoir, qu'un moyen désespéré.

Se jeter dans celte maison, dont il voit la porte du perron ouverte, s'y cacher, attendre que se soient éloignés les gendarmes, qui peut-être passeront là sans croire qu'il s'y serait arrêié.

Il entre dans la maison, haletant, le cœur serré, disant, dans sa suprême angoisse, dans le suprême abandon de tout oti il se' voyait:

— Mon Dieu ! Mon Dieu! puisque les hommes n'ont pas pitié de moi ! vous, du moins, mon Dieu, vous !...

Et il disparaît.

Il s'était caché dans le vestibule, accroupi derrière la porte.

Tout à coup il entendit un bruit de pas sur le gravier de la cour.

Il pencha la tête, aperçut une femme — Marguerite.

Alors, il recula, poussa la première porte venue.

C'était celle du salon.

Et il attendit, derrière un grand canapé.

Marguerite entra, se dirigea vers sa chambre.

Le salon était plongé dans l'obscurité. Il ne pouvait reconnaître la pauvre folle.

Mais Marguerite ayant ouvert la porte de sa chambre à coucher, un peu de lumière se fit.

Ce fut à cet instant que Haudecœur se leva pour s'enfuir et que Marguerite, subitement, se retourna.

Le forçat et la folle se trouvèrent en présence.

Marguerite regarda l'homme curieusement, sans aucune crainte.

Mais lui, se voyant découvert, et sans même relever les yeux sur cette femme qui venait de le surprendre :

— Oh ! madame ! madame, n'ayez pas peur ! Je ne suis ni un voleur, ni un assassin !... Je fuyais... On me poursuit... deux gendarmes sont sur mes traces... Tout à l'heure, là, derrière le mur l'un des deux m'avait rejoint et j'avais pu lui échapper.., et puis, j'ai trouvé une porte ouverte, je me suis dit qu'ils ne me poursuivraient point partout, qu'ils ne s'imagineraient pas que j'avais essayé de chercher ici un refuge... et je suis entré... Oh ! madame ! madame ! n'ayez pas peur... je vous jure que je suis incapable de vous faire du mal... ayez pitié de moi... ne me dénoncez pas !. . . Oh! madame... ne me dénoncez pas I

Elle répéta doucement en souriant:

— Ne me dénoncez pas !.. . Alors, il releva les yeux.

£t joignant les mains, il osa la regarder. Et tout à coup, il fut frappé d'un grand coup. Il crut qu'il la reconnaissait, cette lemme qui surgissait ainsi devant lui dans cette nuit d'aventures. La lumière l'éclairait.

Il s'approcha.

Et il ne retint pas un cri d'épouvante :

— Madame de Beaupréault !

Il crut qu'il s'était trompé, que quelque imagination, quelque délire né de son trouble éi?arait son esprit.

Mais non\ c'était bien elle, si changée qu'elle fût.

Et il répéta, se croyant cette fois vraiment perdu, voyant que Dieu, lui-même, qu'il avait invoqué tout à l'heure, était vraiment contre lui :

— Madame de Beaupréault! Elle va me livrer! C'est fini!...

Et il n'a même plus assez de forces pour s'enfuir. Ce dernier coup l'a anéanti, lui a brisé les jambes. Il chancelle, tombe dans un fauteuil, se cache le vi-

sage dans ses mains, et sanglote coname un enfant.

Marguerite l'écoute.

Elle paraît très surprise.

Ces sanglots sennblent heurter, dans son cerveau, à des choses oubliées depuis longtemps et qui l'inquiètent et qui l'étonnenl.

Déjà, quelques secondes auparavant, un mot, un nom Ta frappé; le nom de Beaupréault, prononcé avec tant de haine par cet homme I...

Elle reste debout, songeuse, devant le malheureux tout en larmes.

Et soudain, elle se penche vers lui.

Elle prend, dans ses deux mains très douces, lès rudes mains calleuses du forçat.

Elle les détache de ce visage inondé de pleurs.

Elle force Haudecœur à la regarder.

Et à son tour, longuement, elle le considère.

Tout un travail de renaissance, de ressouvenirs, se fait en elle.

Tout cela dans le brouillard encore.

G'e^t une dernière lutte entre la folie et la raison.-

Haudecœur se livre à cet examen, un peu étonné que pas un cri, que pas un appel ne sorte de cette bouche.

Et l'expression égaréedela physionomie le frappeenfin.

Il ne comprend pas la vérité tout entière, pourtant il est sur le point de la deviner.

— On dirait qu'elle est folle 1 !

11 se tait, il n'ose même plus implorer la pitié de la pauvre femme. •

Celle-ci le contemple toujours avec une fixité étrange.

Toute une vie nouvelle semble luire dans ses yeux.

Soudain, comme si la lumière, enfin, s'était faite, elle recule, épouvantée, le regard éperdu, chancelante.

— Qu'est-ce donc? Que se passe-t-il?

Et la mémoire lui revient peu à peu. La première manifestation de ce retour, c'est le nom même du forçat qui monte à ses lèvres :

— Haudecœur ! C'est Haudecœur !

Elle n'est pas folle. Encore quelques secondes et tout

ce passé, ce passé sinistre, avec son cortège d'épouvantements et de remords, revivra en elle, pour la terrasser de nouveau peut-être.

Est-ce que Dieu n'eût pas été plus clément de garder cette raison auprès de lui et de laisser la pauvre femme vaguer dans la vie en souriant comme une innocente?

En se voyant reconnu, il s'est laissé tomber à genoux, de nouveau.

— Oui, madame, je suis Haudecœur le forçat, celui qu'on a accusé jadis d'avoir tué votre mari et que l'on a envoyé au bagne expier le crime commis par un autre. N'ayez pas peur de moi, je vous le répète. Oh ! madame, je ne sais pas ce qui vient de se passer, en TOUS ; tout à l'heure lorsque vous m'avez aperçu vous aviez un sourire sur les lèvres en me regardant, et tout à coup, voici de l'effroi et de l'horreur... Ayez pitié, ayez pitié !...

Marguerite, toute au passé, murmurait :

— Haudecœur! Libre!

Et ses doigts nerveusements'appuyaient sur son front comme pour s'y enfoncer, comme si elle avait voulu combler le vide de ces derniers mois qu'elle y sentait, comme si elle avait voulu retrouver les chaînons qui reliaient son existence présente à celle d'autrefois.

L'évadé, lui, la voyant ainsi indécise, se disait :

— La veuve de Beaupréault 1 Elle va me dénoncer 1 elle va appeler à son aide ! Je suis perdu ! !

D'une voix tremblante, Marguerite interrogeait:

— D'oti venez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ?... au milieu de la nuit?...

— Je vous Tai dit... quand vous m'avez surpris... tout à l'heure... vous ne m'avez donc pas compris ?... C'est vrai, vous aviez l'air tout drôle... un air que vous n'avez plus maintenant... Je ne sais pas ce qui a pu se passer en vous, mais en quelques minutes, vous avez bien changé ! 1...

— D'où venez-vous? Pourquoi êtes-vous chez moi?

— D'où je viens? du bagne, vous dis-je î Eh, vous le savez bien ! Pourquoi je suis chez vous? ah ! je vous le

jure, je ne savais pas vous retrouver ici, allez! J'avais quitté Paris il y a quelques jours et avant de gagner la Belgique j'avais voulu embrasser mon fils qui est soldat à Rouen... mais en chemin j'ai été reconnu ! Toutes les brigades ont mon signalement, sans doute ! Pensez donc ! un bandit comme moi ! qui n'ai jamais fait de mal, même à une mouche. Un pareil bandit, libre, en France 1 ça doit épouvanter les populations!

Alors, on m'a traqué comme un loup ! . .. depuis Calais jusqu'à Paris !... de maison en maison, de rue en rue, et tout à l'heure, de fossé en fossé, d'arbre en arbre !... A Paris, les agents, ici les gendarmes 1... Etje commençais à croire qu'il y avait vraiment un bon Dieu au ciel pour protéger les braves gens, puisque toujours je leur avais échappé!...

Il eut, à cet instant, un accès de rage et de douleur :

— Ah ! il est dit que c'est vous qui me porterez toujours malheur!... Je m'en vais, tenez, les gendarmes ne sont pas loin... ils doivent être à chercher mes traces aux alentours du mur de clôture ou même peut-être dans votre jardin... Je vais les rejoindre... j'aime mieux me rendre à eux que de vous donner le plaisir de me dénoncer...

Use dirigea en chancelant vers la porte qui donnait sur le vestibule.

Un mot de Marguerite le troubla jusqu'au fond du cœur :

— Oui, oui, fuyez! fuyez ! je ne dirai rien .. soyez-en sûr... Je vous en fais le serment... fuyez bien vite... car on peut nous entendre... on peut venir... alors, je ne réponds plus de vous...

— Vous voulez bien me sauver ?

— Oui, oui, hâtez-vous ! hâtez-vous!

Alors, il sortit.

Mais Marguerite, comme pour le protéger, s'était élancée avant lui dans le vestibule.

Elle s'arrêta auprès de la porte restée entr'ouverte.

Elle pencha la tête, et se retira, retenant Haudecœur qui allait sortir.

— Restez ! restez !

— Mais, madame...

— Les gendarmes sont dans le jardin, sur vos traces... regardez.

11 regarda à son tour.

En effet, sous la lumière de la lune, là-bas, auprès des arbres du parc, les gendarmes semblaient se consulter.

— Si vous sortez, vous êtes perdu...

Elle parlait dans une sorte d'égarement, martelant ses mots ; les dents serrées par la fièvre faisaient siffler les paroles.

Les deux soldats étaient indécis.

Mais leur indécision fut de courte durée.

Ils se dirigèrent vers les massifs et gagnèrent la maison.

Leur intention évidente était de sonner, de réveiller quelque domestique. Ils étaient sans doute convaincus que le forçat qu'ils poursuivaient avait dû chercher un refuge dans la maison.

Or, un forç'at dans cette maison, c'était un danger pour les habitants.

Us ne pouvaient hésiter.

Machinalement Marguerite avait pris dans sa main la main de Haudecœur et elle la serrait avec une force singulière.

Ses yeux, agrandis par l'effroi de cette situation si tendue, exprimaient de nouveau une sorte de folie.

Haudecœur s'en aperçut.

Et comme elle l'entraînait, il voulut se dégager.

— Oh! madame ! madame ! laissez-moi me montrer à eux ! allez, ça vaut mieux !...

Et naïvement, le pauvre homme ajoutait :

— Au moins, de la sorte, cela ne dérangera personne dans la maison.

Mais elle continuait de l'entraîner.

Elle l'obligea de traverser le vestibule. Us rentrèrent au salon.

Alors, elle le poussa dans sa chambre à coucher, alla

prendre sur le guéridon la petite lampe de nuit et la mit au salon.

Elle referma la porte de sa chambre.

Les gendarmes se rapprochaient.

Elle entendit leurs pas qui montaient le perron.

Elle revint dans le vestibule et se dirigea vers eux.

En l'apercevant, ils la saluèrent et furent un peu embarrassés...

Tout le monde, dans les environs, connaissait les hôtes du château de l'Expilly .

Tout le monde savait que, quelques mois après son mariage, la femme de Jean Demarr était devenue folle.

Elle était si belle, et dans sa folie, si douce: d'autre part le célèbre avocat avait su gagner depuis si longtemps l'affection de tous, que chacun plaignait Marguerite et Jean Demarr.

En se trouvant devant celle qu'ils croyaient folle, 'les gendarmes restaient donc décontenancés.

Ils n'étaient pas éloignés de rebrousser chemin.

Un des deux, celui qui s'était colleté avec Haudecœur, murmura :

— Dis donc, si nous trompions? Ça ne serait pas gai. Nous allons réveiller toutle château pour rien !... M. Jean Demarr ne sera pas content.

— Dame! il n'aura pas tort.

— Veux-tu que nous filions ?

— Ma foi...

— Filons, va ! nous avons fait notre devoir. Ce qui nous reste à faire le dépasse un peu. Nous allons rester en surveillance vers les sorties du parc. Si l'homme est à l'intérieur, nous le verrons peut-être sortir.

— A moins qu'il ne soit déjà le long de la Seine, en train de filer vers Vernon.

Marguerite écoutait et comprenait.

Son cœur battait douloureusement.

— Enfin, ils saluèrent derechef, tournèrent le dos et s'éloignèrent.

Marguerite respira. ,

— Sauvé I murmura-t-elle. Sauvé !

Elle se trompait.

Les gendarmes n'avaient pas fait dix pas dans le jardin que Marguerite entendait au-dessus d'elle une fenêtre s'ouvrir et une voix disait :

— Gendarmes !

Ceux-ci s'arrêtaient et se retournaient, la main au képi.

— Que venez- vous donc faire chez moi à pareille heure?

Marguerite eut un tremblement de tous les membres. Cette voix qui venait d& là-haut, celle voix, un peu surprise et impérieuse, était celle de Jean Demarr. La voix continuait :

— Eh bien, vous ne répondez pas ?

— Pardon, monsieur Jean Demarr, en deux mots voici ce qui nous amène. Nous sommes à la poursuite d'un forçat dont la présence nous a été signalée dans le pays. Nous avions failli le pincer tout à l'heure à Rolleboise, et plus récemment encore auprès du mur de votre parc. Et nous avons la conviction qu'il a dû se réfugier dans votre cbâteau dont la porte était ouverte...

— Au château ?

— Oui, monsieur Demarr. Du reste, vous le connaissez, c'est un de vos anciens clients, mais qui n'a pas eu avec vous la chance qu'ont eue bien d'autres, car tout votre talent ne l'a pas empêché d'écoper de vingt ans de travaux forcés... La chose a fait du bruit dans son temps et son nom nous a rappelé cette histoire...

L'autre gendarme dit avec philosophie :

— Il faut bien être au courant de tout, dans notre métier.

— Et de qui parlez-vous? demanda l'avocat.

— Du forçat Haudecœur...

Jean tressaillit.

— Haudecœur ici, à l'Expilly, chez moi?

— Oui, monsieur Demarr.

— Vous vous trompez, ce n'est pas possible.

— Nous sommes sûrs du contraire.

— Mais alors, cet homme n'a pas été amené ici par le

hasard, qui sait s'il n'y a pas chez lui quelque intention criminelle?...

— Nous l'avons pensé.

— Eh bien ! visitez le château, mes braves, je vous le permets... et je ferai mieux, je vais vous accompagner.

Jean Demarr descendit aussitôt.

On entendit son pas dans l'escalier.

Marguerite et Haudecœur n'avaient rien perdu de ce qui venait de se dire, les paroles étaient arrivées confuses jusqu'au forçat, dans la chambre de Marguerite, et il en avait deviné le sens; il avait deviné aussi que celui qui parlait était le maître de la maison, Jean Demarr î

Résigné à son sort, prêt à tout, il ne bougea pas.

Jean venait de descendre.

Des domestiques s'étaient réveillés également.

Et comme par enchantement, le château s'était éclairé; il y avait maintenant des lampes partout^: dans le vestibule, dans le salon, dans les escaliers, dans les chambres.

— S'il est ici et s'il nous échappe, dit un des gendarmes, il pourra se vanter d'avoir de la chance !...

Dans le vestibule, Jean se trouva tout à coup en face de Marguerite qu'il ne s'attendait guère à trouver là.

11 n'en fut pas très surpris, cependant.

Comme tout le monde, elle avait élé réveillée sans doute par le bruil, par les paroles, et elle était sortie.

Mais en la regardant, il fut troublé.

Les yeux de Marguerite reflétaient tant d'angoisse qu'il eut pour elle une immense pitié.

Et se méprenant :

— N'aie aucune crainte, ma pauvre Marguerite... et regagne ta chambre... viens, nous ne protégerons... Il n'y a personne ici qui soit capable de vouloir te faire du mal.

Il lui prit doucement le bras.

— Viens, Marguerite, viens !

Elle se laissa emmener.

Mais comme il l'entraînait vers sa chambre, il sentit qu'elle avait un mouvement de résistance. Et elle se dirigea vers le salon.

Il la suivit.

Au même instant, Gérard, réveillé comme tout le monde, apparaissait :

— Qu'est-ce donc? que se passe-t-il, monsieur? disaitil à Demarr.

Brièvement, Demarr répondait :

— Le forçat Haudecœur est dans cette maison. J'ai autorisé les gendarmes à visiter... accompagnez-les!

Gérard avait pâli.

— Haudecœur auprès de nous !

Et tout de suite le souvenir de ce qui s'était passé, le souvenir des accusations portées contre lui et Collivet par Haudecœur.

Et la pensée :

— Haudecœur est venu ici pour se venger!... Eh bien^ tant mieux! Du moins j'aurai avec lui une explication de laquelle sortira sans doute la vérité!...

Marguerite avait gardé les yeux fermés pendant tout le temps que son fils avait été là.

Lorsqu'il fut parti, Jean Demarr la vit tout il coup qui lentement traversait le salon pour venir jusqu'à lui.

Et elle le regardait avec des yeux baignés de larmes, des yeux qui n'étaient plus ceux d'une folle, des yeux où était enfin revenue l'intelligence de l'âme.

Jean eut un grand cri et la prit dans ses bras :

— Marguerite! ma chère Marguerite!

— Jean! j'ai été folle, n'est-ce pas?

— Oui...

— Folle... depuis longtemps... depuis cette fatale soirée où j'ai vu jouer sur la scène du Théâtre-Français une tragédie bien sombre...

— Hamlet! ^^'^^^

— Oui, Hamlet!... Je me souviens!... C'est finî,Tean,je me souviens !

Il tomba à genoux, dans le transport de son bonheur, et lui couvrit les mains de baisers ardents.

— Raconte-moi, Marguerite... Que s'est-il passé en toi? Comment ce grand bonheur est-il survenu? Mais non, non, ne dis rien, je craindrais de te fatiguer... et

je ne le veux pas... Plus tard, Marguerite, plus tard, ma chère femme enfin retrouvée... Oh! va, je saurai bien veiller sur toi maintenant, écarter de toi toute émotion violente... Ne parle pas! laisse-moi te regarder!... Et surtout, n'aie pas peur de ce que tu peux entendre autour de toi, car je suis près de toi et tu n'as rien à craindre.

Tout à coup, il songea à la présence de Haudecuîur à l'ExpiUy.

A tout prix il fallait épargner à Marguerite la vue du forçat.

— Rentre dans ta chambre... Viens... viens !... Elle se laissa tomber sur un fauteuil.

— Non! dit-elle, à voix basse.

— Pourquoi?

— Pas encore! Tout à l'heure! Tout à l'heure I

Elle se voyait, la pauvre femme, acculée à un aveu et elle voulait retarder cet aveu le plus longtemps possible.

On entendait les pas des gendarmes aux étages supérieurs, parcourant toutes les chambres.

Tout à l'heure, lorsqu'ils auraient fini, n'allaient-ils pas descendre, rendre compte à Demarr de leur perquisition infructueuse et s'apercevoir alors qu'à côté du salon restait une chambre qu'ils n'avaient point visitée?

Et n'auraient-ils pas l'envie d'y entrer?

Allait-elle dire tout de suite la vérité à Demarr ou bien est-ce qu'elle attendrait encore?

Elle ne savait, souffrant horriblement de cette incertitude.

Mais à coup sûr ce qui se détachait nettement, dans son esprit, c'était la nécessité pour elle de sauver Haudecœur.

Là, plus d'incertitude, plus d'hésitation.

C'était bien assez de voir cet innocent aux prises avec toutes les hontes, avec toutes les misères, — cet innocent qui souffrait à cause d'elle ! Dût-elle se livrer, s'accuser, se trahir, elle le sauverait!

Et comme elle sentait peser sur elle le regard inquiet de son mari, prête à tout maintenant, elle se glissa ;\ ses genoux.

Elle était d'une pâleur mortelle.

Ses paupières s'étaient abaissées sur ses beaux yeux meurtris.

D'une voix qu'il eut peine à entendre, elle murmura i

— Jean ! Jean ! il faut que je te dise !

— Parle, Marguerite, parle! n'es-tu pas certaine de ma tendresse et ne sais-tu pas que je puis tout entendre?

Mais, à cette minute précise où l'aveu terrible, l'aveu de mort, allait enfui jaillir de ces lèvres, le vestibule s'emplit de bruit.

Les gendarmes, ayant visité la maison, étaient redescendus.

Marguerite se releva.

Gérard entrait et les gendarmes restaient sur le seuil, poliment.

— Monsieur Jean Demarr, nous n'avons rien trouvé; il nous reste à vous présenter nos excuses... Nous vous avons dérangé bien inutilement... Mais il y avait un cas de force majeure...

Ils allaient se retirer.

Gérard, d'un mot, les retint.

— Il reste une cbambre, messieurs.

— Laquelle y

Gérard, du doigt, désigna la porte qui communiquait avec la chambre à coucher de Marguerite :

— Celle-ci!

— M. Jean Demarr veut-il nous permettre? L^avocat leur fit un signe affirmatif.

— Allez!

Ils s'avancèrent.

Mais voilà que devant cette porte fermée, ils rencontrèrent tout à coup Marguerite debout, les deux bras étendus comme pour les empêcher de passer.

Ils s'arrêtent interdits.

Son attitude est si étrange, si incompréhensible, qu'elle frappe de stupeur ceux qui sont là, ceux qui la regardent.

Les gendarmes reculent, en s'inclinant :

— Pardonnez-nous, madame, pardonnez-nous !,.. Ja-

mais nous n'aurions osé si M. Jean Demarr lui-même ne nous y avait autorisés.

Ils savent bien qu'elle est folle, mais ils l'oublient en cet instant.

Gérard ne comprend rien à ce qui se passe.

Lui n'a pas été averti encore.

11 croit toujours sa mère atteinte de celte stupeur démente qui a fait d'elle une pauvre créature passive, depuis la terrible soirée de la représentation d'Bam/et.

Mais Jean Demarr sait tout, lui!...

11 sait que Marguerite, maintenant, est consciente de tout ce qu'elle fait.

Il sait qu'elle pense, qu'elle réfléchit.

Ce qu'elle vient défaire là n'est point l'acte irraisonné d'une folle.

Elle s'oppose à ce que les gendarmes entrent là.

Pourquoi?

Est-ce par pudeur de femme? Et seulement parce que cette chambre est la sienne?

Que lui importait, après tout?

Mais ses yeux épouvantés, qui ne se détachent point du visage de Jean Demarr, ne disent-ils pas qu'il y a autre chose?

Et tout à l'heure, avant l'arrivée de Gérard, Marguerite, aux genoux de son mari, n'allait-elle pas lui faire un aveu, un aveu bien grave, sans doute, puisqu'elle en était toute tremblante?

Quel aveu?...

Et dans son esprit une pensée qui le bouleverse :

Haudecœur est caché là!

Là, dans cette chambre!...

C'est la vue de Haudecœur, assurément, qui en rappelant brusquement à Marguerite les souvenirs du passé, lui a rendu la raison.

Mais cet homme est l'assassin de Beaupréault.

Pourquoi celte pitié étrange?

Elle, la veuve de Beaupréault, sauvant ce meurtrier? Quels mystères cela lui dérobait-il donc?

Et dans cette suprême minute, il se souvient à son

tour des détails qui l'avaient frappé et même inquiété jadis au moment du meurtre.

Celte compassion de Marguerite pour Haudecœur, ce n'était pas la première fois qu'il la voyait se manifester.

Elle avait déjà voulu le sauver autrefois.

Elle avait voulu faire croire au suicide, et non au meurtre de Beaupréault.

Elle s'était plus tard laissé attendrir par les larmes, par le désespoir de la gentille Louise, et elle avait obtenu de Jean Demarr qu'il défendrait Haudecœur.

Que signifiait une pareille attitude?

Et les nuits sans sommeil? les délires? les cauchemars? Ces paroles où Tavocat croyait comprendre quelque allusion à ce drame ?

Savait-elle donc une vérité que les juges avaient ignorée?

Croyait-elle en l'innocence de Haudecœur?

Et si elle y croyait, pourquoi, jusqu'àce jour, avait-elle gardé le silence?

Toutes ces réflexions, en quelques secondes, traversèrent son cerveau.

Et sur tout cela surnageait la réalité, ce fait brutal, gros de situations imprévues, soudainement jeté dans sa vie :

— Haudecœur était chez lui ! sa femme l'y avait caché ! Il fit un signe aux gendarmes.

-^ Adieu, messieurs, puisque vous n'avez plus rien à voir ici.

Ils se retirèrent.

Gérard, seul, était resté.

— Vous pouvez rentrer chez vous, Gérard. Je resterai auprès de votre mère, afin delà tranquilliser.

Le jeune homme jeta un regard soupçonneux sur Jean Demarr et sur Marguerite.

Mais il n'osa répondre.

Il partit.

JeaCn et Marguerite étaient seuls.

Jean sentait un effroi incompréhensible qui le paralysait.

Son front se couvrit de sueur.

Par deux fois il essaya de parler.

Il ne le put.

Enfin, il se raidit contre cette émotion.

Marguerite était restée devant la porte de sa chambre.

Certes, à ce moment, elle appelait la mort de tous ses vœux.

Elle eût béni la main qui l'eût frappée au cœur, en lui épargnant ainsi le terrible aveu qu'elle était obligée de faire ! .

— Marguerite, dit Jean, très faible, en s'avançant vers sa femme d'une marche chancelante — Marguerite, Haudecœur est ici dans votre chambre.

Elle n'avait pas la force de répondre.

Elle se contenta d'incliner la tête.

— Puisque vous le saviez, pour quelle raison ne l'avezvous pas dit à ceux qui le recherchent?... Cet homme n'est-il pas un misérable hors la loi?... Et en l'aidant, ainsi que vous avez fait, à échapper à la justice, qui sait si vous ne lai donnez pas, pour quelque prochain jour, l'occasion d'un nouveau crime?...

Elle dit, comme parlant en un rêve :

— C'est moi qui l'ai caché !

— Vous !

— C'est moi qui ai voulu !

— Pourquoi ?

Et comme elle ne répondait pas :

— Vous avez toujours témoigné pour cet homme un étrange intérêt, ma pauvre Marguerite. Jadis, à plusieurs reprises, vous avez fait tout ce que vous avez pu pour le sauver. Aujourd'hui, vous ne craignez pas de me compromettre, gravement, aux yeux de tous, et de vous compromettre vous-même en le cachant chez moi, en le cachant dans votre chambre. Votre pitié va trop loin, ma chère Marguerite, et devrait, au lieu de s'égarer, s'adressera des malheureux qui en seraient plus dignes. Je ne vous fais pas de reproches. Je vous avertis d'un danger. Cet homme est ici. Et vous avez voulu le sauver. Soit. Je ne veux pas le voir. J'ignore sa présence. Qu'il s'éloigne à

l'instant. Qu'il quitte l'Expilly. Qu'il s'en aille où sa volonté le conduira et que Dieu seul le protège!...

Marguerite vint s'agenouiller de nouveau auprès de Jean Demarr qui vennit de tomber assis dans un fauteuil.

— Cet homme ne peut sortir et s'en aller, comme un coupable, errer au hasard des grandes routes. Il a trop souflert jusqu'aujourd'hui. C'est trop d'injustice, et trop déboute !

— Marguerite 1

, — Jean, c'est moi qui ai caché Haudecœur parce que... Haudecœur...

Elle fut prise d'un tremblement violent.

— Parce que Haudecœur? interrogea Demarr. . Elle i-e remit :

— Parce qu'il est innocent !

— Innocent, Marguerite !

— Innocent, vous dis-je, il est innocent !

— S'il est innocent, comment le savez-vous ? Et comiinent avez-vous attendu jusqu'à présent pour me le dire? Remettez-vous, chère xMarguerite... Vous êtes malade, vous êtes faible. Il^roste en vous de la surexcitation, de la fièvre. Vous ne pouvez encore mesurer la gravité des paroles qui vous échappent. Grâce à Dieu, je suis seul à les entendre et je ne vous les rappellerai jamais.

— Innocent, vous dis-je!... répétait Marguerite avec une sorte de colère... Ah ! vous me croirez, car je ne suis plus folle. Oui, oui, j'ai bien toute ma raison et n'ayez aucune crainte, je pèse chacune de mes paroles...

— Marguerite, prenez garde !

— Il est trop tard !

— Marguerite, pujsque vous croyez jouir de votre raison, puisque vous prétendez que Haudecœur n'est pas coupable...

— Il ne l'est pas !

— Marguerite, vous allez répondre à mes questions.

— Interrogez... Oui, oui, interrogez... je vous en conjure...

— Pourquoi, jusqu'à ce jour, avoir gardé pour vous un pareil et si redoutable secret? Cet homme était au bagne

et VOUS n'avez pas tenlé de l'en arracher? Sa femme et sa fille étaient dans la misère et vous ne vous êtes pas dit que cette misère, tant de déshonneur, tant de larmes, c'était votre faute, c'était votre œuvre... Ah! Marguerite, Marguerite, répondez !

Elle réfléchit un peu, égarée, terrifiée malgré tout.

A la fin pourtant :

— Oui, dit-elle, j*ai eu tort. J'aurais dû tout dire... J'ai été lâche... Voilà ma faute... J'ai été lâche, parce que j'ai eu peur du scandale qui allait rejaillir sur la tête de mon fils et dont il souffrirait éternellement.

— Marguerite, je n'ose comprendre.

— Hélas ! déjà le doute est en votre esprit, je le devine à l'angoisse de vos yeux... Ce n'est ni par M. de Kérunion, ni par Haudecœur que M. de Beaupréault fut assassiné. Il le fut...

— Par qui ! Par qui donc ? le coupable...

— Vous l'avez devant vous !...

— Toi, Marguerite, dit-il dans un grand cri, toi !

— Moi.

Et s'affaissant tout à fait, alors qu'elle était à genoux, elle resta étendue, comme morte, pourtant sans être évanouie.

Il murmura :

— Folle ! la pauvre femme est redevenue folle!

Elle devina sa pensée, et sans se relever, le front sur ses deux bras, et les mains jointes, elle dit :

— Non, hélas ! non, je ne suis pas folle... Ecoutez et vous jugerez ! Vous vous rappelez bien ce jour terrible, n'est-ce pas? Vous vous rappelez votre généreuse intervention lorsque, non point pour sauver mon mari, mais pour sauver l'honneur de mon fils et le mien, vous nous êtes apparu tout à coup, apportant un million grâce auquel M. dé Beaupréault pouvait désintéresser une partie de ses créanciers et refaire sa fortune? Eh bien, quelques minutes avant voire arrivée, j'avais dit à mon mari que je veillerais à ce que, de par sa faute, notre honneur ne s'effondrât pas complètement. Il avait entendu notre entretien, Jean. Il savait que nous nous

étions aimés et que depuis de longues années nous n'avions point voulu nous revoir. Il apprit aussi, par cet entretien, que vous alliez m'apporterpour lui un million. Eh bien, Jean, savez-vous quelle fut sa première pensée? Ce fut de s'enfuir à l'étranger avec cette somme I... Ce fut de profiter de votre générosité en commettant une infamie abominable ! Et il s'en allait, il s'enfuyait, déjà il allait sortir, lorsque j'accourus, devinai et me précipitai devant lui pour le retenir. 11 me résista, me repoussa brutalement.... Que vous dirais-je de plus?... Il y avait sur la table un revolver... je m'en emparai... J'étais folle... Je ne voyais plus, je me sentais évanouir... de honte, de colère, d'épouvante... Je pressai la détente... et en tombant, en perdant connaissance, je tirai, oui, je tirai, le coup partit... je me souviens très bien de cette détonation sourde... oui, oui, je m'en souviens... Et quand je revins à moi... lorsque je pus comprendre ce que j'avais fait et pourquoi je l'avais fait, M. de Beaupréault était auprès de moi, baigné dans son sangl... je l'avais assassiné I... J'avais eu ce courage !... moi!... Après avoir 'menacé, j'avais eu assez d'énergie pour exécuter ma menace !... j'avais tué mon mari I... j'avais tué le père de Gérard, le père ! le père !

Elle resta de nouveau .immobile, toujours étendue.

Pâle, les yeux cernés, vieilli tout à coup, Jean Demarr semblait regarder s'effondrer sa vie.

(^ar c'était bien sa vie tout entière qui s'effondrait.

Plus rien de caché, maintenant.

Tout s'expliquait !...

Mais il y avait en son cœur, en même temps que du désespoir, une immense pitié pour celte pauvre femme.

Aucune horreur, certes, pour ce sang répandu.

N'en voyait-il pas les causes?

Est-ce que vraiment, non au point de vue de la loi, mais au point de vue de l'honneur, elle n'avait pas le droit de tuer, cette femme, afin d'empêcher une honte!

Et l'homme qu'elle avait tué méritait-il quelque compassion ?

Quel juge l'eût condamnée ?

Quel jury ne l'eût renvoyée, presque glorieusement, sans vouloir la reconnaître coupable?

Mais là où était la faute, irrémédiable, là où était le crime — car c'était un crime, celui-là — c'était lorsqu'elle avait laissé condamner Haudecœur.

Un innocent avait souffert, avait été déshonoré à cause d'elle!...

C'était là le devoir!... impérieux, intransigeant !

Il fallait sauver cet homme... il fallait lui rendre l'honneur !...

Marguerite murmurait, accablée par ce silence, par cette tempête de désespoirs qui se livrait dans le cerveau de Jean Demarr :

— Pardon, Jean, pardon ! Je suis prête à tout, prête à mourir... Si vous jugez que ma mort puisse vous être utile... Faites de moi ce que vous voudrez !... Pardon I pardon !

Il dit à haute voix, répondant à de tumultueuses pensées :

— Mon devoir! où est mon devoir?... Vais-je faire ce que je dois, maintenant qu'il faut frapper ce que j*aime ? briser ce qui fut ma vie, le rêve de ma jeunesse?... la femme adorée, coupable sans doute^ mais coupable par. trop d'honneur... C'est horrible ! c'est affreux !

Et il éclata en sanglots.

Marguerite répétait, la voix étouffée :

— Pardon, pardon I

— Si je parle, continuait Jean Demarr, Marguerite est perdue... Demain la prison... la cour d'assises... Est-ce possible?... Est-ce de moi que doit venir un aussi affreux scandale? Qu'importe le verdict d'un jury qui jamais ne condamnera la pauvre femme affolée dont le crime fut un châtiment!... Est-ce à moi de la jeter ainsi à ses juges, à moi, à moi? Est-ce vraiment mon devoir?... Haudecœur est innocent... soit... mais ne frapperai-je pas, du môme coup, et Gérard et moi-même ?..." N'ai-je pas auprès de moi des intérêts, plus nombreux et plussacrés que ceux de cet homuie?...

Il essuya son front mouillé de sueur.

Il essuya ses yeux chargés de larmes.

— Oui, mais cet homme est innocent, condamné, déshonoré, poursuivi comme une bête fauve par la police de son pays !... Il a enduré des souffrances physiques et morales horribles, des misères sans nom..* et tout cela à cause de nous! à cause de Marguerite !... Maudissant les juges, maudissant les hommes, maudissant Dieu !... Son coeur est meurtri!... Et s'il était revenu en France, gâté par les misérables au milieu desquels il a vécu làbas, au bagne, rendu mauvais par eux, aigri par trop d'injustices, qu'aurais-je fait, moi, pour rendre à cet homme son honnêteté d'autrefois?... Ah! comme il a raison de nous haïr !...

Marguerite s'était relevée.

Elle avait séché ses larmes.

Ses yeux brûlaient de fièvre et son visage avait, aux pommettes, une coloration ardente, maladive...

— Jean, dit-elle, il ne faut plus d'hésitations...

— Qii'allez-vous faire, ma pauvre Marguerite?

— Mon devoir, le vôtre, le devoir devant l'accomplissement duquel j'ai été lâche depuis quatre ans!....

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Il faut tout lui révéler! Assez de tortures pour ce pauvre homme ! Assez de honte pour ses enfants ! !

— Soit donc! Et que la volonté de Dieu s'accomplisse. Mais moi, Marguerite, moi, je ne sais si j'aurai le courage de lui parler...

— J'ai prévu votre faiblesse et la mienne... et c'est une souffrance et une humiliation qu'il est^possible de vous épargner... Je vais écrire l'aveu du meurtre de mon mari. Je le lui remettrai. Il sera libre d'en faire ce qui lui semblera bon. Et tout sera dit.

— Oui, cela vaut mieux.

Et il cacha sa tête dans ses mains, pour ne plus rien

voir.

Elle écrivait, hâtivement, à une petite table :

« Moi, aujourd'hui femme de M. Jean Dumarr, et

veuve de Georges de Baupréault, je déclare Haudecœur

innocent du meurtre de celui-ci. M. de Baupréault a été

assassiné par moi. Mon crime fat un châtiment mérité et je ne m'en repeus point, mais j'ai horreur d'avoir laissé condamner un innocent. Je livre à celui-ci cet aveu et me:remets entre les mains de la justice. » I

Et elle signa.

Elle tendit le papier à son mari.

— Est-ce cela? dit-elle.

— Oui !

Elle fit un pas vers la porte de la chambre.

Elle s'arrêta en chemin, se retourna vers l'avocat :

— Jean, je t'aime de toutes les forces de mon cœur... Je te demande pardon du mal que je viens de te faire I

— Je te pardonne.

Et comme elle hésitait, les yeux fixés sur la porte :

— Va, dit-il, va, ma pauvre enfant...

Et il ajouta, plus bas .:

— C'est le devoir !

Marguerite ouvrit et sur le seuil :

— Haudecœur, dit-elle, venez, ne craignez rien. En ce moment vous ne courez aucun danger.

On entendit un pas lourd dans le fond obscur de la chambre.

Et Haudecœur apparut tout à coup.

Il avait le visage bouleversé.

Il roulait dans ses mains, d'un air gêné, son chapeau de feutre mou et ses yeux, obstinément baissés, n'osaient se porter ni sur Marguerite ni sur Jean Deniarr.

— Approchez, Haudecœur, vous êtes en sûreté, madame vous l'a dit!...

Et Demarr considérait le pauvre homme qu'il avait défendu autrefois, en cour d'assises, et défendu si mal.

Vraiment, on ne pouvait s'y tromper.

Sur cette honnête physionomie, dans ces bons yeux francs de brave homme, jamais n'avait dû paraître la pensée d'un crime !... jamais î...

Ceux qui l'avaient condamné ne l'avaientdonc pas vu?

— Monsieur, dit le forçat, et vous aussi, madame, je ne sais comment vous remercier... sans vous, sans votre intervention, j'allais retomber entre les mains des gen-

darmes... et c'était bien triste, allez, bien triste, parce que ma femme et ma fille en seraient mortes. Elles n'auraient pas supporté ce dernier coup î... Yous êtes bons d'avoir eu pitié de moi... Vous, surtout, madame, qui devriez ne me voir qu'avec borreur, bien que j'aie toujours protesté contre celte accusation... Quant à vous, monsieur Jean Demarr, c'est vous qui m'avez défendu jadis et vous ne pouvez avoir oublié que je vous ai dit que j'étais innocent... De vous, votre bonté me paraît presque naturelle... Aussi, est-ce madame que je remercie, que je remercie avant tout...

Il avait dit cela sans relever les yeux, mais sa voix avait une singulière inflexion.

On eût dit que Ces paroles voulaient aller plus loin que les oreilles de Marguerite et descendre jusqu'à son cœur.

Marguerite restait immobile.

Un dernier combat se livrait en elle.

— Adieu, dit Haudecœur... je ne puis pas rester plus longtemps et-puisque les gendarmes se sont éloignés, je peux partir... Ils ont dû regagner RoUeboise... moi, je vais prendre le bord de la Seine et descendre jusqu'à Rouen... Je tâcherai d'y gagner quelques sous... auprès des mariniers... et je filerai en Belgique... Adieu, vous êtes bons, je vous remercie, adieu!

— Restez, Haudecœur !

— Monsieur Demarr !

— Oui, oui, restez, dit Marguerite. Tout danger venant du dehors n'est pas écarté encore... Restez aussi longtemps qu'il vous plaira.

— Non, non, si l'on me découvrait, si l'on apprenait dans le pays, à Paris, dans toute la France oîi cela serait bientôt connu, que M. Jean Demarr, l'illustre avocat, a essayé de soustraire à la justice un forçat évadé, voyez quel scandale ! Il faudrait expliquer pourquoi et comment; le feriez-vous? Non, non, il ne faut pas, monsieur Demarr, il ne faut pas ! Yous avez fait aujourd'hui beaucoup pour moi... beaucoup plus que votre devoir... et votre compassion a été grande... Je m*en souviendrai toute ma vie, je vous le jure... adieu !...

Il se dirigea lentement vers le vestibule.

Mais Jean Demarr se précipita vers lui.

Il lui prit les mains, et haletant, épouvanté :

— Non, non, pas encore, pas encore !

Alors, à son tour, et pendant qu'il attendait, toujours les yeux obstinément baissés, dans une attitude étrange d'humilité anxieuse, Marguerite vint à lui, et pliant les genoux devant le pauvre homme si misérable, dont les vêtements, déchirés par toutes les ronces du bois de Moisson, étaient en guenilles, elle lui dit :

— Prenez ce papier, Haudecœur, et lisez ce qu'il contient.

En même temps, elle lui présentait l'aveu qu'elle avait signé tout à l'heure, et, les mains jointes, elle se résigna.

Jean Demarr avait détourné les yeux.

Dans* cette situation si critique et si intense, il n'avait pas le courage de braver le coup qui allait l'atteindre.

Mais Haudecœur s'était contenté de regarderie papier et il ne le dépliait et ne le lisait pas.

Ses yeux s'étaient mouillés de larmes.

Croyant qu'il n'avait pas compris, Marguerite insista :

— Lisez, Haudecœur, il le faut... pour vous, pour votre femme... pour vos enfants.. .

Au lieu d'obéir, l'évadé déchira lentement le papier. Au bruit, Jean Demarr se retourna :

— Que faites-vous?...

— Haudecœur !...

— Yous voulez que je lise ça!... C'est inutile, allez... Tout à l'heure, dans la chambre où madame m'avait fait cacher, vos deux voix arrivaient jusqu'à moi... j'ai écouté ce que vous disiez, sans le faire exprès, bien malgré moi, car je ne suis pas curieux, et j'ai tout entendu, monsieur Jean Demarr, j'ai tout entendu, oui, madame, tout !

Demarr et Marguerite se rapprochèrent.

Et Demarr prit sa femme dans ses bras, en un mouvement instinctif, comme pour la protéger.

Marguerite murmura :

— Alors, vous avez entendu que j'ai dit tout à l'heure à mon mari : « Faites de moi ce que vous voudrez I » Haudecœur, c'est maintenant à vous que je le dis : « Faites ce que vous voudrez ! »

Haudecœur haussa les épaules.

Il avait une grosse émotion qu'il essayait vainement de dissimuler.

— Oui, j'ai entendu... Et j'ai compris... j'ai compris que vous êtes de braves gens, comme moi je suis un brave homme, voilà ce que j'ai compris et cela m'a fait du bien au cœur...

Et montrant les morceaux de papier gisant à terre :

— Vous me disiez : « Faites de moi ce que vous voudrez! » Je ne veux pas vous dénoncer, bien sûr... Regardez ces morceaux... Ça ne pèse pas beaucoup I... Et pourtant, vous aviez raison quand vous disiez, il y a quelques minutes, que j'avais bien souffert... oui, au milieu des misérables qui étaient mes compagnons de tous les jours. Ah ! si vous aviez entendu les insultes, les rires ironiques, quand j'avais la naïveté de dire que je n'avais jamais commis de mauvaise action ! Au commencement, ces outrages me révoltaient... Et puis peu à peu je me suis habitué au récit de leurs crimes... Je les voyais si calmes, dans leur inconscience, si orgueilleux dans leur infamie ! Alors, je me suis mis à rire, comme les autres... Voyez-vous, je crois bien que, petit à petit, si j'étais resté là-bas, je serais devenu mauvais, comme eux... Et vous aviez raison aussi de craindre cela, monsieur Demarr ! Le désespoir aurait fini par s*en mêler et aussi la rage de me sentir abandonné si loin, si loin ! Il y en a sans doute qui Sont; arrivés au bagne sans avoir perdu toute probité et qui bientôt finissent par ne plas savoir où se termine l'honneur, où commence la honte...

Jean Demarr lui serra la main de toutes ses forces. Et Marguerite, à voix basse, disait :

— Pardon, Haudecœur, pardon !

Il haussa les épaules dans le geste qui lui était habi-

tuel et considérant la figure pâle et fatiguée de Marguerite :

— Pauvre femme ! J'ai dans l'idée que si j'ai bien souffert et bien pleuré, moi, elle n'a pas dû sourire bien souvent non plus, elle...

— Elle était atteinte de folie, Haadecœur, et c'est votre vue soudaine, tout à l'heure, qui, en rappelant ces douloureux souvenirs, lui a rendu la raison.

— Pauvre femme! pauvre femme! répétait l'évadé... Ecoutez-moi, je l'ai dit : je ne peux pas vous dénoncer... Pourtant il y a quelque chose à faire. Je ne sais pas quoi. En ce moment ma femme, mes enfants et moi, nous sommes de pauvres gens repoussés un peu de partout, objet de pitié pour quelques-uns, objet d'horreur pour le plus grand nombre... Je suis résolu à m'expatrier... Nous irons loin, là où personne ne nous connaîtra. Nous vivrons en nous aimant bien, en nous serrant bien fort pour qu'il n'y ail plus de place entre nous pour le malheur... Cependant, comme je ne peux pas rester toute ma vie forçat, sous le coup d'une arrestation qui me renverrait au bagne, eh bien, monsieur Jean Demarr, vous devez avoir des amis... des amis puissants qui approchent du président de la République... Faites-moi obtenir ma grâce, voilà tout ce que je vous demande... Ma grâce...

— Votre grâce ne vous rendra pas l'honneur.

— L'honneur est dans la conscience avant tout... Quant à l'autre, l'honneur aux yeux du monde, qu'est-ce pour moi, pauvre diable que personne ne connaît ?... Faites-moi obtenir ma grâce, monsieur Demarr, et puis si vous voulez, donnez-moi un peu de votre affection pour les miens d'abord,, pour moi ensuite.

— Mais c'est un sacrifice sublime, Haudecœur.

— Alors, les choses sublimes, ce n'est pas si difficile qu'on croit. Puis, si je me dévoue ainsi, ce n'est pas sans une arrière-pensée, voyez, car j'aime mieux tout vous dire.

Et souriant :

— Une arrière-pensée d'intérêt, oui.

Sur un geste surpris de Jean Demarr :

— Oh! il ne s'agit pas d'argent. Je sais bien que si je voulais vous demander un million, vous me le donneriez .. Mais vous savez bien aussi qu'il ne me viendra pas à la pensée de vous le demander... Non, je songe à mieux que cela, à quelque chose de plus haut, de plus sacré... Vous avez un fils, madame, un fils qui s'appelle Gérard... Ehbien, votre fils aime ma fille. ..Oui, il l'aime... du moins, il le prétend. Quant à ma fille, j'ai bien peur qu'elle ne l'adore... Comprenez-vous, maintenant, quelle sera ma réhabilitation, la seule, la vraie? Le fils de Beaupréault, le fils de la victime, épousant la fille de celui que l'on considère comme le meurtrier... Mais, auparavant, je vous dirai tout... Car j'ai de graves choses à vous dire... Et peut-être que de ce que vous allez me répondre jaillira un peu de lumière pour moi...

Son visage était devenu soucieux.

Il s'était tu.

Une hésitation, au dernier moment, lui venait :

Allait-il raconter à Marguerite et à Demarr tout ce qu'il savait sur CoUivet et sur Gérard ?

Tant de misères l'avaient rendu défiant.

Douter de Marguerite et douter de son mari, après ce qu'il avait entendu, cela était impossible.

Mais Gérard ? Mais Gollivet surtout ?

— Madame, dit-il, je voudrais que vous me fassiez un serment.

— Un serment?

— Et vous aussi, monsieur Demarr, je voudrais que vous me juriez !

— Quoi donc?...

— Que M. Gérard ne sait rien de ce secret... qu'il ne sait pas que sa mère est la véritable coupable du meurtre de M. de Beaupréault...

— Je vous le jure, dit l'avocat.

— Je jure, moi, que personne n'a pu dire à Gérard une vérité que j'étais seule à connaître... Pourtant, à plusieurs reprises, j'ai vu passer dans ses yeux d'étranges regards... Si je jure qu'il ne sait rien, je ne puis jurer

qu'un soupçon, — l'affreux soupçoa de la réalité, — n'ait point traversé son esprit...

A plusieurs reprises, il m'a interrogée, moi, et un jour il me demanda si vraiment je croyais à votre innocence.

— Et qu'avez-vous répondu ?

— Pouvais-je dire que vous étiez coupable?... Non, non, jamais, jamais. Et c'est alors qu'il se résolut à vous sauver... Je ne pus suivre ses efforts et ne le vis point partir, car, à cette époque. Dieu m'avait retiré la raison... mais auparavant et bien qu'il gardât pour lui son secret, je lisais clairement dans son cœur et je devinais ses projets.

— De telle sorte que c'est bien réellement pour me sauver que votre fils est venu en Nouvelle-Calédonie ?

— L'a-t-il essayé?

— Oui... mais de singulière façon.

— Alors, pouvez-vous douter... et quel eût été, je vous le demande, Haudecœur, le mobile de sa conduite?

Haudecœur, perplexe, ne répondit pas.

Il sentait s'approfondir, autour de lui, un mystère oh. il se perdait. Où trouver la vérité dans un pareil cbaos de ténèbres ?

Les attentats dirigés contre lui-même étaient flagrants, visibles, indéniables.

Deux seuls hommes au monde en assumaient la responsabilité :

Gérard et Collivet.

Une explication devenait nécessaire avec Gérard.

— C'est bien, madame, dit-il, je vous crois et je crois aux bonnes intentions de votre fils. .. Car il faudrait, pour mentir et pour avoir voulu me tromper, qu'il fiât bien hypocrite et bien lâche!... Toutefois, j'ai besoin de m'entretenir avec lui... C'est bien délicat, ce que je vous demande... M. Gérard est-il à Paris, ou bien auprès de vous?

— 11 est ici.

— Ici, je ne puis pas le voir. Comment lui expliquerait-on ma présence?

Et puisque je ne veux pas proQter de votre révélation

pour moi-même, il faut que votre fils ignore aussi la vérité... Alors, je ne sais plus, moi, je ne sais plus... Et pourtant, il faut que je le voie... il le faut... il J" a des choses qu'il est bon d'éclaircir...

Je vous jure, Haudecœur, que je'suis prête à vous cacher à l'Expilly jusqu'au jour où vous pourrez en sortir librement.

— Et que dirait monsieur Gérard ?

— Ah! plutôt que de vous voir retomber de nouveau entre les mains de la justice, je suis prête à tout révéler à Gérard.

— Non, moi je ne le veux pas, moi j'ai le droit de vous le défendre. N'avez-vous donc pas, monsieur Demarr, quelque endroit qui puisse me servir d'asile sans éveiller les soupçons?

— J'ai un fermier, non loin d'ici, qui m'est dévoué, auquel je pourrais tout dire et qui vous prendrait à son service.

— Eh bien, j'accepte, en attendant... Je veillerai à ce que les gendarmes ne me surprennent pas...

— La ferme est loin de Rolleboise, isolée dans un défrichement delà forêt de Moisson qui m'appartient. Les gendarmes n'y passent que rarement, très rarement... En cas d'alerte, les bois sont proches, et à l'Expilly, vous trouverez asile...

— Soit. Mais comment verrai-je monsieur Gérard?.,.

— Il chasse souvent de ce côté... Guettez sa venue...

— Voilà qui est dit, monsieur.

— Nous profiterons, si vous voulez, de ce qu'il fait nuit encore pour gagner la Rivaudière, la ferme dont je vous parle. Je réveillerai le fermier. Je suis sîjr de sa discrétion et de son dévouement.

— Partons !

Marguerite lui tendit les mains :

— N'oubliez pas que je suis prête au sacrifice et que je ne vous laisserai plus désormais accuser etreprendre... Gardez-vous bien si vous ne voulez pas que, le lendemain du jour où vous auriez perdu votre liberté, j'aille

trouver les juges et réclamer justice contre moimême!...

— Ohî je me garderai, madame, je me garderai...

— Noble cœur ! dit Marguerite.

Haudecœur lui embrassa les mains dans un élan.

— Ah! tenez, madame, ce que vous venez de dire là me paie de mes années de bagne!

Jean Demarr ne voulait pas attendre plus longtemps pour conduire Haudecœur à la Uivaudière.

Cependant, comme les gendarmes pouvaient encore être aux environs, des précautions étaient à prendre.

— Attendez-moi! dit-il.

Et il ouvrit la porte du vestibule.

Mais tout à coup, Haudecœur et Marguerite le virent reculer.

Et en même temps, il jetait un grand cri d'effroi.

— Marguerite ! xMargueritel

Il y avait un corps en travers de la porte.

Un corps sans mouvement, dans une immobilité de cadavre.

Et ce corps était celui de Gérard !

Il avait tout entendu 1

Marguerite ne songea même pas à la terrible situation que cela lui créait vis-à-vis de son fils.

Elle ne pensa qu'au pauvre enfant et à l'atroce, à l'abominable torture qui avait brisé ce cœur.

Elle s'agenouilla auprès de lui et le prit dans' ses bras.

— Oh! mon pauvre enfant! mon pauvre enfant! Demarr et Haudecœur, terrifiés, se regardèrent.

Ce qu'ils avaient voulu empêcher venait d'arriver ma,lgré eux.

Demarr releva Gérard.

Il était d'une pâleur tellement grande que vraiment on eût dit que la vie s'était retirée de lui.

On le coucha à demi, sur un canapé.

Il fut lonf2;temps avant de revenir à la connaissance.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, on crut que lui aussi était devenu fou.

Peu à peu, cependant, le désordre disparut de son cerveau. Les pensées redevenaient claires. Le regard fut moins vague.

D'un geste silencieux, Marguerite éloigna Deraarr.

Jean comprit qu'elle désirait rester seule avec son fils, être seule à supporter le choc de cette douleur, l'exaspération de ce désespoir.

Il dit tout bas à Haudecœur :

— Venez !

Ils reculèrent, passèrent dans le vestibule.

Et là, ils attendirent, anxieux, le cœur bouleversé.

Le regard du jeune homme se fixa sur sa mère. Il garda longtemps le silence.

Il croyait être en un lêve, peut-être, dont il espérait qu'un hasard allait le réveiller.

Puis, enfin, il rompit ce lourd silence :

— iMère, ai-je bien entendu? Mère, est-ce donc vrai?

E[le baissa la tête, sans répondre.

— Ainsi, ce que j'ai entendu?

— La vérité.

— Mon père?

— A quoi bon revenir sur ce passé maudit?

— Il le faut, mère, il le faut.

— Oh ! mon pauvre Gérard!

— Ainsi, mon père?

. — Il allait s'enfuir comme un infâme, comme un voleur... sans même une seconde de pitié pour toutes les misères, misères sans nombre, qu'il laissait derrière lui.

— Mon Dieu! Alors, mère, tu me trompais? Tu me trompais donc lorsque, le jour même de sa mort, tu me

disais qu'il fallait toujours aimer et toujours respecter mon père?

— Je te trompais.

— Pourquoi?

— Etait-ceàmoi, enfant, de t'apprendre tant dehonte? Ne pbuvais-je pas espérer que lu les ignorerais toute ta vie? N'ai-je pas fait tout ce qui dépendait de moi pour que tu n'en saches rien?

— Mère 1 mère! Est-ce bien vrai que tu l'as tué?

— C'est vrai! dit-elle, éperdue, dans un long frémissement.

— Tu as tué mon père !...

— Gérard 1

— Tu as tué mon père, répétait-il, dans une sorte d'angoisse folle... Toi, ma mère, toi!! C'était mon père; tu peux me dire tout ce que tu veux pour te justifier, tu n'enlèveras rien à l'atroce réalité... Tes mains ont commis ce forfait... Moi, je n'ai rien connu des hontes dont tu parles, j'étais trop jeune pour les deviner, trop jeune également pour qu'on m'en lit la confidence. J'aimais mon père, au jour de sa mort, comme je l'avais toujours aimé, aussi profondément, aussi ardemment. Et il me semble bien, même aujourd'hui, qu'il n'avait pas cessé de m'aimer...

— Ce n'était point t'aimer que te préparer l'avenir qu'il te réservait, mon pauvre Gérard!

— Oui, sans doute, mère, sans doute. Pourtant, c'est terrible ce que tu as fait \k. C'est une condamnation sans appel. Aujourd'hui que je juge en homme, je sais qu'en dépit des apparences il faut être indulgent pour certaines fautes. Qui sait à quels entraînements mon père a obéi? A quels mauvais conseils? Qui sait.si, voyant sa ruine, en détresse, il n'a pas cru qu'avec cette fortune que M. Demarr lui apportait, il lui serait facile de r-econquérir celle qu'il avait perdue? Oh! je ne l'excuse pas, même s'il est possible de supposer qu'il avait des chances de réussir. Cependant, mère, sa mort lui enlevait le moyen de se repentir... Et laisse-moi croire que le cœur de mon père n'était pas si profondément gan-

grené qu'il n*y eût plus de place quelque part pour le repentir!...

— Hélas !

— Peux-tu me dire que la pensée de t'avoir laissée en France, seule avec moi, aux prises avec la misère, ne l'aurait pas vite ramené auprès de nous?

— Non, non.

— Qu'en sais-tu? Peux-tu me dire que toute affection pour toi était morte en lui, morte également toute tendresse pour moi? Cette tendresse-là ne résiste-t-elle point parfois aux tempêtes de la vie dans l'âme des plus* misérables?... La mort a empêché ce repentir... et la mort est venue de toi...

— Gérard, ne m'accable pas !

11 n'entendit pas cette plainte, car il poursuivit :

— Lorsque je songe à mon père, je le vois toujours souriant, me disant quelque tendresse; je suis trop près de mon enfance encore pour avoir oublié tous ces souyenirs si chers ! Et mon père est lié à tous ces souvenirs-là,jeté le disais un jour, avantmondépartdeFrance! Et c« sont les souvenirs que tu as ensanglantés, mère, en frappant mon père... Mère, tu as eu tort de frapper... Le droit de tuer, mère, c'est un droit terrible... Est-on jamais sûr de ce qui se passe au fond du cœur d'un homme?... Mère, mère, pourquoi n'as-tu point pensé à moi, à ton Gérard, à ton fils, au moment de punir?... Cette pensée-là aurait peut-être arrêté ta main... Que veux-tu que je devienne, moi, aujourd'hui, avec l'épouvantable vision, toujours présente à mon esprit, avec laquelle il faudra que je vive, la vision de mon père râlant, de mon père tué par toi !

Penses-tu à ce qu'il a dû souffrir, aux inexprimables angoisses qui ont empli les quelques secondes de sa vie entre le coup qui le frappa et la nuit éternelle ? Penses-tu à l'horreur de se sentir atteint par celle qu'on a aimée ? car il t'a aimée... Et toi, tu ne l'aimais pas... Tu en aimais un autre, oh ! chastement, certes, avec la haute probité de ton âme, mère inaccessible au moindre soupçon !,., Mais enfin, tu aimais, depuis longtemps, un

homme qui n'était pas ton mari... Et cet amour, tu l'avais, malgré toi, apporté en te mariant... Eh bien! mère, crois-tu, peux-tu m'assurer que mon père — il était épris de toi — ne s'aperçut pas qu'entre sa femme et lui-même il y avait un abîme?... Peux-tu affirmer que ce n'est pas ce soupçon, vague peut-être — qui ne fut même pas un soupçon, mais la divination fugitive de quelque chose d'insaisissable — peux-tu m'affirmer que ce n'est pas cet abîme qui a perdu mon père!... qui l'a dévoyé, égaré, amené à d'autres plaisirs, à d'autres soucis que les plaisirs et les soucis qu'il trouvait dans son ménage? S'il avait senti auprès de lui ton amour puissant, la protection forte et franche de la tendresse, peux-tu affirmer que cela ne l'aurait pas retenu ?

Alors, mère, vois-tu maintenant la grandeur de la faute commise? Tu encours la part — oh! lointaine, mais enfin elle existe — ta part de responsabilité dans les désordres de mon père... et c'est toi qui le punis de ces désordres ; et cette, punition, c'est la mort! Oh! mère, mère, ma pauvre mère !

Accablée, les mains jointes, haletante, Marguerite disait :

— C'est vrai, c'est vrai, tout ce qu'il dit!... J'ai tué! J'ai tué ! Et il se fût peut-être repenti !... EJt s'il est devenu mauvais, il se peut que ce soit ma faute et que je ne l'aie point aimé assez ! I

Gérard murmurait :

— Est-ce possible, vraiment, est-ce possible ! Ecoute, mère, ce que j'ai dû souffrir, depuis ce meurtre! ! Toi, mère, je n'osais pas te soupçonner, tu étais trop sacrée pour moi ! Cependant mes soupçons, malgré moi, flottaient autour de toi et autour de ton mari... et s'arrêtaient sur lui!... Tu vois, mère, tu vois! !

— Oui, j'aurais dû tout dire, tout de suite, jadis... Cela serait fini... je serais morte... morte, et déjà oubliée...

— Mère, mère chérie !...

Et le silence se refit, entre le fils et la mère, pénible...

Ni l'un ni l'autre n'entendirent un bruit de pas, derrière eux, dans le salon.

C'étaient Haudecœur et Jean Demarr.

Ils venaient de rentrer.

Et Haudecœur était le premier, prêt à parler à Gérard et à Marguerite, ayant une gravité singulière.

La scène de Gérard et de Marguerite était arrivée jusqu'à eux.

Il avait senti tomber ses derniers doutes.

Oui, certes, Gérard était innocent de toutes les embûches dans lesquelles Haudecœur avait failli succomber.

Alors, GoUivet était donc, seul, l'auteur de ces embûches ?

Pourquoi ?

Haudecœur, dans le vestibule, avait dit à Demarr qui pleurait :

— Monsieur Demarr, voulez-vous me permettre de rentrer au salon et d'interroger M. de Beaupréault ?... Je crois que ce qu'il me répondra sera intéressant pour tout le monde.

— Venez, Haudecœur !

F]t ils étaient rentrés.

— Monsieur, dit le forçat à Gérard, voulez-vous permettre au père de Louise, au père de celle que vous aimez, de vous poser quelques questions ?

Gérard releva tristement la tête.

— Je sais, mon pauvre Haudecœur, tout ce que vous allez me dire.

— Cela est impossible, monsieur Gérard.

' — Cela est, mon ami. A Paris, lorsque j'ai voulu voir Louise et sa mère, j'ai été accusé par elles, grâce à vous, d'avoir tout mis en œuvre, en Nouvelle-Calédonie, en Australie, en Angleterre et à Paris, pour vous faire reprendre ou même pour vous assassiner...

— Eh bien ! monsieur Gérard, tout cela est vrai, mais vous n'étiez pas seul... et si j'ai pu vous accuser, dans ce temps-là, de complicité avec Collivet, aujourd'hui je ne vous accuse plus du tout... mais j'accuse votre compagnon...

— Dans quel but Collivel aurait-il commis un pareil crime ?

— Je ne sais pas ; mais, sûrement, ce but existe. En cbercbant bien, nous allons peut-être le trouver ensemble.

Gérard ne répondit rien.

Dans l'accablement énorme où il était, il ne pensait plus à rien. Il ne voyait plus qu'une chose, c'était le cadavre de son père. Il ne comprenait plus qu'une chose, c'est que sa mère avait tué !

Alors Haudecœur se tourna vers Marguerite.

— Gé sera vous, madame, que je questionnerai la première,

Dans son affolement, Marguerite parut ne pas entendre.

Mais Haudecœur n'y prit pas garde.

Il semblait suivre une pensée fixe.

— Vous rappelez-vous, madame, df^ns leurs plus menus détails, les circonstances qui ont accompagné la mort de M. de Beaupréault? Moi, j'en connais une partie, celle qui me concerne. Je ne connais que celle-là. Les juges n'avaient aucun intérêt à me raconter le reste.

— Que voulez-vous savoir? que puis-je vous dire?

— Si je me souviens bien, madame, sans l'intervention de l'un des^employés de M. de Beaupréault, de GoUivet, voxis n'auriez pas été prévenue du projet de fuite de voire mari ?

— C'est vrail

— Vous n'êtes accourue dans le cabinet de M. de Beaupréault que lorsque Gollivei vous eut trompée...

— Il m'a dit, en effet, que mon mari m'attendait, que mon mari me demandait...

— Cet homme vous était donc bien dévoué, madame ?

— Je le crois.

— Vous n'aviez jamais eu aucun reproche à lui faire ?

— Aucun...

— Mais c'était à vous, surtout, qu'il montrait du dévouement, en cette occasion, et non à M. de Beaupréault; il sacrifiait M. de Beaupréault, puisqu'il l'empêchait de fuir, et il ne se fût pas conduit autrement s'il avait eu quelque vengeance à exercer contre lui...

Marguerite fit un geste las, de découragement. A quoi bon revenir sur ces tristes détails ? Est-ce que cela pourrait servir à quelque chose ? Telle n'était pas l'opinion de Haudecœur, sans doute,, car il continua :

— Collivet doit connaître le secret de la mort de M. de Beaupréault.

Marguerite, Demarr, et Gérard lui-môme écoutèrent cette lois plus attentivement. Et Gérard demanda:

— Qui peut vous donner une pareille pen^ée ?

— C'est bien simple. Suivez mon raisonnement. Il ne peut faire de doute pour vous, puisque j'en donne les preuves, que Collivet a essayé de me faire assassiner ou de me faire arrêter et renvoyer au bagne. Dans quel but? Etait-ce par haine particulière? Mais je ne le connaissais que de vue. Avant le meurtre, je ne lui avais adres-é la parole que bien rarement, deux fois peut-être, pour des affaires de service. Il faut écarter cette supposition. Collivet n'avait point de raison de me haïr. Alors, il me craignait? Je le gênais? Mon retour en France, mon évasion, était donc un danger pour lui? Quel danger? Parce que, proclamant partout et toujours mon innocence, il était évident qu'une fois libre je ferais tout au monde pour prouver cette innocence !... Alors, il redoutait ces efforts? Cette réhabilitation? Sachant que celle-ci n'était possible qu'autant que le vrai coupable serait connu et remis entre les mains de la justice ?... Vous suivez bien, n'est-ce pas?... Dès lors que Collivet avait cette pensée, cette crainte, dès lor^ qu'il mettait tout en œuvre, même le crime, pour m'empêcher d'être libre, c'est qu'il connaît le vrai coupable, et qu'il redoute tout pour lui... Oa ne se rend pas criminel à plaisir... Et on ne cherche pas à se débarrasser d'un

pauvre homme comme moi pour la seule satisfaction de faire le mal...

Ce qu'il disait était logique.

Ils en étaient frappés.

Mais où voulait-il en venir ?

Il reprit :

— Voilà pourquoi je disais que CoUivet devait être bien profondément et bien étrangement dévoué à madame Demarr, puisqu'il n'hésitait pas à pousser ce dévouement jusqu'au crime... Et pourquoi je disais aussi qu'il doit connaître le secret du meurtre de son ancien patron.

— Il ne peut que le deviner... Une certitude absolue lui est impossible...

— Très possible, au contraire. N'avait-il pas prévenu madame de Beaupréault ? Ne savait-il pas qu'elle allait retrouver son mari ? Ne prévoyait-il pas la querelle ? Sans doute aussi le meurtre? Et tout ce qu'il avait prévu s'est réalisé...

Gérard intervint :

— Un jour, dit-il, avant mon départ pour la Nouvelle- Calédonie, CoUivet m'entendit lui donner l'assurance que je croyais Haudecœur victime d'une erreur judiciaire.

— Et que dit-il ?

— Une chose qui me frappa et à laquelle, depuis lors, je pensai bien souvent : « Il faut chercher le meurtrier de votre père parmi les trois personnes qui l'ont approché pendant la dernière minute de sa vie. Ces trois personnes sont Haudecœur, votre mère et moi. Si Haudecœur est innocent, le coupable, c'est moi ou c'est votre mère !»

— Lorsque vous lui avez proposé de vous accompagner à la Nouvelle-Calédonie, n'a-t-il fait aucune objection ?

— Beaucoup d'objections, au contraire. Après quoi, il accepta !...

Haudecœur se gratta la tête, dans un geste plein de colère impatiente. Il ne comprenait pas la haine de Gollivet.

— Madame, avez-vous revu cet homme depuis longtemps ?

— Je ne Tai pas revu depuis le jour même de votre comparution en cour d'assises. C'est lui qui vint joyeusement m'annoncer votre condamnation, mon pauvre Haudecœur...

— Et depuis ?

— Jamais plus !

— Alors, s'il vous a abandonnée comme ça, tout de suite et si complètement, s'il n'a même pas essayé de vous revoir, de se rapprocher de vous, c'est qu'il ne vous était pas aussi dévoué que nous le disions... Il n'y a qu'une chose, voyez-vous, qui me ferait comprendre ce qui s'est passé... Une seule chose... C'est que cet homme eût été amoureux de vous... amoureux sans vous le dire... amoureux dans l'ombre... et cela jusqu'à se perdre, jusqu'au crime... Madame, pardonnez mon étrange •question... Croyez-vous vraiment que cela fût ainsi ?

— Si mystérieuse, si discrète que puisse être une semblable passion, une femme finit toujours par la deviner...

— Collivet ne vous aimait pas ?

— Non!

— Alors, plus de doute, madame, c'était non à vous, mais à lui qu'il songeait lorsqu'il essayait de me supprimer...

— A lui!

— Oui...

Et tout à coup, Haudecœur serra les poings et les leva au-dessus de sa tête, dans un geste de colère, comme s'il avait voulu assommer un ennemi invisible.

— Ah ! madame ! madame ! comme tout cela se comprendrait, comme ça deviendrait clair, tout cela, si...

Mais il s'arrêta, avec un regard douloureux à Marguerite.

Demarr l'interrogea.

— Dites, Haudecœur, achevez votre pensée, mon ami I

— Je dis que ça deviendrait rudement clair, si cette pauvre dame ne not»6 disait pas que c'est elle qui a tué son mari!... Oui. oui, clair comme le jour... Supposons-le un instant... C*est Gollivet qui a fait le coup ! Il en est bien capable, allez ! Dans quel but ? C'est à chercher, on y arriverait. Un but de vengeance, peut-être. Avez-vous jamais bien vu ses yeux, à Gollivet?... Sûrement, ce ne sont pas des yeux d'honnête homme ! Il n'ose môme pas vous regarder en face! Alors, Gollivet coupable, il est tout naturel que son intérêt veuille que je ne sorte jamais de Bourail. Et même, il eût mieux valu pour lui que je fusse mort. De cette façon, l'iilTaire était enterrée. Plus personne pour se plaindre... Vous voyez comme tout deviendrait facile si madame Demarr ne continuait pas de s'accuser !

Marguerite baissait la tête, le buste plié, les mains toujours jointes sur les genoux. Elle avait le regard fixe et semblait penser à autre chose. •

Et Haudecœur reprenait :

— Ah ! que c'est dommage ! que c'est dommage ! Toutes ces ténèbres-là s'illuminaient... plus de mystère !... une situation bien franche... Gollivet coupable ! tandis que maintenant... nous revoilà toujours dans les ténèbres... et pas plus avancés que tout à l'heure, quand je me demandais pourquoi Gollivet tenait tant à m'estourbir !

Tout à coup, Marguerite dit, lentement, comme parlant en rêve, rappelant les choses passées, qu'elle entrevoyait peut-être maintenant autrement qu'elle ne les avait vues jusqu'à ce jour :

— Il s'est précipité sur moi, m'a arraché le revolver des mains... mais, alors, une lutte entre nous deux... une lutte atroce, odieuse, et tout à coup il me repousse... oui, violemment ; bien des fois je me suis rappelé tous <ies détails... parce que dans les cauchemars de mes nuits sans sommeil, bien des fois je me suis demandé si vraiment j'avais tiré, si vraiment j'avais tué...

Gérard eut une exclamation de joie :

— Ah ! mère, tu doutes, tu doutes !

— Non, hélas! non, je ne doute pasi... qui l'aurait tué?... Ne l'ai-je pas vu, mort, auprès de moi, quelques secondes après, lorsque je repris connaissance?...

— L'as-tu donc vu tomber, mère?

— Non... je me suis évanouie... c'est moi, va, c'est moi... hélas ! mon pauvre enfant... Jamais l'incertitude n'est entrée dans mon esprit.

— Etes-vous bien certaine d'avoir tiré... au moment précis, au moment suprême où vous avez perdu connaissance?

— J'ai entendu le bruit de la détonation.

— Vous en êtes absolument certaine? demanda Haudecœur.

Elle dit, dans un profond sentiment de désespoir :

— Oui, ne doutez pas, ne doutez pas !...

— Eh bien ! madame, continua Haudecœur avec une sorte d'exaltation, écoutez bien ceci... Vous allez vous rappeler ce détail, vous, monsieur Jean Demarr... Au courant de l'enquête, alors que j'étais déjà sous les verrous, le juge d'instruction me dit : « Ce qui prouve, Haudecœur, que votre guet-apens avait été froidement €ombiné, ce qui prouve votre haine pour M. de Ueaupréault et votre résolution désespérée de vous venger de lui, ce qui prouve, enfin, que vous n'avez pas cédé, en tirant sur lui, à un accès de violence irraisonnée, c'est qu'après l'avoir manqué une première fois, vous l'avez tué du second coup. »

Comprenez-vous bien, tous, ce que cela veut dire?... Un armurier avait visité le revolver, après mon arrestation. Et il n'avait pas eu de peine à constater que deux cartouches avaient été tirées. Une des deux balles ne fut pas retrouvée, dans le cabinet de travail. Elle se perdit sans doute dans les tapis ou dans quelque boiserie. L'autre, le médecin, la retrouva dans la poitrine de M. de Beaupréault. Laquelle des deux cartouches a tué votre mari? Est-ce la première ? Est-ce la seconde ?

La seconde, parbleu... Si la première avait fait sa besogne de mort, la seconde eût été inutile... Et si la première n'avait fait que blesser légèrement M. de Beau-

préault, est-ce que le médecin n'aurait pas tout de suite constaté la blessure?... Voilà ce que je voulais vous dire, madame, en vous demandant tant de choses et en vous obligeant à revenir sur ce passé maudit, maudit pour vous et maudit pour moi !...

Affolée par une espérance si soudaine, Marguerite n'avait pas la force de parler.

Elle se sentait condamnée à mort, et quelqu'un venait lui dire qu'elle pourrait vivre peut-être !

Elle n'y voulait pas croire.

— Est-ce possible ? Est-ce possible ?

Haudecœur se mit à rire.

— Je ne sais pas si c'est possible, ma pauvre dame; mais pour ce qui est d'être logique, sûrement c'est logique. Est-ce vous qui avez tiré les deux cartouches sur votre mari ?

— Non, non, non !

— Eh bien, alors, comme les revolvers n'ont pas, que je sache, l'habitude de partir tout seuls, il faut bien qu'une autre main que la vôtre soit venue aider celuilà...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait Marguerite, éperdue... n'osant croire malgré tout, doutant, bouleversée.

Gérard était aux pieds de sa mère.

Il l'étreignait, il Tembrassait :

— Ne doute pas, mère, ce qu'il dit doit être vrai... il nous sauve, il nous rend la vie, il nous rend le bonheur... Tu n'as pas tué mon père, tu le vois, cela est impossible... tu n'as pas commis ce forfait...

— Hélas ! je l'ai voulu...

— Tu l'as voulu, mais Dieu ne le voulait pas, et il est intervenu, lui; au moment suprême, il a empêché cela... il a alourdi ta main, il a jeté un voile sur ton cerveau, il a aveuglé tes yeux... il t'a retiré ton courage, ton intelligence, et pendant quelques minutes il t'a retiré la vie, pour te sauver, mère, pour te sauver de toi-même... Non, mère, ce n'est pas toi, ce n'est pas toi !

Elle répétait, vraiment folle :

— Est-ce possible ?

Et tout à coup, dans la joie trop grande de cette espérance entrevue, elle devint de plus en plus pâle, elle pencha la tête sur l'épaule de Gérard et ne bougea plus.

Jean Demarr, alarmé, s'empressa auprès d'elle.

Une trop forte joie est dangereuse, comme une trop forte peur. Gela pouvait être fatal.

Mais non, elle avait tant souffert !

L'avenir, peut-être, lui réservait quelque compensation.

Elle revint à elle.

Elle sourit à ceux qui étaient là, tendit les mains à Haudecœur.

Tous, aussi, entrevoyaient Tespoir de sortir d'une situation tragique, douloureuse entre toutes et qui leur paraissait sans issue.

Marguerite était trop fatiguée par cette nuit.

L'entretenir encore de ces souvenirs eût été dangereux pour elle. Il fallait la laisser seule.

Jean Demarr resta auprès d'elle.

Ils rentrèrent dans la chambre à coucher.

Gérard et Haudecœur continuèrent à causer, mais à voix basse, afin que le bruit de leurs voix n'arrivât point jusqu'à Marguerite.

Un quart d'heure se passa.

M. Demarr ressortit de la chambre, referma doucement la porte.

— Elle dort! dit-il... Elle dort, très calme... Et serrant les mains du forçat :

— Haudecœur, comment ferons-nous jamais pour vous prouver notre reconnaissance? Et comprenez-vous bien vraiment tout ce que vous venez de faire pour notre maison, pour Marguerite, pour Gérard et pour moi?

L'évadé eut son rire bon enfant.

— En travaillant à vous rendre heureux, dit-il, il me semble que je travaille bien un peu pour les miens et pour moi !

Ils quittèrent le salon.

— Gérard, dit l'avocat, vous resterez au château... Votre mère pourrait avoir besoin de vous... Moi, je vais

conduire Haudecœur à la Rivaudière où il restera caché pendant quelques jours.

Au moment où il descendait le perron, Gérard l'arrêta :

— Monsieur Demarr, dit le jeune homme d'une voix qui tremblaitbien fort, j'ai une confidence à vous faire...

— Tai>ez-vous, Gérard, fit l'avocat doucement... je sais ce que vous voulez me dire...

— Non, non.

. — Vous m'avez soupçonné, n'est-ce pas, d'avoir tué votre père?

Gérard éclata en sanglots.

— Monsieur! oh! monsieur!

— Je vous pardonne, mon pauvre enfant... Mais comme il vous faut une punition, je vais vous punir...

— Punissez-moi, monsieur. ,

— Appelez-moi votre père !

Et les deux hommes s'étreignirent, mêlant leurs larmes.

La nuit s'était passée pendant tous ces événements.

L'aube apparaissait au-dessus des bois, lorsque Demarr et Haudecœur quittèrent ensemble TExpilly.

Mais un brouillard très dense qui s'élevait de la Seine montait le long des flancs du coteau, noyait la campagne de ses flocons de brume pareils à une impondérable dentelle et s'enroulait voluptueusement autour des troncs des hêtres et des chênes.

L'herbe des pelouses était mouillée comme s'il avait plu.

Et les bois semblaient inondés par le passage nocturne d'une rivière; toutes les broussailles étaient lourdes de rosée ; toutes les fougères ; toutes les bruyères; toutes les herbes.

Demarr prit un étroit sentier dans le bois de Moisson, quand ils eurent franchi la clôture du parc.

— Venez, Haudecœur, suivez-moi sans crainte.

— Oh! maintenant qiie je me sais sous votre protection, disait le brave homme, je ne crains plus rien !

Jls marchèrent ainsi pendant une demi-heure. Et tout à coup ils se trouvèrent dans la campagne, autant du moins que le brouillard permettait d'en juger. Demarr, familier avec ces lieux, n'hésitait pas.

— On ne voit pas la Rivaudière, dit-il, tant la brume est forte, et pourtant la ferme n'est pas à plus de cent mètres I

En effet, ils avancèrent d'une centaine de pas seulement.

Si on ne voyait pas la ferme, on entendait du moins les cent bruits significatifs de son réveil.

Les coqs s'en donnaient à plein gosier. Les poules caquetaient et aussi deux ou trois pintades dont le coup de clairon criard vint déchirer leurs oreilles.

Deux chiens sautèrent en aboyant à leur rencontre, mais se turent en reconnaissant Demarr.

Les deux hommes étaient arrivés.

Le fermier était dans la cour, raccommodant quelque outil.

— Bonjour, père Morellet, fit Demarr.

Le vieux releva la tête, reconnut l'avocat et salua poliment.

— Bonjour, monsieur Demarr. Vous voilà de bon matin dans nos parages. Et vous n*avez pas vos chiens ni votre fusil... Qu'est-ce qui vous amène donc? Ce n'est pas l'envie, je suppose, de vous promener par ce fâcheux brouillard!

— C'est vrai, père Morellet. Entrons, j'ai à vous parler.

Le fermier aperçut alors Haudecœur.

— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais tout de même vous êtes le bienvenu... Nous allons boire un verre d'eau-de-vie de cidre... Ça ramène les idées, et ça chasse la brume, qui sans ça se figerait dans le gosier.

Ils pénétrèrent dans l'intérieur.

Le fermier offrit des escabeaux et déboucha une bouteille.

Et précieusement, il versa au ras bord, dans trois petits verres, une eau-de-vie très claire, légèrement dorée.

Il trinqua et but.

Les autres l'imitèrent.

Puis le père Morellet fit claquer sa langue, d'un air satisfait.

— Savez-vous bien que voilà du calvados qui aura trente ans de fût à la Saint-Martin prochaine?...

Haudecœur approuva.

— Ça doit porter sur la tête quand on n'a pas l'habitude...

Le robuste Normand se récria.

— Non, non, ne croyez pas... on dirait de la liqueur... c'est doux à l'estomac comme de Tanisette.

Et s'asseyant à son tour :

— Qu'est-ce que je peux bien faire pour vous être îigréable, monsieur Jean Demarr? dit-il...

Longuement, avec une infinie prudence, en ayant soin de n'omettre que les événements où le nom de Margue rite pouvait être mêlé, Demarr fit au paysan le récit des faits que nos lecteurs connaissent.

Morellet, surpris d'abord de cette confidence, puis violemment intéressé par tout ce qui le sortait ainsi de sa vie de lourd et régulier labeur quotidien, ne l'interrompit point une seule fois.

Ses petits yeux finauds et très vifs restèrent fixés sur le visage de l'avocat.

Tout d'abord, un vague sentiment de défiance, toute naturelle.

Pourquoi venait-on le trouver afin de lui raconter toutes ces choses?

Puis le cœur fut gagné au récit de tant de misères.

Et son émotion se manifesta par trois ou quatre petits verres de vieux calvados qu'il avala d'un trait, coup sur coup

Lorsque Jean Demarr eut terminé et qu'il s'arrêta, le fermier dit :

— Eh bien, et ce pauvre homme, monsieur Demarr, qu'est-ce qu'il est devenu? 11 ne va pas retomber entre les mains de la mauvaise chance?...

— Gela dépend de vous, père Morellet.

— De moi?

— Oui.

— Et en quoi, s'il vous plaît? dit le fermier, redevenu défiant.

— Cet homme, le voici.

Et l'avocat désigna Haudecœur, humble et triste.

— Je m'en doutais bien un peu.

— Voulez-vous le prendre auprès de vous... et le garder à la Rivaudière?

— Diable! Diable!

— Morellet ! !

— C'est grave, voygz-vous, c'est très grave, ce que, tous me demandez... Si on le découvre chez moi et si l'on apprend surtout que je savais très bien à quoi m'en tenir, j'aurai sur les doigts... Des huissiers, des avoués, des procès et de tout le tremblement, je n'en ai pas peur, mais s'il s'agit des gendarmes et de la police, c'est une autre paire de manches!

— Vous refusez !

— Non, non, je n'ai pas dit que je refuse...

— Alors, vous acceptez ?

— Non, non, je n'ai pas dit non plus que j'accepte. Jean Demarr sourit.

Il était habitué, sans doute, aux hésitations du bonhomme.

Mais Haudecœur, gêné, se leva et tristement :

— C'est bien. Je ne veux pas qu'il vous arrive des ennuis à cause de moi.

Morellet se récria derechef:

— Non, non, je n'ai point dit qu'il fallait que vous partiez...

— Ah ! merci, merci, puisque vous voulez bien que je reste...

— Tout doux ! Tout doux ! Je n'ai point dit non plus qne je voulais que vous restiez !...

Jean Demarr intervint et amicalement :

— Père Morellet, ce n'est pas entre nous une discussion d'affaires, «t nous nous adressons seulement à votre cœur. La ferme de la Rivaudière est isolée, loin de la route. Combien de fois par an y voyez-vous les gendarmes de RoUeboise ?

— Depuis trente ans, ils ne sont pas venus une seule fois.

— Vous le voyez. Gardez Haudecœur... Vous aurez fait une bonne action. Rien n'est plus simple que de le faire passer pour votre domestique.

— Ça surprendra. On sait, dans le pays, qu'à la Rivaudière, en dehors du pâtre, il n'y a jamais eu de domestique.

— Vous direz que vous vieillissez et que vous avez besoin d'aide.

— Ça sera difficile à faire croire. Dans des disputes au cabaret, quand il a un peu trop bu, le père Morellet est encore capable d'en tordre plus'M'un sur le coin d'un billard.

Et le fermier se mit à rire.

Gela changea le cours de ses idées.

Il se mit à regarder complaisamment le forçat.

— Vous me plaisez, vous... Et vous avez l'air d'un vigoureux gaillard. Je n'irai pas par quatre chemins. Puisque M. Jean Demarr s'intéresse à vous, c'est que vous êtes digne de l'intérêt qu'il vous porte. Il dit que vous êtes innocent, je le crois... Restez chez moi. Savezvous, du moins, faire un peu de culture?

— Pas beaucoup. Pourtant, je ne suis pas tout à fait un novice. Je suis né à la campagne. J'ai été gardechasse avant d'aller à Paris. A Bourail, j'avais une concession.

— Et de votre état ?

— Je suis un peu menuisier et même ébéniste.

— Bon. J'utiliserai bien vos dix doigts. Et puis, au *'ond, ça m'amuse d'avoir à me délier des gendarmes...

J'ai un frère plus jeune que moi qui est depuis longtemps dans le département de l'Aisne. Ici personne ne le connaît. Je vous ferai passer pour mon frère, en cas d'alerte. Il s'appelle Jacques. Rappelez-vous ce nom-là.

— Vous êtes bon, monsieur Morellet, dit Haudecœur, ému de celte bonhomie.

— Et puis, ne faites pas la bêtise de m'appeler M. Morellet gros comme le bras. Je me nomme Isidore. Je suis pour vous Isidore et pour moi vous êtes Jacques.

Demarr secoua vigoureusement les mains de son fermier.

— Je n'oublierai pas ce que vous venez de faire, Morellet:

— Je ne vous demande rien, rien de rien, Vous avez toujours été bon pour moi. Quand les fermages se faisaient attendre, autrefois, dans les mauvaises années, vous ne me les avez jamais réclamés et une fois que les maladies contagieuses n'avaient enlevé la moitié de mes chevaux, toutes mes vaches et tous mes moutons, c'est votre bourse qui m'a sauvé. Je ne vous ai peut-être jamais remercié. Le paysan, ça ne remercie guère, mais <5a a de la mémoire. Ça n'oublie jamais les bons ou les mauvais procédés. Moi, c'est resté là !

Et d'un poing solide le vieux fit résonner sa large poitrine.

— Ce n'est pas tout, dit l'avocat.

— Ah ! quoi donc encore, s'il vous plaît?

— Vous n'êtes pas seul à la ferme.

— Vous voulez parler de la mère Morellet, ma femme.

— Et de votre mère, à vous, qui est à la Rivaudière... Le fermier haussa les épaules avec insouciance.

— Ce sont deux braves femmes. Je n'ai pas besoin de vous le dire et vous les connaissez. Ne vous préoccupez pas d'elles. Je m'en charge.

Demarr prit congé.

— Du courage, Haudecœur. Vous êtes ici presque en famille^ Je ne vous reverrai pas avant quelques jours. N'en soyez pas inquiet.

— Oii allez-vous donc, monsieur Demarr?

L'avocat se pencha à l'oreille du forçat.

— A Paris! chercher CoUivell Le brouillard s'était dissipé.

En s'éloignant, Jean Demarr entendit Morellet qui, en riant d'un rire éclatant, interpellait Haudecœur :

— Allons, Jacques, allons, mon brave, encore un petit verre et à la besogne, mon garçon 1

VI e)i

Le jour même, Jean Demarr prenait le train pour Paris, après avoir averti Gérard et Marguerite de ce qu'il voulait faire.

— C'est Collivet qui tient le nœud de ce mystère, ditil ; il faut que je retrouve Collivet et il faut que Collivet parle !

11 arriva à Paris dans Taprès-midi, et sans prendre le temps de passer à l'hôtel du boulevard Malesherbes, il se, fit conduire à la Préfecture de police.

Son nom était trop connu pour qu'on ne lui ouvrît pas bien vite toutes les portes.

Quelques minutes après son arrivée, il était introduit dans le cabinet du chef de la sûreté.

Il était bien ému, bien profondément troublé, Jean Demarr, lorsqu'il se vit en face de cet homme, détenteur d'une puissance redoutable, et auquel il allait faire la confession de toute la vérité, sans en rien omettre.

Le chef était trop fin observateur pour ne pas s'apercevoir tout de suite de son trouble.

Il en fit la réflexion.

— Qu'est-ce donc, maître Demarr? Et auriez -vous par hasard besoin de mes services ?

— Oui, dit l'avocat. Vous pouvez me sauver l'honneur, la vie, sauver l'honneur et la vie de ce que j'ai de plus cher au monde, de ma femme.

— Madame Demarr n'est-elle pas la. veuve de ce Bau-

préault qui fut assassiné par un garçon de recettes de sa maison?

— En effet.

Deux fois en quelques jours ces noms revenaient à son oreille.

Il était évident qu'il allait encore entendre parler du meurtre.

Il dit, avant tout préambule :

— Vous savez que Haudecœur, évadé de Bourail, est en France?

— Oui. Je sais même où est Haudecœur.

Et sur un mouvement du magistrat :

— Je vais vous faire de graves confidences, monsieur. Je m'adresse à vous parce que vous seul pouvez nous sauver...

— Est-ce au magistrat que vous vou^ adressez, monsieur Demarr? Le magistrat, vous le savez, ne peut être pris comme un confesseur, car il y a l'intérêt de la justice qu'il met au-dessus de tout.

— Le magistrat jugera, lorsqu'il m'aura entendu, de la conduite qu'il doit tenir. Je ne lui demande ni promesse, ni serment, qu'il ne pourrait me faire. Il jugera plus tard, dans sa conscience, s'il doit garder ou révéler publiquement le secret douloureux qui m'amène auprès de lui.

Jean Demarr avait parlé très bas, avec une dignité triste. Le chef en fut vivement frappé.

— Je vous écoute donc, monsieur Demarr... mais quelle que soit la gravité de votre confidence, et quelle que soit plus tard ma conduite, vous aurez toujours en moi un ami...

Demarr inclina la tête en signe de remerciement.

Puis, reprenant les faits dès le premier jour, il mit le chef au courant de ce que celui-ci pouvait ignorer, passant légèrement sur les circonstances connues du meurtre de Baupréault, encore présentes à la mémoire du magistrat, pour en arriver plus vite à l'évasion de Haudecœur et à l'aveu de Marguerite, la veille même, au château de l'Expilly.

Le chef, le' regard tourné vers ia fenêtre de son bu- i reau, qu'il avait à sa droite, paraissait ne prêter aucune' attention à ce récit. Et du bout des doigts, sur son fau- j teuil, il battait le tambour. '

Mais c'était sa manière d'écouter.

Jean Demarr le savait.

Cela était célèbre à la Préfecture, et les agents di- \ salent : |

— Le patron n'écoute pas ! Gare là-dessous ! I 1 Enfin, Jean Demarr se tut :

— J'ai fini, dit-il. Maintenant, vous savez tout. Que pensez-vous? Que dois-je faire? Dois-je vraiment espérer?...

— Pauvre femme ! murmura le chef.

Ce fut, du reste, le seul signe d'émotion qu'il donna.

— Je connaissais l'histoire de l'évasion de Haudecœur, dit-il, car il y a quelques jours j'ai reçu la visite de votre beau-fils, de M. Gérard de Beaupréault. J'avais pu croire, je l'avoue, que les embûches tendues à Haudecœur pouvaient venir de M. de Baupréault et de Gollivet. Ce que vous me dites modifie mon opinion. Et dès lors, ceci devient tout à fait intéressant.

CoUivet joue dans tout cela un rôle singulier et qu'il va. falloir tirer au clair. Y parviendrons-nous? Je n'en répondrais pas, car il me fait l'effet d'un homme très fort •et qui se garde à carreau. Voilà ce qui pique ma curiosité, justement. Quant à madame de Beaupréault, jusqu'à ce que CoUivet ait bien consenti à nous montrer le fond de son cœur, je dois la considérer comme innocente.

Son aveu ne me suffit pas. Elle a tiré alors qu'elle était dans un moment d'exaltation qui confine à la folie. Saitelle bien, seulement, si elle a tiré? Le doute est en elle. En outre je trouve que les déductions de Haudecœur, en ce qui concerne les deux cartouches tirées, sont très justes et absolument logiques. Si la police avait appris, à ce moment, par madame de Beaupréault, ce qui s'était passé, c'est-à-dire sa tentative de meurtre, non-seulement il est bien probable qu'elle-même n'eût pas été

LES AMOURS DE COLLIVET 45i

inquiétée, mais il est infiniment probable aussi que ce brave Haudecœur n'eût pas été arrêté...

— Que comptez-vous faire?

— Deux de mes agents sont à la recherche de Haudecœur, et même de Gollivet. L'ordre leur en avait été donné, il y a quelques jours ; ce qui prouve que toute cette histoire, dont je ne connaissais que quelques chapitres, ne laissait pas que de me préoccuper. Mes agents doivent interroger Haudecœur sur le rôle joué par Gollivet, puis ils l'arrêteront ou le laisseront libre, selon les besoins de leur service.

— Où sont-ils ? Il serait urgent de les prévenir... Cela empêcherait peut-être quelque malheur... qui sait s'ils ne dépasseront pas vos ordres?

— Depuis deux jours, mes gaillards m'ont laissé sans nouvelles. Je puis cependantvous dire que leur dernière dépêche m'annonçait qu'ils croyaient être sur la trace de Haudecœur.

Demarr eut un léger sourire.

Mais le chef défendit ses hommes.

— Regardez, dit-il, et lisez leur dépêche... Celle-ci disait :

« Notre homme en Normandie. Filons sur RoUeboise ! » Et sur un geste de surprise de l'avocat :

— Vous voyez qu'il ne faut pas trop vous moquer. Ce ne sont pas des bêtes. Et je ne répondrais pas qu'à l'heure qu'il est, ils ne lussent point dans les environs de l'Expilly où les a conduits leur jQiair de bons chiens de chasse... Vous me demandiez tout à l'heure ce que je compte faire... En ce moment, tant que je ne saurai pas ce qu'ont trouvé Chaumont et Loiseau, j*ai les mains liées... Donc, prenons patience... Je suis convaincu que la soirée d'aujourd'hui ou, au plus tard, la journée de demain ne se passera pas sans nouvelles... Il faut attendre jusque-là...

— Puis-je compter que vous voudrez bien me prévenir?

— Assurément et sans perdre une minute. Les deux hommes se quittèrent.

Sur le seuil du bureau, Demarr s'arrêta et silencieuse-

452 BLESSÉE AU COEUR ^ j

ment interrogea du regard le chef de la sûreté qui lei

reconduisait. • ',

Le chef comprit : '

— Soyez tranquille, monsieur. Il y a longtemps qu'il ne m'est tombé une affaire aussi intéressante. Ladivilguer serait tout d'abord une mauvaise action vis-à-vis de vous. En outre, comme du secret bien gardé dépend le succès, ce serait une sottise. Or, je ne suis capable ni d'une mauvaise action ni d'une sottise...

Jean Demarr remercia avec effusion.

Non seulement il était moins inquiet, mais l'intérêt extrême porté à cette affaire par le chef était un sûr garant que le mystère, sans doute, ne tarderait pas à être éclairci.

Il se fit conduire boulevard Malesherbes.

Là, M attendit toute la soirée, sans sortir.

Mais il ne lui vint rien de la Préfecture.

Le lendemain, dans la matinée, rien non plus. Et une partie de l'après-midi, également, se passa de la sorte.

N'y tenant plus, il allait se rendre à la Préfecture, afin de se renseigner, lorsque la sonnerie du téléphone se fit entendre.

Il y courut.

Il ne put s'empêcher de tressaillir, lorsqu'il reconnut que celui qui parlait et qui le demandait était le chef luimême.

— Est-ce vous, monsieur Demarr ?

— C'est moi.

— Je suis le chef de la sûreté. Il y a du nouveau. Êtesvous libre ?

— Je suis libre et à votre disposition, vous n'en doutez pas.

— Venez donc, sans perdre de tempes.

Une demi-heure après, l'avocat et le chef étaient ensemble.

Voici ce qui s'était passé à l'Expilly, depuis le départ de Jean Demarr, c'est-à-dire depuis la veille au matin.

Chaumont et Loiseau, après avoir manqué le forçat dans la maison de la rue du Marché-Saint-Honoré, s'attendaient, on se le rappelle, à une verte semonce du chef de la sûreté.

Ils en avaient été quittes pour la peur.

Rendus à la liberté complète de leurs stratagèmes, après la visite de Loiseau au patron, ils s'étaient trouvés un instant assez embarrassés.

S'ils avaient eu affaireà un malfaiteur vulgaire, sortant de la tourbq commune des voleurs et des assassins, ils eussent facilement retrouvé sa piste ; les brigands de Paris, en effet, sont connus et cotés à la Préfecture ; on n'ignore rien de leurs vices, de leurs relations et de leurs habitudes; on va droit aux rendez-vous qu'ils fréquentent, sinistres repaires où s'élaborent leurs crimes.

Un bon agent de la Préfecture, quelque peu expérimenté, connaît vite sur le bout du doigt son personnel de malfaiteurs.

Mais pour Haudecœur il n''en était pas de même.

Haudecœur, cela avait été vite reconnu, au cours de son procès, n'avait aucune attache avec la basse pègre.

C'était un assassin d'occasion, non un professionnel.

C'était, en style policier, un amateur. ,

La maison de la rue du Marché-Saint-Honoré était bridée maintenant par la police.

Toute souricière élaitinutile et devaitnécessiter la présence d'un personnel d'agents sans espérance de succès.

On fit cesser la surveillance.

Chez un marchand de vins du boulevard du Palais, Loiseau et Chaumont conférèrent longuement.

Très irrésolus, ils ne savaient trop à quel parti s'arrêter.

Se confier au hasard était bien incertain, malgré le' grand rôle joué par le hasard dans les affaires de police.

Cela pouvait renvoyer la conclusion de leur mission à des mois entiers, peut-être même à des années entières.

Et ils se regardaient, silencieusement, une bouteille et des verres vides devant eux, attendant ce que Loiseau appelait l'inspiration céleste.

— Elle ne viendra pas, ton inspiration céleste, fit Ghaumont... Elle ne descendra pas comme ça, pareille au Saint-Esprit. Il faut qu'on l'y aide.

— Aidons-la. Je ne demande pas mieux.

— Procédons avec méthode.

— Je t^écoute,

— Qu'est-ce que Haudecœur est venu faire à Paris?

— S'y cacher.

— Crois-tu que ce soit tout?

— Y chercher de la besogne, s'y débrouiller, y vivre en un mot.

— Pour y vivre, il faut, quand on sort du bagne et qu'on atout à redouter du grand jour, connaître les dessous de Paris, avoir la pratique de tous les expédients... Haudecœur était honnête avant son meurtre. Cette expérience lui manque.

— Eh bien, nous le pincerons aisément, au grand jour.

— Non, car la façon dont il s'est évadé prouve qu'il est intelligent, brave et résolu.

— Et dès lors, ta conclusion?

— Ma conclusion est que Haudecœur est trop fin pour avoir décidé qu'il se cacherait à Paris.

-- Cependant, il y est venu.

— Il y est venu parce qu'il est un brave homme. On peut tuer un homme qui vous doit de l'argent et continuer malgré cela d'être un bon mari et un bon père de famille.

— Tu penses donc que Haudecœur a voulu seulement revoir sa femme et sa fille, les embrasser et repartir?

— Pas autre chose.

— Eh bien, n, i, ni, c'est fini. A l'heure qu'il est, Haudecœur est sur la route de Bruxelles.

— Non. Haudecœur est en France, sur la route de Kouen.

— Comprends plus, tu sais?

— Tu baisses, mon pauvre Loiseau, tu baisses, fit Chaumont avec une compassion mal déguisée. Va falloir bientôt rengainer et prendre ta retraite.

Loiseau se tut, piqué au vif, et se mordit les lèvres. Chaumont se mit a rire.

— Ça ne peut pas suffire à Haudecœur d'avoir embrassé sa femme et sa fille, puisqu'il a encore un fils.

Loiseau donna un grand coup de poing sur la table.

— J'ai saisi.

— Ah ! tout de même. Voyons si tu as saisi.

— Médéric Haudecœur est soldat, en garnison à Rouen.

— Juste !

— Alors, pas une minute à perdre. Filons sur Rouen.

— J'allais te le proposer, rnon vieux.

Ils payèrent leur bouteille de vin.

H était onze heures du matin.

Le train du Havre part à une heure.

Hs avaient le ten^ps.

Ils déjeunèrent aux environs de la gare Saint-Lazare et à une heure le train les emportait vers la Normandie.

Hs arrivèrent à Rouen vers trois heures et demie.

L'après-midi se passa pour eux en courses de commissariat en commissariat, au parquet, à la gendarmerie.

La gendarmerie avait le signalement de l'évadé mais elle était sans aucune nouvelle.

Et les deux agents eurent une déconvenue lorsque, s'étant informés du quartier du 24 chasseurs, le régiment de Médéric, il leur fut répondu que le 24^ faisait de? manœuvres de brigade et ne devait pas rentrer à Rouen avant quelques jours.

La date était encore incertainre.

Au quartier^ où ils allèrent aux renseignements,.

Médéric était connu ; son absence leur fut confirmée

Deux partis leur restaient à prendre.

Ils attendraient à Rouen le retour du 24®, et ensuite exerceraient autour du quartier et sur la personne même de Médéric une surveillance étroite.

Ou bien, pour gagner du temps, ils iraient rejoindre le régiment aux manœuvres, estimant que peut-être Haudecœur aurait la même pensée.

Il était trop tard ce soir-là pour partir.

Ils allèrent coucher dans un petit hôtel sur le port.

Le lendemain, ils étaient encore endormis profondément, lorsqu'on frappa à la chambre de Loiseau.

Celui-ci se leva.

— Quoi? Qu'est-ce que vous voulez?

Une voix vigoureuse cria de l'autre côté :

— Ouvrez. Communication de la gendarmerie. Loiseau passa un pantalon, réveilla Chaumont et ouvrit.

C'était un gendarme.

— Du nouveau?

— Oui. Et de l'intéressant.

Et il tendit une longue dépêche.

Elle racontait en termes concis mais clairs tout le

drame de la poursuite de Haudecœur dans la forêt de Moisson et aux alentours du château del'Expilly.

Les gendarmes de Rolleboise ne laissaient aucun doute sur l'identité de Haudecœur.

Le pauvre homme ne s'était-il pas trahi, avec son fils, dans l'auberge ?

Ne s'était-il pas battu, le long du mur du parc, avec un de ceux qui le poursuivaient? 1

— C'est bien, dit Loiseau en rendant la dépêche. Dans * ^ une demi-heure nous serons partis.

— Et où allons-nous ? fit Chaumont.

— C'est toi qui baisses, mon pauvre vieux... Tu ne devines pas?

— Non.

— Nous allons au château de l'Expilly.

— Et veux-tu me dire ce que nous y ferons ? Il y a longtemps que ce rusé compère s'est tiré des pieds.

— En es-tu sûr? La dépêche ne te dit-elle pas que l'Expilly appartient à M. Jean Demarr? M. Jean Demarr n'est-il pas le mari de madame de Beaupréault?... Gérard, le fils, doit être à l'Expilly... Et Haudecœur ne croit-il pas, avec juste raison, semble-t-il, avoir à se plaindre de Gérard qui a tout fait pour l'envoyer dans l'autre monde?

— Et tu crois?

— Je ne crois rien. Je me dis que ce n*est pas seulement le hasard qui a amené Haudecœur à l'Expilly. Je me dis que nous devons profiter de l'occasion qui est unique. Je me dis, enfin, que Haudecœur, bien que sa présence soit signalée dans le pays, n'est pas homme à s'effrayer pour si peu et qu'il ne doit pas être loin de la forêt de Moisson où il attend, peut-être, une minute favorable pour avoir, avec Gérard de Beaupréault, une conversation orageuse.

— Soit. Je suis de ton avis.

— Filons donc.

— Filons.

— Ca brûle, mon vieux Chaumont, ça brûle.

— Ça brûle, Loiseau, ça brûle.

Et ayant réglé leur note, ils quittèrent précipitamment l'hôtel.

Le soir, à la nuit tombante, après une longue conversation avec les deux gendarmes de Rolleboise qui avaient vu et poursuivi Haudecœur, Chaumont et Loiseau se dirigeaient vers le bois de Moisson, non point, ce soir-là, pour y établir une surveillance dont ils ne voyaient pas l'utilité, mais pour reconnaître les lieux.

Hs étaient actifs et n'aimaient pas à perdre leur temps.

Le lendemain ils déjeunaient à l'auberge d'une omelette au lai*d arrosée d'un pichet de cidre, lorsqu'un gamin d'une douzaine d'années entra avec un gaillard haut en couleurs.

L'aubergiste s'avança vers eux.

— Tiens, bonjour, Jacquinot ; qu'est-ce que vous faites avec le pâtre au père Morellet?

— Paraît que Morellet a une bouche de plus à nourrir, à sa ferme de la Rivaudière, et un homme de plus à coucher, car le petit qui est là est venu me dire de sa part que j'apporte dans la journée un bois de lit avec des matelas... Comme je n'ai pas ça ici, il faut que j'aille à Vernon... J'y pars... Mais avant je prendrais bien un verre...

L'aubergiste servit.

Les paysans sont curieux. Le moindre détail nouveau tombant dans leur vie excite au plus haut point leur I intérêt.

Ce fut au gamin qu'il s'adressa : j

— Alors, c'est un domestique qu'il se paye à cette heure, le père Morellet, lui qui pendant toute sa vie a fait sa besogne tout seul ?

— Paraît que non, dit le gamin.

— Alors qu'est-ce que c'est? un député ou un sénateur?

— Non plus,. J'ai entendu son nom. Il s'appelle Jacques... Et, d'après ce que j'ai compris, c'est le frère du père Morellet.

— Ah ! oui, un cultivateur du département de l'Aisne.

— Justement... et qui connaît M. Jean Demarr... de l'Expilly...

— Comment cela?

Au nom de l'avocat, les deux agents avaient relevé la

tête.

Ce nom éveillait leur attention.

Sans un mot, après un rapide regard échangé, ils prêtèrent l'oreille.

— J'ai vu, dans le brouillard, passer M. Jean Demarr avec Jacques Morellet. Eux ne m'ont pas vu. Il faisait une telle brume. Pourtant j'étais tout près. Jacques et M. Demarr venaient de 1 Expilly. Le frère du père Morellet aura passé la nuit au château, c'est probable... Tout de même, faut croire que le nouveau venu est habitué à la dure, dans le pays d'oti il vient...

— Qu'est-ce qui te fait croire ça?

— J'ai entendu le père Moiellet qui lui disait : « Faut que je m'occupe à présent de faire préparer un lit. » Et l'autre a répondu : « Qu'à cela ne tienne... il y a longtemps que les lits de plume et moi nous sommes brouillée... Je coucherai à l'écurie ou dans le foin... » JNlais le père Morellet insista et c'est alors que je suis parti pour venir tait e une commande à Jacquinot. Et voilà !

Et le gamin ajouta en buvant un verre de cidre :

— Tout de même, faut qu'ils soient bien arriérés, les laboureurs dans ce pays-là, s'ils couchent tous comme ça sur la dure.

Loiseau et Chaumont avaient écouté attentivement.

Ces paroles les avaient frappés.

La présence de Jean Demarr, son arrivée à la Rivaudière avec l inconnu, les paroles échangées, tout cela paraissait singulier.

Et les heures coïncidaient étrangement avec le récit de la poursuite de Haudecœur fait par les gendarmes.

Cette poursuite avait cessé à l'Expilly, au cœur de la nuit.

Et le matin, à l'aube, Jean Demarr se présentait à la Rivaudière, avec un étranger au pays...

Etait-ce vraiment le frère de Morellet, cet homme qui prétendait depuis si longtemps n'avoir pas couché dans un lit?

N'était-ce pas plutôt Haudecœur lui-même ?

Haudecœur sauvé par Jean Demarr?

— Nous allons bien le savoir, dit Loiseau.

— La photographie, hein?

— C'est cela î

Au moment où Jacquinot partit, le pâtre allait le suivre.

Chaumont alors sortit à son tour et rejoignit le gamin sur le seuil.

Il n'était pas difficile de lier conversation.

Le gamin était bavard et ne demandait pas mieux que de profiter des quelques heures de liberté que le hasard lui offrait.

Chaumont Tinvita à rentrer à l'auberge.

Et Loiseau, qui avait fini son omelette au lard, fit servir une bouteille de vin blanc.

— Tu prendras bien un verre, gamin !

— Du vin blanc ! oui ! J'aime encore mieux ça que le cidre, voyez-vous.

— Je te crois. Tu n'es pas difficile.

Et ils trinquèrent.

Le gamin demanda :

— Je ne vous connais pas. Vous n'êtes pas de RoUeboise?

— Non, mais nous sommes tout de même de pas loin. Et même, dit Loiseau, nous avons des cousins tout près d'ici...

— Ab ! dans quelle famille ?

— Chez le père Morellet.

— Tiens! chez le maître de la Rivaudière,.. Vous m'étonnez... on ne lui connaît que son frère Jacques... qui est à la maison seulement depuis ce matin...

— Juste. Nous sommes très liés avec son frère Jacques...

— Et la preuve, dit Chaumont, mon ami va vous la donner...

Loiseau tira une photographie de son portefeuille.

Il la présenta au gamin.

Celui-ci la considéra et se mit à rire.

— C'est vrai, pourtant. Voilà le portrait de M. Jacques Morellet, sauf toutefois qu'il a de la moustache, et que sur votre photographie la moustache n'existe pas.

— Oh I la moustache, ça ne change pas beaucoup.

— Peut-être bien. Pour sûr je le reconnais... Le gamin vida son verre.

— Allons, dit-il, je ne peux pas rester davantage. Le père Morellet ne badine guère et il n'aime pas qu'on perde son temps.

— Petit, fit Loiseau, voudrais-tu gagner cinq francs?...

— Cinq francs... Je ne les ai pas vus souvent dans ma poche, monsieur, depuis que je suis au monde...

— Eh bien, regarde... les voilà !

— Et pour les gagner, qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

— Oh ! rien du tout.

— Pas difficile.

— Attends que je m'explique. Tu vas rentrer à la Rivaudière ?

— Oui, dans une bonne heure, je n'en serai pas loin.

— Quand tu seras à la Hivaudière, tu auras bien soin de ne pas parler à ton maître, ni surtout à son frère, de notre rencontre...

— Tiens, c'est drôle. Et pourquoi, puisque vous êtes de ses parents ?

— C'est une surprise que nous voulons lui faire.

— Bien vrai ?

— Il ne nous attend pas, fit Chaumont.

— Bon, je comprends.

— Tu ne diras rien ?

— Je vous le promets.

— Prends donc ces cinq francs... mais ce n'est pas tout... il y aura cinq autres francs dans la soirée pour toi, si nous constatons en arrivant à la Rivaudière que tu nous as tequ parole.

— Ça fera dix francs 1 !

— Oui.

— Pour moi ! ! Pour moi seul ?

— Sûrement que tu n'auras pas besoin de partager avec un autre !

Les yeux du gamin brillaient.

— Dix francs 1 mais je me tairai, je me tairai toute la vie ! !

— Je ne t'en demande pas tant. Quand nous serons là, tu pourras parler tout à l'aise, comme tu voudras.

— Merci, monsieur, vous êtes bien bon, dit le gamin tremblant de joie...

— Et le chemin de la Rivaudière, est-il difficile à trouver?

— Non, jusqu'au bois de Moisson. Une fois dans la forêt, ce n'est plus aussi commode. Il y a un tas de sentiers et d'avenues, de chemins de traverse effondrés... Vous pourriez bien vous perdre...

— Et l'Expilly?

— Il y a une grande avenue de peupliers qui y conduit. Au surplus, si vous vouliez m'accompagner, ce serait plus simple.

Loiseau et Ghaumont se consultèrent d'un regard rapide, i^

— Soit! Nous te suivrons !

Et en effet le gamin partit, prenant les devants. Et les deux agents réglèrent leur pas sur celui de l'enfant, en se tenant à quelque distance de lui.

De temps à autre, ils échangeaient quelques réflexions.

— Ça n'aura pas été si dilficile que nous l'avions cru.

— Trop facile, même. J'ai peur.

— D'une anicroche... au dernier moment...

— Bast ! sais-tu ce qui me tarabuste Tesprit, à moi?

— Quoi?

— C'est ce que le chef nous a dit. En somme il m'a paru qu'il ne tenait pas énormément à l'arrestation de Haudecœur, puisqu'il nous a laissés libres d'agir à notre fantaisie...

— Eh bien ?

— Eh bien, j'ai peur que si nous l'arrêtons, s'il y a encore un esclandre, nous ne commettions quelquegaffe.

— De la prudence, alors, et n'oublions pas que notre mission n'est pas d'arrêter Haudecœur, mais de voir clair dans les circonstances étranges qui ont accompagné son évasion.

— Tu as raison. Ne l'oublions pas.

Ils traversèrent le bois de Moisson.

De temps en temps, le gamin se retournait vers eux.

— Nous approchons, vous savez... C'est Jacques Morellet qui va être content de vous voir...

— Peut-être pas si content que ça, murmura Chaumont.

Sur la lisière de la forêt le gamin s'arrêta. Ils le rejoignirent.

— Tenez, fit-il, en leur montrant au loin les bâtiments d'une ferme, voilà la Rivaudière... Maintenant, vous ne vous perdrez plus, je suppose.

— Non, merci.

— Je vous quitte.

— N'oubiie pas ta promesse.

— Et vous, n'oubliez pas mes cinq francs. Il s'éloigna rapidement.

Ils le laissèrent partir et tmrent conseil.

— Mieux vaut aborder franchement le fermier, lui dire la vérité et lui demander franchement où se trouve Haudecœur.

— Non. Mon avis est qu'il faut surprendre celui-ci, sans quoi le fermier qui doit le connaître assurément, et qui a sans doute promis à M. Demarr de le protéger, le fera s'évader, et nous en serons pour nos peines et nos dix francs au petit.

— Alors, rapprochons-nous le plus possible de la ferme, guettons Haudecœur et attendons un moment favorable.

Ils restèrent cachés sur la lisière pendant une heure.

Au bout de ce temps, ils virent tout à coup un homme se diriger de leur côté, portant un boyau sur l'épaule et un sac à la main.

Loiseau avait de bons yeux.

— On dirait notre homme, fit-il.

— Attention. Moi aussi, je crois le reconnaître. C'était bien Haudecœur, en effet.

Il s'approchait sans défiance.

A deux cents mètres environ de la bordure, il s'arrêta dans un champ planté de pommes de terre, jeta son sac par tej're et immédiatement se mit au travail.

— 11 nous tourne le dos. Ce ne sera pas difticile. Personne pour l'avertir. Fais quand même un détour par le bois pour l'aborder de côté et empêcher qu'il ne nous échappe par les fourrés. Moi, avec précaution, je m'approcherai de lui par derrière... En marchant dans les labourés ou dans les chaumes, il ne m'entendra pas...

On percevait depuis quelques minutes dans le fond du bois, vers l'Expilly, les voix de quelques chiens courants.

— On chasse près de nous ! fit Loiseau.

Il longea la bordure en se tenant sous bois le plus possible.

Ghaumont, lui, passa à travers champs.

Insensiblement, ils se rapprochaient du forçat.

Tout à coup, les chiens se rapprochèrent.

En même temps un lièvre débuchait de la forêt, se i jetait dans les chaumes, faisait un grand circuit, s'arrêtait, dressé, les oreilles en Tair, écoutant la voix de ses ennemis, puis, rusant en suivant un fossé, se rembuchait dans le même bois, à cent mètres de la coulée par cil il était sorti.

Les chiens, en défaut, battaient la plaine.

Haudecœur venait de se relever.

Appuyé sur le manche de son hoyau, il regard,ait la chasse, un instant amusé.

Et soudain s'étant retourné, il aperçut Ghaumont.

Bien qu'il ne le connût pas, il devina tout de suite un ennemi dans cet homme en veston et pardessus, coiffé d*un petit chapeau melon, et qui trébuchait dans les sillons, n'ayant pas l'habitude des labourés et enfonçant dans la terre meuble.

Haudecœur pâlit.

Sa vie calme n'aurait pas duré longtemps.

Quelques heures à peine.

Alors, l'idée de fuite, tout de suite, dans sa tête.

Les bois étaient si près !... Gela était si tentant !...

Mais, au même instant, du bois sortait un inconnu, qui, lui aussi, à peu près vêtu comme le premier, se dirigeait vers Haudecœur.

L'évadé était pris entre les deux !...

Alors, découragé, il attendit.

Mais ses jambes faiblissaient.

H fut obligé de s'asseoir, au bord du champ, sur le haut d'un fossé.

Ghaumont et Loiseau se rapprochaient.

Et quelques secondes après ils étaient à la droite et à la gauche de celui qu'ils poursuivaient depuis si longtemps.

Haudecœur n'avait pas fait un mouvement.

Assis, les coudes sur les genoux, il restait dans une attitude de prostration absolue.

Il se voyait perdu de nouveau.

Qu'allait-il advenir de tout cela?

Il l'avait dit à M. Jean Demarr : jamais il ne dénoncerait Marguerite... Se souviendrait-on, à l'Expilly, de son sacrifice, de son abnégation, et tenterait-on du moins de l'arracher au bagne qui, de nouveau, s'ouvrait devant lui?

Gela, c'était l'inconnu !

De grosses larmes coulaient de ses yeux, sans qu'il prit la peine de les cacher et toute son attitude était celle d'un désespoir si intense, d'un découragement si profond, que les deux agents, surpris, restaient près de lui sans parler.

Cet homme avait donné tant de preuves de courage, d'audace et de ruse ! Et cet homme, enfin vaincu, pleurait.

Ils en éprouvaient, malgré eux, une émotion véritable.

Et Loiseau, naïvement, en brave homme qu'il était aussi :

— Mon pauvre Haudecœur, ce n'est pas notre faute, nous faisons notre devoir!...

— Faites-le donc jusqu'au bout et emmenez-moi où vous voudrez.

Ils allaient répondre, mais tout à coup se retournèrent.

Us avaient entendu marcher derrière eux.

Gérard, guêtre, le fusil à l'épaule, les regardait le sourcil froncé.

Loiseau l'avait vu, dans la loge de la mère Léon, rue du Marché-Saint-Honoré.

Il le reconnut tout de suite et le salua, en le désignant à Chaumont.

— M. Gérard de Beaupréault. • Chaumont retira son chapeau.

Comme Gérard se taisait, Haudecœur dit tristement ;

— Ils m'ont reconnu, monsieur Gérard. 11 n'y a plus rien à faire...

11 y eut une violente contraction de douleur sur le fin visage de Gérard.

— Vous emmenez cet homme?...

Chaumont et Loiseau se turent.

Ils se rappelaient les instructions du chef.

— Cet homme est innocent, messieurs... par pitié, laissez-le libre... et bientôt, dans quelques jours peutêtre, vous aurez la preuve de son innocence...

— Diable! diable! murmurait Chaumont... Il nous a donné tant de fil à retordre que ça me fait vraiment de la peine de ne pas le coffrer illico.

— Oui, c'est dur, de se retirer le pain de la bouchei Loiseau, pourtant, sembla prendre une résolution subite.

— Monsieur de Beaupréault, et vous, Haudecœur, nous avons mission de vous faire passer un petit examen de conscience... Nous ne sommes guère bien ici pour parler... Allons à la ferme...

— Non pas à la ferme, mais à l'Expilly.

— Soit. Et n'oubliez pas, tous les deux, que de ce que vous allez répondre dépendra, pour nous, ce que nous allons faire... Haudecœur, vous voyez que nous ne vous traitons pas du tout comme des agents traitent un forçat...

— Vous lui rendez justice, messieurs, dit Gérard, et je vous remercie.

Un garde de l'Expilly, voyant son maître arrêté, attendait sur la lisière.

Gérard lui dit :

— Vous romprez les chiens. Je rentre au château. Haudecœur avait séché ses larmes.

Il lui semblait quesasituation n'était plus aussi désespérée.

Une demi-heure après, dans le cabinet de Gérard à l'Expilly, les» quatre hommes étaient en présence.

Jean Deraarr, nous l'avons raconté, venait d'être prévenu par téléphone que quelque chose de nouveau s'était passé et que le chef de la sûreté le convoquait d'urgence dans son cabinet.

Il s'y rendit aussitôt.

Le chef l'attendait.

Il n'était pas seul ; deux agents se trouvaient, en cet instant, en conférence avec lui.

M. Demarr fut introduit quand même.

Ces agents, l'avocat ne les connaissait pas.

C'étaient Loiseau et Chaumont qui, dans la journée, étaient arrivés à Paris.

Qu'était devenu Haudecœur ?

On va le voir.

Le chef présenta les agents à l'avocat.

— Je ne me trompais pas lorsque je vous faisais prévoir que mes hommes réussiraient dans leur mission.

— Ils ont retrouvé Haudecœur?

— Oui, à la ferme de la Rivaudière, oii vous l'aviez caché.

Jean Demarr eut une minute d'émotion pénible. Et ce fut avec un effort qu'il demanda :

— Ils l'ont arrêté... Cependant, monsieur, vous saviez la vérité !

— Non, ils ne l'ont pas arrêté... et ils ont bien fait d'user ainsi de la liberté d'allure que je leur avais laissée.

— Haudecœur est toujours à l'Expilly ?

— Toujours, monsieur.

— Mettez M. Demarr au courant de ce qui s'est passé.

— Les détails vous importent peu, n'est-ce pas, monsieur? dit l'agent. Ça doit vous être égal de savoir comment nous avons réussi à retrouver les traces de Haudecœur. Au moment où, à la Rivaudière, nous venions de

le surprendre en train d*arracher des pommes de terre, M. Gérard de Beaupréault est survenu. Cela tombait à merveille, puisque notre mission consistait surtout à interroger Haudecœur et M. de Beaupréault, et à les interroger contradictoirement sur les circonstances curieuses qui ont accompagné l'évasion du forçat.

— Vous l'avez fait?

— Oui.

— Et votre conviction?

— Attendez I Procédons par ordre. Nous sommes revenus à l'Expilly. Nous nous sommes enfermés dans le cabinet de M. Gérard et là nous avons causé. Lorsque nous avons quitté le chef, il y a deux ou trois jours, il nous a dit : « M. de Beaupréault et Collivet en veulent à mort à Haudecœur. Ils ont tout fait pour le rejeter entre nos mains et même pour le tuer... Débrouillez-moi ce mystère et tâchez de me dire les raisons de cette haine ! » Eh bien, les raisons de la haine, nous ne pouvons que les soupçonner encore, mais si, à ce point de vue, nous n'avons pas réussi entièrement, nous pouvons toutefois simplifier beaucoup le problème et le poser clairement.

— Au fait, dit Demarr nerveusement, je vous en prie, au fait.

— Nous y arrivons.

— Patience ! patience ! fit Chaumont.

— M. de Beaupréault est absolument innocent de toutes les tentatives, — quelques-unes criminelles, — qui avaient pour but de tuer ou de livrer Haudecœur. Nous mettons M. Gérard hors de cause. Reste l'employé de son père, ce Collivet, qu'il avait emmené en Calédonie avec lui pour faire évader Haudecœur, — car M. de Beaupréault ne nous a pas caché quels avaient été ses projets. — Il est hors de doute que ce Collivet est le seul coupable. Maintenant, pourquoi haïssait-il tant que cela Haudecœur? Et quel intérêt si grand avait-il à sa mort?

Loiseau regarda le chef et Jean Demarr.

— Nous l'avons cherché, dit Demarr tristement, et si nous avions trouvé, votre intervention n'eût plus été

nécessaire et je n'aurais pas eu besoin de m'adresser à vous.

— Vous ne vous en repentirez pas, monsieur, croyez-le, dit le chef.

— Pour nous, dit Loiseau, c'est un grand pas que nous avons fait. La question se résume à ceci : Gollivet a voulu faire disparaître Haudecœur. Dans quel but? Nous le saurons, monsieur, soyez-en certain. En ce moment, nous n'agissons que par hypothèses. Eh bien ! écoutez ceci : supposons que ce ne soit point Haudecœur qui ait assassiné M. de Beaupréault. 11 s'en est défendu. 11 s'en défend encore. Il a pour lui toutes les preuves morales.

— Il est innocent, fit Deraarr.

— Je ne jurerais pas le contraire, après tout. Alors, quel est le coupable ? Voyez-vous ma supposition ? Supposez que le coupable ce soit Gollivet. Tout s'explique. Il doit redouter le retour de Haudecœur, le retour de l'innocent, car il se doute que l'évadé mettra tout en œuvre pour faire éclater son innocence. Alors, de là ses efforts pour entraver l'évasion et même pour supprimer radicalement l'évadé, ce qui était le moyen le plus simple d'ensevelir à jamais l'affaire...

— CoUivet assassin de Beaupréault !... Peut-être... Mais. pourquoi?

— Ah ! dame 1 si je le savais... tout serait fini... Mais nous le saurons...

Sur un geste indécis de Jean Demarr :

— N'en doutez pas, monsieur, dit le chef de la sûreté ; je connnais Loiseau et Chaumont. Du moment qu'ils s'engagent à vous apporter la clé de ce mystère, c'est qu'ils considèrent la chose, si difficile qu'elle soit, comme possible néanmoins. Us réussiront.

— Que Dieu vous entende !

Le chef se tourna vers ses agents.

— Vous me retrouverez Gollivet ?

— Oui, chef.

— Avez-vous quelques renseignements, déjà?

— Quelques renseignements que nous tenons de M. de Beaupréault.

— Et qui concernent Collivet ?

— Qui le concernent.

— Lesquels?

— Oh ! ce sont plutôt des renseignements propres à nous dérouter. Ainsi, M. de Beaupréault nous a raconté que l'adresse de Collivet lui est absolument inconnue. Où se cache-t-il ? on Tignore. Pourquoi ? On ne sait. La vie de cet homme est un mystère.

— Cependant, comment iM. de Beaupréault s'est-il mis en relations avec lui, au moment de son départ pour la Nouvelle-Calédonie?

— En lui écrivant boulevard de Courcelles.

— Eh bien, c'est une adresse, cela.

— Où Collivet n'habite plus depuis sa sortie de la maison Beaupréault, mais où, pendant quelques années, il se faisait adresser ses lettres.

— Rien de plus simple, dès lors.

— Oui, rien de plus simple, lorsqu'il passait les prendre.

— Ah ! ah ! je comprends !

— Maintenant, on ne l'y voit plus. Il se méfie peutêtre. C'est un malin singe. M. de Beaupréault est persuadé qu'il habite la province. Il jouit, paraît-il, de quelque aisance. Il doit planter ses choux et cultiver ses pois dans un trou de campagne.

— A moins qu'il n'ait pas quitté Paris.

— C'est possible, pourtant je penche pour la province.

— Et c'est tout?

— Mon Dieu, oui. Ce n'est pas grand'chose. La figure du chef s'allongea.

M. Jean Demarr était déconcerté.

Les deux agents s'en aperçurent et échangèrent un coup d'oeil. ^

Loiseau dit modestement :.

— Il y a bien encore un petit détail. j

— Parlez... les détails les plus insignifiants en apparence ont leur importance souvent, vous le savez.

— M. de Beaupréault, à l'Expilly, lorsqu'il nous ra-

contait ce qu'il savait du vieil employé, se rappela tout à coup avoir trouvé dans les dossiers de son père, après le meurtre, une photographie de femme, au dos de laquelle deux ou trois mots étaient écrits : « Marie, oh ! Marie ! »

— Cette photographie ?

— La voici. M. de Beaupréault a bien voulu nous la laisser...

Le chef et M. Jean Demarr la regardèrent tour à tour.

C'était la photop^raphie de Marinette.

Mais ni l'un ni l'autre ne la connaissaient. Et ce seul nom de Marie, ce nom si joli mais si répandu, ne pouvait leur donner une indication.

Ils rendirent la photographie aux agents.

Loiseau reprit :

— Nous ne nous serions pas autrement arrêtés à ce détail, et nous aurions fait comme vous, chef, et comme M. Demarr, nous aurions rendu la photographie si quelques mots de M. de Beaupréault n'avaient pas plus particulièrement attiré notre curiosité. M. de Beaupréault nous expliquait, en effet, que cette photographie avait été trouvée par lui dans des dossiers d'affaires qui ressortissaient à l'emploi de Collivet dans la maison. Ces dossiers avaient été entre les mains de Collivet. Il était donc infiniment probable que la photographie lui appartenait. Et cela même devint une certitude lorsque M. Gérard nous dit qu'il croyait avoir reconnu l'écriture de l'employé...

— Sa fille, peut-être !... Car cette femme paraît vingt ans à peine...

— Heu! Heu! sa fille... Pourquoi aurait-il mis cette exclamation derrière : « Marie ! oh I Marie ! » une exclamation qui me fait bien l'effet d'être celle d'un amoureux ?

— Qu'importe? fit Jean Demarr.

— Oui, je sais bien, fit Loiseau, mais il ne faut rien négliger, le patron vous le disait tout à l'heure. Et du moment qu'il y a une femme sous roche, ça devient plus intéressant... Du reste, vous allez en juger.

— Vous savez quelle est cette femme?

— Pas tout à fait... Pourtant, écoutez ! I

Les deux compères eurent encore un regard échangé en clignant de l'œil.

Mais, cette fois, le chef s'en aperçut.

Il sourit.

Il était évident que ses deux hommes — il les connaissait — en savaient plus qu'ils n'en disaient. Ils ne se livraient pas d'un coup. Ils faisaient attendre et désirer leur confidence. Le tout pour se hausser un peu dans l'estime du chef.

— Nous n'étions guère plus avancés que vous lorsque M. de Beaupréault nous montra ce portrait. Il y avait longtemps déjà que nous causions tous les quatre. Le temps avait passé. Tout à coup, nous entendîmes frapper à la porte. Et M. Gérard reconnut que c'était sa mère. Il courut ouvrir. Madame Demarr entra. Pendant que son fils lui expliquait, en deux mots, ce qui se passait, madame Demarr aperçut la photographie que M. de Beaupréault avait déposée sur son bureau à l'entrée de sa mère. Nous la regardions, Chaumont et moi, à cette minute précise.

— Oui, dit Chaumont, nous la regardions justement et nous l'avons vue changer, changer, devenir méconnaissable. On eût dit que ce portrait lui rappelait des souvenirs lugubres, tant son visage exprima de douleur et d'angoisse.

Et comme les deux agents se taisaient :

— Ensuite, dit brièvement le chef.

— Alors, madame Demarr s'approcha du bureau, comme attirée invinciblement par ce qu'elle y voyait. Elle se pencha au-dessus de cette photographie, la prit, la considéra longuement, puis la rejeta, disant :

— Elle I

— Ma femme la connaissait?

— Il parait, monsieur... Son fils le lui demanda : a Mère, pourrais-tu nous dire quelle est cette femme? » Elle hésita longtemps. Elle ne voulait pas en détacher son regard. M. de Beaupréault insista. Alors elle dit :

« Que faites-vous de celte photographie et pourquoi la regardiez-vous ? » Son fils le lui expliqua. Quand il eut fini :

— Ainsi, dit-elle, cela pourrait vous être utile de savoir quelle est cette femme," de connaître son nom, de savoir quel rôle elle a joué dans ma vie, un rôle inconscient, certes, et duquel je ne lui garde point rancune?

— Gela est d'un intérêt que tu comprendras plus tard, dit M. de Beaupréault.

— J'aurais voulu ne plus penser à ces choses... ne plus remuer ce passé...

— Mère... insista M. de Beaupréault.

Alors madame Demarr se décida enfin à parler.

— Il y avait longtemps — tu le sais, Gérard ; toimême, bien que tu ne fusses qu'un enfant, tu t'en apercevais malgré tout ^ il y avait longtemps que mon mari me négligeait... il y avait longtemps que je ne le voyais plus qu'à de rares, bien rares intervalles... Je n'ignorais rien du désordre de ses affaires et je devinais la catastrophe à laquelle ces désordres devaient aboutir fatalement.

— Qui te renseignait, mère?

— Collivet.

— Tu le lui avais demandé?

— Je ne sais plus. Peut-être. Il le faisait fidèlement. Hélas ! il ne cherchait même pas à excuser mon mari... Rien, ni ses fautes, ni ses actions les plus coupables, les plus dignes de mépris, il ne me laissait rien ignorer... A plusieurs reprises, je dois le dire, je fus surprise un peu de son attitude. Ge n'était pas là du dévouement... C'était plutôt de la haine... Puis, je finis par penser à cela... Ne pouvait-il, tout en méprisant l'homme qu'il servait, montrer ce dévouement à une femme abandonnée, menacée de partout par tous, et guettée par une effroyable catastrophe?

— Possible! possible I

— Enfin, j'arrive à cette photographie, puisqu'elle seule, à cette heure, semble vous intéresser si vivement. Le jour du meurtre, au matin, Collivet voulut me donner

l'explication des absences fréquentes et même des disparitions de mon mari. 11 tira de son portefeuille et me montra une photographie pareille à celle qui est sur ce bureau.

— Et il vous nomma?

— Il me dit que cette femme était... était la maîtresse de M. de Beaupréault.

— Son nom... car, Marie, cela ne nous indique rien...

— Il me dit son nom de guerre, le surnom sous lequel on la connaît dans le monde galant qu'elle fréquente...

— Dites, madame, dites... l'auriez-vous oublié? La pauvre femme eut un sourire navrant.

— Oublié ! dit-elle. Oublie-t-on les détails même les plus infimes, dans des journées pareilles à celle que je traversais ?

Et gravement, sans hésiter, elle dit':

— Cette femme est connue sous le nom de Marinette. M. de Beaupréault sembla chercher dans sa mémoire;

nous-mêmes, Ghaumont et moi, nous faisions tous nos efforts pour tâcher de nous rappeler un nom comme celui-là ; Marinette, cela ne nous disait rien ; Marinette, ça nous était inconnu, et à M. Gérard également... Madame Demarr n'avait plus rien à nous dire ; nous n'avions rien à lui demander ; elle partit, nous laissant fort perplexes, et guère plus avancés...

Loiseau s'arrêta dans son récit.

Gette fois, le chef comprit qu'il n'avait plus rien à raconter.

— Un détail, fit-il. M. Gérard de Beaupréault peut-il affirmer que le nom de Marie écrit au dos de cette photographie est de la main de CoUivet?

— Il l'affirme. Cependant, moi, je dis qu^on ne peut rien échafauder là-dessus avant d'être certain de ne pas ïaire fausse route. Ce serait du temps perdu si par hasard nous nous trompions...

— Rien de plus simple... Je donnerai cette photographie à deux experts en écriture, en même temps que cette lettre au crayon, qui vous a été remise sur le port du Havre par un gamin...

LES AMODRS DE COLLIVET 475

— Cette dernière écriture est évidemment déguisée.

— Les experts sont habiles et ne s'y tromperont pas. Le chef se tourna alors vers Jean Demarr :

— Vous le voyez, monsieur, nous sommes sur une piste nouvelle qui jadis est restée inconnue — négligée peut-être par la première enquête.

— Vous retrouverez cette femme?

Le chef eut, vers ses hommes, un sourire significatif.

— Demandez-leur donc ce qu'ils en pensent. Loiseau dit, approuvé par son compère :

— Sûrement, monsieur Demarr... nous retrouverons la femme comme nous retrouverons Collivet... Pour Collivet, ça prendra sans doute du temps... quant à la femme, c'est l'affaire de quelques jours...

— Et qu'est-ce qui vous donne cette conviction ? Loiseau haussa les épaules.

— Voyez-vous, monsieur Demarr, quand elle est aussi jolie que ça, une femme n'a aucune raison pour se cacher... au contraire... et quand on est une fille galante, on a toutes les raisons du monde pour se montrer.

— Si elle était laide, dit Chaumont, nous ne serions pas aussi affirmatifs .

Le chef demandait à l'avocat :

— Avez->ous quelques dernières questions à leur adresser?

— Aucune.

— Resterez-vous à Paris? Retourherez-vous à l'Expilly ?

— Je vais repartir pour la Normandie. La santé de ma femme a été très compromise, et je ne veux point la quitter.

— Bien. Si j'ai quelque communication pressée à vous faire, c'est là que je vous télégraphierai.

— Il se peut, cependant, que nous allions dans quelque station du Midi, lorsque l'automne deviendra plus rude.

— Vous me tiendrez au courant de vos projets. - — Et Haudecœur?

— Ah ! ah ! vous voulez savoir ce que nous allons en faire ?

— Haudecœur, dit Loiseau, est resté à la Rivaudière sous le nom de Jacques Morellet, frère du fermier.

Le chef de la sûreté hocha la tête à plusieurs reprises :

— Ce n'est guère régulier, ce que nous faisons là, monsieur Demarr. Entin, tout le monde sait qu'il y a des accommodements avec la police. Moi, du moins, je puis me retrancher sur ma conviction, en ce moment presque absolue, de Tinnocence de Haudecœur. Toutefois, et comme je ne veux pas me faire donner sur les doigts, gardons le secret sur la retraite du forçat. Nous y avons tous intérêt. Et laissons aller les événements. J'ai dans IJidée que votre protégé n'aura pas besoin de se cacher longtemps !

Jean Demarr le remercia avec effusion.

— Comme j'ai bien fait de me confier à vous î

— Vous pouviez plus mal tomber.

Loiseau se rapprocha.

— Pas d'ordres particuliers, chef?

— Non. Soyez prudents ! N'agissez qu'à coup sûr !... Pas de gaffe, surtout, pas de gaffe ! Le lendemain, j'aurais tous les journaux sur le dos. Compris, hein !

— Compris, patron.

— Alors, en chasse, mes enfants, en chasse ! Et, d'un geste amical, il les congédia.

Loiseau et Chaumont s'étaient-ils vantés lorsque, devant M. Demarr et devant leur chef, ils manifestaient une si grande confiance en eux-mêmes sur le résultat final de leur enquête ?

En chasse I Cela était facile à dire ! Mais où était le gibier ?

Ils remuèrent tout Paris pendant les deux mois qui suivirent.

Certes, il ne leur fut pas difficile de retrouver les traces de Marinette; la photographie qu'ils avaient entre les mains, avec le nom du photographe au dos, était une indication sérieuse.

Mais lorsque, remontant d'échelon en échelon, patiemment, avec la prudence que le patron leur avait recommandée, ils arrivèrent au domicile de Marinette, dans ce petit hôtel de l'avenue Friedland oii nous avons vu certain jour pénétrer Collivet tremblant et la tête basse, ils trouvèrent l'hôtel vide.

Marinette n'habitait plus là depuis longtemps.

Depuis longtemps, un nouveau propriétaire l'avait remplacée. ,

Et toutes les questions qu'ils adressèrent ne purent les renseigner ; des réponses reçues, il sembla résulter que Marinette avait dû quitter Paris depuis longtemps, et même la France.

Où s'était-elle réfugiée?

Personne ne le savait.

Il leur fut confirmé, au cours de cette enquête, que Marinette avait bien été, pendant un an environ, la maîtresse de M. de Beaupréault et qu'elle l'était encore au moment du meurtre de celui-ci, mais ce fut tout.

D'oii venait Marinette? Quelle était Marinette? son passé ? ses relations ? mystère.

Sa vie seule était connue.

Vie de grand luxe, et cependant vie retirée.

Marinette ne faisait point parler d'elle.

— Une dévoyée î leur avait-on dit... et cela ressortait, en effet, de tout ce qu'ils avaient entendu — une dévoyée, et qui sans doute ne demandait qu'à rentrer dans Tordinaire chemin de la vie.

Oii se cachait-elle? Qu'était-elle devenue?

Les agents, se heurtant à ces ténèbres qui semblaient, comme de parti pris, s'épaissir autour d'eux, avaient une rage d'apprendre.

C'était Marinette, ils en avaient le pressentiment, qui

tenait la clef de ce mystère ; sans Marinette, ils ne pouvaient rien.

Vainement aussi, pendant le même temps, ils avaient cherché Collivet. ^

Boulevard de Courcelles, aucune lettre pour lui'.

Et là non plus, aucuns renseignements de nature à les guider.

Cependant, comme Collivet avait habité là pendant quelque temps, le concierge avait pu parler de lui :

Collivet était un excellent homme, menant une vie très régulière, ne découchant jamais, vivant seul, ne voyant personne.

Il s'absentait toutes les semaines, en hiver, pour aller passer le dimanche à la campagne, et, en été même, il y allait plus souvent ; son travail à la maison de Beaupréault le laissait libre d'assez bonne heure ; il partait le soir et se retrouvait le lendemain rue Daunou, à son bureau, à l'heure habituelle.

Quelle était cette campagne où il se rendait?

Jamais, là-dessus, Collivet n'avait parlé.

Du reste, très silencieux, le bonhomme, même vis-àvis de ses collègues de la maison Beaupréault, que les agents avaient également retrouvés et interrogés.

Un d'eux avait dit :

— Collivet devait avoir une peine secrète... des chagrins de famille.

Était-il marié?

Les agents s'informèrent, mais personne ne leur répondit.

Avait-il quelque liaison?

Même mystère... même ignorance de tous !

L'imagination de Loiseau et de Chaumont ne dormait pas.

Puisque Collivet s'absentait ainsi, parfois du samedi au lundi, parfois même dii soir au lendemain matin, s'en allant à la campagne, c'est que cette campagne ne devait pas être bien éloignée de Paris.

Alors, ne pouvait-on croire que Collivet s'y cachât en ce moment?

C'était possible, c'était même probable, après tout.

Mais oti, cette maison de campagne ?

Dans quel coin de la banlieue ? Dans quel coin des environs?

Ils firent en sorte que le signalement de Gollivet fût envoyé à tous les commissaii-es de police, dans un rayon assez large, aux alentours de Paris, mais ce fut encore un effort inutile.

Aucun renseignement ne parvint de ces commissariats.

Loiseau ne décolérait plus. Pour un peu il eût cherché querelle à son camarade plus calme.

— C'est à croire que ce Collivet n'a jamais existé, disait-il parfois. Il s'agite comme un fantôme dans toute cette affaire, invisible, insaisissable ; tout le monde parle de lui, s'occupe de lui, le craint, le hait, et personne ne le voit... J'en ai assez, moi !

Gravement, Chaumont :

— Ah ! tu en as assez ! Et moi, donc? Mais ça ne suffit pas d'en avoir assez, mon vieux... Et le patron ?... Quelle tête feras-tu quand tu vas te retrouver bredouille devant lui?... Sera content, le patron, mon vieux, tu peux en être sûr...

— Eh bien, s'il le veut, qu'il le cherche, son Collivet.

— Bon. Et nous le lui dirons, n'est-ce pas? Nous lui dirons : « Vous voulez Collivet ? Cherchezrle ! » Moi, tu sais, je ne m'en charge pas. Tu prendras la parole.

A force de fouiller dans tous les coins de Paris, ils arrivèrent pourtant à découvrir que Gollivet, lorsqu'il venait à Paris, après le meurtre de Beaupréault, s'arrêtait parfois, — nous l'avons dit un jour, — dans une pension de famille de la rue de Verneuil.

Ils y allèrent sans retard.

Le maître de la maison n'avait pas changé depuis cette époque.

Au premier mot des agents, il se rappela très bien Collivet.

— Un grand maigre, jaune comme du buis, avec la tête en boule de billard et ne prononçant jamais deux

mots... l'air pas commode... après tout, un digne homme, ne faisant jamais un sou de dette... rien à lui reprocher que de ne pas être aimable ; ça n'est pas donné à tout le monde...

Les agents précisèrent leurs questions.

Avait-on quelque renseignement particulier qui pût le faire connaître plus intimement ?

— Attendez donc, dit-il, il me semble bien que je peux vous dire quelque chose d'intéressant... Gollivet a rencontré un jour, chez moi, à la table d'hôte, un homme de son pays, qui le connaissait et avec lequel il s'entretint pendant tout le dîner... J'ai même remarqué que CoUivet avait une drôle de figure... 11 n'avait pas l'air à son aise. Et après le dîner il passa à mon bureau, régla sa note et partit... C'est depuis ce jour-lù que je ne Tai plus revu... Cette rencontre l'avait contrarié sans doute... et il n'a plus remis les pieds chez moi.

— Le nom de votre client?

— Bienallet.

— Qu'est-ce qu'il fait?

— Employé dans une librairie de la rue Jacob.

— Encore en ce moment?

— Oui.

— Et votre client toujours ?

— Vous allez le voir dans cinq minutes, si vous voulez attendre.

— Nous attendrons.

Les deux agents se regardèrent.

Ils n'étaient plus aussi moroses; leur visage s'éclaircissait...

Tout à coup l'hôtelier dit, montrant, de son bureau, un homme qui passait dans le couloir et se dirigeait vers l'escalier du premier étage oîi était la table d'hôte :

— Voilà celui dont je vous parle.

— Appelez-le.

L'hôtelier frappa aux carreaux de sa porte vitrée :

— Bienallet ! Bienallet !

L'homme se retourna. L'hôteher lui fit un signe. L'autre revint sur ses pas.

— Voici deux messieurs qui voudraient vous parler. Bienallet salua poliment.

— Qu'est-ce que vous désirez?

— Nous sommes de la sûreté et nous désirons vous demander quelques renseignements au sujet d'un nommé Collivet que vous connaissez, je crois, et que vous avez rencontré ici à la table d'hôte.

— Oui, je l'ai connu dans le temps, mais je ne pourrais pas vous dire ce qu'il est devenu.

— Où l'avez-vous connu?

— Du côté de Meaux, à Dammartin; j'étais en ce temps-là employé à Meaux; Collivet, lui, était à Paris, chez M. de Beaupréault, vous savez, qui a été assassiné.

— Collivet habitait Dammartin depuis longtemps?

— Il s'y était marié et il y avait vu naître sa fille.

— Ah ! ah ! il est marié et père de famille... Bienallet se mit à rire.

— Il a même été dans l'intervalle, quelque chose de plus.

— Quoi donc?

— Il a été veuf. Et il s'est remariél... Ah ! monsieur, si vous avez jamais vu une jolie fille, c'est celle-là qu'il a épousée... des yeux à se mettre à genoux devant... une frimousse à vous faire tourner en bête...

Loiseau tira la photographie de sa poche et la montra.

— Quelque chose dans ce goût-là, sans doute !

— Juste 1 C'est elle ' fit Bienallet surpris.

— Mais, il y avait une différence d'âges?

— Assez grande même. La petite n'avait que dix-huit ans et Collivet en avait bien cinquante. Même, sa fille, qu'il avait eue de son premier mariage, et qui avait une dizaine d'années à cette époque, passait toujours pour la sœur de sa seconde femme... Elle se nommait Suzanne, cette enfant-là... Oh ! je me rappelle très bien. Elle était bien gentille aussi, mais on la disait poitrinaire.

— Collivet et sa jeune femme faisaient-ils bon ménage?

— Ah ! là-dessus je ne peux rien vous dire, d'autant plus que j'ai quitté le pays presque aussitôt son mariage pour venir habiter Paris où j'ai trouvé l'emploi que j'occupe encore aujourd'hui. Et je n'aurais probablement jamais revu, Gollivet si le hasard ne l'avait conduit justement à la table d'hôte oii je prends mes repas. Et il faut croire, ajouta Bienallet en riant, que ma rencontre ne lui aura pas été agréable, car je ne l'ai plus revu.

— Et c'est tout?

— C'est tout, oui, monsieur.

— Et de son caractère, vous ne pouvez rien me dire?^

— Il était très sombre, taciturne, l'air en dessous. Bien que je ne sache pas qu'on lui ai jamais reproché quelque chose, je crois qu'au bout du compte il ne devait pas être commode et qu'il valait mieux être son ami que son ennemi... Et maintenant, si vous n'avez plus besoin de moi, je vous demanderai la permission de monter déjeuner, car je n'ai qu'une heure à moi et voilà déjà un quart d'heure que je perds...

— Encore un mot, voulez-vous?

— Allons, dites !

— Lorsque vous l'avez revu, vous ne lui avez pas demandé quelque nouvelle de sa jeune femme?

— Si, par politesse.

— Et il vous a répondu ?

— Rien du tout. Des choses évasives. Et je crois bien que c'est justement cela qui l'a troublé, car il n'a plus dit un mot, n'a plus rien mangé et finalement est parti, bien avant le dessert.

— Merci.

Bienallet monta. Les agents remercièrent l'hôtelier et partirent.

Sans même échanger un mot, une réflexion, un projet, ils arrêtèrent un fiacre au coin du quai et de la rue des Saints-Pères.

Et tous deux, d'une même voix, dirent au cocher :

— Gare de l'Est !

Ils allaient à Meaux et s'étaient compris.

Ils durent attendre assez longtemps à la gare, de telle

sorte que lorsqu'ils arrivèrent à Meaux, la nuit était venue depuis longtemps, et ils remirent au lendemain leur voyage à Dammartin.

Ils retinrent une voiture à l'hôtel de Paris pour le lendemain à la première heure.

Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne, est un gros bourg de l'arrondissement de Meaux, comptant près de dix-sept cents habitants.

Loiseau et Ghaumont y arrivèrent dans la matinée.

Dammartin-en-Goële est chef-lieu de canton et pourvu d'un commissariat de police.

Ils s'y rendirent.

Se renseigner sur Collivet leur parut tout de suite chose facile, car, aux premiers mots qu'ils dirent, le commissaire de police répliqua :

— Collivet?... Mais oui, je l'ai connu, comme tout le monde à Dammarlin... Qu'est-ce que vous désirez que je vous di^e ?

— Tout ce que vous savez... Mais comme nous sommes déjà quelque peu renseignés, afin de ne point perdre de temps, nous allons vous guider, si vous le voulez bien, par quelques questions. Parlez-nous surtout de sa seconde femme... de Marie... la belle Marie...

— La belle Marie : sûrement qu'elle était belle. Comme on ne peut guère l'être davantage... Et c'était môme dommage de voir un hibou comme le père Collivet, qui se montrait désagréable pour tout le monde, uni à une jeunesse aus>i jolie, au^si affriolante! Et gaie! chantant et riant toujours!.,. Avant son mariage, bien entendu ! Parce qu'après, elle n'a plus guère chanté...

— Que s'est-il passé après?

— Ah! monsieur, il la battait, il la battait, il la brutalisait! Des scènes et des scènes... et sans motif, car Marie ne sortait jamais et ne lui donnait aucune raison d'ê're jaloux ! mais la jalousie, c'est une terrible passion, à ce qu'il paraît. Quand on est jaloux on ne raisonne plus... La pauvre petite ne songeait qu'à lui faire plaisir, à cette vieille canaille, et elle n'avait pour amie que Suzanne, une fille du premier mariage de Collivet, car, vous savez...

— Oui, oui, nous savons, dit Loiseau.

— Enfin, il la martyrisa tant et si fort que la pauvrette, ^^ craignant d'être tuée dans un accès de fureur, songea que la loi mettait heureusement à sa disposition les moyens de se sauver...

— Le divorce?

— Justement, elle demanda le divorce...

— Et il fut prononcé?

— A son profit. Vous n'en doutez pas.

— Et que devint cette pauvre jeune femme?

— Ah ! elle tourna mal. Dame ! Elle avait tant souffert ! Elle avait si mal débuté dans la vie ! Elle devait avoir une si triste opinion des hommes, s^i elle les jugeait tous par son mari!

— Sûrement! sûrement! dit Chaumont désireux d'en arriver au fait... Mais enfin?...

— Elle disparut de Dammartin.

— Pour aller?

— A Paris... au hasard...

— Et depuis?

— Depuis nous avons su qu'elle était très lancée, qu'elle menait joyeuse vie. La pauvre enfant! moi, je la plains !...

— Vous savez où elle demeure? •■ — Pas le moins du monde.

— Elle n'est pas revenue au pays?

• — Jamais. Et jamais elle n'y reviendra.

— Vous l'avez, alors, perdue de vue?

— Absolument.

— Et Collivet?

— Oh! celui-là, après son divorce, il n'a plus osé revenir... Il avait quelques propriétés à Dammartin. 11 les a vendues, comme il a trouvé, tout de suite. Il avait hâte de partir. Personne ne l'a regretté.

— Lui, du moins, vous savez ce qu'il est devenu?

— J'ai entendu dire qu'il occupait une situation dans une grande maison de Paris.

— La maison de Beaupréault.

— C'est cela. Mais la maison n'existe plus.

— Alors?

— Ma foi, je n*en sais probablement pas aussi long que vouï^...

Aprè^ quelques questions les agents s'aperçurent qu'ils ne pourraient rien apprendre de plus.

Ils revinrent à Meaux, s'abouchèrent avec les deux avoués qui s'étaient occupés du divorce de Gollivet.

L'avoué de Gollivet plaida pour son client, le représenta comme le meilleur homme du monde.

Il dit que Gollivet avait épousé, riche, cette Marie sans famille et sans fortune, et que Marie l'avait indignement trompé, le rendant le plus malheureux des hommes.

En sortant de chez l'avoué, Loiseau et Ghaumont, s'ils n'avaient pas été aussi sceptiques, auraient pu se dire :

— Evidemment, ce Gollivet est un saint, et sa femme était la plus méprisable des créatures.

Mais lorsqu'ils passèrent chez l'avoué de Marie, l'affaire changea et ce fut une autre antienne.

Marie avait été brutalisée, menacée de mort, età plusieurs reprises elle avait cru vraiment que sa fin était proche.

Là-dessus pas de doute possible.

Sur les brutalités qui avaient laissé des traces, les médecins avaient tait des rapports.

Et il existait des témoins des scènes violentes qui peutêtre, sans l'intervention étrangère, eussent abouti à quelque dénouement sinistre.

— Nous retrouvons notre Gollivet! disait Loiseau. Et il se frottait les mains.

Sa conviction, dès lors, fut absolue.

C'était Gollivet qui, par jalousie, et bien qu'il fût divorcé et n'eût plus de droits sur Marie, avait assdîssiné Beaupréault, l'amant de sa femme.

Il ne restait plus maintenant que deux choses à trouver :

Amener Gollivet devant le chef de la sûreté — et pour cela découvrir où il se cachait avec Suzanne, sa fille.

Et une fois arrêté, l'obliger à avouer.

Gomment?

Loiseau et Chaumont ne le savaient.

Ils comptaient bien sur leur heureuse étoile, sur le hasard.

Et en effet ce fut le hasard, un hasard aussi douloureux que tragique, qui les servit, alors qu'ils croyaient tout.perdu.

De Marseille à Gênes, le voyage tout le long de la Méditerranée, sur cette côte d'azur oh tant de malades, tous les ans, vont chercher la santé, où tant d'heureux vont chercher une distraction nouvelle,- où: tant d'attristés vont chercher l'oubli de leur chagrin, de Marseille à Gênes, le long de la côte française, aussi bien que de la côte italienne, le voyage est un perpétuel enchantement des yeux.

Les environs de Marseille, avec le panorama de la. Ciotat, puis Hyères, Fréjus, Cannes, Antibes, et les merveilles baignées par le Var, Nice, la perle, et les stations échelonnées jusqu'à la frontière.

Mais les villas ne s'arrêtent point au torrent qui sépare la France de Tltalie.

Les villes et les villages, enrichis par le passage des étrangers, se continuent après Vintimille.

C'est Bordighera, tout d'abord, en amphithéâtre sur les flancs de la montagne, très exposée à tous les vents et pour cela délaissée par les maladies — jusqu'au jour où les villas se bâtirent derrière le village, dans un quartier protégé par des collines et^des forêts de pins et d'oliviers.

Ensuite, Ospedaletti, moins connue, de création plus récente.

Enfin, San-Remo, où nous nous arrêtons et où nous amène notre récit.

La jolie ville de San-Remo, qui compte quinze mille

habitants, est entourée d'un demi-cercle de montagnes. C'est un arc gigantesque, s'étageant derrière elle, et dont elle forme la corde. Les maisons de San-Remo, comme pour profiler de la vue splendide qui s'étend devant elles, semblent vouloir grimper les unes par-dessus les autres. Au-dessus des toits ce sont des fenêtres, ouvertes comme des yeux curieux sur l'immensité; au-dessus de ces fenêtres d'autres toits, puis d'autres fenêtres.

San-Remo est un séjour d'hivfr, très doux, abrité contre les vents trop violents ou trop froids, presque aussi recherché que Menton, notre station de la frontière, si chère à tous les malades.

Partout des oliviers, et si pressés, que cela forme une épaisse torêt dans la baie, une forêt d'un vert sombre, alors que, de loin, les cimes de montagnes couronnées de pins paraissent noires.

Au milieu des bosquets d'oliviers, partout, des maisons de campagne élégantes, des villas, des palais, de petites églises aussi.

La mer bleue vient mourir, languissante et pleine de séduction, au pied même de la ville, le long du Giardino pubblico, dont elle semble vouloir baigner les palmiers et les eucalyptus ; le long du Corso planté de poivriers.

La promenade la plus abritée de la ville, la promenade de prédilection des malades qui viennent à la Méditerranée, sous la chaleur clémente de ce joli ciel, chercher un peu de vie, un peu d'espérance, est le chemin de Berigo, le plus agréable de toute la baie. Là, toujours du monde, sous les arbres de la promenade.

Le jour où notre récit nous y amène, vers la fin de novembre de cette même année, à la tombée de la nuit, trois personnes étaient assises, sur des fauteuils de jonc, près de la mer, à l'extrémité Est du chemin de Berigo.

Deux femmes et un homme.

La nuit n'était pas tout à fait venue.

Il faisait clair encore et Ton pouvait voir aisément leur visage; ils étaient là depuis longtemps, sans même s'adresser la parole, tout entiers sans doute à la splendeur du soleil couchant, dont les reflets jetaient des

lueurs d'incendie sur les montagnes et sur la mer.

Des deux femmes, l'une était vieille.

L'autre, presque encore une enfant, à peine une jeune fille.

L'homme, c'était GoUivet.

La jeune fille, au pâle et doux visage, aux yeux légèrement cerclés de bleu, d'apparence maladive, c'était celle dont Marinette, jadis, avait parlé, celte Suzanne à laquelle la jeune femme s'était attachée si violemment et qu'elle s'était mise, après son mariage avec Gollivet, à aimer comme sa fille.

La seconde femme, plus vieille, était une sœur de Gollivet qui, lorsque celui-ci était absent, avait été chargée de veiller sur Suzanne, de la soigner et de la cacher à tous les yeux.

Fragile créature que Suzanne.

Sa vie était si chancelante qu'on eût dit que le moindre souffle devait en avoir raison.

Les médecins, consultés par Gollivet, n'avaient pas donné grand espoir ; la mère était morte poitrinaire ; et Suzanne, de sa mère, avait reçu le fatal héritage.

Elle le savait peut-être, cette enfant, bien que personne auprès d'elle n'eût jamais commis la criminelle imprudence de faire allusion à son état.

Oui, elle devait le deviner, car dans ses beaux yeux, couleur du ciel pâle, il y avait parfois, très rapidement, très passagèrement, et alors qu'on ne la regardait point, une profonde tristesse, une amertume et un découragement sans limite.

Il la cachait à tous les yeux.

Gar, de même que jadis il avait été jaloux de Marie, sa femme, au point de faire craindre à celle-ci un meurtre, de même, extrême en tout, il avait pour cette enfant malade une passion extraordinaire, une tendresse presque sombre et défiante.

Get homme aimait jusqu'à la brutalité, dépassait le but et n'inspirait que de la crainte.

Sa première femme l'avait redouté ; Marie avait failli être assassinée par lui ; sa sœur n'osait lui faire un re-

proche sans trembler devant lui comme une esclave devant son maître.

Et Suzanne, elle-même, recevait, gênée, ses explosions de tendresse, car elles étaient suivies parfois de reproches sans mesure et sans objet.

Ce soir-là, après un long moment de silence, il dit :

— Comment te sens-tu, Suzanne?

— Bien, mon père. Je vous remercie.

— Tu ne souffres pas?

— Je vous le jure. Ce climat si doux me fait du bien.

— Veux-tu que nous rentrions ?

— Pas tout de suite. Encore un moment, voulez-vous? La sœur de CoUivet, une vieille et bonne fille du nom

de Denise, se leva et jeta un fichu de laine sur les épaules de Suzanne.

— Oh! dit l'enfant en riant, voilà une précaution inutile.

Ils restèrent quelques minutes, puis Collivet se leva ;

— Rentrons, dit-il.

Ils remontèrent la promenade et, en haut d'un étroit chemin bordé de palmiers et d'orangers, Collivet ouvrit une porte.

Ils entrèrent et se trouvèrent dans un jardin tout embaumé, au bout duquel se dressait une villa petite, mais élégante.

Collivet l'avait louée, et c'était là qu'il habitait avec Suzanne et Denise ; une seule domestique leur suffisait.

C'était une Italienne, Martha, qu'ils avaient prise dans le pays.

Et si Collivet avait choisi pour Suzanne San-Rerno, ville italienne, plutôt que Menton, ou quelque autre station française, nos lecteurs devinent aisément à quel sentiment de circonspection le vieil employé avait obéi.

Sans savoir que des agents fussent à ses trousses, il devinait pourtant que si le hasard avait mis Gérard et Haudecœur en présence, il avait dû s'ensuivre une explication, et de cette explication il avait dû résulter pour les deux hommes la conviction que Collivet, en Calédo-

490 BLESSÉE AU COEUR i

nie comme en France, avait tenté de se débarrasser de Haadecœur.

De là à des soupçons remontant à la source même de tous ces événements, c'est-à-dire au meurtre de Beaupréaull, il n'y avait pas loin.

De \k à être inquiété, interrogé, il n'y avait qu'un pas.

Collivet n'eut donc aucune hésitation.

Denise et Suzanne habitaient Menton depuis longtemps et c'était là que venait Collivet, depuis la mort de Beaupréault ; c'était là qu'il habitait lorsque nous l'avons vu, ramené à Paris par sa fatale passion, rôder devant l'hôtel de Marinette, avenue Friedland.

Pour éviter toute poursuite et tout ennui, il quitta Menton, passa la frontière et vint s'installer à San- Reirjo.

Ce ne fut pourtant pas sans quelque hésitation qui vint de sa fille.

On eût dit que Suzanne s'était attachée à ce coin enchanté de la côte française, car elle avait refusé, elle avait pleuré, pendant deux jours.

Puis, subitement, après deux jours, elle redevint ce qu*elle était, ne pleura plus, ne refusa plus.

Elle semblait même n'y plus penser.

Quitter Menton paraissait lui êlre devenu indifférent, comme si, désormais, elle était certaine de retrouver à San-Remo une affection qu'elle avait cru perdre et qu'elle eût laissée de l'autre côté de la frontière française.

Ce même soir, après dîner, Suzanne se promena encore pendant une demi-heure dans le jardin.

Puis elle rentra dans sa chambre.

Elle lut, ensuite, sans se coucher, puis éteignit sa lumière.

Et elle parut attendre, anxieusement, comme un signal.

Une heure s'écoula.

Sa chambre avait une fenêtre sur le jardin et une autre sur l'étroit chemin bordé de palmiers et d'orangers qui grimpait le long de la colline.

Contre les persiennes closes de cette seconde fenêtre

elle entendit tout à coup le bruit d'une poignée de gravier jetée prudemment.

Elle ouvrit la fenêtre, se pencha, fit un signe.

Puis elle la referma, s'enveloppa d'un manteau et, par la porte de sa chambre, entre-bâillée sur un couloir, elle écoula si tout dormait dans la maison.

Elle n'entendit rien qui pût lui donner quelque hésitation.

Alors, >ur la pointe de ses petits pieds, elle descendit.

Elle se trouva bientôt dans le jardin.

En se baissan-t le long des charmilles, entre les citronniers et le mur de clôture, elle atteignit la porte et sortit.

Elle se trouva dans l'étroit chemin de la colline.

Et aussitôt elle fut saisie et comme emportée par une ombre noire, dont le visage était complètement voilé.

C'était une femme qui l'attendait là.

Elles marchèrent très vite en silence, longtemps.

Puis, comme Suzanne perdait haleine, elles s'arrêtèrent.

Alors, sur un banc du jardin public, elles prirent place l'une à côté de l'autre, très près, se serrant, heureuses de se retrouver ensemble, les mains entrelacéeset se regardant au fond des yeux.

L'inconnue avait relevé son voile.

C'était la gracieuse figure de Marinette, tout animée, dont les yeux brillaient.

— SiT'anne, ma chère Suzanne! Comment vas-tu '?

Et elk: e mirent à parler très bas.

Elles se voyaient ainsi, depuis des mois.

Marinette adorait cette enfant.

Après l'avoir perdue de vue, après son divorce, le hasard la lui avait fait rencontrer, à Menton, où Marie était venue passer quelques jours.

Suzanne, elle aussi, l'aimait et^ sans se rendre compte

les motifs de la Séparation de son père et de la jeune

femme, elle en avait conçu la tristesse la plus profonde.

Marie finit par se faire voir, par se faire reconnaître, en lui recommandant le silence.

Elle avait trouvé tout de suite une complice de sa

tendresse en cette enfant dont la vie parut reprendre une nouvelle vigueur.

Marie sentit dès lors que son existence irrégulière de Paris ne pouvait que l'éloigner de Suzanne.

Elle vendit tout ce qu'elle possédait.

Désormais son cerveau ne fut plus habité que par la pensée de la jeune fille si frêle, si délicate, pour laquelle elle avait éprouvé jadis, dès le premier jour, une affection infinie.

Elle habita auprès d'elle, s'astreignant à se cacher, à ne point sortir, vivant comme une recluse, sachant bien que la moindre imprudence serait l'éloignement de Suzanne.

Or, Denise, la vieille sœur, la connaissait, et si jamais elle se trouvait en face de Marie, ne manquerait pas d'avertir Collivet.

Suzanne fut discrète.

Personne ne soupçonna leurs relations.

Elles ne se voyaient que la nuit, pendant ces heures nocturnes si douces et si embaumées de ce pays béni.

Et si courtes que fussent leurs entrevues, elles en sortaient avec un trop-plein de tendres^e, sachant bien, toutes deux, que malgré le secret dont elles s'entouraient, elles ne commettaient point de faute, et doublement heureuses.

Lorsque Collivet voulut quitter Menton, on comprend quelle fut pendant deux jours la tri>tesse de Suzanne...

Elle ne^ retrouva sa tranquillité d'esprit que lorsque Marie lui eut dit qu'elle la suivrait p^^rtout.

Et c'est ainsi, en effet, que Marie vint habiter San- Remo.

Le même mystère enveloppait sa vie.

Les rendez-vous n'avaient lieu que le soir, même la nuit.

Collivet ne se doutait de rien.

Dans ces courts entretiens, — toujours, hélas! terminés trop vite, — Marie écoutait Suzanne qui lui racontait les menus faits de sa vie de jeune fille; Marie était ainsi au courant de ce cœur de fillette et, bien

qu'elle en fût éloignée moralement par des milliers de lieues, elle vivait bien vraiment de cette vie chaste.

Les plus douloureux instants, pour la jeune femme, avaient élé lorsque Suzanne l'avait interrogée, certain jour, sur les motifs de sa séparation.

Que dire à cette enfant qui, déjà, tremblait aux violences du père?

Elle avait mieux aimé répondre vaguement :

— Plus tard, sans doute, tu sauras ce que tu me demandes... lorsque tu auras vécu davantage... lorsque tu auras un peu plus d'expérience... Ne m'interroge plus... Laisse-moi t'aimer comme je t'aime... de tout mon cœur... Ne me reprends pas ton affection, si tu ne veux pas me rendre malheureuse.

— Oh! petite mère!... Je mourrai plutôt que de ne plus t'aimer, et maintenant que je t'ai retrouvée, je mourrai plutôt que d'être séparée de toi...

Petite. mère!... Elle donnait ce doux nom h Marinette.

Marie avait été effrayée de l'exaltation de ses paroles.

Elle voyait combien l'enfant était faible...

Et il était facile de comprendre que Suzanne ne i"ésisterait pas à des émotions trop fortes.

Bien qu'elle se fît illusion à elle-même en essayant ainsi de vivre auprès de la fillette, parfois, cependant, elle était bien obligée de se dire que cette vie si douce, en dépit des précautions à prendre, devait quelque jour avoir un terme.

Il suffisait que Collivet conçût quelques doutes pour que ces rapports de mère à fille fussent interrompus.

Collivet viendrait alors, dans l'ardeur de sa passion insensée, offrir à Marie de reprendre auprès de lui l'existence commune d'autrefois.

Il l'avait fait déjà.

Il promettrait tout encore.

Et ce qu'il promettrait, surtout, ce serait d'oublier les années qui venaient de s'écouler et qui resteraient comme une éternelle et ineffaçable tache sur la vie de Marinette.

Mais ces promesses, combien de jours tiendraient-elles ?

Jadis, elle avait failli succomber à la jalousie effrénée de son mari, jalousie immotivée.

Et aujourd'hui que cette jalousie aurait une base d'odieux souvenirs, et vivrait vraiment de tous les aliments d'un passé coupable, que deviendrait-elle?...

Non, non, cela n'était pas possible.

Celait la mort, elle le sentait, la mort inévitable, après quelles tortures!! C'étaient des jours et des nuits d'enfer!... C'était un cauchemar!

Quelle que lût sa tendresse pour Suzanne, l'épouvante de CoUivet l'emportait, était la plus forte.

Et voilà pourquoi elle était bien obligée de prévoir quand même qu'un jour ou l'autre leurs doux et mystérieux rendez-vous finiraient.

Suzanne, elle, ne croyait pas que cela fût possible.

— Je mourrai plutôt que d'être séparée de toi!...

Et certes ce n'était point là une phrase banale dans la bouche de cette enfant.

— Ma Suzanne, il faudra être courageuse si jamais le hasard veut que nous soyons séparées de nouveau.

— Non, non, je ne le veux pas !

— Et d'abord nous ne le serons plus aussi complètement qu'en ces dernières années. Je saurai toujours où te retrouver. Et toujours tu me reverras...

— On dirait que tu crains quelque chose... Et effrayée, les yeux pleins de larmes :

— Est-ce que tu songes à me quitter?

— Certes non, dit Marie avec élan. Et la pensée même ne peut m'en venir.

— Alors, pourquoi m'attrister par cette prévision?

— Pour que tu aies moins de chagrin si jamais elle devient une réalité.

Suzanne pencha la tête sur l'épaule de sa « petite mère ».

— Va... je sais beaucoup de choses... je sais que je ne vivrai pas très vieille... Ce n'est pas ce doux climat qui me guérira... Je sais que les médecins ont dit que je meurs de la poitrine... Je les ai entendus, une lois... Je ne souffre pas, du reste... Je suis seulement très faible ..

Eh bien, je voudrais, jusqu'au jour prochain sans doute où Dieu me reprendra, être du moins heureuse et je ne puis plus l'être sans toi !...

Marie pleurait.

— Tu es cruelle, chère enfant, bien cruelle. Suzanne eut un sourire mélancolique.

— Tu le savais bien aussi, toi. Alors pourquoi voudraistu mentir?

Elles restèrent à causer, ce soir-là, plus longtemps que d'habitude, et ce fut Marie qui s'aperçut que les heures s'écoulaient.

— Il faut rentrer, Suzanne. Rester davantage serait commettre une imprudence.

— Encore quelques minutes.

— Non, non... si ton père apprenait, nous surprenait, se doutait de quelque chose... que deviendrions-nous, chère Suzanne?...

Cette crainte était bien efficace, sans doute, car la jeune fille se leva et toutes deux reprirent, pressées l'une contre l'autre, en remontant le chemin entre les palmiers, la direction de la villa.

Elles y arrivèrent bientôt.

Là elles s'embrassèrent, restant longtemps enlacées.

Puis, Suzanne rentra.

Au moment où elle pénétrait chez elle, elle poussa un cri de surprise et d'effroi.

Son père descendait de sa chambre et la surprenait.

— D'où viens-tu donc? dit-il. Gomment se fait-il que tu sois sortie seule alors que tous ici nous te croyions endormie?

Elle eut beaucoup de peine à se remettre. Son cœur battait avec violence.

Elle était prête à défaillir.

— Père ! Père! ne me gronde pas !

— Réponds. Et ne mens pas, surtout.

— La nuit était si calme et si douce, père, que je n'ai pas résisté au désir d'aller respirer, au bord de la mer...

— Seule, ainsi, la nuit?

— Seule, oui, père.

— Tu mens.

— Père!

— Avec qui étais-tu?... malheureuse! Tu me caches un secret.

Elle tremblait horriblement.

— Non, père, je ne te cache rien.

— Veux-tu parler !

— Tu me fais peur !

Ce simple mot parut le calmer.

Il eut une hésitation.

Continuerait-il cet interrogatoire?

Suzanne ne dirait rien, paraissait résolue au silence.

Et lui, CoUivet, devinait qu'il se passait quelque chose,

Ne valait-il pas mieux agir par ruse, faire mine d'oublier, et alors que Suzanne croirait que tout soupçon avait disparu, la surprendre en flagrant délit de mensonge?

Il s'efforça de sourire.

— Je te demande pardon, mon enfant... Je ne te soupçonne pas, de quoi pourrais-je te soupçonner? Seulement tu me permettras bien de te dire, sans que tu en prennes trop d'émotion, qu'il ne sied pas à une jeune fille de sortir ainsi et que ma surprise, en te voyant, était toute naturelle.

— Il est vrai, père.

— Tu me promets que tu ne sortiras plus?

— Je te le promets.

Mais de très pâle qu'elle était en disant cela, comme elle savait bien qu'elle mentait, elle devint rouge.

Collivet s'en aperçut.

Il croyait à quelque intrigue d'amour.

Il ne pouvait entrevoir la vérité.

Et cela lui donnait une colère terrible de savoir que cette frêle fille, qu'il aimait mal, mais qu'il aimait, avait disposé de son cœur, pensait à un autre, rêvait d'un bonheur trouvé loin de son père.

Sa jalousie malade, mais réelle et redoutable, ne s'adressait pas seulement à Marie qu'il aimait de toute une

passion sensuelle à le rendre fou, elle s'adressait, nous l'avons dit, à tout ce qui l'approchait, à sa fille aussi, chez laquelle il souffrait de voir le cœur pris par une aflection étrangère.

Ce soir-là, il n'insista pas.

Mais il se promit de surveiller Suzanne.

Pendant les premiers soirs, il ne découvrit rien de suspect.

En rôdant autour de la villa, il aperçut à plusieurs reprises une femme voilée, d'allure jeune et élégante, et qui sans doute devait habiter non loin de là, car elle remontait à chaque fois le chemin de la coliine, entre les palmiers.

CoUivet ne reconnut point Marinette.

Mais Marinette, elle, avait reconnu le père de Suzanne.

Elle devina qu'il s'était passé quelque chose et resta sur ses gardes.

Les nuits succédèrent aux nuits.

Collivet n'était pas plus avancé.

Il finit par croire que peut-être sa fille n'avait point menti et que sans doute, ce soir-là, elle avait cédé à une tentation d'aller se promener seule et d'aller rêver, devant la mer si caressante.

N'était-ce pas possible?

Qui dira jamais ce qui se passe d'étranges fantaisies dans une tête de fillette ?

Marie et Suzanne furent prudentes.

La première fois qu'elles se revirent, elles restèrent à peine quelques minutes ensemble.

Mais, du moins, ces minutes, Suzanne les avait mises à profit.

— Ecoute, petite mère, je viens de passer par des heures trop douloureuses, me sentant près de toi et ne pouvant te voir. L'autre jour, je te disais que je ne pourrais vivre ainsi désormais. Eh bien, tous ces joursci, j'ai bien senti que je ne mentais pas et que, surtout, je n'exagérais pas.

— Puisque nous voici réunies de nouveau, chère Suzanne, n'y pensons plus... Mais soyons prudentes...

afin de ne pas être nous-mêmes les ennemies de notre bonheur.

— Oui, je te jure que l'imprudence', s'il en est une, ne viendra pas de moi. Mais ce qui nous est arrivé pourrait arriver encore. Bien plus. Mettons les choses au plus triste. Supposons que mon père découvre notre affection et veuille nous séparer...

— Eh bien?

— Eh bien, petite mère, dit l'enfant après un moment de silence, il faudra bien que je t'écrive, que je me mette d'une façon quelconque en relation avec toi...

— Voyons, parle,.. On dirait que tu hésites à me demander quelque chose.

— Où t'écrirai-je ? Voilà ce que je veux savoir. Marie, comme frappée d'une idée, prit tout à coup les

mains de Suzanne.

— Jure-moi que tu -n'as pas un projet que tu n'oses me dire ?

Elle murmura :

— Quel projet aurais-je donc?

Mais, sous le regard de Marie, ses paupières battaient.

Marie n'insista pas.

Suzanne redematida, d'une voix basse et comme peureuse :

— A Paris, si nous étions séparées, où demeureraistu?

— Je ne sais, mon enfant. Afin d'être auprès de toi, j'ai tout vendu. Gela me fait quelques petites rentes dont je vis, très heureuse tant que nous ne nous quitterons pas.

— Ce n'est pas répondre.

— Tu y tiens donc bien ?

— Je prévois un malheur. Je cherche, dès aujourd'hui, à le rendre moins dou'oureux.

— Eh bien, si jamais nous sommes obligées de nous quitter, j'irai habiter, h Paris, la rue Lord-Byron, dans le quartier des Champs-Elysées. Il y a là des hôtels tranquilles, des logements tout meublés où j'attendrai

qu'une occasion se retrouve de me rapprocher de toi et de te revoir.

— Il me faut le numéro.

— Au numéro quatre, puisque tu insistes... pourtant, il se peut que l'adresse ne soit pas exacte... car si je ne trouve pas un logement libre, je m'adresserai ailleurs.

— Rue Lord-Byron, toujours ?

— Rue Lord-Byron.

— C'est bien. Je suis tranquille désormais.

Du reste, les craintes d'avenir exprimées par Suzanne ne semblèrent pas devoir se réaliser.

Et peu à peu, le succès aidant leurs entretiens nocturnes, elles n'eurent plus la même prudence. . Elles se voyaient, sinon tous les soirs, du moins trois ou quatre fois par semaine.

Leur bonheur était grand.

Et Suzanne elle-même, en se portant mieux que d'habitude, rendait ce bonheur presque complet.

Elle se sentait renaître à la vie.

Et elle le disait à Marie, parfois :

— Sais-tu bien que je»me sens presque vigoureuse maintenant. C'est à toi que je le dois. Je suis sûre que si nous pouvions vivre au grand jour l'une auprès de l'autre, je guérirais tout à fait... tout à fait. ..

Et aussi,- parfois, hélas ! une petite toux l'interrompait, dans ces tendresses exquises, et quand elle appuyait son mouchoir sur ses lèvres et qu'elle le retirait, il y avait une petite tache de sang qu'elle cachait bien vite.

Marie faisait semblant de ne pas voir...

Mais elle en frémissait de tout son corps.

Cependant, bien que Collivet se fût relâché de sa surveillance, il ne laissait pas que d'examiner sa fille, parfois, à la dérobée.

Il y avait une trop grande différence entre l'attitude de Suzanne depuis quelques jours et sa tristesse pen.dant qu'il passait les nuits à guetter sa sortie de la villa, pour qu'il n'en fût pas frappé.

D'où venait cette tristesse, alors ?

D'où venait son bonheur, maintenant?

Un dernier soupçon lui vint.

Mais, se doutant bien que si Suzanne contrevenait à ses ordres, elle devait, pour n'être point surprise, s'entourer de toutes les précautions imaginables, il usa d'un stratagème.

Le soir, il laissa Denise et Suzanne sortir seules.

Puis il ratissa soigneusement l'allée finement sablée qui conduisait à la porte du chemin des Palmiers.

Ensuite il alla rejoindre sa fille sur la plage.

Et lorsqu'ils rentrèrent, il eut soin de ne pas la faire passer par cette allée qui resta ainsi, pour la nuit, vierge de pas, immaculée.

Le lendemain, dès le matin, levé avant tout le monde, il descendait et accourait inspecter l'allée.

Ce jour-là sa ruse ne parut pas avoir réussi.

Personne n'était passé là.

Et il était bien improbable que Suzanne eût conçu quelques doutes sur le stratagème employé par son père.

Il ne se tint pas pour battu.

Il recommença le même travail tous les soirs, à la même heure, avec les mêmes précautions.

Et le troisième jour, au matin, il reconnut, sur le sable fin, les pieds de sa fille.

Les pas se dirigeaient vers la porte du petit chemin.

Suzanne le trompait donc, elle s'absentait la nuit.

Lorsqu'il se retrouva en face d'elle, quelques minutes après, il eut peine à contenir sa fureur.

Pourtant il dissimula.

Mais à partir de la nuit suivante, de nouveau il fit le guet.

Deux soirs se passèrent.

Le troisième soir, vers onze heures, il était caché en face de sa villa, de façon à ne pas être vu, mais à ne rien perdre, de ce qui s'y passerait.

Il avait devant lui la porte d'entrée.

Et c'était cette porte qu'il surveillait surtout.

Il vit tout à coup, dans la nuit assez profonde, une femme dont le visage était voilé et qui passait à plu-

sieurs reprises devant la villa, comme pour s'assurer que de là, pour elle, aucun danger ne viendrait.

Collivet ne pouvait la reconnaître, cette femme.

Et cependant, il fut troublé par deux souvenirs.

Il se rappela l'avoir vue, ainsi, rôder autour de la villa lorsqu'il avait, la première fois, essayé de surprendre sa fille.

Mais ce n'était pas tout.

Cette allure le frappait, si légère, si élégante, si particulière surtout.

Un nom venait à ses lèvres.

Un nom faisait bondir son cœur.

Marinette ! Marie ! sa Marie!

G'était la même taille, la même démarche, autant qu'il pouvait en juger.

Est-ce que vraiment c'était elle ?

Alors, de folles pensées, tout de suite !

Est-ce qu*elle se repentait ?

Est-ce que, sachant là Collivet et n'osant pas se montrer à lui, elle venait la nuit rôder aux alentours, toute tremblante, espérant tout peut-être du hasard d'une rencontre, en voulant n'avoir pas l'air de la soUiciter, par une dernière coquetterie de femme ?

Et il disait, presque haut, pour se convaincre :

— Marie I chère Marie !

Elle passa et repassa ainsi devant lui à plusieurs reprises, si près que lui arriva tout à coup le parfum aimé, qu'il connaissait si bien, le parfum familier de celle qui avait été sa femme.

C'était Marinette, il n'en pouvait plus douter.

Mais que venait-elle faire là?

Etait-ce vraiment pour lui, ainsi qu'ill'avait pensé tout à l'heure, dans la folie de sa passion et de son désir de la revoir?

Elle venait, lentement, de prendre le chemin des Palmiers.

Elle s'arrêta, tout à coup, sous la fenêtre de Suzanne.

Collivet, malgré la nuit, distinguait encore ses mouvements.

Elle ramassa une poignée de gravier et la jeta contre la fenêtre de la chambre de Suzanne.

La jeune fille n'attendait sans doute que le signal.

La fenêtre s'ouvrit aussitôt.

La tête de Suzanne se pencha.

Quelques mots furent échangés à voix basse et Collivet ne put les entendre.

Puis la fenêtre se referma.

Mais, quelques minutes après, la porte du jardin était ouverte et Suzanne se précipitait dans les bras de Marie, disant :

^ Petite mère !... Gomme il est tard ! J'ai cru que tu ne viendrais pas.

La surprise de Collivet était si grande qu'il vit les deux femmes traverser l'avenue près de lui, enlacées, s'étreignant et s'embrassant, et qu'il n'eut même pas la pensée de les suivre.

Ainsi, c'était pour Suzanne qu'elle venait ! !

Tout d'abord, il ne sut que penser.

Devait-il s'en réjouir ?

Puisque Marie aimait à ce point la jeune fille, elle ne résisterait peut-être pas à la tentation de reprendre sa vie auprès d'elle, afin de la soigner, de veiller sur elle, de pouvoir librement l'aimer?

Il resta là longtemps, à réfléchir.

Une demi-heure s'écoula.

Les deux femmes étaient descendues vers la mer.

Il eut envie de les rejoindre, d'avoir avec Marie une explication.

Mais l'épouvante de ne point réussir le clouait sur place.

Il préférait l'incertitude et l'angoisse à la terrible douleur d'un refus.

Cependant tout sang-froid ne l'abandonnait pas.

A Paris, avant de partir, après la tentative échouée contre Haudecœur dans les mansardes de la rue du Marché-Saint-Honoré, il avait essayé de revoir Marinette.

Il avait appris, alors, son départ de Paris !

Et personne n'avait pu lui dire où elle s'était réfugiée.

Il la retrouvait, miraculeusement.

Il voulait, du moins, la suivre, s'enquérir de sa demeure.

Plus tard, quand il aurait eu le temps de se calmer, il réfléchirait.

Il vit bientôt remonter, vers la cachette où il se tenait et qui était un massif de roches et d'eucalyptus, Suzanne et Marinette.

Les deux femmes se séparèrent.

Ce ne fut pas sans force caresses, sans bien des baisers.

A plusieurs reprises, Suzanne revint vers Marie, au moment de rentrer, et se rejeta dans les bras de sa petite mère, dans un élan passionné, comme si elle avait dû ne plus la revoir.

Et Collivet murmurait, sentant se soulever sa jalousie :

— Comme elle l'aime ! !

Enfin, Suzanne disparut.

Marie resta quelques instants encore à la même place.

Qu'attendait-elle ?

La fenêtre de la chambre de Suzanne s'ouvrit; de nouveau se pencha la tête de la fillette.

Et deux mains sur les lèvres envoyèrent, en bas. dans la nuit, un baiser.

Ce que Marie attendait, c'était ce dernier baiser, sans doute, car aussitôt la fenêtre se referma.

Et lentement, comme alourdie délicieusement sous le poids de cette tendresse d'enfant qui réchauffait son cœur, la jeune femme remonta le sentier, se dirigeant vers les villas du haut de San-Remo, dominant la baie, et plongeant sur tout le paysage splendide des alentours.

Collivet, de loin, régla sa marche sur celle de Marie.

Il ne la suivit pas longtemps, du reste.

A moins d'un kilomètre de sa villa, Collivet fut obligé de s'arrêter.

Marie venait de disparaître dans une petite maison de modeste apparence, située à mi-côte.

CoUivet attendit.

Mais la jeune femme ne ressortit pas.

C'était là qu'elle demeurait.

Alors il revint sur ses pas et rentra chez lui.

Il ne dormit pas, ne songea même pas à se coucher.

Le matin le trouva éveillé et songeant.

Lorsqu'il vit sa fille, il ne lui fit aucune allusion à ce qui s'était passé pendant la nuit.

Suzanne ne se douta pas qu'elle avait été surprise, et que maintenant son affection pour Marie n'était plus un secret pour son père.

Vers dixheures, CoUivet sortit seul.

Au lieu de descendre vers la mer, il remonta la colline, se dirigeant vers la maison de Marinette.

Il sonna.

Une bonne âgée, et qui était du pays, vint ouvrir et lui demanda ce qu'il désirait.

Elle s'exprimait dans une sorte de patois moitié italien et moitié français, assez difficile à comprendre.

CoUivet lui expliqua qu'il voulait parler à sa maîtresse.

La domestique avait ses ordres sans aucun doute, car elle répondit que sa maîtresse vivait seule et ne recevait personne.

CoUivet n'en tint pas compte.

Il écarta l'Italienne qui lui barrait le passage et, traversant un petit jardin, se dirigea vers l'habitation.

Il avait été vu sans doute, car les rideaux d'une des fenêtres du premier étage avaient remué, au moment oti il parlementait avec la bonne, et lorsqu'il entra, il se trouva tout à coup devant Marinette qui, d'un geste silencieux, lui indiquait l'entrée d'un petit salon très simplement meublé.

Marie devinait que CoUivet devait l'avoir surprise. Elle allait droit au-devant du danger.

Mais son âme était emplie d'épouvante, car elle pressentait la séparation prochaine d'avec cette enfant qu'elle aimait tant.

Collivet, pour d'autres raisons, était non moins ému que Marinette, en se retrouvant devant elle. Il avait peine à contenir son trouble.

Ce fut Marinette qui parla la première.

— Que désirez-vous de moi ? Et ne vous avais-je pas dit, à Paris, que je ne voulais plus vous voir?...

Il releva la tête.

— Ce n'est pas moi, il me semble, qui vous ai cherchée, cette fois... et celui de nous deux qui s'est rapproché de l'autre, vous ne le nierez pas, c'est vous !

— Enfin, je vous écoute, dit-elle, tremblante.

— Je serai bref. Je ne vous rappellerai pas tout ce que je vous ai dit et promis lorsque je vous vis à Paris pour la dernière fois. Vous savez quelle passion j'ai pour vous et tout ce que je pourrais dire ne vous apprendrait rien là-dessus. Vous savez également que mon plus cher désir est de vous voir revenue auprès de moi.

— Vous oublieriez ce qui s'est passé?...

— Si vous oubliez vous-même les brutalités dont j'ai été coupable envers vous, et qui ont amené notre divorce, moi, je le jure, je ne vous reprocherai jamaisvotre vie depuis notre séparation.

— Et qui me le garantirait ?

Il dit très bas :

— Vous savez bien que je vous aime à en devenir fou.

— C'est justement cela que je redoute.

— Marie, vous adorez Suzanne. Vous la voyez en secret la nuit.

— Il est vrai.

— Être séparée d'elle, pour toujours, vous ferait un très grand chagrin ?

— Très grand.

— Epargnez-vous ce chagrin. Revenez. Soyez sa mère, comme autrefois.

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que vous ne m'inspirez que de l'épouvante. Parce que c'est plus fort que moi... Je ne saurais... je ne saurais.

Il fut quelque temps sans parler.

Il avait fermé les yeux. Il était très pâle.

11 put dire, enfin, d'une voix sourde et enrouée:

— Marie, je vous aime bien, pourtant...

— Vous m'aimez trop !

— Oui, trop, dit-il singulièrement, beaucoup plus encore que vous ne le croyez...

Et machinalement il se rapprochait de Marinette.

— Marie I

— Ne me touchez pas !

— Marie, vous n'aurez donc pas pitié de moi?

— Vous me faites peur, vous dis-je...

— Marie, vous ne serez jamais aimée comme je vous aime... Car, moi, je vous aimerais... si vous le vouliez... jusqu'à obéir à tous vos ordres... je vous aimerais, savezvous bien, presque jusqu'à commettre un crime...

Et ses yeux, un instant, une seconde, s'ensanglantèrent, sa figure devint hideuse, et ses lèvres tremblantes étaient si pâles qu'on ne les voyait plus sur sa figure blême.

Marie le considérait.

— Un crime ! oui, assurément, cet homme en était capable !

Pour la seconde fois cette pensée lui venait. Mais GoUivet se remit.

— Ainsi, vous êtes inexorable ?

— Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit.

— Vous ne reverrez plus Suzanne !...

* — "Soit, dit-elle, les yeux humides, je ne la reverrai plus, mais prenez garde! cette enfant est délicate. Elle m'aime. Prenez garde que Dieu ne vous punisse en elle de votre cruauté..

— Je saurai vous faire oublier et vous remplacer dans son cœur.

Elle eut un geste silencieux d'orgueil.

Elle connaissait la fillette.

Elle ne doutait pas, ne douterait jamais de sa tendresse.

— Adieu donc, Marie !

— Adieu.

En chancelant, il se dirigea vers le jardin qu'il eut de la peine à traverser tant ses jambes étaient faibles.

On eût dit qu'il était ivre.

Près de la porte, il s'arrêta, regarda en arrière.

Dans ses yeux il y avait tour à tour de la supplication et de la colère, de la douleur et de la rage.

Mais rien ne se montra.

Alors, il sortit, titubant, aveuglé par le sang qui lui montait au cerveau, se cognant à tous les arbres.

Marie, seule, pleurait, se répétant :

— Suzanne est perdue.... perdue pour moi! ! Rentré chez lui, Gollivet ne dit pas un mot à sa fille. Seulement, le soir mêmfi, il commandait le départ. Lorsque Suzanne l'apprit, elle devina un malheur.

— Père, pourquoi partir? J'étais si heureuse ici...

— Tu seras heureuse aussi autre part.

— Où allons-nous, père?

— Je ne le sais pas encore.

— Ne pourrions-nous demeurer quelques jours de plus?

— Nous partirons demain.

— Père I dit-elle, presque faible.

— Demain, je l'ai dit. Prépare-toi et garde tes larmes. Elle ne répliqua rien.

Mais dans le courant de la journée, elle réussit à faire porter une lettre chez Marinette.

Celle-ci l'attendait, cette lettre, car elle se doutait bien que Suzanne lui enverrait de ses nouvelles.

Il n'y avait que deux ou trois lignes, mais si éloquentes :

« Nous partons. J'ignore où nous allons. Mon père ne veut rien nous dire. Peu m'importe. Dès que nous serons arrivés, je t'écrirai. N'oublie pas ce que je t'ai dit : séparée de toi, c'est la mort ! »

Elle embrassa mille fois cette lettre qu'elle inonda de ses larmes. Et elle la cacha contre son cœur.

Qu'allait-il advenir ? Et comment reverrait-elle âa chère Suzanne?

Elle reçut une seconde lettre dans la soirée.

Celle-là était de Collivet et disait seulement :

« Vous pourrez jusqu^à demain à huit heures et demie nous empêcher de partir. Vous savez comment I »

Elle froissa le papier avec rage.

Ah 1 cet homme, comme elle le haïssait I Et comme elle aurait voulu lui rendre, en une seule fois, tout le mal qu'elle avait reçu de lui !

Le lendemain, de la terrasse de sa maison, elle vit la villa de Collivet s'ouvrir, et des voitures emporter les bagages.

C'était fini.

Collivet n'avait pas menti.

Et elle sentit, dans un déchirement affreux, se briser son cœur.

Suzanne veillait.

Elle avait promis à Marie de lui écrire.

Elle n'oubliait pas sa promesse.

Son père l'avait emmenée à Rome, tout d'abord; puis craignant que le climat humide et fiévreux de Rome ne fût nuisible à la santé de Suzanne, il en était reparti au bout de quinze jours et maintenant habitait Venise.

Il avait trouvé un appartement formant hôtel particulier dans un des palais du quai sur le Grand Canal, au coin de la Piazzetta.

Si Suzanne veillait, la défiance de son père, elle non plus, ne se relâchait pas.

Collivet se doutait bien que Suzanne essaierait d'entrer en correspondance avec Marinette.

Il voulait empêcher cela.

Suzanne le tenta, en effet, et crut ses lettres parties.

Elles n'allèrent pas plus loin que la poche de Collivet

et jamais ne furent remises à la poste de la place Saint- Mai*c.

Elle s'étonna de ne pas recevoir de réponse.

Cependant elle guettait l'arrivée de la correspondance, de sa fenêtre ou dn balcon, sur le canal.

Elle descendait en toute hâte.

Rien pour elle.

Elle avait adressé ses lettres à San-Remo.

Elle s'imagina, dès lors, que Marinette avait quitté la ville, où elle n'avait plus de raisons d'habiter, soil pour Menton, soit peut-être pour Paris.

Elle écrivit à Paris, rue Lord-Byron.

Elle essaya de mettre elle-même la lettre à la poste.

Mais elle était toujours accompagnée.

Elle dut y renoncer.

Profitant d'un moment où elle croyait ne pas être vue, elle appela un de ces mendiants qui se tiennent aux stations de gondoles, accrochant avec une longue gaffe la légère embarcation, l'amenant à quai, et la maintenant le long de Tescalier glissant jusqu'à ce que le voyageur soit monté.

Le tout pour quelque menue monnaie.

Elle lui remit de l'argent et la lettre en lui faisant comprendre ce qu'elle désirait.

Le mendiant partit.

11 était à peine au bout de la Piazzetta, qu'il était rejoint par Collivet.

Celui-ci lui tendait une coupure de cinq francs.

— Donne-moi cette lettre...

— Mais, signor...

— Donne... Cette enfant est ma fille... Et dépêche-toi. Le mendiant céda.

Du reste, la coupure de cinq francs l'eût décidé quand même.

Collivet lut l'adresse :

Rue Lord-Byron, xi° 6.

— L'adresse nouvelle de Marinette.

H l'ouvrit et lut.

Les quatre pages étaient pleines de protestations d'af-

fection et Suzanne se plaignait de n'avoir pas encore reçu de lettre de son amie. Elle disait aussi sa tristesse et son ennui.

Il la déchira.

Quelques semaines se passèrent encore.

Pas une seule fois Suzanne n'avait reçu des nouvelles de Marie.

Elle ne parlait plus, repliée sur elle-même, devinant que ce silence de Marie, que cet abandon était étrange, inexplicable, et comprenant que son père avait dû intercepter sa correspondance.

Mais elle ne voulut pas avoir d'explication avec Gollivet.

Dans cette petite tête à l'imagination ardente, germait tout un plan à l'exécution duquel elle travailla tout de suite.

Elle ignorait que Collivet eût vu Marie à San-Remo ; Collivet ne lui en avait rien dit, mais leur brusque départ et toutes les précautions prises depuis lors avaient éveillé là-dessus les soupçons de la fillette. ^

Toutefois, ne voulant pas se trahir, elle n'en parla pas à son père

Mais, afin d'en être certaine, elle fit tomber Collivet dans un piège^ en remettant un soir, au même mendiant, une lettre à l'adresse de Marinette et en surprenant son père qui, quelques pas plus loin, ainsi que la fois précédente, achetait la trahison du bonhomme.

Elle n'eut plus de doute.

Dès lors son parti fut pris.

Afin de tromper son père et pour éviter des questions embarrassantes, elle se donna un air gai pendant les jours qui suivirent.

Elle semblait vraiment se faire à sa vie nouvelle.

Et pendant plusieurs jours, elle qui depuis leur arrivée à Yenise s'était tenue constamment enfermée, elle sollicita son père de la faire sortir, de la promener de musée en musée, d'église en église, puis aux îles voisines, puis au Lido.

Collivet y consentait.

Du reste, il n'était pas dupe et la surveillait étroitement.

Elle apprit ainsi à connaître Venise, à s'y reconnaître, aussi bien dans les dédales des petites rues étroites que dans la configuration des nombreux canaux qui parcourent la ville.

Cela dura jusqu'à la fin de janvier.

L'hiver était doux.

Suzanne ne paraissait pas trop souffrir.

Du moins, elle ne se plaignait. pas, dissimulant peut- .-être.

Elle habitait au premier étage et une large baie lui permettait d'admirer, de chez elle, lorsqu'elle ne voulait pas sortir, toute l'animation si pittoresque des bateaux montant et descendant, chargés de voyageurs, des gondoles particulières ou publiques, toutes peintes en noir; de sa chambre on entendait les cris gutturaux et monotones des gondoliers se rencontrant, ou prévenant par un appel convenu quelque collision au tournant d'un canal.

Le soir, des gondoles sillonnaient le Grand Canal avec des musiciens et des chanteurs, et des lanternes multicolores semblaient glisser sur l'eau trouble comme d'énormes lucioles.

Le matin, elle se levait assez tard.

C'était Denise, toujours, qui entrait dans sa chambre la première et l'embrassait.

Puis elle s'habillait et allait rejoindre son père.

Un jour, Denise, en entrant chez Suzanne, fut fort surprise de ne point voir la jeune fille.

Elle regarda le lit.

Le Fit avait été défait. Cependant — et Denise n'y prit pas garde — on eût dit qu'on avait exprès dérangé draps, couvertures et oreillers, car le lit, malgré tout, ne portait pas de trace.

Et si Denise, défiante, avait eu l'idée de tàter les draps, elle n'y eût point senti la chaleur tiède d'un corps.

Mais elle se dit que sans doute l'enfant était dans la maison et elle l'attendit.

Les minutes s'écoulèrent, puis une demi-heure.

Alors, Denise descendit.

Collivet rentrait au même moment.

Il vit sa sœur tout effarée et s'inquiéta.

Elle expliqua qu'elle cherchait Suzanne.

Collivet n'eut aucun effroi et se mit à rire.

— Eh bien, elle est dans la maison... appelez-la !

— Je l'ai cherchée. Je l'ai appelée.

— Que dit la vieille Martha?

— Elle n'a pas vu Suzanne depuis hier soir au dîner.

— Suzanne sera sortie pour faire quelque emplette, ou bien, ce qui est plus probable, comme elle essaie de correspondre avec Marie, ainsi que vous le savez, elle aura trompé enfin votre surveillance et couru à la poste.

— Mais la poste est à quelques minutes. Et voilà près d'une heure que je l'attends.

— Allez vous-même, ma sœur, jusqu'à la place Saint- Warc. Je suis sûr que vous l'y rencontrerez sous les arcades en train d'examiner les magasins de cristaux ou de dentelles.

Denise n'était pas rassurée.

Elle obéit cependant à son frère, se hâtant.

Elle le craignait et tremblait devant lui comme tout le monde et, se sentant en faute, elle craignait quelque reproche, quelque brutalité.

Mais elle eut beau parcourir les galeries, regarder jusqu'au fond des magasins.

Elle n'aperçut pas Suzanne.

Midi sonnait à Saint-Marc.

Elle revint sur le quai.

Suzanne n'était pas rentrée.

Malgré tout, Collivet, loin de tout soupçon, ne manifestait pas encore d'inquiétude.

— Elle se sera attardée dans quelque église I disait-il.

Cependant l'heure du déjeuner se passa, et quand deux heures, puis trois, puis quatre heures sonnèrent, il fallut bien dès lors se rendre à l'évidence.

Il y avait un malheur.

Qu'était devenue Suzanne?

Collivet se sentit envahi par une véritable épouvante. Est-ce que Suzanne aurait eu quelque accès de désespoir et se serait suicidée?

Pourquoi?

Par ennui de ne plus voir Marie ?

— Peut-être!...

Mais elle n'avait fait à cela aucune allusion.

Etait-ce, dès lors, parce qu'elle s'était aperçue que toutes ses lettres à Marie étaient interceptées ?

Qui sait à quelles résolutions suprêmes peuvent conduire ces chagrins de jeune fille?

Collivet se sentit vraiment responsable de ce malheur.

Toutefois il ne pouvait croire que ce malheur fût si complet.

Il s'informa aux alentours.

La jolie Suzanne, si délicate, n'avait point passé inaperçue ; on la connaissait ; on s'intéressait à elle.

Mais personne ne put donner de renseignements à son père.

Alors il parcourut comme un fou Venise tout entière, après avoir averti la police italienne : le palais ducal, les prisons, les musées, les églises et le Gherto, les jardins, les places curieuses, les rues intéressantes, à chaque maison desquelles se rattachait quelque souvenir historique, on le vit partout, allant et venant, interrogeant les mendiants auprès des églises, les vagabonds couchés le long des canaux, les gondoliers aux stations, et partout recevantla même réponse :

— Nous ne savons pas ce que vons voulez dire.

Il revint très tard, demi-mort de désespoir et de fatigue.

Denise veillait.

Quand Collivet entra, elle s'élança vers lui.

Elle lui tendit un papier sur lequel il y avait quelques mots écrits au crayon.

11 eut une exclamation de joie.

L'écriture était celle de sa fille.

514 BLESSÉE AU COEOR

Il dévora plutôt qu'il ne lut :

« Mon père, comme vous pourriez être très inquiet et peut-être croire à ma mort, je tiens à vous tranquilliser. Je vis. Pardonnez-moi. Je reviendrai. »

Pas un mot de plus pour expliquer sa fuite.

Denise lisait la pensée de CoUivet sur son visage.

— Elle n*a pas quitté Venise, sans doute ?

— Que ferait-elle à Venise ! ! Elle est partie... j'en suis certain.

— Pour aller où?

— A San-Remo, peut-être, retrouver Marie...

— Elle avait donc de l'argent ?

— 11 y a quelques jours, elle m'avait prié de lui donner cinq cents franc^... Elle me dit qu'elle avait envie de yieilles dentelles et je les lui ai remis.

— Alors, c'est vrai, elle préparait déjà sa fuite.

— Je la retrouverai bien...

— Que comptez- vous faire?

— Pardieu ! la poursuivre et la ramener. Et cette fois nous irons si loin de France que, je le. jure, il ne lui viendra plus la fantaisie de s'en aller.

Le lendemain malin, il prenait le train.

Le soir même il était à Gênes.

Il n'y avait plus de train pour Vintimille ; il fut obligé de coucher à Gênes et d'attendre au lendemain.

Par le premier train, il repartait et s'arrêtait à San- Remo vers midi.

li courut tout d'une traite à la maison de Marie.

Mais la maison était fermée.

Marie l'avait quittée quelques jours après le départ de Suzanne.

Collivet s'en doutait du reste.

Il se doutait bien, aussi, que Marie avait dû retourner à Paris, et comme il connaissait sa nouvelle adresse, il se dit que Suzanne devait se cacher rue Lord-Byron.

Irait-il à Paris?

Là, il rencontrerait peut-être bien des périls...

Qui sait si, à la frontière même, son arrivée n'était pas guettée ?

Sans amis à Paris et sans complice, sans conûdent, il ne pouvait être renseigné sur les faits et gestes de la police.

Le soupçonnait-on? Le recherchait-on?

C'était probable. Mais ce n'était qu'une probabilité, ce n'était pas la certitude. Devait-il se hasarder?

Il fui indécis en cette journée.

Une vague terreur de ce Paris mystérieux et redoutable où quatre ans auparavant s'était accompli son crime, où peut-être l'attendait le châtiment, une terreur instinctive lui criait :

— N'y va point! Prends-y garde ! C'est ta perte! ! Mais, à côté de cela, d'autres considérations plus éloquentes, d'autres voix plus fortes, s'élevaient.

Et elles lui disait :

— De quoi donc as-tu peur ? Qui peut donc t'accuser ? Où seraient les preuves trouvées contre toi? Que l'on t'arrête et que l'on t'accuse, peu t'importe!... Il faut prouver... et aucune preuve humaine ne peut être invoquée...

Il eut, en pensant cela, un sourire de triomphe. Et il dit:

— C'est vrai, pourtant. Aucune preuve humaine, aucune !! Je n'ai donc rien à redouter... Pas une police au monde ne prouvera que c'est moi qui ai tué Beaupréault !...

Et d'autres voix, encore, criaient à sa passion:

— Tu ne peux pas laisser ta fille entre les mains de Marinette... Tu ne peux laisser celte femme te voler le cœur de ton enfant.

Mais par-dessus tout, et il ne s'en rendait pas compte, quelque chose lui disait, au fond de lui-même :

— "Va donc à Paris !... Tu re verras Marie. Et qui sait si Marie ne cédera pas enfin !... si elle ne te suivra pas!... si elle ne sera pas vaincue, conquise, parla grandeur de ta passion?

Et une espérance insensée lui venait.

Ramener Suzanne !

Et avec Suzanne ramener Marie !

Depuis la dernière fois qu'il l'avait vue à San-Remo, il avait pensé à elle tous les jours.

C'était un amour furieux que le sien, tournant à l'idée fixe, à la manie, à la maladie presque.

Et qui dira que l'espoir de se trouver une nouvelle et dernière fois peut-être avec Marie n'avait pas été la prin-cipale cause de son départ de Venise?

Certes, il aimait sa fille.

Mais qu'était-ce qu'une pareille affection à côté des emportements et des folies que lui inspirait la jeune femme?

Il partit pour Paris le soir même à quatre heures.

Et quand il mit le pied dans le compartiment, il murmura :

— Marie reviendra avec moi, je le veux...

Et la main appuyée sur son front dépouillé, jaune comme du buis, les yeux fermés, les lèvres crispées, il rêva, pendant que le train l'emportait ; il rêva à Paris, à Marie, à ce visage si jeune et si beau qu'il avait vu auprès de lui ; à ce jeune corps, parfait, si souple et si plein de séduction qui lui avait appartenu, qu'il avait perdu par sa faute, à cette âme droite et chaste, qui sans doute ne l'aimait point d'amour — il était trop vieux pour y prétendre — mais qui l'eût entouré d'une afTection forte et saine... si d'un coup de pied brutal il n'avait pas écrasé son bonheur !

— Marie! Oh! Marie! bégaya-t-il.

Que de fois ne l'avait-il pas dit, ce nom, dans la ferveur de ses supplications, dans le désespoir de ses regrets !...

Que de fois ne l'avait-il pas écrit, même, depuis qu'il avait jeté ainsi, au dos de la photographie de Marinette, Taveu de son amour !

Et tout à coup, se soulevant de la banquette, les poings crispés, les yeux fous, il s'écria :

— Ah! elle sera à moi, je le veux, il le faut, ou malheur à elle, malheur à elle !

11 était seul dans le compartiment, heureusement. Il retomba, comme pris -d'une fatigue énorme.

Il referma les yeux.

On eût dit qu'il dormait.

Mais des courants nerveux le secouaient parfois; alors, 1 tressaillait profondément, ouvrait les yeux, mais bientôt les refermait, comme pour rentrer en lui-même, et ne plus rien perdre du rêve délicieux qu'il poursuivait ainsi.

A la frontière, il dut descendre.

11 se trouvait sur la terre de France 1

Cçla lui rendit un peu de présence d'esprit !

Ce fut un malin, à son réveil, que la bonne de Marinette vint dire à sa maîtresse :

— Madame, il y a là une jeune fille qui désire parler à madame.

— Son nom?

— Elle ne me l'a pas dit.

Marie sortit du lit, passa une robe de chambre, et à peine était-elle vêtue, qu'un grand cri de joie emplissait la chambre.

— Petite mère ! Petite mère ! ! C'est moi !

— Toi, ma Suzanne, toi à Paris, chez moi.

— Oui, chez toi.

— Qu'est-ce^que cela veut dire ?

— Tu vas le savoir. Oh ! ne t'attends pas à beaucoup de complications. C'est une histoire très simple. Nous devions nous y attendre. Mon père a intercepté toutes les lettres que je t'adressais, n'est-ce pas ?

— Comment le saurais-je, chère enfant?

— Tu n*as pas dû en recevoir une seule?

— En effet.

— Tu vois, je ne me trompais pas. Alors, m'ennuyant et ne voulant pas être privée de toi plus longtemps, eh

bien, je suis partie de Venise... pour venir te rejoindre..

— De Venise ?

— Oii nous sommes allés après être restés quelqu temps à Rome en quittant San-llemo.

Et se jetant au cou de Marinette et l'embrassant :

— Et me voilà. Tu vois, c'est bien simple.

— Mais, malheureuse enfant, as-tu songé à l'inquiétude dans laquelle tu as dû jeter ton père, toute ta famille ?

— Oui, j'y ai pensé, après... et au moment de monter en wagon j'ai remis un mot au gondolier qui m'avait amenée à la gare.

— Et dans ce mot?

— Je tranquillisais mon père...

— En lui disant le lieu de ta retraite? ■' — Cela, non, par exemple...

Tout en la grondant, Marie caressait et embrassait Suzanne.

— Ce n'est pas bien, chérie, ce que tu as fait.

— Puisque c'était pour te revoir.

— Je ne puis t'approuver. Tu vas écrire à ton père en lui disant oîi tu te trouves et en le priant de venir te chercher.

Suzanne se mit à pleurer.

— Pas encore, petite mère, pas encore. Laisse-moi quelques jours seulement, libre, auprès de toi. Puis, j'écrirai, je te le promets.

— Trois ou quatre jours, pas plus ?

— Je te le jure, méchante... Du moins, pendant ces jours-là, je serai heureuse, oh I bien heureuse !

Et en effet, cette première journée passa comme en un rêve béni.

Pourtant, Marinette était gênée auprès de cette fillette.

Là-bas, très loin, à San-Remo, quand elle l'avait revue, il lui semblait qu'elle n'était plus la même, que ce n'était plus la Marinette connue à Paris, d'un certain monde. Elle avait dépouillé ce personnage, dont elle avait horreur et dégoût, et se retrouvait la petite mère de Suzanne.

Mais à Paris I

Elle ressentait comme un remords d'avoir cette enfant auprès d'elle, bien que sa vie lût très retirée, très modeste et que personne ne la revît plus, de ceux qui l'avaient connue et admirée.

Si solitaire que fût sa vie, elle était à Paris, au cœur même de cette ville qui l'avait vue brillante, passant dans des équipages luxueux, mais déshonorée.

Et elle se demandait si un peu de son déshonneur n'allait pas rejaillir sur l'adorable enfant, inconsciente de ces choses ?

Paris L Elle le connaissait.

Il est bon et généreux, parfois, sceptique et méchant aussi.

Croiràit-on que cette fillette au visage candide n'était pas la compagne de sa vie flétrie ?

Et ajouterait-on foi à ce joli roman d'amour filial si tendre qui unissait ces deux cœurs, et parfois, là-bas, dans les lièdes nuits de San-Remo, leur avait donné des joies divines ?

Non. Et c'était ce qu'elle redoutait.

Puis, elle redoutait encore qu'uneindiscrétion n'apprît à Suzanne la vérité sur celle-là qu'elle aimait tant et qu'elle appelait sa petite mère !

Pour elle, d'abord, et afin de n'avoir pas à rougir devant cette enfant, des fautes qui lui seraient reprochées.

Pour Suzanne, ensuite.

Pour Suzanne, surtout !

Car elle la connaissait ! Elle avait mesuré toute l'étendue de sa tendresse ! Une révélation pareille serait un crime pour celui qui commettrait cette lâcheté I Car cette révélation tuerait la fillette aussi sûrement qu'une lame plongée en plein cœur.

Voilà pourquoi elle avait été efTrayée lorsqu'elle la vit chez elle, et pourquoi elle avait insisté pour que Gollivet fût prévenu et vînt la reprendre.

D'ici là, elle veillerait.

Elle ne sortirait pas.

Elle resterait enfermée rue Lord-Byron, dans son bonheur jaloux, ne voyant personne.

Au moins, de la sorte, elle éviterait le danger, les sourires de surprise, les saluts du bout de la main, et les questions auxquelles elle se fût exposée si elle avait voulu, comme autrefois, se hasarder jusqu'au bois de Boulogne.

Cette première journée fut bien courte.

Marie faisait raconter à Suzanne quelle avait été sa vie depuis le départ si brusque et si cruel de San-Remo.

Et jour par jour, Suzanne lui en avait donné le détail.

Lorsque vint quatre heures, Marie lui dit :

— Ma chérie, n'oublie pas qu'il faut que tu préviennes ton père.

Alors Suzanne redevint triste.

— Ecoute, dit-elle, j'ai calculé. Si j'écris aujourd'hui, la lettre parviendra après-demain ; mon père partira dès le soir même et sera à Paris le lendemain dans la soirée. Et ce sera fini, de mon gentil bonheur. Laisse-moi n'écrire que demain. C'est vingt-quatre heures de plus... Vingt-quatre heures de plus de joie! Auprès de toi! sous ton sourire et ton doux regard.

Marinette était faible.

Elle céda.

— Soit donc, dit-elle. N'écris que demain, mais demain sans faute?

— Sans faute, je te le promets...-

Et elle ajouta très bas, en soupirant :

— Puisque tu le veux.

Marie fit semblant de né pas entendre.

Elle marchait sur son pauvre cœur en demandant cela, car elle considérait presque comme une faute de conserver l'enfant auprès d'elle.

Du reste toute lettre était inutile.

Déjà CoUivet se préparait au départ.

Le soir même de l'arrivée de Suzanne, alors que la jeune fille et sa « petite mère » se trouvaient dans la chambre de Marie, causant, les mains enlacées, les yeus dans les yeux, la bonne entra et remit à Marinette deux cartes.

L'une des deux portait :

Loiseau : Service de la police de sûreté.

L'autre :

Chaumont: avec la môme indication.

Marinette considéra longtemps ces deux cartes, avec surprise, puis, appelant la bonne :

— Ces messieurs se trompent. Je n'ai rien à faire avec eux.

— Que madame me pardonne. Ils ont des renseignements à demandera madame... Du reste, ils s'excusent de se présenter à cette heure et offrent de revenir demain, s'il plaît mieux à madame.

— Autant vaut tout de suite.

— Dois-je les conduire ici ?

— Non, au salon.

— Bien, madame.

Suzanne n'adressa aucune question à Marinette.

— Rends-toi libre, dit-elle en souriant, mais prometsmoi seulement de ne pas rester trop longtemps loin de moi...

— Ne crains rien. Quelques minute5^à peine. Et elle sortit.

Loiseau et Chaumont avaient signalé Marinette au service des garnis, dès le premier jour de leurs recherches, alors qu*ils eurent acquis la conviction que la jeune femme avait quitté Paris sans laisser l'adresse de son nouveau domicile.

Lorsque Marie, de retour de San-Remo, était venue louer un petit logement dans la maison meublée de la rue Lord-Byron, elle y avait donné son nom sans autre indication.

Mais les inspecteurs, dans leur service, ne s'en étaient pas contentés, et avaient exigé de la maîtresse de la maison un bulletin plus complet, donnant les tenants et les aboutissants de sa nouvelle locataire.

La maîtresse avait répondu :

— Je ferai ce que vous voulez, bien entendu. Je n'ai pas envie de me mettre mal avec vous et d'encourir une amende, mais je puis, si vous le désirez, vous renseigner tout de suite. J'ai reconnu, dans cette jeune personne, une femme très élégante nommée Marinette, de son nom

de guerre. Elle a eu des malheurs, probablement, et elle est obligée de demeurer en garni. Mais elle est trop jolie pour que ça dure longtemps, quoiqu'elle ne sorte pas de son chez-elle. J'ai eu plusieurs fois affaire avec elle, du temps oil elle habitait avenue Friediand. Moi, à cette époque, j'étais couturière. Il n'y a que deux mois, vous le savez, que je tiens cette maison meublée.

Le nom de Marinette avait frappé les inspecteurs des garnis, sans toutefois rien préciser à leur esprit.

Ils ne connaissaient rien de l'enquête à laquelle se livraient Ghaumont et Loiseau, et ils avaient reçu simplement comme instruction, eux comme les autres inspecteurs, de signaler ce nom, s'il venait à leur tomber sous les yeux.

Ils le signalèrent, le même jour.

Ghaumont et Loiseau, aussitôt renseignés, ne perdirent pas de temps.

Ils commençaient à désespérer, et ils étaient d'autant plus affectés de leur échec qu'ils voyaient leur chef tenir tout particulièrement à ce que leur enquête réussît.

De temps en temps, il faisait venir dans son cabinet l'un ou l'autre.

Et il posait invariablement la même question :

— Où en ôtes-vous ?

Alors, ils baissaient la tête, confus, sans répondre. Et le chef savait ce que cela voulait dire. Ironique, il disait, en jouant avec son couteau à papier :

— Gompliments... Très content de vous... Youlezvous que je vous fasse donner une gratification ?

Aussi, au seul nom de Marinette, n'avaient-ils fait qu'un saut jusqu'à la rue Lord-Byron, malgré l'heure avancée.

En attendant, debout dans le petit salon, que Marinette voulût bien répondre à leur appel, ils se demandaient :

— Est-ce bien celle que nous cherchons?

Et, à la lueur d'une lampe, ils consultaient la photographie qui ne les quittait pas.

Lorsque Marinette entra, aucun doute ne fut plus permis.

Le regard qu'ils échangèrent voulait dire :

— C'est bien elle.

Dans les grandes circonstances de leur vie d'aventures, c'était Loiseau, toujours, qui prenait la parole :

— Madame, dit-il, je dois vous prévenir avant tout que nous n'avons pas affaire à vous directement.

— Je m'en doute bien, messieurs, dit Marie en souriant.

— Mais vous pouvez nous être utile dans l'œuvre que nous poursuivons, une œuvre de justice... et de châtiment.

— Yous m'effrayez...

— Il y a longtemps, madame, que nous nous occupons de vous, sans que vous vous en doutiez.

— En effet, je ne m'en doutais nullement.

— Nous connaissons votre vie, votre vie tout entière, jusqu'après votre divorce, et le^i causes qui ont amené votre divorce ne nous sont pas non plus étrangères...

— Me direz-vous pourquoi cet intérêt...

— Certes. Mais nous vous dirons avant tout, vous connaissant bien, que quelle que soit l'irrégularité de votre vie, quelles que soient vos fautes, nous vous plaignons de tout notre cœur, car un autre que vous en porte, plus que vous, la responsabilité... et nous ne nous écarterons pas du respect que nous devons à une femme plus malheureuse que coupable.

Marie était devenue un peu pâle.

Elle se contenta d'incliner la tête.

Puis, après un silence et avec un visible effort, elle dit:

— Ma vie de désordres n'aura pas duré longtemps et je n'ai plus aujourd'hui qu'un rêve, celui de disparaître complètement, de me rendre utile, sans qu'on le sache, à quelque œuvre inconnue, de charité et de piiié, et de me faire ainsi oublier de tous.

— Madame, avant cela, vous pouvez nous aider dans une œuvre de réparation...

524 BLESSÉE Air COEUR

— Parlez, monsieur...

— Il faut pourtant que nous rappelions un souvenir de votre vie, qui sans doute vous sera pénible...

— S'il le faut...

— Oui, pour que notre mission réussisse... Nous voulons parler de M. de Beaupréault,.. Est-il vrai que vous l'ayez connu ?

— Gela est vrai ! fît-elle.

Et sa voix s'était subitement altérée.

— Que pensez-vous de sa mort?

— Que pourrais-je vous en dire qui ne soit connu de tous?

— Nous avons certaines raisons de croire que la justice n'a pas été s,uffisamment informée dans cette affaire.

— Un homme n'a-t-il pas été condamné?

— Oui, mais nous considérons aujourd'hui cet homme comme innocent.

— Et le coupable ?

— Madame, est-ce qu'il n'y a pas un nom qui vous vient sur les lèvres?

— Je ne sais vraiment ce que vous voulez dire...

Elle mit quelque hésitation dans sa réponse, car brusquement venait de surgir à son esprit l'image de GoUivet, non point de ce Collivet passionné et suppliant qu'elle avait vu parfois, mais d'un autre Collivet, qu'elle connaissait bien aussi, hélas ! et terrible, celui-là, avec sa face de meurtrier...

— Avez-vous revu GoUivet, madame, depuis votre divorce?

— Quelquefois.

— A Paris? Ghez vous?

— Oui.

— Que venait-il faire? Pourquoi le receviez-vous

— 11 s'introduisait souvent sans que je le devinasse, sans être vu de mes domestiques. Autrement, je ne l'eusse point reçu. Ge qu'il venait faire? Me supplier de reprendre la vie commune.

— Ge qui était impossible, car cette fois, la loi est précise, le divorce n'eût plus été admis.

— Et c'était pour toute Texistence un martyre sans nom.

— Où est en ce moment Collivet? Le savez-vous? Depuis quelques secondes, depuis qu'elle avait entrevu,

comme en un éclair, les soupçons des agents contre le vieil employé, iMarie s'attendait à celte question.

Elle y était préparée.

Elle ne pouvait, à cause de Suzanne, trahir la retraite de Gollivet. A cause de Suzanne, au contraire, elle devait tout faire pour épargner une catastrophée l'homme qu'elle redoutait, haïssait et méprisait.

— Je l'ignore, monsieur. Je sais seulement que celui que vous recherchez a quitté la France, depuis longtemps.

— Pour accompagner M. Gérard de Beaupréault à la Nouvelle-Calédonie. Mais il en est revenu. Il était à Paris, il y a quelques mois.

— C'est depuis qu'il a quitté la France pour la seconde fois.

— Vous l'avez donc revu, récemment?

— Il est vrai.

— Où?

— Si je vous le disais, vous apprendriez par cela même dans quel pays il se trouve.

Les deux agents réfléchirent,

— Madame, dit Loiseau, il ne nous est pas difficile de deviner dans quel pays vous avez rencontré Collivet pour la dernière fois. Vous avez indiqué sur le registre de l'hôtel votre dernier domicile à San-Remo. C'est donc à San-Remo que s'était réfugié Gollivet?

Elle ne répondit pas, légèrement interdite. Puis, se remettant :

— Messieurs, quels que soient vos soupçons, et quelles que soient les preuves que vous possédez, vous comprendrez les raisons de mon silence. Les torts de M. Colhvetont été grands envers moi, cela est vrai. Mais cela sulfit-il pour que je vous aide, ainsi que vous me le demandez, dans une œuvre à laquelle je veux demeurer étrangère? Même si je le soupçonnais, moi, du meurtre

dont vous semblez l'accuser, même si le hasard me fournissait des preuves, que devrais-je dire? Je suis, vis-àvis de lui, dans une situation telle que le silence est une nécessité pour moi. Souffrez donc, messieurs, que je ne vous réponde plus et que je me retire.

— Du moins, madame, nous ne vous avons pas offensée?

— Certes, non.

— Et vous nous jurez que cette conversation restera un secret entre nous?

— Je vous le jure.

Insister auprès d'elle, sur ces délicates questions, eût été outrepasser leur mandat.

Ils se retirèrent.

Ils rendirent compte le lendemain au chef de leur découverte.

— Nous avons retrouvé la maîtresse de Beaupréault. Le fait était assez grave pour causer quelque joie au

patron.

— Ahî ah! dit-il... et vous avez du nouveau à m'apprendre?

Ils reprirent leur air gêné.

— Nous n'avons rien pu en tirer, chef, et dame, il était difficile de l'interroger...

— Rien? Pas un renseignement?

Le chef les examina pendant quelques secondes.

Puis, de cet air ironique et cinglant qu'ils connaissaient bien et qu'ils redoutaient plus qu'une réprimande :

— Compliments, mes amis. Vous marchez très bien. Voulez-vous une gratification ?

Ils baissèrent le nez et ne dirent mot.

Ce fut le lendemain que CoUivet arriva.

A la gare deP,-L.-M., il prit une voiture et se fit conduire aussitôt rue Lord-Bryon.

C'était traverser Paris presque dans toute sa longueur.

Rue Lord-Byron, on lui dit que Marie demeurait au troisième étage, et qu'elle se trouvait chez elle.

Il était alors dix heures du soir.

Il demanda anxieusement :

— Est-ce qu'il n'y a pas, depuis quelques jours, chez cette dame une jeune fille... de ses amies?

— Mademoiselle Suzanne ?. . .

— Justement.

— Vous trouverez mademoiselle et madame; elles ne sortent pas.

Collivet respira.

Il ne s'était pas trompé.

Son voyage ne serait pas inutile.

Il monta trois étages et sonna.

Une bonne vint ouvrir.

II entra et silencieusement remit sa carte.

Mais la bonne observait :

— Monsieur, à pareille heure î Monsieur ferait mieux de se présenter demain dans lajournéa.

Alors, il dit :

— Remettez ma carte à votre maîtresse.

Ce blême visage, ces yeux durs et fau;c, ce long personnage maigre, impressionnèrent la domestique. Elle s'en alla précipitamment.

— Sapristi! il n'est pas commode, celui-là... murmura-t-elle.

Elle l'avait laissé dans le vestibule.

Lorsqu'elle remit la carte à Marie, celle-ci était avec Suzanne.

Marie éprouva un tremblement violent. Elle avait une épouvante de ce fantôme, qu'elle ne voyait pas encore, et qui était là-bas, derrière cette porte.

— Petite mère, qu'as-tu donc? Qu'est-ce qui te cause cette émotion?

— Lis !

Suzanne prit la carte et lut.

Elle se contenta de dire, découragée, navrée, en larmes :

— Déjà!

Puis, comme Marie la regardait toujours, ne sachant que faire :

— Il le faut bien... Il faut qu'il entre...

— Veux-tu que je le reçoive, seule, tout d'abord. J^essuierai ses premiers reproches, sa première colère. Ensuite, tu viendras.

— Soit. Cela vaut mieux... peut-être...

Elle embrassa Marie et montrant une porte :

— Je vais dans ma chambre. J'attendrai là. Courage!

— Va !

Marie était un peu rassurée.

Elle savait que de cette chambre on ne pouvait rien entendre.

La bonne attendait la réponse de sa maîtresse.

— Dois-je faire entrer ce monsieur?

— Oui.

Naïvement, mais avec frayeur, la domestique ajouta ;

— Faites attention, madame... Soyez bien sur vos gardes... Cet .hoftime-là<\ne me revient pas... Il aune tête d'assassin.

Marie eut un triste sourire.

Cette fille avait deviné juste.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis la haute et mince silhouette de Collivet s'encadra dans la porte ouverte du salon.

La bonne était ressortie. Collivet et Marie restaient seuls.

CoUivet était si ému, devant cette femme à laquelle il aspirait avec tant de passion, qu'il se sentait presque désarmé, ne trouvant rien à dire, se contentant de la dévorer du regard.

Marie devinait bien toute la puissance qu'elle possédait sur cet homme; mais c'était une passion purement physique qu'elle inspirait, et dans son cœur resté noble et élevé en dépit de sa chute, elle ne concevait que du dégoût pour lui.

— Monsieur, dit-elle, je sais pourquoi vous êtes venu et ce que vous allez me demander. Je n'ai malheureusement aucun droit sur votre fille, et je ne peux la conserver ici malgré vous. C'est, du reste, sans me consulter que Suzanne est accourue auprès de moi. Elle vous a écrit, sur mon conseil, afin de vous tranquilliser... Monsieur, cette enfant est faible... une émotion vive la tuerait... Je vous supplie de ne point la gronder...

Il dit lentement, sans cesser de la regarder :

— Je ne gronderai pas Suzanne, à cause de vous...

Et tout à coup, comme s'il avait eu les jambe fauchées, il se laissa tomber sur un fauteuil.

— A cause de vous, que ne ferais-je pas, Marie I Puis sourdement, comme à lui-même ;

— A cause de vous, que n'ai-je pas fait ! !

Et, dans un mouvement de rage, succédant tout de suite à cette émotion involontaire, les ongles faisant saigner la chair de son front :

— Marie, je t'aime !

— Monsieur !

— Marie, je t'aime plus que jamais, entends-tu ?... Je t'aime à en devenir fou. Si tu ne veux m'écouter... Marie, si loin que tu vives, ijia pensée ne peut se détacher de toi... Les jours et les nuits, tout le temps, c'est à toi que je rêve... C'est une idée fixe... une obsession... charmante et douloureuse... Marie, je t'aime, je te veux, je t'aime, reviens, reviens !

Elle avait reculé, d'instinct, devant cette explosion. £t le mot de sa bonne lui revenait à l'esprit.

— Il a une tête d'assassin ; prenez garde !

— Pourquoi ne veux-tu pas me croire quand je te dis que je serai avec toi comme jamais tu ne m'as vu !... Tes volontés, tes désirs seront mes volontés et mes désirs... Je serai si heureux de t'avoir que je n'exigerai rien... Ta présence me suffira et me donnera infiniment de bonheur... Reviens, Marie, reviens... Auprès de moi, tu auras Suzanne... et auprès de moi aussi, il faut bien que je te le dise, car je vois que ta vie est devenue bien modeste et que peut-être maintenant, à ton existence brillante, a succédé la pauvreté ; auprès de moi, tu le sais, tu trouveras, sinon la richesse, du moins une grande et large aisance... Tu ne souffriras donc pas... Tu ne souffriras pas de la vie, que je te ferai douce... Tu ne souf-r friras pas à cause de moi, car je ne viendrai sous tes yeux que lorsque tu m'appelleras, que lorsque tu voudras bien me voir... Marie, reviens, reviens, je t'en supplie... Je t'aime...

Elle fermait les paupières pour ne point apercevoir ce visage qui lui eût semblé hideux dans sa contraction de désespqir exaspéré.

Alors, il se leva et se rapprocha.

Et il osa lui prendre la main.

Elle se retira avec un cri.

— Marie I chère Marie !

— Moi ! jamais 1 dit-elle. Jamais ! Ne l'espérez pas ! Tout à coup, il se laissa glisser à genoux.

Et il se traîna, ainsi, les mains jointes.

Il était grotesque, mais également terrible, car l'homme qui s'oubliait à s'humilier de cette façon devait se relever implacable lorsque sa prière serait méprisée.

— Marie, bégayait-il, Marie!...

Et il se traînait vers elle, pendaijt qu'elle reculait lentement.

Il essayait encore de lui prendre les mains, de saisir sa robe, qu'il voulait porter à ses lèvres.

Mais toujours elle se dérobait.

— Relevez-vous, monsieur, relevez-vous !

— Non, non, à tes genoux, toujours, puisque je t'aime.

— Vous me faites horreur !

— Et il y eut, dans ces mots, un si sanglant mépris, un dégoût si profond qu'il resta un instant comme écrasé.

Lourdement, il se releva, s'appuyant contre le dossier d'une chaise, les yeux fixés à terre.

— Alors, tu restes impitoyable?

— Ne vous Tai-je pas dit?

— Tu ne crois pas à mon repentir, à mes larmes?

— Je ne crois à rien de ce qui vient de vous.

— Je t*ai suppliée et tu me repousses?

— Oui, et je souhaite ardemment ne plus vous revoir.

— Peut-être seras-tu plus sensible aux menaces?

— Du moins, si vous menacez, je vohis reconnaîtrai mieux.

— Tu ne sais pas encore de quoi je suis capable I

— Je vous ai vu à l'œuvre.

— Prends garde, Marie, car lorsque je suis parti, je me suis juré que tu reviendrais avec moi et que tu reprendrais auprès de nous la place que tu y occupais comme ma femme.

— Eh bien, vous manquerez à votre serment, je vous en réponds, car vos menaces ne me font pas peur.

— Sais-tu bien que si tu me pousses à bout, je suis capable de te tuer?...

— Tuez-moi ; je ne tiens pas tant que cela à vivre... mais je vous préviens que si vous portez la main sur moi, le coup qui me frappera atteindra votre fîlle^ Cette enfant m'aime et mourrait de ma mort.

— Tu t'exagères son affection.

— Je ne vous conseille pas d'essayer.

— Si la mort ne t'effraye pas, j'ai peut-être un moyen plus sûr d'arriver à te persuader.

— J'en doute.'

Gollivet parut redevenir plus calme, et ne la tutoyant plus :

— Cette enfant vous aime, dites-vous?...

— Vous le savez bien.

— Croyez-vous que cela ne changerait pas en mépris

et en douleur l'affection qu'elle a pour vous si je lui disais...

Il s'arrêta.

Il parlait d'une voix tremblante et enrouée.

— Parlez. Je ne deviné pas l'infamie que vous préparez.

— Si je lui disais qui vous êtes et ce que vous êtes... Marinette eut une sorte de gémissement.

— Ah I le misérable! le misérable! !

— Ce que vous êtes, une femme qui n'a plus d'honneur, plus de pudeur et plus de scrupules...

— Monsieur !

— Ce que vous êtes, pardieu, la belle Marinette, appartenant à qui veut bien la prendre, à qui veut bien la payer!

— Ah! l'infâme! il le ferait comme il le dit...

— Oui, certes, et puisque mes prières ont été impuissantes, voici le marché que je vous propose...

Marinette venait de tomber accablée et cachait dans ses mains son visage inondé de larmes.

Elle se voyait perdue.

Très calme en apparence, toujours, alors que dans son cœur bouillonnait une rage contenue, Collivet reprit :

— Tu me suivras. Tu redeviendras ma femme, ou, je te le jure, Suzanne apprendra la honte de ta vie.

— Par pitié, monsieur...

— Ah! voilà que tu m'implores.

— Yous ne ferez pas cela. Ce serait abominable.

— Je le ferai.

— Ce serait un crime.

— Pour t' avoir je suis capable de tous les crimes.

— Même du plus barbare, du plus atroce, celui de briser le cœur de votre enfant !

— Je ne connais que toi, je ne vois que toi, je t'aime. Ce n'est pas moi qui porterai le poids des malheurs que tu prédis, puisque d'un mot tu peux empêcher ces malheurs. Je te demande une chose très simple ; que tu oublies mes torts envers toi. Moi, j'oublierai tes fautes. Elles sont aussi grandes que mes torts. Choisis.

— Je ne veux pas...

— Tu préfères que Suzanne te méprise?

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu I

— Tu préfères qu'à son amour pour toi succède le dégoût?

— C'est horrible, mon Dieu, c'est horrible!

— C'est dit? Tu acceptes?

— Non... .

— Réfléchis I

— Non, je refuse... Mais si vous exécutez vos menaces, ah ! malheur à vous, je vous le dis, malheur à vous !

— C'est toi qui l'auras voulu. Fais appeler Suzanne... Jamais elle n'en aurait le courage.

Elle resta immobile, anéantie, éperdue.

Elle semblait n'avoir pas entendu cet ordre.

Elle ne croyait pas encore à tant de barbarie et une dernière espérance lui restait, c'est qu'il hésiterait au dernier moment.

Voyant cela, Collivet alla sonner lui-même.

La domestique entra.

— Veuillez prévenir mademoiselle Suzanne que son père est ici et qu'il l'attend.

La bonne regarda alternativement Collivet, puis Marie en larmes.

— Son père? ce hibou? le père d'une aussi gentille demoiselle! I

Elle disparut, pour exécuter l'ordre.

Marinette ne s'y était pas opposée ; cela eût été inutile.

Elle savait bien que Collivet allait exécuter son projet.

Cela était inique, cela était infâme, mais il le ferait.

Au moment où l'on entendit, dans une chambre voisine, le pas léger de Suzanne qui s'approchait, Marinette pourtant s'élança vers Collivet.

Elle avait les yeux enflammés de fièvre, et elle était dans une exaltation extraordinaire.

— Vous ne ferez pas cela !

— Acceptez-vous?

— Non.

— C'est bien. Retirez-vous. Le reste ne vous regarde plus.

— Vor.s allez la tuer, je vous en avertis. Il haussa les épaules.

— Vous croyez donc qu'elle vous aime à ce point!! Suzanne entrait timidement, n'osant venir à son père,

regardant tantôt Marie, tantôt Collivet, en souriant.

Marie baissa la tête et ferma les yeux, pour ne rien voir du coup qui allait l'atteindre et atteindre Suzanne.

— Mon père, je vous demande pardon, disait la jeune fille.

Et Collivet, paternel, comme maître de lui :

— Je te pardonne... parce que tu ne savais pas ce que tu faisais.

Il prit la main de sa fille.

Celle-ci fondit en larmes :

— Ah! père, tu ne me grondes pas! que je suis heureuse !

— Te gronder, j*en aurais le droit. Le courage me manque. Cependant, je veux te faire comprendre toute la grandeur de ton imprudence et combien tu as été coupable surtout de ne pas avoir confiance en ton père.

Il regarda Marinette.

Marinette ne releva pas la tête, ne rouvrit pas les yeux.

11 reprit :

— Tu as eu tort, surtout, mon enfant, de ne pas consulter ton père dans le choix de tes afiections. Tu ne connais rien de la vie, vois-tu, et ton cœur, dans sa jeunesse et sa croyance, risque de s'attacher imprudemment.

Suzanne dit avec surprise :

— Et de qui parlez-vous donc, mon père? Il désigna Marie du geste.

— De cette femme!

— De petite mère I !

— Oui, de celle que tu appelles ainsi... et qui ne mérite pas ce nom, et qui n'est pas digne de l'amour filial que tu lui portée...

Elle s'élança vers Marie, tendant les mains...

Mais Marie ne lui ouvrit pas les bras.

Marie ne regardait pas, n'écoutait pas.

Collivet, haineux, les yeux ensanglantés, poursuivait :

— Cette femme est une créature indigne dont la présence même devrait faire rougir une fille telle que toi... Après avoir été ma femme, après avoir remplacé auprès de toi ta mère, après avoir invoqué la loi pour fuir mon foyer, et se livrer à ses penchants de désordre, à ses instincts de perversité, sais-tu, ma pauvre Suzanne, ce qu'elle a fait, ce qu'elle est devenue ?

L'enfant répondit, haletante, bouleversée :

— Je ne veux pas le savoir... Petite mère! pourquoi gardes-tu le silence? Pourquoi ne l'empêches-tu point déparier?

— Parce qu'elle ne pourrait me répondre. Ce qu'elle est devenue, je vais te le dire.

— Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas!

— Il le faut. Celle à laquelle iu as donné le nom si doux et si sacré de mère est devenue una fille entretenue que personne ne respecte plus, que tout le monde a le droit de mépriser... Elle a changé de nom, et de son nom de guerre, le monde galant, qui est maintenant le sien, l'appelle Marinette... Tu aimes une fille perdue, Suzanne; comprends-tu, maintenant?

— Non, dit la pauvre fillette, je ne comprends pas bien, car jamais je n'ai été aimée plus doucement, plus tendrement que par elle, et quels que soient les reproches que vous lui adressez et dont le sens m'échappe, je vois bien que moi, de mon côté, je continuerai de l'aimer toujours... Pourtant, pourtant...

Elle s'arrêta.

Les forces semblèrent lui manquer.

Elle approcha un mouchoir de ses lèvres. Quand elle le retira, il était taché de sang. Marinette, les yeux toujours fermés, ne s'en aperçut point, et Collivet ne regardait pas sa fille.

— Pourtant, dit-elle, très faible, ce que vous venez de dire m'a fait là un mal... un mal affreux...

Et soudain, elle pâlit, elle chancelle et tombe.

Marie veut s'élancer.

Collivet la repousse brutalement.

Suzanne est sans mouvement, un peu de salive rose aux lèvres.

CoUivet reste un moment effaré.

Sa rage n'existe plus contre Marie.

Il n'a plus qu'une épouvante, maintenant, celle d*avoir tué sa fille; et il l'appelle, il veut la faire revenir à elle.

Marie, au fond du salon, debout, sombre et le regard terrible, contemple cette scène.

Et comme l'enfant ne reprend pas connaissance, elle sonne. ^

La bonne entre :

— Un médecin î dit-elle.

La bonne sort, après un coup d'oeil, précipitamment. Alors Gollivet bégaie :

— Un médecin! Vous croyez donc que c'est grave ? Marie s'approche alors et d'une voix étrange qui ne

laisse rien deviner de l'effroyable drame qui se passe en son âme, elle répond :

— Grave, oui, car le médecin arrivera trop lard.

— Trop tard ! dit le misérable éperdu.

— Cette enfant va mourir!

11 répéta, effaré, presque fou.

— Elle va mourir l allons donci Pourquoi mourraitelle?

— C'est vous qui l'avez tuée!

— Moi!

Et il s'agenouille auprès de sa fille.

Mais Marie lui appuie la main sur l'épaule.

— Allez-vous-en... Je veux être seule auprès d'elle! Il obéit machinalement.

Il se sent dompté.

Alors Marie parle à Suzanne, tendrement, comme elle faisait dans les nuits tièdes de San-Remo, devant la mer bleue.

Et Ton eût dit que cette tendresse maternelle arrivait jusqu'au plus profond de cette vie qui ne tenait plus qu'à un souffle.

Suzanne rauvrit les yeux et la regarda.

Collivet voulut s'approcher.

(Jn geste de Marinette le tint cloué sur place.

— Souffres-tu, chérie?

— Non, pas du tout, maintenant. Ah! tout à l'heure, oui, i*ai eu grand mal, là, je l'ai dit, un mal horrible... Ah ! père, père, qu'est-ce que j'avais fait pour que, par vous, je souffre pareillement?...

— Tâche de te soulever... veux-tu?

Elle dit gentiment :

— Oui, je veux...

Mais elle ne put. Et l'effort qu'elle fit lui donna un étouffement.

Marie dévorait ses larmes.

— Reste ! enfant, reste ! ne te fatigue pas!... Suzanne reprit, d'une voix faible :

— C'est drôle, je ne vois plus très clair... est-ce que tu as baissé la lampe?. .. Pourquoi?

— Pour que cela ne te fasse pas mal aux yeux.

— Ah! merci... merci...

Elle resta silencieuse, puis, encore :

— Je ne souffre plus du tout... Il me semble que je respire mieux, comme jamais je n'ai respiré... Je suis tout à fait bien...

Elle ouvrit les yeux très grands.

Elle tendit les bras et attira Marie.

Alors, elle l'embrassa, à pleines lèvres : . — Ecoute, je n'ai pas compris ce que père a voulu dire... et je l'aime quand même, autant, tu sais... oui... autant...

Elle eut un halètement, rendit une gorgée de sang.

Quand cela fut passé :

— Voilà que je ne respire plus, à présent... Pourquoi?...

— Le médecin va venir, ma chérie...

— Je suis donc malade?...

Il y eut un silence. Elle s'affaiblissait de plus en plus. 11 y avait un médecin dans la rue, tout près. Comme il était long à venir.

Peut-être la bonne ne l'avait-elle pas trouvé, en cherchait-elle un autre.

Tout à coup, Suzanne se souleva.

— Père, dil-elle, viens !

Il n*osait, vraiment afiolé en cette suprême minute, devant cette mort prochaine qui était son œuvre, son crime.

— Viens donc, pèrel redisait-elle doucement. Il obéit.

— Penche-toi!... Parce que je ne puis point parler très haut, cela me fait mal... Et toi, aussi, penche-toi, petite mère, j'ai quelque chose à vous dire à tous les deux.

Et quand elle eut, auprès de son visage, ces deux visages :

— Je voudrais obtenir de vous deux une promesse.

— Parle, mon enfant, dit Collivet,

^— Une promesse de réconciliation... Je serais si heureuse que vous viviez l'un avec l'autre, si heureuse de vous avoir sans cesse auprès de moi ! Ne me refusez pas...

Collivet regardait ardemment Marie.

Marie pleurait.

Elle voyait que tout était fini et que l'enfant allait mourir.

— Vous ne voulez pas? dit Suzanne de plus en plus faible. Vous me refusez ce bonheur?

— Sois heureuse, Suzanne, sois heureuse!... dit Marie.

— Tu acceptes! Ohl mon Dieu, que je suis contente... Mais elle eut une faiblesse, à cette minute.

Toutes les joies, comme toutes les douleurs, lui étaient fatales.

La faiblesse dura peu.

Lorsqu'elle revint à elle, de nouveau, elle essaya de sourire, elle n'en avait plus la force.

Ses yeux restaient vitreux, sans regard.

Elle conservait sa présence d'esprit, pourtant.

Elle balbutia, dans un sourire, avec un effort suprême :

— Merci... de n'avoir pas refusé... Nous serons heureux. Vous... vous verrez... très... très heureux...

Et elle ne bougea plus.

Au même moment le médecin entrait.

Il vit, debout, dans ce salon, un grand vieillard au visage blême, dont les yeux exprimaient un désespoir de damné.

Il vit à genoux une jeune femme qui priait.

Et étendue sur le dos, les mains jointes sur la poitrine, les traits calmes, le sourire éternellement gravé sur ses lèvres de cire, Suzanne, dont il ne put que constater la mort.

Loiseau et Chaumont avaient laissé leur carte à Marinette, dans leur dernière visite.

Marinette s'en souvint, sans doute, car, un jour, les deux agents reçurent un mot de la jeune femme, un seul mot :

« — Venez! »

Il y avait quinze jours environ que Suzanne était morte, quinze jours qu'elle avait payé, victime innocente, pour les querelles et les passions qui s'étaient agitées au-dessus d'elle et qu'elle n'aurait même pas comprises!

Ils accoururent, ilairant quelque chose de grave.

Us trouvèrent Marinette qui les attendait.

Ils restèrent longtemps avec elle, enfermés, et quand ils sortirent, ils paraissaient très émus; et cependant ils avaient, ces deux hommes, l'expérience de bien des misères humaines, et leur cœur s'était bronzé à bien des spectacles douloureux.

Que leur avait-elle dit?

Elle leur avait raconté sa vie, son mariage, son divorce, et les deux ou trois années de désordre qui avaient suivi.

Cela, ils le savaient déjà, mais ils la laissaient dire car elle les faisait entrer plus intimement dans le mystère

qui enveloppait depuis si longtemps l'existence de Gollivet.

Puis elle raconta aussi son amour pour Suzanne.

Et cette partie de son récit fut souvent interrompue par des sanglots, lorsqu'il lui fallut parler de la mort de Tenfant.

Cette mort avait jeté dans son âme un .effrayant désir de vengeance, une soif de voir punir le misérable, enfin vaincu et malheureux à son tour.

— Une fois, dit-elle, lorsque vous êtes venue me voir, vous m'avez fait certaines questions. J'ai compris que vous aviez des soupçons sur M. Gollivet et que vous le croyiez coupable du meurtre, de Beaupréault.

— Oui. Et vous avez refusé de répondre, par un scrupule que nous avons compris, car nous n'avons pas insisté.

— Ce scrupule n'existe plus, hélas ! Il venait de Suzanne, et Suzanne est morte.

— Dès lors, êtes-vous prête à nous servir, à nous renseigner?

— Je suis prête.

— Etes-vous persuadée, comme nous de la culpabilité deCollivet?

— Je l'ignore. Je le crois capable de ce crime. Mais si vraiment il l'a commis, si vraiment vos présomptions morales ne s'égarent point,. ce sera moi qui vous en fournirai les preuves.

— Comment?

— Inutile de vous mettre dans la confidence. Laissezmoi libre d'agir comme je l'entendrai. Avez-vous confiance en moi ?

— Certes.

— Soyez donc ici, demain, à dix heures !

Le lendemain, à dix heures du main, ijs revenaient rue Lord-Byron.

Mais ils n'étaient pas seuls.

Une troisième personne les accompagnait :

Le chef de la sûreté.

■ Lorsqu'ils sonnèrent, ce fut Marinette elle-même

qui vint ouvrir; elle était seule dans Tappartement. Elle s'entretint quelques instants avec le chef de la sûreté.

— Vous êtes sûre que Collivet va venir ? demanda celui-ci.

— Absolument certaine, monsieur. Je lui ai écrit de se trouver chez moi à onze heures... A onze heures, il sonnera.

— Bien ! Et vous croyez...?

— Yous jugerez par vous-même, monsieur ..

Elle les fit entrer dans sa chambre, referma la porte de manière qu'elle- restât entre-bàillée, mais laissant retomber une portière par-dessus, afin de- la dissimuler.

— Restez ici. Qu'il ne vous entende pas. Et ne perdez rien de ce qui se passera entre lui et moi.

— Vous pouvez compter sur notre discrétion et notre sang-froid.

Ils disparurent.

Ils n'attendirent pas longtemps, du reste, car un coup de sonnette résonna dans le vestibule.

Et quelques secondes après, Collivet et Marinette se trouvaient en face l'un de l'autre dans le salon.

Marinette avait une attitude singulière. Son visage était d'une pâleur exsangue, les lèvres aussi. Les yeux étaient meurtris, comme fatigués par les larmes, et brillaient de fièvre. Pourtant, elle semblait calme. Rien ne trahit en elle de l'émotion lorsqu'elle se retrouva devant Collivet.

Celui-ci, au contraire, n'osait lever les yeux sur elle.

Ses mains étaient tremblantes. La couleur de buis de sa figure et de son crâne s'était encore accentuée. Sa maigreur aussi. Il était pareil à un ascète, flottant dans ses vêtements, chancelant sur ses jambes, les mains agitées de soubresauts convulsifs.

Il murmura :

— Vous m'avez dit de venir?

— Oui.

— Que me voulez-vous?

— Vous allez le savoir.

Et comme elle voyait qu'il avait peine à se tenir debout, elle lui indiqua une chaise.

Il s'y affaissa, les yeux toujours baissés, les doigts entrelacés.

La portière, au bout de la chambre, venait de remuer un peu et l'œil curieux du chef de la sûreté était apparu prudemment, une seconde.

Gollivet tournant le dos ne pouvait rien remarquer.

Elle dit brusquement :

— Vous m'aimez ! !

Un long frisson agita ce corps émacié et il eut une sorte de long gémissement. Ce fut toute sa réponse. Il ne prononça pas une parole.

— Vous m'aimez beaucoup, en réalité.

Il releva les yeux sur elle, enfin, puis, très bas :

— Vous pouvez me tuer, si cela doit vous causer quelque joie. De vous, cela me semblerait une caresse.

— Vous avez été bien coupable envers moi...

— Oui. C'est vrai... Je vous aime trop...

— Vous avez été bien coupable aussi envers cette pauvre enfant qui est morte...

Le front de Gollivet se plissa.

Dans ces yeux si durs, chose étrange, apparurent des larmes, deux larmes qui rattachèrent cet être à l'humanité.

— La mort de Suzanne, ce fut aussi la faute de votre amour.

— Oui. Je ne croyais pas... Si j'avais su. . . Hélas !

— J'aimais Suzanne, comme jamais je n'aimerai plus...

Il courba la tête encore plus bas.

Son cœur était horriblement serré.

Pourquoi lui disait-elle tout cela?

Quelle vengeance avait-elle donc préparée?

— Je suis seule, maintenant, dit-elle, très bas, très bas... et j'ai peur de la solitude... Je voudrais auprès de moi quelqu'un qui puisse me parler d'elle... Ainsi, elle ne serait pas morte tout à fait pour moi...

Il eut une bouffée de sang aux pommettes. Est-ce que, vraiment, il avait bien entendu ? Est-ce que, vraiment, c'était une espérance de joie folle que Marinette faisait luire à ses yeux?

— Marinette, qui, mieux que moi, et mieux que Denise, ma sœur, pourrait vous parler de ma pauvre enfant?

— Oui ! je l'ai pensé, dit-elle rêveusement.

— Marie, j'ai peur de devenir fou. Marie, ne vous jouez pas de moi... Marie est-il vrai nue je pourrai vous revoir enfin... et ne plus vous quitter, et vivre auprès de vous ?

— Peut-être...

— Ob î mon Dieu ! mon Dieu !

— A de certaines conditions, pourtant.

— Tout, j'accepte tout 1

Etbaletant, il passa les doigts sur ses yeux.

Il tendit la main comme pour lui dire de ne plus parler. L'émotion avait été si violente qu'il avait un éblouissement. Elle le considérait, silencieuse, les yeux pleins d'une haine implacable. •

Mais quand il revint à lui, et qu'il la revit, les yeux de Marinette avaient changé de regard.

Us étaient redevenus tristes, presque doux.

— Quelles sont vos conditions, Marinette? .

— Je ne veux plus être à votre merci et l'esclave de vos brutalités comme autrefois. Je veux, si yous me menacez, si vous oubliez vos promesses, pouvoir vous menacer à mon tour et vous rappeler au sang-froid.

— Oh 1 Marie, Marie, tout ce que vous voudrez !

— J'ai peur de vous...

— Je vous jure...

— J'ai peur de vous, je le répète,' voilà ce qui m'a éloignée de votre foyer autrefois et ce qui m'a retenue lorsque tant de fois vous êtes venu me prier d'y rentrer... J'ai peur de vous, parce que je me rappelle qu'il s'en est peu fallu jadis que je ne sois victime de votre effrénée jalousie!... J'ai peur de vous, enfin, parce que j'ai deviné que cette jalousie n'avait pas reculé, certain jour, devant un crime...

5'i4 BLESSÉE AU ccmim

— Marie! dit-il, se dressant brusquement, effaré.

— Croyez-vous donc que je ne connais pas le véritable meurtrier de celui qui était mon amant... de M. de Beaupréault?...

— Taisez-vous, Marie, fit-il d'une voix étouffée, taisezvous, malheureuse. . . Qui vous a dit? Comment avez-vous pu deviner ?

— C'est vous, un jour, avenue Friedland, qui vous êtes trahi en me laissant entrevoir la vérité...

Il retomba et se cacha la tête dans les mains.

— Alors, vous comprenez que je ne veux pas mettre mon existence à la merci de votre passion furieuse... Vous comprenez pourquoi je veux me défendre, n'est-ce pas?...

Il eut un cri de colère farouche :

— Vous défendre, oui, c'est votre droit !... Du moins, si je suis un misérable pour tout le monde, un criminel pour la justice, à vos yeux je devrais trouver grâce... Pour qui, à cause de qui ai-je commis ce crime?... A cause de vous, pour vous ! Qui m'y a poussé ? La folie de mon amour!... Je n'ai pas cessé une minute de vous aimer. Lorsque j'étais séparé de vous, je vivais avec votre portrait toujours sur moi et dont j'effaçais les traits à force de caresses. J'espérais encore... A cette époque, j'entrai chez M. de Beaupréault. Inconnu de tous, tous ignoraient que vous eussiez été ma femme. Pendant quelque temps je vous perdis de vue. Je savais seulement que vous étiez venue, après votre divorce, vous réfugier à Paris. Et un jour un employé trouva votre photographie sur mon bureau, en mon absence, et lorsque je rentrai, j'entendis que lui et les autres, en vous regardant, faisaient des gorges chaudes. Quand on me vit, on se mit à rire et l'un d'eux me demanda :

— Pourquoi diable avez-vous dans votre bureau la photographie de la maîtresse du patron ? Vous la connaissez donc?

Vous étiez devenue la maîtresse de Beaupréault I Cela était vrai. Je m'en assurai. Souvent, aussi, je vous revis, tous les deux, vous guettant, vous épiant, toujours dans

votre ombre, prêt à mordre, la rage au cœur. Et des années durèrent ainsi. Et lentement, en moi, le désir naissait de me venger, parce que cela devenait insupportable, pour moi, de voir cet homme tous les jours, l'air heureux de votre amour, ayant même souvent, le malheureux ! quand il s'approchait de moi, le parfum... le parfum de vous... que j'aime tant... le parfum que vous ne quittez jamais... et que lui, entendez-vous, lui, gardait dans ses vêtements!!... Ah! c'était trop! C'était trop!

Il essuya son front couvert de sueur.

Puis, il reprit :

— Personne n'a jamais soupçonné ces tortures. J'avais l'air... je me donnais les apparences d'un brave homme inoffensif! Inoffensif, moi! dont le cœur bouillonnait, qui aurais voulu vivre dans quelque contrée sauvage, ou revivre avec Beaupréault dans un lointain et barbare passé, oh j'aurais inventé d'atroces supplices pour lui broyer le cœur et la chair I !... Et ma vengeance, je la sentais sous ma main, tous les jours, car tous les jours je voyais s'effondrer cette maison qui était la richesse et l'honneur de votre amant... Je pouvais compter les jours qui lui restaient à vivre, presque les pulsations qui lui restaient à battre... Et il avait conflance en moi !... Dans la maison, ma position avait grandi... la direction des affaires était entre mes mains... mes conseils étaient suivis... Ah! ce ne fut pas long, et bientôt apparut la catastrophe.. . Je lui facilitai toutes les escroqueries... je lui conseillai toutes les hontes !...

C'était ma joie ! ma joie ! ah ! vraiment, je fus heureux pendant ces mois de détresse, d'un bonheur inouï... Je le voyais si bien frémir, palpiter, essayer de toutes les chances de salut, vainement... l'idée de le tuer ne m'était pas venue... ou pluiôt je pensais que, réduit à toute extrémité, acculé à l'abîme des scandales, de la prison, de la cour d'assises et du bagne, il n'hériterait pas, il se tuerait, cela me suffisait... Mais sa lâcheté en décida autrement... Il voulut fuir, sa femme faillit faire justice, et j'arrivai au moment oti il la repoussait brutalement et

OÙ elle tombait évanouie... je ramassai le revolver et je fis feu... le hasard voulut que la justice s'égarât et que ses soupçons tombassent sur Haudecœur... Vous savez le reste... Vous étiez trop intéressée à cette mort pour ne pas suivre les débats de cette affaire... Tel est mon crime, Marie... Et maintenant que vous le connaissez, vous consentiriez à revenir auprès de moi?

— Je vous le répète, vous m'épouvantez. Mais si je ne puis qu'être éperdue à la pensée d'un meurtre qu'un homme a commis à cause de moi, j'éprouve quand même au fond de l'âme comme une sorte de pitié pour cet homme, puisque c'est la folie de' l'amour qui Ta rendu ainsi criminel...

— Parlez, Marie : pour vous rassurer, que dois-je faire ?

— M'écrire l'aveu de votre crime... .

— Ensuite?

— Me le remettre.

— Vous voulez me dénoncer?

— Non. Je veux que la crainte d'être livré à la justice vous retienne désormais vis-à-vis de moi lorsque je serai redevenue votre femme pour toujours.

— Cet aveu, je l'écrirai... et je vous le remettrai.

— A l'instant.

— Soit. Vous ne douterez plus de mon amour et de mon repentir, puisque je remets ainsi ma liberté et ma vie entre vos mains...

Elle lui dit, doucement, avec un sourire qui l'affola :

— Je sais bien que vous rn'aimez. C'est contre la violence de votre jalousie et l'exagération de votre tendresse que je me défends.

Elle lui désigna une table.

— Écrivez !

Il s'assit, prit la plume, la trempa dans l'encre et écrivit.

Marinette restait debout derrière lui.

Son cœur battait douloureusement et machinalement, comme pour puiser du courage dans la comédie qu'elle jouait et dont approchait le dénouement; elle regarda

vers la portière, derrière laquelle se cachaient les agents et le chef de la sûreté.

A ce moment, Collivet avait déjà écrit :

« C'est moi qui ai tué M. de Beaupréault... »

Mais il eut un frisson. C'était terrible, cet aveu. Il se livrait, pieds et poings liés. A qui? A une femme, en la haine de laquelle il croyait encore, tout à l'heure, lorsqu'il était entré...

Il releva la tête et sans qu'il le fît exprès, ses yeux tombèrent en face de lui, sur une glace psyché où se reflétait Marinette, derrière lui, des pieds à la tête.

Il surprit le regard de Marinette vers la portière.

Et tout de suite, en son esprit, l'idée de quelque piège tendu, de quelque ruse dont il venait d'être victime...

Il se leva et se retournant, il saisit les mains de Marinette, les tordit, la fit ployer sous lui.

Elle ne jeta pas un cri.

Elle eut un sang-froid admirable.

— Eh bien, qu'est-ce donc? Est-ce ainsi que vous me rassurez ?

Il dit, sourdement, râlant, tant sa colère était terrible :

— Vous vous êtes jouée de moi...

— En quoi, s'i! vous plaît?

— Il y a du monde, là, qui nous écoute...

Elle eut un sourire tranquille et haussa les épaules.

— Au lieu de me tordre les poignets à me faire pleurer, tant vous me faites mal, il serait plus simple de vous assurer que vous vous trompez...

Il la lâcha, presque rassuré par ce calme. Pourtant, il marcha droit vers la portière, un revolver à la main.

— Du moins, je me défendrai... Et si vous m'avez tendu quelque piège, je vous tue...

Il écarta la portière d'un seul coup.

Et il eut un brusque mouvement de recul.

Trois hommes le saluèrent, le sourire aux lèvres : Loiseau et Chaumont, le revolver armé, lui menaçaient la tête, et le chef, d'un coup de canne, abattait l'arme de

548 BLESSÉE ATJ CŒUR

CoUivet, avant que celui-ci eût le temps de s'en servir et de revenir de sa surprise.

Collivet eut un rugissement de bête.

Et ce fut un bond de bête fauve, aussi, qui le porta, d'un seul élan, jusqu'à Marinette.

Son poing se leva sur la tête de la jeune femme, comme pour lui écraser le crâne.

Mais le poing ne s'abattit pas.

Prestement, Loiseau, par derrière, le lui avait saisi et lui avait passé le cabriolet.

Collivet était perdu.

— Doucement, disait Loiseau, doucement, Collivet. N'y a pas moyen de causer avecj vous en camarades, donc?

Collivet promena sur ceux qui étaient là un regard ensanglanté et ne répondit rien.

Le cbef était allé vers la table.

Il prit le papier, le lut, le plia.

— Ce n'est pas signé, dit-il, mais peu importe. De la portière, nous avons tout entendu... L'afTaire sera très simple... Et je connais un tas de braves gens qui vont être bien joyeux... En route, Collivet.

Il fallut le soulever et le pousser en avant.

Le misérable était anéanti.

Le chef de la sûreté salua Marinette.

— Et c'est à vous, madame, que ces braves gens devront leur bonheur, à vous seule... à votre sang-froid... à votre dévouement, car vous hasardiez votre vie... avec cet homme... *

Elle ne répondit rien.

Mais quand tout ce monde fut parti et qu'elle se retrouva seule, elle murmura ;

— J'ai vengé Suzanne !

Puis elle éclata en sanglots.

Collivet était sous les verrous.

Par conséquent, Haudecœur pouvait prétendre, non pas à la réhabilitation proprement dite, mais ce qui valait beaucoup mieux, à la revision de son procès.

La revision de son procès pouvait, — cela était mêm certain, — porter l'annulation pure et simple de sa condamnation.

La réhabilitation, qui existe dans notre Code d'instruction criminelle depuis 1808, a été modifiée par de lois de 1852 et du 14 août 1885.

Cette dernière loi a surtout modifié les formes de la réhabilitation.

Elle a peu touché aux conditions et aux effets.

Les conditions, pour la réhabilitation, sont les suivantes :

1° Le condamné doit avoir subi sa peine ou obtenu des lettres de grâce.

2° Il doit avoir subi un stage de repentir de cinq ans (en matière criminelle) pendant lequel sa conduite aura été honorable.

3° 11 doit avoir résidé, depuis cinq ans, dans le même arrondissement, et depuis deux ans dans la même commune.

4° 11 doit justifier des amendes, dommages-intérêts et frais auxquels il aura été condamné à raison de son crime.

Avant la loi de 1885, la réhabilitation était un acte d'administration et de souveraineté dans lequel la justice n'intervenait que pour donner un avis.

Aujourd'hui ce caractère est absolument changé.

La réhabilitation étant un droit et non une faveur, l'intervention gracieuse de l'administration a été supprimée et la justice a été investie d'un pouvoir propre.

Elle ne donne donc plus des avis, elle rend des arr êts.

Les effets sont les suivants :

La réhabilitation n'a pas d'effet rétroactif.

Elle n'efface pas le passé.

Elle n'a d'influence que sur l'avenir.

Après le stage de cinq ans, on a toute sa vie pour obtenir sa réhabilitation.

On voit que la réhabilitation, obtenue même avec ses plus grands avantages, n'était pas une mesure légale propre à rendre justice à l'innocence de Haudecœur.

Il lui fallait la revision de son procès.

La revision, régie par le Gode, a été modifiée parla loi de 1867, qui a étendu les dispositions du code aux condamnés correctionnels et aux condamnés décédés.

Pour qu'il y ait lieu à demande à revision, il faut :

i° Qu'après une condamnation pour homicide, des pièces soient représentées, propres à faire naître de suffisants indices sur l'existence de la prétendue viclime de l'homicide ;

2» Qu'après une condamnation pour crime, ou délit, un nouveau jugement condamne Un auti^e individu pour le même fait ;

3° Que l'un des témoins ait été, après la condamnalion, condamné lui-même pour faux témoignage contre le prévenu.

Haudecœur, on le comprend^ était en droit de réclamer le bénéfice de l'articlaS que nous venons de citer, de faire passer GoUivet en cour d'assises, d'obtenir ainsi un arrêt contre l'ancien employé.

Et il sortait de la, cour d'as'sises, ayant reconquis pleinement son honneur, rien ne restant plus à cette heure de réhabilitation et de justice suprême de la souillure du passé.

Le droit de demander la révision appartient : 1° Au ministre de la justice ; 2° Au condamné ;

30 Après sa mort, à ses enfants, à ses conjoints, à ses parents, à ses légataires, à ceux mêmes auxquels il en aurait donné mission expresse.

La chambre criminelle de la Cour de cassation doit être saisie par le procureur général.

Dans le premier des cas de revision que nous venons de citer, il n'y a pas de délai fatal.

Dans les deux autres cas, la demande doit être introduite dans les deux ans après le jugement inconciliable ou après la condamnation du faux témoin.

Ce délai de deux ans ne devait pas courir de la condamnation de Haudecoeur, — ce qui eût rendu impossible pour lui toute demande de revision, — puisque sa condamnation remontait à quatre années déjà, — mais devait courir de la condamnation de CoUivet.

Haudecœar avait appris l'arrestation de CoUivet par M. Jean Demarr.

Jean Demarr avait lui-même été averti par le chef de la police de sûreté ; une heure après la scène de la rue Lord-Byrou que nous avons racontée, une dépêche à l'adresse de l'avocat partait de la Préfecture.

En môme temps, Loiseau prenait le train à la gare Saint-Lazare.

Le soir il arrivait à la Rivaudière.

Il faisait nuit depuis longtemps ; la campagne dormait; une lumière qui fitrait sous la porte, dans le corps d'habitation, indiquait seulement que tout le monde n'était pas couché.

Loiseau s'approcha doucement.

Il regarda par une des jointures mal assujetties et il vit le père Morellet qui écrivait sur un registre, faisant ses comptes, sans doute, pendant qu'auprès de lui Haudecœur tranquille fumait sa pipe et lisait son journal.

Il frappa.

Les deux hommes relevèrent la tête, et il y eut sur leur visage à tous deux, en se regardant, une inquiétude.

Morellet jeta sa plume. Haudecœur quitta son journal.

— Qui est là? fit le fermier.

Loiseau ne répondit pas. En entendant son nom, Haudecœur, pris de panique, allait fuir peut-être, se jeter dans la forêt, et alors comment le retrouver?

Il fallait empêcher cela.

Il frappa de nouveau.

Morellet se dirigea vers la porte, mais dit à l'évadé :

— Tenez-vous par prudence près de la fenêtre qui donne sur le potager. Au moindre danger, partez... ouvrez la fenêtre... Bon, avez-vous de l'argent sur vous?

— Oui... assez pour quelques jours.

Morellet alla ouvrir.

Avant d'entrer, debout sur le seuil, Loiseau comprit d'un coup d'œil les précautions prises.

Et il vit bien que Haudecœur le reconnaissait. Il se hâta de le rassurer :

— N'ayez pas peur... Je viens en ami... Arrêtez ! ! Mais l'évadé avait déjà franchi la fenêtre et courait

par les ténèbres, vers la forêt.

Loiseau se mit à jurer.

Ce qu'il craignait venait d'arriver.

Sans perdre une seconde, il s'élança à la poursuite du forçat, dont il entendait, dans les champs voisins, la fuite précipitée.

— Arrêtez, Haudecœur I Arrêtez, malheureux 1... Vous êtes sauvé... je venais pour vous l'apprendre... Je vous en'donne ma parole ! !

Haudecœur ne l'entendait-il pas ?

Toujours est-il que sa course ne se ralentissait guère, et comme il connaissait le terrain, il évitait tçus les obstacles.

Sans aucun doute il eût échappé à Loiseau si le hasard ne l'avait fait trébucher contre une herse laissée là, dans les dents de laquelle ses pieds s'embarrassèrent.

il tomba si malheureusement que sa tête porta contre le rebord de la herse cerclé d'un anneau de fer.

Il fut tout étourdi et resta sans mouvement.

Loiseau, essoufflé, hors d'haleine, le découvrit là, étendu, quelques secondes après.

Mais Haudecœur reprenait connaissance,.

En voyant Loiseau près de lui, il voulut se relever.

Loiseau, toujours hors d'haleine, se mita rire.

— Ah ! non, vous savez, j'en ai assez ; tenez-vous tranquille... sapristi, je n'ai pas des jambes de cerf, moi I

Vous êtes donc sourd?... Je vous crie depuis cinq minutes que je ne viens pas pour vous arrêter... 11 se tut. 11 souffla.

— Ah ! ça va mieux...

Haudecœur, très calme, très^décidé, lui dit :

— Ecoutez, monsieur, moi je ne veux pas retourner en prison. Par conséquent, je vais vous planter là... si vous faites mine de vouloir me passer le cabriolet.

— On ne vous le passera pas, le cabriolet, et pourtant, bien que je ne sois pas venu pour vous arrêter, il va falloir que vous y retourniez, en prison, mon brave Haudecœur I

— Jamais !

— Je parie que si.

— Jamais !...

— Je parie un litre à boire à Rolleboise, que vous y retournerez en prison, et tout seul encore, et de votre propre volonté...

Cette fois, Haudecœur se tut.

L'assurance de Loiseau lui enlevait sa première inquiétude.

— Parlez, monsieur Loiseau, parlez...

— Je ne suis venu que pour ça... mais vous avez une manière d'entrer en conversation, vous, en filant comme un lièvre à cinq cents mètres...

— Vous apportez donc une bonne nouvelle ?

— CoUivet est arrêté.

— Et il a avoué son crime ?

— Il a avoué.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Et son émotion fut si grande que Haudecœur fut pris d'un tremblement nerveux.

— Voyons, calmez-vous!... calmez-vous... Commencez-vous à comprendre, maintenant, pourquoi je vous dis que nous allons avoir besoin de vous en prison?... Pour que votre procès soit revisé, il faut que vous soyez jugé de nouveau, et pour que Collivet soit condamné il faut que votre innocence éclate. 11 faut que vous soyez là... Donc... je suis venu pour vous chercher,

en camarade... et vous recevez drôlement vos amis, Haudecœur...

— Monsieur Loiseau, je suis heureux, bien heureux !...

— Tant mieux... Et maintenant, Haudecœur, dit Loiseau en riant, au nom de la loi, je vous arrête 1... Allez prendre congé du père Morellet.

Le lendemain, à Paris, Haudecœur se constituait prisonnier.

Il fut envoyé à la Conciergerie où on lui donna une chambre particulière.

— On ne le considéra point comme un prévenu ordinaire.

Car déjà le bruit de cette affaire avait transpiré ; on savait par quelques indiscrétions du Palais et de la Préfecture, que le véritable coupable était sous les verrous, qu'il avait fait des aveux; l'emprisonnement de Haude^ cœur n'était donc qu'une simple formalité administrative.

Mais les formalités administratives sont longues et il se passa près de deux mois avant que Collivet comparût contradictoirement avec Haudecœur en cour d'assisses.

Les débats ne prirent qu'une séance.

Collivet, au cours de l'instruction, avait bien essayé à plusieurs reprises de revenir sur son aveu, mais les tentatives criminelles contre Haudecœur en Calédonie comme en France étaient des preuves convaincantes de l'intérêt qu'il avait à empêcher le forçat de s'évader.

Après ces tentatives il finit par ne plus se défendre.

Il se voyait irrémédiablement perdu et s'abandonnait à sa destinée.

Il était, à Mazas, l'objet d'une surveillance particulière car on redoutait quelque résolution désespérée.

Ce fut une surveillance inutile.

CoUivet était trop lâche.

Il n'essaya point de se suicider.

Pendant les débats, il eut une attitude singulière.

Il garda presque constamment les yeux fermés, comme s'il avait voulu se détacher complètement de ce qui se passait, de ce qui se disait autour de lui.

Le président Tinterrogea.

Et sans ouvrir les yeux, il répondit, brièvement, ayant hâte d'en finir, allant tout de suite à l'aveu qu'on lui demandait.

Parfois, il était si calme, ainsi la tête penchée sur la poitrine, les yeux clos, qu'on eût dit qu'il dormait profondément.

A deux reprises, seulement, il eut un frisson.

Ce fut lorsqu'il entendit les rumeurs vengeresses de la foule, au moment où on venait de livrer en pâture à sa curiosité, à son indignation, les attentats de CoUivet pour se débarrasser de Haudecœur.

Il fallut que le président menaçât de faire évacuer la salle.

Et sur ce blême visage, rien ne parut, non plus, lorsque le jury s'étant réuni pour délibérer, — ce qui fut très court, — et l'accusé ayant été rartiené dans le prétoire pour écouter la sentence, sur ce blêîue et maigre visage, aux tons jaunes, creusé parla marque des plus violentes passions, rien ne parut lorsque le président prononça ces mots :

« Condamné aux travaux forcés à perpétuité. »

Les gardes l'emmenèrent.

Il se laissait conduire, à peine la paupière soulevée, pour ne point trébucher et tomber dans les escaliers.

Et le président, s'adressant cette fois à Haudecœur :

— Haudecœur, vous êtes libre !

Le brave homme eut un rire sonore et répliqua :

— Merci, monsieur le président. Sauf votre respect, je ne l'aurai pas volél !

Le président eut un sourire et lui fit un signe d'adieu. Et dans la salle, une ovation salua ses paroles.

Au moment où il quitta la salle des débats, il se trouva pressé par cette foule d'inconnus, hommes et femmes, gens du peuple et gens du monde.

Tous lui tendaient la main et voulaient serrer la sienne.

Jean Demarr, Gérard, la famille de Haudecœur avaient voulu assister à ces débats.

Ils eurent peine à percer la foule pour le rejoindre.

Il les pressa tour à tour contre son cœur, les yeux emplis de larmes, mais de larmes de joie, cette fois.

Louise et Gérard n'avaient pas perdu un mot de ces débats.

Ils étaient restés serrés l'un contre l'autre, s'aimant et se le disant.

C'était leur contrat de mariage qui se signait 15, pour ainsi dire, puisque c'était l'honneur du père retrouvé et proclamé.

Marguerite, trop souffrante pour supporter un aussi long voyage et d'aussi grosses émotions, était restée dans le Midi, renseignée, du reste, d'heure en heure, par Jean Demarr, sur tout ce qui pouvait l'intéresser.

Lorsque, après la séance de la cour d'assises qui venait de terminer si heureusement ce drame, nos personnages se trouvèrent réunis chez Jean Demarr, boulevard Malesherbes,*il fut convenu qu'on ne laisserait pas Marguerite plus longtemps seule à Menton, et que tous, ils iraient la rejoindre.

Mais, avant cela, il restait à l'avocat un devoir à accomplir.

Le chef de la sûreté l'avait averti de la part prise par Marinette au dénouement.

Sans Marinette, Collivet n'eût jamais été arrêté.

Sans elle, jamais Collivet n'eût avoué son crime, et Haudecœur risquait de rester éternellement accusé du meurtre de Beaupréault.

Il avait fallu, aussi, pour arriver à cet aveu de Collivet, à cette vengeance de Marinette, une victime, la mort de la gentille Suzanne.

C'avait été le premier châtiment pour le misérable.

Jean Demarr devinait qu'en Marinette, il y avait une honnêteté native qui avait résisté à l'irrégularité de sa vie; et il se disait qu'en tendant la main à la jeune femme, en lui montrant qu'il lui restait des amis, des affections, et que tout autour d'elle n'était pas indifférence ou calcul, il la relèverait peut-être et la sauverait.

Il lui écrivit pour lui demander un rendez-vous.

Elle répondit :

a Monsieur, j'ai fait mon devoir, un devoir douloureux, et je ne sais pas même si je n'ai pas été au delà de mon devoir. Vous n'avez pas à me remercier. Mon plus ardent désir en ce moment est de tout oublier de ce passé si pénible qui ne me rappellera que des larmes ! ».

Cependant Jean Demarr ne se tint pas pour battu.

Et bans avoir écrit de nouveau, il se présenta, un matin, deux jours après la condamnation de Collivet, rue Lord-Byron.

Il fut quelques minutes sans être introduit.

Marinette hésitait sans doute.

Enfin, la bonne le fit entrer au salon.

Et presque aussitôt arrivait la jeune femme; il était facile de voir, à son visage pâle et fatigué, à ses yeux entourés d'un cercle bleuâtre, et rouges à force d'avoir pleuré, que les nuits de Marinette étaient sans sommeil, peuplées de cauchemars et pleines de regrets.

Jean Demarr la salua profondément.

Elle répondit à peine et d'un geste silencieux elle désigna un siège.

— Madame, dit-il, je ne viens pas vous remercier et pourtant je ne puis quitter Paris sans que vous sachiez, par moi, que si le bonheur et le calme sont rentrés dans ma famille, si l'honneur a été rendu à un brave et honnête homme injustement accusé, si justice a été faite, c'est à vous que nous le devons... Il faut donc que vous sachiez, madame, que nous emporterons votre souvenir et que votre souvenir vivra auprès de nous, comme celui d'une jeune femme... que personne n'aura jamais le courage de blâmer... que nous aimerons malgré tout...

— Monsieur!

— J'ai dit : malgré tout, car vos yeux me disent que vous avez pleuré, il n'y a pas bien longtemps peut-être... et je ne sais pourquoi il me semble que ces larmes n'ont pas été seulement versées au souvenir de Suzanne... mais que vous avez aussi pleuré sur vous-même...

Elle baissa la tête.

Elle se tut.

Mais il avait deviné juste, sans doute, car ses yeux se mouillèrent et elle se mordit violemment les lèvres pour ne pas éclater en sanglots.

Jean Demarr, lui-même, était très ému.

— Madame, dit-il, que puis-je faire pour vous? Elle dit doucement :

— Vous êtes bon, monsieur, et je vous sais gré de tout ce que vous venez de me dire.

Il insista :

— Vous ne me répondez pas... que puis-je faire... Traitez-moi comme si j'étais un vieil ami... et n'bésitez pas à vous confiera moi, comme si j'étais votre père...

— Hélas ! vous ne pouvez rien taire pour moi, monsieur, car je ne désire rien...

— Rien?

Elle secoua la tête.

— Mais combien je vous suis reconnaissante!... Et quelle fierté en moi, si vous saviez, de voir que j'ai pu inspirer quelque affection vraie I...

— Voulez -vous me permettre une question?

— Faites I

— Une question u)i peu délicate, que je vous prie de me pardonner, mais dans laquelle je vous supplie de ne voir que la marque de l'intérêt profond que vous m'inspirez.

Elle s'inclina.

— Qu'allez-vous devenir, ma chère enfant?... Est-ce que...

Il n'osa achever sa pensée.

— Oui, j'ai compris... Vous vous dites, n'est-ce pas, que celle que Paris a connue un instant sous son nom

de Marinette retournera à ses fêtes, à ses plaisirs, à ses désordres... Cela lui serait, en effet, bien facile... Elle n'aurait qu'un mot à dire, et, le lendemain, Paris la retrouverait aussi parée et aussi brillante, et l'on envierait son bonheur... comme autrefois... Hélas! je n'ai jamais été heureuse, dans cette vie-là... et j'aimerais mieux mourir que de la recommencer...

— C'est parce que je l'avais deviné, ma chère enfant, que je n'ai pas craint de vous demander : Qu'allez-vous devenir et que comptez-vous faire ?...

Elle eut un sourire très doux et mélancolique :

— Comme je n'ai plus rien à aimer, comme ce que j'aimais le plus au monde, ma seule joie, n'est plus, j'entrerai demain aux Repenties...

— Avez-vous bien réfléchi ?

— Oui... pour le reste de ma vie... C'est là seulement que j'oublierai ce qu'il faut que j'oublie, — là seulement peut-être que la douleur s'adoucira.

Il lui prit la main et la lui embrassa respectueusement.

La faire revenir sur sa détermination, cela était inutile.

Demarr le comprit.

11 n'insista pas et bientôt la laissa, troublé par ce qu'il venait de voir, par ce qu'il venait d'entendre.

Trois jours après, tous nos personnages, à l'exception de Marinette, se trouvaient réunis à Menton, autour de Marguerite, de Marguerite enfm heureuse.

Mais si languissante et si faible !

Le médecin qui l'avait soignée à Paris, lorsqu'elle était devenue folle après la représentation d'Bamlet^ l'avait dit un jour à Demarr et à Gérard :

— Elle a été blessée au cœur !... Prenez garde !

Un grand calme, la monotonie, presque, de sa vie, mais la monotonie dans le bonheur, pouvait la conserver... la sauver...

Mais le calme, le bonheur, ne les avait-elle pas maintenant? Ne les aurait-elle pas désormais?

Et en voyant ce visage, pâle et défait depuis si longtemps, redevenir plus rose; en voyant, comme autrefois, le sang plus vivace affluer sous la peau ; en voyant les yeux, jadis éteints, redevenir brillants et retrouver leur sourire, Gérard et Jean entrevoyaient la fin de leurs angoisses.

Louise était là, près de Gérard, près de Marguerite.

Et cela doublait la joie de la pauvre blessée de sentir ce bonheur et de voir tous les jours grandir cette fleur d'amour robuste et saine.

On attendait les premiers jours de la belle saison afin que Marguerite n'éprouvât pas trop de fatigue à rentrer à Paris.

Et alors serait célébré le mariage.

Elle doutait encore parfois, la pauvre femme, en regardant, sur la promenade du Midi, ces gais visages lui sourire, Jean Demarr heureux... Louise et Gérard pleins de passion...

Elle doutait et se disait :

— C'est le bonheur, pourtant, c'est le bonheur !...

CoUivet allait être dirigé vers la Nouvelle-Calédonie.

Un mois après sa condamnation, il fut, avec quelques autres, expédié à Saint-Martin-de-Ré, devenus depuis peu le dépôt des forçats.

Là, il attendit son départ pour Nouméa, faisant son apprentissage du bagne, vêtu de la vareuse et du pantalon, coiffé du bonnet en droguet gris.

Ce fut le Chandernagor qui l'emporta.

Il se laissait passivement conduire, sans révolte, sans ressort.

On eût dit qu'il avait perdu toute intelligence, toute volonté.

Cependant, lorsqu'il se vit enfermé dans les cages de l'entrepont, oïl sont parqués les forçats, dans ces cages au plafond si bas qu'on peut à peine s'y tenir debout, et à peine éclairées par une lumière lugubre tombant des hublots, il eut un cri de rage et s'élança contre les barreaux.

Mais il retomba, anéanti.

Ce fut tout.

Lorsqu'il débarqua, sur l'appontement du quai de Nouméa, des surveillants de la presqu'île attendaient le convoi pour le conduire au pénitencier.

Les forçats se mirent sur deux rangs.

Des soldats d'infanterie de marine, baïonnette au canon, vêtus du pantalon de coutil et coiffés du casque en liège, les escortèrent.

Au pénitencier, d'autres surveillants les embrigadèrent, les dirigèrent par escouades, distribuèrent des journées de livres et menèrent les condamnés dans leurs cantonnements.

Et, tout à coup, l'un de ces surveillants aperçut Collivet.

Il parut surpris.

11 resta quelques instants à l'examiner.

Puis, il s'approcha du forçat, le regarda de très près.

Et enfin il eut une exclamation d'ironie cruelle :

— Pas possible, vieux!

Collivet releva les yeux et eut un long frémissement. Lesurveillant demandait :

— Est-ce qu'on ne vous appelle pas Collivet, par hasard?

— Oui.

— Ah ! par exemple ! Voilà une chance ! Comment, c'est vous, vieux? A la Nouvelle-Calédonie!!...

Collivet détourna la tête.

Et comme il ne répondait pas :

— Vous ne me reconnaissez pas? Vous avez la mémoire courte... Je suis votre ami Jacquemin... Après l'évasion de Haudecœur, on m'a mis à pied pendant un mois et renvoyé à la presqu'île par mesure disciplinaire... C'est à vous que je dois ça, vieux... Je m'en souviendrai...

Et riant de son rire faux, l'œil méchant, haineux :

— Enchanté de vous revoir, papa Collivet... Nous allons nous amuser ensemble...

Les forçats entendaient cette conversation. Mais ils n'en pouvaient comprendre le sens caché, les menaces, et ils chuchotaient :

— Mince de veine, le père Collivet !... 11 est bien avec les huiles de la Nouvelle !

Six mois après, Collivet, qui pendant tout ce temps jamais n'avait donné un signe de colère ou d'impatience, se révoltait un jour, en un accès de rage terrible, amené par les vexations et, les brutalités de Jacquemin.

Il se jetait sur lui, le terrassait, lui liait autour du cou ses longs doigts maigres, dans une étreinte formidable qui broya le cervelet. ,

Quand on accourut, Jacquemin était raide mort.

Huit jours plus tard, devant le pénitencier assemblé et à genoux, devant un détachement des surveillants en grande tenue et une compagnie d'infanterie de marine, Collivet fut exécuté.

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