‹ Blessee au cœurChapitre 5 sur 6 · ARTICLE · texte numérisé non relu

ARTICLE

« A ce moment, aucune communication entre la terre et le navire en partance ne devra plus avoir lieu et nulle embarcation autre que celles du navire et celle des employés visiteurs (cette dernière chargée déporter la correspondance) ne devra stationner le long du bâtiment. »

On le voit, toutes les précautions étaient prises.

Haudecœur avait raison de désespérer.

Mais il puisait dans son innocence, dans la terrible injustice dont il était victime, une indomptable force de caractère.

Il se redressa, appuya les poings sur ses yeux pour y renfoncer deux larmes prêtes à couler sur son visage bronzé et maigri.

Et il murmura:

— C'est bon ! nous verrons bien !

Haudecœur se rendait compte que l'un des facteurs qui combattraient pour lui et faciliteraient son évasion était avant tout la dissimulation profonde. Sa tristesse et son mutisme le servaient admirablement. Inspirer autour de lui la confiance d'abord, ensuite profiter de la première occasion qui se présenterait pour s'enfuir.

L'administration luiavaitremis les outils nécessaires à l'exploitation de son petit terrain et en plus ceux qui lui étaient utiles pour sa profession d'ébéniste.

Il avait un peu d'ouvrage ; deux surveillants, Tun de la presqu'île et l'autre de l'île des Pins, lui avaient commandé quelques meubles.

S'enfuir !

A cetle idée, son cœur tressaillait, sautait dans sa poitrine.

Mais il avait trop souffert pour se hasarder à une périlleuse tentative sans avoir mûrement réfléchi son plan.

Une tentative avortée, découverte ! c'était sa perte, car il serait envoyé à la prison pour de longues années et soumis ensuite, pour le reste de son temps, à une surveillance spéciale.

S'enfuir de cette île, à des milliers de lieues de France!... Lorsqu'il y pensait, cela lui paraissait si impossible que le découragement lui venait.

— Folie ! se disait-il... Gomment faire, sans ressources, sans armes ! ne connaissant pas le pays !

Il avait entendu, dans l'entrepont de la Danaé, les condamnés, ses compagnons de bagne, s'entretenir des évasions connues qui déjà s'étaient produites et des différentes circonstances qui les avaient entourées.

Il savait donc que celles qui avaient réussi étaient les évasions des condamnés qui avaient trouvé une aide, un complice, au dehors; ce complice avait réussi, soit par argent, soit par ruse, à gagner le commandant d'un bateau quelconque, faisant le cabotage entre la Nouvelle- Calédonie et l'Australie, et, sur le bateau, le condamné avait trouvé asile jusqu'à Sydney. Là, on l'avait abandonné à ses propres ressources. Mais l'Australie, si loin que ce fut de France, c'était la liberté. C'était la terre promise, à laquelle tous ceux de la presqu'île aspiraient. La plupart de ceux qui s'étaient ainsi évadés avaient acheté les commandants, alléchés par une forte prime en cas de succès. Mais Haudecœur, pauvre, ne pouvait songer à ce moyen.

S'enfuir parterre, alors?

C'était courir à une mort presque certaine.

Et pour cela, il fallait encore des armes I Comment faire pour se les procurer? Non pour les cacher, ce qui était facile, mais pour les acheter et les faire venir de Nouméa? Des armes et des munitions étaient nécessaires pour vivre, une fois dans la brousse. Haudecœur était très adroit tireur, habitué à la marche dans les bois. S'il s'était senti dans son sac une ample provision

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de cartouches, et sur sa robuste épaule un fusil, il se serait jeté sans plus tarder dans l'inconnu, préférant à la vie qu'il menait les misères les plus atroces et les. mille chances de mort qu'il eût rencontrées dans Tintérieur. Il lui eût fallu, aussi, quelques instruments de pêche ; on lui avait dit que les côtes étaient très poissonneuses. Alors, ainsi armé, ainsi pourvu, peut-être eût-il réussi, à force de fatigues, de courage, de persévérance^ à remonter la côte jusqu'à la pointe Nord. Que de dangers jusque-là! El au Nord, il fallait gagner les Nouvelles-Hébrides que vingt-cinq lieues séparent de la Nouvelle-Calédonie.

Là, il faudrait trouver un bateau pour faire la traversée. Et aux Nouvelles-Hébrides, de nouveaux périls l'atten-^ daient parmi des populations sauvages et cruelles.

Cependant, c'était le seul parti qui fût possible pour lui.

11 travaillerait, il économiserait quelque argent ; il chercherait parmi les condamnés un homme en qui il pût avoir confiance, lui dirait ses projets; à deux on est plus fort ; à force de patience, il trouverait peut-être quelque complice parmi les déportés employés libres à Nouméa. Par eux, il se procurerait les armes et les mu« nitions.

Il se mit au travail.

Au bout de quelques mois^ il avait de quoi acheter un fusil.

Déjà il entrevoyait l'heure où il tenterait de recouvrer sa liberté !

Alors, il se mit à étudier, plus attentivement qu'il ne l'avait fait jusque-là, l'étroite surveillance des postes barrant l'entrée de la grande terre.

Toutes les fois qu'il le pouvait, les dimanches, par exemple, au lieu de les passer aux cantines, où s'enivraient la plupart des déportés, il s'en allait rôder aux alentours des postes, se rendant compte des moindres détails.

Il ne fallait pas songer à rien entreprendre le jour.

La nuit, la surveillance redoublait autour de l'enceinte;

de distance en distance, très rapprochés les uns des autres, les fanaux s'allumaient ; toutes les guérites étaient occupées par leurs factionnaires, le long du chemin de ronde ; les factionnaires se promenaient dans leurs intervalles et se rejoignant entre eux formaient ainsi une ligne ininterrompue de surveillance.

Mais cette première ligne franchie, deux autres restaient à aflronter.

Celle du poste de gendarmerie, celle du poste indigène.

El presque plus de broussailles ; à peine, de-ci dé-là,^ quelques arbres, des bouquets de palmiers ou de niaoulis.

Haudecœur s'était rendu compte de tout cela dès le premier jour.

11 résolut de s'assurer, la nuit, de ce qui se passait.

Choisir, pour cela, une nuit tiède et claire eût été commettre une imprudence inutile. Mieux valait patienter, attendre quelques-uns de ces orages terribles qui, parfois, fondent à l'improviste sur la colonie comme un fléau.

La nuit propice le favoriserait.

Si la tentative échouait^ du moins il aurait tâté le terrain, auraitpris quelques points de repère, et confiant dans son sang-froid, il était sûr de ne s'engager à fond que s'il ne voyait devant lui aucun danger.

Si la tentative réussissait, il irait dans la même nuit jusqu'à Nouméa, essayerait d'y changer ses vêtements de déporté contre d'autres moins facilement reconnaissablés, d'acheter quelques armes et regagnerait la brousse avant qu'on se fût aperçu de sa disparition.

Afin de tout prévoir, il laisserait dans sa paillotte, sur la table, bien en évidence, une lettre adressée au chef des surveillants, dans laquelle il dirait que ne pouvant supporter pluâ longtemps son exil, il s'était donné la mort en se jetant dans la mer. On savait que, sur la Danaé, il avait déjà une fois tenté de se suicider.

Cela n'étonnerait sans doute pas. On rechercherait son corps parmi les récifs, mais si le corps n'était pas retrouvé, n'était pas repoussé par la mer sur les badcs de

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corail, ne supposerait-on pas qu'il était devenu la proie des requins ?

— Peut-être cela vaudrait-il mieux que de chercher un complice, se disait-il. Dans tous les cas, il sera toujours temps plus tard, si j'échoue.

Dès lors, il attendit.

Un mois s'écoula encore. Le ciel restait immuablement bleu.

Pourtant, un matin, lorsqu'il descendit de son lit de feuilles sèches, tassées entre quatre planches, Haudecœur distingua vers le Nord un léger nuage blanchâtre.

Ce n'était rien, grand comme uu mouchoir de poche.

Mais vers midi, cela se développa singulièrement, la moitié du ciel en fut couverte ; et les nuages étaient d'une couleur cuivrée effrayante recelant la foudre et la ruine.

Pourtant un calme complet; pas la moindre brise.

La chaleur était accablante, insupportable.

— Ce ?era pour ce soir ! murmura Haudecœur avec un fri-son.

Vers huit heures, le vent s'éleva; il y eut quelques larges goultes de pluie ; puis soudain l'orage éclata, dans toute SI subite et formidable intensité.

Les ténèbres étaient si épaisses que les cases des déportés n'étaient plus visibles qu'à la lueur des éclairs.

La foudre grondait, incessante, avec deséclats sinistres, des CI épitements funèbres et parfais quelque haut palmier, touché à la cime, se brisait et s'écroulait comme un géant vaincu. La mer venait mêler ses fureurs à tout ce déchaînement de la nature en révolte et ses grondements lointains semblaient vouloir servir d'accompagnement aux grondements du tonnerre. La pluie tombait par torrents, une pluie diluvienne dont aucun orage d'Europe ne peut donner une idée ; c'était plus qu'une pluie ; c'était une nappe d'eau qui dévalait sur la terre des profondeurs du ciel. Rien ne résistait à cela, tout était broyé, noyé, entraîné ; récoltes perdues, plantations effondrées ; travaux bouleversés ; des rafales s'engouffraient parfois sous les toits despailloltes et les enlevaient^

les emportaient comme un fétu, les faisant rouler à travers l'espace pour les jeter en pleine mer.

— Si j'avais fait faire ce temps-là sur mesure, pensa Haudecœur, il ne m'irait pas mieux.

La perspective de la liberté peut-être prochaine, la fièvre du danger à courir lui redonnaient un peu de| gaieté.

Sa case était solide et résistait au cyclone.

Il écrivit sa lettre au surveillant, la plaça bien en évidence, en posant dessus un caillou pour qu'elle ne tourbillonnât point aux courants d'air et pour qu'elle ne se mouillât point à la pluie qui traversait le toit.

Il mit dans sa poche l'argent péniblement économisé.

Pour être plus libre de ses mouvements, il ne voulut s'embarrasser ni d'aucun outil ni d'aucunearme.

El les pieds nus, pour faire moins de bruit, la tête nue, vêtu seulement de sa chemise de laine et d'un pantalon de toile serré à la ceinture par une corde, il sortit de la paillette.

L'ouragan avait une telle violence que. du premier coup, il faillit être renversé.

Les condamnés dont les cases avaient été démolies s'étaient réunis en plein air et attendaient stoïquement sous la pluie la fin de la tourmente.

Us n'échangeaient que de rares paroles.

Mais, dans un éclair, Haudecœur aperçut leur groupe.

Il put même s'en approcher, sans être vu, écouter ce qu'ils disaient, mais cela ne l'intéressait guère.

L'un d'eux, pourtant, venait de murmurer:

— Belle nuit pour une évasion !

— Les sentinelles sont doublées à tous les postes, quand il fait de l'orage, tu le sais bien, fit un autre.

Les factionnaires doublés !

Haudecœur entendit.

Mais il était résolu, ce soir-là, à tenter l'aventure.

En dehors des dernières cases, il se trouva dans la solitude la plus absolue. Plus loin, le chemin de ronde. La nuit était si opaque que les fanaux ne s'apercevaient pas. Et la pluie complice de l'évasion paraissait redoubler. Il

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était obligé de longer le chemin de ronde, non de le traverser. Il s'en approchait, rampant dans la vase liquide que l'eau déroulait en torrents fangeux.

Souvent, il s'arrêtait, attendant un éclair, afin de juger s'il se rapprochait, si quelque danger n'était pas là tout proche.

Grâce aux éclairs, il pouvait voir. Il rampait sous le talus de la route ; au-dessus de lui, de temps en temps, les guérites avec leurs factionnaires. Mais par cet orage, les factionnaires avaient beau êlre doublés, la surveillance en était forcément relâchée; les soldats attendaient, à l'abri, la fin de la tourmente, et de temps à autre seulement se risquaient à jeter un coup d'oeil au dehors.

Bientôt tout cela fut derrière lui.

La première ligne était franchie.

Des ruisseaux profonds s'étaient formés, alimentés par les cataractes qui tombaient du ciel.

Haudecœur suivait de préférence ces ruisseaux, ayant parfois de l'eau jusqu'à la ceinture, parfois tombant dans quelque trou et n'ayant plus que la tête hors de l'eau.

Ce fut ainsi qu'il atteignit la route transversale qui barre la presqu'île.

Là aussi, nous l'avons dit, des postes et une surveillance active.

Stoïque sous la tourmente, enveloppé dans son manteau, un soldat, appuyé sur son fusil, n'avait même pas voulu entrer dans sa guérite.

Celui-là veillait.

Haudecœur l'aperçut la dixième partie d'une seconde. Lui-même avait-il été vu?

Fut-ce son imagination, ou bien avait-il vraiment en-, tendu ?

Il lui sembla distinguer le bruit particulier du fusil qu'on arme.

Haudecœur avait de l'eau jusqu'au cou. Il enfonça la tête sous l'eau.

Aux premiers éclain;, le soldat regarderait et ne ver-

rait plus rien. Haudecœur retint sa respiration autant qu'il le put, accroché à une racine de palétuvier au fond de cette eau fangeuse.

Puis il remonta, hasarda la tête, sortit du ruisseau, atteignit un léger renflement du terrain contre lequel il s*abatlit, immobile.

Aux premiers éclairs, il regarda.

Le factionnaire avait le fusil à l'épaule prêt à faire feu.

Mais le forçat avait disparu.

Le soldat crut s'êlre trompé et à l'éclair suivant Haudecœur put le voir qui avait repris, appuyé sur son arme, sa posture indifférente sous les seaux d*eau qui lui tombaient sur les épaules.

Quelques secondes après, Haudecœur était à l'abri.

Là, déjà, il était presque libre et pouvait évoluer entre la ligne défendue par la surveillance militaire et les deux lignes inlérieures gardées la première par la gendarmerie et l'autre par la police indigène.

Entre ces lignes, dévastes champs couverts de cultures de maïs, de cannes à sucre, de ricin, de tabac, puis quelques buissons, des arbres, sur lesquels passait la rafale qui les tordait et en écrasait beaucoup.

Haudecœur se redressa. Depuis sa case, il avait marché en se courbant, la tête aux genoux, ou en rampant comme un reptile.

Toutes les routes, tous les chemins dans la brousse sont coupés par des postes de gendarmes.

Haudecœur n'avait jamais pu pénétrer jusque-là et ignorait la configuration du terrain, mais il connaissait l'existence des postes et à peu près leur situation.

n se jeta dans la brousse et dans les hautes herbes, les broussailles presque impénétrables à tout autre que les indigènes ou aux foiçats courant à leur liberté, il s'avança lentement, évitant les postes, qu'il devinait, lorsqu'il arrivait à quelque clairière.

L'orage avait diminué de violence ; le tonnerre ne grondait plus ; les éclairs étaient plus rares ; mais la pluie tombait en rafales sans arrêt, couvrant la presqu île d'un vaste lac bourbeux.

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11 allait un peu au hasard, dans ces ténèbres, ayant perdu l'orientation, certain seulement que les broussailles, en se continuant, Téloignaient du camp, mais ne sachant pas si elles le conduiraient à la mer ou dans l'intérieur des terres.

Mais il ne s'en inquiétait pas.

Au jour, il saurait bien s'y retrouver.

Il calculait, au temps qui s'était passé depuis qu'il avait laissé derrière lui la seconde ligne de surveillance, qu'il devait avoir dépassé les postes des gendarmes et même ceux des Canaques.

Toutefois, dans l'incertitude, il ne négligeait aucune précaution.

Malheureusement, il ignorait que les factionnaires indigènes, au lieu de garder les routes et sentiers, ainsi que nos soldats, sont éparpillés dans la brousse même, invisibles par conséquent, et là, l'oreille exercée à tous les bruits, ils veillent.

Le campement de leur poste, composé de quelques huttes en paille entourées d'une palissade, seul, est sur la route qui va de Nouméa à Bourail et Tiremba, en longeant d'assez près la côte. Aussi longtemps qu'il avait marché entre les postes des gendarmes, les broussailles l'avaient sauvé. Ce qui l'eût sauvé, à cette heure où il se trouvait au milieu des Canaques, c'eût été d'abandonner les broussailles et de suivre hardiment les sentiers et les roules.

Il entendit tout à coup, près de lui. dans l'ombre, une exclamation rude en langue canaque, dont il savait déjà quelques mots :

— Bad man! l... méchant homme I !....

Il se baissa vivement pour se dérober sous les herbes, mais pas assez vite, cependant, car il sentit uno douleur ^aiguë à l'épaule.

L'indigène, malgré la nuit profonde, avait lancé sa sagaie, qui eût percé Haudecœur de part en part si instinctivement il ne s'était pas courbé.

Elle lui avait atteint le haut du bras, près de l'épaule, le perçant de part en part.

Haudecœur eut un éblouissement.

— Je suis perdu ! Cet homme va donner l'éveil.

Et c'était vrai. Le sauvage avait poussé un long cri guttural.

Puis, bravement, il s'était jeté sur Haudecœur fuyant dans l'obscurité.

Les Canaques sont d'une agilité extraordinaire.

En quelques bonds, il eut rejoint le forçat.

Haudecœur, se voyant poursuivi, s'élait arrêté. En cette minute suprême, où peut-être il jouait sa vie, toute indécision l'eût perdu.

Mais Haudecœur était énergique et résolu.

Il avait arraché la sagaie de sa blessure et l'avait conservée.

11 s'accroupit dans les herbes, l'arme prête, la tenant comme une lance, et ce fut sur la pointe de cette lance qu'il reçut le sauvage dans son dernier bond.

L'homme tomba avec un rugissement 1... Il ne bougea plus.

Etait-il blessé? Certes !... Etait-il mort? Haudecœur ne songeait guère à s'en assurer...

Dans le lointain, quelques cris retentissaient.

Le poste canaque était sur pied et sans doute cherchait à se mettre en communication avec le factionnaire qui lui avait donné l'éveil.

Haudecœur souffrait beaucoup de sa blessure.

Le sang coulait en abondance. S'il avait fait jour, on aurait pu aisément le suivre à la piste. Heureusement, la pluie lavait le sang qui tombait goutte à goutte, sur les hautes herbes.

Il déchira sa chemise, tout en courant, s'en enveloppa l'épaule du mieux qu'il put.

Ce qui était à craindre pour lui, ce n'était pas seulement la poursuite des Canaques, c'était que ceux-ci donnassent réveil aux postes de gendarmerie et au poste militaire, l'éveil se répercutant de là sur le chemin de ronde.

Mais les Canaques mettraient du temps à retrouver

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leur camarade blessé ou mort, à se rendre compte de ce qui s'était passé- Ce temps était précieux pour Haudecœur.

11 devait en profiter.

Sans plus rien craindre, il courait de toutes ses forces, sur le chemin parcouru tout à l'heure, suivant les déclivités du terrain, ne s'arrêtant pour se raser à terre que lorsqu'il savait rencontrer quelque poste.

Du reste, peut lui importait qu'on vît cette ombre fuyante errer par la campagne, dans cette nuit.

Il rentrait au camp : les soupçons ne seraient pas éveillés ! La consigne était de laisser sortir, et non point de laisser entrer.

Mais l'important, pour Haudecœur, était qu'on ne le reconnût pas, qu'on ne le soupçonnât point, le lendemain, d'être l'auteur de cette tentative d'évasion.

Car, alors, il eût été perdu...

Et il courait, dévalant par cette obscurité intense, parfois se butant contre quelque obstacle invisible et tombant, se relevant alors et reprenant sa course avec rage.

La pluie diminuait, et le vent toujours violent commençait à déblayer le ciel, où, parfois, entre des nuages noirs, apparaissaient quelques clous d'or scintillant sur un bleu sombre.

Quelques minutes encore et il était probable que la tourmente aurait cessé : avec la tourmente^ ces ténèbres protectrices disparaîtraient, non point pour faire place au jour, — il était environ deux heures du matin, — mais pour laisser s'écouler la nuit dans un calme complet. Alors, la nuit moins obscure livrerait le secret de l'évasion et les dangers s'accumuleraient autour de Haudecœur, plus grands, presque insurmontables.

Il le comprit et hâta sa course.

Il était haletant. Par bonheur, son bras engourdi ne le faisait plus souffrir, en ce moment. Mais s'il avait eu quelque lutte à soutenir, il en eût été incapable.

Il s'arrêta un instant pour reprendre haleine.

Ei il en profita pour écouter s'il était poursuivi.

Poursuivi, il devait l'être. Mais les Canaques avaientils donné l'éveil, averti les gendarmes et le poste militaire?

Etait-on sur ses traces?

Il n'entendit rien.

Partout, le calme le plus absolu, et le vent lui-même s'apaisait.

Il jugea qu'il avait dépassé le poste des gendarmes.

Restait le poste militaire et le prolongement du chemin de ronde.

Tout fut franchi sans autres aventures.

Nous l'avons dit, il était plus facile d'entrer dans la prescju'île Ducos que d'en sortir, et il était possible qu'à son retour Haudecœur eût été aperçu par des (actionnaires sans que ceux-ci s'en fussent autrement inquiétés»

Il se glissa dans sa case et tomba barrasse sur son lit.

11 aurait bien voulu ne pas dormir ; il sentait le danger de s'abandonner ainsi, au hasard des perquisitions qui pourraient être faites, de l'enquête qui, assurément, allait suivre.

Mais la fatigue fut plus forte que tous les raisonnements.

Il s'endormit d'un sommeil lourd, sans même panser sa blessure.

lise réveilla heureusement au lever du soleil et ce fat sa blessure niême dont le bandage grossiers'étaitdérangé qui le tira de sa torpeur.

Si quelque soupçon planait sur lui, si les premières perquisitions étaient dirigées de son côté, que ferait-il?

On découvrirait sa blessure.

11 serait obligé d'expliquer comment il l'avait reçue.

C'était presque le flagrant délit. Les blessures des sagaies se reconnaissent facilement. Puis, peut-être le Canaque n'étail-il pas mort? Peut-être avait-il parlé, fourni quelques indications?

11 se leva péniblement.

Le sang perdu et l'effroyable nuit passée lui donnaient une forte fièvre; mais ce qui entretenait son courage et centuplait son énergie, sa force dé résistance, c'était le sentiment du danger qu'il allait courir, pendant toute

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celte journée, sous l'œil soupçonneux des surveillants, sous le regard méchant des forçats, ses voisins, avec lesquels il ne frayaitguère et qui, pour cela, le détesiaient*

Et tout d'abord, c'était ce sang qui pouvait le trahir.

Heureusement que la pluie torrentielle, pendant des heures, avait lavé le sang coulant de l'épaule sur la chemise, détruisant les taches au lur et à mesure qu'elles se produisaient ; puis le sang s'était arrêié et la pluie avait contiiiué de tomber, lavant toujours.

Peu de chose lui restait à faire.

Il essuya la blessure, constata que quelques jours suffiraient pour la guérison, aucun muscle n'ayant été atteint.

Il la pansa après y avoir mis de la charpie.

Il fit sécher ses vêtements.

Puis, saisissant ses outils, accablé de lassitude, ses yeux se fermant malgré lui, il reprit quand même son travail de la veille.

La tentative d'évasion n'avait pas tardé à être connue. Cependant il planait là-dessus quelque incertitude.

Le Canaque s'était jeté sur sa propre sagaie, tendue par Haudecœur.

Il était mort sur le coup, le cœur traversé. Le poste n'avait plus trouvé qu'un cadavre. Grande rumeur et surtout grande indécision. Quelle était la cause de cette mort? Se trouvait-on en présence de la tentative désespérée d'un forçat qui pour s'enfuir, avait voulu profiter des horreurs de cette nuit? Ou s'agissait-il -^implement de quelque vengeance et l'indigène avait-il été assassiné par un de ses camarades?

Impossible de deviner la vérité.

Toutefois, la sagaie retrouvée au travers du cadavre fut reconnue pour avoir appartenu au mort.

Le Canaque avait quitté son poste. Le cadavre gisait à plus de cinq cents mètres de la brousse et le factionnaire, quelques heures auparavant, avait reçu mi^sion de veiller.

Alors, c'est donc qu'il y avait eu poursuite?

S'il avait fait jour, ou même si la nuit avait été claire et calme ainsi que les autres nuits, les indigènes eussent reconnu bien vite dans les broussailles et les hautes herbes les traces de Haudecœur.

Mais par cette nuit de tourmente, impossible. 11 fallait attendre au jour, et le jour venu les traces auraient disparu.

Les postes de la route transversale furent quand même avertis; des rondes organisées aussitôt parcoururent le pays.

Mais tout cela avait pris du temps. Et Haudecœur était rentré dans sa case. Le matin il y eut, autour de toutes les paillottes, sur toute la presqu'île, un mouvement inusité.

Les surveillants, suivis de soldats en armes, parcouraient les cases, interrogeaient, visitaient, cherchant partout quelque indice.

Ce qui pouvait trahir Haudecœur, c'était sa blessure. Mais sa blessure, personne ne pouvait la soupçonner. Et puisque les surveillants le trouveraient à son travail, s'ils avaient eu des doutes, les doutes se fussent évanouis d'eux-mêmes.

Etendus sur des bambous, devant sa case, au grand soleil, ses vêtements trempés, dans la course iurieuse de la nuit, séchaient.

Mais cela non plus ne pouvait le trahir. Devant presque toutes les cases, il y en avait autant. Tous les toits des paillottes que la bourrasque n'avait pas emportés avaient été traversés et, sur des bambous, séchaient les chemises de laine, les pantalons et les blouses de toile blanche des forçats.

La case de Haudecœur fut visitée comme les autres.

Mais, pas plus chez lui que chez les autres, on ne trouva rien.

La matinée se passa ainsi.

— Je suis sauvé, pensa Haudecœur.

Et souriant, à part lui, en taillant son bois, tout endormi :

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— C'est égal, quelle venette!... Et dire que je suis prêta recommencer !

Tout n'était pas fini, pourtant...

Vers deux heures, n'en pouvant plus, il s'était jeté sur son lit de feuilles pour faire la sieste. Il le faisait ainsi tous les jours, et même beaucoup plus tôt. Mais ce jourlà, il aurait voulu, sans savoir pourquoi, ne point dormir, être de sang-froid, prêt à tous les événements.

Il dormit deux ou trois heures.

Lorsqu'il se réveilla, il fut fort étonné de trouver assis sur un escabeau, sous sa case, un surveillant nommé Jacquemin.

Il n'était à la presqu'île que depuis une quinzaine de jours, mais, voulant faire du-zèle, outrepassant ou du moins exagérant ses droits, il s'était déjà attiré la haine de tous les déportés.

Haudecœur, très discipliné et très soumis, ne le haïssait point, mais instinctivement il le redoutait.

Jacquemin était un garçon d'une trentaine d'années environ, maigre, osseux, d'apparence maladive et pourtant robuste. Ses yeux, d'un bleu pâle, étaient doucereusement faux, et souriants toujours.

Il y avait une heure qu'il était là, assis, sans bouger, regardant Haudecœur dormir, en fumant des cigarettes.

Parfois, lorsque Haudecœur faisait un mouveoîent et se retournait sur l'épaule blessée, une plainte lui échappait.

Ce fut ce qui le réveilla.

En reconnaissant Jacquemin auprès de lui, Haudecœur flaira quelque danger.

Un coup d'œil de côté, sur son épaule, le rassura, tout d'abord, en lui prouvant que la blessure n'avait pas saigné et qu'aucune tache rouge n'apparaissait sur la che- -mise.

— Bonjour, m onsieur Jacquemin ; il y a longtemps que vous êtes là?

— Il y a bien une heure.

— 11 fallait me réveiller.

— Ma foi, je le voulais presque. Votre sommeil était si

agité... Vous aviez l'air de souffrir et vous laissiez échapper des plaintes, tout en dormant.

— J'ai été si mouillé cette nuit que ça m'a donné un peu de fièvre.

— C'est juste. Nous l'avons été tous plus ou moins. Haudecœur s'était levé, avait pris ses outils, mais,

en cette minute, son bras, engourdi par le repos qu'il venait de prendre, avait peine, non point même à manier, mais seulement à tenir le ciseau ou le marteau.

— Je ferais aussi bien de me reposer aujourd'hui, ditil... Si vous vouliez me faice envoyer un paquet de quinine, demain ce serait passé.

— Volontiers, Haudecœur.

— Mais, dites-moi, monsieur Jacquemin, c'est la première fois que vous me faites l'honneur de votre visite... Est-ce que vous auriez, par hasard, besoin de moi?... Vous n'avez pas une mauvaise nouvelle à m'apprendre ?

— Oh ! non, un simplerenseignementà vous demander.

— Dites, monsieur Jacquemin, dites!

Haudecœur était sur ses gardes.

Tout en parlant, et afin de se donner une contenance, il venait de jeter quelques menues branches sur les pierres de son foyer, les avait allumées, se penchait pour souffler dessus et en activer la flamme.

Et a-ffectant de rire :

— Voilà, dit-il, j'avais mis des haricots tremper hier, au soir... J'ai été servi à. souhait... Ce n'est pas l'eau qui leur a manqué... Et vous savez, l'eau de pluie est excellente pour les aduucir...

El comme la flamme montait entre les pierres, il mit un pot dessus, avec ses haricots.

— Mon dîner... à votre service, monsieur Jacquemin ?

— Ce n'est pas pour vous refuser, mais ça nous est défendu.

Il y eut un léger silence entre les deux hommes. Tout en préparant son repas, Haudecœur se disait :

— Ce n'est certainement pas pour me voir cuire mes haricots que le surveillant est venu chez moi.

Et Jacquemin se contentait de l'observer, le poursui-

fi

LES MISÈRES d'un CONDAMNE 219

vait, partout où le forçat se rendait, d'un éternel et doucereux sourire.

Jacquemin se décida à parler :

— Alors, vous avez été bien mouillé cette nuit, Haudecœur?

— Comme tout le monde, monsieur Jacquemin, comme tout le monde, ni plus ni moins.

— Votre paillotte a l'air pourtant solide... et le toit n'a pas été enlevé, comme ceux des cases voisines.

— C'est vrai; je Tavais fortement étayé, comme vous pouvez voir... toutes mes précautions étaient prises... et j'ai bien fait... mais on ne peut pas empêcher Teau, quand elle tombe avec tant de violence, de traverser les chaumes les plus épais.

— Moi aussi, j'ai été mouillé... il fallait voir... ma tunique et mon pantalon étaient en bouillie...

— Tiens, je ne vous savais pas de garde.

— Si, j'étais de garde au chemin de ronde... Haudecœur eut un frisson.

Il sentait là-dessous sinon quelque menace, du moins un danger.

Jacquemin reprit :

— J'étais au chemin de ronde vers dix heures, au plus fort de l'orage.

C'était à peu près vers cette heure-là que Haudecœur y passait lui-même.

Mais comme dans celte dernière phrase il n'y avait pas d'interrogation et qu'il n'était pas tenu de poursuivre l'entretien, il garda le silence.

Les haricots le retenaient. Il entretenait doucement le feu.

Cela ne faisait pas le compte du gardien. ^ —7 Où alliez-vous donc, vers cette heure-là, Haudecœur? J'ai cru reconnaître votre tête, à la lueur d'un éclair...

Le 'petit frisson se remit à monter dans le dos de Haudecœur.

— Vous avez de bons yeux, monsieur Jacquemin, ditil avec un gros rire... je profitais de la beauté de la nuit

pour prendre un peu le frais... c'est le cas de le dire...

— Possible, possible... et même paraît que vous ne redoutez pas de prendre un refroidissement, puisque vous vous êtes promené toute la nuit...

— Comment savez-vous ça?

— Je vous le dirai tout à l'heure.

— Du reste, j'ai le droit de me promener et ça ne vous regarde pas.

— Oui, oui, ne vous fâchez pas. J'ai eu la curiosité, après vous avoir aperçu en dessous du chemin de ronde, de venir à votre case pour m'assurer si vous étiez rentré. . . et votre case était vide...

— Puisqu'on était aussi mal dehors que dedans, j'étais dehors...

-^ Possible, possible. .. Et sans arrière-pensée, n'estce pas ?

— Et sans arrière-pensée... Qu'est-ce que vous supposez donc?

— Oh 1 si peu de chose !... En allumant une allumette pour voir clair dans votre case, j'ai découvert un papier retenu par des cailloux...

Le front de Haudecœur se coupa d'une ride. Il voyait les soupçons resserrer leurs mailles autour de lui.

Sa gorge se contracta. Il eut peine à avaler sa salive.

— Et vous l'avez laissé, le papier, puisque je l'ai retrouvé en rentrant?

— Je l'ai laissé, mais non pas sans l'avoir lu.

— Ah ! Eh bien, je voulais en flnir, c'est vjai... mais j'ai eu peur, quand c'a été le dernier moment... J'ai eu peur, et puis voilà, je suis revenu... *

M. Jacquemin souriait.

— Oui, on a, comme ça, des idées de suicide, et puis, quand arrive le moment de faire le plongeon, on trouve encore que la vie est meilleure.

— C'est ce que je me suis dit, monsieur Jacquemin.

— Et à quel endroit de la côte vouliez-vous faire le plongeon?

Haudecœur réfléchit que puisque le surveillant l'avait

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 221

surpris au chemin de ronde, il fallait lui indiquer un point du rivage auquel ce chemin aboutissait et que le forçat aurait naturellement suivi.

— Aux Roches-Bleues...

— C'est juste, c'est juste, fit Jacquemin et souriant... Ce chemin y conduit... mais je comprends que vous ayez reculé... il y a un tas de requins, aux Roches-Bleues... Parfois, je l'ai vu d'en haut, la mer en est. toute noire... C'est une sale façon d'en finir, Haudecœur, que de servir à la digestion d'un de ces monstres-là... Brrou ! Mais vous, Haudecœur, qui êtes un modèle de résignation et de bonne conduite, comment se fait-il que vous ayez eu cette envie ?

— On finit par s'ennuyer tant !

— J'aurais dû m'en douter, puisque c'est la deuxième tentative...

— Oui, il y a trois ans, sur la Danaé. Lesourire doucereux de Jacquemin se chargea d'ironie. Haudecœur surprit la nuance et pensa :

— Attention, il y a encore autre chose... W y avait autre chose, en efl'et.

— Et alors, n'ayant pu vous décider à vous tuer, vous vous êtes dit : a Au fait, si je m'évadais ? » La nuit était propice ... une évasion ne paraissait pas absolument impossible...

— Vous vous trompez, monsieur. Jacquemin, je n'ai pas eu cette idée. Au surplu'^, voici une demi-heure que vous êtes à tourner autonr de la marmite, — c'est le cas de le dire, fit-il en désignant ses haricots, — sans oser me confier ce que vous voulez... Ce que vous voulez, moi, je vais vous le dire... votre dernier mot me l'apprend...

— Eh bien, parlez, ce n'est pas de refus.

— J*ai entendu raconter ce matin qu'on avait trouvé mort un Canaque du poste... Les raisons de sa mort, on ne les connaît pas... Est-ce vengeance? Est-ce un forçat qui a voulu s'évader?... Vous, je suis sûr que vous êtes pour le forçat évadé... hein ?

— Juste I

— Et le forçat évadé, c'est moi?

— Peut-être, je ne Tai pas dit.

— Mais vous l'avez pensé... Avec votre air de ne pas y toucher, vous n'êtes pas bon à prendre même avec des pincettes, je vous connais... La vérité c'est que vous êtes venu ici plaider le faux pour savoir le vrai. Vous faites du zèle... et vous tapez de la tête partout comme une guêpe enfermée dans une bouteille... c'est moi qui vous le dis...

Jacquemin était blême.

Il ne souriait plus.

— Toi, tu me paieras ça, mon gros ! murmura-t-il.

— Avez-vous une preuve ?Non? Eh bien, laissez-moi tranquille.

— Comme vous y allez... Voyons, ne vous fâchez-pas... Je ne vous ai jamais fait de mal... Depuis un mois que je suis à la presqu'île, je ne vous ai pas adressé deux fois la parole. .. Calmez-vous.

— Je ne me lâche pas. Bonsoir...

D'un ton indifférent, Jacquemin dit, en tirant sa blague :

— Vous accepterez bien une pipe de tabac, père Haudecœur?

— Non...

— Alors, vous allez me faire croire qu'en vous soupçonnant, j'ai frappé juste, si vous prenez la mouche comme ça tout de suite...

Haudecœur réfléchit qu'en somme le surveillant avait raison.

Puisqu'il n'y avait pas de preuves contre lui, qu'importait le soupçon ?

— SoiM dit-il...

Jacquemin tendit sa blague :

— Bourrez votre pipe !...

Haudecœur prit la blague, mais soudain, il tressaillit et malgré son sang-froid ne put s'empêcher de pâlir, à «on tour.

En une seconde, une foule de pensées se heurtent dans sa tête.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 223

Il vient de se rappeler que le matin, en se réveillant, il a voulu fumer comme il faisait d'habitude et qu'il avait vainement cherché partout sa pipe. Elle était introuvable.

Et il avait alors réfléchi que sans aucun doute, elle était tombée de la poche du pantalon, dans la course nocturne, pendant qu'il rampait dans les broussailles.

— J'en ferai une autre, avait- il dit.

Mais Jacquemin voulant le faire fumer, n'était-ce pas on piège tendu?

Sa pipe n'avait-elle pas été retrouvée?

On la connaissait. Il l'avait agrémentée de dessins, avec son couteau.

Elle portait même son nom ! En relief! ! 1

Si elle avait été ramassée auprès du Canaque niort, Haudecœur était perdu.

Par un effort suprême, il réussit à ne point se troubler.

Et sans témoigner de surprise, comme s'il s'en était aperçu depuis longtemps, il dit :

— Je fumerais volontiers, mais figurez-vous que j'ai perdu ma pipe avant-hier... Ça me prive bien... Je suis en train de m'en confectionner une autre... Mais je tenais à la première... Si jamais vous la retrouvez, il est facile delà reconnaître, mon nom est dessus...

— Et où Tavez-vous perdue, Haudecœur ?

— Si je savais oii, j'irais la chercher... Tout ce que je peux dire, c'est que, avant-hier, en partant pour aller reporter deux chaises au maréchal des logis de gendarmerie, je l'avais encore... et qu'en revenant, je ne Pavais plus... Elle sera tombée dans le trajet...

— La voici! père Haudecœur... Bourrez-la !... Je l'ai ramassée près du chemin de ronde.

Haudecœur eut un soupir de soulagement.

Sa figure exprima une satisfaction si visible que Jacquemin s'en aperçut.

— Vous voyez, je ne suis pas aussi méchant que j'en ai l'air... Si je vous avais dit que j'avais trouvé votre pipe auprès du Canaque assassiné, vous n'auriez pas pu le nier, probable...

Et reprenant sa blague, il s'en alla, avec son mauvais sourire.

Haudecœur craignit d'êtreinquiété, maisil se trompait,

Jacquemin avait raconté au forçat une histoire forgée de toutes pièces. Il n'avait pas vu Haudecœur sous le chemin de ronde, maitil était entré dans sa case pendant la tempête pour se mettre à l'abri, et c'est là qu'il avait surpris la lettre laissée à dessein par le fugitif. De là, les insinuations par lesquelles il avait essayé de troubler Haudecœur et de l'amener à un aveu.

Un seul détail, pourtant, était vrai. C'était sur la route transversale, non loin de Tendroit où le forçat avait été mis en joue par un soldat d'infanterie de marine, que la pipe avait été retrouvée.

Cependant, Jacquemin était parti avec le vague soupçon que tout ce qu'il avait inventé n'était pas un mensonge.

Et à partir de ce jour-là, Haudecœur s'aperçut qu'il était l'objet d'une surveillance toute particulière.

Partout où il allait, le regard attentif du surveillant, que celui-ci fût ou non de service, le suivait.

Partout, les yeux bleu clair et l'éternel sourire de Jacquemin.

Haudecœur se tint tranquille et ne renouvela pas sa tentative.

De celle qui n'avait pas réussi, il lui restait toutefois une supériorité, c'est qu'il connaîtrait désormais son chemin, lorsque la première occasion se représenterait de tenter l'aventure.

Deux mois se passèrent.

Un matin, comme il sortait de sa paillote, il vit un indigène qui s'en venait de son côté, ayant à la main un morceau de canne à sucre.

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 225

Cet indigène semblait regarder Haudeçœur d'un œil singulier.

Et sans qu^il se demandât pourquoi, Haudeçœur se mit à le regarder à son tour.

C'était un grand et vigoureux garçon, à la démarche souple et hardie, aux yeux noirs brillants, à peu près nu.

Il s'avança vers Haudeçœur.

Au moment où l'indigène s'approcha, le forçat le vit qui glissait rapidement les yeux autour de lui comme pour s'assurer que personne ne l'observait. H n'y avait personne, en effet. L'indigène, alors, passants! près de Haudecœ.ur qu'il le frôla presque, murmura en français, avec le son de voix guttural qui est particulier à ces peuplades :

— Secret!

Et d'un geste indifférent, il jeta sur un tas de branches son morceau de canne à sucre qui disparut.

Puis l'indigène se perdit dans les massifs d'arbres.

Haudeçœur avait parfaitement entendu.

Il avait parfaitement vu, aussi.

Mais de là à comprendre, il y avait loin.

Qu'avait voulu dire cet homme avec le mot laconique tombé de ses lèvres? Et ce mot avait-il quelque rapport avec ce morceau de bois dont il venait sans doute en'se jouant ou pourse désaltérer d'exprimer le sucre liquide ?

Poussé par la curiosité, il se dirigea vers le tas de bois.

Au moment oii il y arrivait, où il allait se baisser, il entendit un léger bruit derrière lui.

C'était Jacquemin qui passait, en sifflotant, sans le regarder.

— Diable ! murmura-t-il... Est-ce qu'il y aurait là un piège?

Et soudain il rentra dans sa case.

Mais il suivait le surveillant du coin de l'œil.

— Un piège? Lequel?- Dans tous les cas, puisque le piège est éventé, si tant est que je ne me trompe point, je ne m'y laisserai pas prendre.

Il alla chercher une brassée de branches. Et il eut soin d'enlever la canne à sucre.

Chez lui, sûr de ne pas être vu, il avisa celle-ci etla considéra.

Elle ne présentait rien da particulier et ressemblait à toutes les cannes à sucre. Tout le liquide était bu.

Il allait la jeter ; il allait ne plus s'occuper de l'incident qu'il finissait par attribuer au hasard, lorsque, dans l'intérieur de la canne et tout près de l'orifice, coupé à quelques centimètres seulement au-dessus d'un noeud, il crut apercevoir un bout de papier.

Il regarda de plus près.

Il ne se trompait pas. C'était bien un papier. Il le retira.

— Secret I avait dit le Canaque en passant.

Qui pouvait bien essayer de correspondre ainsi avec lui?

— 11 y a du Jacquemin là-dessous. Sûrement, se ditil... Ça sent son fruit, et s'il y avait là une proposition d'évasion, ça ne m'étonnerait pas.

Il déplia le papier, étroitement enroulé et qui eût tenu à l'aise dans un dé à coudre !

• Le papier disait :

« Vous pouvez vous confier à l'indigène qui vous remettra cette lettre. C'est un homme sûr. Vous avez des amis à Nouméa qui veillent sur vous et qui sont venus de France pour vous faire évader. La plus extrême prudence leur est commandée, afin qu'aucun soupçon ne plane sur vous et qu'on ne puisse deviner une entente commune. Demain matin, le Canaque qui nous est dévoué passera devant votre case. Donnez-lui votre réponse par le même procédé et dites-nous si nous pouvons compter sur vous. »

C'était tout. Aucun autre renseignement plus précis. Aucun nom. L'écriture, toute petite, — il fallait tenir le moins de place possible, — était ferme, aisée, élégante.

— Oui, oui, murmura le pauvre Haudecœur rendu méfiant, pour sûr c'est une manigance de Jacquemin. Plus souvent I...

Il bfûla canne et lettre, en haussant les épaules.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 227

Le lendemain matin, il était pourtant sur le seuil de sa case, à l'heure dite, le cœur battant, regardant au loin, sous le soleil ardent, pour tâcher de reconnaître l'indigène de la veille.

L'indigène fut exact.

Il passa, lentement, et les yeux fixés sur les yeux de Haudecœur.

— Secret! dit-il encore en passant.

Et il s'arrêta une seconde.

— Oui, oui, mon vieux moricaud, disait Haudecœur, pour que tu ailles ensuite me moucharder à Jacquemiû !...

L'indigène ne comprit pas ce langage parisien, mais il parut surpris de ne rien recevoir.

Il continua son chemin, sans insister, et bientôt Haudecœur le perdit de vue.

Malgré tout, malgré ses craintes, Haudecœur se disait ;

— Si, pourtant, c'était vrai ! Si j'avais un ami qui s'occupe de moi !

Et alors il resongeait à tous ceux qu'il avait laissés en France.

Mais cela lui faisait hausser les épaules.

Les pauvres diables comme lui avaient-ils des amis capables de les faire évader? Surtout assez riches pour faire un voyage aussi coûteux?

Hélas ! non.

— C'est des blagues de Jacquçmin.

Telle était la conclusion régulière de toutes ses réflexions.

Deux jours se passèrent sans qu'il revît le Canaque.

Puis le même jeu recommença un matin.

Haudecœur reçut une seconde lettre.

Celle-ci contenait :

« Vous n'avez pas répondu. Vous vous défiez. Vous avez raison. Nous savons que le bruit court d'une tentative d'évasion qui a échoué dernièrement à la presqu'île Ducos. Les soupçons se sont égarés sur plusieurs forçats. Votre nom a été prononcé. Vous avez dû remarquer un

redoublement de surveillance. Nous ne sommes donc pas surpris que votre prudence soit mise en éveil. Cependant nous sommes vos amis. Nous sommes prêts à vous donner la preuve que nous n'avons pas d'autre but que de vous rendre la liberté. »

Le lendemain le Canaque, en passant devant la case de liaudecœur, ramassait un morceau de canne à sucre.

Très calme, du reste, et de l'air le plus indifférent. Les sauvages sont d'admirables comédiens et feraient des diplomates supérieurs.

La canne contenait la réponse de Haudecœur.

Celui-ci s'était enfin décidé et sa réponse, du reste, n'avait rien de compromettant.

« Prouvez-le-moi ! » disait-elle simplement.

La réponse ne se fit pas longtemps attendre.

Le lendemain, à la même heure, le Canaque, qui était employé à apporter régulièrement des vivres au camp, — Haudecœur le savait, — le Canaque lui jetait la réponse attendue :

a Nous aurons plus d'une fois l'occasion de vous le prouver. En attendant, le conseil que nous allons vous donner est une preuve de nos intentions. Nous avons reconnu qu'il était à peu près impossible de favoriser votre évasion de la presqu'île Ducos. En conséquence, nous vous conseillons de solliciter votre envoi en concession libre à Bourail. Votre demande sera appuyée auprès de l'administration, et il est possible que vous n'attendiez pas longtemps votre envoi. A Bourail, nous nous ferons connaître. Prenez patience. »

— Oui, ça devient sérieux, se dit Haudecœur. D'autant plussérieux qu'une dernière ligne, en formede

post-scriptum, pour attirer l'attention sans doute, disait : « Défiez-vous de Jacquemin, le surveillant! »

— îl faut vraiment que ce soit des amis! ! Et son cœur se gonfla d'espérance.

— Libre! Libre!... mais si ces amis-là, que je bénis d'avance, sont assez puissants pour me faire évader, ils me ramèneront à mes enfants et à ma femme... Alors je pourrai encore être heureux!

LES MISÈBES d'UN CONDAMNÉ 229

Une pensée soudaine le troubla cependant.

— Pourquoi veut-on me faire évader? Il y a donc des gens qui sont certains de mon innocence?... Alors, il y en a donc qui connaissent le véritable meurtrier de M. de Beaupréault? Eh bien, s'il yen a, il faudra que je leur fasse cracher leur secret...

Haudecœur ne risquait rien à faire la demande qu'on lui indiquait.

Il s'exécuta.

Il vit bientôt arriver Jacquemin.

— Eh bien, Haudecœur, il paraît qu'on veut nous quitter? dit le surveillant.

— Oui, monsieur Jacquemin. Voyez-vous, j'ai pris mon parti. Voilà déjà trois ans que je tire. J'ai encore dix-sept ans devant moi. Je ne veux pas tourner pendant dix-sept ans des bâtons de chaises, comme je fais depuis que je suis à la presqu'île. L'administration donne facilement des concessions. Eh bien, lorsque je verrai qu'on peut vivre facilement dans la mienne, je ferai venir ma femme et mes enfants. Nous travaillerons tous les quatre. Et qui sait, on retrouvera peut-être un peu de tranquillité.

— C'est très sage, Haudecœur, fit Jacquemin d'un ton incrédule, et je ne puis que vous engager à persister dans des intentions aussi pacifiques.

Et il le laissa sur ce mot.

— Oui, vieux, crois ça et bois un verre d'eau par-dessus, ce n'est pas ça qui te grisera 1

Quelques semaines se passèrent.

De temps en temps Jacquemin disait, avec son doucereux sourire :

— Eh bien, ça ne vient pas cette concession ?

— Il paraît, monsieur Jacquemin. Il y a du tirage, probable.

Une seule fois, depuis qu'il avait fait sa demande, le Canaque était passé devant sa paillotle et avait laissé tomber le morceau de canne à sucre qui leur servait à tous deux de boîte aux lettres.

La boite aux lettres contenait un petit papier :

« Ne vous découragez pas. On s'occupe de vous I » Et, en effet, il reçut un jour la nouvelle qu'il allait être transporté à Bourail oh lui seraient concédés dix hectares de terre arable. Un outillage complet sera mis à sa disposition. Il aura droit aux vivres pendant une certaine période.

— Vous voilà content, hein? fit le surveillant.

— Je suis surtout content de vous quitter, monsieur Jacquemin, fit Haudecœur tranquillement.

— Nous faisions pourtant bon ménage ensemble..

— Ça n'aurait peut-être pas duré toujours...

— Ah 1 ah ! vous me gardez rancune... L'histoire de la pipe, hein ?

Haudecœur se garda bien de répondre.

— Vous devriez m'en être reconnaissant, car si j'avais voulu...

— Si vous aviez pu me faire arriver de la peine, méritée ou non, vous l'auriez fait, monsieur Jacquemin... Donc, pas de reconnaissance.

Jacquemin se tut, se mordant les lèvres. Haudecœur sentait de plus en plus qu'il avait un ennemi dans cet homme.

Après tout maintenant il s'en moquait.

— Puisque je vais en être débarrassé !

La semaine suivante, il était expédié par mer à Bourail.

L'administration de la Nouvelle-Calédonie essaye en effet, ainsi que nous venons de le dire, de coloniser l'île en favorisant les forçats dont le repentir paraît sincère et dont la conduite est satisfaisante. Du reste, ce qu'on ignore généralement, elle ne se montre pas généreuse seulement pour les condamnés, au détriment des honnêtes gens que le besoin d'aventures pourrait conduire dans ces lointains parages. En effet, ceux-ci n'ont pas été oubliés par la loi de 1884 et chaque immigrant libre a droit gratuitement, cela va sans dire, à quatre hectares de terre de culture, à vingt hectares de pâturages, à un lot de dix ares dans le village voisin, pour la construction de sa maison dans le centre habité, à la nourriture

LES MISÈRES d'oN CONDAMNÉ 231

pendant six mois, aux outils, aux semences, etc., etc.

On compte en Calédonie de nombreux centres pénitenciers. Il en existe à la Foâ, à la Fonwary Teremba, à Moindou, à Ouegâ, mais le modèle du genre a été installé dans la plaine extrêmement fertile de Bourail et Bourail est considéré comme la capitale du bagne libre.

Bourail est situé sur la côte Ouest de Ja Calédonie, à 72 kilomètres de la mer où il a son débarcadère à l'embouchure de la Néra. En lace, en effet, la ceinture de corail inaccessible se brise et peut donner accès à la terre. 194 kilomètres le séparent de Nouméa. Partout, autour de la ville, une culture superbe : plantations de café, de maïs, de cannes à sucre ; partout, des troupeaux de bœufs poussés par les slockmen à cheval armés du fouet terrible qui est entre leurs mains une arme redoutable et dont la lanière de cuir a dix mètres de long. Au loin, les monts du Nekou et du Nepourou dessinent leurs arêtes de nickel sur le bien profond du ciel. Et le massif de montagnes s'en va diminuant, au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la mer, s'abaissant tout à coup vers la vaste plaine fertile de la vallée de Bourail oiisont les concessions des libérés. Plus loin, mais déjà mordues par le travail de l'homme et ouvrant leurs entrailles jusque-là inviolées, des forêts de niaoulis à Técorce de bouleau, de banians, de lianes, de broussailles hautes comme des arbres, occupent le centre de l'île entre les tribus de Kuana et celles de Naïlou.

De loin, à l'aube, Haudecœur, monté sur le bateau -qui t'ait le service entre Nouméa et Bourail, aperçut les maisons blanches de la ville, jetant une note éclatante dans la sombre verdure des bananiers, des cocotiers, des bourrars, pendant que tout autour de la ville lesjardins plantés de flamboyants aux fleurs de pourpre semblaient s'entourer d'un vaste incendie.

Le brave homme salua Bourail d'un sourire, comme

s'il y devait mettre le pied sur la terre de la délivrance.

Au milieu de la végétation vigoureuse, le clocher d'une

église lançait sa flèche dans le ciel. Et tout autour, sur

des monticules, on apercevait les postes militaires de

surveillance, les bâtiments du camp des forçats non concessionnaires, et, en dehors de toutes les autres, l'habitation du directeur de la colonie, encadrée de grands arbres, entourée de parterres encombrés de géraniums arborescents, oti des ruisseaux entretiennent une constante fraîcheur.

En attendant que certaines formalités fussent remplies, Haudecœur fut interné au camp. L'internement ne devait pas être long. Il suffisait d'attendre que l'agent de culture eût désigné la concession qui lui était destinée. On l'y conduirait. On lui remettrait ses outils. On lui verserait ses premières rations de vivres. Et il jouirait" alors d'une certaine liberté. Quelques années encore, et il pourrait être totalement libéré. Il aurait alors le droit, comme tout homme libre, d'acquérir, de trafiquer et de passer des contrats. Seulement^ tout en jouissant des privilèges du colon libre, il n'en aurait jamais l'indépendance, car le condamné libéré ne peut pas quitter l'île, et la condamnation primitive à temps devient un exil à perpétuité.

11 fut bientôt mis en possession de son terrain.

Il était situé à trois ou quatre kilomètres de Bourail et Haudecœnr trouva, sur l'emplacement même, une maisonnette déjà construite, quoique à demi démolie faute d'entretien.

En général le terrain est/ourni sans la maison.

Le hasard voulut que Haudecœur y trouvât des appentis, une toiture, même une distribution de pièces, le tout en mauvais état, ravagé par les plantes grimpantes qui tentaierit de reprendre là leur place usurpée par l'homme.

Cette maison, il le sut le jour même, avait appartenu à un forçat dont la cause, en son temps, avait été célèbre.'

On prononça le nom de Fenayrou, le pharmacien, dont le souvenir évoque le crime du pont de Chatou et la mystérieuse et sinistre intervention de Gabrielle.

Fenayrou, quelques jours après son arrivée au bagne, avait été placé à l'hôpital de Nouméa où le médecin l'a-

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 233

vait chargé d'un service pharmaceutique. Ses exigences perpétuelles le firent réintégrer à l'île Nou. Plus tard, cependant, une concession dans les environs de Bourail lui fut accordée et il y construisit une nriaisonnelte.

Il avait, paraît-il, l'espoir d'attirer en Calédonie sa femme, qui expiait son crime en France.

Mais Gabrielle, obstinément, repoussa ses avances.

Fenayrou, dès lors, laissa en friche le terrain de sa concession, se refusant au moindre essai de culture.

La concession lui fut retirée, la maisonnette laissée à elle-même.

C'était Haudecœur qui allait en devenir le maître.

— J'espère bien que vous n'imiterez pas Fenayrou, lui dit l'agent de culture qui lui racontait l'histoire.

— Non. Je serai très bien ici. Le terrain est bon et je n'ai pas de voisins, ce qui ne me déplaît pas...

Dans la soirée de l'installation, il vit venir à lui un surveillant.

— J'ai reçu une lettre d'un camarade de la presqu'île.. . Paraît que vous êtes solide pour les évasions, vous?

Haudecœur ne répondit pas.

Il ne voulait pas se faire d'ennemis.

Le surveillant mit le doigt sur son revolver passé à sa ceinture, dans sa gaine de cuir noir.

— Moi, je ne badine pas... Vous voyez ce joujou? Eh bien ! ne vous trouvez jamais devant.

Maintenant qu'il avait exécuté les instructions — presque les ordres — des mystérieux protecteurs qui lui étaient survenus, Haudecœur n*avait plus qu'à attendre.

Sa position était supérieure à celle qu'il occupait à la presqu'île ; la concession plus grande et prise dans un terrain fertile, facile à cultiver ; il était laborieux, robuste et intelligent ; bien qu'il fût peu expérimenté en cultures, cependant il n'était pas tout à fait un ignorant ; il avait passé toute sa jeunesse à la campagne, et même pendant quelques années il avait été garde-chasse chez M. de Chamberlot, riche propriétaire de Seine-et- Marne. En le voyant doux et plein de bonne volonté, les

agents de culture lui donnèrent des conseils pour la bonne gestion de son petit domaine.

Il aurait pu être heureux, si le bonheur avait été possible pour lui, si, sous la tranquillité et la bonhomie apparentes de son allure, n'eût pas grondé la révolte furieuse contre sa destinée, contre son déshonneur immérité !

Il n'était pas depuis quinze jours à Bourail qu'il s'était rendu compte de tous les environs, qu'il avait minutieusement étudié toutes les facilités offertes à une évasion.

Et en effet, les forçats en concession, tout en étant l'objet d'une certaine surveillance, vont librement à leurs affaires ; c'est la chose pour eux la plus aisée que de ne point reparaître à leur concession, et de s'égarer dans l'intérieur de l'île au hasard des aventures ; beaucoup l'ont essayé ; la plupart y ont laissé la vie : les uns, morts de faim dans les solitudes des brousses à peu près impénétrables, les autres tués et mangés par les Canaques ; d'autres, enfin, qui, pour échapper aux misères atroces de ces évasions, ou bien se sont donné la mort, ou bien sont revenus se constituer prisonniers, aimant mieux le bagne et le châtiment qui les y attendait.

Car il ne suffît pas de s'évader du pénitencier, pour les forçats en surveillance ; il ne suffit pas de s'éloigner de leurs concessions pour les privilégiés, il ne suffit pas de vaguer dans l'île dangereuse, il faut en sortir, trouver un bateau, et gagner l'Australie.

Là, une difficulté presque insurmontable, une impossibilité réelle, mais qui disparaît dès que le forçat est riche, et peut se créer des complices au dehors.

Un jour, Haudecœur rentrait des champs, fatigué de toute une rude besogne sous un soleil torride.

11 était à peine dans sa case qu'il voyait passer et repasser, sur la route, un homme maigre, d'allure singulière, qui jeta un coup d'œil de son côté, et qui pourtant ne s'arrêta point.

En l'apercevant, Haudecœur éprouva le sentiment de quelqu'un déjàvu, d'un visage qui ne lui était pas inconnu.

L'homme passa pour la seconde fois.

Et comme le forçat s'était mis sur le seuil, l'homme ^'arrêta et sourit.

— Où ai-ie vu cette lête-là ? se demandait Haudecœur. L'inconnu s'avança vers lui.

Et au fur et à mesure qu'il approchait, les souvenirs se précisaient de telle sorte que lorsque l'autre fat tout près, ce ne fut pas celui-ci qui prit la parole, ce fut Haudecœur qui s'écria :

— M. Collivetî... M. Collivet, en Galédonie ! .' Brusquement Collivet — c'était lui, en effet — entra

dans la case.

Tout un flot de sang montait à la tête de Haudecœur, car en une seconde il venait d'évoquer le passé auquel Collivet avait été mêlé; dans lequel l'employé avait joué un rôle si funeste pour l'accusé. Car c'étaient les dépositions de Collivet qui avaient précisé les heures oùHaudecœur était entré chez M. de Beaupréault, en était sorti. Collivet avait p^aru montrer une sorte d'âpreté à dénoncer le brave homme. Haudecœur ne l'avait pas oublié et ne pardonnait pas.

Il dit d'une voix tremblante :

— Vous savez que j'ai bonne mémoire, monsieur Collivet... C'est grâce à vous, beaucoup, que je suis ici... Qu'est-ce que vous venez faire ? Tous allez me ficher le camp, hein ?...

Collivet s'attendait, sans doute, à cet accueil, car il ne fut pas décontenancé.

Il était entré tout à fait.

Et sans façon il venait de s'asseoir dans un fauteuil en bambous que Haudecœur s'était fabriqué lui-même, à bascule, pour faire la sieste.

— Nous sommes en sûreté et personne ne peut nous enten d re ?

— Ma case est isolée, comme vous avez pu le voir, et je suis seul... Mais avant d'entrer chez moi aussi librement, ma foi, que si vous étiez chez vous, vous auriez bien pu me demander si je voulais voiis y recevoir.

Collivet ne répondit pas, et, suivant sa première idée .

— Puisque nous sommes seuls, écoutez. C'est moi qui vous ai écrit à la presqu'île par l'intermédiaire du Canaque porteur de vivres.

— C'est vous qui prétendez... ?

— Favoriser votre évasion, oui...

— Je ne comprends pas les énigmes. Quel est votre but? Quelle est votre intention ?

— Pas d'autre que de vous amener hors de la Nouvelle- Calédonie, dans le pays où il vous plaira de vivre.

— Et ça pour me faire plaisir?

— Oui.

— Mais puisque j'ai assassiné M. deBeaupréault, puisque vous-même, vous surtout, m*avez accusé de ce crime, puisque ma condamnation est juste, pourquoi essayezvous de me faire échapper à un châtiment mérité ?...

— Je ne fais que servir un jeune homme qui s'intéresse à vous... J'ai accepté de Taider dans sa tentative... Je ne discute pas avec lui le but qu'il s'est proposé et qui est votre évasion... Lorsqu'il veut bien me demander conseil, ce n'est que sur les détails, sur les moyens d'exécution...

— Et ce jeune homme?

- Gérard de Beaupréault.

— Le fils de...

— Le fils de celui que vous avez assassiné...

— Voilà qui est étrange ! murmura Haudecœur pensif.

— Cela peut vous paraître étrange, je l'avoue. Je ne suis pas chargé de vous donner des explications ; M. de Beaupréault, lui-même, vous les donnera.

— De telle sorte que M. de Beaupréault est venu en Calédonie?

— Pour vous sauvar*. Il a frété un yacht, acheté fort cher au Havre ; il est parti sous prétexte de prendre une année de vacances, et de faire le tour du monde; le tour du monde a consisté, tout simplement, à filer en droite ligne vers le bagne, en ne faisant que les escales nécessaires pour reprendre du charbon. Nous sommes à Nouméa depuis longtemps, mais afin que les autorités administratives ne prennent point ombrage de notre présence nous avons quitté la rade à plusieurs reprises et poussé

des pointes, sous prétexte d'exploration, vers les îles environnante?. C'est ainsi qu'en attendant votre départ de la presqu'île pour Bourail, nous sommes partis. Il y a trois jours seulement que nous sommes revenus. Le yacht est en rade, à l'embouchure de la Nera...

— Tout cela 'pour moi? fit Haudecœur, incrédule.

— Pour vous !

— Et maintenant ?

— Maintenant, voici ce que M. de Beaupréault m'a chargé de vous dire : Vous allez prendre toutes vos dispositions pour vous évader. Lorsque vous serez prêt nous choisirons une heure de huit ; le yacht se tiendra caché derrière les récifs de corail, dans une anse que nous avons découverte et où il ne courra aucun danger. Il détachera un canot qui viendra \ous prendre à un endroit dont nous conviendrons. Savez-vous nager?

— Oui.

— Avez-vous peur des requins ?

— Je n'ai peur de rien.

— Alors, ça marchera tout seul. C'est bien compris ? . — Admirablement compris. Il n'y a qu'une chose qui me chagrine.

— Laquelle ?

— C'est que je suis obligé de refuser vos propositions.

— Pourquoi?

— Parce que je me défie de vous, monsieur Collivet.

— De moi ! qui viens vous offrir la liberté î

— Après m'avoirfait envoyer au bagne, oui.

— Ce n'est pas sérieux.

— Très sérieux. Je refuse, à vous. Mais il se peut que j'accepte si M. Gérard de Beaupréault vient m'expliquer lui-même pourquoi il prend tant d'intérêt à ma pauvre personne.

— A quoi bon ? je suis son mandataire. Et il est préférable pour la réussite de notre projet que M. de Beaupréault se montre le moins souvent possible. On ne le verrait pas, sans curiosité ni surprise, venir à vous, causer avec vous, l'assassin de son père, tandis que, moi, je puis passer partout sans exciter de surprise.

238 BLESSÉE AU €QEUR

— Tout cela est bel et bon.

— C'est l'exacte vérité.

— Elle ne me suffit pas. Je vous déteste trop pour avoir en vous la moindre confiance et je ne croirai en vous, en votre dévouement, que lorsque je serai, grâce à vous, rentré en Europe.

— Gela ne dépend que de votre volonté.

— Rien de conclu si je ne vois pas M. de Beaupréault. Je n'ai pas envie d'écoper de dix ans d'enceinte forliûée ou même, ce qui serait plus simple, d'attraper dans le ventre la balle du revolver d'un surveillant.

— C'est votre dernier mot ?

— Oui. Et je vous charge de le porter à M. de Beaupréault.

— C'est bien.

Coliivet se leva et^ sans même songer à saluer, partit.

Haudecœur resta songeur.

Puis, haussant ses larges épaules :

— Curieux I Je suis inquiet comme d'un grand danger prochain.

Deux nuits après, Gérard, lui-même, se présentait.

Haudecœur dormait profondément.

Lorsque, la petite lampe à pétrole allumée, Gérard se fut fait reconnaître du forçat, celui-ci eut une grosse émotion.

— Alors, c'est donc sérieux, monsieur, dit-il, vous voulez m'enlever dici ?

— Oui.

— Coliivet a dû vous expliquer que je désirais, avant tout, connaître les raisons de votre intervention. Cela peut vous sembler bizarre que je fasse des difficultés et que je n'accepte pas votre proposition avec enthousiasme. Mais je suis payé pour me défier, et je me défie.

— Vous êtes innocent.

— Oui, mais qu'est-ce qui vous le prouve?... Et si je suis innocent, si vraiment vous en avez la conviction, si vous possédez les preuves de mon innocence, pourquoi, au lieu d'intervenir tout simplement auprès de la justice, qui me ferait réhabiliter et reconnaîtrait son erreur,

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 239

pourquoi entreprenez-vous un voyage long, pénible, fès coûteux, où vous pouvez rencontrer toutes sortes de vilaines aventures, pourquoi surtout, enfin, vouloir me faire évader à vos risques et périls?... Si je suis innocent et si vous pouvez le démontrer, monsieur de Beaupréault, votre devoir n'est pas de me faire évader nuitamment comme si j'étais coupable, mais de déclarer bien haut, en plein jour, que l'on s'est trompé sur mon compte. Si je suis innocent, enfin, réfléchissez un peu, monsieur, m'évader c'est me condamner, en somme, à la honte perpétuelle, c'est m'enlever toute chance de retrouver rhonneur...le mien, celui de ma femme, de mes enfants.

— Ce que vous dites est vrai, Haudecœur, fit Gérard, et cependant je vous offre mes services simplement sans autres explications. Je suis convaincu de votre innocence, mais je n'en ai aucune preuve...

— Vous avez au moins des preuves morales ?

— Je ne puis vous le dire.

— Il faut que votre conviction soit bien profonde, vraiment, pour être venu à ma recherche, en traversant le monde entier.

— J'ai une autre raison, Haudecœur, fit Gérard, simplement.

— Et me la direz -vous ?

— Oui. J'aime Louise. Je l'aime ardemment, de toutes mes forces. C'est Louise qui, tout d'abord, avec l'ardente affection qu'elle a pour vous, avec sa foi entière en votre innocence, m'a donné des doutes, a forcé mes réflexions, qui, enfin, m'a persuadé. Louise croit eh votre innocence et cependant elle n'en a pas de preuves. Elle croit parce qu'elle est votre fille. Eh bien, moi, Haudecœur, je crois, comme elle, tout simplement. Je crois parce que je l'aime...

Louise I Le nom de sa fille, de sa fille chérie, avait troublé le forçat.

Depuis si longtemps personne n'avait prononcé ce nom devant lui î

Parfois, lui-même prenait plaisir à le dire, ce nom, tout haut. Mais il ne pouvait se faire illusion.

Cette fois, c'était bien un autre qui l'avait prononcé. Et il en était tout étourdi.

— Ma fille I ma fille !

Il se remit et gravement, avec une simplicité pleine de noblesse :

— Monsieur de Beaupréault, je suis si surpris de ce que vous venez de m'apprendre que vous m'en voyez tout ému, tout troublé. Vous aimez ma Louise, ma pauvre enfant si simple et 'si laborieuse, bien belle, c'est vrai, bien belle !... Vous aimez la fille de l'homme qu'on accuse d'avoir assassiné votre père !... Il me semble bien qu'il y a quelque chose du bon Dieu dans tout cela. J'avais fini par ne plus y croire au bon Dieu. Il m'avait si complètement abandonné!... Vous aimez ma Louise!... Alors, oui, je comprends, il faut bien que vous me croyiez innocent pour l'aimer... autrement, mon nom, ma famille, tout ce qui nous touche de près ne vous causerait que de l'horreur...

,De douces larmes étaient venues à ses yeux. Gollivet assistait, silencieux, à cette scène.

— Oui, oui, je comprends !... Vous vous êtes dit : «Le père de Louise est innocent. Je le ferai s'évader du bagne. » Eh bien, cela ne suffit pas, non, monsieur de Beaupréault. Louise vous aime-t-elle?

— Je ne sais. Je crois pourtant qu'elle m'aimera peutêtre.

— Louise est modeste et sage... si elle vous aime, ce n'est pas moi qui m'opposerai à ce que vous soyez heureux. Vous ne devez pas être bien riche, car votre père était ruiné quand il est mort.

— Je suis pauvre.

— Il n'y a donc pas bien loin de vous à elle... Ce n'est donc pas votre situation, à l'un et à l'autre, qui vous empêcherait d'être mari et femme. Il y a autre chose. Il y a moi. On n'épouse pas la fille dun forçat. Ce n'est pas juste, que voulez-vous?... Mais surtout lorsqu'on porte le nom de Beaupréault, on n'épouse pas la fille de Haudecœur. Vous n'avez donc pas songé à épouser ma fille? Et si je ne vous connais pas, vous, je connais trop ma

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 241

Louise pour craindre qu'elle devienne un jour votre maîtresse... Alors, quel est votre projet? Jamais ma. fille ne ser;i votre femme, tant que je ne serai pas reconnu innocent du meurtre de votre père ! Ah ! si cela arrivait, et si coup sur coup, après ma réhabilitation publique, vous veniez à moi en me disant comme aujourd'hui: « J'aime Louise, donnez-la-moi ! » j'avoue qu'elle serait complète, cette réhabilitation, et que mon bonheur serait bien grand !... Mais tout cela est trop beau. Rien de tout cela n'arrivera. iMon évasion ne vous donnera pas Louise. Elle augmenterait ma honte, l'infamie imméritée qui couvre mon nomj si quelque chose au monde pouvait encore aggraver cette infamie. Ce qu'il faut que vous fassiez, monsieur Gérard, c'est prouver que je n'ai jamais cessé d'être un brave homme... Le reste viendra tout seul...

— J'ai foi dans l'avenir, et je trouverai les preuves de votre innocence, mon pauvre Haudecœur, je vous le jure ; mais cela peut être long, et j'ai songé, dès lors, que vous allendriez plus heureux votre réhabilitation si je vous réunissais à votre Louise. Voilà pourquoi je voulais vous faire évader. Qui sait, Haudecœur, si une fois libre, vous ne pourrez pas m'aider, vous-même, dans mes recherches?... Au bagne tout vous est défendu; vous êtes la victime, enchaînée, subissant sa peine. Libre, au contraire, vous recouvrez votre initiative... vous pouvez employer votre intelligence, les ressources de votre esprit.. i contribuer largement à votre bonheur, enfin, et au bonheur de ceux qui vous aiment... Haudecœur, vous ne pouvez refuser... Cela ne vous est pas permis... Au nom de votre bien-aimée Louise, je vous le défends !

Collivet, dans l'ombre, au fond de la case, ne bougeait Das.

Si Haudecœur ne l'avait pas aperçu tout à l'heure en se réveillant, il aurait pu croire que nul autre que Gérard ael'écoutait.

Tant que Gérard n'avait parlé que de son amour pour Louise, la figure de Collivet n'avait rien exprimé.

Mais il y ewt, sur ses lèvres pâles et minces, un étrange

242 BLESSÉE AU COEnR

sourire lorsque le jeune homme fit allusion aux tentatives que Haudecœur pourrait faire pour trouver le meurtrier de Beaupréault, une fois qu'il aurait recouvré sa liberté.

Du reste, cela ne dura qu'un éclair.

Le sourire cruel, de dureté implacable, fit place à la physionomie froide, sur laquelle rarement apparaissaient les impressions de celte âme mystérieuse.

Haudecœur, avant de répondre à Gérard, eut une dernière hésitation.

Pour la seconde fois, un instinct singulier lui criait :

« Défie-toi ! Reste sur tes gardes ! »

Mais ce fut sa dernière défiance.

— Soit ! dit-il... je ferai ce que vous voudrez... mais si vous me trompez!... Si vous abusez de ma faiblesse... je vous le dis, monsieur Gérard, et vous aussi, monsieur GoUivet, prenez garde... Je n'ai que vingt ans à faire... il m'en reste dix-sept... Dans dix-sept ans, je ne serai pas encore trop vieux pour me venger... Prenez garde! Prenez bien garde ! !

Gérard alla lui prendre les mains et les serra dans les siennes.

— Que craignez-vous 'donc, Haudecœur?

— Je ne sais, je ne pourrais pas vous le dire.

— Alors, ayez confiance, et remettez-vous-en à moi du soin de votre évasion. Dans deux ou trois jours, vous recevrez la visite de Gollivet qui vous donnera des instructions détaillées. Moi, je retourne à bord. Une faut pas que l'on me voie. Demain, dans la journée, le yacht quittera le débarcadère de Bourail et filera vers la haute mer, comme s'il s'éloignait pour ne plus revenir. Cependant il reviendra, mais seulement la nuit que nous aurons choisie pour votre évasion. Encore une fois, confiance et adieu !

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 243

Gérard avait la physionomie si ouverte, si franche I

Pouvait-il songer à tromper Haudecœur?

Celui-ci ne le'crut pas.

Il reprit confiance et cette fois, certain qu'il allait être puissamment aidé, entrevoyant la liberté prochaine, il se consacra de tout cœur à préparer sa fuite.

Depuis quelque temps, il avait fait venir de Nouméa un fusil de chasse et des cartouches. Dans l'incertitude où il était des moyens qui lui seraient offerts pour s'évader et croyant qu'il en serait réduit peut-être à fuir par terre, il av.4it dû songer à se procurer des armes. Les déportés n'ont pas le droit d'en avoir. Aussi les avait-il cachées soigneusement, non pas chez lui, mais dans une caisse de bois imperméable, enduite de goudron,' et qu'il était allé enterrer la nuit, loin de sa case, au pied d'un niaouli, dans la concession qui lui avait été donnée et qui se trouvait à quelques kilomètres de Bourail.

Ces armes, puisqu'il était sûr maintenant de fuir par le yacht de Gérard, lui devenaient inutiles.

Elles n'eussent été qu'embarrassantes.

ïl n'y songea plus.

En somme, il n'avait qu'à attendre le signal de Gérard. Se tenir prêt à y répondre, être exact surtout à l'heure qui lui serait indiquée, on ne lui en demandait pas davantage.

- 11 y avait deux jours seulement qu'il attendait, lorsqu'un matin il eut un grand coup au cœur.

Le visage souriaut, les yeux faux et doux, Jacquemin, le surveillant de la presqu île Ducos, le considérait.

Jacquemin, dans lequel Haudecœur sentait un irréconciliable ennemi.

Comment se trouvait-il là?

Interdit, le forçat se faisait celte questibn lorsque Jacquemin lui-même se chargea d'y répondre :

— J'ai obtenu de l'avancement, dit-il, et je suis heureux de vous retrouver auprès de moi, Haudecœur, un peu plus tranquille, un peu plus heureux.

Il passa. Entre les deux hommes il n'y eut rien de plus.

— Oiseau de mauvais présage ! murmura Haudecœur.

Cependant il comprit bien vite que ses craintes étaient exagérées. Désormais, Jacquemin ne pouvait que peu de chose contre lui.

Il finit par n'y plus penser.

Il avait pu se rendre compte en poussant une pointe vers le débarcadère de Bourail, le lendemain de la conversation qu'il avait eue avec Gérard, que le yacht avait disparu.

— CoUivet, sans doute, est resté à terre, se dit le forçat.

Mais il n'osa s'informer à Bourail, à l'hôtel, de la présence de CoUivet, dans la crainte de donner l'éveil et d'attirer l'attention.

Le yacht de Gérard était en effet parti.

Mais avant le départ, le jeune homme s'était enfermé avec CoUivet dans sa cabine et il avait eu avec lui une longue conversatien.

— Monsieur CoUivet, dit Gérard, vous avez dû parcourir en ces jours derniers la ville de Bourail et ses environs, vous rendre compte des difficultés que pourra présenter l'évasion de Haudecœur; vous savez où sont les postes de surveillance, les postes militaires, vous connaissez les heures de rondes des bateaux chargés de veiller sur le débarcadère et de visiter les bâtiments en rade... vous avez dû ne négliger aucun détail... Avezvous établi votre plan ?

— Je ne vous cacherai pas que la chose me paraît extrêmement difficile. La surveillance est très rigou-j reuse. 11 y a des postes partout, des rondes toutes les] heures. On ne peut descendre sur la côte sans être vu.

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 245

On ne pourrait tenter d'aborder h la nage une crique des récifs de corail sans risquer d'être tué dix fois par les balles des surveillants. J'estime,, monsieur de Beaupréault, que vous vous êtes engagé vis-à-vis de Haudecœur un peu à la légère.

— Il est trop tard pour hésiter. Ce qu'il faut, c'est aller de l'avant...

— Si je me suis permis de vous faire cette observation, ce n*est pas que j'hésite, croyez-le bien ; c'est que je pense qu'il ne s'agit pas seulement de nous, qui nous tirerons toujours d'affaire, mais d'un homme qui, dans cette aventure, peut y laisser la vie. Nous ne devons pas engager cette vie à la légère. Nous en serions responsables vis-à-vis de la pauvre famille restée en France, à laquelle, en partant, vous avez laissé l'espoir.

— Je suis convaincu que nous réussirons.

— Dans tous les cas, vous pouvez compter sur moi. Le jeune homme tendit la main à CoUivet. Gollivet la serra, dans une étreinte chaleureuse.

— Quel serait votre plan de campagne, à vous, monsieur ?

— Le plus sûr et celui que je me propose de suivre, le voici : afin d'éviter à Haudecœur tous les dangers que lui offre une évasion par la côte de Bourail, il faut que Haudecœur s'évade par terre, pendant la nuit, suive la côte très longtemps à travers la brousse, et môme ne s'inquiète pas de s'égarer à l'intérieur, pourvu qu'il puisse se trouver au jour loin de Bourail, sur le point de la côte où mon yacht l'attendra. 11 pourrait, par exemple, traverser le pays des Ounoua, rejoindre la route qui coupe l'île dans sa largeur, la longer sans la suivre et descendre vers le cap Tuo, sur la côte orientale. Cette route traverse des forêts et de la brousse où il est facile de se cacher et les indigènes sont pacifiques. En outre, elle n'est pas surveillée comme la route de Bourail à Gomen. Dans la baie, près du cap Tuo, en face de la Mission, le yacht attendra. Vous, Gollivet, lorsque vous aurez assuré l'évasion de Haudecœur, en prenant toutes vo« précautions pour ne pas être soupçonné, vous rega-

gnerez Nouméa par terre, vous prendrez le courrier d'Australie et vous irez m'attendre à Sydney où je vous rejoindrai avec le fugitif. Vous m'avez bien compris?

— Très bien; oui, monsieur.

— Du reste, afin qu'il n'y ait pas de malentendu, je vais vous écrire mes instructions. Vous les communiquerez à Haudecœur. 11 les apprendra. Il faut 'éviter, en effet, toute erreur qui pourrait lui être fatale.

— Cela est prudent.

Gérard rédigea ses instructions très nettes et très claires, y joignit une carte très détaillée, annotée par lui-même, de la roule que devait suivre le forçat, et quand il eut terminé le travail, le remit à CoUivet.

— Maintenant, GoUivet, dit le jeune homme, nous allons nous séparer; nous ne nous retrouverons qu'en Australie ; c'est à vous que je confie le soin de sauver Haudecœur; soyez prudent...

— Vous pouvez avoir toute confiance. Votre plan doit réussir. Vous avez tout prévu et à moins de quelque fatalité...

Il n'acheva pas.

Le soir même, le yacht partait, laissant GoUivet à Bourail.

GoUivet laissa passer quelques jours sans faire aucune tentative pour revoir Haudecœur. Il sortit peu de l'hôtel, du reste, voulant sans doute par prudence ne pas exciter la curiosité des habitants.

La venue d'un étranger dans une ville comme Baurail est, en effet, chose rare ; les figures nouvelles qu'on y remarque sont celles des forçats amenés du continent ou du pénitencier de l'île Nou, ou, parfois, à de bien longs intervalles, un explorateur qui passe, quelques marins qui poussent une pointe à l'intérieur sous prétexte de chasse ou d'étude de mœurs, ou bien, enfin, quelque colon débarquant là pour tenter la fortune, parfois avec sa famille, mais le plus souvent seul.

Le soir seulement, lorsque tombait la fraîcheur, il sortait, non pour entrer dans quelques bars, pour apparaître

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 2-i7

dans quelques bals et en étudier les habitudes étranges, mais pour s'égarer dans la campagne déserte.

11 semblait rêver quelque mystérieux projet.

Ce fut le troisième jour que, le soir venu, il gagna la case de Haudecœur.

Haudecœur fumait sa pipe, assis sur un escabeau, de- • vant sa porte.

Comme la nuit était très noire, Collivet put s'avancer jusqu'à lui sans que le forçat le reconnût.

Alors, seulement, Haudecœur se leva, le fit entrer et referma la porte.

— Vous venez sans doute de la part de M. de Beaupréault... pour ce qui est convenu?

— Oui.

— Asseyez-vou^. Je vous écoute.

Il alluma une petite lampe à pétrole. Collivet s'était assis. Le condamné le regardait avec une certaine angoisse.

Il n'avait pas confiance dans cet homme et pourtant cet homme allait sans doute lui apporter la liberté, le bonheur.

— Monsieur Haudecœur, tout est prêt pour votre évasion. Nous n'attendons plus que votre bon plaisir.

Haudecœur eut un gros rire.

— Eh bien, \ous n'attendrez pas longtemps. Ditesmoi seulement ce que je dois faire. J'obéirai à la lettre.

— Écoutez donc !

— Attendez ! fit Haudecœur.

11 sortit, fit le tour de sa maisonnette et rentra.

— Personne î nous sommes tranquilles.

— Que craignez-vous donc?

I — Un surveillant du nom de Jacquemin qui m'honore :d'une haine particulière, je ne sais pourquoi, et qui serait ravi de me voir arriver malheur.

— Jacquemin ! murmura Collivet.

On eût dit qu'il voulait mettre ce nom dans sa mémoire.

— Maintenant, vous pouvez parler...

Collivet rapprocha sa chaise.

Et à mi-voix :

— Nous avons examiné plusieurs projets et nous not sommes arrêtés à celui qui, tout en vous paraissar peut-être le plus dangereux et le plus impraticable, pr( sente pourtant le plus de chances de succès.

Collivet fit une légère pause.

Puis il reprit sans même regarder Haudecœur :

— Je veux parler d'une évasion par le débarcadère d Bourail...

Haudecœur eut un léger mouvement de surprise. 1

— Diable, fit-il, ce que vous me demandez là n'est pa commode, en effet.

— Ce serait même impossible sans notre complicité

— Enfin, expliquez toujours ! Ensuite, nous discute rons.

— Vous quitterez votre case la nuit prochaine. Si vou. pouviez tomber sur une nuit d'orage comme celle qu vous a si bien favorisé à la presqu'île Ducos, ce serai parfait.

— Oui, en la commandant exprès je ne l'aurais paf eue plus belle.

— ^ Vous vous rapprocherez, en faisant un détour auss grand que le temps vous le permettra, du débarcadère.. C'est là que nous attendrons...

— Vous savez que la côte est rigoureusement surveillée.

'— Vous éviterez les postes. La nuit vous favorisera. Il y a des roches tout le long de la côte. En vous glissant d'une roche à une autre, vous échapperez à l'œil des surveillants et des soldats.

— 11 y a aussi des patrouilles et des postes canaques.

— C'est votre affaire. Nous ne pouvons pas vous venir en aide par une diversion tant que vous serez à terre.. Une fois sur le bâtiment, c'est autre chose... Vous pourrez là vous considérer comme sauvé.

— Et les canots de ronde ?

— J'y arrive. Caché dans les roches, vous attendrez que le canot de minuit soit passé. A minuit, tout dort à Bourail et dans les maisons du débarcadère. A minuitJ

LES MISÈRES d'un CONDAMNE '249

l'envie de dormir commence à alourdir les yeux des factionnaires. Il faut compter là-dessus Connaissez-vous la Pointe Rouge et ses rochers ?

— Oui, j'y ai péché souvent des dorades énormes, le dimanche.

— C'est là que vous vous tiendrez.

— Il y a un poste au-dessus.

— Qu'importe? Il ne peut vous voir et personne ne songera que vous êtes allé vous réfugier à l'abri même

de ce poste.

— C'est hardi. Ça ne me déplaît pas.

— Vous savez nager, m'avez-vous dit?

— Mieux qu'un poisson.

— Vous vous meltrezdoucement à l'eau et sans bruit, en vous tenant le plus possible sous les roches; vous gagnerez les brisants de corail, en traçant une ligne droite imaginaire de la Pointe-Rouge jusqu'aux récifs. Là une barque vous attendra et, si vous n'avez pas été vu, il nous suffira d'une heure pour vous conduire au yacht qui nous attendra sous vapeur, prêt à fuir avec vous en cas d'alerte. Cela vous convient-il ? Avez-vous des objections à faire 1

— Quant à des objections, oui, j'en ai à faire et qui ont leur poids.

Je le regrette, car M. de Beaupréault est parti. Je ne peux plus avoir avec lui de communications. Si vous refusez, tout est compromis. Si vous acceptez, au contraire, tout peut réussir.

— Vous me mettez, en somme, le couteau sur la gorge. Voici mes objections. Il n'est guère possible à un nageur, si fort qu'il soit, d'atteindre les brisants s'il ne rencontre un secours dans le trajet.

— Le canot ira au-devant de vous et vous recueillera.

— Bien. Mais les requins sont des camarades qui ne badinent guère et vous savez que le chenal en est infesté. C'est une vermine. J'ai quatre-vingt-dix-neuf chances contre une d'y rester.

— Nous n'y pouvons rien. Du reste» vous exagérez le

péril. Les requins ne sont pas si redoutables que vous le pensez. Armez-vous et défendez-vous. \

— Enfin, presque toutes les nuits, à cette époque, la; mer est phosphorescente. Un nageur, même quand il ferait la moitié du trajet en plongeant, y serait visible comme en plein jour. Si j'échappe aux requins, si je ne me noie pas à force de fatigue, j'ai toutes les chances de recueillir dans le dos quelques balles des surveillants ou des factionnaires de l'infanterie de marine.

— On ne fait pas d'omelette sans casser des oBufs.

— Vous en parlez à votre aise.

— La nuit, on vise mal. La lumière phosphorescente trouble les yeux. Si l'on vous aperçoit, si l'on vous tire dessus, on vous manquera.

— J'en accepte l'espérance, fit Haudecœur. Et après avoir réfléchi un instant :

— Je n'ai plus d'objections à présenter. J'aurais, à coup sûr, préféré tout autre projet à celui-là... parce que, voyez-vous, je vous parlerai franchement^ on aurait tout combiné pour que j'y laisse ma peau qu'on n'aurait pu trouver mieux. Enfin, puisque c'est le plan qui vous semble le meilleur, n'en parlons plus. Résumons : dans la nuit de demain, à minuit, je serai sous la Pointe- Rouge. Là, je me mettrai à la nage, droit sur les récifs de corail. Vous tâcherez de m'épargner la moitié du chemin. Est-ce compris?

— C'est compris. Confiance... Vous réussirez. A demain!...

— À demain !

Les deux hommes se serrèrent la main.

. Haudecœur ne dormit guère cette nuit-là. ^

L'approche du grand événement le tenait éveillé.

11 était inaccessible à la crainte, nous l'avons dit, et ce n'étaient pas les dangers à courir qui le rendaient nerveux.

. Malgré tout, une arrière-pensée nïontait en son esprit.

Il n'avait pas hésité à la faire connaître à Collivet.

« Le plan qui Jui avait été soumis était le d-ernier au-

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 251

quel il se fût arrêté. C'était un projet de désespéré, risquant le tout pour le tout. »

Et, au fond du cœur, l'instinct disait au pauvre homme :

— Est-ce que ces gens-là n'ont pas intérêt à se débarrasser de toi?

Il haussa ses larges épaules.

— Puisque je me méfie, je n'ai rien à craindre. Il finit tout de même par s'endormir.

Lorsqu'il se réveilla, il faisait grand jour.

— Je n'ai guère envie, de travailler aujourd'hui, se dit-il.

Et il passa la journée à rôder dans Bourail et aux alentours, explorant les environs d^s postes comme pour y prendre ses points de repère, reconnaissant chaque arbre, chaque arbuste, chaque buisson.

Lorsqu'il revint chez lui, le soir tombait.

Dans les rues de Bourail à peu près désertes, les bars s'illuminaient, s'emplissaient de consommateurs.

Haudecœur n'y mettait jamais les pieds.

Pourtant, ce soir-là, il entra.

Il se fit servir un léger repas et une bouteille de vin.

Il avait besoin de forces pour la nuit critique qui s'avançait.

En mangeant, il avait, de sa petite table près de la porte ouverte, le visage tourné vers la rue.

La rue était sombre.

Cependant, au coin, en face du bar, on était violemment éclairé par la projection des lumières de l'intérieur.

Toutes les fois qu'un passant traversait ce Ilot de lumière, Haudecœur aurait pu le reconnaître, comme en plein jour.

Il avait fini de dîner et il payait son écot, lorsque, tout en allumant sa pipe, il vit tout à coup deux hommes apparaître dans la lumière, marchant lentement, puis disparaître dans l'obscurité.

Si court que cela fût, Haudecœur eut un mouvement de surprise.

— Il m'a semblé reconnaître CoUivet et Jacquemin ! Collivet et Jacquemin causant ensemble I Pourquoi?

Ils se connaissaient donc? Collivet ne lui en avait pas parlé. Que pouvaient-ils se dire ? N'était-il pas question de Haudecœur? N'avait-il pas intérêt à entendre?

Il sortit.

Confusément, .dans Tobscurité, il vil les 'deux hommes, non loin.

Il les suivit, éteignant sa pipe, dont le foyer eût trahi son espionnage peut-être.

De temps en temps ils s'arrêtaient.

Alors, Haudecœur faisait comme eux, se baissant, se couchant, pour éviter d'être vu, mais essayant quand même de se rapprocher pour entendre ce qu'ils disaient.

— Je suis sûr que cela m'intéresse, pensait le forçat. Tout à coup, il crut les apercevoir qui revenaient sur

leurs pas. Il se jeta derrière une case en ruines et là, attentif, regarda.

En etfet, les deux hommes redescendaient vers Bourail.

Mais aucune parole n'arrivait jusqu'à lui.

Us parlaient à voix basse.

Devant la case abandonnée, ils se serrèrent la main et Jacquemin, car Haudecœur ne s'était pas trompé, Jacquemin murmura :

— ' C'est donc convenu pour la prochaine nuit?

— C'est convenu.

Là-dessus, ils se séparèrent.

Haudecœur eut un petit frisson dans les épaules. El longtemps il resta à la même place, essayant de comprendre.

— Eh bien, eh bien, qu'est-ce que ça veut dire?... Est-ce un guet-apens, où Collivet et Beaupréault essayent de me faire tomber?... Ou Jacquemin aurait-il été acheté et gagné à ma cause ? Si cette dernière supposition est vraie, pourquoi veut-il qu'on le croie mon ennemi, et fait -il tout ce qu'il peut pour que je le croie moi-même?

Il rentra chez lui fort perplexe.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 253

En somme, l'instinct qui déjà l'avait mis sur ses gardes parlait plus haut. Sa défiance augmentait.

Toutefois, craignant de ne point profiter de l'occasion qui lui était offerte — dans le cas où ses craintes n'eussent pas été motivées — il résolut, en prenant toutes les précautions possibles de sécurité, de se rendre vers minuit à la côle.

Il n'avait rien à y perdre.

D'une part, si Jacquemin etCollivet ne le trahissaient pas, Haudecœur allait pouvoir s'évader:

D'autre part, en cas de trahison, Haudecœur n'acquérait-il pas la conviction que Gérard et GoUivet avaient intérêt à le faire disparaître, et n'était-ce pas pour lui un pas énorme dans la voie de la vérité?

Quand il ne devrait résulter que cette conviction de la nuit prochaine, ne devait-il pas affronter le danger ?

Sa résolution était prise. Il s'en remettait à Dieu du soin de le défendre.

L'heure approchait.

La nuit était obscure; un vent violent s'éleva, mais sans pluie.

Haudecœur sortit de sa case et s'avança vers la campagne.

Il pouvait être neuf heures, à ce moment-là.

Il se dirigea tout d'abord vers les terrains de sa concession, puis se jeta en pleine campagne boisée, et à travers la brousse s'éloigna sans se presser.

Le rendez-vous à la Pointe-Rouge était ])our minuit.

Il avait le temps.

Ce qu'il voulait, c'était éviter les postes de la côte qui commandent la route de Bourail.

Il lui était possible de les tourner par un long trajet, puis, longeant la côte, de revenir sur ses pas, en profitant de toutes les roches, nombreuses en cet endroit, et de tous les accidents de terrain.

Les postes surveillent la route et surveillent la mer. ;

La brousse garde ses secrets.

Et les roches de la côte, presque à piC; ne se prêtent

IS

pas aisément à une escalade, pas plus qu'à une promenade, car, parfois, elles n'offrent qu'un rempart sur la mer, droit comme un mur, sans aspérités, inaccessible. Haudecœur connaissait les moindres recoins, tous les replis delà route qu'il allait suivre.

Là où la roche s'élèverait en forme de muraille, il l'abandonnerait, nagerait au pied, sans bruit, dans l'ombre projetée par le mur sur la phosphorescence des vagues.

Et quand il pourrait, il regagnerait la côte.

Cela, jusqu'à la Pointe-Rouge.

Il put arriver à la mer sans encombres.

Il ouvrit le verre de sa montre et tâta les aiguilles du doigt, légèrement, pour se rendre compte du temps qui s'était écoulé.

Il était dix heures et demie.

— Dans une heure et demie, je serai sauvé ou je serai mort!...

11 calcula qu'il n'était plus très loin de la Pointe- Rouge.

Déjà, deux fois, il s'était mis à la nage.

A tout hasard, il s'était armé d'un long couteau, pour se défendre contre l'attaque d'un requin.

Pour être plus libre de ses mouvements, il n'avait conservé que son pantalon et une chemise de laine.

Il était pieds nus.

Il se remit en marche dans les roches.

Depuis qu'il était sorti de sa case, tout allait pour le mieux.

Une seule alerte, seulement.

En traversant la roule de Bourail pour gagner la Côte, il avait entendu venir à lui une patrouille de gendarmerie.

Il s'était rejeté en arrière, rampant dans un champ de mciïs, très touffu, dans lequel il disparut comme au milieu des vagues.

Le vent continuait de souffler avec violence. La patrouille passa près de lui, silencieusement. Elle s'éloigna et ce fut tout.

Quand le bruit se perdit dans le lointain, il quitta sa cachette et redescendit vers la mer, dont les roulements sonores alternaient, comme une basse profonde et soutenue, avec les sifflements aigus de la rafale.

Chose étrange, le ciel était d'un bleu admirable.

Il approchait du poste des surveillants établi non loin de la Pointe-Rouge.

Là, il redoubla de précautions.

Mais la proximité même du poste, c'est-à-dire du danger, le défendait contre ce danger même.

Ensuite, il reprenait un peu de confiance.

Si Collivet lui avait préparé un guet-apens, il eût été bien inutile d'attendre que Haudecœur lût à la Pointe- Rouge pour l'arrêter et même pour lui envoyer une balle dans la tète î

En reprenant haleine au pied des roches, Haudecœur, qui n'avait rien perdu de sa présence d'esprit, se souvint qu'à un ou deux kilomètres de la côte, au. milieu du chenal, existait un massif de roches assez étendu.

— Je puis aller jusque-là et m'y reposer, se dit Haudecœur... Et si quelque danger me menace, de la part de Collivet, je l'éviterai peul-êire en devançant mon départ d'une demi-heure... Collivet m'a donné minuit comme rendez-vous... 11 est onze heures et demie... Je puis déjouer ses calculs...

L'idée lui parut excellente.

Jacqueniin, s'il était complice des mauvaises intentions de Collivet, prenait sans doute la garde vers minuit, et alors, la mort de Haudecœur était cei taine !

Haudecœur s'assura que son couteau était bien accroché à sa ceinture et doucement, sans bruit, il se mit à la nage.

La mer était brillante comme un diamant qui eût reçu la lumière d'un foyer intérieur.

Et le vent qui souiflait en tempête, en bousculant les Ndgues, agitait cette phosphore.^cenceen lui donnant des reflets extraordinaires d'incendie.

— Tant que je serai dans l'ombre des roches, ça ira

bien, pensa Haudecœur, mais après, diable ! diable! on me verra.

Lorsqu'il quitta la masse d'ombre projetée par la falaise, il plongea son couteau à la main et resta sous l'eau le plus longtemps qu'il put. Lorsqu'il reparut, il se retourna et, malgré l'obscurité, il jugea qu'il devaitêtre en sûreté. La falaise était loin. Certes, il se trouvait encore à portée de fusil des surveillants, mais trop loin d'eux pour qu'ils pussent distinguer, au milieu même de l'étincellement des vagues, la tête du nageur émergeant seule de l'eau.

Il redoubla d'efforts.

Quelques minutes s'écoulèrent.

II voyait se rapprocher la masse rocheuse, isolée dans le chenal, à laquelle il voulait atteindre, oii il se proposait de rester à l'abri en attendant l'arrivée du bateau.

Enfin, il y fut. 11 était temps.

Il se hissa sur les roches, fit quelques pas et tomba anéanti.

11 ne perdit pas complètement connaissance, mais il resta pendant quelques instants dans une sorte de torpeur.

Il n'en fut tiré que par une vague, plus grosse, poussée par le vent, dont la violence ne diminuait pas et qui déferla sur lui en le couvrant tout entier.

Il se releva, se traîna plus loin.

La roche était absolument nue. Rien qu'une masse de pierres lisses et glissantes bizarrement découpées, présentant l'image d'une sorte d'éboulement, avec ses cavernes, ses boyaux, ses abîmes, ses ressauts de terrain, ses crêtes et ses colonnes, sur une surface qui ne dépassait guère un hectare.

Haudecœur choisit une place de laquelle il pouvait, à peu près, distinguer ce qui se passait en avant de lui, à sa gauche et à sa droite, guettant le bateau monté que Gollivet devait amener à son secours dans la direction de la Pointe-Rouge.

Il resta là longtemps, transi, ne bougeant pas.

Il essaya de voir ou de sentir l'heure à sa montre.

Etait-il en avance? Etait-il en retard?

Il lui fut impossible de s'en assurer.

Sa montre était arrêtée.

Il calcula, après réflexion, qu'il devait être tout près de minuit.

C'était l'heure convenue.

.CoUivet ne pouvait plus se faire attendre.

Les minutes lui paraissaient interminables. A peine cinq ou six s'écoulèrent et il lui sembla que depuis des heures il patientait.

Alors, craignant de laisser passer la barque sans l'apercevoir, il fit le tour de l'îlot, mais sans rien remarquer.

Cependant il n'avait aucune crainte encore.

Il s'assit de nouveau, les yeux fixés le plus loin qu'il pouvait voir.

A cet instant, le vent s'abattit, brusquement, comme il arrive souvent en ces pays, et aussitôt, le chenal, garanti par la ceinture des roches decorail contre les lames déferlant de la haute mer, le chenal redevint tranquille, presque comme un beau et large fleuve.

La nuit était étoufTante.

Les milliards et les milliards d'animalcules phosphorescents épandus sur la surface des eaux redoublaient de lumière : tous ces diamants s'allumaient comme pour une fête.

L'oreille aux écoutes, Toeil au guet, Haudecœur concentra toute son attention.

Dans ce calme survenu tout à coup, il avait cru entendre un bruit de rames.

Etait-ce le canot de ronde, faisant sa tournée habituelle?

Etait-ce la barque montée par CoUivet?

Etait-ce un nouveau danger ? ou bien le salut?

Le cœur de Haudecœur battait avec force.

Dans l'incertitude de ce qui allait survenir, le forçat se coucha dans une anfractuosité, ne soulevant que sa

tête au ras des roches ; il pouvait voir mais ne pouvait être vu.

Le bruit de rames frappant la mer se renouvela.

C'était bien un canot. Ce bruit, pour la troisième fois, se fit entendre plus rapproché. Plus de doute ! Mais pourtant Haudecœur ne se montra pas. Il ne voyait rien encore. Et il venait de dt'îcouvrir que ce bruit de rames arrivait de la falaise, comme si le canot avait élé détaché de la côte pour accourir à son secours.

Or, ce n'était pas de ce côté-là que Haudecœur guettait et attendait.

Le yacht de Beaupréault devait être caché dans une anse, derrière les' récifs, et c'était des récifs de corail que la barque de Collivet devait venir.

De là devait surgir le salut.

De la côte, au contraire, tous les dangers étaient à craindre.

— C'est le canot de ronde, alors ! murmura l'évadé.

Ce n'était pas lui.

Haudecœur s'en assura bientôt.

C'était une petite embarcation montée par deux hommes seulement.

Elle se dirigeait droit vers la masse rocheuse où Hau- <lecœur se tenait caché, mais elle était tropr loin encore pour que le forçat pût distinguer quels étaient les deux hommes qui la montaient.

Il se recula en rampant, et alla plus loin se cacher dans l'intérieur, sous une roche creuse où l'obscurité était complète.

On pouvait cent fois passer près de lui à le toucher qu'on n'eût point deviné sa présence.

Il entendit bientôt la barque qui accostait.

Les deux hommes la tirèrent sur la rive, l'amarrèrent à une roche dans la crainte qu'un coup de vent ne l'enlevât. Haudecœur les entendit causer :

— Quelle heure est-il? fit une voix.

Et Haudecœur tressaillit.

Il avait cru reconnaître la voix du surveillant Jacquemin.

LES MISÈRES d'DN CONDAMNÉ 2o9

Une autre voix répondit :

— Minuit! Nous ne sommes pas en retard. C'est à minuit qu'il doit quitter la Pointe-Rouge. Ouvrons l'œil !

Et Haudecœur avait tressailli de nouveau, car il venait de reconnaître la voix de Collivet.

Etaient-ils là tous deux pour le sauver ou pour le perdre ?

Un bruit léger, mais caractéristique, sembla répondre à laquestion anxieuse que Haudecœur, dans son angoisse, venait de se poser.

Un des deux hommes venait de relever et faire glisser le tonnerre d'un fusil Gras.

Haudecœur avait été soldat. II connaissait ce bruit.

Le tonnerre glissa de nouveau et se rabattit.

L'arme était chargée.

— Tiens ! tiens! se dit l'évadé, est-ce que cette cartouche me serait destinée ?

Puis tout se tint tranquille.

Les deux hommes veillaient sans doute, les yeux sur la mer, guettant l'arrivée du forçat.

Haudecœur sortit de sa cachette, se traîna le long de la roche humide, et arrivé derrière un monolithe qui semblait un fût de colonne brisée, lentement il se releva, faisant corps avec la pierre.

Il pencha la tête.

Il n'était pas à plus de dix mètres des deux nouveaux venus.

Debout sur le rivage, ils se détachaient en ombres très noires sur la phosphorescence de la mer.

Il ne se trompait pas.

C'étaient bien Jacquemin et Collivet.

Jacquemin, l'arme entre les mains, le doigt sur la détente, un peu courbé, interrogeait les lointains par où devait arriver le forçat, par où, du reste, il était arrivé tout à l'heure.

Il ne pouvait y avoir de doute sur son intention.

Ce n'étaient pas des sauveurs qui se trouvaient là.

C'étaient des assassins !

— Ah! les misérables! les misérables! murmura le forçat.

Et sa main crispée dans un mouvement de rage serra son couteau. .

Ce n'était pas à Jacquemin qu'il en voulait.

Celui-là faisait son métier en y apportant seulement plus d'âpreté, plus de cruauté qu'il ne l'eût fallu.

Donc, à celui-là, il pardonnait.

Mais l'autre ?

11 ne le connaissait pas. Pourquoi cette haine, allant jusqu'au meurtre? Pourquoi cette trahison, allant jusqu'au crime ?

On en voulait à sa vie. Donc, on le redoutait.

Il revint à la roche creuse et il ne bougea plus.

Le calme était devenu très grand.

De temps en temps Collivetet Jacquemin échangeaient quelques mots. Comme ils ne se savaient pas surveillés^ ils parlaient à haute voix.

KtHaudecœur entendait tout ce qu'ils disaient.

S'il avait eu quelque doute encore, le doute se serait vite dissipé.

C'était bien un piège que CoUivet lui avait tendu.

Jacquemin, tout à coup, demanda à Collivet :

— Vous haïssez donc bien cet homme ?... Pourquoi ?...

— Je ne le hais pas.

— Alors, quelle raison avez-vous de le perdre ?

— Que vous importe? Je vous ai payé pour que vous m'aidiez. Vous avez accepté. Je n'ai pas à vous renseigner sur les causes mystérieuses qui me font agir.

— C'est juste, dit Jacquemin. Toutefois, je vous ferai remarquer qu'entre nous deux, vis-à-vis de Haudecœur, la situation est loind'êlre la même; si je le tue, comme c'est probable, tout à l'heure lorsque je vais l'apercevoir, personne n'aura rien à me reprocher. Au contraire, j'aurai fait mon devoir et je recevrai des compliments. Vous, monsieur Collivet, vous aurez, ne vous en déplaise, un bel et bon assassinat sur la conscience.

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 261

— Que cela ne vous préoccupe pas et continuez de veiller.

Le silence se fit entre les deux hommes. Une heure se passa. Ils s'impatientèrent.

— Il aura éventé votre machination, monsieur Collivet... Plus malin que vous... Il ne viendra pas... Je parie qu'en ce moment il est en train de dormir à poings fermés dans sa case...

— A moins, dit GoUivet, avec un rire sinistre, qu'il n'ait été mangé, dans le trajet, par quelque requin.

— Possible, possible! Le chenal en est littéralement empoisonné.

lis se turent derechef.

Une heure s'écoula. Les deux hommes avaient donné des signes d'impatience. Pourtant, ils veillaient toujours.

Pris au traquenard, sur cet îlot, Haudecœur se demandait comment il pourrait se tirer d'affaire.

Gollivet s'était couché sur une roche.

Jacquemin, seul, veillait.

Deux heures, trois heures se passèrent encore.

Toute espérance de voir arriver leur victime devait être perdue.

— Ou il nous a soupçonnés, fit Gollivet, ou il s'est noyé... S'il nous a soupçonnés, il est chez lui, dans sa case, et alors, dans quelques jours, je saurai bien le décider de nouveau ; s'il s'est noyé, c'est une balle économisée pour vous.

— Dans tous les cas, il me semble que ce que nous avons de mieux à faire est de regagner la côte. Là, peutêtre, nous aurons quelques éclaircissements sur ce qui s'est passé.

— Allons.

Ils détachèrent le canot et bientôt disparurent au loin.

Haudecœur s'était avancé en rampant jusqu'auprès d'eux et les vit faire leurs préparatifs de départ.

G'était un danger, un danger terrible de moins.

Mais qu'allait-il devenir ?

io.-

Gomment allait-il sortir de cet îlot?

Il restait anéanti.

Ces ennemis invisibles, dont il ne comprenait pas la haine, le décourageaient dans ses projets de fuite. Parfois il se disait :

— ils sont plus forts que moi. A quoi bon lutter? Ne vaudrait-il pas mieux rester tranquille à Bourail ?

Mais ce découragement, c'était une lâcheté. La pensée de l'injustice dont il était victime, le souvenir de sa femme, de sa fille, de son fils, le remontait bientôt.

Il n'avait qu'une ressource, s'il ne voulait pas mourir de faim, de soif, dans ces roches nues du chenal.

C'était de se remettre à la nage, de regagner la côte.

Pour cela, pas une minute à perdre.

La nuit touchait à sa fin. Dans ces pays, pas de crépuscule. La nuit tombe, brusquement. Le matin, la nuit disparaît et le soleil luit, et la nature est inondée <ie lumière, et cela presque sans transition, en quelques minutes, sans aube, sans cette heure indécise et charmante où la nuit et le jour paraissent lutter ensemble à qui des deux l'emportera.

Déjà il redescendait vers le rivage, déjà, prêt à se jeter à la nage, ses pieds étaient baignés par le flot, lorsque la phosphorescence de la mer s'éteignit.

— Trop tard, se dit Haudecœur, je n'aurai jamais le temps de gagner la côte.

En effet, presque instantanément lé jour parut.

Quelques minutes après, le soleil brillait, et dans le lointain, à un ou deux kilomètres de l'îlot qui peut-être allait devenir son tombeau, la côte calédonienne apparut avec tous ses détails, vivement éclairée par le soleil levant.

Il se coucha, sous la roche qui déjà lui avait servi d'abri.

Là, du moins, pendant une partie de la journée, il aurait de l'ombre.

Et s'il pouvait dormir, il ne ressentirait ni la soif ni la faim.

La nuit viendrait derechef et il tenterait de s'enfuir.

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 263

Si lourde, si fatigante avait été cette nuit avec ses péripéties, qu'eo effet, il ne fut pas longtemps sans être envahi par un profond sommeil.

Il dormit sous sa roche, les bras étendus, pareil à un mort.

Puis, le soleil tourna lentement, s'éleva, et enfln envahit le dessous de l'abri où le malheureux reposait.

Cela le réveilla.

Il avait faim, mais, ce qui était plus horrible, il avait soif, une soif dévorante ; la gorge brûlait, le cœur s'arrêtait de battre, des étouffements le prenaient, il lui semblait que des flammes torturaient ses yeux.

Il n'osait faire un mouvement, il n'osait se montrer, dans la crainte que quelque surveillant, Jacquemin peutêtre, ne l'aperçût de la côte et ne le reconnût, à l'aide de sa longue-vue. J

Pourtant ce soleil terrible lui rongeait le crâne.

Il sentait qu'il allait devenir fou s'il y restait exposé plus longtemps.

Il rampa lentement, collant son corps contre la roche noire, et finit par atteindre une pierre derrière laquelle sa tête, sa tête seule, fat à l'abri du soleil qui le meurtrissait.

L'ombre protectrice qui l'eût sauvé, qui lui eût épargné, du moins, tant de souffrances, s'étalait plus large, tentante, séduisante comme un paradis sur le coin de l'îlot où Collivet et Jacquemin avaient débarqué, mais où les postes de la côte eussent pu facilement le découvrir.

Il ne pouvait aller là.

Et il entendait, redoublant sa fièvre, son angoisse mortelle, l'eau clapotante autour de lui, légèrement agitée comme celle d'un fleuve.

Longues et inoubliables heures que celles de cette journée!

La torture fut si atroce qu'il en eut le délire.

La fièvre l'avait saisi, et il grelottait, claquant des dents ; le soleil baissa, la nuit vint, plus fraîche, et Haudecœur, comme réduit à une impuissance absolue, ne pensant plus, du reste, et ne réfléchissant plus, Haudecœur resta

étendu, laissant échapper des phrases sans suite, où il y avait des plaintes, des menaces contre ceux-là dont il était victime, et aussi de douces, bien douces ti^ndresses pour ceux qu'il avait laissés en France et qu'il aurait tant voulu revoir.

La raison s'en allait.

La vie partait de ce pauvre corps.

Un peu de connaissance lui revint, pourtant, sous la fraîcheur nocturne.

n se souleva. Sa tête pesait sur ses épaules comme un fardeau énorme.

— Qu'est-ce que je fais donc là? dit-ilen regardant autour de lui, étonné de ne pas retrouver, sous ses yeux, les objets familiers à sa vie.

Mais, avec la connaissance, revint le souvenir. Il se souleva péniblement.

La nuit était très noire. La mer n'avait aucune phosphorescence.

— Je puis regagner la côte, on ne me verra pas. En aurait-il la force?

Celte pensée même ne lui vint pas. •

Une seule réflexion, qui passa, rapide, dans son esprit, le laissa hésitant.

Quelle heure de la nuit était-il?

Combien de temps avait-il devant lui, pour atteindre la côte, avant que le jour parût?

Il lui était impossible de s'en rendre compte.

Dans les grandes détresses, la pensée de Dieu revient, même aux plus incrédules.

Haudecœur s'agenouilla sur le rivage et fit le signe de la croix:

— Mon Dieu, dit-il, vous savez que je suis un brave homme, prolégez-moi.

Et résolument, bien faible toutefois, il se mit à Teau La nuit était si obscure, en cet instant, qu'il aurait pu

courir le risque de s'éloigner de la côte calédonienne au

lieu de s'en rapprocher.

Mais il avait remarqué la veille le point de l'îlot oh il

avait pris pied et ce fut de là qu'il partit.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 265

11 nageait sans se presser, d'une façon méthodique, épargnant ses forces, le couteau passé dans la ceinture de son pantalon pour se défendre en cas d'attaque d'un requin.

Et il était à peine parti depuis dix minutes que le jour brusquement, presque sans transition, apparaissait.

— Je suis perdu, murmura-t-il, on va me voir... c'est l'heure de passage du canot de ronde... on va me tirer dessus.

Il redoubla d'efforts, saisi d'une sorte de rage.

La côte était si loin, encore î

Un moment il eut envie de retournera l'îlot.

Mais c'était la mort certaine, de soif, de faim, d'insolation.

11 préférait, s'il devait mourir, en finir tout de suite.

Et il continua de s'avancer, plus vite cette fois, usant ses forces dans le suprême efFortde son désespoir...

Jacquemin et CoUivet étaient revenus à la côte.

Le premier soin de Jacquemin, en abordant, fut de se rendre à Bourail ; là il monta à cheval et gagna la concession deHaudecœur.

Il faisait encore nuit quand il y arriva.

Gollivet l'attendait à Bourail.

Le surveillant avait prévu que Haudecœur s'était enfui ; il ne s'était pas trompé : la case était vide ; le lit n'avait pas été défait.

Il revint trouver Gollivet.

— L'oiseau est envolé.

— Alors, il s'est noyé, ou il repose^ à l'heure qu'il est, dans le ventre d'un requin.

— Qui sait?

— Vous doutez?

— Oui. Ce Haudecœur est un homme énergique, voyez=vous... d'un courage et d'un sang- froid extraordinaires... Pouvez-vous m'affîrmer que par cette mer calme et cette phosphorescence, Haudecœur n'ait point aperçu notre embarcation, hier au soir, et n*ait pas deviné nos projets?

— Impossible; il fût venu à nous, au contraire, puis-

qu'il attendait un canot qui devait aller au-devant de lui

— Et s'il m'avait reconnu, moi, par hasard...

— Oh ! oh! cela me parait improbable.

— Admettons-le^ cependant ; qu'eût-il fait?

— Il serait retourné se cacher sur la côte, attendant les événements. j

— En ce cas, on le reverra à sa case demain dès le matin. Le jour, toute tentative d'évasion, il le sait bien,' est impraticable.

Mais de toute la journée, comme de toute la nuit, le forçat ne reparut pas à sa concession.

Il était bel et bien parti, confiant dans la parole de CoUivet.

Maintenant, qu'était-il devenu?

L'alarme fut donnée par Jacquemin et pendant le premier jour des patrouilles sillonnèrent tous les environs.

Ce fut inutilement, on devine pourquoi.

Le surveillant n'était pas loin de penser que Haudecœur avait péri.

Un moment, sa défiance éveillée s'était reportée sur CoUivet.

N'était-ce pas un stratagème pour faciliter la fuite du forçat que toute cette histoire de yacht?

Et pendant que Jacquemin attendait d'un côté, est-ce que Haudecœur ne pouvait pas s'être évadé tranquillement de l'autre ?

Cette défiance ne tint pas devant la réflexion.

Jacquemin et CoUivet revinrent s'établir sur la côte pendant le reste de la journée, pendant que des patrouilles étaient envoyées dans toutes les directions, parcourant les routes, s'informant auprès des colons, donnant partout le signalement de Haudecœur.

Armé de sa longue-vue, Jacquemin sondait les moindres replis des bancs de corail, en face de lui.

Et parfois ses yeux rencontraient, en avant de ces récifs, l'îlot où la veille, pendant la nuit, ils avaient vainement attendu.

Il s'en fallut de peu que Haudecœur ne fût découvert.

Au moment où le pauvre homme, se réveillant, gagna

en rampant un autre abri contre le soleil torride, la longue-vue de Jacquemin était braquée contre Tîlot.

Et le surveillant, attentif, voyait, vaguement, sur les rocbes sombres, étincelantes comme du marbre au soleil, remuer une masse informe.

II essuj^a les verres, recommença de regarder.

Puis, n'étant pas sûr, il passa la longue-vue à GoUivet.

— Regardez donc !

Et il lui désigna i'îlot, disant ce qu'il croyait voir. Après un instant de silence, Gollivet le rassura :

— C'est un paquet d'herbes que le vent fait remuer... Haudecœur, une fois déplus, venait d'être sauvé. Mais les deux hommes ne devaient pas abandonner

encore leur surveillance. Un secret instinct disait à leur haine que tout n'était pas terminé. Et le matin, ils se trouvaient là, à la première lueur du jour, attentifs.

Les patrouilles, envoyées à la recherche de Haudecœur, étaient rentrées.

Lorsqu'un forçat s'évade dans l'intérieur, comme il a toutes les chances contre lui, on ne s'occupe guère de le retrouver. En effet, sur vingt forçats qui tentent ainsi de s'évader, quinze rentrent bientôt au pénitencier, épouvantés parles tortures qui les attendent. Les autres, à peu d'exceptions près, trouvent la mort. La faim, la soif ou la cruauté des Canaques les guettent partout. Les exemples de fuite ayant réussi de cette façon deviennent extrêmement rares.

Le matin, le soleil radieux éclaira tout à coup l'île verte et la mer, calme dans le chenal, entre la côte et les récifs.

Jacquemin éleva sa longue-vue, la promena partout, lui faisant décrire un rayon demi-circulaire.

— Rien! dit-il... Allons, c'est fini...

Et il fit quelques pas pour s'éloigner. CoUivet l'imita.

Cependant, alors que descendant la falaise, la mer allait devenir pour eux invisible, Gollivet se retourna machinalement et son œil perçant alla scruter jusqu'aux plus lointains horizons.

— Pas la peine, allez, vous pouvez venir, dit Jacquemin.

Mais GoUivet regardait toujours.

Il semblait n'avoir pas entendu.

Et, au lieu de suivre Jacquemin, il revint au bord de la falaise.

Jacquemin le suivit, et guettant la direction du regard de son compagnon, se mit à examiner attentivement la mer éblouissante de lumière.

— Là! Là! voyez-vous ce point noir?... qui semble s'avancer lentement... très lentement,., dans la direction de la côte?

— Diable! vous avez une bonne vue, vous, CoUivet... Il dirigea sa lunette vers le point indiqué.

Et soudain il poussa une exclamation de surprise.*

— Le point noir est une tête tout simplement... et pour se hasarder ainsi dans le chenal, au milieu des requins, il faut qu'il y ait pour l'homme un intérêt extraordinaire... Et quel autre intérêt que celui d'une évasion ?... C'est Haudecœur... ce ne peut être que Haudecœur... Regardez, à votre tour!

— C'est Haudecœur, dit-il, je l'ai parfaitement reconnu!

— D'où vient-il donc ?

— Il se sera trompé de jour et d'heure, probablement...

— Sans doute, sans doute, à moins...

— A moins ?

— A moins qu'il ne soit réellement venu la nuit dernière et qu'iln'ait abordé dans l'îlot, un peu avant nous... Alors...

Il n'acheva pas.

Les deux hommes se regardèrent ; et il y avait un peu d'anxiété dans leurs yeux, en même temps qu'une sorte d'épouvante.

— Alors, aclieva Collivet, s'il était dans Tîlot, il a pu nous voir, nous entendre.

— Et le voilà complètement édifié sur notre compte. A cette heure, il sait que vous lui avez tendu un piège et que yous avez voulu le faire tuer, tout simplement.

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 269

Gollivet était blême. Ses yeux s'étaient creusés. Un cercle noir les entourait et ses mains étaient agitées d'un tremblement très violent.

Il arracha la carabine qui pendait en bandoulière à l'é paule du surveillant. Il savait qu'elle était chargée. Il mit en joue. Mais ses mains frémissantes d'effroi pouvaient à peine porter l'arme.

Celle-ci retomba.

Jacquemin se mit à rire.

— Donnez, dit-il, vous n'avez pas l'habitude et ça me regarde !

Il épaula et mit en joue, lentement.

Puis, il pressa la détente.

Haudecœur entendit siffler la balle à son oreille, tout près.

— Je suis découvert, se dit-il, ça va chauffer.

Nous l'avons dit, une sorte de rage contre le sort qui combattait contre lui, une colère terrible, de la folie presque, décuplait en ce moment ses forces ; plus rien ne lui restait de la faiblesse de la nuit dernière.

Instantanément, au sifflement de la balle, il aspira une gorgée d'air et plongea.

En haut de la falaise, CoUivet et Jacquemin, penchés, observaient.

— Bien tiré, monsieur Jacquemin, dit Gollivet qui reprit espoir.

— Oui, j'ai eu des prix de tir à la cible mouvante, fit le surveillant avec modestie en rechargeant son fusil Gras.

Le coup de feu avait donné l'alarme.

Des soldats de l'infanterie de marine se montrèrent au loin.

Le poste des surveillants, en haut de la falaise, se montra.

On accourut... On interrogea Jacquemin.

— C'est Haudecœur, fit celui-ci... il essayait de fuir... je l'ai tué...

Plus rien n'apparaissait, dans les vagues molles et caressantes du chenal au bord duquel ce drame se passait.

Gollivet, seul, dans la ténacité de son épouvante, re-l gardait toujours.

Tout à coup il murmura :

— Vous l'avez manqué, monsieur Jacquemin, voyez! A bout de forces, Haudecœur venait de reparaître à la

surface pour respirer ; dix balles le saluèrent. Il ne se sentit pas atteint.

— Bon, dit-il, ils ne sont pas entrain aujourd'hui, ça va.

Et il se laissa couler pour se dérober à leur vue.

— Cette fois il doit être touché !

— Pas sûr!

En bas, des surveillants étaient accourus, avaient détaché le canot de ronde et faisaient force de rames, se dirigeant vers le point où Haudecœur avait disparu.

Haudecœur avait de l'avance.

C'était une course, maintenant, entre l'homme et la barque, si l'homme n'était pas noyé.

Il vivait.

On vit surgir sa tête à quelques centaines de mètres.

Si peu de temps qu'il resta visible, des balles l'effleurèrent.

— Rien encore !

Et il plongea.

De la falaise, CoUivet, haletant, suivait les péripéties du drame.

Il sentait confusément que c'était sa vie qui se jouait.

Si Haudecœur en réchappait si miraculeusement, il pouvait sortir de l'île maudite, CoUivet ne serait plus en sûreté.

Haudecœur saurait bien le retrouver quelque jour.

Et il lui demanderait compte de son infamie.

Si courageux, si robuste qu'il fût, Haudecœur devinait bien toutefois que celte lutte ne pourrait longtemps se continuer.

Ou bien, il se noierait avant même d'êtro atteint.

Au moment où il allait remonter à la surface, il se sentit tout à coup frôler par un corps qui filait rapidement contre lui et il eut un frémissement de tous ses membres.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 271

Un requin venait de passer là.

Il revint à la surface, reprit de Tair, tira son couteau et, battant des jambes pour faire le plus de bruit possible, il guetta le monstre.

On sait que pour saisir leur proie, les requins, à cause de la conformation de leur mâchoire, sont obligés de se retourner ou de se mettre sur le côté.

C'est une infériorité grâce à laquelle un nageur habile et qui ne perd pas son sang-froid peut leur échapper souvent.

Ce nouveau danger augmenta le courage de Haudecœur.

Autour de lui, les balles s'abattaient dans l'eau, incessamment ; mais il avait soin de ne pas nager en suivant une ligne droite, il faisait des crochets, disparaissant à toute seconde pour reparaître plus loin, toujours dans la direction de la terre, gagnant sur le canot qui le poursuivait et qui était obligé d'éviter les nombreux récifs à fleur d'eau sur lesquels à chaque instantune imprudence pouvait le faire couler.

Le requin revint à la charge.

Haudecœur aperçut, au-dessus de l'eau, l'aileron du squale, filant droit vers lui comme une flèche.

A l'instant précis où le monstre arriva, Haudecœur se laissa couler, revint d'un élan sous le ventre blanc qui s'offrait à lui, et à deux reprises y plongea son couteau en tirant pour élargir l'eff'royable blessure. :

Du canot de ronde, on avait compris la lutte.

Et les avirons restaient immobiles.

Ce que les balles n'avaient pas fait, le requin allait le faire.

Il était inutile d'aller plus loin, de poursuivre le forçat plus longtemps.

De la falaise, seulement, Jacquemin, trop loin pour voir ce qui se passait, tirait toujours, au hasard, poussé par Collivet, dans une rage de voir échapper le pauvre homme.

— Il n'y échappera pas, dit une voix.

— Non, probable!

Plus rien n'apparaissait, depuis quelques secondes. » La mer semblait vouloir couvrir, d'un voile éternel, le? drame qui s'était passé, là, tout près, dans ses profondeurs.

Puis, tout à coup, le flot se rougit d'une large tache sanglante.

— Ça y est. Il a écopé.

— Pauvre diable !

— C'est une sale mort, tout de même.

— Hé! mais, regardez donc!

Les surveillants se penchèrent.

Celui qui avait marqué de la pitié pour Haudecœur se mit à rire :

— Dites donc, nous chantions trop tbt son De profanais !

Le corps du requin, ventre en l'air, flottait à la surface de l'eau.'

Et à cinquante mètres de là, tout près de la côte, la tête de Haudecœur, de Haudecœur dépensant toute sa vie dans un dernier effort.

Toute tentative était inutile pour le canot.

Et de la falaise on ne voyait plus le forçat, caché par des roches.

Les gens du canot attendirent que Haudecœur eût mis pied à terre pour le viser soigneusement.

Mais Haudecœur, auquel le salut qu'il touchait de la main, pour ainsi dire, paraissait redonner des forces nouvelles, n'eut garde de se mettre à découvert.

Filant de roche en roche, toujours caché, il atteignit le rivage, à l'abri des balles, à l'abri des regards,

H avait échappé à la mer, aux requins, aux balles.

Il était épuisé, la gorge brûlée, râlant de soif.

Mais la soif, il savait oti l'étancher maintenant ; les petites rivières sont nombreuses tout le long de la côte, | descendant des montagnes ; au pied même du sommet Nekou, la Daouit se jette dans la mer, après avoir tra- , versé le sentier du cap Goulvain.

Il s'y traîna, s'y laissa tomber, près du gué, but avec^ volupté l'onde fraîche, sentant renaître ses forces, et la

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 273

vie, et l'espérance au fur et à mesure que l'horrible tourment disparaissait.

Mais la soif partie, resta la faim.

11 mangea quelques fruits: ils sont nombreux, heureusement, dans cette partie de l'île.

Cela calma, pour un peu de temps, ces nouvelles tortures.

Mais la réaction se faisait.

11 était devenu tout à coup faible comme un enfant. Ses jambes étaient brisées ; des fardeaux énormes semblaient être attachés à ses bras qu'il ne pouvait plus remuer.

Et une invincible envie de dormir s'emparait de lui.

Dormir ainsi, près de cette rivière, en vue de tous, à deux pas de la route du cap, c'était s'exposer à être repris dans la journée même, par les surveillants ou par la gendarmerie dont les pelotons allaient être, étaient déjà même, — cela était certain, — lancés à sa poursuite.

Mais s'enfuir, marcher encore, gagner la brousse, non, cela ne lui était plus possible.

Cela dépassailjles forces humaines.

Ce qu'il fut capable de faire, ce fut de gagner les roches et de se glisser dans des broussailles recouvrant un ruisseau desséché, caillouteux.

Là, instantanément, sans plus penser au danger, sans même se dire que, grâce à cette imprudence, il allait perdre peut-être le bénéfice des terribles heures qu'il avait vécues en ce dernier jour et cette dernière nuit, instantanément il s'endormit d'un lourd sommeil.

Ce fut cette imprudence même qui le sauva.

Les gendarmes à sa poursuite suivirent le sentier du capGoulvain, et passèrent à vingt mètres de l'endroit où il reposait, sans se douter que celui qu'ils cherchaient était si près d'eux.

Du cap Goulvain des sentiers sillonnent la campagne et vont rejoindre la grande roule de Bourail à Gomen.

Les gendarmes passèrent partout, interrogèrent partout.

Personne ne put leur donner de renseignements.

274 BLESSÉE AU COEUR j

Haudecœur ne se réveilla que pendant la nuit, sous les- ( tiraillements d'une faim insupportable. ■

Quelques fruits, encore, la calmèrent.

Et il se mit en marche, gagnant le mont Baen qui le protégerait encore, et voulant, avant le jour, être arrivé^ jusqu'au pays des Ounoua.

Là, seulement, il commencerait à respirer.

Comment vivrait-il?

Il ne le savait. Il ne se le demandait même pas.

Le matin, au moment où le soleil se levait, il avait atteint le premier versant du mont Udic.

Aucuns chemins, aucuns sentiers !

Haudecœur était en sûreté.

Il s'assit.

Il marchait pieds nus et ses pieds étaient ensanglantés.

Puis, sa faiblesse était extrême.

Il avait bien mangé quelques fruits. Mais cela était insuffisant pour lui rendre des forces.

Il vit s'abattre devant lui, sur les bords de la Ouha,^ une bande de pigeons ; il ramassa des pierres, s'approcha en rampant comme un sauvage, et jeta sa pierre au milieu de la bande.

Il eut la chance de tuer un pigeon.

Il ne pouvait faire de feu.

Il fut obliger de le manger cru.

Gela calma quand même les horribles tiraillements de son estomac.

Il put dormir.

Il se réveilla avant la tombée du jour.

Il attendait toujours la nuit complète pour se remettre en roule. Gela lui épargnait beaucoup de fatigue en lui permettant de suivre les sentiers et les chemins praticables, sans risquer de rencontre fâcheuse. Du reste, au moindre bruit suspect, il se cachait.

Ge soir-là, il aperçut à ses pieds, en se réveillant, tout un immense troupeau de bœuts que conduisait un seul homme à cheval, armé d'un fouet dont la ^lanière était longue de plus de dix mètres.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 275

Deux chiens robustes galopaient de chaque côté du cheval.

Le gardien menait les bœufs à la rivière.

Beaucoup de ces hommes sont des déportés ; ils accomplissent leur rude besogne avec entrain et finissent par prendre tant de goût à la vie sauvage qu'ils sont obhgés de mener, qu'ils ne songent plus à l'Europe, à la France, et vivent heureux.

— Cet homme pourrait me rendre service, se dit Haudecœur... Il n'a aucun intérêt à me trahir... Je puis me confier à lui...

Il se mit à descendre la colline boisée du haut de laquelle il avait aperçu le troupeau de bœufs.

Comme il était sous le vent, les deux chiens le sentirent et bientôt se précipitèrent de son côté.

Haudecœur escalada un arbre.

Le cavalier l'aperçut, rappela ses chiens. Haudecœur n'avait pas d'arme. Le gardien, rassuré, ne s'occupa plus de lui et déjà il s'éloignait, lorsqu'il s'entendit appeler.

— Monsieur ! monsieur! par pitié, un mot ! 11 s'arrêta, et d'une voix rauque :

— Qu'est-ce que vous rne voulez ?

La brutalité de langage n'exclut pas la bonté du cœur.

— INlonsieur, voici trois jours que je n'ai pas mangé autre chose que des fruits trouvés dans les bois...

Le gardien de bœufs considéra longtemps le pauvre homme.

Les chiens ne grondaient plus.

Ils s'étaient accroupis et le cheval, profitant de ce moment de répit, broutait quelques brins d'herbe, laquelle poussait drue et très verte, le long de la rivière.

— Vous êtes un évadé, je parie.

— Oui...

— Et vous vous appelez Haudecœur ?

— Gomment le savez-vous ?

Le cavalier haussa les épaules.

— Bien simple. Nous ne sommes pas assez loin du pénitencier pour que les nouvelles de Bourail no nous arrivent pas. En outre, hier et avant-hier, des patrouilles'

de gendarmerie à votre poursuite sont passées dans U contrée. Elles ont donné partout votre signalement. Et comme Haudecœur avait un geste de désespoir :

— Ne craignez rien de moi ! Ce n'est pas moi qui vais' vous dénoncer !... Du reste, les patrouilles ne dépassent pas la montagne. De l'autre côté vous serez tranquille... du moins en ce qui concerne les gendarmes...

11 tira d'un bissac du pain, du fromage, un gros morceau de viande cuite.

— Tenez, avalez-moi ça, d'abord. Vous avez besoin de vigueur...

Haudecœur eut à peine la force de dire merci. Il se jeta, pauvre aflamé, sur ces victuailles. Le cavalier le regardait manger, avec un sourire de^ compassion. ,

Il neTinterrompit point.

Mais quand Haudecœur eut fini :

— Qu'est-ce que vous comptez faire, à présent ?

— Je ne sais pas.

— Où comptez-vous aller ?

— Je n'ai pas d'autre but que celui de fuir, de fuir le plus loin possible, afin qu'on ne me reprenne pas.

— Mon pauvre homme, vous ne savez donc pas qu'il vous reste quatre-vingt-dix-neuf chances de mourir contre une de réussir dans votre fuite ?

— On me l'a dit.

— Et malgré cela... ?

— Malgré cela, j'ai voulu m'en aller.

— Vous étiez donc bien malheureux?

— Très malheureux!... Je suis innocent... J'ai été condamné par erreur... Eu France, ma femme et ma fille sont peut-être plongées dans la misère... Je veux les revoir à tout prix, à tout prix...

— Vous n'en prenez pas le chemin, grommela le cavalier... Enûn, c'est votre affaire... Cane me regarde pas... Suivez-moi... dans un quart d'heure nous arriverons au paddock... Je vous donnerai des provisions pour trois ou quatre jours...

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 277

— Ah ! monsieur, soyez béni ! dit Haadecœuren pleurant.

'Le rude cavalier était sans doute inaccessible à ces sortes de faiblesses, car en voyant ces larmes il haussa les épaules.

Il rassembla son cheval et partit, ses deux chiens gambadant autour de lui.

L'immense troupeau ondulait dans la plaine etparfois, lorsqu'il y avait des retardataires, le gardien faisait un signe aux chiens et ceux-ci partaient à toute vitesse.

Alors, on entendait, venant du galop des animaux effarés, comme un grondement de tonnerre.

Et la terre en paraissait ébranlée.

Un quart d'heure s'écoula.

Haudecœur suivait péniblement, les pieds gonflés!

Le gardien descendit de cheval, entra dans sa case et enrevintavec un sacempli de provisions de toutes sortes : viande séchée ou boucanée, fruits, pain, même du vin et un flacon d'eau-de-vie.

—En voilàpour plusieurs jours, dit-il, — et sa voix était toujours aussi dure, et le ton n'en était pas moins brutal, — tâchez de faire de l'économie là-dessus. Vous en aurez besoin.

Et comme Haudecœur voulait remercier encore :

— Ne me remerciez pas. Je suis un déporté comme TOUS. J'ai fait mes vingt ans. Aujourd'hui je travaille. La vie que je mène est dure, mais elle me plaît. J'y suis heureux.

Au moment où Haudecœur partit, le gardien lui dit :

— Vous pourrez vous recommander de ma part "à tous les gardiens de bœufs, si vous en rencontrez... Je m'appelle Léon Mortier... Mais je ne vous conseille pas (Je parler de moi aux Canaques. Ils connaissent trop ma carabine depuis l'insurrection de 1876 pendant laquelle je faisais ma partie dans les cavalieri volontaires de Moriceau. Ne l'oubliez pas 1

Puis, sans plusse soucier de Haudecœur, il lui tourna le dos.

Alors, le pauvre homme reprit son triste calvaire.

Grâce à Léon Mortier, il était, du moins, tranquille pour plusieurs jours.

De chemin, il n'avait pas voulu lui en demander.

Il allait de l'avant, au hasard, gagnant les forêts, s'en remettant à Dieu du soin de le protéger.

Mais la route devenait ditficile.

Plus de route, plus même de sentiers, si mal tracés qu'ils fussent. Rien que la forêt mystérieuse qui s'étend au cœur de l'île. Rien que les grands arbres séculaires, en haut desquels parfois criaient des pintades, des perruches et des perroquets aux couleurs superbes. Rien que la brousse impénétrable, repaire deî Canaques sauvages, ennemis de notre race, toujours menaçants, toujours indomptés, traîtres et cruels.

La souffrance qu'il avait à redouter le plus, en s'aventurant dans le milieu presque encore inconnu de l'île calédonienne, était la soif.

En longeant la côte, il eût rencontré des rivières. En quittant la côte, elles devenaient très rares.

Le lendemain et le surlendemain de la rencontre de Léon Mortier se passèrent sans encombre.

11 vit quelques indigènes qui le regardèrent avec curiosité. Il remarqua même qu'il était suivi pendant toute une journée et il s'attendait, pour le soir, à quelque fâcheuse surprise, au moment où, brisé de fatigue, il s'endormirait profondément.

Il se trompait. La nuit fut calme.

Les indigènes s'étaient éloignés, sans lui avoir adressé la parole.

•Si peu qu'il mangeât, les provisions du gardien de bœufs s'épuisaient rapidement.

11 les faisait durer, en abattant des fruits, lorsque l'occasiori s'en présentait.

Cependant il avait beau faire.

Bientôt il en fut au dernier morceau de pain dur, à la dernière bouchée de viande séchée.

Désormais il allait être bien vraiment à la merci du hasard.

Trois jours s'écoulèrent encore.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 279

Le dernier jour, il avait été obligé de le passer auprès d'une mare où il avait baigné ses pieds meurtris.

Il était dans l'impossibilité absolue d'aller plus loin.

Puis la solitude où il était perdu pesait sur son cerveau comme une obsession.

Il eût préléré tomber au milieu d'une peuplade indigène et courir le danger de périr au milieu des plus atroces tortures.

Il eût voulu voir un visage humain, à tout prix, fût-ce le visage d'un ennemi.

Et pendant cette journée de repos forcé, auprès de la mare fétide dont les émanations mortelles semblaient soufflerie poison dans ses veines, déjà la fièvre le prenait et avec la fièvre renaissaient dans s>on souvenir les récits d'évasion racontés jadis au pénitencier.

Pas un évadé n'avait survécu.

Tous étaient morts dans des souffrances de damnés.

Ceux qui revinrent au pénitencier pour se constituer prisonniers racontèrent des scènes abominables de cannibalisme, des horreurs sauvages, des cruautés sans nom.

Il savait tout cela.

Et pourtant il avait, quand même, voulu partir.

Mais ces souvenirs s'augmentaient encore de la situa-" tion critique où il se trouvait et prenaient une sorte de fantasmagorie lugubre.

Il perdait peu à peu la notion exacte de ce qu'il voulait, de l'endroit où il se trouvait.

La connaissance s'en allait, son cerveau s'alourdissait étrangement: il s'évanouit auprès de la mare.

Et le dernier nom qui sortit de ses lèvres enfiévrées fut celui de sa fille, de sa fille aimée :

— Louise ! ma chère Louise !

Dans cette forêl, aux arbres superbes, au milieu des broussailles couvertes de fleurs splendides, Haudecœur serait mort, certes ; la mort le guettait de partout : la mort était dans le marais voisin ; la mort était dans les arbres, la mort était dans la brousse.

Perdu en ces bois, dans une pareille solitude, c'était fini de lui, lorsque la brousse s'entr'ouvrit tout à coup, laissant passage à un grand gaillard, carré des épaules, haut en couleur, dont la blouse de chasse était sanglée d'un ceinturon auquel pendait une cartouchière d'un côlé, un revolver de l'autre.

Sur l'épaule, un fusil de chasse, calibre 12 hammerless à deux coups, élégant et solide, del'excellente fabrication de Greener, à Birmingham.

Un chien d'arrêt le précédait.

Il allait passer à côté de Haudecœur sans le voir, lorsqu'il remarqua l'inquiétude de son compagnon qui flairait les broussailles.

Croyant à quelque gibier, l'homme fît tomber son fusil dans ses mains, le doigt sur la délente.

Mais, au même instant, il apercevaij, Haudecœur.

En voyant cet homme, ce cadavre ! — il se rapprocha vivement.

— Un blanc!... quelque colon perdu dans la forêt !... Il se pencha.

L'homme respirait. Le chasseur lui entr'ouvit les dents et fit glisser dans la bouche le goulot de sa gourde qu'il souleva.

Puis il attendit.

Ce fut long. Haudecœur ne bous^eait pas.

— Cependant, il n'est pas mort!...

Il l'assit, lui appuyant le dos contre un tronc de cocotier.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 281

Et comme frappé par ce visage^ il se courba, jusqu'à le toucher, essayant de rappeler ses souvenirs.

— Mais, je le reconnais, je l'ai vu... Oti diable l'ai-je rencontré?

Il se ressouvint, sans doute, car il se frappa le front.

— Le forçat Haudecœur, que j'ai retiré de l'eau, à bord de la Danaé!

Le chasseur, en effet, n'était autre que Denis Mortefert, le colon s'expatriant qui s'était jeté si courageusement à la mer pour sauver Haudecœur.

— Il n'a pas pu mourir sur la Danaé, il a voulu s'évader!... Je ne puis pas le laisser là... certainement, demain, il serait mort...

Haudecœur, un peu ranimé, fit un mouvement. Il rouvrit les yeux.

Il regarda Mortefert, mais sans le reconnaître, vaguement, sans même le voir.

Et ses yeux se refermèrent.

— Je parie que ce pauvre homme meurt de faim ! Une seconde fois il se servit de sa gourde.

Un peu de sang revint aux lèvres décolorées de Haudecœur...

— C'est cela, je m'en doutais, mais il faut être prudent...

Et il retira sa gourde. Haudecœur le regardait.

— Pouvez-vous vous lever, vous tenir debout, marcher avec mon aide?

Haudecœur ne parut ni comprendre, ni entendre. Mortefer, alors, haussa les épaules.

— C'est bon, je vais chercher du secours... Tâchez de ne pas vous en aller ad patres avant que je sois revenu!.

Et il disparut dans les arbres.

Une demi-heure se passa.

Haudecœur gardait les yeux grands ouverts, mais assurément il ne se rendait pas compte de ce qui se passait, du salut qui lui arrivait si miraculeusement.

Denis Mortefert, lorsqu'il revint accompagné de deux indigènes, le retrouva dans la position où il l'avait laissé.

Il dit aux Canaques :

— Faites un brancard et trasportez-le à la maison.

Ils obéirent. En quelques secondes, le brancard fut prêt et Haudecœur placé sur leurs robustes épaules.

Et d'un pas léger, semblant se jouer des branches entrelacées, des broussailles au milieu desquelles ils se coulaient comme des serpents, ils s'éloignèrent.

Un demi-heure après le cortège traversait une vallée verte, cultivée, fertile, abritée des vents par les montagnes, sorte de vaste cirque tout entouré de monts boisés, au fond de laquelle, à demi disparue dans les arbres, se dressait une maison avec ses communs, ses hangars, ses remises, défendus par des palissades.

Nous avons décrit dans un autre de nos romans la ferme des colons du Tonkin (1). La case des riches colons calédoniens ne s'en éloigne pas beaucoup. La maison principale se composait d'une solide charpente à répreuve des rafales — ces rafales si brusques et si terribles, qui dans l'île, on Ta vu plus haut, s'abattent comme un fléau, détruisant tout sur leur passage dévastateur. Des planches, clouées par-dessus les poteaux de la charpente, formaient les murailles, mais sans se rejoindre hermétiquement, laissant ainsi des intervalles par oii les brises nocturnes venaient rafraîchir l'intérieur brûlé par la torride chaleur du jour. Le toit, se prolongeant sur tout le pourtour delà case, formait une véranda sous laquelle parfois on couchait. Dans Tintérieur, de feimples cloisons en planches divisaient la maison en chambres avec un intervalle vide au milieu pour la salle à manger. Comme ameublement, des tables massives, des tabourets, quelques bancs, une pendule, des armoires, des fusils, des attirails de chasse — et de défense aussi — des lits avec leur moustiquaire, des livres.

Haudecœur fut couché dans un lit.

Mortefert ne le quitta pas.

Une secrète pitié l'attirait vers cet homme qu'une fois déjà il avait arraché à la mort, au suicide.

(1) Voir Pantalon rcuge, 2 volumes. Chailley, éditeur,

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 283

Et le colon se disait dans sa foi robuste de solitaire :

F — Evidemment, ce n'est pas le hasard seul qui l'a conduit auprès de moi de nouveau... Le hasard n'est pas aussi intelligent... Il y a une volonté supérieure qui veille sur cet homme...

Et s'adre^sant à un domestique blanc qui, debout dans la petite chambre, paraissait attendre des ordres :

— Charles, iM. de Kérunion est-il rentré?...

— Non, monsieur, mais il n'est pas loin. Je l'ai aperçu tout à l'heure se dirigeant vers l'entrée du paddock.

— Allez le prévenir, et dites-lui ce qui vient de se passer.

L'homme partit.

Deux mots d'explication.

M. de Kérunion, que nous avons vu à la maison de Beaupréault le jour du crime, et qui passa en cour d'assises avec Haudecœur, n'avait pas voulu supporter le scandale immérité qu'avait fait, autour de son nom, l'accusation de meurtre relevée contre lui.

Denis Mortefert partait à celte époque pour la Calédonie.

Kérunion le connaissait. Ils avaient été soldats dans le même régiment de mobiles en 1870 et tous deux blessés dans la même journée, à Coulmiers.

Le gentilhomme dit au paysan :

— Vous pouvez disposer de toute ma fortune, qui est mince, je le reconnais ; allez !... cherchez des terrains; associons-nous, et puisque je ne peux plus vivre en France, là-bas nous serons heureux.

Mortefert était parti.

Six mois après, M. de Kérunion l'avait rejoint.

Et depuis cette époque, ils ne s'étaient pas quittés, se partageant les durs travaux delà station, Mortefert s'occupant plus particulièrement des cultures, pendant que M. de Kérunion, cavalier consommé, veillait à l'élevage, toujours à cheval, hardi, infatigable, par monts et par vaux.

Et n'ayant plus de famille en France, ils vivaient heureux.

Ces stations de colons, perdues dans la brousse, sont si éloignées de tout point central, si dénuées de voies et moyens de communication, qu'il faut bien que leurs habitants parent au plus pressé, en cas d'accident ou de maladie, avec leurs propres ressources.

Aussi est-il rare que chaque case n'ait pas sa pharmacie complète que l'on renouvelle aux missions les plus voisines, ou bien à Bourail, ou même à Nouméa, lorsque les échanges, les affaires, la vente des récoltes ou la conduite des immenses troupeaux conduisent les colons dans quelqu'une de ces villes.

Mortefert eut recours, à la pharmacie pour soigner Haudecœur.

Quelques minutes après M. de Kérunion entrait.

Haudecœur était si changé, depuis sa condamnation, si vieilli, si méconnaissable, que M. de Kérunion ne pouvait le reconnaître.

Il fallut que Denis Mortefert prononçât son nom.

Kérunion avait appris par Denis la tentative de suicide sur la Danaé.

Il avait dit à Mortefert :

— J'estime que le pauvre homme était aussi innocent que moi du meurtre de ce fripon de Beaupréault. Et s'il m'était resté des doutes là-dessus, ce suicide les enlèverait.

Lorsque Denis lui dit :

— C'est Haudecœur... Je l'ai trouvé demi-mort auprès d'une mare, dans la montagne... Ai-je bien fait?

— Certes! dit vivement Kérunion. Coupable ou non, il nous faut sauver cet homme.

Une fièvre terrible s'était emparée du forçat.

Il fut pendant plusieurs jours en danger.

Mais ce tempérament de fer, peut-être aussi l'espérance suprême qui devait survivre au fond de ce cœur, eurent raison de la maladie, éloignèrent le péril, sauvèrent le malade.

Lorsque la connaissance lui revint, à plusieurs re- ■

LKS MisERES h UN CONDAiixNE m^'o

prises son regard surpris s'arrêta tantôt sur Denis, tantôt sur Kérunion.

Evidemment leurs traits lui rappelaient quelque lointain souvenir.

— Ne vous fatiguez pas, dit Kérunion... Plus tard, plus tard!... Et surtout, n'ayez plus aucune crainte. Vous êtes sauvé...

Ce qui le guérit, et le guérit vite contre toute attente, ce fut la certitude de ne plus retomber entre les mains des surveillants.

Quand il put parler, quand il se leva, il remercia ses bienfaiteurs, les larmes dans les yeux.

— Ainsi, dit Mortefert, vous ne me reconnaissez pas !...

— Excusez-moi, monsieur, j'ai été si affaibli par toutes ces souffrances, par toutes ces misères, depuis ma condamnation... Où vous ai-je vu? Je ne sais plus.

— C'est moi qui vous ai tiré de l'eau, sur la Danaé.,.

— Oui, je me rappelle à présent... Ah! monsieur! monsieur !

Et Haudecœur embrassait les mains de Mortefert.

— Et moi, Haudecœur?... Regardez-moi donc plus attentivement.

Haudecœur resta longtemps silencieux.

Un travail se faisait dans son esprit.

Puis, tout à coup, il dit, avec un cri étouffé :

— M. de Kérunion !

— Oui, moi, mon pauvre garçon !

— Ah! monsieur, vous avez été heureux, vous, du moins. Ils ont reconnu votre innocence, ils vous ont épargné... tandis que moi...

— Et je n'oublierai jamais, Haudecœur, que si je n'ai pas été victime d'une erreur, comme je suis certain que vous Têtes vous-même... je n'oublierai jamais que c'est à vous que je le dois, plus qu'à tout autre... C'est vous, en effet, grâce à votre déposition, qui avez écarté toute accusation possible, puisque, caché dans le cabinet de Beaupréault, vous m'aviez vu entrer et vous m'aviez vu sortir... Peut-être, si vous vous étiez tu, aurais-je par-

tagé votre mauvaise fortune, mon pauvre HaudeccL'

— Je ne pouvais me taire. Mon devoir était de dirr vérité. I

— Celle-ci vous a coûté cher.

— J'en snis récompensé aujourd'hui, car, sans vc je serais mort î...

— Pour ce qui est de cela, fit Mortefert en riant, soyj en certain...

M. deKérunion fit raconter à Haudecœur sa vie dep

sa condamnation. ,

Haudecœur le fît. j

Lorsqu'il eut fini son récit : I

— Vous resterez auprès de nous, dit Kérunion, a^ longtemps qn'il le faudra pour réparer vos forces..quand vous serez prêt à partir, je vous faciliterai t les moyens pour passer en Australie. Nous ne somi malheureusement pas bien riches et je ne pourrai vous donner grand'chose; pourtant je garnirai v* porte-monnaie de façon que vous puissiez attendre, Australie, à Sydney ou ailleurs, l'occasion de passeï Europe. Là vous vous débrouillerez... mais je supf que vous n'avez pas l'intention de rentrer en France

Baudecœur appuya la main sur son front. Pendant près d'une minute il demeura ainsi, | sif, recueilli.

— Pardonnez-moi, monsieur deKérunion, dit-il. ( en France que je vais, que je veux aller.

— Malgré tous les dangers qui vous y attendent?

— Malgré tout.

— Vous n'y serez pas depuis six mois que votre sence sera signalée et avant qu'il soit un an, on aura renvoyé en Calédonie... Rentrer en France, courir au-devant d'une arrestation.

— Et cependant il le faut, oui, il le faut. Je suis i cent, monsieur de Kérunion, et je ne suis pas S€ supporter le fardeau de la condamnation qui m'a fra J'ai une femme, j'ai deux enfants. Je ne veux pas r rir déshonoré. Je ne veux pas que pendant toute longue vie, mon fils reste le fils d'un forçat. J'ai

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 287

pri innocent.- Aux yeux de tous, puisque je suis contât né, je suis coupable. Eh bien ! je tiens à prouver mon

pcence, à épargner de pareilles hontes à mes enfants, taii Du moins, avez-vous quelque indice?

.3s yeux de Haudecœur brillèrent, pi,- Oui, monsieur, un indice très grave... presque Y(- certitude... Sans savoir quel est le vrai coupable...

(rois avoir deviné d'où vient le crime. Alors, c'est dans (.0 cercle très restreint que je vais chercher... Et il faude t être bien malheureux et bien maladroit pour ne

at trouver...

bic Je ne vous demande pas votre secret, mon ami...

.3ndant, le jour où vous aurez découvert la vérité, le pj^/ où Ton saura que des deux accusés, ni Ttin ni

itre n'était coupable, ni l'acquitté, ni le condamné, (»À^our-là, Haudecœur, il n'y aura pas seulement une (jaude joie dans voire cœur... xMais votre joie passerales

;s, franchira le monde, et sera partagée, ici, en cette

.tude, par celui qui fut, pendant quelque temps, le jYjfipagnon de votre déshonneur...

iCs deux hommes se pressèrent les mains avec efTu-

atjlaudecœur resta une quinzaine de jours à la station .

l lui fallait ce temps pour se remettre.

l vécut de la vie des colons, les suivant dans leurs tra-

X, autant que ses forces le lui permettaient.

illle était très simple, cette vie, et presque patriarcale.

A six heures du matin, on prenait le thé avec du bis-

it et l'on se rendait au travail, les uns aux cultures, u^ autres à l'élevage.

^pAdix heures, un déjeunait avec du thé, du biscuit, du

af salé, des patates et du riz.

prj)Q dîne à deux heures, on soupe à six heures et demie. YQ.es mêmes aliments pour les deux repas. ^ ^^'heure de chaque repas est annoncée par le cuisinier gpaide d'une conque marine retentissante. ac,t- de Kérunion et Denis Morlefert vivaient avec leur» ge^estiques, cultivateurs ou gardiens des troupeaux, SOI un pied de parfaite égalité. '; i/

fi 288 BLESSÉE AU COEUR

La seule nuance qui faisait reconnaître le m^i d'avec ses serviteurs — le squatter d'avec ses stockme\ était que l'un indiquait à l'autre le travail à faire. ' Tout le monde vivait à la même table et metf Ja^ main à la même besogne. }

Lorsque Haudecœur fut complètement rétabli. de;, Kérunion lui dit : V(

— Voici le moment de partir. Vous êtes redtu w robuste et en état de fournir des étapes fatigantes. - Aiy, lement, comme vous pourriez vous perdre et que^ /n veux pas vous laisser affronter une seconde fois lesl^ir gers auxquels vous avez échappé, vous serez accomp^*',nj de deux Canaques qui vous guideront dans la brouSn^\,j v qui emporteront des vivres.

Vous traverserez l'île jusqu'à la côte de la pointe Noyc Par mes soins, un bateau à voiles, le Kembla, dont It capitaine m'a des obligations, vous attend là oii mes Ca naques vous conduiront, à l'extrémité même de la près qu'île de Poume. Ces Canaques appartiennent àlatribL des Néréma, qui peuplent la presqu'île. Le Kembla doi i faire voile pour les Nouvelles-Hébrides, qui ne son . guère qu'à vingt-cinq lieues seulement delà pointe Norc calédonienne. Des Nouvelles-Hébrides, le Kembla ir? vous débarquer en Australie. Vous n'aurez rien à paye pour votre traversée. Tout est prévu. A Sydney, vous ai^\y rez besoin d'argent. Voici un chèque de mille francs su, \ la banque Stephenson. Je ne puis vous donner davantage'. Vous connaissez notre existence, nous vivons un peu aii jour le jour.

Haudecœur avait le cœur trop gros pour pouvoir répondre.

11 eût éclaté en sanglots, s'il avait voulu parler.

Il fit ses préparatifs de départ.

Le lendemain, au lever du soleil, il se mettait en route.

Sur la montagne, au moment où il allait descendre le versant opposé, il se retourna et aperçut, au loin, dans le vallon silencieux, la station où ces braves cœurs l'avaient fait revenir à la vie.

Il en distinguait, de cette hauteur, tous les détails.

Près de l'habitation principale était la cuisine. Devant l'une des faces de la case s'étalait en pente douce un jardin potager et fruitier, pendant que de l'autre côté s'élevaient les magasins.

Plus loin, les huttes coniques des Canaques employés sur la propriété.

11 vit Denis Mortefert qui s'en allait à la chasse, le fusil à l'épaule, suivi de son chien.

Il vit aussi M. de Kérunion qui, à cheval, suivait lentement, la tête inclinée et comme pensif, l'allée qui traversait le paddock, s'en allant sans doute visiter les troupeaux paissant, vers l'Est, dans les immenses pâturages qui composaient le reste de la propriété.

M. de Kérunion suivait en pensée, dans sa fuite, l'homme qui, pendant quelques mois jadis, avait partagé sa destinée.

Haudecœur dit adieu à tout ce qu'il voyait.

Et il s'engagea dans la brousse, le cœur gros.

L'évasion de Haudecœur avait fait grand bruit à la colonie de Bourail. Les circonstances dramatiques au milieu desquelles s'était accomplie cette évasion avaient préoccupé beaucoup les esprits. Et le pauvre Haudecœur n'était pas loin de passer pour le plus misérable des hommes et le plus dangereux bandit du pénitencier.

Les recherches de la gendarmerie, dans les environs etmêmejusqu'àGomen, n'avaientaboutiàaucun résultat.

Un jour, on avait interrogé Léon Mortier, le stockman.

Mais, fidèle à sa promesse, l'ancien déporté n'avait pas voulu trahir celui que pendant quelques heures il avait secouru.

L'opinion générale, à Bourail, était que Haudecœur périrait dans sa tentative d'évasion.

Sans ressources, sans armes, à peine vêtu, comment réussirait-il à vivre ?

Et même s'il vivait, miraculeusement sauvé, comment sortirait-il de l'île? Par quel moyen ? Les courriers sont rares entre la Nouvelle-Calédonie et l'Australie. Et un forçat qui essayerait de s'y présenter serait vite renvoyé au pénitencier. D'autre part les bateaux caboteurs qui font le tour de l'île et vont jusqu'aux Nouvelles-Hébrides n'accepteraient pas gratuitement de prendre à bord le fugitif.

Or, Haudecœur n'avait pas d'argent.

Donc, c'était un homme perdu, condamné à mourir de faim ou à servir de déjeuner aux Canaques anthropophages.

Collivet partageait cette conviction.

Mais il n'envisageait pourtant pas sans une certaine anxiété le moment oh il se retrouverait devant Gérard de Beaupréault et où il lui faudrait expliquer l'insuccès de cette évasion.

On se rappelle que Gérard, en prenant congé de Collivet, lui avait donné rendez-vous à Sydney.

Gérard attendait, avec son yacht, sur la côte orientale, près du cap Tuo^ en face de la Mission.

Mais il risquait d'attendre longtemps, puisque Collivet s'était bien gardé de mettre Haudecœur dans la confidence du projet de fuite.

Collivet résolut donc, allant au danger, de regagner le yacht, au lieu de se rendre en Australie.

Gérard lui avait laissé de l'argent.

Collivet n'était pas en peine de trouver un caboteur, à Nouméa.

H regagna donc la ville par terre.

l\ avait grand intérêt à revoir Gérard sans tarder, car, malgré la conviction où il était de la mort à peu près certaine du forçat, ne pouvait-il se faire, cependant, que l'évadé eût réussi?

Alors, le hasard, sur lequel il faut toujours compter en ces sortes d'aventures, ne pouvait-il amener Haudecœur sur la côte orientale? non loin du yacht?... Et ce yacht, il l'avait vu à Bourail. Il le reconnaîtrait... Il s'expliquerait avec Gérard.

LES MISERES d'UN CONDAMNÉ 291

Et Collivet était perdu î

En rejoignant Gérard tout de suite, au contraire, en lui annonçant la mort du fugitif, il l'éloignait de la Calédonie.

Et ainsi laissé à ses seules forces, à ses seules ressources, Haudecœnr, en supposant qu'il vécût, ne sortirait jamais de l'île fatale.

Quelques semaines après, du bateau à voiles qui avait contourné Tîle et remontait vers la côte septentrionale, Collivet aperçut au loin le bateau de Gérard, portant pavillon tricolore, et qui était à l'ancre dans labaiedeTuo.

Quelques heures encoreetCollivet était à bord du yacht.

Gérard était absent.

Profitant de ces longs jours d'attente, il était descendu à terre où les Pères de la Mission lui avaient donné l'hospitalité et il passait les journées à chasser les oiseaux dans les forêts immenses qui bordent la côte.

Collivet prit le canot du yacht et se fit conduire à terre.

Gérard rentrait de la chasse au moment où Collivet arrivait à la Mission.

En apercevant Collivet, qu'il était si loin d'attendre, Gérard comprit que quelque chose de grave s'était passé et que cet homme devait être porteur d'une mauvaise nouvelle.

Il déposa son fusil sous la véranda, et se hâta de rejoindre Collivet*.

— Comment se fait-il que je vous retrouve ici et que vous ne soyez point allé m'attendreà Sydney? N'auriezvous pas compris mes instructions?

— Je les ai parfaitement comprises. Malheureusement, je n'ai pas eu besoin de les suivre jusqu'au bout. Si je n'étais venu vous rejoindre au camp Tuo, vous risquiez d'y attendre indélîniment Handecœur.

— Comment cela? Aurait-il refusé de s'évader?

— Non... mais...

— Parlez, Collivet, parlez ! Vous savez que je tenais beaucoup àceque ce pauvre homme relrouvâtsaliberté...

— C'est parce que je le sais, monsieur, que j'hésite à vous apprendre...

Il avait préparé, de longue main, l'histoire qu'il devait conter à Gérard, afin d'éviter que les soupçons du jeune homme se portassent sur lui, afin d'éviter même toute question embarrassante.

Il reprit, très calme :

— Haudecœur avait compris le projet de fuite que je lui avais soumis et il devait l'exécuter de point en point. Mais Haudecœur avait des ennemis, ce que nous ne savions pas, et parmi ces ennemis un surveillant nommé Jacquemin, qui ne le perdait pas de vue et qui jadis déjà avait failli arrêter votre protégé lors de sa première tentative d'évasion à la presqu'île. Ce Jacquemin exerçait sur Haudecœur une surveillance toute particulière et Haudecœur ne paraissait pas s'en douter. A-t-il éventé notre projet? C'est bien possible. Toujours est-il que la nuit même que j'avais fixée à Haudecœur pour son départ, le pauvre diable était suivi, traqué à travers la brousse, acculé à la mer. Pour s'échapper, il n'avait pas d'autre parti que de se jeter à la mer, ce qu'il fit. Il dut i passer la nuit sur un rocher, car le lendemain matin, alors qu'on croyait que tout était fini avec lui, on le revit qui essayait de regagner la côté. De la falaise où est le poste, les surveillants tirèrent sur lui et il disparut. Les gens qui montaient le canot de ronde, et que j'eus soin d'interroger, me dirent que leur conviction était que Haudecœur avait trouvé la mort dans cette tentative désespérée...

— Mort!

— Oui, monsieur... Et, de fait, on ne le revit plus...

— N'a-t-il pu s'échapper?

Collivet secoua la tête.

— Je ne voudrais pas vous laisser la moindre illusion,, monsieur.

Gérard était pâle.

11 se sentait responsable de la mort du forçat, responsable vis-à-vis de Louise. Que dirait-il à la jeune fille lorsqu'elle lui demanderait compte de la vie de son père ? Est-ce que ce n'était pas lui qui l'avait poussé à cette

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 293

évasion et si Tévasion avait échoué, n'était-ce point parce que quelque imprudence avait été commise?

Il gardait le silence, attristé, les yeux baissés.

— Ne vous désolez pas, monsieur, disait Collivet, qui essayait de mettre de la tendresse dans ses paroles... Groyez-moi, ce que nous avons voulu faire était difûcile... c'était presque tenter l'impossible... Ce n'est ni votre faute ni la mienne... N'y pensons plus!

Mais ces banales consolations n'avaient pas de prise sur Gérard.

Il sentait se dérober le but auquel il tendait.

Et la vérité sur le meurtre de son père, cette vérité qu'il s'était donné comme devoir de chercher partout et de trouver malgré tout, s'éloignait de lui une fois de plus.

De soupçon contre Gollivet, il n'en eut pas.

Pourquoi eût-il douté de cet homme ?

Il attendit quand même quinze jours; puis, rester plus longtemps au cap Tuo était désormais inutile, il prit congé des Pères de la Mission.

Et il appareilla.

Le soir même, à toute vapeur, l'élégant yacht se dirigeait vers la haute mer, pour faire sa première escale à Sydney.

Dans le trajet, il traversa un cyclone qui faillit l'emporter, et ioisqu'il relâcha à Sydney le capitaine jugea prudent de faire exécuter certaines réparations de première importance.

Cela demandait un mois environ.

Gérard ne restait pas inaclif.

Il mit ce temps à profit pour visiter la côte, s'engageant même dans l'intérieur, ayant confié le yacht au capitaine.

Gollivet ne l'avait pas suivi.

Il avait pris une chambre à l'hôtel de la Nouvelle- Galles, et tuait le temps comme il pouvait à flâner dans le port, à parcourir les quartiers excentriques, à se mêler au peuple affaire et bruyant de la grande ville.

Parfois, comme si une fatigue excessive lui avait cassé

les membres, il restait couché toute la Journée, dans un demi -sommeil.

Et pourtant, il ne dormait pas... car il lui arrivait de se dresser tout à coup dans son lit, etétendant le bras vers un portefeuille qui ne le quittait jamais et toujours à portée de sa main, il en tirait une photographie de femme, celle de Marinette, et longtemps, longtemps, comme hébété, restait en contemplation devant elle.

Des larmes de rage sortaient de ses yeux.

Il remettait la photographie dans le portefeuille.

Puis il semblait redormir.

Cette femme emplissait son cœur malgré tout, tenait sa vie dans ses petites mains.

Quand il se levait, souvent, la nuit était venue.

Alors, il sortait, allant manger hâtivement, dans quelque bar empli de cris, de vociférations, cherchant l'oubli, voulant s'étourdir.

Lorsque Gérard était parti pour son voyage à l'intérieur, voyage qui devait durer un mois, c'est-à-dire le temps nécessaire pour réparer le yacht, Collivet lui avait dit :

— Monsieur de Beaupréault, je n'ai rien à faire auprès de vous. Je ne puis plus vous être utile, puisque nous avons échoué dans l'œuvre à laquelle nous voulions nous consacrer. Je vous prie donc de me rendre la liberté.

— Que comptez-vous faire ?

— Rentrer en France sans attendre le yacht. Gérard insista affectueusement.

Mais Collivet tint bon.

Ils se firent donc leurs adieux.

Collivet avait retenu sa place sur le Normamby , qui devait appareiller huit jours après pour l'Angleterre.

L'employé n'était pas curieux, et si intéressante que fût Sydney, il n'éprouvait aucuu désir de la visiter.

Ce n'était pas le besoin d'aventures qui l'avait poussé à suivre Gérard, c'était la nécessité d'empêcher l'évasion de Hdudecœur. Empêcher cela à tout prix !

Et il y avait réussi ! au delà même de ses désirs, puisque Haudecœur était mort !...

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 295

Sydney ne ressemble en rien aux autres villes de l'Australie. Celles-ci présentent en général Taspect d'un damier à carrés égaux, dessiné sur une surface plane, avec des magasins qui paraissent copiés les uns sur les autres, et des maisons toutes les mêmes. Sj^dney, au contraire, a des -rues irrégnlières, le long de plusieurs collines. Ses parcs et ses jardins forment, au milieu même des habitations, des squares immenses, toujours fréquentés, même pendant les heures de nuit.

Un soir, quelques j ours avanl le départ du Normamby^ GoUivet en sortant d^un bar s'était promené dans la ville, sans penser, allant au hasard des rues, des descentes et des montées.

Le hasard de la promenade l'avait conduit au bord de la mer, dans ce merveilleux Jardin botanique oti se mêlent les végétations du monde entier : des orchidées, des cactus et des yuccas, des fougères arborescentes et tous les palmiers ; des araucarias de Norfolk, et des bu-' nyas de Queensland ; on y trouve l'annona du Mexique, le mangoustan de Singapour, le tanguin de Madagascar ; il y a des bosquets composes de dammaras des îles du Pacifique, de chênes du Nord, d'oliviers d'Espagne et de palmiers de Geylan ; des arbres de Judée jonchent la terre de pétales roses, côte à côte avec des azalées, des groupes de rhododendrons et des bordures de véroniques aux grappes bleuâtres : tous les arbres, tous les arbustes, toutes les fleurs.

Le Jardin botanique est le rendez-vous quotidien de toute la population de Sydney; les dimanches et les jours de fête, on a peine à circuler dans les larges avenues bordées d'arbres immenses, et les pelouses ellesmêmes, où il est permis d'entrer, sont fréquentées par des théories d'ouvriers et de petits bourgeois qui viennent y passer la journée devant la mer, déjeunant et dînant sur l'herbe.

Le soir, après les grosses chaleurs, dans les jours de la semaine, il est plein de monde encore.

Collivet avait pris place sur une chaise ; la nuit était très claire ; on eût dit l'aube d'une bellejournée d'Europe.

La mer était calme et de toutes petites vagues courtes venaient mourir sur la grève presque san? bruit.

Si profonde que fût la rêverie de Gollivet, si distraite que fût son attention, pour tout ce qui l'entourait, son regard fut cependant attiré vers un homme de haute stature, simplement, presque pauvrement vêtu et qui venait de passer devant lui.

Gollivet n'avait pas vu le visage 'de cet homme.

Et pourtant il eut un petit frisson d'épouvante qui lui parcourut le corps, des talons à la nuque.

Et il se dressa, effare.

— Allons donc ! murmura-t-il... Haudecœur vivant! Haudecœur à Sydney ! Je suis fou ! j'ai la berlue !...

Et il essuya son front couvert de sueur.

L'homme avait disparu dans les groupes d'ouvriers qui avaient organisé un concert.

Gollivet se rassit. Il sentait ses jambee se dérober sous lui.

— Si c'était lui, pourtant !...

Et ce fut l'effroi même qui lui redonna des forces.

Il s'élance dans la foule, cherchant partout celui dont l'apparition vient de le bouleverser à ce point.

Le reverra-t-il? Des enfants jouent, autour de lui ; des fillettes dansent en se tenant par la main, lui barrent le passage, s'embarrassent dans ses jambes ; là, un orchestre de musiciens allemands a réuni toute une assemblée autour de lui. Haudecœur est-il parmi les auditeurs ?

Il va, vient, cherche, ne trouve pas.

Beaucoup d'hommes aux larges épaules, et de la même stature que Haudecœur, mais Haudecœur nulle part.

— Je me suis trompé, se dit-il.

Mais du fond de son cœur monte un cri épouvanté.

— Non, non, c'est bien lui ! Prends garde !

Il resta dans le jardin jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Quand il le quitta, le jardin était désert.

Seuls le parcouraient quelques ivrognes décrivant des zigzags, sortant d'un bar pour rentrer dans un autre bar.

Il revint à son hôtel.

Mais il ne dormit pas.

Si l'homme entrevu était réellement Haudecœur, comment le retrouver dans une ville de près de deux cent mille habitants, dont Gollivet ne connaissait ni la langue, ni les mœurs?

Et en supposant que ce fût lui et que Gollivet le retrouvât, qu'adviendrail-il ?

Sur cette terre australienne, Haudecœur était libre. Collivet ne pouvait rien.

Mais Haudecœur, libre, tenterait de gagner la France, peut-être. :.

Là, Collivet ne pourrait-il dresser quelque piège où le malheureux tomberait?

Dès la pointe du jour, Collivet se leva, s'habilla et sortit. Ses réflexions de la nuit l'avaient conduit à penser que si Haudecœur voulait rentrer en France, comme selon l'hypothèse la plus probable il n'avait pas d'argent, il essayerait de s'engager sur quelque bateau en partance, domestique, aide de cuisine, chauffeur même au besoin. Ces métiers de bord n'exigent pas d'apprentissage, et lorsque quelque vacance se produit sur un bateau, elle est vite comblée par un engagement pour la durée du voyage.

C'était donc sur le port qu'il avait chance de rencontrer Haudecœur.

D'autre part, l'évadé ne commettrait pas l'imprudence de s'engager sur un navire français.

Sous le pavillon tricolore, c'est la terre française.

11 eût risqué d'y perdre la liberté.

Haudecœur chercherait donc à entrer sur un navire étranger, et comme les bateaux anglais étaient nombreux, il y avait bien des chances pour que ce fût sur un de ceux-ci qu'il prît passage.

Pendant toute la journée, Collivet parcourut fiévreusement le port ; ilavait pris des renseignements à l'hôtel ; il connaissait le nom de tous les bâtiments en partance à destination d'Europe.

Mais cette première journée de recherches fut inutile.

Il ne vit Haudecœur nulle part.

Le soir, il revint au Jardin botanique.

Là non plus, Haudecœur ne parut point.

Mais trois jours après, comme il passait sur le port, il vit un homme entrer dans un bar fréquenté par des matelots anglais, et si loin qu'il fût de cet homme, Gollivet reconnut l'apparitionnôcturne du Jardin botanique.

— Est-ce lui ?

Cette fois il le saurait, à tout prix.

Mais à toutprix également, il ne fallait pas être reconnu par l'évadé ; chercher un déguisement quelconque, on ne pouvait y songer ; c'eût été courir le risque de perdre la piste du forçat.

Il releva le collet de son paletot, rabattit sur ses yeux les bords de son large chapeau mou, et comme il avait les yeux faibles et qu'il portait parfois des lunettes aux verres teintés lorsque le soleil lui faisait mal, il se les ajusta sur le nez.

" Ainsi affublé, il reprit quelque assurance.

Il passa devant le bar et essaya de voir ce qui s'y passait.

Mais les salles étaient encombrées de matelots, de portefaix, de gens du port, d'ouvriers de toute sorte, au milieu desquels il était difficile de trouver celui qu'il cherchait. Il devait y renoncer ou entrer.

Il entra, se lit servir du whiskey, jeta sous la table le contenu de son verre, en demanda un autre et en fît autant.

Il paya et se mêla aux groupes.

Personne ne faisait attention à lui.

De salle en sale il rôdait et déjà il désespérait lorsqu'il vit, lui tournant le dos et assis à une table, seul, un homme dont l'attitude et la carrure lui rappelaient Haudecœur.

L'homme s'étant retourné pour demander quelque chose, Gollivet distingua son visage.

C'était bien le forçat.

Et Gollivet, cloué sur place, en demeura épouvanté I

Gomment s'élait-il enfui V Par quels hasards ? Par

LES MISÈRES d'ON CONDAMNÉ £99

quels prodiges de ruse et d'énergie avait-il échappé à tous les dangers qui l'attendaient ?

Uû moment Gollivet fut comme ébloui.

Le salut de cet homme, c'était sa pertt; à lui.

Mais l'employé était doué d'un extrême sang-froid. Rien n'était perdu en somme puisque Haudecœur ignorait qu'on l'avait découvert.

Il suffirait, dorénavant, de connaître les projets de l'évadé.

Pour cela, il fallait le suivre, ne plus le perdre de vue, s'attacher à ses pas, deviner ses actes, entendre ses paroles.

Une table était libre, derrière Haudecœur.

Gollivet y prit place.

Les deux hommes se touchaient presque, dos contre dos.

Haudecœurresta seul, pendant unquartd'heureencore.

Puis un matelot vint s'asseoir devant lui et demanda du gin.

Bientôt la conversation s'engagea.

Le matelot parlait très bien français, quoique avec une forte prononciation anglaise. Il s'exprimait couramment.

— Monsieur, dit-il, vous êtes bien monsieur Haudecœur ?

— Oui... et vous, je le vois, vous êtes matelot à bord de la Britannia ?

— Parfaitement. Vous avez fait remettre il y deux jours à mon commandant une lettre de recommandation signée de l'un de ses amis de France, même un peu son cousin, à ce qu'il paraît...

— M. de Kérunion.

— C'est bien cela. Dans cette lattre M. de Kérunion, sans cacher à mon commandant qui vous êtes... ce que vous êtes... appuya le matelot, le prie;, sachant que la Britannia devait être à Sydney, de vous prendre à son bord, de vous y donner quelque occupation et de vous débarquer en Angleterre.., Ce sont les termes de la lettre... Mon commandant, qui aime beaucoup M. de Kéru-

nion, m'envoie vous demander si c'est bien là ce que vous désirez?...

— Rien de plus, monsieur, rien de plus, fit Haudecœar avec une émotion profonde.

Le matelot gardait tout son flegme.

— Dans ces conditions, veuillez vous rendre à bord dans trois jours; vous y prendrez le service qu'on vous attribuera; je ne sais trop ce qui vous sera donné. Étesvous vigoureux, de bonne santé?

— Je crois l'avoir prouvé.

— En ce cas, il est bien probable qu'on vous mettra parmi les chauffeurs, à la machine... Vous savez, c'est dur...

— Qu'importe! Je sors du bagne, j'en ai vu bien d'autres... J*acceplerai tout avec bonheur.

— Alors, c'est dit. Dans trois jours, à quatre heures du soir, au plus tard...

— Dans trois jours, à quatre heures du soir.

Le matelot redemanda un verre de gin, qu'il fit suivre d'un coklail ; après quoi, se levant, il prit congé, d'un salut flegmatique.

Haudecœur resta longtemps comme absorbé à la môme table.

Mais comme il ne buvait pas, et qu'il occupait une place qu'un autre pouvait mieux utili>er, le patron lui î'rappa sur l'épaule, rudement, en lui adressant quelques mots.

Haudecœur ne comprit pas.

Cependant il se leva, paya et sortit.

Haudecœur avait frôlé, en se levant, la jambe de Collivet, qui n'avait rien perdu de ce qui venait d être dit.

L'évadé sortit et flâna le long du port.

Le bonheur le rendait presque fou, ivre presque.

GoUivetne le suivit pas longtemps.

Cette course au hasard des caprices de l'évadé n'avait plus aucun intérêt pour lui.

Il était libre, maintenant, de disposer de la destinée de Haudecœur,

Qu'allait-il faire?

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 301

Prévenir la police parisienne, tout d'abord, de l'évasion du forçat et de son arrivée en Australie.

Prévenir la police aussi que le forçat rentrait en Europe par le transport la Dntannia, et serait en Angleterre six semaines après environ.

Cela, c'était une précautioQ élémentaire.

lise rendit au télégraphe.

Entre la France et la Nouvelle-Galles du Sud les dépêches coulent cher, mais Gérard de Beaapréault avait été généreux,

Gollivet ne regardait pas à la dépense.

Une dépèche partit à l'adresse, du quai des Orfèvres signalant l'évasion et l'arrivée à Sydney, et le prochain départ pour l'Angleterre.

— Ils auront le temps d'aviser. Ils s'informeront. Et lorsque Haudecœur mettra le pied en France, les agents le cueilleront comme une poire mûre !

Il ne s'en tint pas là, pourtant, car le soir même il allait retenir une place sur la Britannia et y envoyait ses bagages, le lendemain.

— Je serai mieux là pour veiller surlui !... Trois jours se passèrent.

Haudecœur, fidèle au rendez-vous, se présenta à bord.

Ainsi que le malebt l'avait prévu, il fut mis au chauffage.

Vingt-quatre heures après \a.Britannia quittait la rade de Sydney.

Et noir de charbon, respirant à peine dans l'atmosphère terriblement surchauffée où il se mouvait, Haudecœur, lorsqu'il sentit le bateau renouer sous ses pieds, osciller légèrement et filer, Haudecœur ne put retenir ses larmes...

Collivet savait que Haudecœur était près de lui. It l'avait gaetlé, il l'avait vu entrer.

Les deux hommes pouvaient vivre longtemps, côte à côte, de la vie de bord sans risquer de se rencontrer.

Cependant Collivet fut prudent et sortit peu.

11 passait ses journées dans sa cabine ou au salon, ne se hasardant sur le pont que lorsqu'il n'y voyait que des passagers comme lui, ou des officiers.

Il n'aperçut pas une seule fois Haudecœur pendant la traversée.

La Britannia se rendait à Southampton.

Il n'y avait pas deux heures que Collivet était débarqué qu'il envoyait à la préfecture de police à Paris un télégramme l'avisant de l'arrivée du bateau.

La mer était basse, la Britannia était obligée d'attendre la marée haute pour entrer dans le port, mais une embarcation était venue prendre les passagers, afin de leur épargner de longues heures d'attente.

Cela donnait de l'avance à Collivet ; il était certain, en e£Fet, que le forçat ne quitterait le bateau que lorsque celui-ci serait à quai ; alors seulement on le congédierait

Ce fut ce qui arriva.

En outre de ce nouveau télégramme, Collivet écrivit. En effet, Haudecœur était bien changé ; ses cheveux étaient blancs ; il avait laissé pousser toute sa barbe et sa barbe aussi était blanche. N'était-il pas possible que les agents ne le reconnussent point? Collivet pensait à tout ; il avait envoyé le signalement de Haudecœur, estimant que l'évadé, pour les mêmes raisons, se garderait bien de faire couper ses cheveux et sa barbe, et de reprendre ainsi sa i)hysionomie d'autrefois.

La Britannia était en rade de Southampton le samedi. Collivet s'informa des départs pour la France.

Il y a un service de bateaux entre le Havre et Southampton deux fois par semaine, les mercredis et vendredis ; entre Southampton et le Havre, les mardis et samedis.

Le bateau du samedi venait de partir lorsque la Britannia fut signalée par le sémaphore.

Les passagers à destination de la France étaient donc obligés d'attendre le mardi suivant, à moins de prendre le chemin de fer et de se rendre à Douvres où il était possible d'arriver avant le départ du bateau de Calais.

CoUivet n'était pas pressé.

Il comptait s'embarquer sur le bateau même que prendrait Hdudecœur ; il attendit donc le bon plaisir de ce dernier.

La mer était haute à dix heures du soir, et à dix heures la Britannia longeait la jetée et entrait dans le port.

Pendant les heures d'attente, Haudecœur avait vu son travail réduit à peu de chose ; quelques heures de liberté lui avaient été laissées et il était monté ^e^pire^ l'air frais et pur de ce mois de septembre ensoleillé par lequel il revoyait l'Europe.

On lui frappa tout à coup sur l'épaule et quelqu'un prononça son nom :

— Haudecœur.

Il se retourna vivement.

Mais il se rassura aussitôt en reconnaissant le matelot qui, à Sydney, sur la recommandation de M. de Kérunion, lui avait été envoyé par le commandant de la Britannia.

— Le commandant veut vous parler, dit le matelot à voix basse.

Haudecœur inclina la tête et suivit le matelot.

L'officier était dans sa cabine.

Haudecœur et lui ne s'étaient jamais trouvés en présence.

C'était un homme très grand, maigre, à l'œil bleu, aux favoris blancs comme de la neige ; le visage était hà'.é. Le regard était bon.

D'un geste silencieux, il indiqua une chaise à Haudecœur.

— J'aime beaucoup M. de Kérunion qui est un peu mon parent, dit-il, et je sais que M. de Kérunion eît convaincu de votre innocence et de votre probité. Je ne puis donc rester indifférent à la situation très délicate qui vous est faite. Je n'ai pas hésité à vous donner passage à bord, vous l'avez vu, et si je vous ai envoyé parmi les chauffeurs, ce n'était pas pour tirer parti de votre présence et utiliser vos bras, mais ce fut surtout pour vous protéger autant que possible contre les regards indiscrets.

— Oh ! monsieur, c'est à vous que je devrai le plus grand bonheur de ma vie, puisque grâce à vous, bientôt, je reverrai ma femme et mes enfants.

— Je n'ai été qu'un intermédiaire. . . Gardez votre aflection et toute votre reconnaissance pour M. de Kérunion... C'est lui qui les mérite- Moi, j'ai fait peu de chose...

Il se leva, fit deux ou trois pas dans la cabine étroite, puis vint se placer devant une table sur laquelle était posé un registre.

Il ouvrit ce registre.

Puis, il se tourna vers Haudecœur.

— Dans la lettre que M. de Kérunion vous a donnée pour moi, mon parent faisait quelques allusions à votre départ de Bourail, au piège qui vous y avait été tendu, aux dangers auxquels vous avez échappé miraculeusement; deux noms revenaient, à plusieurs reprises, dans sa lettre : celui de Jacquemin, celui de Collivet...

Le visage de Haudecœur s'assombrit.

Il y eut, dans ses yeux, un éclair de haine.

— Je pardonne au premier, monsieur. C'est un méchant homme, il est vrai, mais enfin, il était presque dans son droit... Quant au second.... si jamais il me tombe suus la main, tant pis pour lui, tant pis, tantpis...

Le commandant, tout en écoutant Haudecœur, feuilletait le registre.

— Lisez donc, s'il vous plaît, la liste des passagers pris à Sydney, dit-il tout à coup, et voyez si quelqu'un de ces norois n'attirera pas votre attention.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 305

Surpris, Haudecœur s'avança et lut.

Il y eut quelques secondes de silence.

Puis il tressaillit et il regarda le commandant, très pâle.

— Monsieur, fit-il, monsieur...

— Vous avez lu ?

— Oui... le nom... le nom de Gollivet... là... Ah ! mon Dieu !

— Peut-être n'est-ce pas l'homme dont vous avez à vous plaindre?

— Oh ! si, monsieur, si... autrement le hasard serait trop cruel... C'est lui, n'en doutez pas.

— Dans tous les cas, vous êles prévenu... c'est tout ce que j'ai voulu fdire... tout ce que je pouvais faire...

— Merci, monsieur, merci... Encore un mot, pourtant. Cet homme est-il encore à bord de la Britannia ?

— Non, il a débarqué avec les passagers...

— S'il m'a vu, je suis perdu... il s*acharne contre moi... J'ignore les causes de sa haine, mais puisqu'il a voulu à Bourail me tendre un piège où j'ai bien failli succomber, il recommencera en Europe... Qui sait, oui, qui sait si déjà la police n'est pas prévenue de mon évasion et de mon retour ?...

— Il me paraît difficile que ce Collivet ait connu votre présence à mon bord... à moins qu'il ne vous ait rencontré à Sydney et suivi... S'il vous a vu, vous le saurez bientôt. Tant que vous serez en Angleterre, la police française ne peut vous inquiéter. Ce n'est donc qu'à votre arrivée en France que comuiencerout les dangers pour vous... mais si Collivet a vraiment intérêt à vous nuire, il ne vous perdra pas de vue, vous le retrouverez sur vos pas dans quelques heures, lorsque vous aurez quitté la Britannia. Il ne vous sera pas difficile de le dépister. Dès maintenant, vous êtes libre, Haudecœur. Je considère votre engagement comme terminé. Adieu et bonne chance !...

— Adieu, monsieur, adieu !

Haudecœur redescendit, b'habilla, fit ses préparatifs.

Ce fut bientôt fini de réunir ses quelques bardes.

Puis il remonta sur le pont désert en attendant que la mer baute permît à la Britannia d'entrer dans le port.

La haine et l'effroi se discutaient son cœur.

Labaine pour cet bomme dont il ne comprenait point racharnement.

L'effroi — un effroi instinctif — de retomber entre les mains de la police et d'être renvoyé au bagne.

11 regardait devant lui, à quelques kilomètres, la ville de Soutbampton, la rade ouverte où tout à l'heure passerait la Britannia et la jetée où, sans doute, caché dans un ilôt de promeneurs et de curieux, CoUivet guetterait l'arrivée du bateau.

Que faire pour lui échapper encore ?

L'aborder franchement? Avoir avec lui une explication suprême ? Rappeler à ce misérable les paroles échangées entre Jacquemin et lui sur l'îlot du chenal en avant des récifs de Bourail, alors que Jacquemin, le fusil armé, attendait l'apparition de l'évadé pour en finir avec lui ?

Qu'en résulterait-il, et n'était-ce pas inutilement se démasquer? Ne valait-il pas mieux paraître ne point se douter qu'il avait été découvert, et déjouer ainsi de nouvelles et terribles embûches?

11 resta ainsi à rêver jusqu'au soir.

Il était si absorbé, si triste, qu'il ne s'aperçut même pas que la Britannia^ lentement, venait de virer et s'avançait vers le port.

La nuit était venue, et les phares trouaient les ténèbres de leurs étoiles changeantes.

Quand il comprit qu'on marchait, qu'on s'approchait, il eut un frisson.

Ces semaines passées sur la Britannia, loin de tout danger, avaient été bien reposantes.

Maintenant, c'était fini, la chasse allait recommencer... et la bête chassée par les limiers de la préfecture, c'était lui.

La Britannia passa entre les jetées.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 307

La nuit était douce. Il y avait là beaucoup de monde. Mais l'œil perçant de Haudecœur ne pouvait distinguer son ennemi.

Bientôt la Britannia stoppa.

Des passerelles furent abattues du pont jusque sur le quai; il y eut un va-et-vient empressé de matelots, d'ouvriers, de douaniers, de gens de l'administration de la Compagnie.

Haudecœur, attentif, le cœur battant, ne voyait pas Collivet.

Mais le vaste bâtiment, fermé du côté de la ville^ ouvert du côté du port, auprès duquel la Britannia venait d'atterrir, n'était éclairé que par deux ou trois becs de gaz.

Il y avait des coins sombres où l'œil n'arrivait pas.

Collivet ne pouvait-il être caché là?

Haudecœur mit le pied sur la passerelle, portant à la main son léger bagage et, filant le long du bâtiment, arriva jusqu'à*un angle et tourna vers la gauche, brusquemeni.

Aussitôt il prit sa course et s'engagea dans les rues voisines du port.

Et quand il eut ainsi couru, longtemps, il s'arrêta, se retourna, caché dans le retrait d'un mur, et regarda.

Etait-ce vrai ? Etait-ce imagination ?

11 avait cru à plusieurs reprises entendre qu'on le poursuivait, que quelqu'un derrière lui, réglant sur lui son pas, ne le quittait jamais.

Pourtant, de sa cachette, il ne vit rien.

Personne ne passa.

Alors, il se rassura.

Collivet ne r.avait pas vu quitter la Britannia.

Ou bien, s'il l'avait vu, il avait perdu sa trace.

Ou bien peut-être encore Haudecœur s'était trompé, et Collivet n'avait pas soupçonné à bord du bateau la présence de l'évadé.

Il renaissait à l'espérance.

Et essuyant son front ruisselant de sueur, il murmura ;

— Tout de même, si je pouvais être un peu tranquille pendant quelque temps, je ne l'aurais pas volé!

Après avoir erré longtemps parla ville, avec toute sorte de précautions de sauvage pour ne point se laisser surprendre, il revint coucher dans un hôtel modeste, fréquenté par des matelots marchands, le long du port.

Plus calme, désormais, et se croyant à l'abri, il dormit tout d'une traite, jusqu'au lendemain à midi.

Et le lendemain, quand il se réveilla, quand il ouvrit sa fenêtre, sous le coup de soleil éclatant qui tout à coup inonda sa chambre, devant le va-et-vient de cette fourmilière de porteurs, de voitures, de ballots, de marins ; devant l'animation de ces bateaux entrant ou sortant, il sentit son cœur se dilater.

— Libre ! Pourtant î Je suis libre !

Mais, soudain, son regard s'arrêle sur un homme paisiblement assis sur un tas de planches de sapin nouvellement arrivées de Norvège.

L'homme paraît s'amuser, comme Haudecœur, de l'animation qui règne dans le port.

Il ne lève pas la tête.

Il ne regarde pas l'évadé, ne s'occupe point de lui.

Cet homme, Haudecœur le reconnaît : c'est CoUivet. ^

Et c'est pour le surveiller que Gollivet se trouve là : Haudecœur n'en doute pas.

Il se recule, referme sa fenêtre et tombe anéanti sur une chaise :

— Lui ! toujours lui ! Lui partout!

Dans nn accès de rage, il se précipite dans l'escalier. Il aborderait le misérable, il lui sauterait au cou, il lui demanderait:

— Que t';ii-je fait? Pourquoi t'acharnes-tu contre moi ?

Et il l'obligerait bien à parler.

Mais lorsqu'il fut sur le port, Gollivet n'était plus assis sur les planches de sapin, il avait disparu.

L'évadé ne rentra point dans sa chambre.

Le danger existait toujours autour de lui, puisque, vraisemblablement, Gollivet avait découvert sa retraite.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 309

Il fallait parer à ce danger.

D'où pouvait-il venir?

On ne ferait rien contre lui tant que Haudecœur resterait sur la terre anglaise.

C'était donc à dépister son retour en France qu'il devait s'appliquer.

Il avait deux jours à attendre avant de s'embarquer pour le Havre.

Il les passa à se promener, ne manifestant aucune crainte, s'offrant pour ainsi dire complaisamment à Collivet dont il retrouvait la longue et maigre silhouette^ à tous les détours des rues, acharnée à ne le point quitter.

Il semblait n'en avoir plus de souci, ayant préparé son» plan de fuite.

Le mardi arriva.

Le bateau pour le Havre devait partir vers six heures du soir.

Haudecœur était sur le quai d'embarquement depuis longtemps.

Il guettait l'arrivée de Collivet.

Il ne le vit pas.

Sur ses gardes, il se dit que Collivet avait dû prendre un déguisement. Alors, aux aguets, il chercha parmi tous les passagers qui attendaient comme lui et qui se promenaient en causant ou en fumant.

Il les dévisageait les uns après les autres.

Quel que soit le déguisement, le regard reste le même.

Et le regard faux de Collivet, Haudecœur ne Toublieraitjamais.

Il remarqua bientôt un vieillard courbé, cassé en deux, vêtu d'une longue houppelande grise lui tombant jusqu'aux pieds, coiffé d'un chapeau melon et portant des lunettes bleues.

Pourquoi le remarqua-t-il plutôt qu'un autre, puisque rien en lui ne rappelait Collivet?

Instinct du danger, sans doute.

La figure du vieillard disparaissait sous une barbe blanche épaisse et flottant sur la poitrine. Respectable

entre tous, certes. Et pourtant Haudecœur le suivait des yeux. En redressant le buste de cet homme qui semblait courbé par les années, Haudecœur se disait que ce vieillard atteindrait la taille de son persécuteur. C'était aussi la même maigreur et une certaine démarche flottante particulière à l'employé de M. de Beaupréault. Si les yeux n'avaient été hermétiquement abrités par les lunettes, Haudecœur n'eût pas eu une seconde d'hésitation.

Il fit mine de quitter le quai et de s'éloigner dans l'intérieur de la ville par les premières rues aboutissant au port.

Le vieillard ne le suivit pas et continua sa promenade lente.

Haudecœur revint. Il entra au bureau, prit son billet pour le Havre et tout à coup il se retourna.

Le vieillard était derrière lui, attendant son tour, de l'argent à la main, l'air indifférent.

Haudecœur paya et son regard perçant alla tenter, sous les lunettes, de reconnaître les yeux de Collivet.

Un quart d'heure encore et le bateau allait partir.

Haudecœur franchit la passerelle et passa sur le pont.

Quelques secondes après le vieillard y arrivait aussi.

Le bateau était presque au complet. Le temps était splendide. Le soleil se couchait dans une mer en fusion couleur d'or et sous des nuages d'or qui avaient les reflets d'un incendie formidable éclaté dans .quelque monde inconnu.

Haudecœur vit tout à coup deux matelots se diriger vers la passerelle pour l'enlever.

L'heure du départ sonnait.

A cet instant précis, il se trouvait derrière l'homme à la houppelande et à la longue barbe grise.

Le forçat se pencha et dit d'une voix très nette :

— iMonsieur Collivet !

Le vieillard tressaillit et se retourna brusquement.

C'était lui. Il venait de se trahir.

Sans réflexion, du même mouvement, Haudecœur bondit ju>qu'aux deux matelots, les écarta, se jeta sur la passerelle et fut sur le quai.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 311

Le pont qui reliait le bateau à la terre ferme fut enlevé.

Gollivet restait à bord, s'en allant en France. Et lentement le bateau glissait dans le port, s'éloignant de Haudecœur.

Celui-ci, respirant largement, regardait Collivet sur le pont.

Gollivet semblait cloué à la même place. Il n'avait pas fait un pas, il n'avait pas fait un geste. Un moment, la rage de se voir deviné fut si forte qu'il eut un éblouissement ; le sang vint aux yeux, il chancela. L'épouvante le remit, lui rendit du sang-froid. Haudecœur s'était assis sur des filets de pêche entassés là.

Et le caractère goguenard de l'ouvrier parisien reprenant le dessus, en dépit des souffrances, des dangers courus, des misères supportées, il tira son mouchoir et l'agita par-dessus sa tête, en s'écriant :

— Au revoir, Collivet, au revoir; n'oublie pas de m'écrire...

Et il partit d'un large rire.

Il ne s'abandonna pas longtemps du reste à sa confiance et à sa joie d'avoir échappé à ce piège. Tout n'était pas fini pour lui.

Il ne pouvait rester en Angleterre.

Certes, il lui eût été possible d'y appeler sa femme et ses enfants.

Mais là seulement n'était pas son but.

Il avait à se venger et à reconquérir sa liberté, son honneur.

Pour cela, il fallait passer en France. Il était évident que Gollivet, acharné à la perte de Haudecœur, attendrait le for çat à sa descente du bateau, le samedi suivant, sous la protection d'agents de police de Paris ou du Havre.

Arriver au Havre, ainsi, c'était tomber dans la gueule du loup. Il n'y songea pas un seul instant.

Il était l'homme des résolutions promptes et énergiques.

Une voiture passait. Il y sauta, perdit cinq minutes à faire comprendre au cocher qu'il voulait être conduit à la gare, et arriva à celle-ci quelques instants seulement' avant le départ du train de Douvres.

Il se jeta dans un compartiment au moment où le train s'ébranlait. - \

Son projet était bien simple.

Arriver à Douvres à temps pour prendre le bateau qui tous les mercredis fait le trajet de Calais.

Il débarquerait à Calais au lieu du Havre.

Et comme Collivet ne serait pas là, comme Collivet'. n'aurait pas eu le temps d'avertir les agents, en suppo-/ sant qu'il eût deviné le projet de l'évadé, Haudecœur ne' serait pas inquiété. [

De Calais, il gagnerait Paris par étapes.

Toutes les chances de réussite étaient, pour lui, dan ce bateau qui allait partir. S'il descendait à Douvres, T temps pour le prendre, le pauvre fugitif était sauvé. S'il le manquait, c'était en perspective de nouveaux danger? de nouvelles angoisses.

Mais il semblait que Dieu eût pitié de lui.

Le bateau était encore dans le port, au moment où ' y parvint. j

Vers midi, apparut la terre de France.

En tout autre jour, il eût éprouvé à revoir la patr.' bénie une émotion profonde; mais ce matin-là, le soi^ d'échapper à la police française faisait taire son émo' tion, l'emportait chez lui sur toute autre pensée.

S'était-il trompé dans s.es calculs ?

, Collivet, soupçonnant sa ruse, était-il allé au télégrr phe du Havre, prévenir la police de Calais du retour d, forçat?

En avait-il eu le temps?

Peut-être.

Le salut de Haudecœur ne dépendait que de quelqr minutes.

Avec quel trouble il regardait le quai de débarq ment, au moment où le bateau accostait, sous l'œil employés de la douane !

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 313

Y avait-il là des visages suspects?

Il descendit, portant à la main le petit ballot renfermant ses bardes.

Personne ne vint à lui.

Sur cette terre de France, il revenait vraiment comme un étranger.

C'était bien Collivet, le vieillard à la longue bouppelande.

Quatre ou cinq beures après le départ de Southampton, Collivet arrivait au Havre.

Il ne lui fut pas difficile de reconnaître, se promenant sur le quai du Commerce, oii accostait le bateau, deux agents qui dévisageaient les passagers, en apparence indifférents, très attentifs au fond.

11 eut la pensée d'aller vers eux et de les prévenir de ce qui s'était passé.

Heureusement pour lui, il s'arrêta.

Une réflexion lui venait.

Les agents, en effet, ne manqueraient pas de lui desmander quel intérêt singulier il prenait à Tarrestation de Haudecœur.

Il lui faudrait s'expliquer. *

l C'était attirer sur lui-même l'attention, exciter les commentaires.

iMieux valait s'abstenir.

H Mais il n'abandonnait pas pour cela sa poursuite. le II griffonna sur une feuille arracùée à son calepin : dt « L'bomme que vous attendez soupçonne votre pré-

•nce. Au moment de s'embarquer il s'est enfui. Il se du ut qu'il vienne par le procbain bateau, mais il est

Issible également qu'il essaie de rentrer en France par giquvres-Caldis. On vous avertit. Avisez. Surveillez le

Havre quand même et surveillez aussi Calais, il en est temps encore. »

Puis, avisant un gamin, il lui donna quarante sous, lui remit la lettre et lui montra les deux agents, arrêtés maintenant devant le bateau où il ne restait personne et qui semblaient se concerter à voix basse, un peu déconfits :

— Va leur porter cette lettre... simplement.,, sans explications.

Le gamin partit, et, pendant qu'il courait vers les policiers, Collivet s'esquivait prestement par les petites rues tortueuses qui avoisinent les bassins.

Les deux policiers se nommaient Loiseau et Chaumont. Ils étaient de la sûreté et, bien quejeunes encore, déjà connus pour leur courage, leur esprit plein de ressources et leur sang-froid.

Après avoir pris lecture de cette lettre, Loiseau dit au gamin :

— Quel est l'homme qui t'a remis cela ?

Le gamin se retourna vers l'angle de la rue où tout à l'heure il avait laissé le vieillard à la houppelande.

— Là, dit-il, un vieux à barbe blanche, avec un manteau gris.

— Et il ne t'a rien dit autre chose?

— Non, rien de rien. 11 m'a seulement donné quarante sous.

— Loiseau, fit Chaumont, il faut retrouver cet homme. Sois ici dans une demi-heure.

Ils se séparèrent, se lançant à la poursuite de GoUiv^et.

Mais d jà, rue Saint-Quentin, Collivet était entré dans un petit hôtel, à l'abri de toute recherche.

Une demi-heure après, les deux agents se retrouvaient sur le port.

— Bredouille! fit Loiseau.

— Bredouille aussi 1 dit Chaumont. J'ai bien peur qu'on ne se soit joué de nous.

— Pourquoi? Tu te trompes. Réfléchis un peu. La préfecture de police a été avertie à plusieurs reprises de l'évasion de Haudecœur, de sa disparition de la Nou-

LEB MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 315

velle-Calédonie, de son arrivée à Sydney, de son départ de TAustralie, de son arrivée à Soulhampton ; il élait si facile de laisser la préfecture ignorante de tout cela. Dans quel but nous aurait-on prévenus ? A coup sûr, ce n'est pas Haudecœur... Donc, c'est un ennemi de ce forçat... Les renseignements sont donc exacts...

— Pourquoi cet homme ne donne-t-il pas son nom et prend-il tant de soin pour se dérober à nous ?

— C'est son affaire.

— Moi, ça me semble louche.

— J'y ai déjà pensé, comme toi. Mais plus tard, si tu veux, nous en recauserous. En ce moment notre devoir et la plus pressée de nos besognes, c'est de réussir à rejoindre Haudecœur, ou du moins à nous assurer que les renseignements envoyés au chef n'étaient pas une fumisterie et que Haudecœur est bien débarqué en France.

— Soit. Mais je n'abandonne pas mon idée. C'est louche. Si tu oublies, c'est moi qui t'en reparlerai.

— Courons d'abord au télégraphe.

Au bureau, ils adressèrent au commissaire de police de Calais un télégramme dans lequel ils lui annonçaient l'arrivée de Haudecœur par le premier bateau venant de Douvres.

Suivait le signalement détaillé de l'évadé.

Sur un indicateur des marées, ils consultèrent ensuite les heures d'arrivée du paquebot.

Leur figure s'allongea.

— Il est évident que le commissaire de police recevra notre dépêche, dit Chaumont, juste à l'heure précise où le bateau entrera dans le port. Le temps de s'apprêter, de requérir des agents... si le bateau a seulement un quart d'heure d'avance, et comme il fait beau, c'est bien possible, Haudecœur est sauvé et nous serons rincés, mon vieux.

— Oui... je ne donnerais pas quatre sous de la partie.

— Le mieux serait peut-être que l'un de nous deux partît pour Calais par le premier train.

-- Pourquoi l'un de nous? Nous n'avons rien à faire

au Havre avant samedi. Haiidecœur n'arrivera pas au Havre à la nage, je suppose? Partons tous les deux. A Calais, nous établirons notre plan de campagne.

Ils le firent ainsi qu'ils le disaient,

Du Havre à Calais, le trajet est long.

Ils n'avaient, certes, aucun espoir de devancer, à Calais, le retour de l'homme à la poursuite duquel on les avait envoyés, mais ils comptaient que là du moins, dans le cas où Haudecœiir aurait débarqué, ils recevraient quelques renseignements, l'indication d'une piste à suivre. Ils ne se trompaient pas.

Chez le commissaire de police, au bureau duquel ils se présentèrent le lendemain, ils se firent connaître.

Le commissaire était dans son cabinet et les introduisit aussitôt.

— C'est vous qui m'avez télégraphié hier soir?

— Oui.

— Je n'ai reçu le télégramme que ce matin... trop tard... les passagers étaient débarqués... j'ai manqué votre homme de cinq minutes...

— Vous êtes sûr que Haudecœur se trouvait parmi les passagers?

— Du moins l'homme répondant au signalement de votre dépêche.

— C'est lui, à n'en pas douter.

— Assurément, fit Loiseau. Et vous n'avez pas essayé de le dépister?

— Pardon. Deux agents sont sur ses traces. Voici le mot que je viens de recevoir. Lisez.

Chaumont prit, sur le bureau, un chiffon de papier où il y avait quelques mots crayonnés à la hâte.

« L'homme n'a pas quitté Calais, nous en avons la certitude. Avons failli le trouver au restaurant où il a pris un potage, un morceau de bœuf bouilli et une deraibouleille, h la descente du bateau. Ou nous dit qu'il paraît très calme et semble ne point se douter qu'il ôst surveillé. C'est bien le signalement. »

— Avez-vous confiance dans l'habileté de vos hommes ?

— Ils sont intelligents.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 317

— Malgré tout, si nous pouvions les retrouver, donnez-nous un ordre qui nous permette de nous substituer à eux. Il n'y a pas là de question d'amoup-propre.

— Volontiers.

— Et faites-nous accompagner par votre garçon qui les reconnaîtta et nous les désignera.

— C'est entendu.

Chaumont et Loiseau sortirent cinq minutes après.

Le garçon du commissariat marchait à côté d'eux.

Ce n'était pas chose facile que d'aller ainsi au hasard d'une ville comme Calais, traversée de ruelles et de rues s'enchevêtrant, sans but, en somme, et guidés seulement par l'instinct.

— Conduisez-nous vers la gare, dit Loiseau. Si Haudecœur a quelque argent, il prendra le train pour Paris... à Paris, rue du Marché-Saint-Honoré, où demeurent sa fille et sa femme, on lui a tendu une souricière oii il se laissera prendre.

Le garçon de bureau obéit. ;

Un train pour Paris allait partir.

Sur le quai, les agents parcoururent tous les compartiments.

Ils n'aperçurent nulle part l'homme signalé.

— Entre -l'arrivée du bateau et l'heure où nous sommes, des trains sont partis. Il a pu prendre l'un d'eux...

— Consultons l'indicateur.

L'indicateur les renseigna. Deux trains, l'un de nuit, l'autre du matin, avaient été formés.

— Notre homme est envolé. C'est à Paris que nous le retrouverons.

Ils rentrèrent au commissariat.

Les agents du commissaire de police revenaient au même moment.

— Bredouilles, hein? fit Loiseau en souriant.

— Il a pris le train de marée ?

— Vous en êtes sûrs ?

— Oui. Et il est trop tard pour le cueillir à son arrivée à Paris. En ce moment, il doit arpenter l'asphalte comme

un bon bourgeois parisien, les mains dans ses poches et le nez en l'air.

Chaumont grommela :

— Il n'en aura pas pour longtemps, de l'asphalte.

Haudecœur, cela était vrai, avait pris le premier train de Paris. Il profitait ainsi de l'avance qu'il avait sur les agents, car, sans être prévenu que ceux-ci étaient à ses trousses, il lui était facile de deviner que Collivet ne le lâcherait pas aisément et préviendrait la police.

Il lui restait encore un peu d'argent sur celui qu'il de vait à la généreuse pitié de M. de Kérunion.

S'il avait eu le temps, à Calais, il eût changé de vêtements, car son signalement lui faisait courir le risque d'être reconnu ; mais il devait attendre Paris pour cela.

A Paris ce fut son premier soin.

Au sortir de la gare du Nord, ilremonta vers les boulevards extérieurs, entra chez un fripier, et il fît peau neuve.

Puis, chez un coiffeur, il se fit couper la barbe et ne garda que la moustache.

Alors, il redescendit vers les grands boulevards, les traversa, prit l'avenue de l'Opéra et gagna le jardin des Tuileries.

Il n'était plus qu'à quelques pas de la rue du Marché- Saint- Honoré.

C'était là que se trouvaient sa femme et sa chère Louise.

La dernière lettre qu'il avait reçue d'elles, quelques mois auparavant, alors qu'il était encore à Bourail, lui avait appris qu'elles ne voulaient pas quitter ce petit logement où le brave homme, jadis, avait connu un peu de bonheur.

Elles étaient là, pensant à lui, sans doute.

Et qui sait dans quelle misère peut-être !

Son cœur battait bien fort.

Traqué comme une bête fauve, il savait bien qu'autour de sa femme et de sa fille des pièges lui seraient tendus.

Il savait bien que, connaissant son évasion et son re-

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 319

tour en France, la police établirait là, vers la rue du Marché-Saint-Honoré, ce qu'elle appelle une souricière.

Il hésitait entre ce danger et la hâte fiévreuse de revoir celles qu'il aimait, de les embrasser, de retrouver enfin un peu de bonheur dans ces yeux qu'il n'avait pas vus depuis si longtemps.

— Ah ! si elles pouvaient être prévenues seulement, cela me faciliterait cette entrevue 1 murmura-t-il.

Mais les prévenir, autre danger !

Tout ce qui arriverait à l'adresse des pauvres femmes tomberait entre les mains de la police.

Il devait y avoir un agent dans la maison, aux aguets; sans compter ceux qui se cachaient dans la rue, en haut et en bas ; lutte patiente, mystérieuse, sournoise, de l'homme contre l'homme.

A qui confier une lettre?

Alors, il pensa qu'il aurait peut-être la chance de rencontrer Louise au sortir de son atelier, carrefour Taitbout.

Travaillait- elle encore là?

Du moins il saurait ce qu'elle était devenue, il interrogerait des ouvrières; il voulait savoir, à tout prix, à tout prix.

Avec un long détour, il alla jusqu'au boulevard Haussmann. Il regarda l'heure au bureau des tramways, sur le carrefour.

Sept heures, bientôt.

Les ouvrières allaient sortir.

Il était si ému qu'il sentit ses jambes chanceler.

Il fut obligé d'aller s'asseoir sur un banc, pour se remettre.

Tout à coup un flot de jeunes filles rieuses et bavardes fit irruption sur le trottoir de la rue du Helder.

Alors, il se leva brusquement et se dirigea vers elles.

Sa fille, sa chère Louise ! !

Mais il eut beau regarder, dévorer des yeux tous ces visages, il ne vit pas, hélas ! celle qu'il cherchait.

Et toutes étaient sorties, qu'il restait là, désespéré.

Deux fillettes de quinze ans, au bras l'une de l'autre,

et qui appartenaient à l'atelier, traversèrent la chaussée et vinrent, près de Haudecœur, acheter des oranges à rétalage d'un épicier.

Haudecœur fit appel à tout son courage.

— Mesdemoiselles, dit-il doucement, je voudrais vous demander un grand service... Ne craignez rien de moi... je vous en prie.

Elles l'avaient tout d'abord considéré avec l'ironique et malin sourire des fillettes.

Mais Haudecœur avait l'air si doux ! Il tremblait en parlant. ,

Elles furent intéi^essées, leur curiosité en éveil.

Et l'une d'elles dit, sans plus sourire.:

— Qu'est-ce que vous désirez, monsieur ?

— Un simple renseignement.

— Parlez, monsieur.

— On m'a dit qu'il y avait parmi vous, dans l'atelier où vous êtes, une jeune fille qui s'appelle Louise Haudecœur...

— Louise Haudecœur, c'est vrai...

— La fille du forçat.-

Haudecœur tressaillit douloureusement.

C'est ainsi qu'on appelait son enfant, son enfant chérie !...

Les larmes étaient bien près de, couler de ses yeux, mais il fit un elTort, sur lui-même et garda son indifférence apparente.

— La fille du forçat, oui, mademoiselle; eh bien, je voudrais lui parler; je me suis présenté à son dimicile et je ne l'y ai pas trouvée...

— Gela est singulier, monsieur, car Louise est, paraît-il, malade depuis longtemps... et même assez dangereusement...

— Oh ! mon Dieu!

— Qu'avez-vous, monsieur ?

— Rien, mademoiselle, rien ; continuez, je vous prie.

— Assez sérieusement malade pour avoir dû quitter tout travail à l'atelier et pour être obligée de garder la chambre.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 321

— Et sa maladie? Vous a-t-on dit ce que c'était?

— Une fièvre typhoïde, n'est-ce pas, Suzanne? dit la fillette à sa compagne qui considérait Haudecœur avec intérêt.

— Oui... quelque chose comme ça, très grave, et même il paraît qu'elles n'étaient pas heureuses, la mère et la fille... Dam î vous pensez, monsieur, quand on ne travaille plus pendant un ou deux mois, les économies partent vite... et les médecins coûtent cher, et les pharmaciens aussi... Je l'ai vue une ou deux fois, moi, la pauvre Louise, au commencement, et je lui disais : « Va-t'en à l'hôpital ; il n'y a pas de déshonneur à cela! » Mais la mère ne voulait pas entendre de cette oreille-là... et Louise est restée... oui, je les ai vues deux ou trois fois, et puis, je n'y suis plus retournée; c'était trop triste, ça me portait sur le cœur !...

Haudecdeur écoutait, la tête baissée, le cœur torturé. Ce fut à peine s'il eut la force de demander :

— Et depuis, vous n'avez plus eu de nouvelles?

— Non.

— De telle sorte que vous ne savez pas comment elle va?

— Je n'en sais rien, c'est vrai.

— De telle sorte aussi, fit le brave homme dont la voix devint sourde, qu'il est possible que Louise Haudecœur soit morte à l'heure où je vous parle?

Les fillettes parurent toutes saisies.

— Oh ! non, cela, monsieur, non, Louise n'est pas morte; nous l'aurions bien su. On nous l'aurait dit...

Et après un silence :

— Est-ce tout ce que vous désiriez nous demander, monsieur ?

— C'est tout, oui, mademoiselle.

— Adieu, monsieur 1

Et elles partirent, pendant que, sans bouger, accablé, dans une angoisse sans nom, il oubliait môme de les saluer.

— Que faire, mon Dieu, que faire? murmura-t-il... Et il regagna la place de l'Opéra.

322 BLESSÉE AU CQEUB

InstiDclivement, sans plus songer maintenant aux dangers multiples qui le menaçaient, il descendait vers la rue du Marché-Saint-Honoré, il prit l'avenue de l'Opéra et la rue Daunou, passa devant la maison où jadis avait habité Beaupréault, là où s'était commis le crime pour lequel il avait été condamné.

Il y pensa, malgré tout.

Il leva les yeux vers les fenêtres.

C'était là, pourtant, qu'avaient commencé tous ses malheurs,

C'était de cette maison qu'était parti son déshonneur à lui, qu'était partie la misère pour ceux qu'il avait laissés derrière lui !... Ah! comme il se vengerait, quelque jour ! 1

Vers le marché Saint-Honoré il s'arrêta, pour boire à la fontaine, en réalité pour inspecter les environs.

Sa maison, il la voyait là, devant lui, à quelques pas.

C'était là que sa fille souffrait, qu'elle râlait peut-être sur un lit d'agonie, qu'elle était morte peut-être 1 !

Cette épouvante le rendait fou.

Cela lui enlevait toute prudence.

Le soir était venu, heureusement, et le protégeait.

Il passa et repassa dans la rue, à plusieurs reprises, jetant un coup d'oeil dans les boutiques des marchands de vins, afin d'essayer d'y découvrir les agents à sa poursuite.

Il n'y vit rien de suspect.

Alors, il se hasarda.

La concierge de la maison était une brave femme — du moins celle qu'il avait connue autrefois ; — si elle n'avait pas changé, Haudecœur n'en aurait rien à redouter.

Au contraire, elle serait la première à le protéger, à le prévenir.

Il monta.

Dans la loge, la concierge, seule.

Pas d'agent.

Il entra, au moment où la concierge venait de l'apercevoir.

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 323

11 avait tant vieilli qu'elle ne le reconnut pas tout de

suite.

— Ma bonne madame Léon, ne me trahissez pas... dit-il.

Elle le regarda de plus près, sa lampe à la main.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, mais on dirait...

— C'est moi, Haudecœur... évadé... poursuivi...

— Malheureux, mais si vous restez ici cinq minutes de plus, vous êtes perdu ; il y a depuis quinze jours des agents autour de la maison ; même chez moi, toute la journée, il y en a un en permanence; il vient de sortir pour aller manger un morceau, il va rentrer.

Fuyez, fuyez bien vite, ou ça ne sera pas long.

— Je veux revoir ma fille et ma femme... ma fille, madame Léon, ma fille...

— Elle a été malade. Elle va mieux. Elle est sauvée... Allez-vous-en, allez-vous-en... Je leur dirai qucj vous êtes à Paris... Je vous servirai d'intermédiaire... mais dépêchez-vous... dépêchez-vous!

— Je veux les voir, les embrasser... une minute, une minute seulement.

— Allez donc, mon pauvre homme, mais s'il vous arrive malheur, c'est vous qui l'aurez voulu.

Il monta l'escalier et frappa à la porte du dernier étage.

Il était si ému que son front se mouillait de sueur.

Personne ne répondit.

Il frappa plus fort, comme il avait l'habitude de faire autrefois, lorsqu'il rentrait, sa journée finie.

Rien encore.

Alors, il sonna, vigoureusement, une fois, deux fois...

Rien 1 !

Que se passait-il donc, derrière cette porte?

C'était pourtant bien là?... Il ne s'était pas trompé!...

11 redescendit, anxieux, chez la concierge.

— Madame Léon, j'ai beau sonner, j'ai beau frapper, personne ne répond.

— Voilà qui est singulier... Sûrement, madame Haudecœur est là... près de Louise qui est encore au lit...

J'ai vu descendre votre femme deux ou trois fois, dans l'après-midi, et rentrer avec quelque chose qu'elle portait dans son tablier, des provisions, sans doute...

— Madame Léon, il y a un malheur... J'en suis sûr... Je le devine, un grand malheur...

— Mon Dieu, mais quoi donc?

— Ah ! je veux savoir, je veux savoir... Haudecœur appuya son épaule robuste contre la porte

et, dans un effort suprême de rage et d'effroi, la fit craquer et s'enfoncer.

Au même moment, lui et madame Léon, suffoqués, étouffés, par une odeur acre d'acide carbonique, reculaient, avec un grand cri.

— Un médecin, madame Léon, un médecin !

La concierge se précipitait, affolée, dans l'escalier, pendant que Haudecœur entrait dans l'appartement, brisant les portes, ouvrant les fenêtres.

Et il répétait, haletant :

— Les malheureuses ! Les malheureuses ! Elles ont voulu en finir!... Elles avaient trop de misères, sans doute... Oh ! mon Dieu, ce n'est pas juste...

Une dernière porte qu'il brisa le jeta presque pantelant contre le mur, sans souffle, lui-même asphyxié.

C'était là, en cette dernière chambre, qu'était le foyer du poison.

Deux réchauds y brûlaient, au milieu.

Et sur un lit, le lit de la mère, deux femmes étaient couchées tout habillées, enlacées aux bras l'une de l'autre et paraissant dormir tant la pose était paisible, tant le visage était calme !...

— Ma femme ! Ma filb ! !

Et il se laissa tomber près du lit, sans forces pour les secourir, les croyant mortes, dans le premier moment de son horreur.

L'air entrait maintenant dans la chambre, chassant le poison.

Haudecœur revint à lui, ouvrit les fenêtres, jeta dans la cheminée les deux réchauds.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 325

Au même instant, la mère Léon remontait avec un médecin.

— Oh ! monsieur, disait Haudecœur en sanglotant, est-ce que vous croyez que vous les sauverez?

Le médecin ne répondit pas et tout de suite soigna les deux femmes, sachant qu'une minute de retard pouvait être mortelle.

Pendant ce temps , la concierge s'approchait du forgat.

— Haudecœur, il ne faut pas descendre dans ma loge...

11 entendit à peine. Il ne s'occupait que de sa femme, que de Louise, épiant le retour possible à la vie, ou essayant de deviner, sur le visage du docteur, la fatale nouvelle que tout était fini.

La concierge reprit :

— Il faut m'écouter. Ce que j'ai à dire n'est pas long. 11 y a un agent de police dans ma loge. Il paraît qu'on se doute que vous êtes à Paris depuis ce tantôt. Seulement, vous avez, en somme, de la chance. L'agent n'est pas celui qui vient ici .depuis quinze jours. C'est la première fois que je le vois. Il ne me connaissait pas. Il ne connaît pas mon mari qui est garçon de magasin au Louvre. Je vous ferai passer pour m-on mari. Ne l'oubliez pas, s'il lui prend tout à Theure la fantaisie de monter ici pour voir ce qui s'y passe... Je vais le prévenir que mon mari est auprès de madame Haudecœur...

i. Et à la grâce de Dieu... Plus tard, quand vous voudrez redescendre... je vous guetterai et sans avoir l'air de rien, je fermerai le gaz qui est en face de ma loge... Vous passicrez dans la demi-obscurité... En bas, vous vous tirerez d'affaire comme vous pourrez...

Il écoutait cela d'une oreille distraite.

Elle crut pourtant, la brave femme, qu'il avait entendu, et plus tranquille de ce côté, elle regagna sa loge.

Le docteur se tournait vers l'évadé :

— Eh bien, monsieur? disait celui-ci anxieusement.

— Je les sauverai... Je vous l'affirme... Alors Haudecœur éclata en sanglots.

326 BLESSÉE AU GCffillR

Déjà, en eflel, sa femme ouvrait les yeux; déjà Louise elle-même, quoique plus atteinte, puisqu'elle était affaiblie avant la tentative de suicide, par une longue maladie, reprenait connaissance.

Ni l'une ni l'autre ne reliaient encore les événements récents à leur vie présente.

La tête lourde, le cœur bouleversé, elles se regardaient-.

Elles regardaient aussi ces deux inconnus, le médecin qui s'empressait auprès d'elles, et cet autre, si effaré^ si triste, qu'elles ne reconnaissaient pas, dans ces ténèbres que ne dissipait point une bougie allumée, laissée sur la table par la concierge.

Enfin, le souvenir leur revint.

— Pourquoi vivons-nous? Pourquoi nous a-t-on sauvées?

Et, en pleurant, Louise laissa tomber sur l'épaule de sa mère sa jolie tête si amaigrie, si pâle ! ! Le médecin griffonna une ordonnance.

— Vous ne les quitterez pas, monsieur?

— Oh ! non, oh ! non, murmura Haudecœur. Le docteur partit.

Et le forçat resta seul avec les deux femmes.

Il s'approcha du lit dont il s'était éloigné tout à l'heure pour laisser le docteur plus libre auprès des malades.

Alors, seulement, elles le regardèrent plus attentivement.

Et soudain, avec une exclamation sourde, Louise tombe dans les bras de sa mère en s'affaissant sur son oreiller.

— Mère, mère... làî là !...

Madame Haudecœur considère à son tour cet homme

qui sanglote devant elle, à genoux près du lit.

Il est reconnu.

Elles lui tendent les bras.

Et c'est une étreinte folle, où passe toute la tendresse! des deux pauvres créatures abandonnées, qui l'accueille enfin et lui fait oublier les misères de ses dernières. an-l nées.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 327

Alors, brièvement, après les premières effusions, il est obligé de leur expliquer comment il se trouve à Paris, comment il s'est échappé du bagne, quels dangers il a courus.

Mais cela très vite.

Maintenant qu'il les voit sauvées, il pense à tous les pièges qui lui sont tendus, non pour lui-même, mais à cause d'elles.

Si la police le reprenait, le désespoir aurait peut-être raison de la mère et de la fille !

Tandis que, le sachant libre, celte pensée leur donnerait du courage pour attendre l'heure où l'évadé leur dirait :

— A présent, venez me retrouver... nous vivrons désormais ensemble... nous ne nous quitterons plus... Nous travaillerons côte à côte, loin de France, dans un pays où nous pourrons nous moquer de la police, du bagne et du reste.

Pour cela, il faut qu'il les quitte, il faut qu'il fuie.

Mais peut-il ainsi s'éloigner d'elles sans entendre, de leur bouche, le récit de ce suicide, les causes qui Tavaient amené, sans les consoler, les réconforter, sans leur adresser de doux reproches?

Que de misères il leur avait fallu pour en arriver là î

Louise était trop faible pour parler.

Ce fut madame Haudecœur qui donna des détails.

— Tout alla bien, au commencement, dit-elle. Pendant les deux premières années qui ont suivi ta condamnation, nous n'avons pas eu trop à souffrir. Louise travaillait. Moi, je faisais de mon côté tout ce que je pouvais pour l'aider. Tu connais tout cela. Nous te l'avons écrit. On n'était pas dur pour nous et Louise, elle, pardonnait facilement les allusions blessantes qu'on lui faisait sur son père, trop fière pour s'en offenser. Puis, il y a trois ou quatre mois, je fus dangereusement malade. Il fallut des soins coûteux. Louise se surmena. Et quand je fus guérie, c'est elle qui tomba malade. Alors, mon ami, ce fut une misère atroce. D'abord, on nous vint en aide, autour de nous. Mais les aumônes ces-

sèrent. Nous en fûmes réduites à nos seules ressources. Oh î mon pauvre homme ! mon pauvre homme ! Si tu savais comme nous avons pleuré... Nous étions seules... Nous étions séparées de toi !... Il n'y avait personne auprès de nous... pour nous rendre du courage... mon fils fait son service militaire et nous lui cachons notre détresse... Il est déjà bien assez malheureux sans cela 1... alors le désespoir s*est emparé de nous... c'était trop, vois-tu, c'était trop... nous ne méritions pas tant de misères... La même pensée nous est venue, à toutes deux, un jour... un jour qu'il n'y avait plus rien ici... et que nous avions faim...

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

— Oh ! nous n'avons pas été vaincues tout de suite. Nous avons tenté de résister à cette pensée maudite... J'ai été mendier, mon pauvre homme. Oui, j'ai été mendier aux alentours des églises, et j'ai été pourchassée comme une vagabonde...

Haudecœur sanglotait.

— Cela nous a permis de vivre deux bu trois jours de plus... Je me suis adressée à des bureaux de bienfaisance... à l'Assistance publique... On m'a donné quelque argent... puis, quand il n'y eut plus de cet argent et que je me présentai de nouveau, disant notre détresse absolue, désespérée, on me répondit qu'on ne pouvait plus me faire l'aumône...

La mère s'arrêta et essuya longuement ses yeux. Puis :

— Cela, c'était hier... Alors, en rentrant, j'eus une faiblesse... Louise se traîna hors de son lit pour me se courir... si faible, pourtant, elle aussi, qu'elle ne se tenait pas debout... Et c'est Louise qui me dit: « Mère, c'est trop 1 J'aime mieux mourir ! » Moi, j'y avais déjà pensé et je n'osai pas lui répondre. Elle comprit que cela ne m'épouvantait pas. Ma pauvre enfant!... Comme ses yeux étaient enfiévrés!... Elle avait l'air d'une folle, en me parlant!... « Il faut mourir, mère... parce que c'est trop de souffrances et trop d'injustices ! » Alors, j'ai dit ; « Tu mourrais sans regrets ? » Et elle me répondit : « En

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 329

pensant à mon père et en lui demandant pardon ! «

La mère s'arrêta encore.

Louise, la tête enfouie dans l'oreiller, paraissait dormir.

Elle ne dormait pas, cependant.

Silencieusement, elle pleurait.

Et ses larmes la soulageaient, faisaient descendre en elle comme un grand calme.

Haudecœur, à genoux, lui embrassait les mains.

Et il ne savait que dire, devant tant de mi ères qui dépassaient encore en horreur, peut-être, c que luimême avait souffert :

— Méchante ! Méchante enfant !

La mère reprit :

— Ce malin, Louise me dit : « Mère, ce sera pour aujourd'hui? » Et je ne refusai pas. La concierge nous prêta quelques sous et je descendis acheter du charbon en ayant bien soin de le cacher dans mon tablier afin que personne ne pût se douter de notre projet. Puis, je bouchai avec des chiffons le dessous des portes, la cheminée, tous les endroits par lesquels un peu d'air pouvait entrer... Ensuite, ayant allumé les réchauds, je me couchai auprès de Louise qui me tendait les bras. en souriant. Et comme je me mettais à Tembrasser en pleurant, en lui disant que c'était grand dommage pour elle de mourir si belle, si jeune, elle me dit : « Je suis heureuse ! » Alors, nous n'avons plus bougé, nous n'avons plus parlé. Nous avons attendu la mort. Quand nous avons senti les premières atteintes de l'asphyxie qui nous alourdissaient la tête, nous nous sommes embrassées une dernière fois et j'entendis encore Louise qui me disait, près de l'oreille : « Cela va être fini, mère, je suis bien heureuse ! » Et puis, et puis elle eut encore un mot, un nom qui sortit de ses lèvres très faiblement et que j'entendis à peine.

— Un nom ! Le mien ? Celui de son frère ?

— Un autre...

— Lequel ?

Louise s'agita, comme pour arrêter, d'un geste de

supplication, ce qu'allait dire madame Haudecœur.

— Mère ! mère !

— Ce nom-là, c'était celui de Gérard !...

— Gérard ! murmura Haudecœur en tressaillant.

Et il se rappela l'aveu du jeune homme dans la petite cabane de Bourail, quelques jours avant l'évasion.

Ainsi Louise aimait Gérard ! ! !

11 avait fini par entrer dans le cœur de la jeune fille cet amour contre lequel elle s'était bien défendue pourtant...

La mère achevait le navrant récit :

— Ce fut tout, après cela je m'évanouis. Et ce fut toi qui nous sauvas, mon pauvre homme. Et c'est un vrai miracle, vois-tu, et cela me rend du courage, parce que cela me prouve que nous ne sommes pas complètement abandonnés de Dieu et que peut-être quelque jour nous serons heureux encore.

A ce moment, madame Léon entrait.

Elle apportait du bouillon,

— Buvez, dit-elle, vous devez en avoir besoin. Alors, Haudecœur, retirant tout l'argent qu'il avait

dans sa poche, le tendit à la bonne femme :

— Tenez, madame Léon, voilà tout ce qui me reste. Prenez soin d'elles quand je serai parti. Moi, je n'ai besoin de rien. Un homme, tant qu'il n'est pas malade, ne meurt pas de faim.

— Mon Dieu, père, dit Louise, est-xe que tu vas nous quitter encore ?

— Il le faut bien, ma pauvre enfant. Si je passais seulement la nuit ici, je serais bien sûr de coucher demain à Mazas... n'est-ce pas, madame Léon?

— Et je ne sais même pas trop comment vous allez faire pour sortir, mon pauvre homme... voilà deux fois que l'agent qui est dans ma loge — et qui s'appelle Loiseau, à ce qu'il me dit — témoi^^ne l'envie de monter ici par curiosité. Il m'a fallu inventer des histoires pour l'en empêcher, dire que le médecin l'avait bien défendu... et| ci et ça! Il a l'air malin comme un singe, ce Loiseau. Tenez, savez-vous ce qu'il fait, en ce moment? Il estl

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 331

assis, sans façon, dans l'escalier où il fume sa pipe... Et comme je lui disais, tout à l'heure, d*entrer dans ma loge pour y prendre une tasse de café, il m'a répondu d*lin ton aimable : « Donne-la-moi ici, ta tasse de café, ma vieille ! » H y passera la nuit!...

— 'Que faire ?

— Il n'y a qu'un moyen. Vous colleter avec lui, ce ne serait pas commode. Ça réveillerait les locataires de la maison et donnerait l'éveil à d'autres agents qui sont dans la rue. Il faut que vous montiez dans les mansardes. Il y a une chambretle qui est inoccupée. Ce n'est pas là que l'on ira vous chercher. Demain, nous aviserons. Personne ne vous sait ici. Tant qu'on ne vous y verra pas, vous n'avez rien à craindre. Demain, je vous apporterai, avant le jour, de quoi manger et je vous donnerai des nouvelles de votre fille et de votre femme...

— Soit ! !

— J'ai pris la clef, je vais vous conduire. Haudecœur embrassa les deux femmes.

— Père, père, sois prudent... Si tu retombais entre leurs mains, j'en mourrais, cette fois, vois-tu ! !

— Je serai prudent. Je te le promets.

La concierge le guida, ouvrit un petit cabinet.

— Vous serez là comme chez vous, dit-elle en riant, et vous pouvez dormir tranquille. Ça vous changera !... Seulement, comme je suis responsable de vous et que je ne veux pas que vous fassiez d'imprudence, je vais vous enfermer à double tour.

La nuit se passa sans incidents.

Personne, parmi les locataires, ne pouvait se douter delà présence de Haudecœur.

Quant à Loiseau, pas le moindre soupçon.

Mais, fidèle à sa consigne, l'agent ne quittait pas la loge ou l'escalier.

De temps en temps, il tirait une photographie de sa poche et la consultait pendant quelques minutes.

C'était celle de Haudecœur, prise après sa condamnalion, avant son départ pour la Calédonie, par le service de M. Bertillon.

Loiseau repassait les traits de Haudecœur dans sa mémoire.

Le matin, quand madame Léon voulut monter auprès de Louise et de sa mère, Loiseau lui dit:

— Je vous accompagne. Je voudrais les voir, moi, ces deux pauvres femmes...

Et tirant une pièce de cent sous de sa poche :

— Tenez, vous leur donnerez ça comme venant de vous, parce que, de moi, elles n'en voudraient pas, sûrement. Ce n'est pas leur faute si Haudecœur est au bagne... pas vrai, madame Léon ?

— Ce n'est même pas la faute de Haudecœur, allez, car je mettrais ma main au feu qu'il est innocent.

— Ça, par exemple, ça ne me regarde pas!... Je ne suis qu'un soldat... On me dit: « Cherche Haudecœur, et renvoie-le au bagne 1 » Je le cherche et je le renverrai au bagne. On me dirait : « Cherche Haudecœur et tâche de prouver qu'il est victime ! » Je le chercherais et je le prouverais. Montons, mère Léon...

La concierge parut inquiète.

Les deux malades, non prévenues, pouvaient commettre quelque imprudence, demander, par exemple, des nouvelles de Haudecœur, le réclamer, le trahir.

— Monsieur Loiseau. .. dit-elle, embarrassée.

— Eh bien, quoi ? Qu'est-ce que vous avez ?

— H vaut peut-être mieux que vous ne ne m'accompagniez point.

— Et pour quelle raison ?

— Si ces deux pauvres femmes soupçonnaient... ?

— Ma qualité d'agent de police ?... C'est donc écrit sur ma figure?

Et en riant :

— Il n'y a rien comme un agent de la sûreté pour ressembler plus à un homme ordinaire, madame Léon.

Celle-ci continuait de marquer une hésitation bizarre. Et son embarras même s'augmentait de Tattention que Loiseau prêtait à ses paroles.

— Alors, montez, dit-elle, montez !

LES MISÈRES d'dN CONDAMNÉ 333

Et en franchissant l'escalier, une tasse de bouillon à la main :

— Pourvu qu'elles ne disent rien, mon Dieu, murmura-t-elle.

Madame Haudecœur et Louise allaient mieux.

Madame Haudecœur, même, était levée et lentement, d'un pas lourd et chancelant, toutefois, allait et venait dans la chambre.

La pensée que le mari — le père — était là tout près, avait passé la nuit à côté d'elles, leur rendait la vie, leur redonnait du courage, presque de la gaieté.

Louise, encore malade, trop faible pour sortir du lit, s'était dressée, le dos appuyé contre les oreillers.

Et ce fut elle qui, la première, sourit à madame Léon.

— Ah ! ah ! fit celle-ci. il paraît que nous allons mieux !

Et avant que les deux femmes ne parlassent, afin de leur faire remarquer qu'elle n'était pas sedle, elle se hâta d'ajouter :

— Entrez, monsieur Loiseau, entrez !

A madame Haudecœur, surprise de cette apparition :

— C'est un voisin qui a appris, comme tout le monde dans le quartier, votre désespoir et qui a voulu vous dire bonjour.

Loiseau regarda autour de lui, après avoir salué :

— Quelle misère ! pensa-t-il.

Madame Léon, penchée sur le lit, embrassait Louise. Et en même temps, elle lui glissait à l'oreille, très bas :

— Pas un mot devant cet homme. C'est un agent de police. Tâchez d'avertir votre mère. •

Le coup fut si imprévu que Louise pâlit et faillit se trouver mal. Madame Haudecœur se rapprocha et la prit dans ses bras.

— Prends garde à cet homuie, mère, c'est un agent ! Si bas que ces paroles eussent été dites, Loiseau avait

l'oreille fine. Il n'entendit point les paroles, mais il vit le jeu de scène et il les devina.

33 i BLESSÉE AU COEUR

Et aussitôt, en lui, le vague soupçon de quelque chose qu'on lui cachait, d'Un mystère dont la concierge se faisait complice.

— Tiens, tiens, et quoi donc? se demanda-t-il. Il resta aux aguets, l'attention éveillée.

Mais il ne remarqua plus rien.

'Il redescendit.

Au lieu de gagner la loge, il s'arrêta à l'étage inférieur.

Bientôt il entendit madame Léon qui prenait congé et refermait la porte en disant aux malades qu'elle ne serait pas longtemps sans les revoir.

Puis, madame Léon revint sur le palier.

Loiseau la vit qui se penchait au-dessus de la cage de l'escalier et tout à coup, quand elle aperçut l'agent, elle se retira brusquement, avec une sorte d'épouvante.

Alcrs, Loiseau, comme d'une bonne t'arce, se mit à rire.

— Eh bien, mère Léon, je vous ai effrayée?

— Qu'est-ce que vous faites donc là, dans l'escalier?

— Je vous attendais.

— Pourquoi?

— Pour vous demander comment il se fait que vous ayez averti la mère Haudecœur et sa fille que j'appartiens à la sûreté...

Madame Léon ne se laissa pas démonter.

— Tiens, vous avez entendu?

— Il paraît. Mais vous ne répondez pas... ^— Eh ! c'est parce que, en l'apprenant de ma bouche.!

ça leur a fait moins d'effet que si elles l'avaient apprijj par hasard.

— Il était si simple de ne rien dire. Mais il n'insista pas davantage, faisant le bon apôtrel Toutefois, madame Léon ne put sortir de sa logel

désormais, sans être l'objet, de la part de Loiseau, d'unf surveillance attentive.

Faisait-elle un pas dans l'escalier, descendant ol montant, soit pour balayer, cirer, frotter, soit pour r(j mettre des lettres, elle était sûre que Loiseau allait app; raître aussitôt derrière elle.

LES MISÈRES d'uN HONDAMNÉ 335

Si elle sortait, pour quelque course, ce n'était plus Loiseau qui la suivait, c'était un autre agent, auquel Loiseau avait sans doute transmis des instructions.

Deux fois, dans cette journée, elle essaya de s'esquiver, après avoir caché un peu de pain et de viande dans ses poches, afin de monter dans la mansarde où Haudecœur attendait, et deux fois elle faillit se trahir.

Loiseau, souriant, l'en avait empêchée.

Alors, la pauvre vieille épouvantée se disait :

— Mais si cela dure seulement deux jours l'autre va mourir de faim et de soif ! !

Toute cette première journée se passa ainsi.

Et le soir arriva.

Haudecœur était toujours enfermé, n'avait pas donné signe de vie.

Et il n'avait pas mangé...

Longues, bien longues avaient été les heures de cette journée pour le forçat.

Tout d'abord, la surprise, le matin, de ne point voir arriver la mère Léon pour lui donner des nouvelles des malades.

Puis il ^e calma.

Si quelque accident était survenu, il en eût été averti.

Et si la mère Léon n'était point montée jusque chez lui, c'est qu'elle en avait été empêchée, sans doute, par les allées et venues des locataires ou des domestiques,, sortant le malin pour leurs courses habituelles.

L'après-midi se passa.

Et personne n'apparut.

Puis vint le soir.

Il ne songeait pas à la soif, à la faim.

Il était habitué à supj)orter l'une et l'autre.

Mais l'inquiétude rongeait son cœur.

Certes, il fallait qu'il y eût quelque chose d'anormal dans la maison.

L'oreille collée contre la porle, couché au ras du plancher, il essayait de surprendre quelque chose.

Vers le soir, il entendit la voix de madame Léon qui criait :

— Allons, bonsoir, madame Haudecœur, bonsoir, ma petite Louise... vous voilà mieux, maintenant... Je suis contente...

On eût dit qu'en haussant ainsi la voix, la mère Léon avait voulu parler pour lui, afin de le tranquilliser.

11 devina, dès lors, que la concierge n'était pas libre et que peut-être elle était l'objet d'une surveillance spéciale.

— Bon l ne bougeons pas ! dit l'évadé. Et il serra son ceinturon d'un cran.

Lorsque Loiseau s'absentait, un agent, appelé par lui, le remplaçait.

De telle sorte que, quelle que fût l'heure de la journée ou de la nuit, il y avait toujours un surveillant en permanence.

La nuit s'écoula.

Mais le lendemain s'annonça bientôt comme devant être ce qu'avait été la veille.

La mère Léon, très inquiète, se disait:

— Mais il va mourir de faim '.

Elle se désespérait, ayant beau chercher dans son imagination le moyen de sortir de' cette impasse et ne trouvant rien.

— Ah ! si je pouvais me confier à quelqu'un ! A qui? Elle ne l'eût osé.

Loiseau avait 'des soupçons, cela était évident. Non pas des soupçons de la vérité, car alors Hauàecœur eût été perdu depuis longtemps, mais le rusé compère devinait qu'autour de lui se tramait quelque chose que son intérêt était de pénétrer.

Louise et sa mère ne se doutaient de rien.

Vers dix heures, ce malin-là, il y eut une alerte.

Haudecœur, perdant patience, redoutant qu'on lui cachât quelque malheur, essayiait d'ouvrir la porte.-

Loiseau, dans l'escalier, entendit du bruit et appela la concierge.

— Dites donc, mère Léon, écoutez un peu... Plus morte que vive, la bonne vieille accourut.

— Qu'estrce qui se passe là-haut ?

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 337

— Je ne sais pas... je vais monter...

— Montons ensemble.

— Oh! ne vous dérangez pas, monsieur Loiseau, fit-elle poliment.

— Ça me promène.

En tremblant, elle grimpa l'escalier.

Fût-ce le hasard ? Ou bien Haudecœur avaitil entendu ? Le bruit cessa tout à coup. Les mansardes paraissaient abandonnées.

— Est-ce que tout cela est habité? demanda Loiseau.

— La plupart...

— Et les locataires?

— Des ouvriers ou des domestiques de la maison. Loiseau patienta quelques minutes.

Mais le bruit qui l'avait frappé ne se renouvela point.

— Il l'a échappé belle ! se dit la mère Léon.

Mais elle frémissait à la pensée de laisser cet homme, auprès d'elle, auprès de sa femme et de sa fille, mourir de faim !...

Dans l'après-midi, Louise réussit à lui demander:

— Et mon père t qu'est-il devenu ?

— Ne soyez pas inquiète. Il est en sûreté.

L'agent survenant, elles ne purent en dire davantage.

Il surveillait la mère Lé.on. Cela ne faisait pas de doute.

Dans le courant de l'après-midi, un jeune homme élégamment mis, de visage distingué, monta l'escalier et entra dans la loge.

Loiseau lisait son journal en fumant sa pipe.

Le jeune homme paraissait très ému.

— Madame, dit-il, je voudrais savoir si mademoiselle Louise Haudecœur et sa mère demeurent toujours dans cette maison...

Loiseau abaissason journalet regarda le nouveau venu.

— Oui, monsieur, dit le concierge, elles n'ont pas cessé d'y demeurer.

— Puis-je les voir?

— Oui, madame Haudeçqeur est toujours souffreteuse., quant à Louise...

— Louise? dit anxieusement le jeune homme.

— Elle a été très malade, mais c'est fini maintenant. L'agent de la police s'avança et s'inclinant avec politesse :

— Monsieur, j'appartiens au service de la sûreté et je suis ici en surveillance... J'ai besoin de connaître les relations de la famille Haudecœur et les raisons de votre visite.

— Dans quel but?

— Je n'ai pas à vous donner d'explication, du moins pour le moment.

— Et moi, monsieur, dit le jeune homme avec simplicité, je pourrais refuser de vous répondre, ne vous reconnaissant pas le droit de m'interroger, mais j'aime autant vous dire qui je suis»

Et d'un élégant portefeuille il tira sa carte qu'il tendit. La carte portait :

Gérard de Beaupréault.

— Beaupréault... murmura l'agent... Mais c'est le nom de...

— De l'homme pour le meurtre duquel Haudecœur a été envoyé au bagne, vous ne vous tfompez pas, monsieur.

Un peu décontenancé, l'agent s'inclina.

— C'est bien, monsieur, vous êtes libre. Gérard monta.

Lui aussi était en France depuis quelques jours.

Débarqué au Havre, où il avait laissé son yacht, il était accouru à Paris aussitôt pour revoir Louise. *

Il n'avait pas de nouvelles de Gollivet.

Et il croyait que la tentative d'évasion de Haudecœur ayant échoué, le forçat y avait trouvé la mort.

Ainsi le lui avait dit Gollivet, contre lequel le jeune homme ne pouvait avoir aucuns soupçons.

Il avait hésité avant de revoir Louise.

Hésitation douloureuse, car il se disait :

— Je loi avais promis de sauver son père. J'ai échoué et je viens lui annoncer que son père est mort...

Tout à coup, une pensée lui traversa l'esprit.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 339

— Que fait donc là cet agent de police, et pourquoi cette surveillance de la famille Ilaudecœur?

Il s'arrête, réfléchit, et machinalement rentre dans la loge.

— Monsieur, puisque vous connaissez mon nom, vous comprendrez et vous excuserez ma curiosité... Il semble apparaître dans vos paroles que vous surveillez madame et mademoiselle Haudecœur...

— Ma foi, monsieur, c'est le secret de Polichinelle, dans la maison. Ce qui fait que j'ai bien peur d'êtpe bredouille. Pour qu'une souricière réussisse il ne faut pas qu'elle soit éventée. Donc, je n*ai aucune raison de vous cacher ce que tout le monde sait : Haudecœur, l'assassin de voire père, est évadé de Nouméa, rentré en France, revenu à Paris et je l'attends !...

Si vive fut l'émotion de Gérard que l'agent s'y trompa.

— Oh I monsieur, tranquillisez-vous, allez... Nous le manquerons ici, j'en ai la conviction. Haudecœur aura découvert le piège. Mais nous ne serons pa^s longtemps sans le repincer autre part, avant même qu'il ait la fantaisie de quitter la France, ce qui serait le plus grand bonheur qui pourrait lui arriver...

— Bien, monsieur, bien, fît Gérard sans penser à ce qu'il répondait.

Et il sortit de nouveau.

Avant de frapper à la porte du petit appartement qu'il connaissait bien, où il était venu, un jour, reconduire la mère Haudecœur malade, il s'arrêta.

C'est qu'il l'aimait tant, Louise !

Pas un seul jour la pensée de ia jeune fille ne l'avait quitté.

Qu'allait-elle lui dire?

L'avait-elle oubhé, elle ?

Ou bien, de même que chez lui, Fabsence avait-elle fait naître et développé l'amour?

Il sonna d'une main tremblante.

Ce fut madame Haudecœur qui vint ouvrir.

Et elle ne le reconnut pas.

Elle ferma la porte, le fit entrer et dit :

— Que désirez-vous, monsieur?

Alors, du fond obscur de la chambre une voix fraîche, si douce et si caressante, s'échappa... la voix de Louise, de Louise qui ce matin-là, pour la première fois, s'était levée et disait :

— Mère I mère ! c'est lui ! c'est Gérard !

Et d'un mouvement irréfléchi elle tendait les bras.

Et avant même que madame Haudecœur pût songer à s^y opposer, Gérard était aux pieds de la jeune fille et lui baisait passionnément les mains.

— Louise I Louise ! ma Louise bien-aimée I

Puis, se relevant, confus, rougissant comme un enfant il se tourne vers la mère que cette scène si rapide a laissée quelque peu interdite :

— Je vous demande pardon !

Mais la mère n'a le temps ni de gronder ni de se plaindre.

Louise, emportée par son amour, disait :

— Gérard, vous m'avez tenu votre promesse... vous avez sauvé mon père... mon père injustement accusé... mon père que vous pouviez haïr sans que personne eût le droit de vous reprocher cette haine... vous avez fait cela, Gérard, et je vous aime...

Mais, lui, triste :

— Non, Louise... Je n'ai pas fait ce que vous dites. J ai échoué dans mes efforts et tout à l'heure,' en venant ici, je croyais être le porteur d'une triste nouvelle... Je croyais que j'allais vous apprendre que votre père, malgré moi, avait succombé dans sa tentative d'évasion.

— 11 est en France...

— Oui,., et cela me paraît si étrange que malgré tout le bonheur que j'éprouve à cause de vous, je ne sais si je ne dois pas douter encore...

— Mon père était hier auprès de nous!

— L'imprudent !

~ Il n'a pas été vu. Il a pu s'échapper... Bientôt, sans doiite, il réussira à nous faire dire où il se cache et si éloigné que soit le pays qui lui a donné asile, nous le rejoindrons et irons vivre aiiprè«; dp lui...

Gérard aurait bien voulu demander à Louise de lui donner des détails sur cette évasion, mais Louise avait vu si peu de temps son père, la veille, que celui-ci n'avait pu s'étendre longuement surses aventures.

Puis, au moment même où la jeune fille parlait ainsi à Gérard, un peu de bruit se fit derrière eux.

Ils se retournèrent.

C'était la mère Léon.

— Et vous aviez laissé votre porte ouverte, mes pauvres enfants, dit-elle, comme si le brave Haudecœur était à Tabri de tout danger ; de telle sorte qu'il eût été perdu si une autre personne que moi était entrée ici, et avait entendu ce que vous venez de dire... Car j'ai entendu et je vois que l'on peut parler sans crainte devant monsieur, et c'est tant mieux, oui tant mieux que le bon Dieu lui ait donné l'idée de venir, car je commençais à ne plus avoir la tête libre, moi.

— Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il, mère Léon ?

— Ce qu'il y a'? Il y a que Haudecœur, depuis que vous l'avez vu, a été conduit et enfermé par moi dans une mansarde du sixième et que depuis près de trente-six heures il est là, n'ayant ni bu ni mangé, n'ayant point de nouvelles de ce qui se passe, et se rongeant les poings, puisque moi-même j'étais surveillée par ce Loiseau de malheur, et que je n'ai pu m'approcher de lui.

— Mon père, près de nous !

— • Oui, comprenez-vous le danger? Et ce matin ne voilà-t-il pas qu'il essayait de forcer la serrure!! Ah ! j'ai bien cru que c'était fini, et que la Nouvelle-Calédonie allait le revoir... Enfin, tout à l'heure, Loiseau s'est départi un peu de sa surveillance... H me l'a dit : pour lui Haudecœur ne viendra pas! Il est trop tard. Il serait déjà venu. Alors j'en ai profité pour monter tout de suite vous raconter cela. Et puisque ce jeune monsieur est amoureux de Louise, il doit lui être dévoué. Eh bien! qu'il nous aide à sauver Haudecœur des griffes des agents.

— Certes, oui, je le sauverai !... dit Gérard. Ouest sa chambre?

— La troisième porte, à droite, dans le couloir, en haut de l'escalier.

— Bien... Prenez garde! dit soudain Gérard d'une voie étoufl'ée.

L'exclamation de Gérard était motivée par l'apparition delà silhouette de Loiseau dans l'entre-bâillement de la porte.

Du reste, il n'entra pas.

— Courage, Louise, dit le jeune homme. Ayez confiance en moil

Courageusement, la concierge se dirigeait vers l'agent.

— Est-ce que vous désirez entrer, monsieur Loiseau?

— Je n'ai pas ce droit et je n'ai rien à faire avec ces dames.

— En ce cas, fit la mère Léon, bonsoir chez vous. Et elle lui ferma la porte au nez.

— Comme cela, vous pouvez causer! Il m'ennuie, à la fin, ce quart d'œil!

— La première chose à faire est de passer à Haudecœur de quoi boire et de quoi manger, en lui expliquant les raisons de son emprisonnement.

— Yous lui glisserez un billet sous la porte, tout à l'heure, pendant que je retiendrai Loiseau en bas. Mais tout cela ne le fera pas sortir de la maison.

— Eh bien ! s'il ne peut quitter la maison oii nous sommes, la maison voisine, je suppose, n'est pas surveillée...

— Il n'y a pas déraisons pour qu'elle le soit.

— Alors, je tâcherai qu'il s'évade par la maison voisine.

— Comment cela?

— Il me suffirait d'avoir une chambre mansardée à peu de distance de la fenêtre de la mansarde de Haudecœur. Je me charge du reste.

— Il y en a une à louer, je le sais. Mais oh et comment est-elle située ? Je l'ignore.

— Je m'en occuperai tout à l'heure. Pour exécuter

LES MISÈRES d'dN CONDAMNÉ 34 i

mon plan, il me reste une bonne partie de l'après-midi et toute la nuit.

Et s'adressantà la mère Léon :

— Le plus pressé est de faire savoir à Haudecœur quels sont les dangers qui le menacent. Allez! Retenez l'agent pendant quelques minutes. Je vais prévenir Haudecœur... Ensuite, je sortirai. Si j'ai besoin de vous je saurai bien correspondre avec vous sans que Loiseau vous inquiète.

— A la bonne heure, fit la mère Léon. J'aime les gens décidés, moi... Ah! mademoiselle, je crois que vous avez raison de l'adorer, celui-là... Il ne vous rendra pas malheureuse.

Elle s'en alla.

Loiseau était redescendu.

La concierge le rejoignit, le fit entrer dans sa loge et se mit à causer.

Loiseau avait perdu tout espoir et ne surveillait plus que pour la forme.

Sur une feuille de son calepin, Gérard écrivit à la hâte au crayon :

« Veillez cette nuit et soyez prêt à tout. De la prudence. Il y a des agents de police autour de la maison et même dans la maison. On tâchera aujourd'hui de vous faire passer à manger. Votre femme et votre fille se portent bien. »

Hâtivement il alla glisser le mot sous la porte.

Il sentit que, derrière, des doigts s'emparaient du papier et l'attiraient.

Il le lâcha.

En descendant, quelques secondes après, il fît un léger signe à la mère Léon, en grand entretien avec Loiseau.

Ce signe voulait dire :

« Haudecœur est prévenu. »

Gérard ne voulut point perdre de temps.

Il pénétra dans la maison voisine, s'enquit d'une mansarde où il déclara vouloir loger un domestique, loua, paya et monta visiter.

La maison où il se trouvait était plus haute que celle où se cachait l'évadé.

Gérard reconnut aisément la fenêtre qui devait être celle de la mansarde de Haudecœur.

De cette fenêtre à celle de Gérard, impossible devenir, impossible de faire l'ascension. Gérard fut un peu décontenancé. Puis, tout à coup, il se remit :

— Avec une corde lancée d'une fenêtre à l'autre, peutêtre serait-ce possible.

Au-dessus de la rue, à quinze ou vingt mètres du pavé.

Mais il savait Haudecœur brave et robuste.

Haudecœur n'hésiterait pas.

Cinq minutes après, il entrait dans un café de la rue Saint-Honoré, demandait un télégramme et écrivait :

« Madame Léon, ce soir, ce sera fait. Dites-le à celles que vous savez, afin qu'elles se tranquillisent. »

11 mit lui-même le télégramme à la poste, sauta dans une voiture et se fit conduire boulevard Malesherbes, où il avait un appartement dans l'hôtel habité par Marguerite et Jean Demarr.

Jean Demarr et sa femme étaient en Normandie ; Marguerite n'était pas encore revenue à la raison, malgré lous les soins dont elle était entourée, et Jean, pour se consacrer à elle, s'était retiré du barreau, ne vivant plus que pour celle qu'il aimait.

Boulevard Malesherbes, Gérard était donc libre.

Lorsqu'il rentra, un valet de chambre lui dit :

— Monsieur, il y a quelqu'un qui attend monsieur au salon. 11 a insisté tout particulièrement pour voir monsieur...

— Son nom ?

— Gollivet.

— Ah ! fit Gérard avec un vif mouvement de surprise... Gollivet, enfin! C'est bien, je vais le voir.

Et il se dirigea vers le salon.

Gollivet attendait, assis dans un fauteuil, les genoux à la hauteur du menton, ses mains maigres sur la pomme de sa canne.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 345

Il avait posé son chapeau sur le tapis. Il se leva poliment, obséquieux, à l'arrivée de Gérard.

Et celui-ci, sans préambule, joyeusement, lui disait :

— Collivet, nous nous sommes trompés. CoUivet, nous n'avons pas échoué dans notre projet de faire évader Haudecœur. Collivet, Haudecœur est vivant... il est à Paris.

L'employé avait du sang-froid.

— Je le savais, monsieur, dit-il, et arrivé moi-même depuis deux jours, je me suis informé si vous étiez à Paris et je venais vous apprendre cette bonne nouvelle...

— De qui la tenez-vous?

Collivet relira de sa poche quelques journaux.

— Tous les journaux en parlent.

— Eh bien! Je suis mieux renseigné qu'eux, moi, car je sais où se cache Haudecœur... et je lui ai même écrit...

Collivet ne put retenir un brusque mouvement de joie.

— Ah! vous connaissez sa retraite, monsieur Gérard?

— Oui... je vais vous expliquer tout cela. Mais auparavant, je tiens à vous dire que le pauvre homme est en grand danger d'être repris par la police. Moi seul, peutêtre, je puis le sauver... Collivet... puis-je toujours compter sur votre aide?..

Collivet eut un sourire doux.

~ Je vous suis dévoué, monsieur Gérard, je crois vous l'avoir prouvé en vous accompagnant si loin... Vous pouvez compter sur moi comme vous comptez sur vousmême...

— Bien, Collivet, bien, merci!

Et les deux hommes se serrèrent les mains. Alors, Gérard raconta à Collivet comment il était allé chez Haudecœur où il avait tout appris.

Collivet ne marqua plus aucun étonnement. Il paraissait, au contraire, tout joyeux.

Quand Gérard eut tout dit :

— Et que comptez-vous faire, monsieur de Beaupréault, pour le tirer de ce mauvais pas?

— Voici. 11 faut que Haudecœur réussisse à passer dans la maison voisine. J'y ai loué une mansarde. D'une fenêtre à l'autre, il n'y a guère que trois ou quatre mètres. Nous accrocherons une corde à la nôtre et nous la lancerons à Haudecœur.

— Il se rompra les os.

— Il est adroit et fort. Et puis nous l'aiderons.

— D'en bas, les agents en surveillance pourront nous voir.

— Nous choisirons la nuit, bien entendu.

— Ils surveillent également la nuit. Pour éviter toute surprise, il est utile que vous fassiez le guet en bas, dans la rue, monsieur Gérard. Pendant ce temps-là, moi, j'accrocherai la corde, je me mettrai en communication avec Haudecœur et je le sauverai. A la moindre alerte, vous m'avertirez et nous resterons tranquilles.

— Vous sentez-vous la vigueur nécessaire pour le secourir, s'il vient à éprouver une faiblesse?

— Je vous le jure.

— Bien.

GoUivet appuya lentement la main sur son front. . Ses yeux étaient fermés.

Il voulait cacher la joie que, malgré toute sa présence d'esprit, il ne pouvait dissimuler.

Ils se donnèrent rendez-vous pour le soir même à onze heures.

Gollivet devait se rendre dans la chambre pour y tout préparer.

Lorsqu'il quitta M. de Beaupréault, l'employé se frotta les mains.

Cette fois, Haudecœur était perdu. Il était au pouvoir de Gollivet.

Deux partis restaient à prendre.

Ou bien Gollivet avertirait tout de suite la police, lui désignerait la retraite de Haudecœur, et le forçat serait réintégré au bagne.

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 347

Oa bien il garderait poul* lui ce secret et il agirait seul.

Compromis comme il l'était aux yeux de l'évadé, Collivet devinait que si jamais il se retrouvait en face de Haudecœur, il aurait à lui rendre de terribles comptes.

Toute explication serait impossible.

Comment expliquer l'étrange haine dont il avait poursuivi cet homme?

Entre Haudecœur et Collivet, c'était désormais un duel à mort.

Haudecœur se battait pour la liberté et pour Thonneur.

Collivet se battait pour la vie.

Avertir la police, il n'y songea pas longtemps.

Tant que Haudecœur serait vivant, — libre ou non, — Collivet craindrait de voir ce fantôme se dresser quelque jour contre lui.

Donc, il fallait que Haudecœur mourût!

Et quelle plus belle occasion que celle qui venait de lui être offerte !

Jnmais pareille ne se présenterait plus.

Haudecœur mort, toute épouvante de l'avenir s'évanouissait, tout danger disparaissait; personne ne songeait plus à s'inquiéter du meurtre de Beaupréault ; il n'y aurait plus, au bagne, d'innocent pour crier vengeance et réclamer justice !.,.

. Il alla acheter une corde solide, longue de sept à huit mètres.

Puis, le soir, il se présenta chez la concierge de la maison où Gérard avait loué une chambre.

— Je suis le domestique de M. de Beaupréault, dit-il en passant. J'ai un paquet -à mettre dans ma chambre. Demain, on apportera les meubles.

Il se fît conduire, entra et s'enferma.

En attendant Gérard, il ouvrit la fenêtre, y grimpa, s'y installa de son mieux et de là inspecta les environs.

La nuit était très obscure.

La lumière des becs de gaz de la rue n'arrivait pas jusque là-haut.

— Yoilà sans doute sa fenêtre! murmura l'employé. Et il regardait une mansarde au-dessous, dans la maison voisine.

Tout à coup, la fenêtre de cette mansarde s'ouvrit, elle aussi, maïs avec précaution, sans le moindre bruit.

Une tête parut et resta immobile,

Collivet s'effaça le plus qu'il lui fut possible.

Malgré l'obscurité, il venait de reconnaître Haudecœur.

Craignant une imprudence, même, il redescendit.

Du reste, presque au même moment, il entendait la fenêtre de Haudecœur se refermer.

Collivet avait apporté une bougie.

Il l'alluma et la planta sur le parquet.

Il consulta sa montre.

— Dix heures.

Gérard ne pouvait tarder. Il Tattendait.

Bientôt, en effet, on frappa à la porte.

Collivet alla ouvrir.

C'était le jeune homme. * .

— Eh bien, dit-il, tout est prêt?

— Rien encore, au contraire. Je n'ai voulu rien faire sans vous.

— Vous êtes-vous mis en rapport avec Haudecœur?

— Non plus. J'ai craint quelque imprudence. Il est encore trop tôt. Et nous avons le temps. Accrochons la corde.

Il y avait dans la mansarde une sorte de réduit en forme d'alcôve séparé de la chambra par deux poutres formant colonnes.

Ils lièrent solidement la corde à l'une des poutres.

Ils calculèrent qu'elle serait assez longue pour atteindre Haudecœur.

Deux vieilles caisses avaient été oubliées dans un coin.

Collivet les approcha de la fenêtre et s'en servit comme de marchepied.

Puis il grimpa, enroula la corde, prêta la j[eter.

— Je vais descendre, fit Gérard. Je crois que nous

LE*S MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 349

n'avons rien à craindre. La rue est étroite. Les mansardes sont en retrait sur le toit. Et un balcon au deuxième élage empêche qu'on a-perçoive d'en bas ce qui se passe ici. Pour plus de sûreté, toutefois, je vais rester dans la rue. Vous direz à Haudecœur que je l'attends, et que je faciliterai sa fuite hors de Paris et hors de France.

— Bien, monsieur.

— Haudecœur doit être sur le qui-vive... Du bout pendant de la corde, vous n'aurez qu'à frapper à sa fenêtre, et il apparaîtra. Bien qu'il ne soit pas prévenu des détails d'exécution de notre projet, en voyant cette corde accrochée à la maison voisine et se balançant dans le vide, il comprendra que c'est le salut. Il n'hésitera pas... Il montera.

— Il n'hésitera pas et il mourra ! pensa Collivet. Gérard sortit.

Collivet resta seul.

Il tira son couteau et scia la corde, jusqu'à la moitié de son épaisseur.

Ou bien, tout à l'heure, la corde céderait sous le poids de Haudecœur, ou bien, si elle résistait, quelques coups de couteau auraient vite fait, pendant que l'évadé grimperait, d'achever la criminelle besogne. **

Et dans l'un comme dans l'autre cas, Haudecœur, précipité dans le vide du haut de ce sixième élage, s'écraserait sur les pavés.

•Collivet laissa son couteau ouvert près de lui.

Il entendit sonner onze heures à l'église Saint-Roch.

— Allons! murmura-t-il... Gérard est en bas... moi je suis prêt... Plus besoin d'attendre... En route pour l'éternité ! !

Il déroula la corde dans le vide, la fit balancer, et adroitement dirigée, elle alla cogner contre les vitres de la fenêtre, à la mansarde ot il avait vu, un instant auparavant, la tête de Haudecœur.

Dans la soirée de ce même jour, vers six heures, Loiseau était entré dans la loge de la mère Léon :

— C'est pour prendre congé de vous, mère Léon, avait-il dit.

— Ah I on a donc retrouvé votre homme?

— A ce qu'il paraît, puisqu'on nous fait cesser toute surveillance.

— Le pauvre diable ! Ce n'est pas moi qui annoncerai la nouvelle à sa femme et à sa fille, bien sûr.

— Adieu, mère Léon. Je vous ai peut-être ennuyée, mais dame! vous le savez, c'est le mélier qui veut ça!

— Sans rancune ! sans rancune! sûrement que si vous aviez cent mille livres de rentes, vous ne feriez pas ce métier-là, hein?

— Probable.

Loiseau alluma sa pipe et s'en alla, indifférent. La mère Léon le suivait d'un malicieux regard.

— Ce n'est pas moi qui te retiendrai, va, mon bonhomme. Mais si tu crois que je suis dupe de ta ruse, tu me crois plus bête que je ne suis. . . Tu quittes la maison, peut-être, mais ça n'est pas pour aller bien loin... J'oavrirai l'œil...

En sortant pour des courses aux provisions, ce qu'elle faisait toujours aux heures où son mari rentrait des magasins du Louvre, elle crut voir Loiseau en train de dî ner chez un marchand de vins, et dans la rue les agents qu'elle avait coutume d'y rencontrer depuis quelques jours.

— Parbleu! Je ne me trompais pas!

Cependant, il y avait là, peut-être, en dehors de la

tentative de Gérard, — sur laquelle elle n'avait aucun détail, — une occasion inespérée de faire évader Haudecœur.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 351

La porte de la rue était fermée.

Elle calcula que tous les locataires devaient être rentrés et que par conséquent, pendant cette soirée, le moindre coup de sonnette donnerait l'éveil et exciterait sa défiance.

Elle n'avait pas mis son mari dans la confidence.

Déjà le garçon de magasin était couché et ronflait.

Elle emplit son tablier de tout ce qu'elle put trouver : de la viande froide, du pain, des noix, une demi-bouteille de vin et, ainsi chargée, elle grimpa dans les mansardes et ouvrit la chambre de Haudecœur.

Le pauvre prisonnier, étendu sur le plancher, venait de s'endormir d'un sommeil plein de fièvre, fatigant, peuplé de cauchemars.

Elle le réveilla, un peu effrayée de cette immobilité.

— Monsieur Haudecœur! Monsieur Haudecœur!

Il fit un mouvement, se dressa, resta assis à la contempler.

— Eh bien, quoi? Eh bien, quoi? dit-il sans comprendre.

— C'est moi, la mère Léon ; vous ne me reconnaissez pas?... Est-ce que vous m'en voulez de vous avoir laissé à peu près mourir de faim?

Il s'était remis complètement.

11 demanda :

— Les agents? Plus de danger?

— Au moins pour le moment.

— Ma femme? Ma fille?

— Elles connaissent votre détresse, partagent vos angoisses... Tenez, prenez cela, c'est pour vous... Allez manger et boire auprès de votre femme etde votrefille... N'ayez pas peur... si quelque chose vous menace, je vous avertirai... Je vais faire le guet...

Il descendit, trébuchant, tout en mordant à même dans un gros morceau de pain.

La faim commençait à devenir si cruelle que dans la soirée, coup sur coup, il avait eu deux faiblesses.

La mère Léon le regardait avec un sourire bon enfant.

— Hein, lout de même, dit-elle, en sonnant à la porte de l'appartement de madame Haudecœur, ça fait plaisir oîj ça passe î

Et elle le quitta sur ce mot.

Louise était couchée et dormait.

Au bruit, elle se réveilla.

Madame Haudecœur, qui se brûlait les yeux à travailler sous la lumière basse d'une petite lampe, était déjà dans les bras de son mari.

— Nous t'avons cru perdu de nouveau.

— Dame ! je ne suis pas encore sauvé.

Et après avoir embrassé sa fille, tout en mangeant, il s'assit près du lit.

— Ah ! j'ai trouvé le temps long ! Être à deux pas de vous et ne pas pouvoir vous parler... c'est dur...

— Et comme tu dois avoir faim , mon pauvre homme !

Il dit, en riant, la bouche pleine :

— Oui, mais ça, c'est la moindre des choses. Et tout à coup :

— Dites-moi donc... qui est-ce qui m'a fait passer ce billet-là?

Et il tendit à Louise la lettre de Gérard. Louise rougit :

— C'est M. de Beaupréault, dit-elle.

Haudecœur, de nouveau, se troubla à ce nom prononcé avec tant de tendresse.

Et son visage, tout à coup, prit une singulière expression de gravité,

— Louise, dit-il, tu ne peux aimer ce jeune homme.

— Père !

— Tu ne le peux, répéta Haudecœur presque avec colère, et je vais te dire pourquoi. Ensuite, tu jugeras, seule. A Co«rail, j'ai reçu la visite de M. de Beaupréault et celle d'un de ses amis, ancien employé de son père, Collivet. Ils m'ont dit, tous deux, qu'ils venaient me sauver, et Gérard m'avoua qu'il t'aimait et quil croyait à mon innocence, et qu'il t'avait juré, à toi, Louise, de me tirer du bagne, pour mériter ton amour et pour faire acte de justice.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 353

— Il me l'avait promis, père, et sMl ne l'a pas fait, je le jure, on ne peut l'accuser d'avoir rien négligé pour ton salut.

— Tais-toi, Louise, tu parles sans savoir. Ils sont venus, tous les deux, BeaupréauU et Collivet, m'offrir une évasion inespérée. J'acceptai. Eh bien î cette évasion n'était qu'un piège, adroit, mais abominable, où je devais tomber, et oii je devais, où j'ai failli trouver la mort.

— Mon père, c'est impossible...

— Un piège, te dis-je!... Un mensonge! Un crime!...

— Gérard est incapable d'une pareille félonie...

— J'en ai la preuve !

— La preuve !

— Oui. J'ai vu — tu m'entends, femme ? tu m'entends, Louise? — j'ai vu Collivet, ce complice de Beaupréault, guetter mon évasion, côte à côte avec un surveillant du bagne, qui m'attendait la carabine au poing, prêt à faire feu... Ils ne se doutaient pas de ma présence. Caché à quelques pas d'eux, je les écoutais et j'ai surpris leurs paroles, et j'ai assisté à leur déconvenue, en ne me voyant point venir... Et il ne pouvait rester de doute dans mon esprit. C'était bien à moi qu'ils en voulaient et c'était bien de ma vie qu'il s'agissait...

Louise, pâlie, était prête à s'évanouir.

— Me crois-tu, maintenant, ma pauvre fille?

— Non, père, non... dit-elle... cela est si infâme que c'est impossible.

— Cela est, pourtant.

— Quel eût été son but?... Pourquoi votre mort ? Ré- Qéchissez, père... Vous avez été abusé par quelque rêve... Vous avez cru à une trahison là où vous n'auriez dû trouver que du dévouement...

Haudecœur eut un sourire ironique et haussa les épaules.

— Et les balles que j'ai entendues siffler auprès de mes oreilles, crois-tu qu'elles soient un rêve, elles aussi ?

— Mon Dieu ! Mon î Dieu !

— Dans quel but? Pourquoi ma mort? me demandais-tu. Ma foi, je n'en sais rien. Je ne puis te renseigner. Il faut croire, toutefois, que je gêne bien M. de BeaupréauU et qu'il a quelque chose à redouter de moi, pour qu'il ne recule pas devant un assassinat. Mais là, je m'y perds. Je suis un être inoffensif. On m'a accusé d'un meurtre et l'on m'a condamné. Pourquoi M. de BeaupréauU ne m'a-t-il pas laissé tranquillement purger ma condamnation? Pourquoi le piège tendu? Que peut-on craindre? que je passe ma vie à essayer de découvrir la vérité sur ce meurtre? Oui, sans doute. Alors, elle les épouvante donc bien, celte vérité?... Pourquoi?... Tiens, Louise, tu doutes encore? Eh bien, si j'ai pu arriver jusqu'en France, si, en débarquant, je ne suis pas retombé entre les mains de la police, c'est à-iin miracle que je le dois. Et là-dessus, BeaupréauU et Gollivet n'ont rien à se reprocher, car ils ont tout fait pour me perdre.

GoUivet m'a suivi pas à pas. Il ne m'a pas quitté. Sur la Britannia, je ne me doutais guère qu'U me surveillait. Et en m'embarquant à Southampton sur le bateau qui devait me conduire au Havre, il s'en est fallu de peu que je ne fisse le voyage avec lui. Partout, je te le dis, partout j'ai retrouvé l'influence néfaste des deux hommes. Car, on ne peut pas les séparer, dans leurs mauvaises actions. L'un est le chef, l'autre, le valet. BeaupréauU commande. Goliivet obéit. BeaupréauU est un lâche et un traître. Tu vois bien, ma Louise, que tu ne peux l'aimer...

— Gérard, un lâche et un traître, oh ! non, mon Dieu, non I !

Haudecœur se leva, se mit à marcher fiévreusement.

— Ainsi, M. de BeaupréauU connaît ma retraite ?...

— Oui.

— Eh i)ien ! là-dessus, pas d'hésitation possible. Il va essayer de me sauver comme il l'a déjà l'ait à Bourail. Je la connais, son intervention. Ce salut, c'est le retour au bagne...

Et les doigts crispés sur son front, il ajouta tout bas :

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 3.' 5

— A moins que je ne choisisse la mort.

Les deux femmes n'entendirent pas, heureusement.

— Et pourtant, père, s'il te sauvait? dit Louise, en pleurant.

Son cœur était torturé. Elle ne voulait pas croire. Haudecœur comprit la souffrance de sa fille. 11 hésita à répondre, puis :

— Mieux vaut la vérité tout entière... plutôt qu'un pareil amour... Il est encore temps qu'elle oublie... Plus tard, qui sait?

Il embrassa tendrement sa fille :

— S'il me sauve, je dirai que je me suis trompé... Mais Sri tu veux être certaine que je ne me suis pas trompé, si tu veux avoir toi-même une preuve de la trahison de cet hamme, viens, Louise, viens, ma femme ; accompagnez-moi dans la mansarde ; voici l'heure où Gérard doit m'aider à sortir de cette majson ; j'ignore comment il s'y prendra, mais, je vous le jure, il y a encore un piège là-dessous. .. Vous en jugerez !

Il remonta au dernier étage.

Et les deux femmes, en tremblant, le suivirent.

Haudecœur ferma la porte :

— Après tout, dit-il, peut-être vaudrait-il mieux pour moi ne plus m'occuper de Beaupréault et de Collivet, et puisque l'agent a quitté la maison, peut-être vaudrait-il mieux en profiter pour filer sans tambour ni trompette...

A ce moment, madame Léon se montra :

— Est-ce que vous croyez possible que je sorte? dit le forçat.

— Non, Loiseau est dans la rue. C'est une malice cousue de fil blanc. Soyez toujours sur vos gardes. Je veille en bas. Pour le moment vous n'avez rien à craindre.

Haudecœur ouvrit doucement la fenêtre en tabatière.

— Je ne vois rien, dit-il. Et je ne sais pas ce que l'on compte faire de moi. Attendons avec patience.

Silencieusement, Louise pleurait.

Madame Haudecœur comprenait son désespoir et ne trouvait pas le courage de la consoler.

Dans l'obscurité de cette petite pièce où les deux femmes restaient debout, appuyées contre le mur, la mère se contentait de presser sa fille de toutes ses forces contre son cœur.

De longues minutes s'écoulent.

Aucun signal n'est donné.

La concierge remonte.

— Je vais me coucher habillée, dit-elle, pour être prête à tous les événements.

Elle laisse à Haudecœur, dans la mansarde, un bougeoir allumé.

Une heure se passe.

Et aucun des trois personnages n'a rompu le silence.

Tout à coup, l'évadé tressaille.

Il a cru entendre, contre les vitres, frôler quelque chose.

Les deux femmes se rapprochent.

Haudecœur'a rouvert la fenêtre et se penche pour regarder.

Une grosse et solide corde est accrochée à une mansarde de la maison voisine, au-dessus de lui.

A cheval sur la lucarne de cette mansarde, un homme, que Haudecœur ne peut reconnaître à cause de l'obscurité d'abord, et ensuite parce que l'inconnu a la figure di^iparue sous les bords rabattus d'un chapeau mou, un hon^me balance méthodiquement la corde dans le vide, et le bout vient en frapper la fenêtre de Haudecœur, de seconde en seconde, comme le battant d'une horloge.

Le forçait la saisit et la garde entre ses mains.

Les deux femmes se^ pressent contre lui.

— Mon Dieu, que vas-tu faire ?

— C'est bien simple. Je comprends ce que veut Beaupréault. La maison voisine n'est pas surveillée. Il faut que j'y pénètre et je ne vois pas, en effet, d'autre moyen que d'y grimper à l'aide de cette corde, accrochée làhaut. C'est un jeu d'enfant. J'ai encore heureusement les muscles solides.

LES MISÈRES d'uN CONDAMl^É 357

Tout à coup, il s'arrêta.

11 n'avait pas cessé, tout en parlant à voix basse, de regarder rinconnu, à la mansarde d'en haut.

L'homme venait de quitter son poste et de disparaître.

Et dans le mouvement fait par lui pour cela, le chapeau était tombé. Un vague reflet de lumière était venu éclairer ce visage maigre et Haudecœur, si rapide qu*eût été cette apparition, en avait reçu un coup en plein cœur.

— Collivetl ! murmura-t-il... Ah ! le misérable! Et il resta rêveur.

De Gollivet, il devait s'attendre à tout. Maintenant, il était sûr de ne pas se tromper en annonçant un piège, mais quel piège?

— Tout à l'heure, quand je serai au bout de cette corde, il lui sera bien facile de me précipiter dans le vide... un coup de couteau sur la corde et crac... Il n'est plus question de Haudecœur... Peut-être même que la corde est toute prête et qu'elle va cassertout de suite, au premier mouvement que je vais faire...

Un petit frisson lui passa dans le dos.

— Tout de même, quand on y songe, ce ne serait pas gai!...

Soudain, il saisit à deux mains le bout de la corde et les deux pieds contre le mur, ainsi arc-bouté et prenant de la force, il tire sur la corde, en se penchant en arrière.

— Je vais bien voir si elle est solide.

C'est à peine s'il a le temps de prononcer cette phrase.

La corde a cédé, s'est cassée, là-haut, et Haudecœur, perdant pied, roule au milieu de la mansarde.

Il y reste, un moment, tout étourdi.

Puis il se relève.

Les deux poings fermés, dirigés vers la fenêtre ouverte, il a une terrible menace dans les yeux :

— Ah ! les misérables ! les misérables ! dit-il. Louise et sa mère n'ont rien compris encore.

Alors, il saisit la corde tombée dans la mansarde, l'approche du bougeoir et dit :

— Regardez ! Comprenez-vous, maintenant ?

Et comme l'horreur les rend muettes, il continue :

— Tenez, là, on a coupé la moitié de la corde en épaisseur ; la section est nette, et moi, tout à l'heure, en tirant dessus, j'ai arraché ce qui restait... Voyez la différence... Et maintenant, si je n'avais pas eu de soupçon, que serait-il arrivé? Je me serais pendu à la corde et j'aurais fait une pirouette du sixième étage sur le pavé. Êtes-vous convaincues, maintenant? Hein, Louise ?

li aurait pu parler longtemps à sa fille. Louise venait de s'évanouir.

La mère s'empressa auprès de la pauvre enfant. Haudecœur revint près de la fenêtre.

— Sûrement, cette canaille de GoUivet doit s'imaginer que sa ruse a réussi, puisque la corde a cassé... Il doit croire qu'à l'heure qu'il est j'ai les reins brisés sur la chaussée.

Il risqua prudemment un œil hors de la lucarne.

Là-haut, au-dessus de lui, le corps à demi penché pardessus la fenêtre, Collivet, ne songeant plus à se cacher, essayait de regarder dans le vide.

Mais les mansardes en retrait l'empêchaientde voir, en bas, le cadavre qu'il y cherchait.

11 se retira.

Louise revenait à elle.

Haudecœur la prit dans ses bras avec un élan de tendresse violente.

— Louise ! Jure-moi que tu l'oublieras...

— Je te le jure !

— Que tu ne le reverras jamais plus ?

— Jamais !

— Que, quelles que soient ses prières, quels que soient ses mensonges, jamais tu ne Técouteras, jamais tu ne lui parleras...

— Jamais, père, jamais ! î Elle ne pleurait même plus.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 359

Ses yeux étaient secs.

Mais de longs et douloureux soubresauts la secouaient misérablement, prouvant qu'une, fièvre énorme venait de s'emparer de ce frêle corps et l'anéantissait.

Haudecœur l'embrassa une dernière fois et sa femme ensuite.

— Je ne puis pas rester ici une minute de plus, dit-il, car ma retraite est connue, et tout à l'heure, Collivet, lorsqu'il s'apercevra que je me suis joué de lui, que j'ai découvert son crime, n'aura rien de plus pressé que d'avertir la police... Il faut que je m'en aille... il faut que je vous laisse encore... Oh ! ma»pauvre femme, ma pauvre Louise, qu'allez-vous devenir ! ! Jurez-moi,- du moins, que vous ne perdrez pas courage, et que vous îie succomberez plus au désespoir... Alors, ça me donnera de la force et je m'arrangerai bientôt pour que nous soyons réunis !...

— Père, nous t'attendrons, dit Louise.

— Nous t'attendrons, mon ami ; va, fuis, ne t'occupe pa€ de nous !

Mon Dieu, pourvu qu'en bas, dans la rue, aux premiers pas, tu ne retombes pas aux mains des agents!

— A la grâce de Dieu, ou du diable, ma bonne femme! dit l'évadé... Ça dépend de ce qui va arriver ! !

Et il souriait pour leur rendre un peu d'espoir.

Ils descendirent.

La mère Léon ne dormait pas.

Louise entra et lui dit à l'oreille :

— Ouvrez, madame Léon, il faut qu'il s'en aille... il court un grand danger... M. de Beaupréault n'a pas réussi.

— Ah ! le pauvre homme ! le pauvre homme ! Elle tira le cordon.

— Bonne chance, Haudecœur, cria-t-elle, de son lit.

— Merci, madame Léon, merci, pour tout ce que votre bon cœur a fait pour les miens et pour moi 1

— C'est tout naturel... ne me remerciez pas... entre braves gens, il faut s.'aider... et puis, vous savez, on a beau faire, c'est toujours amusant de se jouer de la po-

lice... On a ça dans lo sang... C'est comme Polichinelle qui rosse le commissaire... Est-ce que ça ne faitpasrire les enfants ?...

Haudecœur était descendu.

Il se trouvait maintenant derrière la porte entrebâillée.

11 ne l'ouvrit pas tout de suite.

Il regarda, seulement, inspectant la rue.

Et voici ce qu'il entendit, ce qu'il vit. '^

La porte de la maison voisine venait de se referme avec un bruit retentissant et un homme était brusquement sorti. •

L'homme resta sur le trottoir, immobile.

tlet homme, c'était Gollivet.

Haudecœur l'apercevait distinctement.

Une minute, il eut l'envie de s'élancer sur le misérable, de le traîner jusqu'à un poste de police.

Puis, la réflexion, la réflexion implacable et logique.

Que dirait-il et de quoi l'accuserait-il? Lui, forçat, hors la loi, traqué partout? «

Il eut le sang-froid de ne pas bouger.

En haut, quelques instants auparavant, CoUivet avait vu la corde se raidir.

— Bon, s'était-il dit, il la tient, il a compris, il est perdu...

Et il attendait anxieusement.

Tout à coup la corde se raidit encore.

Gollivet pensa :

— Bon, le voilà suspendu dans le vide.

Et aussitôt la corde s'était rompue, là où il l'avait coupée.

Gollivet se redressa, haletant, comme si lui-même avait couru un danger, et il essaya d'entendre le bruit de la chute.

Il n'entendit rien.

Alors, il se pencha — ainsi que nous l'avons vu tout l'heure — et tenta de voir sur la chaussée.

Il n'y parvint pas.

Ce fut après qu'il sortit.

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 361

En descendant l'escalier, il pensait:

— Je vais le trouver aplati sur les pavés, le crâne fracassé.

Et lorsqu'il vit la chaussée vide, lorsqu'il vit la rue tranquille, il eut un frémissement d'épouvante.

— Tout est à recommencer !...

A cet instant, un homme s'approcha de lui et murmura :

— Eh bien?

L'homme, c'était Gérard.

Haudecœur le vit et le reconnut tout de suite. Collivet répondit, très bas, et pourtant Haudecœur l'entendit encore :

— C'est fait!...

Et Collivet et Gérard s'éloignèrent.

Un doute se leva dans Tesprit de Haudecœur en écoutant ces deux mots : « C'est fait ! » Cela voulait signiûer que l'évadé était mort et que le plan criminel avait réussi. Mais, comment, dès lors, Gérard ne donnait-il aucun signe de surprise et ne s'informait-il même pas de ce qui était fait? « C'était fait! » alors, où était le cadavre? Où même les traces de sang?

Haudecœur se trouvait dans une situation trop délicate pour avoir le loisir de se livrer à de profondes réflexions.

La rue lui paraissait tranquille.

Il s'esquiva, doucement, et se trouva sur le trottoir.

Il jouait de bonheur, car il put franchir la rue du Marché-Saint-Honoré sans être inquiété.

La surveillance durait depuis si longtemps qu'elle s'était relâchée ce soir-là.

Le lendemain, des agents envahissaient la maison, dès le matin, et faisaient une perquisition chez Haudecœur et dans les mansardes du dernier étage.

Le service de sûreté avait été avisé, dès la première heure, par une lettre anonyme, que le forçat se tenait caché auprès de sa femme et de sa fille.

Collivet ne lâchait pas sa proie facilement, on le voit.

Loiseau était parmi les agents.

La mère Léon le regarda passer, cette fois, avec quiétude.

Il était trop tard.

Dans le courant de la journée, Gérard se présenta.

La concierge n'était pas prévenue et le laissa monter.

A son coup de sonnette, ce fut madame Haudecœur qui vint ouvrir.

Mais quand elle aperçut. le jeune homme, son visage, si doux ordinairement, exprima de la colère et du dégoût.

— Monsieur, dit-elle, il est inutile de vous présenter ici désormais. Louise a juré.à son père qu'elle ne vous reverrait jamais plus.

Gérard arriva.it confiant, le sourire aux lèvres. Il tut décontenancé :

— Madame, je ne puis croire... Que s'est-il passé? Qu'est-ce donc qui a pu vous changer à ce point ?

— Vous le savez mieux que nous, monsieur... Depuis hier, mon pauvre, mari qui se doutait déjà de ce qui s'était tramé contre lui, a eu entre les mains la preuve d'une infamie abominable...

— Fît cette infamie ? fit Gérard, redevenu calme subitement.

— Ah ! monsieur, à quoi bon me faire donner des détails. Nous savons tout, vous dis-je. Oubliez le chemin de cette maison. Oubliez Louise, de même qu'elle vous a déjà oublié.

— Mais c'est impossible, je rêve, je ne comprends pas...

— Adieu, monsieur, adieu. Louise est ici et je ne veux pas qu'elle puisse même se douter de votre présence.

— Et moi, dit Gérard avec énergie, je ne partirai pas sans avoir l'explication des accusations que vous portez contre moi. J'ai le droit de l'exiger de vous... Et vous,

madame, pas plus vous que Louise, vous n'avez pas le droit de douter de mon amour et de mon dévouement.

— Mensonges ! Comédie !

— Madame ! !

Madame Haudecœur était une femme énergique.

— Après tout, vous demandez une explication, n'estce pas ?

— Oui.

— Eh bien, entrez, vous allez tout savoir.

Elle s'effaça, le laissant pénétrer dans l'appartement. Elle referma la porte.

Puis, allant au fond, vers la seconde chambre, elle ''■ appela :

— Louise, viens, mon enfant !

La jeune fille apparut et en apercevant Gérard devint affreusement pâle.

Elle voulut se retirer, mais il s'élança vers elle.

— Mademoiselle Louise, par votre père lui-même, je vous en conjure, il faut que vous m'écoutijz !...

Chancelante, presque faible, elle s'arrêta.

— J'obéis à mon père en ne vous écoutant pas.

— Mademoiselle, je vous jure que je dois être auprès de vous victime* de quelque abominable calomnie.

— Une calomnie, hélas !

Puis, tout à coup, se redressant :

— Vous êtes un infâme et un criminel, monsieur de Beaupréault.

— Louise !

— Infâme et criminel, je l'ai dit...

— Grand Dieul Et c'est vous, Louise, vous! Mais quelle infamie peut-on me reprocher ? De quel crime suis-je donc a(5cusé?

— Parle ! mère, puisqu'il le veut... Il doute encore... vil sHmagine que nous sommes dupes de sa fausseté et

que nous n'avons pas deviné ses intrigues... parle... mère, dis-lui ce que nous savons...

— Soit... dit madame Haudecœur.

— Oui, oui, parlez, madame, parlez, Louise I Et hâtez-

VOUS, hâtez-vous, car je suis bien sûr que, d'un mot, je ferai tomber tous ces odieuses insinuations.

— Vous êtes venu, jadis, trouver Louise et lui avez promis d'aider à faire évader son père.

— Je l'ai fait.

— Vous l'avez si bien fait que mon mari a failli se laisser prendre au piège que vous et votre âme damnée lui avez tendu. Collivet l'attendait, avec les surveillants, Tarme chargée. Mon mari dut à un miracle d'être averti et de découvrir à temps l'infâme fourberie.

— C'est faux. Collivet vous expliquera lui-même.

— 11 nous expliquera lui-même qu'il a suivi Haudecœur depuis l'Australie où il le rencontra, s'embarquant sur le même bateau, avertissant la police française, jusqu'au moment oh déguisé, méconnaissable, il était encore auprès de sa victime, sur le bateau qui fait le service de Southampton au Havre...

— C'est faux, c'est faux, vous dis-je.

— Vous vous contentez de démentir... ce qui est aisé... Ëh bien, écoutez ce qui s'est passé hier soir, sous nos yeux... vous entendez, sous nos yeux?... car j'étais là... Louise était là... et mon pauvre mari également...

Gérard écoutait, mais il lui semblait que c'était en rêve qu'on lui parlait.

11 lui semblait que ces paroles-là lui arrivaient de très loin et passaient à travers des voiles qui les assourdissaient avant d'arriver jusqu'à ses oreilles, jusqu'à son cerveau.

Il regardait, effaré, ces deux femmes.

Il ne comprenait pas. ^

Madame Haudecœur 'reprenait, avec violence :

— Pourquoi voulez-vous la mort de mon pauvre homme? Pourquoi? Que vous a-t-il fait? Car, c'est sa mort que vous avez préparée, à plusieurs reprises, sinon vous, du moins le misérable qui ne vous quitte pas, ce Collivet, dont la déposition, autrefois, a été si accablante pour Haudecœur, devant le juge d'instruction et devant la cour d'assises.

— Sa mort !

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 365

— Oui. Encore cette nuit, tenez. Car si mon mari est vivant, ce n'est pas votre faute. La corde qu'on lui avait jetée de la mansarde de la maison voisine avait été coupée à demi, de telle façon que le poids de son corps devait précipiter Haudecœur du sixième étage sur le pavé...

— Horreur !

— C'est vrai, cela est bien horrible et il faut que vous soyez bien courageux pour oser, après cela, reparaître devant nous*..

L'étrangeté de ces accusations avait affolé Gérard.

Puis, peu à peu, ce fut cette étrangelé même qui lui rendit son sang-froid.

Ou ces femmes se trompaient.

Et alors il serait aisé de les faire revenir sur leur erreur.

Ou elles disaient vrai.

Et alors, c'était à lui, Gérard, à lui qu'on accusait, de pénétrer ce mystère.

— Ainsi, Louise, dit-il, vous m'avez cru capable de ce crime !

— Défendez-vous, dit-elle.

— Je ne puis me défendre. Gomment le pourrais-je ! Encore maintenant, puis-je seulement ajouter foi à de pareilles iniamfes?...

— Tenez, Gérard, dit Louise, regardez !

Et elle lui jeta la corde qui la veille avait servi à Colli-

"La section était facile à trouver.

Gérard frémit.

Est-ce que le crime venait de Collivet? Mais pourquoi ? Etait-ce possible?... Assurément non.

— Louise, dit-il, je ne puis me défendre. Cependant, avant de me croire coupable de ces atroces perfidies, laissez-moi du moins le temps de m'assurer qu'elles ont été réellement commises.

— Vous doutez !

— Malgré tout, je doute. Louise, je vous ai promis jadis de sauver votre père. Je le sauverai. Et de plus, aujourd'hui, je vous le jure, je vous promets de consacrer ma vie à faire éclater son innocence. Je ne vous reverrai

plus, Louise, avant le jour où vous-même, lorsque votre père pourra relever fièrement la tête, vous viendrez me demander pardon de m'avoir si odieusement soupçonné..

Et je vous pardonnerai, Louise, ce jour-là, comme je vous pardonne aujourd'hui.

Il avait parlé avec tant de douceur et tant de tristesse que Louise en fut émue.

Elle eut mouvement comme pour s'élancer vers lui.

Elle aimait.

Et tout son amour, malgré l'évidence, criait en elle que Gérard était innocent, incapable de ces crimes.

Sa mère l'arrêta.

— Faites ce que vous dites, monsieur, et le jour où mon mari viendra nous dire qu'il s'est trompé, ce jour-là, monsieur, nos cœurs seront à vous... mais ce jour-là seulement, pas avant... et jusque-là, nous ne serons plus que des étrangers, que des inconnus pour vous... Adieu, monsieur.

Gérard s'inclina, les larmes aux yeux.

Il aurait bien voulu rencontrer une dernière fois son regard.

Mais elle avait détourné la tête.

Il crut que c'était par indifférence.

Et c'était parce que la jeune fille dérobait ses larmes.

Il sortit tout bouleversé.

Il fut longtemps à reprendre son sang-froid, à se ressouvenir exactement de tout ce qui venait de lui être dit.

— Il faut que je voie Haudecœur, réfléchissait-il... Haudecœur, seul, me donnerait les détails précisant l'accusation.

Puis, il haussait les épaules, incrédule.

— Est-ce possible ! Folie 1 Folie ! Le pauvre homme a perdu la tête au milieu de tant de dangers et il a laissé échapper sans doute ainsi l'occasion ofTeiie de le sauver.

Il alla déjeuner dans un restaurant du boulevard. Mais il était si préoccupé qu'il en oubliait de manger.

— La police a été prévenue du retour de Haudecœur, se disait-il, et Haudecœur prétend qu'elle l'a été par Collivet...

LES MISÈRES d'UN CONDAMNÉ 367

îl paya le déjeuner auquel il n'avait pas touché et sortit.

Il appela un fiacre.

— Conduisez-moi au bureau du service de sûreté, à la Préfecture de police.

Un quart d'heure après, il était dans les larges et sombres couloirs du deuxième étage oil sont les cabinets des commissaires de police aux délégations judiciaires et le bureau du chef de la sûreté.

Le chef était chez lui.

Gérard fît passer sa carte.

On l'introduisit.

Il expliqua sur-le-champ ce qu'il désirait :

— Monsieur, dit-il, je suis le fils de M. de Beaupréault assassiné il y a quelques années...

— Ah ! ah ! je me rappelle,., vous venez me dire sans doute que Haudecœur est à Paris?... Nous Tavons manqué ce matin... C'est de vous peut-être que vient cette dénonciation ?

Il y avait, sur son bureau, une carte-télégramme qu'il fît passer à Gérard.

On avertissait la Préfecture que Haudecœur se cachait dans les mansardes de la rue du Marché-Saint-Honoré.

Le télégramme était d'une écriture inconnue à Gérard.

Une écriture déguisée, déformée, sans doute.

Mais le jeune homme avait longuement tressailli.

Qui pouvait avoir livré Haudecœur?

En dehors de Louise, de sa mère et de la bonne madame Léon, personne ne connaissait la retraite de Haudecœur.

Personne, excepté Gérard.

Personne, excepté Collivet.

La lettre émanait donc de Gérard ou de Collivet.

— Non, monsieur, dit le jeune homme, très troublé, et qui passa lentement la main sur son front, tant, en une seconde, les pensées les plus diverses y affluèrent!... Ce télégramme n'est pas de moi. Mais j'avoue qu'il ne m'étonne plus... Car il m'a été dit que la police parisienne avait été tenue au courant assez exactement de

révasion de Haudecœur par... un ami dont elle ne connaît pas le nom, mais dont elle a pu apprécier les renseignements.

— Gela est vrai.

— Eh bien, monsieur, ceci est le motif de ma visite. De qui viennent ces renseignements? Vous en doutezvous maintenant?

— Pas le moins du monde. Je n'ai aucune raison, à vous, fils de la victime, pour vous le cacber.

— Puis-je savoir comment ils vous parvenaient... de quel pays... à quelles dates?

— Rien de plus simple.

Le chef de la sûreté avait quelques dossiers sur son bureau.

Parmi eux se trouvait celui de Haudecœur.

— La première dépêche reçue est de Sydney ; elle nous annonce l'évasion de Haudecœur et son arrivée en Australie. Voyez.

Gérard prit la dépêche et lut.

Puis, il consulta la date.

Elle correspondait exactement à celle où CoUivet devait se trouver à Sydney.

— Ce n'est pas tout, fit le chef. Une seconde dépêche nous avertit du départ de Haudecœur sur la Britannia^ à destination de Southampton... quelques jours après la première... lisez...

Gérard lut.

Il était très pâle. Son cœur ne battait plus. L'accusation portée par Haudecœur contre lui et contre Collivet était justifiée.

Il en avait les preuves entre les mains.

— Est-ce tout ? demanda-t-il d'une voix faible.

— Non. Maison dirait que vous allez vous évanouir... Qu'avez-vous donc, monsieur?... Remettez-vous!

— Pardonnez-moi 1

Gérard appuya sa tête dans ses deux mains. Il avait, en effet, un éblouissement.

Quand il fut remis :

— Parlez, monsieur... et excusez-moi, je vous prie!...

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 369

Tout à l'heure je vous dirai tout, et vous comprendrez ce moment de faiblesse.

— A Southampton, l'inconnu qui surveillait Haudecœur pour son compte personnel nous a télégraphié en nous annonçant l'arrivée de la Britannia et le prochain départ de l'évadé par un des bateaux qui fon le service du Havre. Au Havre, au débarcadère, deux de mes agents attendaient Haudecœur pour le cueillir à sa descente, mais Haudecœur avait éventé le piège, avait filé sur Douvres, et là, pris le bateau de Calais. Mes agents étaient assez déconfits, ne sachant à quel saint se vouer, quand sur le quai même du bassin du Commerce, au Havre, un gamin leur remit cette lettre au crayon, qui les mettait au courant, avec une étonnante précision, des faits et gestes du forçat.

Gérard parcourut encore.

— Les agents purent se convaincre le lendemain môme à Calais, qu'ils n'avaient pas été trompés et que tous ces mystérieux renseignements étaient delà plus minutieuse exactitude.

Il y eut un moment de silence entre les deux hommes.

Le chef de la sûreté paraissait considérer Gérard avec une certaine curiosité qui n'était pas exempte d'arrièrepensée.

Cependant, il se taisait.

Ce fut Gérard lui-même qui, en l'interrogeant, lui donna l'occasion de dévoiler cette arrière-pensée.

Le jeune homme demanda :

— Et vous n'avez aucun soupçon, monsieur, sur l'auteur de ces lettres anonymes ?

Le chef lut quelque temps sans répondre. Puis, tout à coup, comme en prenant son parti :

— A vrai dire, monsieur, j'ai, en effet, quelques soupçons.

— Et pourriez vous m'en faire part?

— Oh ! là-dessus, monsieur, vous êtes aussi renseigné que moi.

— Comment cela, s'il vous plaît?

— C'est bien simple. N'étiez-vous pas, il y a quelque

temps, avec votre yacht, à Nouméa ? Ne vous a-t-on pas vu à Bourail ?

— C'est vrai.

— Le courrier, arrivé ces derniers jours, nous a donné certains détails sur votre présence là-bas... On affirme même que vous ou votre compagnon de voyage, du nom de Gollivet, vous avez essayé de vous rapprocher de Haudecœur... Un surveillant, appelé Jacquemin, a fourni quelques renseignements. CoUivet accompagnait Jacquemin lors de l'évasion de Haudecœur dans le chenal.

Puis, CoUivet et vous, après la disparition de Haudecœur, avez disparu vous-même. Jacquemin, interrogé par ses chefs, a fini par avouer que l'évasion, telle qu'elle avait été préparée par lui et par CoUivet, n'était qu'un piège tendu à la crédulité du forçat. Votre compagnon en voulait à la vie du meurtrier de votre père. Et comme il n'agissait évidemment que par vos ordres, il est clair que vous étiez au courant de ses laits et gestes. Il est clair, aussi, que vous poursuivez Haudecœur d'une haine toute particulière, puisque vous ne vous contentez pas de la vengeance que la loi a mise entre vos mains et du châtiment par lequel le meurtrier de votre père a payé son crime...

Abîmé, fermant les yeux, Gérard écoutait, comme plongé dans un abîme de ténèbres.

L'intervention occulte de Gollivet se dessinait de plus en plus, mais sans que cela fît de la clarté dans ces ténèbres.

Pourquoi cette intervention, en ce sens ?

Le chfef ajoutait, sans cesserd'observerle jeunehomme :

— Voilà pour quel motif, monsieur, je vous disais tout à l'heure que vous deviez connaître aussi bien que moi l'auteur de ces lettres anonymes. L'auteur de ces lettres, ce ne peut' être que vous ou CoUivet.

Gérard, machinalement, répondait :

— Évidemment, ce ne peut être que moi !

Le chef de la sûreté se leva, indiquant à Gérard que le moment était venu de prendre congé.

Gérard ne s'en aperçut pas.

LES MISÈRES d'uN CONDAMNÉ 371

Il murmura :

— Et pourtant, monsieur, si vous vous trompiez ! Le chef eut un mouvement d'épaules indifférent. Cela voulait clairement dire :

— Qu'à cela ne tienne. Admettons que je me trompe. Cela n'a aucune importance pour moi et en somme ne me regarde pas!

Un instant, Gérard eut envie de tout dire au chef de la sûreté :

Son incertitude en ce qui concernait la culpabilité de Haudecœur ;

La résolution qu'il avait prise de le sauver;

Les moyens qu'il avait employés ;

L'accusation dont il était Tobjet de la part de Haudecœur lui-même, de sa femme et de sa fille, retournant contre lui le dévouement dont il avait voulu leur donner des preuves ;

Enfin, la dernière tentative, celle de la veille, pour arracher Haudecœur des mains de la police et ce qui en était résulté.

Mais il n'osa.

Trop de pensées contradictoires se heurtaient dans sa tête.

il avait besoin de calme, de solitude, pour y réfléchir et savoir enfin ce qu'il devait faire.

Ce fut sur cette impression qu'il laissa le chef de la sûreté.

En sortant, toutefois, il dit encore:

— Monsieur, ma conviction morale, ma conviction absolue, est que Haudecœur a été victime d'une erreur de la justice...

— Alors, monsieur, pourquoi vous acharnercontrelui? Ce que vous pensez de son innocence est en contradiction avec ce que vous faites pour lui nuire.

Gérard ne répondit rien à cette attaque directe. 11 ne voulait pas entrer en discussion avec le cl\ef.

— Qu'ilme soit permis de vous demander, monsieur, si quelque jour je vous trouverai aussi bien disposé pour me recevoir...

— A VOS ordres, monsieur, tant qu'il vous plaira. Toutefois...

— Toutefois, monsieur...

— S'il s'agit de Haudecœur, j'ai les mains liées. Haudecœun n'est et ne peut être pour moi qu'un forçat évadé. Mon devoir est de le reprendre partout où je le trouverai.

— Et si je vous apportais, non pas des preuves, mais quelque indice qui vous fasse douter que ce pauvre homme ait été coupable d'un pareil crime?...

— Je ne demande qu'à partager votre conviction, monsieur, et à vous aider même de tout mon pouvoir. Je serais beaucoup plus glorieux, je vous le jure, de faire éclater l'innocence de ce malheureux, que de réussir à lui mettre le cabriolet et à le renvoyer au bagne...

— Bien, monsieur, bien ; je viendrai sans doute vous rappeler cette parole et l'offre de votre expérience.

Le chef s'inclina.

Gérard de Beaupréault prit congé et partit.

Le chef resta quelques instants silencieux.

— Bizarre! bizarre ! murmura-t-il.

Tout à coup il appuya sur un timbre électrique. Un garçon de bureau entra.

— Allez me chercher Loiseau et Ghaumont.

— Loiseau est justement dans le couloir.

— Alors, faites-le entrer.

Une seconde se passa.

Loiseau entra et ferma la porte.

11 avait l'oreille basse.

Il avait échoué le matin, rue duMarché-Saint-Honoré, et il s'attendait à une verte algarade.

— Un savon qui ne sera pas de Marseille, avait-il dit au garçon qui l'introduisait.

A sa grande surprise, le chef se contenta de dire :

— Yous vous êtes laissé jouer ce matin comme un enfant.

— Comme un enfant, chef, c'est la vérité.

— Gompliments. Mais n'en parlons plus.

Loiseau respira. Le chef semblait préoccupé. Il dit :

LES MISÈRES d'un CONDAMNÉ 373

— L'homme qui nous a prévenus de l'évasion de Haudecœur s'appelle CoUivet. Il obéissait à Gérard de Beaupréault qui sort d'ici.

Loiseau ne sourcilla pas.

C'était — jusqu'à présent — lettre morte pour lui.

— Avez-vous une opinion sur les motifs qui font agir ces deux hommes?

— Aucune, chef, mais ça peut venir.

— Eh bien, tâchez que ça vienne, et promptement, si vous voulez que j'oublie votre bredouille de tantôt.

— Je vous le promets, chef.

— Je vous donne campos, à vous et à Chaumont. Je ne liens pas à revoir vos figures dans mes bureaux avant que vous ne soyez en état de m'apporter là-dessus des renseignements sérieux.

— Entendu, chef... un mot, cependant...

— Dites?

— Haudecœur !

— S'il peut vous servir, laissez-le libre... Si au contraire cela vous paraît utile, arrêtez-le... Ayez quand même, toujours, l'œil sur lui et ne le laissez point, dans tous les cas, passer la frontière.

— A bientôt, chef.

— A bientôt. J'y compte.

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