OBSERVATION
Le lundi 27 novembre, à midi, un serviteur de M. Gambetta entrait précipitamment chez moi, me priant de me rendre en toute hâte à Ville-d'Avray : « M. Gambetta vient de se blesser à la main avec un revolver, me dit-il, sa voiture vous attend. » Je partis immédiatement, muni de quelques instruments qui me parurent utiles.
Il était une heure quand j'entrai dans la chambre du blessé; M. Gambetta était couché dans son lit, la main recouverte d'un pansement. On alla chercher MM. les docteurs Gilles et Guerdat qui avaient donné les premiers soins; M. Gilles arriva seul. Le pansement fut défait: l'avant-bras placé à angle droit sur le bras et maintenu vertical au plan du lit, il fut aisé de procédera un examen attentif de la blessure, dont le trajet occupait la main et la section inférieure de l'avantbras droit.
L'orifice d'entrée du projectile apparaît dans la paume de
la main, immédiatement en dedans du sillon qui sépare l'éminence thénar du creux de la main, à la rencontre de ce sillon et d'une ligne transversale partant de la racine du pouce et coupant la main perpendiculairement à son axe. Les dimensions de cet orifice sont inférieures à celles d'une pièce d'argent de vingt centimes; il est régulièrement circulaire, légèrement déprimé au centre où se trouve un caillot qui le ferme ; il présente sur les bords une zone noirâtre d'un millimètre environ.
L'orifice de sortie est placé dans l'avant-bras, mais non sur sa face antérieure ou palmaire; sa situation précise est plutôt sur la face dorsale ou, plus exactement, à l'union du bord interne et de la face dorsale, à 5 centimètres au-dessus de l'apophyse styloïde du cubitus. Les bords de cet orifice, légèrement déjetés en dehors, également entourés d'une zone noirâtre moins large, sont fissurés en deux points opposés. Par la plaie béante de sortie, il s'écoule un filet de sang rouge, sans rutilance pourtant, qui n'a cessé qu'avec l'application du pansement. Pendant l'examen ultérieur, les deux orifices sont mis à l'abri du contact de l'air, à l'aide d'un carré de protective.
Le trajet compris entre ces deux orifices mesure en ligne droits 13 centimètres ; il se dirige de bas en haut, de dehors en dedans et d'avant en arrière ; il ne suit pas le membre parallèlement à son axe longitudinal, il coupe obliquement cet axe; il n'est pas non plus compris dans un même plan transversal puisque l'un des orifices se trouve à la face palmaire, tandis que l'autre est placé presque sur la région dorsale de l'avant-bras.
M. Gambelta m'avait fait le récit de l'accident dès mon arrivée; il a été publié en ces termes, le 2 décembre, dans la République française : « M. Gambetta s'est blessé luimême ; il tenait dans sa main gauche un revolver dans lequel
onSKRVATrON PAR M. LANNF.LONOUE. 7
était restée «ne carlouche ; il en avait fait basculer le canon et pour le remettre en place il appuyait la paume de la main droite sur rextrémité de l'arme. A ce moment la carlouche, n'élanl qu'en partie engagée dans le cylindre, s'opposait au redressement du canon. Aussitôt que la pression fut assez forte, la capsule de fulminate partit, et M. Gambetta reçut le projectile dans la paume de la main droite. Le trajet de la balle a suivi le sens de l'avant-bras et le projectile est ressorti. »
Ce document montre quelle était la situation de la main . droite : elle se trouvait en pronalion forcée et fortement renversée dans l'extension exagérée sur l'avant-bras ; dans cette attitude, le creux de la paume de la main et la gouttière radio-carpienne se dirigent vers le bord cubital de l'avantbras, et c'était cette direction qu'avait suivie le projectile. On nous l'avait remis, et ses dimensions (9 millimètres de long sur 6 millimètres de large) contribuèrent à nous éclairer, après un examen plus complet, sur l'étendue des altérations produites.
Le bruit de la détonation avait été peu intense: le blessé ressentit immédiatement dans la main, une douleur extrêmement vive que dans son récit il compara à un éclair; de plus, il se produisit immédiatement un écoulement de sang par l'orifice d'entrée du projectile. Ainsi averti de sa blessure, M. Gambetta crut tout d'abord que la balle n'était pas ressortie ; il lui sembla, pendant plus d'un quart d'heure, qu'elle était encore dans sa main et il fit plusieurs tentatives de compression pour l'extraire. Bientôt une tache de sang sur la manche de la chemise fit découvrir l'orifice de sortie. Pendant ce temps, on s'était empressé autour de lui, et, comme le sang continuait à couler, non en jet, mais à la manière du filet d'un petit ruisseau, les gens de sa maison apportèrent un grand vase d'eau salée dans lequel il plongea
sa main ; par deux fois on renouvela l'eau, et chaque fois, nous dit-il, elle était fortement rougie; il estime qu'il a perdu pas mal de sang (1). Puis, il enveloppa sa main successivement dans deux serviettes et un grand mouchoir; tout ce linge était couvert de taches de sang. MM. les docteurs Gilles, de l'hospice Brézin, et Guerdat, de Ville-d'Avray, arrivèrent alors et procédèrent à un pansement légèrement compressif qui arrêta l'hémorrhagie.
La direction du trajet indiquait que le projectile avait dû pénétrer directement sous l'aponévrose palmaire et s'engager probablement dans le canal radio-carpien pour gagner l'orifice de sortie; il pouvait avoir atteint lepisiforme, l'os crochu ou le cubitus, intéressant peut-être en même temps les articulations de ces os et celle du poignet. Cependant, la position de la main n'impliquait pas nécessairement une lésion des os, et l'examen méthodique qui en fut fait, nous donna l'assurance de l'intégrité du squelette. Ce premier résultat acquis nous rassura beaucoup et la remarque en fut faite à haute voix devant le blessé.
Dans la partie anlibrachiale de son trajet, la balle avait suivi la direction de l'artère cubitale en la croisant très obliquement cependant : de plus, au moment de notre examen, le blessé perdait un sang rouge, quoique sans rutilance, qui s'écoulait avec continuité par l'orifice de sortie. Il y avait donc à rechercher si ce vaisseau n'était pas intéressé : il n'existait pas de gonflement le long de l'artère, les tissus étaient souples; néanmoins je ne perçus pas les battements artériels, et je dus rester dans le doute sur ce point, ne voulant ni prolonger l'exploration, ni la rendre douloureuse, pour m'éclairer au delà de ce qui était nécessaire. Du côté de la paume de la main, le projectile avait pénétré juste en
(1) Expression île M. Gambelta.
OBSERVATION PAR M. LANNlîLONGUE. 9 face do la ligne anatomique de l'arcade palmaire superficielle ; l'hémorrhagie avait été assez considérable par l'orifice d'entrée; on pouvait donc supposer que cette artère était atteinte, ou tout au moins qu'un des rameaux importants de l'arcade avait fourni le sang. Mais l'hémorrhagie étant suspendue et la plaie bouchée par un caillot, il n'y avait pour le moment qu'à se tenir sur la réserve et cà exercer une surveillance attentive pour l'avenir.
L'examen de la sensibilité fut très significatif : elle était intacte sur toute la périphérie de la main et des doigts, sauf sur les faces palmaires du petit doigt et de la moitié interne de l'annulaire. Là elle était complètement abolie, et un certain nombre de piqûres faites à l'abri du regard du blessé, avec la pointe d'une aiguille, en évitant l'ébranlement des doigts, ne furent pas senties ; la sensibilité nous parut cependant conservée, mais obtuse et vague, sur la face dorsale du petit doigt, de l'annulaire et de la moitié interne du médius. Le nerf cubital se trouvait donc incomplètement intéressé.
Le projectile ayant pénétré dans le canal radio-carpien, la lésion des gaines tendineuses était certaine et ces cavités avaient dû être suivies dans une longueur de plusieurs centimètres. Les tendons qu'elles reçoivent avaient dû souffrir aussi de la blessure, mais probablement d'une manière incomplète; le malade pouvait, en effet, ramener les doigts dans la paume delà main, non toutefois sans gêne. On remarquait encore que la troisième phalange de l'index, du petit doigt et un peu celles des deux doigts intermédiaires, ne se fléchissaient qu'imparfaitement.
Il s'était produit un gonflement notable de la main, localisé dans la région de l'éminence thénar et du premier espace interosseux. Non seulement l'éminence thénar était soulevée jusqu'à la ligne articulaire du poignet, mais" elle
10 nLESSUUK ICT MALADIE DE M. OAMRETTA.
ôlait plus ferme et le goiillemeiil encore plus marqu6 dans l'intervalle qui sépare le pouce de l'index. Dans ces deux régions qui sont en continuité anatomique, d'ailleurs, il y avait du sang collecté et infiltré en abondance ; la recherche attentive des pulsations caractéristiques d'un anévrysme traumatique fut négative.
En résumé : ouverture certaine des gaines des tendons fléchisseurs, altération presque aussi certaine de quelques tendons du groupe des fléchisseurs superficiels et profonds, blessure incomplète du nerf cubital , doutes légitimes sur la blessure de l'artère cubitale et de l'arcade palmaire superficielle, tel fut le résultat des investigations de la première heure. Il convient d'ajouter que le muscle cubital antérieur était nécessairement traversé de la face profonde à la face superficielle.
L'examen du blessé a duré environ un quart d'heure, puis on a procédé au pansement.
Dans l'espoir d'obtenir une réunion immédiate et une réparation des désordres sans suppuration, j'adoptai les principes suivants pour la direction du traitement : en premier lieu, l'immobilisation absolue de la main placée dans l'extension physiologique; en second lieu, la protection des plaies et leur mise à l'abri de tout contact irritant ou infectieux. Le même pansement ouaté et phéniqué réalisa complètement ces conditions jusqu'à la cicatrisation définitive; il ne lui fut apporlé de modifications que dans quelques délails insignifianis. Les plaies furent recouvertes de proteclive, la main fut entourée d'une simple couche de bandelettes de gaze phéniquée, chaque doigt fut séparé de son voisin par une faible épaisseur d'ouate, deux couches d'ouate furent appliquées sur les faces dorsale et palmaire de la main, et tout le membre enfin jusqu'au coude fut recouvert par une enveloppe de coton phéniqué. Une bande de tarlatane phôni-
OBSERVATION l'A» M. LANNELONC.dE. 11
quée maintint chacun de ces plans en exerçant en même temps une Irès légère compression sur le membre; on l'étendit sur une planchette matelassée d'ouate; la position en était légèrement élevée.
Telles ont été les règles des pansements ultérieurs qui urent rares afin de mieux remplir les conditions qu'on voulait obtenir. Jamais le pansement n'a été enlevé sans qu'on fît une pulvérisation phéniquée et personne, jusqu'au jour de la cicatrisation définitive de la blessure, n'a touché la main sans s'être préalablement lavé dans une solution phéniquée forte.
Certaines dispositions furent prises en vue de parer aux éventualités qui pourraient se produire : hémorrhagies secondaires ou plus tardives, inflammation suppurative des gaines, accidents nerveux, névrite et tétanos. Les limites extrêmes de la température de la chambre furent fixées à 16 et 18 degrés. On recommanda expressément qu'il n'y eût pas de courants d'air dans la pièce ; ordre fut donné d'éloigner toute visite.
L'état général du blessé demandait également à être surveillé de près ; son embonpoint, son genre de vie réclamaient quelques précautions. Aussi M. Siredey, son médecin habituel, et M. FieuzaI, son ami, qui connaissaient ses habitudes et sa santé, furent-ils prévenus dès le soir même. Pendant tout le traitement où la main seule fut en cause," j'ai été assisté dans mes visites par MM. Gilles et Guerdat, très souvent aussi par MM. Siredey et Fieuzal. Trois internes des hôpitaux, MM. Walter, Berne et Martinet, se sont succédé auprès de M. Gambetia, lui donnant les soins de tous les instants et veillant à l'exécution de nos prescriptions.
27 novembre, neuf heures du soir. — Température, ST^â, pouls, 88. ' '
12 BLESSURt ET MALADIE DE M. GAMBETTA.
L'hémorrhagie n'a pas reparu depuis le pansement. Le blessé, fortement enrhunné depuis deuxjours, toussebeaucoup. Il éprouve dans la main un sentiment de tension qui s'est manifesté presque immédiatement après l'accident et qui va en augmentant depuis quelques lieures ; cette douleut- se localise dans l'éminence tbénar. Le régime alimentaire a consisté aujourd'hui en un simple bouillon et deux grogs. M. Gambetta a pris successivement 3 grammes de chloral, un gramme à quatre heures, un gramme à six heures, un dernier enfin à huit heures; M. Lannelongue passe la nuit près de lui.
28 novembre, huit heures du matin. — Température, 37°,8; pouls, 84.
La nuit a été agitée et presque sans sommeil ; à quelques minutes de repos succède un réveil en sursaut, et un peu de calme n'est survenu que vers six heures du matin; durant toute la nuit une transpiration abondante s'est produite.
Le phénomène de tension de la main a pris de très grandes proportions; M. Gambetta le traduit ainsi : « Ce ne sont pas des élancements douloureux, à proprement parler, ceux-ci sont rares ; c'est une compression comparable à celle que ferait subir un étau, on dirait qu'il y a dans les tissus de la main un corps étranger volumineux dont le gonflement menace de faire éclater les téguments. » Cette sensation persiste trois quarts d'heure, une heure sans discontinuer, puis elle cesse durant quelques minutes pour se reproduire ensuite. La toux du malade en augmente l'intensité.
Même régime que la veille, quelques grogs dans la journée, lait froid et un bouillon si le malade le désire. 2 grammes de chloral sont pris au milieu du jour, un troisième gramme dans la soirée et on donnera vers dix heures du soir
OBSERVATION PAR M. LANNELONGUE. 13 enfin une cuillerée de sirop de morphine si la douleur persiste avec la même intensité.
28 novembre, cinq heures du soir. — Première visite de MM. Siredey et Fieuzal avec M. Lannelongue.
Température, 37%4; pouls, 80. M. Fieuzal passe la nuit à Ville-d'Avray.
29 novembre, huit heures du matin. — Visite de MM. Siredey et Lannelongue. Température, 37'',2; pouls, 76.
Le renouvellement du pansement fait constater un gonflement égal à celui du premier jour; il existe de plus un léger œdème avec une teinte à peine rosée de la face dorsale de la main. Au toucher, absence de chaleur dans le membre et de pulsations dans les parties gonflées. La nuit a été meilleure et le malade a pu prendre trois heures entières de repos ; dans l'intervalle il a ressenti des douleurs identiques à celles de la nuit précédente. On fait un examen sommaire des urines (1). Même sévérité dans le régime alimentaire. Continuation du chloral.
29 novembre, six heures du soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, 37'',2 ; pouls, 88.
Depuis le pansement du matin le blessé a ressenti deux fois des élancements dans la main, où il éprouve une incessante compression; il a eu néanmoins du repos dans la journée. La toux est fréquente et grasse, la respiration bruyante et le visage un peu rouge, la langue est humide.
30 novembre, matin. — Visite de MM. Siredey et Lannelongue. Température, 37 degrés; pouls, 7G.
La nuit a été bonne, fort calme, sans élancements dans la
(1) L'exnmcii des uriiios mofilro qu'elles ne rciifermeiit ni sucio ni albumine. Les l'ésultats clos analyses et des examens faits dans le cours de la blessure et de la maliidio ont été réunis u la suite de l'observation.
main, sans transpiration gênante. Au moment de notre visite le blessé ne ressent plus la compression si vive de la veille, il se trouve très bien, sa physionomie est gaie, son moral est excellent. Les fonctions du ventre ne s'étant pas encore accomplies depuis la blessure, un remède à la glycérine est ordonné malgré la répugnance qu'il inspire. Un œuf frais sans pain pour le déjeuner, lait et grogs dans la journée.
30 novembre, soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, 37 degrés ; pouls, 72-76.
Langue humide. Le malade se défend de n'avoir pas pris le remède prescrit en parlant de velléités qui n'ont pas encore abouti. La physionomie est d'ailleurs excellente, l'humeur naturelle et pleine d'entrain. La journée eût donc été on ne peut plus satisfaisante sans la persistance de la sensation pénible de la main; cependant la douleur est moins continue. M. Gambetta cherche à l'éviter en réclamant de fréquentes modifications dans la position du membre ; chacune de ces manœuvres le soulage, mais le malaise reparaît au bout de peu de temps. Il prend à l'heure du dîner un potage seulement. Sirop de morphine pour la nuit.
décembre, matin. — Visite de MM. Siredey, Fieuzal et Lannelongue. Température, 36", 6; pouls, 72.
Excellente nuit, sept heures de sommeil. Langue humide. Absence de garde-robes ; nous prescrivons deux grands verres d'eau d'Hunyadi Janos à prendre dans la matinée. Le pansement est renouvelé :1a blessure palmaire est à peine visible, étant recouverte par un gonflement blanchâtre de l'épidermc, la blessure brachiale n'offre pas la moindre rougeur, lès bords n'en sont pas gonflés et on n'y remarque aucun suintement. La paume de la main s'est élargie en prenant la forme d'un battoir, les sillons y sont moins profonds, et le bourrelet de la racine de chaque doigt plus prononcé ; le gon-
015SE11VATI0N PAR M. LANNELONGUEi 15
(lemenl est surtout marqué entre le pouce et l'index, on n'y seul pas (le pulsations.
11 existe aussi un très léger œdème dorsal sans rougeur. Les doigts ne sont plus dans l'extension complète, mais fléchis sur la main d'une vingtaine de degrés environ.
Quatre jours pleins se sont écoulés depuis l'accident, et l'examen actuel ne constate qu'une légère inflammation adhésive des gaines.
En refaisant le pansement on s'attache à redresser l'attitude vicieuse des doigts et on y parvient aisément.
Il est permis au malade de manger quelques huîtres et uti œuf après son purgatif; on continue l'usage de l'eau de Vichy (source de la grande Grille) commencée depuis la veille.
1" décembre, soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, 36",8 ;.pouls, 75.
La physionomie est parfaite; cependant la douleur de hi main a été plus vive qu'hier, et elle se localise plus particulièrement entre le pouce et le poignet; déplus, le hlessé ressent un phénomène étrange qu'il traduit ainsi : « Il n'y a pas un de mes doigts qui ne soit le siège d'un phénomène de rétraction irrésislihle vers la paume do la main. »
Le purgatif n'ayant produit qu'un effet très incomplet, on en prescrit un second pour le lendemain.
Reprise du chloral, 2 grammes, et du sirop de morphine s'ils sont nécessaires.
2 décembre, matin. — Visite de M. Lannelongue. Température, 36%8 ; pouls, 72.
La douleur de la mâin à rendu la nuit moins honne que la précédente. Le malade a repris deux grands verres d'IIunyadi Janos à six heures du matin. Le pansement est renouvelé alin de surveiller le gonflement plus marqué qui existait la
veille; on le trouve aujourd'hui très atténué el les doigts sont dans une bonne attitude; on sent un peu de crépitation articulaire en faisant exécuter quelques mouvements dans les phalanges.
2 décembre, soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, Se^e ; pouls, 72.
Le purgatif a agi très efficacement. Malgré quelques douleurs ressenties d'une manière irrégulière à la racine du petit doigt et de l'index, malgré la persistance du phénomène de tension de la main, la journée a été excellente et le blessé nous montre toute la bonne humeur qu'il a en pleine santé.
Dimanche, 3 décembre, neuf heures du matin. — Consultation de MM. les professeurs Verneuil, Trélat et de MM. les docteurs Siredey, Fieuzal, Gilles, Guerdat et Lannelongue. Température, Sô^i ; pouls, 72.
Le pansement est défait et la main examinée avec attention.
Les orifices de la blessure sont presque fermés ; la tuméfaction persiste cependant dans l'éminence thénar de même qu'entre le pouce et l'index; mais le gonflement palmaire est presque nul et les doigts sont bien redressés. L'entretien chirurgical qui a suivi cet examen a été bref. MM. les professeurs Verneuil et Trélat exprimèrent l'avis que la blessure se réparait sans suppuration, que toute complication paraissait conjurée et que la guérison était prochaine. Aussi conseillèrent-ils de plus rares pansements.
Le bulletin suivant fut livré au public : « L'état de M. Gambetta est absolument satisfaisant à tous les points de vue 5 sa santé générale ne laisse rien à désirer, et la blessure touche à la guérison. » Signé par les médecins consultants.
3 décembre, cinq heures du soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, 36%4; pouls, 72.
OBSERVATION PAR M. LANNELONGUE. 17
La journée a été excellente et le moral est tout à fait naturel ; M. Gambelta ne se plaint que de la sensation locale cléjcà signalée. On lui a permis ce matin une côtelette et un œuf; il a eu une garde-robe naturelle dans la journée.
4 décembre, huit heures du matin. — Visite de M. Lannelongue. Tem.pérature, 36%5; pouls, 68.
Le malade a souffert deux heures environ dans la soirée du 3 ; puis, il a passé la meilleure des nuits, il a dormi huit heures sans chloral, et ce matin il ne sent pas sa main.
4 décembre, soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, 36°,5; pouls, 68.
Le malade a bien déjeuné et la journée a été très calme ; il n'a plus en effet cette tension permanente qui l'a beaucoup éprouvé jusqu'ici ; mais il a eu trois ou quatre crises dans lesquelles la douleur a pris un nouveau caractère. De la paume de la main partent des irradiations à forme fulgurante se dirigeant vers les doigts et principalement vers l'index et le petit doigt.
Deux fois ces douleurs ont remonté vers le coude et l'épaule.
Une évacuation naturelle assez abondante a eu lieu.
5 décembre, matin. — Visite de MM. Siredey et Lannelongue. Température, 36'',4; pouls, 68.
Cinq heures du soir. — Visite de M. Lannelongue. Température, SQ",!; pouls, 72.
Le déjeuner a été pris avec plaisir. M. Gambetta a beaucoup moins souffert et a ressenti seulement trois à quatre crises comparables à celles de la veille. Le pansement est défait, la main est dans le meilleur état, la plaie palmaire est presque cicatrisée, et celle de l'avant-bras offre une couche de bourgeons de la dimension d'une lentille. Le pansement est très allégé et les doigts restent à découvert.
18 15LESSURE ET MALADIE DE M. CiAMBETTA.
On permet au malade de changer de lit, et il est auto risé à recevoir M. Arnaud de l'Ariège, son ami et son secrétaire.
I.a santé générale est excellente, il y a eu une garde-robe abondante dans la journée.
6 décembre, matin. — Température, Sô^e-, pouls, 68. Soir. — Température, SQ",!; pouls, 72.
7 décembre, matin. — Température, 36'',7 ; pouls, 08. . Soir. — Température, 36<',7 ; pouls, 72.
8 décembre, matin. - Visite de M. Lannelongue. Température, Sô^ô; pouls, 08.
Soir. — Température, 30», 7 ; pouls, 72, Cinq heures du soir. — Visite de MM. Siredey et Lannelongue.
Renouvellement du pansement : l'aspect du membre est excellent, presque normal ; les doigts sont dans l'extension complète ; tout œdème a disparu ; la paume de la main ne présente plus de gonflement que dans le premier espace interosseux, et là on ne trouve ni tension ni soulèvements pulsaliles.
L'orifice de la blessure palmaire est à peu près cicalrisé et l'orifice brachial est oblitéré par une couche rosée fort petite de bourgeons charnus. Le trajet intermédiaire semble être entièrement réparé ; l'arliculalion du poignet jouit de tous ses mouvements. Le blessé nousditqu"il ne perçoit plus de douleur que dans les doigts; l'index et le petit doigt le travaillent surtout; il a l'impression qu'ils sont fléchis dans la paume de la main, et il y regarde souvent pour s'assurer du contraire.
Une perversion plus étrange de la sensibilité est celle-ci : M. Gambetia n'a pas le sentiment vrai de la position de sa
OBSERVATION PAR M. LANNËLONGUE. l'J
main qui est étendue sur un coussin en dehors du lit; il lui semble qu'elle repose sur sa poitrine et il a besoin de la voir pour se remettre dans la réalité.
M. Gambetia a fait un déjeuner un peu plus abondant (un bouillon, un œuf à la coque, 4 huîtres avec du pain, les ailes d'une bécasse); il a ce soir le ventre distendu par des gaz ; il s'en plaint.
Un purgatif lui est ordonné pour le lendemain samedi.
9 décembre, matin. — Visite de M. Lannelongue. Température, 36°, 9; pouls, 80.
Soir. — Température, 37 degrés ; pouls, 84.
Dans la journée de samedi les phénomènes douloureux de la main ont été beaucoup moins prononcés; mais le malade qui ne s'est pas purgé le matin a ressenti les mêmes troubles gastriques que la veille et en particulier du dégoût pour les aliments ; il a fort peu mangé ce jour-là.
Dimanche 10 décembre, matin. — Température, 37°, 5 ; pouls, 84.
Soir. — Température, 37°,6; pouls, 84.
Visite de M. Lannelongue dans la soirée. — Le malaise abdominal s'est accentué et M. Gambetta nous apprend que, la veille au soir, en faisant des efforts pour aller à la garderobe, il a ressenti subitement une vive douleur dans le flanc droit, dont il précise mal le siège. Celte douleur a déterminé de l'insomnie, et le dimanche il s'en plaint encore, quoiqu'elle soit heaucoup moins accentuée. L'état saburral esl plus prononcé, l'inappétence est complète.
M. le professeur Charcot qui l'a vu dans la journée lui a conseillé un lavement purgatif. L'examen du ventre ne révèle rien d'anormal; il n'y a nulle part d'empâtement, \(t siège de la douleur est très vague, et M. Gambetia se plaint
à peine quand on presse fortement dans le flanc ou dans la région lombaire.
On réveille pourtant de la sensibilité sur la paroi latérale et inférieure du thorax du côté droit ; il est proposé d'appliquer sur ce point un sinapisme ; mais, comme on a déjà pratiqué un large badigeonnage de laudanum, M. Gambelta ne paraît pas disposé à accepter le sinapisme, et il ajoute qu'il ne souffre pour ainsi dire plus.
11 décembre, matin. — Température, 37 degrés; pouls, 8(J. Soir. — Température, 36°, 8; pouls, 76.
Visite de M. Lannelongue dans la matinée.
Le visage est légèrement congestionné, la langue blanche et très saburrale; le dégoût pour la nourriture est absolu; 40 grammes de citrate de magnésie sont ordonnés. L'état de la main est tout à fait satisfaisant, l'orifice palmaire est cicatrisé, et le brachial n'offre plus qu'une agglomération de petits bourgeons exubérants ; on les cautérise. L'examen de la région, qui a été le siège de la douleur subite mentionnée plus haut, ne révèle aujourd'hui qu'une sensibilité très obtuse, que d'assez fortes pressions seules mettent en évidence. M. Gambetta, qui se levait chaque jour pour aller d'un lit dans un autre, demande avec insistance l'autorisation de passer quelques heures dans un fauteuil ; elle lui est accordée s'il n'est pas trop fatigué par les effets de la purgation.
12 décembre. — Visite de M. Lannelongue à une heure. Température à huit heures du matin, 36'',7 ; pouls, 76. Température à sept heures du soir, 36°,8; pouls, 76.
La purgation a été efficace la veille; la nuit dernière a été bonne.
M. Gambetta est dans son fauteuil, et il s'y trouve aussi
OBSERVATION PAR M. LANNELONGUE. 21
bien qu'hier. Son visage est naturel, et il reçoit avec une satisfaction évidente les personnes qui viennent le voir.
II lui est recommandé ce jour-là, comme les jours précédents, d'être encore très réservé sur ce point.
Pour nous donner la preuve que son dégoût pour la nourriture a disparu, il nous fait part du bon déjeuner qu'il a fait, et qu'il complète enfumant un cigare; il a fumé la veille pour la première fois depuis son accident.
13 décembre. — Température, 36°, 8; pouls, 70. Visite de MM. Siredey et Lannelongue.
La main est dans un si bon état que j'ai cru devoir exercer quelques mouvements de flexion dans les phalanges des doigts, m'arrêtant toujours à la première sensation de douleur; la blessure brachiale n'offre plus qu'un bourgeon à peine gros comme la tête d'une épingle. M. Gambetta examine sa main en détail et en est très satisfait; sa santé générale ne laisse rien à désirer, son ventre est libre.
l-i décembre. — Température, 36°, 7; pouls, 76. Visite de M. Lannelongue à deux heures du soir.
M. Gambetta est très bien; il mange à table, circule dans sa maison. On fait les mêmes manœuvres de flexion des doigts que la veille; elles s'accomplissent sans douleur,
15 décembre. — Température, 36%6; pouls, 72.
Nous visitons M. Gambetta à deux heures, avec M. le professeur Gavarret; il nous reçoit dans son fauteuil. La nuit précédente a été bonne, et il n'a été ressenti qu'à des intervalles éloignés une légère douleur dans l'index et le petit doigt. Le pansement est défait : rien d'anormal ; on renouvelle les tentatives de flexion des doigts, et le blessé exécute devant nous quelques légers mouvements dans ces organes. Mais M. Gambetta se plaint de nouveau d'un malaise abdominal; il a des éructations fréquentes depuis le matin, et il
22 HLESSIIHE KT MALADIE DE M. (UMHETÎA.
ne peut pas s'en défendre. Spontanément il a pris aujourd'hui un verre d'eau de Pullna qui n'a pas encore agi. Son déjeuner a été marqué par un petit incident; il s'est endormi à table après avoir mangé un œuf, et n'a pas continué son repas.
Le temps étant très beau, il nous a demandé de faire sa première sortie avec nous, et il nous a accompagné, en effet, jusqu'à la grille de son parc.
Cette promenade, qui lui a fait le plus grand plaisir, a duré viagt minutes.
Soir. — Température, 36°, 6; pouls, 76.
Samedi 16 décembre, malin. — Température, 30°, 6; pouls, 72.
Soir. — Température, 39'',G; pouls, 88.
Visite de M. Lannelongiie à deux heures. M. Gambetta est dans son fauteuil; il nous dit que la veille au soir il n'a presque pas mangé, n'ayant pas faim, et qu'il a éprouvé une sensation de chaleur sans frisson préalable. II a dormi toute la nuit. A son déjeuner, il a éprouvé le même malaise que le jour précédent.
L'examen du membre blessé atteste que l'orifice de sortie est complètement cicatrisé, et que la blessure est totalement fermée. Pendant le pansement, M. Gambetta est tourmenté par d'assez violentes coliques ; il à des renvois incessants ; sa figure est rouge, son ventre un peu tendu.
Il est tellement persuadé de la nécessité de prendre l'air qu'il a commandé sa voiture, avant mon arrivée, pour une promenade qui fut faite en prenant de grandes précautions.
Un verre d'eau dè Pullna pour le lendemain, et dans la journée de la limonade tartrique avec de l'eau de Vichy lui furent prescrits.
Sa promenade en voiture lui fut très agréable; à son retour,
0BSEI5VATI0N PAR M. LANNELONOUK. 23
il ne cessa de manifester le bien-être qu'il eu avait ressenti, et en rentrant il resta quelque temps encore dans son jardin.
■ Néanmoins, les éructations persistent, et à six heures il éprouve une chaleur vive non précédée de frisson, qui ne fait qu'augmenter dans la soirée.
A huit heures du soir, M. Berne, chargé de ses soins particuliers, trouvant une température de 39", 6, avec un pouls à 88, crut devoir me prévenir, et je me rendis à Ville-d'Avray, où j'arrivai à dix heures du soir. M. Gambetta ressent une grande chaleur; il est en pleine transpiration. L'examen de la poitrine ne révèle rien ; tous les phénomènes sont concentrés dans le ventre, qui est tendu et un peu douloureux à la pression du côté droit; on n'y trouve pas pourtant d'empâtement. — Limonade ; lait froid ; 50 centigrammes de sulfate de quinine à la fin de l'accès.
Je fais prévenir M. Siredey dans la nuit.
Dimanche M décembre. — Température du matin, 39°, 4; pouls, 80.
Température à deux heures del'après-midi, 39", 5 ; pouls, 80.
Température à huit heures du soir, 39 degrés; pouls, 84.
Neuf heures du matin, — M. Siredey, après avoir procédé à un examen complet du malade, rejette l'hypothèse de toute complication thoracique. Ayant constaté un empâtement douloureux et très circonscrit dans la fosse iliaque droite, il me transmet une note que je trouve à Ville-d'Avray à deux heures -de l'après-midi, et dans ■ laquelle je lis cette phrase : « Je crois que la lyphlite est ce qu'il y a de plus probable. » A ce moment la température est encore élevée, et M. Gambetta ressent les mêmes symptômes de tension abdominale et d'éructation. Le régime prescrit comprend exclusivement des boissons : limonade tartrique, grogs et bouillons.
"H HLESSUUli KT MALADIE DE M. GAMBETTA.
Lundi 48 décembre, huit heures du matin. — Température, SSo/t; pouls, 7G.
Onze heures et demie. — Température, SS^ô; pouls, 80.
Six heures du soir, pendant un frisson. — Température, 38vi; pouls, 72.