‹ Bleu, blanc, rouge [microforme]Chapitre 14 sur 79 · ASILE SAINT-JEAN DE DIEU · texte numérisé non relu

ASILE SAINT-JEAN DE DIEU

Ésiiees elles semblent tristes et désolées ces petites

maisons grises qui s’estompent sur un ciel de turquoise dont le satin se déroule uniformément sans aucune tache. Seule. une tourelle en brique rouge égaie la sévérité claustrale de ces caveaux en pierre où sourient, dans leur pâle inconscience, des morts étranges qui parlent et gesticulent, prisonniers de leur chair dans ces froids tombeaux, pendant que leur âme voyage en des pays bleus, gris ou roses, inconnus et mystérieux. Une large prairie S’étale à l’infini comme un immense tapis de velours vert. Au loin, le beau fleuve, lui aussi murmure sa folle chanson. Le même fleuve qui pleure à Caughnauwaga, batifole à l’Ile Sainte-Hélène, jacasse au Marché Bonsecours, sourit à Boucherville, le beau fleuve que j’aime et dont je ne puis me lasser de redire les attraits charmeurs,

On a chanté sur tous les tons le Jourdain, le Nil, le Rhin, la Seine, qui n'étaient certes Pas dignes de dénouer la ceinture d’algues du majestueux Saint-Laurent, orgueil de la patrie! Avaient-ils comme le nôtre ce mouvement

BLEU—BLA NC—RO UGE

berçant qui endort les souffrances, ce Sourire du ciel qui repose notre œil, terni

€, il voit se dérouler Je ruban d’argent du Sai hant avec lui vers l'éternité. Le prisonni Cachot, suit de longu reux que Jui Vagabo taire rêverie éveille

ille, ehante et pleure Sans Cause, comme lui-même.

C’est bien joli

la Longue-Pointe, malgré le crêpe de deuil que jettent sur elle les s0 gier dans ses riants pa

ville halète en

r rose, illu.

autel d’où le soleil, rayonnant ostensoir, jette son éternelle bénédiction.

Que dit à ces Pauvres êtres privés radieuse fin du jour ? Peut:être se fi

globe de feux se balançant dans ]’

de raison, cette &urent-ils habiter Je espace, Le boulet de leurs.

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Corps saurait-il river l’âme à la terre et l'empêcher de planer plus haut que l’aigle, et de fendre les couches des éthers comme une flèche, allant de J upiter à Mars, sur le véhicule d’une pensée, avec la rapidité de l’éclaire. Peutêtre ces heureux fous ont-ils Pour nous une suprême pitié, pauvres chenilles, qui n’avons pas comme eux des ailes de papillon pour fuir les misères de cette triste planète.

Mais pénétrons dans le temple de la folie, Un froid sépuleral vous glace les os en longeant ces interminables couloirs où les personnes qui passent à l’autre bout vous Paraissent de la grosseur des mouches. I1 semble que la baguette d’un enchanteur vient de vous transporter dans un souterrain d’Alladin, où tout s’anime par le souffle d’un génie invisible, Des vibrations étouffées font trembler le sol comme les efforts de quelques gigantesques Titans, capables de soulever le globe terrestre sur leurs puissantes épaules : ce sont les machines Pneumatiques, les dynamos, les moteurs d'électricité, dont le sang embrasé court dans un réseau de calorifères et de fils de cuivre, distribuant la chaleur et la lumière dans l’immense édifice, Aux jours de décembre et de janvier, une douce tiédeur de serre règne partout, et cette triste végétation, qu’un bizarre caprice de la nature fait croître sur la souche la plus saine, peut s’épanouir en toute liberté, hors de sa terre natale, protégée par la charité de ces bonnes reli. gieuses dont la sainteté est pour elle un rayon de soleil,

Tout est réglé avec un ordre admirable. Ingénieurs, gardiens, religieuses, semblent mus par le même Courant électrique qui régit les êtres comme les choses. Les monstres voltaïques geignent sourdement en accomplissant leur œuvre créatrice, mais ils se font dociles sous la main blanche et douce d’une religieuse, laquelle sait tempérer leur force tonte-puissante.

Pour me donner l'illusion Complète d’une fantas- Magorie, une porte s’ouvre tout à Coup et je vois défiler un étrange cortège.

Le flot qui l'apporta recule k Des têtes énormes grimaçantes, Convulsées, sur des Corps déjetés, d’une Maigreur de Squelette ; de lourdes

têtes oblongues, aux yeux

épouvanti£,

ÿ Un autre roule sur ressemblent à des » les yeux dilatés, la bouche

Veiller après un Cauchemar, | Et je Continuai ma visite dans les salles en écoutant notre guide qui nous disait d’un

douloureux, dont le cinquième acte sombre enceinte. C’est une mère ui un bébé imaginaire, le petit lit est vig toujours son petit homme, Elle lui p

es Pourraient bien, les Vilain mettre fin au doux rêve, dont Sourit l’enfant. Ineffable

épanouissement de Chérubin, que la mère Contemple en en extase, en nous disant; «« Voyez donc, comme il est beau ! ”?

aux grands yeux doux dans une 6e par des tics neril: pas foile, emme.

“Je re su

” Elle sanglotte éperdument et ses cheveux boivent ses lurmes.

Un vieillard au front Chauve, les yeux perdus dans une contemplation extatique, semble un savant qui cherche la solution d’un problème

Mais, que dirai-je ? Tontes les passions ont gémi dans ces pauvres êtres qui ont payé bien cher le repos dont jouit leur esprit. La jalousie, la volupté, l'ivresse, la cupidité, le mysticisme, de leurs griffes de vautours ont déchiré ces pauvres cœurs qui ne battent plus que pour la vie.

Mais, je ne veux pas anticiper : M. le Docteur Prieur, savant praticien et en plus littérateur distingué, a l’intention de livrer à la publicité d’intéressantes dissertations sur la folie et ses causes. Sujet palpitant d'intérêt, mais qui garde comme Isis son quadruple voile.

Dieu, bon et juste, a dû créer toutes les âmes également belles, également pures, également intelligentes, d’où viendrait donc la folie ? Tout simplement d’un défaut d'organisme, de même qu’un musicien ne saurait rendre la sublimité des harmonies qui chantent en lui sur un instrument dont les cordes sont brisées

C’est égal, le ciel était bien beau et délicieuse la brise en sortant de l’Asile de la Longue-Pointe, et je suis étonnée que l’aspiration profonde que j’en ai tirée n’ait pas troué l’atmosphère,

royauté. Si

mander permission. Aussi » l'obscurité des quartiers puvres a-t-elle protesté contre l’indélicatesse des gouvernants du peuple. Pas une petite chandelle dans les carreaux noirs, pas de ces décorations naïves qui ne font jamais sourire, parce qu’on y voit l’expression d’un sentiment patriotique. Je me souviens qu’à la dernière Saint- Jean-Baptiste, une brave canadienne avait arboré son jupon de flanelle rouge en guise d’étendard. Les rideaux, les portières, les couvertures de pianos et de tables, les images coloriées, les chiens de plâtre, tout était mis dehors pour fêter le grand jour.

— Quarante ans après je dirai, parodiant Dumas, le peuple qui avait acclamé le père se porte au devant du fils, goguenard et narquois cette fois, pour se payer la tête des visiteurs royaux.

—Comment, ce n’est que ça ! murmurait la foule ennuyée, en s’écoulant lentement. Un futur roi, qui salue d’un mouvement automatique, sans qu’un muscle trahisse une joie intérieure de voir son bon peuple canadien.

Pourquoi cette subite volte-face dans les sentiments ? La royauté est-e!le changée depuis quarante ans ? Non, c’est toi, peuple chéri, qui as évolué à ton insu. Autrefois, tu la parais des oripeaux de grandeur et de majesté ; maintenant que tu lui retires ce rayon émanant de toi, elle apparaît telle que notre satellite quand le soieii lui retire sa lumière : une face de néant se perdant dans la nuit. Le prestige de la couronne et du trône s’est décoloré, à la Clarté crue de l’astre liberté.

Peuple chéri, tu as laissé tes langes et tes lisières, abandonne maintenant les puérils hochets de l’enfance. Essaie tes premiers pas incertains—va tout droit, sans Chanceler, les yeux fixés sur tes glorieuses destinées. Ne ploie le genoux que devant Dieu !

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