‹ Bleu, blanc, rouge [microforme]Chapitre 29 sur 79 · PL · texte numérisé non relu

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La montagne se dresse à nos yeux faisant une large tache d’un vert sombre sur le ciel bleu, tandis que le funiculaire monte et descend dans un mouvement rythmé et gracieux, avec son ruban gris, qui flotte dans l’air, comme la ceinture d’une belle.

La fraîcheur de la forêt déjà vous baise au front, une forte senteur &@; sapin caresse l’odorat de son parfam sauvage, caresse l'esprit de sa douceur pénétrante.

L’herbe cà s'enfonce la cheville a le moelleux d’un tapis de Turquie, c’est le péristyle du temple du bon Dieu. Les petits inconscients y pénètrent, bondissants comme des chevreuils. Nous, que le tourment de l'infini obsède, nous devenons, sans savoir pourquoi, recueillis et respectueux, avec une prière montant de notre cœur à nos lèvres vers Celui que célèbrent le murmure des feuilles, le chant de la sou rce, les sou pirs des oiseaux amoureux, le bourdonnement des insectes, harmonie mezzo voce qui ne trouble guère le grand silence de la forêt !

Toutes ont promené leurs ombrelles dans le Jarge chemin crayeux coupé dans le roc. Mais, connaissez-vous les ravins profonds et les sentiers ombreux de la montagne où flottent dans l’air les serments d’amour de nos aïeux, ses rochers en saillie recouverts de mousse et d’églantines, ses flaques d’eau où le soleil filtrant à travers le feuillage met de grands ronds d’or ?

Voulez-vous nne sensation plus délicieuse encore ? Prenez le funiculaire, installez-vous commodément dans le petit wagon, bannissez tout sentiment de frayeur, vous

êtes en sécurité comme dans votre boudoir, Fermez les Yeux, puis, ouvrez-les tout à coup... Quelle féérie ! un splendide panorama se déroule à vos regards éblouis, Il semble qu’il vous soit poussé subitement denx grandes ‘ailes et que vous planez au-dessus de la ville, baignée dans une mer de lumière. Elle apparaît ainsi qu'un im-

mense jardin où la brique des maisons dessine de grandes fleurs rouges comme des coquelicots. Les flèches des églises scintillent de mille feux, les toits écrasés de saint Jean-Baptiste et de la Cathédrale ressemblent à des mosquées. Les cheminées des usines s’estompent vaguement et leur pâle fumée se noie dans l’atmosphère purifiée, à mesure qu’elle monte vers les hauteurs. Et là-bas, dans une brume noire, Notre-Dame élève au ciel ses bras désespérés. Le grand fleuve descend et flâne tout le long de l’île, la campagne, d’un vert tendre, s’étend paresseusement ; les petits monts d’un bleu cotonneux, s’égrennent en chapelet, voilant le vague des horizons. Restez-là durant des heures, vous serez toujours charmés, car la coquette ville change souvent d’atours. Dès l’aurore, enveloppée d’un foulard de gaze rose, elle étale à midi la splendeur de ses charmés... non voilés. Parfois, sous le réseau d’une pluie fine, comme une vieille, elle montre ses attraits pâlis. Le soir, enveloppée de la mantillesombre des nuits, à cravers le velours noir dn loup, ses yeux brillènt comme des diamants. Mêmé en dormant, la belle cité dégage une buée chaude et lumineuse, qui défie la pâleur froide de l’astre des soirs. Etincellante à l’automne, sous sa parure de rubis et de topaze, pure comme une blanche prêtresse au temps des neiges dans sa robe de lin constellée de pâquerettes de givre, notre ville est bien réellement la perle de l’Amérique !…

Quand votre prunelle s’est emplie de lumière, laissez vagabonder votre imagination, laissez la folle se perdre dans le bleu, pendant qu’étendu indolemment sur l’herbe, vous entrez dans une demi-somnolence, plus douce que le sommeil, puisque vous avez conscience de votre rêve. Créez de toute pièce un idéal que vous ornerez de la poésie qui est en vous, devenez-en amoureux fou,

faites-lui de brûlantes déclarations, laissez échapper de votre âme des confidences qui la soulagent…

Mais le jour tombe, rentrez vos ailes, revenez mettre votre cou dans le carcan. Les pique niqveurs désertent la montagne. Tous semblent s’arracher comme à regret, les jambes rompues pourtant, mais l’âme rajeunie et retrempée dans un bain de soleil. |

Un bruit de vaisselle, des pleurs d’enfants qui ont sommeil. Le petit bataillon n’est pas aussi brillant, aussi bien astiqué que ce matin, quelques pantalons ont des accrocs, une fillette a perdu son chapeau : Prends-moi Papa ! — Et moi aussi... Et, les voilà s’agrappant après le pauvre homme qui n’en peut mais... Hi,hi... Maman, j’ai mal au ,..cœur....

Si vous êtes célibataire, vous vous félicitez de n’avoir que vous à voiturer et. ..

Pourtant, si vous l’aviez vu ce père, jouer à la balle,

à saute-mouton avec ses enfants, diner avec eux sur l’herbe, se faire petit, pour les ainuser, se laisser tatouiller par bébé, et rire aux larmes de son joli gazouillis ! Comme vous auriez souffert de votre solitude. car il n’est rien de plus triste que de toujours penser seul, et d’écouter les battements de son cœur tomber dans le vide.

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