‹ Bleu, blanc, rouge [microforme]Chapitre 44 sur 79 · LA PIPE · texte numérisé non relu

LA PIPE

JAN NETTE se marie dans quinze jours, c’est dire que la vie ouvre devant elle ses splendeurs. Le passé disparaît comme une île lointaine dont s'éloigne un vaisseau entraîné vers la haut- mer. Les souvenirs d’hier se noient dans l'évocation de demain. Heureuse enfant, qui aperçoit les choses par le gros bout de la lorgnette : les Perspectives s’adoucissent dans un ensemble harmonieux, baignées de lumière : PAS un point noir ne tache le ciel bler des illusions ; Colombe ingénue, elle s’élance gaiement, vers la joie comme à un soleil allumé exprès pour elle. —Ah ! ma chérie, me disait-elle, extasiée, la belle part que le bon Dieu m'a faite, vraiment je ne Ja méritais Pas. Avoir pour mari une perfection — ne ris pas : l’ombre des misères humaines ne l’a jamais effleuré, —Non-

seulement il est bon, tendre, dévoué, délicat, sentimental, généreux, spirituel, galant, empressé, mais il ignore ce vice qui entache la plupart des hommes : Ja pipe ! Mon mari ne fume pas !...

Un homme qui ne fume pas... Je restai songeuse, tandis que ma petite amie continuait Ja description üe son fiancé. Bah! que lui ji portait que je l’écoutasse ou non, l'essentiel, c'était qu’elle entendît l’écho de sa voix bercer sa pensée.

Et je me mis à broder sur ce thème d’étranges fantasmagories. Un mari qui ne fume pas. Ma pensée en verve de fantaisie se mit à voyager en pays de cocagne, où l'air. les parfums, la rosée, tout était sucré. Dans un bosquet d'arbres candis, une petite maison proprette, rangée, ornée, s’ouvrait en bonbonnière, avec un petit homme en sucre et une petite femme en nanan. Le petit homme

et la petite femme se regardaient tendrement dans les yeux, en fondant un peu Chaque jour, à la chaleur d’une uniforme tendresse... C'était à croquer !

J’ai une faiblesse, un homme pour tai, un pur descendant des vieux Canadiens, doit avoir le gosier assez bien doublé et le cœur assez solidement accroché dans la poitrine pour pouvoir tirer quelques bouffées de bon tabac du pays sans s’évanouir comme une pensionnaire. Ou bien, la jeune génération est atteinte de névrose, son sang pâle ne peut plus activer la poussée des dévouements généreux qui font les bons citoyens et les grands hommes. Cette décadence physique serait le symptôme d’une dépression morale encore plus à redouter ?..

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La pipe est la première conquête de l’homme, c’est Pour cette raison qu’elle devient sa plus chère amie. Tout petit, le mioche convoite d’un œil ardent ‘ Ja pipe à papa.” Sa menotte, en voulant la saisir, plus d’une fois s’est brûlée à la cendre rouge. Mais la vaccine de feu lui a mis au sang le désir plus âpre et plus violent de cette conquête. Ah! comme il est comique, le petit homme, quand son Papa cédant à ses cris, pour le consoler, lui pose son brulot au bec. Il gonfle ses joues et fait pouf ! pouf ! dans la pipe. Ii lance dans l’air des bouffées imaginaires et gravement : ‘ Pft ! ze crace tom Papa.”

Qu’on lui donne un sou, il court chez la marchande du coin, et après une longue contemplation qui lui met l’eau à la bouche, il choisit une belle pipe en sucre rouge, qu'il suce jusqu’à ce que mort s’en suive !

Mais, il vient une époque, elle coïncide d'ordinaire avec la première culotte, où la pipe en sucre ne convient plus à sa dignité d'homme. I] lui faut tâter de la pipe en plâtre.

Ils sont deux ou trois gamins de l’Asile qui brûlent de s’initier au grand mystère. Un complot s’ourdit à l’insu de tous ; un petit vole des allumettes, un autre un vieux Calumet, déterré on ne sait où, quelque vestige des jongleries iroquoises, Mais aucun n’a de tahac. Le nerf de la guerre manque, aussi les petites figures sontelles mornes !— Que faire ?

—Fumons des feuilles sèches, s’écrie un futur inventeur. |

Les petits consp :ateurs se réfugient dans l’ombre d’une porte-cochère.

Le gamin qui eut l’idée lumineuse (fumeuse ferait mieux) s'empare de la vieille pipe et la bourre avec conviction ; il frotte une allumette sur sa cuisse, mais comme

cile refuse de céder à cette moëlleuse friction, l’émeri d’une bonne brique le tire d’embarras. A Ja lueur rouge de la flamme, ces petites figures barbouillées, ces têtes bouclées d’enfants de la rue, où brillent des yeux ardents, se détachent sur le fond sombre—vn dirait un tableau de Rembrandt.

Puis, la clarté diminue, seule une grosse mouche à feu luit, augmente, diminue, scintille, telle une planète, tandis que les têtes, dont on ne distingue plus les traits, ondulent comme un flot noir, haletant d'émotion !…

—-C’est-y bon ?— Donne que je tire une touche ?—Non, c’est à mon tour —

—Mais, le fumeur, avec un air entendu . Pour de l’imitation de tabac, c’est pas vilain, seule: ent un peu fade. Demain, nous aurons autre chose, je ro 8 le promets.

Le lendemain, ils rentrent à la maison, blêmes, les Yeux jaunes, le cœur tourné. C’est égel, plus la méchante pipe leur aura coûté de haut-le-cœur, plus ils l’aimeront ! Ce que la souffrance burine dans l’être humain s’y fixe coinme avec des pointes de diamant.

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Je comprends l’antipathie féminine contre la pipe. La femme est jalouse de cette rivale, qui s’installe au foyer comme un tiers importun. La favorite finit par faire du maître un esclave des dangereuses hallucinations, des troublantes visions créées par les vapeurs de la nicotine...

Quand le temps ronge les/derniers quartiers de la lune de miel, l'épouse délaissée ne voit pas, sans rager, son antagoniste circonvenir plus étroitement sa faible proie. L’homme, à son tour, devient la conquête de la fatale pipe. Commc ilest bien sa chose ! Sa tendresse

nana spams

pour eile n’a pas de déclin : toujours la même sollicitude à la bien coucher au fond de l’étui de satin rouge, le même empressement à la sortir de sa prison, les mêmes câlineries à lui faire.

— Allons, ma vieille, à nous deux maintenant.—Que j'ai souffert de ne Pouvoir causer un instant avec toi, la vie est bien cruelle !-—Les jours de bonne humeur il l’appelle Joséphine, de son petit nom. Et ce sont des contemplations sans fin, des explosions de tendresse qu’il a l’impudence de vouloir, faire partager à sa femme :

—Mais regarde donc, comme elle embellit.— Ah ! le beau cerne !

L’une de ces pauvres négligées de la pipe me disait, u jour, en me montrant son'mari qui fumait, paresseusement étendu sur son divan, avec l'air béatement heureux d’un pacha savourant son narguileh :

— 2h ! vous croyez donc que l’homme 2 été créé et mis au monde dans un but identiqne au volcan, pour lancer nuit et jour de la fumée et des laves. Depuis vingt 88, MOn mari n’a jamais fait autre chose, au retour de Son ouvrage, que de secouer et de remplir sa pipe sans Ja laisser refroidir. Pas dix minutes d’intermède entre chaque bourrée, et vous trouvez cela amusant. — C’est gentil, un fumeur, dites-vous, oui, nour se faire boucaner ainsi que des jambons et chatouiller la gorge comme avec une branche de balai. Avec Sa, que les crachoirs sont de poétiques cassolettes, et la cendre, les bouts d’allumettes qui traînent sur les meubles, de bonnes recommandations de propreté. Entre l’haleine d’un fumeur et le parfum de l'iris, vous croyez qu’il n’y a pas de notoire différence ? Ah ! la pipe! la pipe! une invention de Satan, un fléau pis que les sept plaies d'Egypte. Et la petite femme

féroce faisait le geste de briser quelque chose... Le fumeur 1— Non, la pipe, je crois.

Elle n’avait pas tout à fait tort, en admettant que la passion de la pipe soit dans sun essence une fort vilaine chose. Les médecins nous font trembler en illustrant l’effet désastreux de la nicotine sur les parois de l'estomac. Mais, puisque ce vice est si bien assimilé à la nature de l’homme qu'il ne fasse plus avec lui qu’un même sang, une même chair, et qu’il nesoit pas possible de supprimer le péché sans le pécheur, je demande grâce pour le couvable !

Qui sait, le Ciel, dans sa bonté, a peut-être autorisé ce mal pour obvier à un plus grand 1

Nous, femmes, qui vivons par le cœu nous ignorons ce qui bouillonne de malsain dans ces cervelles de rêveurs s’agitant autour de nous. Ces mangeurs de bleu, ces im. puissants décrocheurs d'étoiles, sans cesse tourmentés de ce qu’ils n’ont pas. L’excitation artistique, la lecture prise " au sérieux d’œuvres exaltées, les poussent à concevoir une sorte d’idéul nuageux, fantastique, mensonger, éperdument tendre et pur, mièvre et fade, extatique, jamais rassasié, tellement délicat qu’un rien le fait évanouir, irréalisable, surhumain. L’œil imaginaire bleu ou noir, où se perd leur regard, sert de vitre pour voir dans l’au-de:là, au paradis de la fiction, une créature féerique, créée de toutes pièces.

Ah! laissez ces folles hallucinations s’évanouir en fumée ! Que votre mari caresse son idéal au coin du feu, sensibilisé seulement sur les parois de son cerveau, par les fluides de la nicotine. C’est moins à craindre.

Grâce à la pipe—l’imagination seule voyage dans l’espace à la poursuite de la dangereuse chimère : n’est-ce

pas le temps de Ini appliquer le mot des saints Cantiques :

Felix culpa ? |

Ah ! mais consolez-vous, pauvre oubliée, vous aurez

votre revanche, quand à votre tour vous serez devenue une vaporeuse vision des pays bleus. Seul avec sa vieille amie, la pipe, le pauvre vieux revivra dans la fumée noi

râtre de son brûlot, les souvenirs d’autrefois. Vous passerezradieuse et belle comme à vosseize ans. à l’âge des aveux. .. Une larme chaude s’échappera de la paupière du fumeur, à cette vision qu'il voudra tirer chaque jour des cendres de l'oubli... Jusqu'à ce que la mort cruelle vienne arracher Ja pipe noircie et tremblante

de ses gencives dégarnies, pour la briser en mille miettes

encore fumante de rêves !.…

Alors, comme le nom, comme la gloire, comme la vertu, comme la vie, fumée lui-même, il disparaîtra dans l’ouate d’un nuage !.…

—-Mais tu dors, fit Jeannette, en me Poussant—tu ne réponds pas.

— Non, mais je rêve.

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