LES VIEUX
À M. le Capitaine Chartrand.
FE marche à petit pas en se traînant les pieds, les yeux
vagues, les joues creuses, le corps tordu comme un pommier, pauvre vieux. Ses vêtements semblent trop larges Pour sa poitrine rétrécie. Souvent, il ôte ses lunettes dont il essuie les verres avec un mouchoir rouge ; il s’imagine en enlever cette buée qui chaque jour, de plus en plus, descend sur les objets familiers à Sa vue. Et de ses yeux clignotants, il interroge l'horizon : ‘“ Le vent est sorouais,’? diagnostique t-il sentencieusement. Et comme six heures Sonnent, sans plus se hâter que l’ombre du midi, il rentre chez lui, où il S’accagnarde au coin du feu, en attendant la soupe. Les pieds dans le fourneau du poële, les coudes aux genoux, il pipette sans trève suivant les allées et venues Ge sa belle-fille qui prépare le repas rageüsement,
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avec trois ou quatre enfants affamés accrochés à sa jupe.
—Maman, j'ai faim !— Laissez-moi goûter—Hi! hi! Y m’vole mon Couteau,—Nanan ! articule faiblement le petit.
La mère, une méchante femme née de mauvaise humeur, s’emporte contre tout ; la vaisselle danse sur la table, les vaisseaux rebondissent sur le poêle, elle allonge une claque au marmot dont le bras se perd dans le sucrier, eu Jâchant un cri aigre qui fait s’enfuir le chat, le poil hérissé. Laide autant qu’un masque de Carnaval, anguleuse, la peau comme un parchemin collée sur les 08, un nez démesuré planté entre deux yeux noirs perçants, les artères du cou grossis à force de crier, une tête de femme ou d’oiseau de proie. On n’ose dire. A chaque fois que la jupe furibonde passe en cyclone devant lui, le vieillard tressaille, pressentant du gros temps.
— Voyons, le vieux, finirez-vous de manger glapit la mégère. Y’a un bout pour faire cuire des J’commence à être tannée de ne pouvoir faire un me barrer les jambes dans vot fret—Tit Toine, veux-tu finir.—Misère de misère, le bon Dieu m'avait pourtant envoyé assez d'enfants, sans avoir * ce vieux-là sur les bres, pardessus le marché— Mariez. vous donc, pour être si bien greillée—Pas moyen de teuir la propre, c’est la cendre, le tabac, la fumée ; Sa rentre les pieds gros comme la tête, que mon torchon n’en finit jamais. Et le nez fourré partout ! dans les chandrons, dans
les armoires ! Pis, ça ne meurt plus, je l’aurai sur les bras le restant de mes jours,
La colère la faisait délirer, elle disait des choses incohérentes, les yeux dilatés, les traits tirés ; SA ressemblance
avec une chouette hargneuse s’accentuait avec le frisson nerveux qui la secouait toute.
le poêle, crachats.
pas sans ’chaise. Y fait Pourtant pas
Le vieux cette fois essaya de se lever, mais il ne je put. On eut dit que son Corps était devenu de plomb, une faiblesse plus grande faisait trembler ses jarrets et Cassait ses reins. Lui, qui ne parlait jrmais, les paroles se pressaient dans son gosier, brisées, haletantes.
—Ma fille, c’est mal de parler ainsi devant vos enfants, Ça vous sera remis plus tard, vous saurez le dire. Autant que Vous, j'ai hâte que le bon Dieu vienne me cri, mais attendez, j’peux toujours pas me tuer, attendez.
— Bon, plaignez-vous maintenant ! Allez rapporter aux voisins qu’on vous maganne, qu'on vous fait pâtir, que Vous crevez de faim, quan” vons êtes tou jours comme au snaque.…
Mais, elle pouvait jacasser indéfiniment, la vilaine pie, le vieillard ne l’écoutait plus. Le petit dernier ar ait disparu de la table commune, et tout doucement vint appuyer sa tête sur les genoux du grand’père—‘* Me plendre ? ditil, et câlin, sa tête bouclée s'appuyant sur l'épaule du vieillard, il lui souffla dans l'oreille : ‘ À pepère le petit 8arç0n, pas un morceau aux autres.’
C'était une douce protestation de l'innocence en faveur d’une autre innocence ! Elle descendit comme un rayon de soleil dans l’âme navrée de l’aïeul,
L'ombre s’accumulait aux soliveaux noirâtres, la bouilloire chantait sur le poêle, le chat ronronnait les Yeux mi-clos. En face de la maison, le soleil s’emmitoufflait de voiles pourpres, les collines lui envoyaient un dernier baiser et la plaine s’anuitait dans un manteau de caresses laissé par le disparu. Ah! qu’il fait bon partir ainsi.
Le vieux berçait toujours l’enfant, ce petit cœur qui battait contre le sien le pénétrait d’une douce chaleur. 11 Chantonnait tout bas. ‘« Adieu, beau ciel de France LP Soudain la voix se brisa et des larmes brûlantes se mirent à couler lentement de ses yeux sur le front de l'enfant
endormi. Quel souvenir venaii arracher ce cœur glacé à ses linceuls ?. Une fugitive vision passa devant les yeux du vieillard : une femme bonne et belle qui l’attend chaque soir en lui tendant son front ; un bébé rose et joufflu comme celui-là bat des maius en l’apercevant ; le soir, il les berce tous les deux, ia mère ec le fils, les enlaçant dans une même étreinte. Il montre à lire au bambin, suivant du doigt les lettres qu’il épelle. Ah! comme tout ça semble loin ! La femme adorée est clouée dans un cercueil, l’enfant, devenu homme, l'abandonne à cette bru Sans Cœur. . Mais la fugace flamme n'a fait que briller un instant devant ses regards : à cet âge le ressort des grandes joies, comme des grandes douleurs se détend vite, le pauvre vieux retombe plus lourdement dans une nuit plus noire, dans une nuit d’abîme, où il se noie. Sa tête se penche Sur sa poitrine, des ronfements sonores se mêlent au souffle régulier du petit. Ah ! le rêve est une oasis pleine de fraîcheur. Vers la fin des jours, l’âme peut encore y cueillir quelques fleurs. Béni soÿyez-vous, mon Dieu, qui
faites desceudre le sommeil et l’oubli sur le vieillard malheureux.
Pa s
Achever la vie parmi les siens, dans un repos gagné par des aunées de travail, entouré de soins attentifs et d’une tendresse affectueuse, c’est à peine connaître les amertumes de la vieillesse, On pourrait dire que le déclin des ans est de l’existence la période la plus douce : désirs, passion, tout ce qui fait le tourment des humains s’est apaisé. On assiste, auditeur tranquille, aux spectacles du mon de,on savoure délicieusement le Calme, loin de la haute
mer dans une rade sûre, À peine secoué par les vagues du large.
Pourtant, en ce siècle de jouissances effrénées, où le sens pratique à pris une acuité désolante, les vieux parenfs deviennent une non-Valeur, un colis embarrassant que l’on jette par-dessus bord, pour alléger sais nombre de gens fortunés à qui l'on ne refuse pas la main, dont les père et mère languissent loin de leur foyer, confiés à des étrangers, mêlés à la tourbe des pauvres mendiants de Ja rue. Ces dénaturés mènent joyeuse vie, Sans se douter de l'épée de Damoclès SuSpendue au-dessus de la tête des fils ingrats : € Honore tes parents, si tu veux vivre longuement. ” Eh bien, voilà une honte indigne d’une
pices sont élevés par
tude des enfants. Mais c’est une euls de la maison où s’est écoulée leur vie. À un âge avancé, les habitudes sont devenues tyranniques : il faut que l’on finisse ses jours dans un milieu analogue à celui où l’on a vécu. Pauvres vieux !.
Le règlement impeccable d’u la nourriture plus délicate, mi ne vaut pas ponr eux les ragou diens auxquels ils sont habitués. petits soins que les hospitaliè gênent. Habitués qu’ils sont, seux. À cet Âge.là
autre terre, Résignés à leur sort Pourtant, sans un mot
l'exil d’une maison de d’internat, tués Par un avec eux, mais que je
vous dévoile : vos parents Sont morts assassinés Par votre
égoïsme.
Ah!
malheureux, vons n'avez PAS Vouiu recueillir sur
votre front la bénédiction de l’aïeul, vous perdez une source de lumière très précieuse en exilant de votre foyer celui qui en devait être la consolation et l’orgueil.
L'homme qui domine la vie du haut d’un siècle, sait | le passé et un peu de l’avenir. Comme l'aigle, parvenu aux sommets neigeux, il sonde l'espace avant de l’embrasser. Si près de l’éternité, le grand inconnu le pénètre déjà. De ses lèvres tombent des adages de sagesse, voire même des prophéties. Il a vécu toutes nos douleurs, son sang rougit les ronces du chemin, il sait le dernier mot de la chimère, ce que coûte une heure de folie, un écart du droit sentier de l’honneur. Ce miel de l’expérience qu’il a extrait des fleurs amères de la vie, il nous l’offre, pourauoi le refuser ?
Si grand’père raconte;pour la centième fois, peut-être, les anecdotes du bon vieux temps, lestraits d’héroïsme dont il palpite encore, recueillez dans votre cœur le parfum que dégagent ces naïfs romans. Songez que bientôt ces lèvres chéries se glaceront, que cette figure aimée disparaîtra dans le brouillard, où tout ce qui a vécu s’évanouit. Qu’avec son image, votre âme s’emplisse de souveniis. pour les heures tristes où le plns brillant soleil de vos jours ser, descendu derrière le Mont Royal, alors qu’il ne restera plus de lui qu’une mèche argentée sous un bocal, avec ces simples mots : Zn Memoriam.
Ds ee mp dr - TT
DÉS AT ern re mres
Respectueux, nous saluons le vieux chêne de la forêt dont les racines vivaces étreignent la terre maternelle comme les serres d’un vautour, tandis que la ctme découronnée se dresse altière vers le ciel pour lui arracher ses secrete. Le tronc tordu, les branches affaissées racontent tout un passé de luttes avec les génies de l’air, puissances mystérieuses qui le faisaient gémir et se tordre
BLEU—BLANC—ROUGE : 213 dans des spasmes de damnées. Combien de printemps ont soupiré avec le bruissement de ses jeunes feuilles, que d’amoureux il a abrités de son ombrage, que de choses grisantes il leur a soufflées au cœur, alors que les évantails verts de ses rameaux taquinaient les nuques blondes des belles rêveuses ! Las ! maintenant les aquilons ou les zéphirs ne lui arrachent plus que des soupirs rauques, des éclats de voix cassée et sèche comme des accords de castagnettes, dans un frisson de squelette où s’entrechoquent leurs os au requiem du vent. Pourtant, les avrils nichent encore des sourires sur les rameaux languissants du vieil arbre, qui ça et là se pomponne de vert tendre.
Les oiseaux fidèles au tronc rabougri reviennent y cacher leurs amours, des plantes grimpantes rajeunissent la souche épuisée, la mousse, comme une redingote de velours vert, serre la taille toujours droite du vieux beau, qüi garde grand air au milieu des jeunes arbres, ses rejetons, rangés comme des soldats d’airain autour de leur ‘hef, le défendant contre le bataillon des ouragans. Quand le coup de foudre, qui zèbre le ciel noir, électrocute le cœur du géant, la forêt gémit, le sol tremble, les oiseaux terrifiés filent dans l’air comme des flèches, le dieu tombe au roulement du tonerre, dans une fulguration d’incendie, comme tombent les superbes et les glorieux.
Ah ! mourir ainsi dans un apothéose, comme le chêne des forêts, tel n’est pas ton destin, Ô homme, que la vieillesse, la maladie, l'ingratitude, l'indifférence poussent à la tombe, conne un fruit pourri que le vent de novembre écrase sur le sol, matière noirâtre, informe et sans par fum, fumier déjà que la terre maternelle rendra vivante à jamais sous une forme subtile et odorante dans une perpétuelle transformation.
Drens
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