‹ Bleu, blanc, rouge [microforme]Chapitre 7 sur 79 · LE MARCHE BONSECOURS · texte numérisé non relu

LE MARCHE BONSECOURS

LA cité, voilée d’une ombre douce, sommeille encore, rêveuse et mélancolique. Au-dessus du fleuve s’étend un ciel grisâtre, sans transparence, où pâlissent les dernières étoiles. C'est l’aurore d’un vendredi, grand jour de murché. On entend un bruit de marée envahissante et comme le grondement lointain de la foudre. De temps à autre, une grosse lanterne perce l’opacité du brouillard, comme les cent Yeux sanglants d’un monstre, grouillant sur le sol noirâtre, dragon immense qui se mord la queue, soufflant, haletant, dégageant une chaude haleine d’étable. Des cris gutturaux, des jurons énergiques, mêlent leur sauvage harmonie aux soupirs du fleuve qui s’éveille. Un remorqueur emplit l’air de sa turbulente faconde : Pif!.. paf! paf!... Quel Jjacasse, il traîne à sa suite un gros navire estropié. On dirait un agent de police ramenant par l’oreille un pochard attardé. Ces airs de factotum ! Voyez-vous ça ‘ Laissez passer bibi le Napoléon des eaux, semble-t-il dire, Pas besoin d’être énorme pour avoir de la valeur ! ”

ble brumeux, et la vaste Coupole des halles projette

rouge monte du bord de l'horizon ; il mire dans l’onde sa tête échevelée. , .. Sans doute il s’est trouvé beau, car il sourit, C’est le signal de leffervescence !

Les estaminets font leur toilette ; l’eau coule sur les .

trottoirs, pour les burifier ; les glaces étincellent, les li-

chou ou dans le Cœur des roses. Les Pauvrettes un ins. tant demeurent éblouies : elles frottent leurs yeux bouffis et sautent lestement Par terre.

Les mères trônent déjà, assises sur des petits bancs ou Sur des tinettes ren versées, au milieu des gerbes de rhubarbe em Panachée, des bottes d'oignons, des Pots de

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barré bleu et blanc, avec le mouchoir rouge et la tabatière, il semble qu’elles aient poussé avec tous ces légumes amoncelés à leurs pieds.

La femme est reine sur le marché. Le mari a abdiqué ses droits. Assis à la turque, sur le derrière de sa charrette tout en fumant sa pipe, il suit, les évolutions de la vendeuse. Le rusé matois, il rit dans sa barbe, quand la fermière a réussi à retaper res gens de la ville !

Les acheteurs se bousculent, s’écrasent, piaillent, s’arrêtent à chaque étalage, gouttent au beurre frais, soupèsent les volailles, mirent les œufs, flairent la saucisse.

—Combien le boudin ?

—Deux sous le bout.

—C’est vingt sous pour 12 bouts.

— Non, vingt-quatre sous.

— Allons la mère, vingt sous vous baieraient,

—Vingt-quatre SOUS, pas un. coppe de moins.

—Vingt-et-un, amenez vite! les femmes gagnent toujours.

—Pas moyen ! c’est vingt-quatre sous. Pensez done, les épices, le lard, la bonne crême que je mets dedans, car c’est pas du boudin commun, allez !

—Mon dernier mot : prenez-vous vingt-trois sous ?.….. Non ?—Allons, comme le marché tire à sa fin, il va vous rester sur les bras, pour engraisser votre terre. L'acheteur feint de s’en aller. La marchande lui court après,

—Amenez vos vingt-trois sous—grand braillard—; y perds, mais c’est pour vous encourager à revenir.

—C’est y de la bonne monnaie, regarde donc Todore, Il est bien payé, souffle-t.elle à son mari, le malheureux boudin commençait à sentir.

—Todore, lâche donc ta pipe un peu, regarde-moi cet escogriffe qui s’en vient, c’est un ÿoutteux. Il fait :4 tour

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du Marché, prend une roquette ici, une bouchée à. Et Sa vie est faite, à cet oiseau !

— Une jeune mariée, quelle veine ! Je vais lui passer Ma poule qui a une tache bleue sous l’aile. $

—Ma belle dame Par icite! Faites donc un bôn petit bouillon à votre mari. Voyez la jolie Doulette, ça à les Jeux Clair, c’est 8Tas, c’est tendre Comme de la rosée. Vous m’en direz des nouvelles. …

#6 la poulette Presterent enveloppée dans une vieille ‘€ Presse ?’ ec+ Couchée dans le aignon Panier, à côté d’un pied de laitue, d’un Pain de sucre du Paÿs, d’un bou: quet de persil.

La petite dame s’en returne en faisant dandiner sa tournure avec importance. | La cohue des acheteurs s’éclaircit, des groupes se fvrment, On cause bruyamment de la politique, de l’appa-

—Laurier, c’est le coq des Canadiens, c’est lui qui va régler l’affaire des Boers. Le roi ne peut Pas s’en passer,

Les habitants remontent joyeux dans leurs voitures allégées, le fouet claque dans l'air, les éclats de rire des

femmes s’égrennent par hoquets, coupés par le cahin-caha des charrettes…..

Sur la place du marché, il ne reste plus que quelques gamins déguenillés glanant par ci par-là un fruit écrasé, une fl ur fanée, etc. Pauvres débris du grand festin, qui peut-être iront porter ia joie du renouveau dans quelque taudis, où l’on ne voit de verdure que la moisissure des caves et des gouttières !

Faites donc comme le patriarche Booz des temps bibliques, oubliez volontairement quelques gerbes, pour le pauvret affamé qui n’ose tendre la main.

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