CRETE PS ET CRETE ENT NNUREENEUEE
Les 150 cavaliers réguliers (spahis) des khalifas avaient bien essayé de faire tête à cet ouragan de fer; mais, entraînés dans la direction des gens du goum, ils avaient dù subir leur sort, et chercher à regagner au plus vite, en franchissant l’Ouad Sidi-El-Kbir, les hauteurs des Bni- Salah, non sans avoif éprouvé des pertes assez sensibles.
Le Khalifa Sid Mohammed-ben-Aïca-El-Berkani s’était également enfui dès le commencement de laction, et avait repris à toute bride le chemin de ses campements dans la fraction des Saouda.
Le commandant de son bataillon, El-Hadj- Mahammed-el-Ammali, avait essayé de rallier quelques-uns de ses Réguliers ; mais, entraînés
‘dans la déroute, ils n’avaient pu tenir un seul
instant.
Les fuyards s’étaient échappés par deux directions différentes : celle de la Cheffa et celle de POuad Sidi-El-Kbir; les Réguliers et les fantassins des tribus qui avaient pris cette dernière direction, furent salués, à leur passage, de coups de canon que leur envoya le blockhaus de Sidi- Iâkoub.
L’ennemi laissait sur le terrain du combat plus de 400 morts, sur lesquels les Réguliers en comptaient 300, — le bataillon d’El-Berkani 175, et celui de Mohammed-ben-Allal 125, ce qui donnait une moyenne de 25 hommes par Compagnie (1);
(1) Ces chiffres nous ont été donnés par un ancien officier
__ j] abandonnait, en outre, un matériel considérable, des fusils et autres armes, des effets d'habillement, d'équipement et de chaussure, des caisses de tambours, le pierrier de Bomba, et une grande quantité de butin dont les Réguliers s'étaient débarrassés sur le lieu du combat pour pouvoir fuir plus vite. En outre, 85 Régu- Jiers avaient pu s’enfuir sur les chevaux des tués du goum.
Le bach-harrab (adjudant-major) du bataillon de Réguliers d’El-Berkani était parmi les morts. Quant à son #houdja (secrétaire), Sid Mohammed- Ez-Zerrouk, il avait été tué d’un coup de canon tiré, après le combat, de Bab-el-Kebour, lune des portes de Blida.
Le 2° Léger et les Chasseurs d'Afrique avaient ramené, en outre, une grande quantité de chevaux provenant des cavaliers de Ben-Allal.
La colonne fit aussi un grand nombre de prisonniers, etles Chasseurs prirent trois drapeaux aux fantassins des tribus, et un autre aux Réguliers, celui du bataillon de Ben-Allal. Pour sauver celui du bataillon d’El-Berkani, Par’a (commandant) Mahammed-el-Ammali avait pris en croupe le sendjakthar (porte-drapeau) Ben-Dris.
Les débris des bataillons réguliers ont été ralliés sur la rive gauche de l’Ouad Sidi-El-Kbir.
La plupart des fantassins des contingents avaient repris le chemin de leurs tribus.
des Réguliers, qui, plus tard, prit du service dans les Tirailleurs indigènes d'Alger.
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Une demi-heure avait suffi à nos Chasseurs d'Afrique et à nos braves soldats du 2° Léger pour obtenir ce magnifique résultat; car, la charge, commencée à deux heures et demie, était terminée à trois heures.
À quatre heures, en fait d’ennemis, il ne restait plus sur le terrain du combat que nos nombreux prisonniers, et les cadavres de plus de 400 Musulmans, qui avaient eu la gloire et: la suprême félicité de mourir en martyrs de la Guerre sainte. Ceux qui avaient échappé à ce désastre avaient repassé lPOuad Sidi-El-Kbir et l'Ouad Ech-Cheffa, et fuyaient aussi vite qu’ils le pouvaient sans s’attarder à regarder derrière eux, et deux régiments seulement, le 2° Léger et le 1° de Chasseurs d’Afrique, avaient pu nous assurer ce brillant succès.
L’ennerni m'avait pas eu le temps d’enlever ceux des siens qui étaient blessés dangereusement. La colonne les laissa sur le champ de bataille, en donnant toute facilité aux khalifas de l'Émir pour les faire relever et emporter.
À quatre heures et demie, on réunissait les trophées, la colonne reprenait sa marche, et entrait triomphalement partie à Blida, et partie au Camp-Supérieur, les trompettes des Chasseurs sonnant « La victoire est à nous!» fanfare d’allégresse que couvrirent les acclamations et les applaudissements des garnisons de ces deux places, lesquelles, absolument à bout de ressources, sans vivres et sans eau, attendaient, dans les tortures que causent ces deux sortes de
privations, le convoi et les renforts qui devaient y mettre fin, tout au moins pour quelque temps.
Les cavaliers du goum du Khalifa Sid Mohammed-ben-Allal vinrent, par son ordre, ramasser les morts pendant la nuit. Ceux de ces tués qui purent être réclamés par leurs familles ou par des amis, furent emportés dans les tribus. On se borna, pour les inconnus, à les enterrer dans les graviers de la Cheffa, ou à les enfouir dans les rochers des deux rives.
Cette brillante victoire, que les bulletins officiels ont baptisée du nom de « Combat de l’Oued Lallegg, » Sans doute parce qu’elle eut pour théâtre le terrain compris entre l'Ouad El-Allaig et le Camp-Supérieur de Blida, est désignée, par les Arabes et les Kabils qui y ont pris part, lesquels en ont conservé un long et profond souvenir, sous la dénomination de « El-Kost El- Mebdoud, » la Journée de Mebdouû (1), du nom du haouch au sud duquel le khalifa El-Berkani avait fait prendre position à ses Réguliers et aux contingents des tribus.
L'Émir Abd-el-Kader, qui, à ce moment, était dans l’Ouest, attribua la cause de cette retentissante défaite à la lâcheté des goums; il aurait pu ajouter, et à la fuite des deux khalifas, qui
(1) Le Haouch Mebdouä est la ferme ruinée que nous appelons encore aujourd’hui « les Cing-Cyprès. » Elle est située à 5 kil, 300 au nord-ouest de l’ancien Camp-Supérieur de Blida, sur l'emplacement duquel a été créé le village de Joinville. El-Mebdoud est une pomme d’une certainc espèce.
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avaient abandonné Réguliers et contingents des tribus à la baïonnette de nos fantassins, et à la pointe des sabres de nos Chasseurs. Il dut se repentir d’avoir laissé engager ses troupes régulières dans cette redoutable aventure, laquelle eut surtout ce résultat, aux yeux des Arabes et des Kabils, de diminuer singulièrement leur prestige, et l’influence qu’elles exercçaient sur la population comme agents du Makhzen.
Après ce succès, qui remit nos troupes des deux longs mois de désastres, de privations et d'attentes anxieuses dont elles avaient si cruellement souffert, et qui eut pour résultat immédiat la levée du blocus de Blida et le rétablissement des communications, le maréchal Valée se rendit au Camp-Supérieur, où il fut accueilli avec le plus vif enthousiasme.
Cette affaire eut encore cet autre effet de renverser les projets de l’'Émir, qui comptait saccager le Sahel, et qui avait, disait-on, solennellement fixé le jour où son cheval viendrait s’abreuver à la fontaine de Bab-el-Ouad, à Alger. IL est vrai qu'il avait compté, pour l’exécution de ce grand dessein, sur le concours des fantassins de la Kabilie, et que cette coopération lui fit complètement défaut.
Le lendemain du combat, 1°" janvier 1840, le maréchal envoya chercher le convoi à Bou-Farik, où, nous l'avons dit, il l'avait laissé pour ne point s’en embarrasser avant d’avoir déblayé le chemin entre cette place et celle de Blida, et les troupes de celle-ci s’occupèrent sans retard de
rétablir la conduite d’eau entre Blida et le Camp- Supérieur.
Quant aux débris des troupes régulières de l'Émir, ils avaient, après être restés quelques jours pour se refaire dans leurs campements des Sâouda, repassé le Col des Mouzaïa, et, pendant un mois, ils ne donnèrent point signe de vie.
Abasourdis par le coup de massue du 31 décembre, les contingents des tribus rentrèrent précipitamment dans leurs foyers, qu'ils redoutaient de nous voir menacer bientôt.
A présent que nous avons complété l’histoire par zones concentriques des actions de guerre dont «la Blida extérieure » à été le théâtre depuis la première expédition du général de Bourmont, le 23 juillet 1830, jusqu’au 6 juin 1842, date à laquelle, privés désormais de tout point d'appui par la soumission des Mouzaïa, des Soumata, voire même des jféroces Hadjouth, et redoutant la visite prochaine de nos colonnes, les Bni-Salah se décidèrent à venir nous demander la paix, nous allons nous occuper de « La Blida intérieure, » c’est-à-dire de la ville elle-même.
Nous ajouterons que, pour la période antérieure à la conquête, les documents historiques sont extrêmement rares, et que, le plus souvent, il nous a fallu les demander à la tradition ou à la légende, c’est-à-dire à la mémoire des hommes. Dès lors, à l'exemple de la plus belle fille du monde, nous ne donnerons que ce que nous avons, el nous ne dirons que ce que nous savons.
L'étymologie et la signification de l'expression « El-Blida. » — Ses origines selon les savants et les poëtes. — Quelques audacieux historiens prétendent que, puis-
| qu’elle a des orangers, elle doit infailliblement avoir été
le Jardin des Hespérides. — Hypothèse sur l'origine de la source de Sidi Ahmed-el-Kbir. — Blida calomniée. —
Origine récente de Blida. — Elle est fondée par Sidi
Ahmed-el-Kbir, qui la peuple de Mores-Andalous. —
Les bases d’une ville arabe : une mosquée, un four banal
et une étuve. — Blida progresse rapidement entre les
mains des Andalous. — Ils y introduisent la culture de l’oranger.
L'expression Blida, que les Arabes prononcent et écrivent « El-Blida, » ou « ÆEl-Boleida, » et que l'Administration française orthographie
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« Blidah, » est le diminutif de « Belda,» qui signifie « ville, bourg. » « El-Blida » se traduirait donc par «la Petite Ville, » «la Villette, » «la Bourgade. »
Depuis les premiers jours de la conquête, les savants se sont creusé la tête, et ont imaginé toutes les hypothèses possibles pour découvrir et fixer les origines de « La Petite Ville, » ce qui pourtant était bien simple, puisque le mot est parfaitement arabe et, de plus, applicable à la localité qu’il dénommait. Mais cela ne suffisait pas aux savants amateurs de choses romaines.
Aussi se sont-ils livrés, avec une ardeur digne d’un meilleur sort, à la recherche d’un à peu près suffisamment présentable ; s'appuyant sur une opinion émise par le voyageur anglais Shaw, qui avait parcouru l'Afrique septentrionale dans la première moitié du XVIII: siècle, ils ont prétendu que Blida avait été construite sur les ruines de Bida-Colonia.
Nous avouerons que c'était tentant; car, en définitive, de Bida à Blida, il n’y a tout au plus que l'épaisseur d’un {. Malheureusement, il fallut renoncer à cette hypothèse; car on a retrouvé Bida-Colonia, prétend-on, dans la vallée du Sebaou, ce qui dérangeait tout à fait la combinaison des disciples de Shaw.
Certes, nous ne demanderions pas mieux de dire, avec le chapelain du Comptoir d'Alger Shaw, que Blida a été construite sur les ruines de Bida- Colonia; mais nous -avouerons que la foi nous manque, et nous ajouterons que la raison de
notre incrédulité est tout entière dans l’absence la plus complète de débris romains, tant sur l’emplacement de la Blida actuelle, dont le sol a été remué, bouleversé à diverses reprises, que dans Pl étendue de son territoire.
Du reste, à défaut de tessons, de torses, de pièces de monnaie ou de médailles, on pouvait invoquer une autre raison pour combattre cette opinion. En effet, la position de Blida n'étant rien moins que stratégique, il n’était pas supposable qu’un peuple militaire comme l’étaient les Romains, eût été choisir le cul-de-sac au fond duquel Blida est assise pour y établir une colonie défensive.
D'autres savants ont affirmé que Blida avait été Sufasar ; mais ils n’ont pas la même excuse que ceux qui penchent pour Bida; car, entre Sufasar et Blida, il n'y a PAS énormément de ressemblance.
D'un autre côté, quelques géographes arabes mettent sur lemplacement — ou à peu près — de Blida une ville qui, selon les uns, se serait nommée « Milidja, » et, d’après les autres, « Kaszrouna. » Ce centre de population aurait eu le sort des villes centrales du Mor’reb, c’està-dire qu’il aurait été ruiné par les tribus zenatiennes, et tellement ruiné, qu’on n’en a jamais retrouvé la moindre trace.
Nous ajouterons que quelques auteurs modernes vont plus loin encore que les géographes arabes et les partisans du voyageur Shaw, en ne craignant point de donner une origine mytholo-
gique à la ville de Blida, laquelle, avec sa forêt d’orangers, occuperait, indubitablement, d’après ces audacieux historiens, l'emplacement du jardin aux pommes d’or des trois filles d’Atlas et d'Hespéris.
Nous dirons pourtant, pour leur excuse, qu'ils ne sont pas les premiers qui s’y soient trompés ; car la plupart des traditions anciennes placent le jardin des Hespérides dans la Mauritanie, et au pied de l'Atlas.
En définitive, Blida ne pouvait être qu'une ville arabe, sans passé lointain, et dont les belles eaux de la source de Sidi Ahmed-el-Kbir, de découverte évidemment récente, puisque la légende les attribue à ce saint marabouth, ont seules déterminé la création sur le point qu’occupe la ville aujourd’hui. Tout porte à croire, en effet, que cette source a dû jaillir à la suite d’un tremblement de terre, ou d’une commotion terrestre quelconque, phénomène qui doit être contemporain de l’arrivée de Sidi Ahmed dans la gorge de l’Ouad Er-Roumman (plus tard, Ouad Sidi-El-Kbir), et dont il s’empresse de tirer parti, en le donnant comme l'effet d’un miracle obtenu par son intercession auprès du Tout-Puissant.
Ce qu’il y a de certain, c’est que la gorge de POuad Sidi-El-Kbir n’avait d’autres eaux, avant l’arrivée du saint dans ces parages, que celles que lui apportaient les torrents qui, par les pluies, se déversaient dans son thalweg. Et la preuve en est dans ce fait qu’en arrivant dans la gorge, Sidi Ahmed-el-Kebir s’écriait: « Ce lieu
ns idn = don
est un des jardins d’Édn, si Dieu l’a arrosé de ses eaux. » Malheureusement, les eaux manquaient absolument, et le saint fut obligé d'aller les chercher sur les flancs du Djebel-Dakhla, au sommet des montagnes des Mouzaïa.
Nous l'avons vu également chercher à détourner à son profit les eaux de Tala-Izid.
Bien qu’ils appartiennent à la légende, ces faits n’en prouvent pas moins, et jusqu’à l'évidence, que la gorge de l’Ouad Er-Roumman manquait absolument d'eaux de sources quand Sidi El- Kebir arriva dans le pays.
Établis au milieu des ignorantes populations kabiles, les marabouths n’ont jamais manqué d'attribuer à leur intervention auprès du Dieu unique, soit pour récompenser, soit pour punir ou châtier, les phénomènes géologiques ou météorologiques qui se produisaient sur le territoire des tribus où ils s’étaient établis. Nous en avons cité plusieurs exemples au cours de ces Récits.
Plus tard, toujours d’après les mêmes historiens, les Arabes auraient fait de l’ancienne propriété des Hespérides — ce ne dut pas être une difficulté — une ville de délices, un véritable Éden, complanté d’orangers et de tous les arbres à fruits de la création. Puis, la Petite Ville serait devenue une succursale de la « Djenna, » Île séjour des houris aux seins en forme de poires, aux yeux de gazelle plus grands que la bouche, et cerclés d’un halo de kehoul ; aux lèvres empourprées par le souak; aux longs cheveux que
la sebr’a à noircis et assombris comme une nuit d'orage; aux mains et aux pieds orangés de henna.
Puis les poëtes s’en sont mêlé: s’il fallait les en croire, Blida, étendue nonchalamment dans son nid de verdure, les lèvres voluptueusement et coquettement entr’ouvertes comme pour y appeler le baiser, Blida, la ceinture dénouée, l'œil amoureusement voilé, roucoulait, soupirait, Sous l'influence enivrante des orangers en fleurs et en fruits, un monotone chant d'amour qui mettait le diable au corps aux Croyants, et plus d’un saint marabouth, moins résistant, évidemment que Sidna Ioucef (1), laissa, certainement, entre les mains de l’enchanteresse, sinon son bernous tout entier, du moins, des lambeaux de Sa chasteté. Ils avaient oublié auprès d’elle — les imprudents! — ce précepte du Livre : « Commande aux Croyants de baisser leurs regards, et d'observer la continence. Ils en seront plus purs. » Tout cela est bien aisé à dire; mais aussi, pourquoi le Dieu unique fait-il des créatures si séduisantes ?
Enfin, — toujours d’après nos auteurs, — à cette époque fortunée, dont ils ne donnent pas la date, Blida n’était que fête et amour : à chaque heure du jour et de la nuit, ce n’était qu’un concert où les modulations plaintives des violons se mêlaient au souffle des soupirs, et aux clappements savoureux des baisers; ici, une dan-
(1) Le Joseph de Madame Putiphar.
seuse, soutenue par les vibrations sonores des cordes de la guitare, et par la détente des doigts sur la peau de la derbouka, envoyait, d'avance, par de passionnées et savantes ondulations du torse, les fidèles Croyants au septième ciel ; aussi, leur enthousiasme charnel ne manquait-il jamais de se manifester par l’application, au moyen de leur salive élevée à la température de la lave, de beaux dinars d’or sur le visage de l’almée,; là, des chanteurs profanes disaient, avec des voix harmonieuses, d’où le nez pourtant n’était pas exclu, des r’niat (chansons) chargées d'amour et de volupté.
A cette époque, — laquelle? — Blida c'était Damachk (Damas) avec les fleurs de ses vergers qui semblent incrustées d’or et de pierreries ; c'était Bar’dad avec ses palais de marbre et de porphyre, et ses eaux de cristal jaillissantes. On ne vivait pas à Blida; on y aimait. La lune ellemême ne pouvait rester indifférente en présence d’un pareil spectacle, et les poëtes disent — que ne disent-ils pas ? — qu’elle faisait entendre sur ses cordes d’or des sons imitant à s’y méprendre lé chônt de:la tourterellé et: du-merle: Ahl-ce temps était bien certainement le bon temps!
Malheureusement, l’éternité des plaisirs n’est réservé qu'aux élus : la Petite Rose du marabouth Ahmed-ben-loucef perdit sa fraicheur et ses couleurs ; elle ne prit plus là peine de renouer sa ceinture, et elle jeta son voile par-dessus les petits moulins de l’ouad Sidi-El-Kbir. Elle ne se donna plus; elle se vendit. Ses charmes flétris
furent mis à l’encan; enfin, elle en fit tant, que le mezouar (1) finit par l’immatriculer sur ses registres d’infamie, et lui octroyer un permis d'éxercer,
Blida n’était plus dès lors qu’une misérable kahba (2), se soûlant d’éraki (eau-de-vie) avec les iouldach (soldats) de la milice turke, lesquels lui payaient ses faveurs en coups de bâton.
Aussi, — toujours d’après les historiens en question, —ne la désigna-t-on plus que sous la flétrissante épithète de « Blida la Prostituée. »
Sa conduite paraissait d'autant plus déplorable et repréhensible, que celle de sa voisine, Æ1- Koleiäa (3), faisait l'admiration de toute la Régence d'Alger. En effet, on ne vit jamais celle-ci se farder les pommettes avec du heummair ; jamais on ne l’entendit jeter des chants d'amour aux brises embaumées ; jamais elle n’eut à se
(1) Fonctionnaire ayant dans ses attributions, sous les Turks, la police des mauvais lieux.
(2) Prostituée.
(3) C’est le diminutif d’El-Kalda, château, forteresse, petite ville ou village situé sur un plateau, sur un rocher escarpé.
Cette petite ville, que nous appelons Koléa ou Coléah, a été fondée en 1550, sous le pachalik de Hacen-ben-Kheïr-ed- Din, et peuplée, comme Blida, de Mores-Andalous.
Sa réputation de sainteté lui venait, sans doute, de ce que sa mosquée renfermait le tombeau de Pillustre marabouth Sidi Ali-Mbarek, et que de nombreux zair (visiteurs) se rendaient en pèlerinage à El-Koleïäa pour y solliciter, par des prières et des offrandes, la protection du saint, dont la mort remonte à l’année 1610 de notre ère.
reprocher d’avoir fait sombrer la vertu du moindre marabouth ; jamais elle ne soumit ses hanches au rhythme mollement langoureux d’une musique profane; jamais, enfin, elle nese fit un collier des bras d’un Croyant. Ses baisers, au contraire, n'étaient que pour la terre; sa ceinture restait toujours nouée à triple nœud, et ses voiles étaient fermés à double tour. Elle passait son temps en prières, en génuftexions et en prosternations à en avoir des callosités aux genoux. Mais que lui importait à elle ? elle n’avait point à les montrer. Si bien qu’un jour, on lui décerna à l’unanimité le titre de « Saleha, » la vertueuse, la pieuse. C'était justement à la même époque que Blida commençait à mériter l’épithète de prostituée. Mais ce que nos historiens fantaisistes ont oublié de dire, et il faut pourtant bien qu’on le sache, c’est que Koleïäa n'avait pas grand mérite à rester vertueuse : elle était petite, mal tournée, mal vêtue; elle était maigre, rechignée, acariâtre; de plus, elle sentait mauvais; elle infectait l'odeur de sainteté musulmane. Tranchons le mot, sa vertu lui coûtait d'autant moins cher, qu’elle n’était jamais sollicitée. Tandis que Blida, au contraire, était gracieuse, séduisante, enivrante, faite à ravir, un peu grasse, peut-être ; mais les Croyants l’aimaient surtout comme cela. Nonchalamment caressante comme une chatte, délicieusement élégante dans sa splendide robe verte émaillée de fleurs blanches et parsemée de boutons d’or, répandant autour d’elle de suaves odeurs, les Musulmans ne pouvaient la voir
sans l'aimer, sans l’adorer à en perdre la raison, sans lui rabâcher sur tous les tons qu’elle était le Paradis de la terre, et c’est à ce point qu’elle avait pris, dans leurs prières, la place du Dieu unique : la créature avait supplanté le Créateur. À qui la faute? Elle fut faible, nous en convenons; elle succomba, et fréquemment même ; nous ne cherchons pas à le nier; mais est-ce une raison suffisante pour lui jeter la pierre comme l'a fait l’envieuse, l’intolérante Koleïâa? et l’histoire de Blida n’est-elle pas un chapitre de plus à ajouter à celle des jolies filles qui ont mal tourné ?
En définitive, si Koléa, qui, sous les Pachas, prétendait être La Mekke de la Régence d’Alger, se faisait appeler la Saleha, la sainte, la vertueuse, parce qu’elle possédait les restes de Sidi Ali-Mbarek, un saint dont nous ne contestons pas la valeur thaumaturgique, Blida, de ce côté, ne le lui cédait en rien, au contraire; car la réputation de sainteté de son illustre fondateur, Sidi Ahmed-el-Kbir, est bien autrement caractérisée que celle du marabouth de Koléa, et sa puissance dans les conseils du Dieu unique laisse bien loin derrière elle celle de Sidi Ali-Mbarek. D'ailleurs, tout porte à croire qu’il y a longtemps que Sidi El-Kbir aurait fait sentir le poids de sa colère à ses enfants, les Blidiens, si leur conduite avait été aussi repréhensible que voulaient bien le dire les Koléïens. Nous ne nions pas que Blida ait été détruite par un tremblement de terre; mais il faut dire que Koléa, malgré Sa vertu, partagea avec elle ce funeste sort.
Nous venons de voir la Blida que nous ont faite les savants et les poëtes. Il est inutile d'ajouter que nous aurons certainement beaucoup à en rabattre — il faut nous y attendre — dans le cours de ce récit.
Mais, puisque Blida ne fut pas plus romaine que prostituée, qu’a-t-elle donc été? Nous allons essayer de le dire, bien qu’en raison de l’absence de documents pouvant faire le jour dans cette longue nuit de trois siècles, qui commence en 1535 pour finir en 1830, notre tâche ne soit pas des plus faciles. Nous ferons remarquer tout d'abord, pour éviter de laisser des doutes dans l'esprit des personnes qui ne seraient pas encore bien fixées sur les origines de Blida, et qui n’auraient point renoncé à cette opinion, si flatteuse pour elle, qu’elle a du sang romain dans les veines, que, ni les géographes arabes du moyen age, ni les voyageurs qui vinrent après eux, n’ont souffié mot de la Petite-Ville aux orangers. Ce ne serait peut-être pas, dès lors, de la témérité d’inférer de ce silence que Blida n’existait pas de leur temps. En effet, et nous le savons déjà, Blida a été fondée en 1535 par Sidi Ahmedel-Kbir, qui Pa peuplée de Mores-Andalous chassés d'Espagne, lesquels Mores ont importé du royaume de Valencia la culture de l'arbre aux fruits d’or qui, bien plus tard, — et ce calcul n’entrait probablement pas dans leurs prévisions, — devait faire la fortune des colons francais.
Nous reconnaissons qu’il aurait été prétentieux et mal justifié d’intituler « Æüistoire de
= VOB —
Blida » le résultat des recherches que nous avons faites au sujet du passé de cette ville pour la période antérieure à l'occupation française. D'abord, Blida n’a pas d'histoire. Il ne faudrait cependant pas croire pour cela que, si elle n’a pas fait parler d'elle, c’est parce qu’elle a été heureuse. Non, c’est tout simplement parce qu’elle n’a pas eu d’historiens. Il eût été dommage pourtant, et surtout injuste, en présence de la charmante ville d'aujourd'hui, de laisser croire à la jeune génération que les descendants des Mores-Andalous étaient pour quelque chose dans la création de cet Éden que nous admirons tant aujourd’hui, et qui est presque en entier, à part sa forêt d'orangers et sa végétation séculaire, l’œuvre des colons français. Nous verrons ce qu'était la Petite Rose de Sidi Ahmed-ben- Ioucef quand, en 1839, nous nous sommes décidés à Poccuper, et nous pourrons, dès lors, établir la comparaison entre ce qu’elle était à cette époque et ce qu’elle est dans le présent.
Notre but, en écrivant ces Récits, a donc été uniquement de faire cette démonstration, et de jeter un peu de jour sur le passé de la Petite- Ville, devenue grande et belle aujourd’hui, de rectifier à son endroit des erreurs qui, à force d'être répétées, ont pris rang de vérités, et de grouper en quelques pages des renseignements qu'on ne trouve pas dans les livres, et qu’en l’absence de tous documents écrits, nous avons dù demander à la tradition en faisant —ilya
nor
déjà longtemps de cela — appel à la mémoire des vieux Blidün (1).
A présent que nous sommes bien certains que « La Blida » est d’origine relativement récente, nous ne referons pas l’histoire de sa fondation ; nous nous bornerons à renvoyer le lecteur au chapitre XV de ce livre, dans lequel nous avons raconté, en faisant la légende de lillustre Sidi Ahmed-el-Kbir, comment, par qui, avec quels éléments, et dans quelles conditions Blida avait été fondée.
Nous rappellerons seulement que le périmètre du terrain que, malgré leur répugnance pour des gens qui, disaient-ils, avaient accepté l’'âmada (le baptême), les Oulad-Solthan cédèrent à Sidi Ahmed-el-Kbir pour y installer les Andalous, pourrait être représenté par la Haute-Blida actuelle, avec une limite Nord indiquée par une ligne qui partagerait la ville en deux parties, en passant sous le quartier de la Citadelle, et en suivant la rue Kour-Dour’li (2) jusqu'à sa rencontre avec l'emplacement de l’ancienne mosquée de la porte d'Alger (3). Les Morisques avaient dès lors pour voisins les gens de Hadjar-Sidi- Ali, petite fraction des Oulad-Solthan qui habitait un hameau de onze gourbis, situé, nous Pavons dit plus haut, sur l'emplacement actuel du Marché Européen.
(1) Les gens de Blida, les Blidiens indigènes. (2?) Rue des Couloughlis.
(3) Démolie en 1857.
Le lecteur n’a point oublié, sans doute, que, lors de la visite que fit, en l’année 1535, le Pacha Kheïr-ed-Din à Sidi Ahmed-el-Kbir, le saint marabouth avait réussi à l’intéresser au sort des Andalous, ses protégés : il les lui avait montrés comme très dévoués à sa cause, qui était aussi celle de l'Islam, et pleins de haine pour les Chrétiens; il lui avait rappelé, avec assez d’habileté, que c'était lui qui avait rapatrié ceux pour lesquels il sollicitait sa protection; il les lui montrait réduits à la plus extrême misère, logés dans des gourbis, eux qui, dans leur Andalousie, étaient habitués au bien-être et à la vie dans de bonnes habitations. Enfin, le saint avait terminé en sollicitant pour eux l’aide et le secours du Sultan.
Kheïr-ed-Din avait accordé tout ce que désirait le saint marabouth, et, de plus, il avait décidé qu’une mosquée, un four banal et une étuve seraient, sans retard, construits, à ses frais, sur les emplacements que choisirait Sidi Ahmed. Il était difficile de faire les choses plus généreusement, plus magnifiquement; aussi, le saint marabouth était-il entièrement gagné à la cause du Pacha.
Sidi Ahmed s'était empressé de faire jeter les fondements de la mosquée (1) au nord du village
(1) Cette mosquée, nous l’avons dit plus haut, qui prit le nom de son-fondateur, Sidi Ahmed-el-Kbir, était située dans l’angle nord-ouest de la place d’Armes; le four banal sur l'emplacement du Conseil de Guerre, et l’étuve à l’angle de la place d’Armes et de la rue Bab-Es-Sebt actuelle,
de gourbis des Mores-Andalous, c’est-à-dire au sud de la dechera des gens de Hedjar-Sidi-Ali. Le four banal fut construit en face de la porte de la mosquée, c’est-à-dire à l’ouest; lPétuve était bâtie derrière la djamä, au coin de la rue Bab- Es-Sebt d'aujourd'hui.
Un an après la visite du Pacha, c’est-à-dire en 1536 (943 de l’hégire), la construction de la mosquée, du four banal et de l’étuve que les Andlès tenaient de sa munificence, était complètement achevée, et ils pouvaient déjà recevoir dans ces établissements la nourriture de l’esprit et celle du corps; ils pouvaient s’y purifier spirituellement et matériellement. Déjà l’on remarquait chez les Oulad-Solthan une tendance très prononcée à se rapprocher des Andalous; grâce à l'intervention incessante et aux conseils de Sidi Ahmed, les haines s’apaisaient visiblement, et tout faisait prévoir une prompte fusion entre les Arabes et les Morisques. La mosquée, le four banal et l’étuve étaient le terrain où se nouaient les relations. Enfin, il était facile de prévoir que, dans un temps relativement court, les deux populations n’en formeraient bientôt plus qu’une seule sous une dénomination commune. « Æl- Blida » — la Petite-Ville — se constituait.
Quelques années plus tard, le territoire sur lequel s'étaient établis les Andalous était complètement transformé : très experts dans Part des irrigations, ils avaient établi de savantes dérivations de l’ouad Er-Roumman, dont le cours, à cette époque, traversait l'emplacement
sur lequel a été bâtie la ville actuelle (1). Les Morisques eurent promptement fait d'£l-Blida une charmante oasis pleine de fraicheur et d’enivrantes odeurs, surtout lorsqu'ils y eurent importé de Valencia la culture de l’oranger, souvenir de la patrie absente, de la patrie perdue.
Bien que Sidi Ahmed-el-Kbir ne vécût que cinq années après l'installation des Andalous sur le territoire des Oulad-Solthan, il put cependant jouir de Son œuvre, et mourir tranquillisé sur le sort de ses protégés. Il s’éteignit — nous le répétons — par une des sept nuits de l’Immunité, celle dans laquelle l’ange de la Mort, et les anges chargés d’inscrire les actions des hommes renouvellent leurs livres; il mourut donc, laissant là ses soixante-six ans, dans la quinzième nuit de châban de l’année 947 de l’hégire (1540 de notre ère) (2).
Nous avons dit plus haut que Sidi Ahmed avait laissé trois fils : Sidi Abd-el-Aziz, que lui avait
(1) A cette époque, louad Er-Roumman (plus tard ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir) ne longeait pas, comme aujourd’hui, le pied de la montagne des Bni-Salah. En débouchant de la gorge, il coulait droit du Sud au Nord, en passant sur les points où furent construits depuis le Magasin à poudre, l’Arsenal, l’Église, la place d'Armes, la rue Bab-Es-Sebt, l'avenue de la Gare.
(2) Nous avons dit plus haut qu’on n’était pas d'accord sur la date de la mort de Sidi Ahmed-el-Kbir. Tandis que les uns fixent l’époque de son décès à l’an 988 de l’hégire, les autres la placent en l'an 947.