‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoire (volume 2)Chapitre 13 sur 21 · DE · texte numérisé non relu

DE

naissances des Mores-Andalous en agriculture, et à leur habileté en travaux d'’irrigations (1), les expulsés avaient promptement transformé les terrains à peu près incultes qu’à la prière de Sidi Ahmed-el-Kbir, leur avaient si généreusement cédés les Oulad-Solthan.

D’importantes plantations de narankh (2) — souvenir du royaume de Valencia — firent bientôt de ce coin de terre rocailleux et caillouteux, le plus beau et le plus vaste jardin de la Régence d'Alger. Au bout de quelques années, cette culture de Parbre aux fruits d’or s’était considérablement étendue, et faisait à la ville naissante une verte, brillante et odorante ceinture.

C’est, évidemment, aux dernières années du

(1) Les travaux d’irrigations dont les Mores ont doté l'Espagne au moyen âge, leur avaient acquis une grande célébrité en ce genre.

Nous savons que c’est à un More expulsé d’Espagne que la ville d'Alger, qui n'avait que des citernes, dut ses premières fontaines : ce fut, en effet, Si Mouça, qui, au moyen d'aqueducs habilement construits, amena à Alger les eaux de différentes sources, et qui dota cette ville, de 1610 à 1614, sous le pachalik de Kouça-Mosthafa, de nombreuses bouches d’eau.

(2) Ibn-Bathoutha, en parlant de l’oranger, emploie le mot narankh. C'est également celui dont se servent les Espagnols pour désigner l’oranger, naranjo. Ce savant voyageur arabe, mort à Fas (Marok) en 1377, avait parcouru l'Espagne dans les dernières années de sa vie.

Les Arabes désignent l’orange sous le nom de tchina. L’oranger paraît, en effet, originaire de l'Asie orientale, de la Chine particulièrement.

XVI: siècle qu’il convient de rattacher le passage à Blida du satirique auteur des « Dictons, » le célèbre Sidi Ahmed-ben-Iloucef-el-Meliani, qui, enthousiasmé par la fraîcheur et la beauté du site, se serait écrié : « On ta nommée « Æl- Blida,» — La Petite Ville; — moi, je t'ai appelée « Ourida, » une petite Rose. »

La Petite Ville prospéra sous les soins assidus de ses habitants, lesquels avaient importé, nous l’avons dit, les meilleures méthodes de culture du royaume de Valencia. Les Pachas, sans doute en souvenir de [a protection que leur avait publiquement accordée Kheïr-ed-Din, le véritable fondateur de la Régence d'Alger, les soutenaient et les encourageaient, à leur tour, ouvertement. Nous ajouterons que les descendants de Sidi Ahmed-el-Kbir avaient acquis, avec la baraka, une position considérable autour d’eux, et que, par suite des pieuses dotations qui leur étaient faites par les serviteurs religieux de leur saint ancêtre, ils étaient devenus les légitimes possesseurs de vastes territoires, aussi bien dans la montagne que dans la plaine, aussi bien chez les Bni-Salah que chez les Bni-Khelil.

On n’y avait point oublié que c'était à Sidi El- Kbir qu’on était redevable de la belle et abondante source qui fertilisait non-seulement les rives de l’ouad qui portait son nom, mais encore une partie de la Mtidja, puisque le saint marabouth avait bien voulu partager généreusement, avec Sidi Medjebeur, son vénéré collègue, les eaux de l’änseur dont, grâce à son intercession

auprès du Tout-Puissant, il avait pu doter la vallée de l’ouad Er-Roumman.

Ce sont là des faveurs dont on perd d’autant moins le souvenir, qu’elles sont d’origine céleste.

Au reste, ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’ainé de la famille de Sidi El-Kbir jouissait toujours du don des miracles, et cette précieuse faculté ne contribuait pas peu à maintenir, voire même à augmenter l'influence attachée à la descendance du saint, et cette puissance était d’autant plus solidement assise, qu’elle n’émanait ni de la volonté, ni du caprice des hommes.

Nous avons vu, d’ailleurs, dans le chapitre XV de ce livre, qu’il n’était pas prudent de manquer de respect aux descendants du saint, ou d’oublier les égards qui leur étaient dus.

Sans doute tous les Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir, tous les héritiers de la baralka ne se montrèrent pas dignes au même degré d’exercer le précieux don qu’avaient mérité à Sidi Ahmed sa piété, sa sagesse et ses vertus; aussi, cette faveur céleste sera-t-elle loin de briller toujours du même éclat parmi les descendants du saint; elle aura des périodes d’occultation d’une certaine durée, et qui, même, comprendront plusieurs générations : pareils à des astres errants qui se meuvent dans des orbes plus ou moins allongés, leur puissance thaumaturgique disparaîtra et cessera son action pendant de longues années, pour reparaitre plus tard, et d’une manière intermittente, dans la personne de quelque vertueux descendant du saint marabouth.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à diverses reprises, si nous en croyons la légende, on a vu le don des miracles cesser brusquement de se manifester dans la descendance de Sidi Ahmed-el- Kbir; la tradition, en effet, en nous laissant la longue liste de sa lignée, ne nous transmet que de loin en loin quelque fait attestant que cette puissance surnaturelle, qui est virtuellement affectée au chef de la famille, ait été d’une facon bien suivie l'apanage des Oulad-Sidi-Ahmed-el- Kbir; ce qui prouve bien qu’il ne suffit pas d’être le descendant d’un grand saint pour jouir du précieux don de faire des miracles d’une certaine valeur, mais qu’il faut encore joindre à cette qualité les vertus qu’exige le Tout-Puissant pour se départir, en faveur d’un simple mortel, d’une parcelle de son pouvoir divin.

Il faut convenir aussi que Sidi Ahmed-el-Kbir avait poussé l'exercice de la sainteté, de la pratique de toutes les vertus jusqu’à l’exagération, et qu’il était difficile à sa descendance de se faire remarquer après lui dans cette direction.

Nous avons dit, dans le chapitre XV de cet ouvrage, que ce n’est qu'après une période de deux cent cinquante ans, que ce précieux don des miracles se réveillait tout à coup d’une manière sérieuse chez l’un des descendants du saint, Sidi Kouïder-el-Arouci, et se retrouvait dans la personne de son petit-fils, Sidi Ahmedben-Abd-el-Kader-el-Arouci. Depuis longtemps déjà, tout au moins depuis l’occupation de Blida, en 1839, nous n’avons entendu dire

que la puissance thaumaturgique de Sidi Ahmedel-Kbir se fût affirmée de nouveau dans sa descendance. Il serait certainement excessif d’inférer du silence de la tradition à ce sujet qu’il n’y eut pas eu d'hommes vertueux, depuis Sidi El- Arouci, parmi les Oulad-Sidi-El-Kbir; nous savons positivement, au contraire, qu’il s’en est trouvé quelques-uns, et, entre autres, nous pourrions citer Sidi Bel-Kacem-oulid-Sid-El-Aï, meufti de Blida, qui, en 1836, lors du pillage des Juifs de la ville, exécuté par les Bni-Salah et les Bni-Mecäoud, réussit, par son influence, à faire restituer aux victimes de cette razia une grande partie des objets qui leur avaient été volés. Nous raconterons cette honnête opération de nos montagnards quand nous en serons arrivés à cette période de l'anarchie que subit la population blidienne de 1830 à 1838, c’est-à-dire avant notre occupation de la ville.

Nous hasarderons, pour expliquer cette cessation du don des miracles dans la descendance de Sidi EI-Kbir, qu'il se pourrait bien aussi que la foi musulmane fût devenue moins intense autour de Blida. Du reste, avec le mauvais exemple que donnent aux indigènes les civilisés, il ne serait pas étonnant que le culte de dulie fût décadent dans ce coin de la Mtidja.

Avant daller plus loin, disons quelques mots de l’organisation du nouvel État qu'avait fondé récemment (1515) le célèbre corsaire turk Baba (1) -Aroudj, après avoir fait étrangler Se-

(1) Baba, qualification donnée aux Turks par les Arabes.

lim-ben-Et-Teumi, Émir d'Alger, qui l'avait appelé à son secours pour le débarrasser des Espaenols.

Cette façon de faire une vacance, assez usitée autrefois, permettait à Baba-Aroudj de succéder tout naturellement au trop confiant ou trop naïf Émir algérien.

Baba-Aroud)j inaugurait le règne des Pachas, lesquels ne devaient disparaître qu’en 1830, après avoir terrorisé la chrétienté, en écumant les mers, pendant plus de trois cents ans.

Cette méthode employée par Baba-Aroudj pour se donner un trône lui ayant réussi une première fois, il chercha à en user de nouveau, et voici dans quelles circonstances. A l’instigation du fils de sa victime, l’'Émir Selim, et de Abou-Hammou, roi de Tlemsen, les Espagnols tentent une entreprise sur Alger : ils débarquent entre l’ouad El-Khenis et l'embouchure de louad El-Harrach: ils sont battus, et leur flotte est dispersée par la tempête. Avec l’aide de Mecâoud, neveu de Abou-Hammou, Baba-Aroudj s'empare de Tlemsen; il en donne la royauté à son complice ; puis, il Se ravise, le fait tuer, et prend sa place.

Mais les Espagnols marchent sur Tlemsen, où Baba-Aroudj ne les attend pas; il prend la fuite, au contraire. Malheureusement pour lui, il est rejoint et tué, et cela malgré qu’il ait usé du stratagème d’Hippomène, dans sa lutte avec Atalante, en faisant semer derrière lui, assure-t-on, non pas des pommes d’or, mais de bons écus

sonnants pour arrêter l’ennemi, qui s'était mis à sa poursuite.

- Kheïr-ed-Din, son frère, lui succède en 1518 : il est élu chef souverain; mais il a le soin, l’excellent politique qu'il est, de faire légitimer ou légaliser son élection par Selim I°", qui le nomme Pacha d'Alger. Kheïr-ed-Din devenait donc le véritable fondateur d’un État qui, d’ailleurs, ne tardait pas à devenir indépendant.

Cet État était une sorte de république militaire, dont le chef était nommé à l’élection.

Cette élection devait être faite par le diouan (divan), Conseil qui était composé de soixante boulouk-bachi (capitaines des compagnies de la Milice turke), et des grands fonctionnaires de l'État.

La Milice, dont tous les Membres pouvaient prétendre aux plus hautes dignités, sans en excepter celle de Pacha, se recrutait principalement à Constantinople et à Smyrne. Les Turks, les Kouloughlis (fils de Turks et de femmes algériennes}) et les Chrétiens renégats pouvaient y être admis: les Mores, les Arabes et les Kabils en étaient rigoureusement exclus. Les Turks seuls pouvaient parvenir aux grades supérieurs.

Les soldats de la garde du Pacha, tous Turks, étaient désignés sous l’appellation d’Znkchairya (Janissaires).

Les soldats dela Milice prenaient le titre d’Zouldach.

Le service de la Milice se divisait, par année,

en service de nouba (1) ou de garnison, et en service de mehalla (2) ou d'expédition. La troisième année, à moins de circonstances extraordinaires, était réservée au khezour (3), ou au repos. Cette position était une sorte de disponibilité.

La Milice turke, seule force sur laquelle le Gouvernement algérien — étranger lui-même sur la côte d’Afrique — pût compter pour se maintenir, était désignée sous le nom générique d'Oudjak (4), et se subdivisait en compagnies, nommées également oudjak ou orta.

Le Pacha, inscrit en tête du registre de la Milice, touchait la paie de simple éouldach.

La Milice turke ne se composait que de fantas- Sins.

La Æhilala, ou cavalerie, était placée, à Alger, Sous le commandement de l’Ar’a (agha), et, dans les provinces, sous les ordres des Beys. Elle se recrutait parmi les Arabes.

On désignait, en général, sous le nom collectif de Makhzen, tous les cavaliers employés directement et d’une manière permanente au service du Gouvernement.

(1) Nouba, tour de rôle, tour de service.

(2) Mehalla, corps ou colonne expéditionnaire, armée en campagne.

(3) Khezour, position de repos ou de disponibilité. Le soldat de la Milice dans cette position était appelé khezourdÿi.

(4) Oudjak signifie proprement tre, foyer. C’est ainsi qu'on désignait les compagnies de la Milice. Ce mot était également employé dans le sens de Gouvernement.

Les Kaïds (chefs de tribus) étaient tenus de marcher avec les contingents de leurs cantons toutes les fois qu’ils en recevaient l’ordre. Les levées qu’ils amenaient servaient sans indemnité, et à leurs frais, pendant un nombre de jours déterminé, à l'expiration desquels elles se retiraient, s’il n’était pourvu à leurs besoins.

L’Ar’a, l'un des principaux fonctionnaires de l'État, commandait, en campagne, la Milice turke, ainsi que toutes les troupes du Makhzen, ou du Gouvernement. Il avait, dans son département, les affaires des Outhen (districts) de la Plaine. Son autorité s’étendait sur la province d'Alger tout entière, mais pas au delà. Les Kaïds étaient placés sous ses ordres. Il disposait de toutes les Milices irrégulières, Spahis, Abid, etc., pour percevoir les impôts et maintenir les populations dans l’obéissance.

Le Khaznadji, espèce de Ministre des Finances, administrait la Milice turke à l'intérieur. Mais son action s’exerçait principalement sur les Arabes, qu’il soumettait à une juridiction prévôtale des plus promptes et des plus rigoureuses. é

La province d’Alger, la seule dont nous ayons à nous occuper, s’étendait de l'Est à l'Ouest, depuis le Djerdjera occidental jusqu’au territoire de Tenès.

Elle comptalt cinq villes et onze districts ou outhen. :

Les villes étaient : Alger, Blida, Koléa, Cherchel et Dellès (Dellys).

Page 1