‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoire (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · TP OV PR · texte numérisé non relu

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Les onze Outhen étaient les suivants :

1° Bni-Khelil; 2° Bni-Mouca; 59 Icer;

4 Sebaou;

5 Bni-Djâd;

6° Bni-Khelifa; 7° Hamza;

8° Es-Sebt; JA;

10° Bni-Menacer; 11° EI-Fahs, ou banlieue d’Alger.

L'Outhan (quartier ou canton) était formé de plusieurs tribus qui, elles-mêmes, se subdivisaient en douars (réunion de plusieurs tentes).

Toutes les affaires de la Plaine, avons-nous dit, étaient du ressort de l’Ar’a, qui, pour les plus importantes, prenait les ordres du Pacha. Il ne paraissait cependant que très rarement devant le Souverain, qu'ordinairement, il ne consultait que par l’entremise d’un fonctionnaire appelé Teurdjman ed-Dar el-Imara (Interprète du Gouvernement). Celui-ci, intermédiaire habituel entre le Chef de l’État et les hauts Fonctionnaires, portait leurs demandes au Pacha, et leur transmettait ses réponses.

Les principaux chefs de la Plaine, sous l’Ar’a, étaient :

Les Kaïds; Les Kadhys.

Les Kaïds étaient chargés de l'administration et des affaires politiques.

Les affaires judiciaires étaient du ressort des Kadhys.

Il y avait, dans chaque outhan, un Kadhy pour la justice civile. La justice criminelle était administrée par l’Ar’a et par les Kaïds.

L’Ar’a seul avait le droit d’infliger la peine de mort. Pourtant, le Kaïd de l’Outhan d’'Es-Sebt l’a également exercé plusieurs fois.

Au-dessous des Kaïds, venaient les Chioukh, qui étaient nommés par un ou plusieurs Douars.

La police de la tribu leur était confiée. Ils en commandaient les hommes armés (contingents) sous l’autorité des Kaïds.

Entre le Kaïd et le Cheikh, venait se placer, généralement, un autre fonctionnaire appelé Cheikh ech-Chioukh, Cheikh des Cheikhs. Ce Cheikh supérieur était nommé par l’Ar’a; mais celui-ci avait dû consulter préalablement les Chioukh de l'Outhan, et en référer ensuite au Pacha.

Il en était de même pour les fonctions de Kaïd : l’Ar’a désignait les candidats ; mais le Pacha seul pouvait donner l'investiture. |

Dans la nomination des Kadhys, l’Ar’a devait prendre l’avis du Kadhy d’Alger et de ses Oulama sur les capacités et la moralité des candidats : l’approbation du Pacha consacrait la nomination définitive.

À chaque Kaïd était attaché un Xhelifa (lieutenant) : c'était un Sous-Délégué exerçant, en

cas d'absence ou de maladie du Kaïd, toutes les fonctions attribuées à celui-ci. |

L'usage des cadeaux ou présents faits par l’inférieur au supérieur était général, et cela depuis les plus humbles emplois jusqu'aux plus hautes dignités. Nous ajouterons que c'était toujours l'importance des dons qui déterminait la nomination du solliciteur.

Les provinces (Baïlik) qui dépendaient de la Régence d'Alger étaient au nombre de trois :

Constantine à l'Est, Oran à l'Ouest, et le Tithri au Sud.

Ces provinces élaient administrées par des Baiat (1), Gouverneurs, nommés par le Pacha, et révocables à volonté.

Ces fonctionnaires recevaient une délégation fort large de la puissance souveraine, et ils en usaient avec assez de liberté.

Ils commandaient les milices régulières et irrégulières de la province, et répondaient du recouvrement des impôts. Chaque année, ils en envoyaient le montant à Alger. Comme il n’existait aucun moyen de contrôle, ces versements se faisaient par abonnements au moment de l’entrée en charge.

À des époques déterminées, ces Beys étaient tenus d'apporter le denouch (impôt) en personne, et de rendre compte de leur administration.

Nous ajouterons que les Beys ne faisaient pas

(1) Baïat, pluriel de Baï, dont nous avons fait les mots Bey et Beylik, administration ou gouvernement d’un Bey.

volontiers ce voyage au chef-lieu de la Régence, en raison de ce qu’il n’était pas toujours sans danger. En effet, le Bey ne savait jamais quel serait l’accueil que lui ferait le chef du Gouvernement, lequel n'avait, ordinairement, pour règle que son seul caprice.

Chaque Baïlik avait une organisation analogue à celle de la province d’Alger.

L'administration des villes était modelée sur celle de la capitale de la Régence : le premier magistrat, celui qui y représentait l'autorité centrale, portait le titre de Fakem, ou gouverneur.

Nous ajouterons que, si le Pacha finissait, à la longue, par avoir raison de la race arabe, sauf pourtant des tribus trop voisines du désert, il faisait plus difficilement reconnaître son autorité par les Kabils ou montagnards, qui, retranchés dans leurs montagnes, y étaient absolument indépendants, et ne payaient aucun tribut. Aussi, la souveraineté du Pacha d'Alger sur ces Kabils demeura-t-elle toujours purement nominale. Du reste, le Gouvernement turk ne se hasardait pas volontiers dans les hautes régions qu’ils habitaient, ce qui fait qu’on n’exigeait d'eux que ce qu’ils paraissaient disposés à faire ou à donner. Cependant, ils étaient astreints à certains droits quand ils voulaient écouler leurs produits sur les marchés de la plaine.

L’effectif des troupes composant la Milice régulière a toujours été relativement faible, en raison de létendue du pays, et des nombreuses populations que les Pachas avaient à maintenir

sous leur domination. Ainsi, en 1830, au moment de la conquête, cet effectif en troupes régulières était de :

TonkS enr RECU 0 |

Koulougblis..... 7,000 | te as

et, pendant les trois siècles de leur domination, ces forces n’ont jamais été dépassées. Il est vrai, comme nous l'avons dit plus haut, que les Turks, qui n'avaient pas de cavalerie, s'étaient vus dans l'obligation de constituer des forces auxiliaires par le concours de certaines tribus arabes, qu’ils avaient constituées en corps de Makhzen, ou de Gouvernement. Ces tribus à cheval, auxquelles les Turks accordaient d'importants privilèges, et qu'ils avaient établies sur d'excellents terres qu'on cultivait pour eux, se tenaient d’une manière permanente à la disposition de lautorité | turke, pour les coups de main ou razias qu’elle pouvait avoir à leur ordonner.

Les garnisons de Blida et de Koléa étaient habituellement composées de 490 Kouloughlis, qui alternaient entre eux dans chacune de ces places.

. Nous ferons remarquer que, si le corps de la Milice était fermé aux indigènes, Mores, Arabes, ou Kabils, la Marine, en compensation, leur offrait des ressources très appréciables, et des chances d’arriver sinon à de hautes situations, tout au moins à la fortune; car la course, que les pirates algériens pratiquèrent, pendant trois siècles, à la honte des nations maritimes, et

avec un bonheur insolent, permettait à ces sacripants de mener bonne et joyeuse vie, et de se retirer, plus tard, avec une honnète aisance, soit dans leur pays d’origine quand ils n’appartenaient pas à la catégorie des renégats, soit sous les frais ombrages du Sahel d'Alger, ou de la forêt d’orangers de Blida.

Baba-Raïs-Mohammed, un vieil officier indigène du 1°" de Tirailleurs Algériens, qui avait eu l'honneur de combattre sousles ordres du célèbre Raïs (1) Hamidou, d’origine kabile, lequel commandait la flotte algérienne en 1815, ne tarissait pas de regrets sur ces temps fortunés, où le Bahar-el-Metoussoth (2) appartenait tout entier aux Bahria (3) algériens.

Telle était l’organisation que le Pacha Kheïred-Din avait donnée à l’État dont il avait été Le premier Chef souverain, organisation qui S’est maintenue à peu près intacte pendant trois siècles, et que nous avons retrouvée quand, en 1830, nous avons succédé au Pacha Hoçain-ben-Hacen.

Nous ajouterons, pour terminer ce qui a trait à l’organisation dont nous nous occupons, que les Turks étaient seuls propriétaires du sol, et qu’ils en accordaient la jouissance temporaire comme une ferme, c’est-à-dire moyennant limpôt.

La perception de l'impôt se faisait, au moment

(1) Raïs, commandant de navire.

(2) La Mer moyenne, la Méditerranée.

(3) El-Bahria, les gens de mer.

des moissons, par des camps volants de soldats de la Milice de la force de 2 à 300 hommes. L'état de guerre étant permanent entre le Gouvernement turk et les tribus, il fallait toujours que la demande des divers impôts fût appuyée d’arguments irrésistibles comme ceux, par exemple, que pouvaient faire valoir les Turks et le Makhzen. Les Arabes savaient par expérience que leurs maîtres ne se piquaient point de générosité, et que ce n’était, d’ailleurs, que par pure tolérance qu’ils leur laissaient la disposition de leurs têtes.

Nous allons nous occuper à présent de la division administrative de lOuthan des Bni-Khelil, dans lequel étaient compris le territoire de Blida et le quartier de Bou-Farik. Ce quartier se subdivisait lui-même en trois cantons : El- Outha, ou la plaine proprement dite, El-Merdjia, les marécages, et El-Hamada (1), les terrains élevés et caillouteux.

El-Hamada était la plus belle partie de lOuthan des Bni-Khelil: ce canton se déroulait au pied des montagnes. Le sol, ainsi que l’indique son nom, en est beaucoup plus élevé que ceux d'El-Outha et d'El-Merdjia. Ses principaux centres de population étaient Guerouaou, Halouya, et la Zaouya de Sidi-El-Habchi.

C’est également dans cet Outhan qu'était située la ville de Blida, mais elle n’en faisait par-

(1) El-Hamada. On désigne ainsi un terrain élevé, sec, qui demande beaucoup d’eau.

tie que géographiquement; son administration, ainsi que nous le verrons plus loin, était tout à fait distincte de celle des Bni-Khelil.

Les montagnes de cet Outhan étaient habitées, de l'Est à l'Ouest, par les tribus kabiles des Bni- Misra, des Bni-Salah, et des Bni-Mecàäoud.

Dans la plaine, l’'Outhan d'Es-Sebt comprenait les Hadjouth, et les trois groupes des Oulad-Hamidan, des Bni-Allal et des Zenakhra, lesquels sont originaires du Sahra. Ces trois petites tribus étaient unies intimement avec les Hadjouth; elles formaient, avec ceux-ci, la population la plus belliqueuse de la province d’Alger.

Du reste, on a toujours confondu ces quatre tribus de cavaliers sous le nom de la plus importante d’entre elles, celle des Hadjouth, auxquels venaient se joindre fréquemment les coupeurs de routes de toute la province du Tithri. Ce ne sont point, d’ailleurs, des inconnus pour nous ; Car nous avons eu fréquemment, de 1830 à 1842, l’occasion de les voir à l’œuvre au cours de ces Récits.

La ville de Blida était donc à la main de l’Ar’a, qui l’administrait directement par l’intermédiaire du Æakem, ou gouverneur.

Auprès de cette population de Blida, Mores- Andalous et Oulad-Solthan, vinrent peu à peu se grouper des Juifs et des Mzabites, ces premiers représentants, ces monopoleurs bientôt de tout ie commerce de la Régence d'Alger.

Bien que soumis à toutes les vexations possibles, à tous les mépris, à toutes les humiliations,

à tous les outrages, à toutes les injustices, les Juifs n’en persistaient pas moins, et avec un courage et une patience dignes d’un meilleur sort, à demeurer au milieu d’une population brutale, cruelle, sanguinaire, et cela par Pappât de quelques douros qui leur étaient presque périodiquement volés, c'est-à-dire dès que les Turks ou les Mores soupconnaient qu’ils en avaient encaissé suffisamment pour valoir la peine de les en dépouiller. Tous les prétextes étaient bons pour drainer ces malheureux de ce qu’ils avaient amassé, souvent péniblement, par le trafic ou le négoce.

Il est vrai de dire qu’ils se vengeaient largement quand ils en trouvaient l’occasion, c’est-àdire quand les Turks et les corsaires avaient besoin d’eux, soit pour écouler le produit de leurs razias ou de la piraterie, soit quand ils avaient à contracter des emprunts, ou à se procurer des objets de luxe, des étoffes précieuses, des tapis, des bijoux, etc.; dans le premier cas, ils traitaient avec les emprunteurs à des taux dont on n’a pas l’idée; mais il n’y avait pas de mal à cela avec les Turks; dans le second cas, ces dignes enfants d'Israël, qui étaient changeurs, orfèvres, batteurs de monnaie, et qui portaient déjà jusqu’au sublime Part du surfair'e, faisaient rendre gorge à leur clientèle tant qu’ils le pouvaient. Aucun trafic, aucun négoce ne leur était étranger, et ils auraient, dans leur génie commercial, fondu et vendu le veau d’or s'ils avaient trouvé acheteur. Ajoutons à tous

ces talents de trafiquants le don des langues, qu'ils ont emprunté, dans le temps, à leurs compatriotes les apôtres du Christ, et que, jusqu’à présent, ils ont oublié de leur restituer.

On comprend facilement que, dans les conditions où se trouvaient placés ces malheureux Hébreux vis-à-vis des Turks, voire même des Arabes du Makhzen, situation qui a duré trois longs siècles, les Juifs ne fussent pas d’une probité absolument immaculée: ils n’en avaient vraiment pas les moyens,

Les Juifs de Blida avaient un mokaddem, qui était nommé par le AÆak:em.

Quant aux Mzabites, ces schismatiques de lOuad-Mzab, ils monopolisaient certaines professions. On prétend que, sous le pachalik de Mohammed-ben-Otsman-Khodja, ils se conduisirent avec une telle valeur, lors de l'expédition d'O’Reilly contre Alger en 1775, et qu’au nombre de 800, ils repoussèrent les Espagnols avec tant d'énergie, que le Pacha, pour les en récompenser, leur accorda la concession exclusive des bains, des boucheries et des moulins d’Alger.

Ils ajoutèrent successivement à ces lucratifs monopoles les professions d’entrepreneurs de charrois ou de bourricotiers, de gargotiers, de fruitiers, de marchands de charbon, enfin, de négociants en tous genres.

Depuis la conquête, quelques-uns de ces anémiques commerçants ont entrepris de faire la banque. Ils ont empiété ainsi sur un genre de commerce, celui de l’argent, qui paraissait être

bien plutôt dans les aptitudes et les goûts des enfants d'Israël que dans les leurs.

Mais revenons à Blida. Sous l’impulsion intelligente des Andalous, la Petite Ville prospéra rapidement ; elle était devenue, en peu de temps, l’entrepôt du commerce du Tithri et du Sud avec la capitale de la Régence, et les villes du littoral de la province d'Alger. Puis, lorsque fut créée sa forêt d’orangers, les Turks et les Raïs qui s'étaient enrichis soit dans les razias sur les tribus arabes, soit dans la course sur les vaisseaux des Chrétiens, firent de Blida leur ville de plaisance. C'était également sous les frais ombrages, sous les orangers de la Petite Ville que les Turks de la Milice — ceux qui ne voulaient pas se livrer au commerce — venaient passer leur année de Æzhezour (disponibilité), et les gens de mer dépenser les gras produits de la course. Un certain nombre de ces sacripants s’y retirèrent définitivement, et y bâtirent des bradj (1) dans les jardins.

Dans ces conditions, Blida était promptement devenue une ville de plaisirs et de fêtes ; l'amour sensuel, brutal, grossier, y eut ses temples et ses autels, et les fonctions de Mesouar n’y furent plus désormais une sinécure. Aussi, qu’arriva-t-il? Blida fut traitée de kahba, de prostituée. On la compara, comme nous Pavons dit plus haut, à El-Koleïà (Koléa), qui, ne possédant pas les mêmes charmes que sa voisine, — etelle

(1) Maisons de campagne.

en séchait de jalousie, — n’attirait ni les Xracen (1), ni les Turks de la Milice, et qui, sans le moindre effort de vertu, avait réussi, par ses intrigues et ses calomnies, à gagner le titre de la pure, de l’immaculée.

Et à force d’être répétés, ces mauvais propos finirent par prendre rang de vérités, et ce fut à ce point que les saints marabouths s’en mêlèrent, — ils avaient horreur des Turks, — et vinrent, à plusieurs reprises, à l'exemple des prophètes que le Dieu d'Israël envoyait autrefois à son peuple pour lui donner ses avertissements, reprocher sa conduite à l’'Ourida, — la Petite Rose, — et la menacer de la colère du Tout- Puissant. Nous verrons plus loin que ces menaces ne furent pas toujours vaines et sans effet.

A partir du jour où cesse la légende, laquelle est l’histoire des peuples qui n’écrivent pas, nous ne savons plus rien de Blida: nous entrons dans une sorte de nuit obscure, semée, comme PEnfer du Dante, de toutes les plaies, de tous les fléaux que subissent, sans en chercher le remède, les peuples inéclairés, indifférents ou résignés. C’est ainsi qu'à partir de la mort de Sidi Ahmed-el-Kbir, en 1540, jusqu’à la conquête d'Alger, en 1830, nous perdons la trace des faits qui ont dû se produire dans cet Eden des Andalous. L’obscurité se fait, et dure près de trois siècles, et nous ne comptons plus guère les années que par les fléaux — plaies

(1) Xracen, pluriel de Korsan, dont nous avons fait corsaire.

d'Égypte — qui s’abattent sur cette malheureuse Blida avec une intensité et une continuité des plus opiniâtres.

Ces fléaux suivaient invariablement la marche suivante : invasion du Tell par les criquets-pèlerins ailés en mars ou avril, premiers ravages des céréales sur pied et de toute verdure, ponte de ces acridiens ; ils meurent en empoisonnant de leurs cadavres les sources etles cours d’eau ; puis, quelques jours après, éclosions nouvelles, dévastation bien plus complète que par les criquets ailés, et cela jusqu'à ce qu’ils arrivent à l’état d'insectes parfaits et qu’ils prennent leurs ailes. Quelques jours après cette quatrième et dernière métamorphose, les criquets essaient leur vol et retournent dans le Sud, leur pays d’origine.

Cette fois, tout y a passé; ils se sont attaqués à tout, et les champs, les cultures ont été rasés aussi court que possible. Le résultat de cette invasion est toujours la famine, le typhus, ou la peste, et la population plus que décimée.

Et l’on jugera de ce que ce devait être par ce que nous avons vu dans l’année 1867-1868, — äam ech-cheurr, — Vannée de la famine, de la misère, comme disent les Arabes, surtout quand nous aurons dit que les Indigènes ne se défendaient pas contre les sauterelles ; c'était, d’ailleurs, au-dessus de leurs moyens, et puis, il leur est interdit de tuer quelque insecte que ce soit, quelque être vivant qui les a attaqués, — en dehors de l’homme, bien entendu, — avant

de lui avoir fait les trois sommations. Tout à fait comme chez nous.

On raconte qu’un jour, Omar-ben-Ibn-El-Khaththab, deuxième khalife et cousin de Mahomet, ayant trouvé un scorpion sur le tapis qui lui servait de couche, et ne se reconnaissant pas le droit de détruire un être animé, s’en alla demander conseil au Prophète pour savoir de quelle facon il devait se comporter avec un animal aussi peu gêné. Le Prophète, — qui était très bon, — lui répondit: « Somme-le de déguerpir à trois reprises et à des jours différents. S'il persiste, après cela, à partager ta couche, mets-le à mort impitoyablement. »

On comprend qu'avec de pareils scrupules de la part des Indigènes, les acridiens-pèlerins aient jamais eu grand’chose à redouter de la méchanceté des hommes.

Avec les sauterelles et la peste, Blida fut fréquemment tourmentée par les tremblèments de terre, et, plus d’une fois, ainsi que nous allons le démontrer, sa population fut réduite à aller camper dans ses jardins. Nous voyons que, si Blida n’a pas d'histoire, ce n’est pas précisément, nous le répétons, parce qu’elle fut toujours heureuse. Non, elle eut à compter, au contraire, avec tous les fléaux particuliers aux pays orientaux. C’est à peu près, du reste, tout ce qu’elle a retenu de son passé.

En effet, depuis la peste de 1556, qui dura quatre ans, et qui tua trois Pachas à Alger, celle de 1561, qui en vit succomber un autre, celle de

1572, qui dura trois ans, celle de 1601, de 1620, qu’on à appelée la grande peste, celle de 1647, qui a ravagé Alger et Blida pendant deux ans, celles de 1675 et de 1691 (1), celle de 1698 à 1700, qui a enlevé 24,000 personnes à Alger, à Blida et dans la Mtidja, et 45,000 dans toute la Régence. Puis, les pestes de 1724, 1731 et 1749, celle de 1787, qui tue 17,000 personnes tant à Alger que dans la plaine jusqu’à Blida; enfin, la peste de 1815, celle de 1817 à 1818, qui dépeuple Alger et Blida. La plupart de ces pestes, nous le répétons, furent précédées d’une invasion de sauterelles, notamment celles de 1556, 1572, 1620, 1647, 1698, 1724, 1749, 1787, 1815 et 1817. Cette dernière peste dura trois ans. Dans les premiers temps, elle enleva, à Blida, jusqu’à 70 personnes par jour. En 1825, après le tremblement de terre, une épidémie de typhus éclata à Blida, et, pendant les vingt-deux jours qu’elle dura, là ville, qui venait de perdre la moitié de sa population, voyait encore succomber la moitié de celle qui avait Survécu à cet épouvantable désastre.

Quant aux tremblements de terre, les plus dé- Sastreux ont été ceux de 1601, de 1716, lequel dura du 3 février à la fin de juin, celui de 1760, que les annales blidiennes rapportent ainsi : «Dans une nuit de choual, après minuit, en juin 1173 de l’hégire, la majeure partie de la ville de Blida est renversée par un tremblement de terre.

(1) La peste de 1691 fut extrêmement violente. Cette année fut dite du Bou-Rourou, du hibou.

Un autre, du 24 du mois de safar 1184 (juin 1770), vint de nouveau ébranler la ville jusques dans ses fondements.

Nous parlerons plus loin de celui de redjeb 1240 (mars 1825), qui détruisit Blida presque en entier.

Nous ajouterons que ces phénomènes géologiques étaient presque toujours suivis d'incendies qui achevaient l’œuvre de ce terrifiant fléau (4).

Blida n’est plus, on le voit, cette ville enchanteresse que nous ont faite les poëtes et les historiens fantaisistes. Mais Turks et pirates avaient tellement l'habitude de vivre avec ces fléaux, el ils sentaient tellement, d’ailleurs, le besoin de profiter et de jouir vite de la vie, qu’en raison de leur existence périlleuse, aventureuse, les forbans surtout ne pouvaient guère supposer éternelle, qu’ils s’étourdissaient avec une sorte de rage dans les plaisirs qui tuent le plus sûrement ceux qui s’y adonnent sans réserve : nous voulons parler de la femme et du jeu.

Dans de pareilles conditions, la Petite Rose de Sidi Ahmed-ben-loucef avait promptement perdu ses charmes, et la ville proprement dite, tout jeune qu’elle était, avait pris bientôt tous les signes, tous les stigmates, toutes les marques de la vieillesse et de la décrépitude prématurées.

(1) Il est à remarquer, par la disposition sur le sol des ruines de la plupart des établissements romains dans les Mauritanies, qu'ils ont été renversés par des tremblements de terre, et que l'incendie est toujours venu compléter ce fléau géologique.

Sans doute, sa campagne, ses jardins d’orangers avaient conservé toute leur fraicheur, toute leur délicieuse verdure; mais c’étaient des fleurs recouvrant un cadavre en putréfaction. Chacun des fléaux passant sur la ville, peste ou tremblement de terre, y laissait sa griffe; et cette décomposition dont nous parlons devait faire des progrès d’autant plus rapides, que ses malheureux habitants ne réparaient pas les dégâts produits par les convulsions de la terre; ce n’était pas la peine, et puis, sans doute, Dieu ne le voulait pas, puisque c’était lui qui envoyait ces fléaux. Aussi, toute maison tombée, effondrée, écroulée, ne se relevait plus. D’ailleurs, pour rebâtir, il eût fallu déblayer, et c’eût été par trop pénible et bien trop long.

D'un autre côté, les mœurs de la Petite Rose n'avaient rien à envier à son état matériel : corps et Âme se valaient. Aussi, cette situation doublement lamentable avait-elle fini par lasser, par irriter le Dieu unique, qui, nous le répétons, lui avait envoyé, à plusieurs reprises, ses avertissements par ses prophètes; mais elle n’en avait tenu aucun compte; de sorte qu’il arriva un jour ce qui devait infailliblement arriver : à bout de patience, le Maître des Mondes se décida à la punir de ses déportements, mais le châtiment fut terrible, et si les Français — complément du châtiment — n’avaient point entrepris la conquête de la Régence d’Alger, c’en était fait de Blida à tout jamais.

Puisque lhistoire et la légende se bornent

exactement à rappeler les fléaux qui, depuis sa fondation jusqu'au commencement du XVIII siècle, s’abattirent sur Blida, c’est que, probablement, les annales de la Petite Ville n’eurent à enregistrer, pendant cette longue période, aucun fait valant la peine d’être retenu. Nous ferons donc comme l’histoire, c’est-à-dire que nous laisserons dans leur obscurité les deux siècles de misère et de ruines dont nous avons parlé plus haut.

Du reste, après la connaissance des origines de Blida, le véritable intérêt historique ne commence pour nous que quelques années avant la conquête, et cela parce que nous avons pu interroger nous-même les témoins oculaires des grands faits qui se sont produits autour de cette ville, voire même les acteurs qui ont joué les rôles principaux dans ces drames sanglants et terribles qui ont marqué, dans le pays, la fin du XVIII siècle, et la première moitié du XIXe.

Notre récit passera, dès lors, du domaine de la légende dans celui de Phistoire contemporaine.

Nous avons dit plus haut que Blida, avec ses frais ombrages, sa plantureuse végétation, et la beauté de ses jardins, était devenue promptement la ville de plaisance des Turks, et des forbans enrichis par la piraterie.

Plus tard, ce fut encore Blida que choisirent les Pachas pour servir de lieu d’internement aux beys d'Oran, et fonctionnaires influents dont ils avaient à se plaindre, ou dont ils soupconnaient ou redoutaient les menées contre leur pouvoir.

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La proximité d'Alger permettait aux Pachas de les faire surveiller d’une manière plus efficace, et de les avoir constamment sous leur œil jaloux ou méfiant. Ils étaient d’ailleurs payés pour ne point s'endormir dans une fausse ou trompeuse sécurité. En effet, il n’est que peu de Pachas ou de beys qui moururent de mort naturelle pendant les trois siècles que dura la domination turke.

C’est ainsi que, parmi ces internés ou exilés à Blida, nous comptons Otsman-ben-Mohammed, vingt-septième bey d'Oran : mécontent de quelques mesures prises à son égard par le Pacha Mosthafa-ben-Ibrahim, il se disposait à se retirer en Égypte avec ses richesses. Prévenu de ses intentions, Mosthafa-Pacha le manda auprès de lui, le destitua, et l’interrra à Blida, où il se rendit avec toute sa famille. Ceci se passait en 1802 (1216). Rentré en grâce, deux ans plus tard, auprès du Pacha, il était envoyé à Constantine en qualité de bey de cette province.

Mosthafa-El-Manzali lui succédait dans le Baïlik d'Oran en 1802; mais il était déposé en 1805 (1219), pour son manque d’énergie, Son inCapacité, et pour s’être fait battre par les bandes d'Abd-el-Kader-ben-Ech-Cherif et de Mohammed ben-El-Ahrech-el-Derkaouï.

Il fut remplacé en 1805 (1219) par Mohammedben-Mohammed-KEl-Mekelleuch (le difforme), frère du bey Otsman-ben-Mohammed, qui avait été nommé bey de Constantine étant interné à Blida. Lors de la disgrâce d’'Otsman, El-Mekel-

leuch lavait suivi au lieu de son internement, où il avait continué de résider après le départ de son frère pour prendre possession du Baïlik de l'Est. Mosthafa-Pacha le fit appeler à Alger, et Jui dit : «Je te nomme bey d’un Baïlik à reconquérir presque en entier. » Il accepta cette lourde tâche, et il parvint, après avoir battu les rebelles d’Abd-el-Kader-ben-Ech-Cherif et Mohammedben-El-Ahrech, à pacifier la province d'Oran.

Malheureusement, il tomba dans la débauche et dans tous les excès; et le pacha Ahmed-ben- Ali, qui avait succédé à Mosthafa-Pacha, le fit étrangler, en 1807 (1221), après qu’on lui eut appliqué sur la tête une calotte de fer rougie au feu.

Son frère Otsman, le bey de Constantine, n’avait pas été plus heureux : il avait péri, avec tous les Turks, dans un combat qu'il avait livré, en 1803 (1218), sur l’ouad Ez-Zehour, à Mohammed-ben-El-Ahrech-El-Derkaouï, qui était venu assiéger Constantine, et qu’il avait poursuivi jusque chez les Kabils de Pouad El-Kebir.

Nous trouvons dans « La Revue africaine » de 1874 (18° année) un document (1) d’un grand intérêt, qui a été communiqué à M. l’Interprète principal Féraud, qui la traduit, par notre ami si regretté, Joseph d'Houdetot, lequel était un fanatique des Annales algériennes, surtout de celles qui se rapportaient à la période de la domination turke.

(1) Le titre de ce document est le suivant : « Éphémérides . d’un Secrélaire officiel sous la domination turke, à Alger, de 1775 à 1805. »

Or, comme plusieurs des faits rapportés par le Secrétaire officiel se sont passés à Blida, nous n'avons eu garde d'oublier de les mentionner ici; l’histoire de Blida n’est point si riche que nous fassions fi de tout ce qui nous paraît présenter quelque intérêt pour nos lecteurs.

Nous ne nous occuperons, bien entendu, que de ce qui à trait à l’histoire que nous écrivons. Nous suivrons l’ordre des faits qui a été adopté par le Secrétaire du Bey de Tihtri Ibrahim-El- Boursali, l’auteur des Éphémérides dont nous parlons.

« Hocein-Pacha a ordonné l'arrestation de Si Hacen, bey de Tithri, dans la nuit de mardi, 38 choual 1215 (mardi, 17 février 1801).

» L’arrestation a été opérée par Sid El-Hadj- Kouïder-ben-Sahnoun, kaïd des Arabes, dans la matinée de mercredi, en présence du Hakem de Médéa. On lui a mis les chaines et les anneaux aux membres. Si Mohammed-le-Canonnier a été nommé bey à sa place.

» En même temps, on a arrêté Si Mohammedben-Es-Snouci, secrétaire du bey Hacen, ainsi que le Kaïd ed-Dar et le barbier.

» Le 21, on a relàäché l’ex-bey Hacen de la prison de Médéa,; mais on la conduit à Blida, où il a été enfermé de nouveau dans le café attenant à la salle de commandement (1).

(1) Il s’agit ici du Café du Hakem, qui existe encore aujourd’'hui dans la rue du Grand-Café, ainsi que l’ancienne salle de commandement qui est à gauche de ce Café.

sn TUE —

» On à trouvé chez lui 80,000 dinars (1), qu’El- Hadj-Kouïder à apportés au Pacha, ainsi que des esclaves chrétiens, des négres et des armes.

Maintenu à la prison de Blida, il a fini par avouer qu’il avait encore 60,000 dinars déposés à Alger chez le Juif Kouas, et 21,000 dinars chez divers de ses administrés. On a trouvé en totalité 102,000 solthani (2).

» Dans la maison de son beau-frère, Mohammed-Khoudja, on a trouvé 1,500 solthani, un paquet de pierres précieuses, des vêtements d’une valeur de 800 solthani, et un coffret appartenant à Sa femme.

» Après cela, on l’a fait sortir de prison dans la nuit de vendredi 25 de choual 1215 (11 mars 1801). On lui a laissé le jardin, le haouch, et toutes les propriétés qu’il possède à Blida.

» La disette et la cherté des vivres sont extrèmes. C’est au point que le sad (3) de blé se vend, à Blida, au prix de 7 dinars d’or; il en est de

(1) Le dinar tait une monnaie de convention. Dans les anciens contrats, lorsque son taux n’est pas spécifie, il a la valeur d’une piastre d'Espagne, c’est-à-dire 5 fr. 40 cent.

(2) Le solthani deheb, solthani d'or, était une monnaie d'Alger, dont le taux a varié, suivant les époques, de 6 à 12 francs.

Le solthani bou-medf& a cu la valeur de la piastre forte d’Espagne, 5 fr. 50 cent. environ.

(3) Le sad est une mesure pour les céréales, qui, à Alger, valait trois doubles décalitres; celui du dehors, 5; dans l'Ouest et à Constantine, il en valait 8.

même à Médéa. A Alger, le blé est à 4 solthani, et l’orge à 3 (1209 — 1794).

» Dans la matinée de dimanche, 22 de djoumad el-ououel, la nouvelle est arrivée à Blida que Mosthafa-ben-Sliman, surnommé El-Ouznadji, qui avait été nommé Bey de la province de l'Est en 1212 (1797), avait été arrêté à Constantine par l'entremise du khalifa Ben-El-Abiadh.

» En même temps que le Bey, on a fait arrèter aussi El Hadj-Hamida-ben-El-Fekhar, son secrétaire. La maison (1) que le Bey possédait à Blida a été mise sous les scellés (1212 — 1797).

» On à arrêté aussi l’ancien Hakem de Blida, Brahim-ben-El-Hadj-Mahmoud.

» Dans laprès-midi, on a appris une autre nouvelle : c’est que la maison de Blida du susdit Brahim et celle de sa mère, la dame Aziza, étaient également mises sous les scellés. Celle-ci s’est enfuie dans le sanctuaire de Sidi Ahmed-el- Kbir (2). Quand on a voulu la bâtonner, elle a dit : « Ne me frappez pas; je vous montrerai où sont cachées les richesses de mon fils. Le Hakem de Blida a consenti, et elle a déclaré que, dans la maison de Sidi Mohammed-ben-Si-Brahimben-Adoul, treize caisses étaient cachées.

» Ces caisses contenaient des richesses inimaginables, telles que trois coffres remplis de bi-

(1) Cette maison est celle dite de Yahïa-Ar’a, laquelle est située sur la route et à 150 mètres à gauche de la porte d'Alger, en face du chemin de Dalmatie. Nous aurons l’occasion d’en reparler plus loin.

(2) L'ancienne mosquée de la place d’Armes,

joux et de pierres précieuses, quinze sacs d’objets de grand prix, six aiguières d’argent, quatre yathaghans de même métal.

» On a arrêté Ben-Adoul; mais on n’a trouvé chez lui autre chose que ce qui est énuméré cidessus; dès lors, on l’a relâché.

» Un nommé Ben-Atik, de Blida, est ensuite venu trouver le Hakem de cette ville, et lui a déclaré qu'il: avait loué, depuis trois ans «une chambre à El-Ouznadji (1); mais qu’il ignorait ce qu’elle renfermait. Le Hakem et les cheikhs de Blida se sont tout aussitôt transportés à l’endroit dénoncé; ils ont ouvert cette chambre, et y ont trouvé six caisses et quatre paniers. En apprenant la nouvelle découverte qui venait d’être faite, la dame Aziza a prévenu le Hakem que ces caisses contenaient des richesses qu’un grand monarque même ne possédait pas. Dans les paniers, on a trouvé, en effet, des plateaux en or, des aiguières en or, et des supports de tasses à café de même métal.

» Chez un autre individu, forgeron de son métier, on a trouvé aussi une caisse.

» Le chaouch de l’Agha, Sid El-Hadi, par ordre du Pacha, a apporté toutes les richesses ci-dessus mentionnées au palais du Souverain.

» La nouvelle est arrivée annonçant que le Hakem, muni de chaînes, s'était reudu dans la maison du-marabouth où s'était retirée la femme

(1) Mosthafa-El-Ouznadji, le Bey de Constantine dont nous avons fait connaître plus haut l’arrestation.

de Brahim-ben-El-Hadj-Mahmoud. Quand il s’est disposé à l’enchaîner, elle lui a dit: «Laissez-moi tranquille encore trois jours. » Le troisième jour, en effet, elle a donné un coffret plein de joyaux. Elle est restée dans la maison du marabouth jusqu’à la nuit du 28. Son fils a été mis en liberté à ce moment. Le Hakem a eu La gracieuseté de lui laisser deux fusils montés de capucines d'argent.

» La maison qu’El-Ouznadji possède à Blida a été dévalisée. On en a retiré tous les vêtements d'homme ou de femme qui s’y trouvaient, les tapis et une foule d’effets que la langue se fatiguerait à énumérer et à spécifier. On y a trouvé une caisse contenant six gilets de femme d’un travail splendide; ces gilets recouvraient un tas de petite monnaie; au-dessous de la monnaie étaient des mahboub (1); puis, au-dessous encore, des douros. Tout cela a été envoyé au palais du Pacha.

» La dame Aziza, femme de Mahmoud, a été relàâchée de la maison du marabouth le cinquième jour du mois de djoumada tania. On lui a laissé cent dinars.

» Dans la soirée de lundi, 13 de redjeb, on a reçu à Blida la nouvelle qu'El-Hadj-Hamida-ben- El-Hadj-El-Arbi-ben-El-Fekhar, secrétaire d’El- Ouznadji-Bey, a été crucifié contre le mur d’enceinte de Constantine le 4 du même mois. Avant

(1) Le inahboub (pièce d’or) valait à peu près 5 francs de notre monnaie.

ce supplice, on l’a déshabillé, et on lui a passé une chemise de cotonnade pour couvrir sa nudité. Sa tête a été couverte de tripes et de boyaux de charogne, et, dans cet état repoussant et hideux, on l’a promené en long et en large dans les rues de la ville. Lorsqu'il demandait à boire, on lui présentait de l’eau; mais,en lPapprochant de ses lèvres, on la lui retirait aussitôt sans le laisser boire. Le crieur public le précédait en criant: «Voilà le châtiment réservé à ceux qui fomentent des intrigues contre le Souverain. » Des enfants le suivaient par derrière en criant : « Regardez le corrupteur des enfants! » Quand on l’a appliqué contre le mur pour le crucifier, le kaïd de la Kasba l’a empêché de faire sa dernière prière et de tourner la tête vers La Mekke.

» Précédemment, les Oulama qui lavaient approché s’en étaient éloignés à cause de son impiété. Quant aux enfants, il les avait attirés à lui par de douces paroles et des gracieusetés, et les avait ensuite corrompus par ses vices contre nature.

» Durant sa vie de fonctionnaire, il n'avait jamais été sensible aux plaintes qu’on lui adressait; ilne soutenait pas non plus les droits de l’opprimé. Étant venu à une certaine époque à Alger pour le versement de l'impôt triennal dit denouch, Sidi Ben-El-Arbi, fils du saint El-Had)j- Mohammed-ben-Djäadoun, alla le voir à Haouch- El-Bey, afin d'obtenir quelque offrande pour le marabouth Sidi Abd-er-Rahman-Et-Tâalbi (que Dieu nous fasse participer à ses grâces !); il

Ton

n’éprouva qu’un refus impoli de la part de l’impie Hamida. Le quêteur s’en alla, fort mécontent, trouver le Bey, qui, lui, donna son offrande.

» Hamida à subi le châtiment de ses fautes.

On l’a enterré dans un tas de fumier, sans laver Son corps, et sans l’envelopper même d’un linceul. Que Dieu nous préserve d’une si triste fin!

» Le lundi, 7 du mois de redjeb (25 décembre 1797), Mosthafa-Bey-El-Ouznadji a été étranglé. Le lendemain, on a ordonné à sa famille et à tous les siens de s’en aller où la destinée les conduirait. On à apporté de Constantine tout ce qu’il possédait, argent, armes, chevaux. C’est son successeur, Ingliz-Bey, qui a été chargé d’expédier tout cela à notre seigneur le Pacha Sidi- Hoceïn, — que Dieu le fortifie !

» Vers la fin de redjeb, est arrivée la nouvelle que le Hakem de Blida avait arrêté le kaïd Hacen. Celui-ci, par l’intermédiaire de Hatchi-Ali, a fait remettre en cadeau au Hakem : 100 dinars, deux tapis de Turquie et un yathaghan en or. On a envoyé également à un personnage de l’entourage du Pacha la somme de 300 dinars et des tapis ornés de dorures. Alors, le Hakem, gagné par ces cadeaux, a écrit au Pacha en faveur du kaïd Hacen, qu'il avait arrêté lui-même, et celui-ci, sur ses instances, a été relâché.

» Dans la nuit de mardi, 14 du mois, la femme d'El-Ouznadji-Bey est arrivée à Blida.

» J'ai transcrit ces notes afin de ne pas laisser tomber dans loubli les événements qui précèdent. — 1212 (1797).

On a trouvé chez El-Hadj-Hamida, à Blida :

4,000 mahboub,

3,000 réaux, Un sac d’argent de Tunis, de.. 5,000 id.

Chez le Kaïd Ed-Dar... 6,000 id. : ee Chez Bel-Abbas id. APRSE . Chez Salah id. \ ho

De la maison qu’il possédait à Médéa, on a rapporté des bernous, haïks, tapis, étoffes de soie, et environ 400,000 mahboub (pièce d’or), qui ont été versés au palais du Souverain.

Le bach-saïs (chef des palefreniers) Ould- Amer, s'était déjà fait payer par lui une amende de 1,000 réaux. De plus, quatre beaux mulets ; — deux belles juments; — deux grands beaux fusils; — deux beaux pistolets; — vingt taureaux; — 70 tellis de blés; — 600 saà d'orge; — des effets et des vêtements venus de Tunis.

Mohammed-Chaouch, beau-frère de El-Ouznadji, a payé une amende de..... 3.000 réaux.

En outre :

Dinars et valeurs des effets de

corps et autres 2.000 réaux.

Des meubles.

Le kaïd El-Begueur lui a pris

aussi 2,000 réaux.

Enfin, 500 mahboub qu’il avait envoyés à Blida pour lPacquisition d’une maison.

Le 9 de chàban 1215 (1800), Sid Otsman, avec

ses femmes et ses enfants, est arrivé à Blida, et s’est installé dans le jardin de Ben-Debbah. Sid Mosthafa-Khaznadji a eu la générosité de lui donner des vivres pour nourrir sa famille. Que Dieu lui tienne compte de sa bonne action! »

Ces quelques Éphémérides suffiront pour nous donner une idée des mœurs administratives ou gouvernementales sous la domination turke.

Nous voyons que les Pachas avaient recours à une méthode des plus simples pour refaire leurs finances. Ils avaient un système de drainage absolument infaillible pour détourner à leur profit le courant de la fortune publique. Nous sommes peu disposés à plaindre leurs victimes, les beys, lesquels en faisaient autant à l’égard des fonctionnaires inférieurs de leurs provinces; car, il fallait bien qu’ils les mangeassent à fond pour encaisser, et en si peu de temps, des trésors de l'importance de ceux que nous avons énumérés plus haut. Il fallait aussi qu’à leur tour, les sous-ordres pussent impunément pressurer leurs malheureux administrés, et faire monter à la surface du sol l’or qu’ils enfouissaient avec tant de soin. Le Gouvernement turk était, du haut en bas, et à tous les degrés de la hiérarchie, l’extorsion et la spéculation organisées.

Nous avons déjà dit un mot de la condition d'existence qui était faite aux Juifs dans ces temps de pillage incessant, de violences sans cesse renouvelées. Nous supposons que les vieillards qui ont vécu à ces époques d’exactions officielles, et qui ont dû en garder le sou-

venir, ne doivent pas les regretter outre mesure quand ils les comparent aux temps actuels, où ils jouissent, à l'ombre de notre drapeau, d’une entière sécurité, laquelle leur permet de s’enrichir sans redouter que les soldats de la Milice turke viennent les rançonner, les piller, violer leurs femmes et leurs filles, et leur faire endurer mille tortures pour leur arracher le secret de l’enfouissement de leurs trésors.

L'auteur des Éphémérides raconte, à ce propos, la conspiration de Ouali-Khoudja contre Mosthafa-Pacha, évènement qui se passait le 9 de djoumad el-ououel 1216 (18 septembre 1801): le kaïd de Bou-R’ni, l’un des conjurés, voyant la partie perdue, et Ouali-Khoudja expirant, criait aux janissaires qui le combattaient : « Je vous accorderai huit parts de paie, du pain blanc, et, pendant huit jours, le droit de saccager les Juifs. »

« Un autre jour, raconte le Secrétaire officiel, c'était dans la journée du vendredi 7 de rabià etstsani, les janissaires se sont ameutés contre l'ennemi de Dieu, le Juif Bou-Djenah, et l'ont massacré.

» Le lendemain samedi, il y a eu émeute contre les Juifs : on en a tué 107, et on en a blessé plus de 80. Celui qui a tué Bou-Djenah est un janissaire du nom de Yahïa.

» Ceci se passait sous le gouvernement de Mosthafa-Pacha, en 1220 de lPhégire (1805). »

Ces massacres de Juifs étaient assez fréquents, à Alger surtout. Nous aurons loccasion de

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raconter plus loin un fait de ce genre, qui s’est passé à Blida en 1856.

Les Juifs algériens ont conservé le souvenir, ineffaçable, d’ailleurs, de ces sortes de mises hors la loi, que les Arabes désignent par lexpression Æ1-Fii (4), scènes affreuses dans lesquelles ces malheureux enfants du peuple de Dieu étaient voués à toutes les tortures que peut suggérer à une population ivre de haine, de luxure et d’avidité, la cupidité la plus insatiable et la plus effrénée.

Mais, avant d'aller plus loin, nous voulons donner, tout d’abord, une idée de la physionomie et des mœurs de l’Ourida de Sidi Ahmed-ben- Ioucef vers l’an 1820 de notre ère. Nous ne pouvons mieux faire, pour nous instruire, que de nous joindre à la patrouille du Mezsouar (2), patrouille de police dont nous voyons poindre, au milieu de l’obscurité de la nuit, le sinistre lumignon, pareil, dans sa modeste lanterne, à l'œil rouge terne de la police de tous les pays.

(1) Fi signifie pillage, pillerie. Vient du verbe fa, qui, à la 2e forme, a le sens de faire main basse, piller, dépouiller.

(2) Le Mezouar de Blida était nommé par l’'Ar’a d'Alger : il était le percepteur de certaines contributions ou droits, ceux, entre autres, dus par les marchands de grains ou d'huile sur les marchés, et ceux sur les filles publiques.

Le Mezouar envoyait, tous les deux mois, 50 solthani (300 francs) à l’Ar’a.

Ce fonctionnaire, appelé aussi Kaïd el-Lil (Kaïd de la Nuit), était chargé, sous les ordres du Hakem, particulièrement pendant la nuit, de la police de la ville. Il avait sous

C’est particulièrement dans le quartier des Heuour el-Ain (1) que l'honorable Sidi Ahmedben-Amar, le chef vénéré de la police du ÆZakem de Blida, a l'habitude de diriger ses redoutables patrouilles, lesquelles sont la terreur des méchants et des Oulad el-Haram, les Enfants du Péché. 11 semble, en effet, avoir une prédilection marquée, malgré les dangers que peuvent pré-

ses ordres des hareus (agents). Il était également chargé de la surveillance des filles publiques, de leur inscription sur un registre spécial, et du recouvrement de l'impôt dont elles étaient frappées. Il versait, tous les deux mois, au Trésor, C'est-à-dire à la caisse du Khaznadji (espèce de Ministre des Finances), le produit de cet impôt, sur lequel il avait une remise qui constituait ses appointements.

Il avait également la surveillance de la prison du Hakem, et de l'exécution des peines corporelles infligées par Îles divers fonctionnaires qui avaient le droit de les ordonner. La bastonnade était appliquée soit devant la Hakouma par un chaouch, soit ailleurs par ses agents particuliers.

Les criminels étaient menés au supplice par les agents du Mezouar, lequel était précédé d’un berrah (crieur public), qui faisait connaître à haute voix le nom du coupable, et le crime qu’il allait expier.

L'emploi de Mezouar était assez honoré dans le principe ; mais il était tombé en déconsidération depuis que la surveillance des femmes de mauvaise vie était entrée dans les attributions de ce fonctionnaire.

Le Kaïd ez-Zebel, le Kaïd des Immondices, ou Inspecteur du balayage, était placé sous ses ordres.

(1) Heuour el-Aïn, les Houris. Le pluriel heuour, quand il s'applique aux yeux, signifie beaux, grands et d’un noir profond. Ce sont ceux des soixante-dix bienheureuses qui sont à la disposition de chacun des Élus dans le Paradis de Mahomet.

senter ses expéditions dans une zone où les hasards de la guerre peuvent le mettre inopinément en présence de quelque Rais en ripaille, d’un Zouldach (Milicien) en Æhesour (disponibilité), voire même d’un simple Mekhazni (1) en travail d'amour.

Mais qu'importe à Sid Ahmed? Il ne connaît que son devoir, et rien que son devoir. Il a d’ailleurs entendu dire, par un esclave chrétien, que le guet avait été créé tout exprès pour être battu.

Le quartier Bokäa (2), où va pénétrer audacieusement le Mezouar Sid Ahmed, était, à cette époque, et depuis longtemps déjà, une succursale de la Djenna (le Paradis); les Croyants pouvaient y prendre un avant-goût des plaisirs réservés aux Élus de l’autre côté de la vie. On ne trouvait pas là, sans doute, des spécimens de heuour el-din (houris) aussi parfaits que ceux promis par le Livre; on ne pouvait pas exiger, par exemple, que « les femmes y fussent éternellement jeunes, que leur regard fût extrème-

ent modeste; on ne pouvait même pas songer à les demander immaculées et d’une création spéciale. » Mais, à part ces détails de mince

(1) Il était parfaitement admis qu'un homme du Makhzen — cavalier du Gouvernement — pouvait, sans inconvenient, rosser un Kaïd arabe, à fortiori, un Kaïd el-Lil.

(2) Le quartier Bokâa, dont nous avons fait le quartier Bécourt, était la portion de l’ancienne Blida renfermée aujourd’hui entre l'Hôpital militaire, la rue Neuve jusqu’à Bab Er-Rahba, et les remparts de la ville. Ce quartier est encore habité par un grand nombre d’indigènes.

intérêt, les heuour du quartier Bokâa réunissaient toutes les autres conditions du programme céleste. Ainsi, elles avaient, généralement, de grands yeux noirs qu’elles allongeaient encore au moyen du kÆeuhoul (1); elles pouvaient, grâce à l’dsli (2), rendre leur teint semblable à celui des œufs d’autruche cachés avec soin dans le sable, et rien ne s’opposait, si c'était du goût des Croyants, à ce qu’elles ressemblassent au senbel (hyacinthe) et au meurdjan (corail), genre de beauté par lequel le Prophète — que le salut soit sur lui! — met l’eau à la bouche de ses sensuels sectaires.

Il faut dire pourtant que les Moumenin (Croyants) ne trouvaient pas exclusivement que des délices auprès des heuour du Bokâa, et que, trop souvent, des regrets amers, cuisants,

poignants, venaient brutalement leur rappeler, en les contraignant de se replier sur eux-mêmes, que, dans ce monde, qui ne paraît être, du reste, que la parodie, la grossière contrefaçon de l’autre, il n’est point de plaisirs parfaits.

Il est nuit, les dernières lueurs du crépuscule du soir s’éteignent dans loccident, et les moued-

(1) Le keuhoul est une préparation de sulfure d’antimoine, qu’on complète par la combinaison, en parties égales, du sulfate de cuivre, de l’alun calciné, du carbonate de cuivre et de quelques clous de girofle. On réduit le tout à l’état de fine poussière, et on y joint du noir de fumée comme matière colorante.

(2) L'ésli, teinte donnant au visage la nuance du miel, , O

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denin des quatre grandes mosquées de Blida appellent de leurs voix glapissantes à la prière de l’eucha (1). La ville est déjà dans lobscurité. Quelques fnarat (lanternes) (2) traversent rapidement les rues comme des étoiles qui filent. Les bruits du jour se taisent et font place aux bruits de la nuit. Tout est mystère dans ces ruelles tortueuses et sombres. Les enfants sont rentrés depuis longtemps déjà; car il n’est aucune mère qui ignore ces paroles du Livre : «Lorsque » le soleil se couche, cachez vos enfants, parce » qu’à ce moment, les démons se répandent sur » la terre. » Les Juifs sair’in (bijoutiers) ont fermé leurs boutiques avec des 4kareum (sorte de verrous), assujettis par des rmamen (gros cadenas) aussi difficiles à forcer que la main d’un usurier ou d’un avare.

Chacun à choisi son nid pour la nuit : les étrangers reposeront sur la paille des fnadeuk (fondouks) ou sur les nattes des cafés; les draoucha (derouïches), dans la première maison qui se sera trouvée sur leur passage au moment où la fatigue et le sommeil les auront gagnés; quelques-uns ont donnéla préférence à un four banal, à couse de la douce chaleur dont on y jouit, et de l’appétissante odeur de pain frais qu’on y respire. Quant aux vagabonds, ils se sont tout simplement roulés dans les lambeaux de leurs ber-

(1) L’eucha, une heure ct demie après le coucher du soleil. (2) Tout individu sortant la nuit devait être porteur d’une lanterne.

nous, et, en vertu de ce principe que la terre est à tous, ils se sont étendus de tout leur long là où ils ont jugé à propos de poser le terme de leur journée active. Blida appartient dès lors aux amoureux, aux voleurs et aux chiens.

La ville a pris un singulier aspect : les maisons, pareilles à des tombeaux murés, ne laissent échapper au dehors, parles fissures, les ais disjoints des portes, aucun filet de lumière indiquant qu’elles renferment des vivants; des ombres glissent à tâtons dans les méandres de la cité endormie; elles s’arrêtent parfois, semblent écouter, et tâtonnent de nouveau.

Pourtant, dans le quartier Bokâa, quelquesunes des portes de ces muettes habitations paraissent s'ouvrir discrètement, se refermer, puis se rouvrir encore avec la nonchalante et prudente lenteur de l’huître qui, le matin, s’éveille en bâillant. À chaque instant, une de ces ombres errantes est aspirée, avalée comme l’a été le prophète Djounis (Jonas) — que le salut soit sur lui! — par un mammifère cétacé. Espérons que les ombres disparues jouiront de la même faveur que ce saint homme, et qu’elles seront rejetées dehors saines et sauves.

Une lumière, qui apparaît subitement au bout de la rue des Sebâa-Louyat (1), vient jeter la per-

(1) La rue des Sebäa-Louyat (des Sept-Détours) était celle que nous appelons encore aujourd’hui rue Louyet. Elle venait s'appuyer sur la rue Es-Souïka (du Petit-Ruisseau), et se prolongeait en crémaillère, ainsi que l'indique son nom, dans la directjon de Bab Er-Rahba.

turbation parmi les ombres; elles s’enfuient dans toutes les directions, en se heurtant aux murs comme une volée de chauves-souris qu’aurait surprises le soleil. Pourquoi cet effroi? Attendons; ce groupe qui s’avance lentement précédé d’une lanterne nous en donnera, sans doute, l'explication.

A la grave dignité de sa marche, à sa bruyante conversation, à ses respectables kÆzasel (gourdins-massues), à son fnar (lanterne), qui ne paraît pas vouloir se poser en rival de l’astre du jour, nous avons bientôt reconnu la police du Hakem (1): elle n’a qu'une seule ambition, celle de surprendre une bonne fois, la main dans le sac, les Æheuththafin (flous), les ashab echcheurr (malfaiteurs), qui, malgré sa vigilance, désolent la ville avec une impudence, qui a déjà fait dire à d’infâmes calomniateurs dépouillés, qu’elle pourrait bien avoir des fonds placés dans l’entreprise de ces gourmands du bien d'autrui.

Pour donner un démenti solennel à tous ces bruits, le Mezouar, en sa qualité de Xaïd el-Lil, a voulu se mettre lui-même à la tête de ses hareus (agents), dans l’espoir que cette démonstration ne manquerait pas d’intimider les malfaiteurs, et de rassurer la population blidienne. Cet habile fonctionnaire de la police n’avait pas tardé à reconnaître, avec le flair particulier à cette institution, que les filous se réfugiaient volon-

(1) Le Hakem, nous l'avons dit, était le commandant, le gouverneur, le chef de la ville.

tiers chez les heuour du quartier Bokâa, avec lesquelles ils partageaient les bénéfices de leurs opérations nocturnes. Si le Mezouar eût eu la moindre notion de mythologie païenne, ce détail lui eût paru tout naturel; il eût su que Mercure, le dieu des industriels, qu’il poursuit avec tant d’acharnement, fut tendrement aimé de Vénus, la déesse des heuour. Mais nous ne pouvons pas, raisonnablement, demander à un Mezouar des connaissances qui dépassent les exigences de Son honorable profession; d’ailleurs, lui parler d'autres dieux que du Dieu unique, le rendrait capable de prêcher le djahad (guerre sainte). Soyons prudents!

Le Mezouar de Blida est un personnage considérable; la complexité et l'importance de ses fonctions le placent sur l’échelle du commandement à un degré seulement au-dessous du Hakem. Le Mezouar le sait, et il en est fier. Cependant, Son bonheur n’est pas complet; car, quoiqu’il en dise, il n’a pas la moindre goutte de sang turk dans les veines (1). Il a beau répéter chaque jour à ses hareus que sa chaste et digne mère — Dieu lui fasse miséricorde! — a énormément connu l’enkchatiri (2) (janissaire) Mahmoud pen-

(1) Tous les emplois importants, nous le savons, étaient exercés par les Turks, ou, tout au moins, par des Koul-Our’lar (Kouloughlis). Il arrivait pourtant que les fonctions de mezouar fussent données à un Arabe, surtout depuis que l'emploi était tombé dans la déconsidération.

(2) Enkchaïri, soldat de la Milice turke. Nous en avons fait le mot janissaire.

— Of1 —

dant que ce dernier faisait son année de khezour (1) à Blida, eh bien! malgré cela, il est encore des gens qui persistent à lui faire l’injure de croire à la vertu de sa défunte mère, et c’est ce dont il enrage : ses hareus, au contraire, avec cet esprit d'indépendance si particulier aux fonctionnaires du Baïlik (Gouvernement), lui avouent franchement, et au risque de perdre leur position auprès de lui, qu’ils sont convaincus de la noblesse de son origine, et que, pour eux, ils ne voient guère que le Pacha d’Alger — que Dieu le rende victorieux! — qui soit plus Turk que lui. Cette opinion de ses agents est le baume qui vient cicatriser la plaie que creuse journellement dans son amour-propre l’incrédulité de la mauvaise population de Blida, — que Dieu la maudisse! — Aussi, quand un citoyen de cette localité se trouve avoir quelques droits à manger du bâton (2), le Mezouar lui en fait-il servir jusqu’à indigestion.

A l’époque fortunée dont nous nous occupons, c'est-à-dire quelques années avant la prise d'Alger la bien gardée, Blida avait pour Mezouar lélevé, le respectable, l’intègre, la terreur des

(1) Le service de la Milice turke se divisait, par année, en service de nouba ou de garnison, et en service de mehalla ou d'armée. La troisième année, à moins de circonstances graves nécessitant une prise d'armes générale, était réservée au khezour (repos). L’enkchairi, dans cette position, était appelé khezourdji.

(2) Expression arabe signifiant recevoir la bastonnade,

méchants, l’œil toujours ouvert, monseigneur Ahmed-ben-Ameur. Le titre de Mezouar ayant, peut-être, perdu de son éclat, — il n’est rien de durable si ce n’est Dieu, — ses subordonnés lui donnèrent unanimement celui de Xaid, qualification qui, d’ailleurs, les relevait sensiblement à leurs propres yeux, et à ceux de la foule, toujours disposée, comme on le sait, à s’en rapporter à l'étiquette du sac sans se préoccuper de ce qu’il y au fond. Le Mezouar, avec une modestie qu’on ne saurait trop louer, gourmanda fort ses hareus au sujet de ce qu’il appelait une manifestation; non pas, ajoutait-il, qu’il se crût indigne d'exercer les fonctions attachées à la dignité de Kaïd; mais parce que, pour lui, il n’était pas douteux que les pervers, les gens de désordre — que Dieu les extermine! — diraient que c’est à la flatterie seule qu’il devait le titre dont ses agents venaient de le décorer avec un enthousiasme si spontané.

Quelques jours après, un Blidi recevait deux cents coups de bâton pour s’être servi, en parlant du kaïd Ahmed, de la qualification de Mezouar. Il fallut aux gens de Blida quelques réprimandes de ce genre pour leur faire bien comprendre que meszouar devait toujours se prononcer kaid.

Mais revenons à notre patrouille, et, si nous tenons à saisir la clef de ses opérations, emboitons le pas au Kaïd Ahmed, qui s’est placé bravement à l’arrière-garde, sous le prétexte que c'était toujours par là qu’attaquaient les zheuththafin (voleurs)etles haramiin (mauvais sujets).

L'intrépide Ahmed se sacrifiait tout simplement pour la chose publique. Nous voudrions espérer qu’on lui en tiendra compte; mais les gouvernements sont si ingrats !.…

Bien que nous approchions de la zone des malfaiteurs, le Kaïd n’en continue pas moins à haute voix une conversation pleine de charme pour lui, et dont il fait à peu près tous les frais. Comme le Kaïd n’a que du bien à dire de lui, il ne craint pas de mettre ceux qui peuvent l’entendre dans sa confidence. Écoutez! les révélations d’un personnage aussi important que l'est le Mezouar ne peuvent présenter que le plus sérieux intérêt.

— « Il est incontestable que je suis la terreur des coquins qui, depuis quelque temps, semblent ici vouloir vivre du bien d’autrui. Souvent, vous le savez, Ô hareus, j'ai misleurs dos en relation directe avec mon bâton, et je l'avoue, par Dieu! je n’ai jamais eu qu’à me louer de l'emploi de ce moyen judiciaire. Aussi, grâce à l’énergie, à la vigueur que je déploie, on peut compter dans la | ville une douzaine de maisons au moins qui n’ont pas été dévalisées. Beau résultat en présence, surtout, de la persistance que mettent ces mangeurs de glands de Bni-Salah — que Dieu les abreuve du pus qui suinte de la peau des réprouvés! — dans l’exercice de leur coupable industrie. S'ils ne s’adressaient qu'aux Juifs — que Dieu maudisse leur religion! — il n’y aurait pas grand'chose à dire; mais ils ne craignent pas de s’attaquer aussi aux Musulmans! »

Soit qu’entrainé par son zèle, le porte-lanterne füt pressé de tomber sur les malfaiteurs et d’en faire un grand carnage; soit que, le cœur lui remontant à la gorge, il eût eu hâte de s’éloigner d’une région où le bâton et le couteau avaient trop souvent la parole, il n’en est pas moins vrai qu’il avait pris insensiblement une allure inusitée, et complètement en désaccord avec les us qui régissent la marche des patrouilles. Cette singularité ne put échapper au Xaïd el-Lil qui, resté fort en arrière avec le gros de sa troupe, Se trouva subitement noyé dans les ténèbres.

— « Qu’a donc ce rustre de Bou-Fnar à courir comme un âne fuyant devant un lion? Ce fils de truie va faire manquer mes opérations en nous annonçant avec sa lanterne. O Bou-Fnar! je t’engage fort à ralentir ta course, s’écria le Kaïd d’une voix perçante et sensiblement teintée d’ironie, si tu veux éviter de manger de mon bâton! »

Bou-Fnar avait, dès lors, le choix entre la modération de son allure et le bâton du Mezouar. Nous devons dire, à la louange de ce porte-falot, qu’il n’hésita pas un seul instant et qu’il s’arrêta court. Nous insistons particulièrement sur la conduite de ce fonctionnaire dans cette circonstance, attendu que, dans l’Administration, les hommes à décision prompte ne sont pas aussi communs qu’on pourrait le supposer, peut-être.

— « Par la vérité de Dieu! dit Bou-Fnar quand il eut repris une distance convenable, je ne croyais pas marcher si vite que tu le dis, à Sidi!

Ne t’en étonne pas cependant; car, lorsque je sens derrière moi un homme de ta valeur, il me semble que j'affronterais sans la moindre crainte les bâtons et les couteaux de tous les oulad elharam (enfants du péché) réunis. Tu connais, Ô Kaïd Ahmed, la rude franchise de ton serviteur, eh bien! dusses-tu me faire avaler ta keuzsoula d’un bout à l’autre, tu ne m’empêcheras pas de te dire que tu es l’homme le plus vaillant de Blida, et que tu portes toujours le succès avec tOÏL. 5

— « Que tu es loin de la vérité, Ô Bou-Fnar, en disant que le Kaïd Ahmed est le plus vaillant de Blida! reprit le harsi Bou-Cheukran. Par la tête de Sidi Abd-el-Kader! je déclare qu’il n’est personne dans tout le pays musulman qui puisse lui être comparé! »

Le harsi Bou-Rdala, enchérissant encore sur la franchise de ses collègues, s’apprêtait à jurer par Sidi Abd-Allah que le Kaïd Ahmed n'avait pas son pareil dans tout l’univers, quand celui-ci, qui tenait toujours l’extrême arrière-garde, lui allongea un coup du bout de sa keuzzoula dans la partie du corps dont on se sert généralement pour s’asseoir. Cette interruption paralysa à un tel point l’éloquence de Bou-Rdala, qu'il ne trouva pas même un mot pour remercier son seigneur, qui daignait s'occuper de lui.

— « Que ma peau témoigne contre moi au jour de la rétribution! si j'ai jamais entendu des fils de chien aussi bavards que le sont ces 24gaith (canailles)! Certes, le lion se soucie aussi peu

des louanges du chacal que moi, fils de Turk (1), je fais cas des vôtres. Ces Arabes sont vraiment étonnants, continua le Mezouar avec une indignation superbe, et si l’on n’y prenait garde, ces khechan (grossiers) ne tarderaient pas à oublier le respect qu’ils doivent à leur seigneur. »

— « Pardonne-nous, à Sidi, reprit néanmoins le harsi Ali-ben-Mahkour, qui ne voulait pas, malgré la sévère remontrance du Kaïd, être en reste de compliments avec ses compagnons, et qui savait qu’intérieurement, ce fonctionnaire savourait la flatterie avec quelque volupté; pardonne-nous, Ô sultan magnifique! s’écria-t-il d'un ton à arracher des larmes à un rocher; car, il ne nous est pas possible de rester muets quand on fait l’'énumération de tes remarquables qualités. Tu es le couteau et nous la chair; tranche, rogne comme tu le voudras; mais ne pense pas, Ô monseigneur, dussions-nous payer de la vie notre témérité, nous empêcher de proclamer que tu es la perle des kiiad (kaïds), le généreux, l’élevé, le défenseur du faible, la porte de secours, la terreur des méchants, la source de toute justice et de toute équité, la... la... »

Un coup de keuzzoula, qui lui arriva dans la région médiane, fit avorter la série des qualificatifs à l’aide desquels Ben-Mahkour se proposait de chatouiller la vanité de son respectable chef. Le bâton ne parvint cependant pas à desti-

(1) Nous rappelons que le Mezouar Ahmed a la prétention d’avoir du sang turk dans les veines.

in

nation avec toute l'énergie que désirait lui imprimer le Kaïd;, Ben-Mahkour, en homme d’ expérience, avait fait les pas d’ autant plus grands qu’il approchait de sa péroraison; de sorte qu’au moment de Pinterruption, il se trouvait, en tenant compte de la longueur de la keuzzoula, à une distance rassurante du terrible Mezouar. Furieux, sans doute, de n’avoir pas rencontré dans la région fémorale du harsi la résistance sur laquelle il comptait, le Kaïd Ahmed prit sa revanche en l’invectivant assez sérieusement.

— « La peste soit de cette djiÿfa (charogne)! Que l’importe, Ô mulet, que je sois le Kaïd le plus complet parmi ceux qui exercent en pays musulman? Penses-tu, à fils de chien, que le soleil serait bien flatté ne tu vantasses léclat de ses rayons? Par la tête de Sidna Mohammed! je réprimerai cette tendance à la familiarité que se permettent, depuis quelque temps, ces fils du péché! Bientôt, si on le tolérait, ces rustres se croiraient nos égaux. Par Sidi Abd-Allah! je regrette mes bontés envers eux, et il ne n’arrivera plus d'oublier ce sage et judicieux proverbe : « Ne jouez pas avec les chiens, ils se diraient vos cousins. »

La patrouille continuait toujours sa marche avec celte calme sérénité que mettait autrefois la justice de tous les pays à poursuivre les malfaiteurs. Tout en cheminant, le Mezouar, qui avait, à l’endroit de l'exercice de ses fonctions, des théories d’une grande valeur, s ’efforçait de les faire comprendre à ses agents en employant

alternativement la logique de la parole et celle du bâton. Ce dernier moyen, comme plus Ssommaire et plus à la portée de la lourde intelligence de ses hareus, avait ordinairement le pas sur l’autre. — « Dans notre estimable profession, qui exige infiniment de tact et de prudence, répétait souvent le Kaïd, il ne faut jamais perdre de vue que Dieu a dit : « Épargnez le châtiment aux personnes de considération. » Que votre bâton, Ô hareus, s’égare sur les épaules d’un raûi (1), il n’y a pas là un bien grand mal, au contraire; ce serait autre chose s’il venait à rencontrer celles d’un Turk ou d’un Koul-Ourli.

Dans ce dernier cas, vous seriez bientôt, il est vrai, averti de votre méprise par une vigoureuse riposte : mais, néanmoins, le mal serait fait, et il est difficile, vous le savez, malgré toutes 1es subtilités de raisonnement possibles, de faire qu'une volée donnée n’ait pas été une volée reque. Je vous le répète donc, Ô hareus, SOyez prudents, et, lorsqu'il y a lieu de faire usage du gourdin que le Baïlek vous à confié, sachez, au premier coup d'œil, distinguer entre l’homme de race ou de fortune, et le rustre ou le mendiant! Soyez, en un mot, des bâtons intelligents! Ne croyez pas cependant, Ô hareus, que votre prudence doive aller jusqu’à la faiblesse, comme cela vous est arrivé il y a quelque temps; Car,

(1) Sous la domination turke, la population arabe était divisée en deux catégories, celle ne payantpas l'impôt (makhzen), et celle assujettie à l'impôt frdiia). Radi signifie berger.

enfin, malgré mon indulgence à votre endroit, il ne m’est guère possible d'enregistrer au chapitre des succès certain mouvement qui, je ne le nie pas, pouvait être très bien combiné au point de vue du maintien de ce prestige qui fait la force de l'autorité, prestige que cette même autorité doit bien se garder de compromettre dans de téméraires entreprises, mais cette manœuvre, en vous éloignant sensiblement des perturbateurs, n’atteignait peut-être pas complètement le but que nous nous étions proposé, celui de mettre la main sur les mauvais sujets etles malfaiteurs — que Dieu les fasse trébucher en passant le Sirath! — En résumé, vous n’avez pas été brillants... »

— « Mais, Ô Sidi, nous t’avons suivi, hasarda timidement le harsi Bou-Aïb, qui n’avait encore. rien dit, et notre devoir était... »

Cette fâcheuse observation attira tout naturellement la foudre sur la tête de Bou-Aïb; un vigoureux coup de bâton, que n’eût pas désavoué un garçon boucher mesurant la force de son poing sur le turban d’un Turk-dynamomètre, lui enfonça le cou dans la poitrine jusqu’au menton.

Ce mode de formuler une réponse était trop dans les habitudes du Kaïd el-Lil pour que Bou- Aïb en fût surpris. Dans la crainte que son chef ne se répétât, le harsi se hâta de lui accuser réception de la dhorba (coup) par un remerciement surchargé de dignité et de reconnaissance. Bou-Aïb (il n’eut jamais l’intention de le nier)

avait reçu un coup de bâton à abattre un bœuf; mais il s’en consolait en pensant que c’était écrit, et qu’il n’était au pouvoir d'aucun mortel de modifier son beuleht (destinée) particulier.

Le Kaïd Ahmed, qui craignait toujours de n’avoir pas été suffisamment compris, voulut ajouter quelques explications élucidantes; il le fit, d’ailleurs, avec ce calme, cette mesure, cette bienveillance qu’il ne cessait de mettre dans ses relations avec ses subordonnés.

— «Que je devienne amoureux de ma sœur sur le tombeau du Prophète! s’écria-t-il en brandissant sa keuzzoula, si je ne fais couper sa laneue de chien à cet infect Bou-Aïb! Oserais-tu, Ô fils de cochon, mettre en doute le courage de ton seigneur? hurla le Kaïd en se rapprochant du harsi, qui, malgré la rigueur de ses principes en matière de fatalité, chercha cependant à esquiver sa destinée en se faisant un bouclier du jeune Mohammed-En-Nsouani, pour lequel le Mezouar professait une tendresse que le mot paiernelle ne qualifierait peut-être pas exactement. Maître des Mondes! ajouta le Kaïd, ces vils Arabes sont aujourd’hui d’une outrecuidance dont rien n’approche! S'ils l’osaient, ces Juifs fils de Juifs mettraient bientôt en doute la supériorité de la race turke sur la leur, etils me traiteraient comme un de leurs égaux, moi Kaïd el-Lil, moi sultan de la nuit, moi fils de Turk, moi qui ne relève que du Hakem de Blida et de l’Ar’a d'Alger, moi qui suis investi des fonctions Îles plus diverses et les plus importantes : police de la ville,

perception des droits auxquels sont soumis les marchands de grain et d'huile sur les marchés, surveillance des travailleuses de leurs corps, recouvrement de l’impôt dont elles sont frappées, application du châtiment qu’elles encourent quand elles font un accroc à nos lois pleines de sagesse; j'ajouterai que la conduite des criminels au supplice est encore dans mes attributions, et tout me porte à croire, Ô Bou-Aïb, qu'un jour ou l’autre, in cha Allah (S'il plait à Dieu !), je te rendrai ce petit service... »

— « Par Dieu! Ô monseigneur, tu sais que je suis ton serviteur, ton chien, et que... »

— « Certainement, poursuivit le Kaïd, qui ne prit pas garde à l’acte de contrition de Bou-Aïb, mes fonctions me rapportent plus de keurma (1) que d'argent: les marchands me frustrent en vendant en cachette; les filles publiques se font tirer l’oreille pour payer l'impôt; elles oublient souvent, ces filles du péché, de me faire la remise qui m'est due, et cela sous le spécieux prétexte que les Turks ne les indemnisent qu’en coups de bâton; de plus, je suis obligé d'envoyer tous les deux mois cinquante solthani (300 francs environ) à l’Ar’a d'Alger. Remarquez bien, Ô hareus, que je ne m’en plains pas : l’étrier illustre, la terreur des Infidèles, le prince des Gr'oyants, notre maitre, notre seigneur le Pacha — que Dieu allonge sa vie et le rende toujours victo-

(1) La heurma, les honneurs s’attachant à tout individu exerçant des fonctions élevées,

rieux! — a le droit de disposer de nos biens comme de notre existence, et nous devons nous incliner quand il daigne user de ses justes prérogatives. Vous autres, hareus, vous recevez effrontément des appointements d’une exagération manifeste ; car, enfin, croyez-vous sérieusement gagner les vingt rial-draham (12 francs 40 centimes) que je vous donne tous les deux mois? J'en dirai autant des chaoucli du Hakem, que je paie sur le même pied que vous.

Ajoutez à toutes ces dépenses les frais de toilette et de nourriture que je suis obligé de rembourser à ce haut fonctionnaire, et vous comprendrez, Ô hareus, que votre honorable chef a plus de charges que de gains. »

Le Kaïd Ahmed-ben-Ameur, qui mettait une certaine emphase dans l’énumération de ses charges, avait passé sous silence certains produits qui, bien qu’illicites, n’en formaient pas moins le plus clair de ses revenus; ainsi, maitre absolu des filles de mauvaise vie, qu’il pouvait faire bâtonner et emprisonner sans autre contrôle que sa volonté, il tirait de ces malheureuses, sous tous les prétextes, les trois quarts de leurs gains infâmes; il avait, en un mot, la ferme de cette misérable industrie, qu’il exploitait avec infiniment d’habileté. Les mrail (libertins) pouvaient, en outre, trouver auprès de lui, moyennant une raisonnable gratification, des renseignements précieux sur la valeur de sa marchandise humaine. Aussi, intègre Kaïd avait-il admis en principe, et il le répétait souvent à ses agents,

qu'il fallait être aveugle pour les riches et les puissants, et borgne pour les gens aisés et pour le Makhzen (1); il ajoutait qu’en revanche, il était indispensable d’avoir des yeux de lynx pour la canaille et les glalin (misérables).

Ces trois divisions administratives, aussi simples qu’ingénieuses, facilitaient singulièrement ladministration de la justice dans le ressort du Mezouar. Les deux premières catégories savaient que leurs fredaines se payaient avec de l'argent; la troisième, très forte en cheriâa (droit), n’ignorait pas que les siennes se soldaient en coups de bâton. Tout le monde était donc fixé sur la nature de la peine à encourir. Cette simplicité de rouages était, d’ailleurs, particulière à toutes les branches de l’'Administration turke. La Régence était affermée, pour une somme déterminée, à une certaine hiérarchie de fonctionnaires qui, deux fois par an, apportaient à Alger le montant de leur redevance. Ils se débrouillaient ensuite comme ils l’entendaient avec leurs administrés, qu'ils tondaient, généralement, de très près.

Bou-Fnar qui, avec son falot, composait l’avant-garde, paraissait ne suivre qu’avec une certaine répugnance la ligne d’opérations adoptée dans la journée par le Kaïd el-Lil. Ayant été mis dans la confidence des projets de son chef, Bou- Fnar ne pouvait alléguer son ignorance; il devait

(1) Les gens du Makhzen, c’est-à-dire les gens du Gouvernement, de l'Administration.

SU

donc avoir des raisons particulières pour prendre la direction de Bab El-Khouïkha (1), qui le jetait hors de la ville, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le quartier Bokâa. Cette manœuvre équivoque de Bou-Fnar trouvait-elle son explication dans ia crainte de rencontrer l’ennemi, ou bien, soudoyé par les malfaiteurs, avaitil l’intention de compromettre, par une fausse opération, la tactique du Kaïd? Malheureusement pour Bou-Fnar, ses antécédents, d’une limpidité douteuse, autorisaient ces hypothèses.

Entraïné par le feu de la conversation, le Kaïd Ahmed ne s’aperçcut pas immédiatement du changement apporté dans son programme; ce n’est que lorsqu'il trébucha dans les chouahed et les djenabiat (2) du cimetière qui s’étendait devant Bab Ed-Dzaïr (porte d'Alger), qu’il reconnut sa fausse direction. Il ne serait peut-être pas téméraire de soupconner les hareus de connivence avec le porte-falot.

— « Que ma religion soit un péché! s’écria le Kaïd Ahmed, si je sais où nous conduit cet impie fils d’'impie de Bou-Fnar! Dis donc, mulet, ton esprit s’est-il envolé, ou bien un djenn a-t-il pris son domicile dans ton corps maudit? Par

(1) Bab El-Khouïkha (porte du Guichet} était une petite porte qu’on laissait ouverte pendant la nuit. Elle débouchaït sur la rue Neuve actuelle, à hauteur de la fontaine située en face de l'Hôpital militaire.

(2?) Les chouahed et les djenabiat sont les pierres encadrant les tombes arabes.

ma tête! j’ai bien envie de t’envoyer manger du fruit du Zakkoum qui pousse au fond de l’enfer! Retourne sur tes pas, fils du diable, si tu ne veux pas que ma keuzzoula te rompe les cô-

— « Pardonne-moi, Ô Sidi! tu connais mon zèle, et tu ne voudrais pas supposer un seul instant que mon erreur fût volontaire. Comme tu le dis, Ô monseigneur, je crois bien que, ce soir, il y à du djenn dans mon affaire; aussi, me proposé-je de brûler les sept bekhourat (parfums) sur le tombeau de Sidi Ahmed-el-Kbir — que Dieu soit satisfait de lui! — pour me soustraire à l’influence de ce djenn, — que Dieu le maudisse! »

La patrouille, guidée par Bou-Fnar, reprit la direction de Bab Er-Rahba, tantôt s’arrêtant pour écouter, tantôt poussant les portes pour s'assurer si, suivant les règlements de police, elles étaient fermées. Après avoir tâtonné, tourné comme un chien qui prend des dispositions pour se coucher, Bou-Fnar se dirigea à droite : les hareus et leur digne chef étaient définitivement engagés dans le quartier Bokâa.

La nuit était devenue obscure; un gros nuage noir accroché au Djebel Ech-Chennoua, barbouillait le ciel comme un pâté d'encre macule le cahier d’un écolier; cette tache faisait la goutte d'huile; « l'air, » comme le dit le poëte Abou-El- Feth-ben-Ouankïa, fut bientôt recouvert d’un manteau aussi « noir que le musc, mais que les éclairs ont brodé d’or. » C'était une de ces chaudes nuits d’orage qui chargent les femmes ner-

veuses d'électricité et qui leur Ôôtent toute pensée de résistance, nuits terribles pour les maris, surtout quand leurs femmes ont affaire à des amoureux ayant tant soit peu observé leffet physique dont nous parlons.

Le Kaïd Ahmed sentait instinctivement, à défaut de connaissances scientifiques, que cette circonstance atmosphérique devait servir ses projets, en attirant dans la heoumet El-Bokäa les amoureux pressés d’expérimenter dans ce monde les jouissances promises dans l’autre par Sidna Mohammed, — que Dieu lui accorde le salut ainsi qu’à sa famille et à ses compagnons! — C'était donc une nuit particulièrement favorable à l'amour.

En prêtant l'oreille avec attention, il était facile de se convaincre que ces maisons bien sombres et bien tristes au dehors, étaient tout feu et tout plaisir au dedans : des kiateur (guitares) et des drabeuk (1) soutenaient des voix de femmes roucoulant nonchalamment un chant d’acheuk (amour) sur un rhythme inarticulé et plein de voluptueuse mollesse; les chach-bach (dès à jouer), lancés sur la éhabla (trictrac), mêlaient discordants leur cri sec et strident aux vibrations heurtées des instruments de musique; parfois, des voix d'hommes pleines de colère interrompaient brusquement le concert : c’étaient,

(1) La derbouka est une sorte de tambour cylindrique compose d’une peau tendue sur l’un des côtés d’un vase de terre ouvert des deux bouts,

sans doute, celles de kmardijiia (joueurs) ne voulant pas accepter sans discussion les arrêts du sort.

La patrouille continuait ses opérations avec cette habileté que, dejà, nous avons eu loccasion de faire ressortir quand, à l'entrée du quartier des Hammam-el-Mzaleth (1), Bou-Fnar fut heurté violemment par un corps dont il ne put reconnaître la nature. Était-ce un kheuththaf (flou)? était-ce une rouhania (revenant)? Tout ce que nous pouvons dire, c’est que Bou-Fnar, soit peur, soit calcul, laissa tomber sa lanterne, qui s’éteignit, et qu’il se replia à toute vitesse sur le corps principal en criant de toute la force de ses poumons : « EÆl-r"itl el-r’it! » (au secours! au secours !)

L'obscurité la plus complète enveloppait la ville, et les ténèbres étaient épaisses à prendre avec la main. Le Kaïd Ahmed, tout en bénissant cette circonstance qui empêchait ses subordonnés de s’apercevoir qu’il mourait de frayeur, accueillit néanmoins la retraite de Bou-Fnar par des jurons saccadés. La haute position qu’occupaitle Kaïd el-Lil, et la crainte de passer, lui qui se disait fils de Turk, pour un poltron aux yeux de ses agents, l’empêchaient d’ordonner la retraite avant d’avoir reconnu le danger. Comme il était très habile, il trouva un moyen ingénieux

(1) Le quartier des Hammam-el-Mzaleth (Bains des Indigents) était situé à hauteur de la place du Marché des Indigènes,

de conserver et son prestige et son individu; ce fut de crier : « En avant! » en reculant. Les hareus, à la voix de leur digne chef, se précipitèrent tête baissée devant eux ; ils n’allèrent pas loin : des coups sourds suivis de cris plaintifs jetés par les agents indiquèrent, à ne pas s’y tromper, qu’en Afrique comme en Europe, il était, nous Pavons déjà dit, dans la destinée du guet d’être rossé. Désarmés de leurs kzazel, les hareus n’avaient pas tardé à reconnaître à qui ils avaient affaire; la facon dure et gutturale dont les assaillants parlaient l’arabe prouvait, à n’en pas douter, qu’ils étaient Turks. Aussi, les malheureux s’empressèrent-ils de leur faire des excuses, qu’ils parurent n’accepter que fort tard, et lorsqu'ils furent à peu près las de frapper. Les trois Turks (car ils l’étaient réellement) rendirent aux agents leurs bâtons de commandement, en les engageant avec bonté à modérer leur zèle, et à réserver leurs coups de bâton pour les Arabes et les zgaith (la canaille), ce qui, ajoutèrent les Turks, est absolument la même chose. Les hareus promirent de tenir compte de ce bienveillant avis, et les khesourdjia entrèrent en riant dans une des maisons voisines du champ de bataille.

Quant au Kaïd Ahmed, soit qu’il se fût égaré, soit qu’il füt allé chercher du renfort, il avait disparu pendant Paction. Plus tard, il n’hésita pas à rejeter sur Bou-Fnar, qu’il accusa de trahison ou de couardise, l’insuccès de son expédition.

Après cette mésaventure, le vaillant Mezouar,

dégoûté de la gloire, renonca à diriger ses patrouilles dans le quartier Bokâa; il respecta également la rue Kour-Dour’li (des Couloughlis), où se trouvait une succursale de l’industrie exercée dans le Bokâa.

Il va sans dire que la douzaine de maisons que, jusqu'alors, les malfaiteurs avaient respectées, ne tardèrent pas à recevoir la visite de ces industriels ; ils en faisaient, du reste, une question d'ordre et d'égalité. En effet, on ne voit pas bien pourquoi ces douze propriétaires blidiens auraient été exceptés d’une mesure qui paraissait générale.

Les poëtes nous ont dit tant de belles choses sur les houris, sur les odalisques, sur les merveilleuses et ravissantes filles de l'Orient, créées exclusivement pour l’amour charnel, que nous ne voulons pas quitter la heuoumet El-Bokâa sans visiter un intérieur de heuourita (houris). Pénétrons, à la suite de ce Turk, qui vient de s’annoncer en frappant à la porte avec la Hkhorsa (1). Une khadem (négresse), un msibeh (petite lampe) à la main, entre-bâille l’huis prudemment pour reconnaitre le visiteur. C’est bien celui que sa maîtresse attend, sans doute, car la suivante ouvre la porte, la referme sur lui, et la consolide au moyen du rekkal (2).

(1) Khorsa, espèce de marteau de cuivre ou de fer placé à proximité de la serrure.

(2) Rekkal, barre de bois qu’on place en arc-boutant derrière la porte pour la fermer.

Le habib (amant) traverse la skyfa (1) et l’ouosth ed-dar (2).

La cour est carrée; sur ses quatre faces règnent de gracieux areus (colonnes) torses soutenant d’élégantes arcades courbées à la byzantine. Cette colonnade encadre le sahin (péristyle), sur lequel s'ouvrent les portes des divers appartements.

Les chambres prennent leur nom de leur orientation. Voici la bé el-queblia (chambre du sud), el-r'arbia (de l’ouest), ech-cheurguia (de l’est), el-bahria (de la mer), ou es-smaouia (du nord).

Indépendamment de ces désignations, la chambre où l’on travaille, où l’on mange, etc., est appelée bit el-kâad, chambre du séjour, de la demeure; celle où l’on couche est dite bit errekad, chambre du dormir.

Les portes des appartements sont très élevées et à deux dfef (battants); une Æhoukha (guichet), ouverte dans l’un des battants, permet l’entrée des chambres les jours ordinaires. Ces portes, dont les sculptures rappellent grossièrement les charmantes dentelures du style moresque, sont peintes en Æosthli (brun-marron); elles se ferment intérieurement à l’aide de gros verrous.

La négresse éclaire le mächouk (amoureux); elle soulève les trois izour (portières) d’étoffes précieuses qui, pendant l’été, maintiennent la

(1) Skifa, espèce de vestibule.

(2) Ouosth ed-dar, littéralement, le milieu de la maison; c’est la cour.

fraicheur dans l’appartement, en même temps qu'ils y répandent un air de mystère chargé de sensuelles rêveries. Après avoir annoncé et introduit le visiteur, la négresse se retire en prenant les ordres de sa maîtresse. Les portières sont retombées derrière le Turk.

Une femme, nonchalamment étendue sur des mtharah (petits matelas) recouverts de æribiiat (petits tapis) de Turquie, se lève lentement et vient au-devant de son seigneur, dont elle baise familièrement la main. Nous sommes, certainement, chez une Mmsana (courtisane); une femme légitime mettrait plus de respect dans son accueil. L’enkchaïri (janissaire) est allé s’asseoir gravement, à la manière orientale et sans dire un mot, sur les méharah où était étendue sa maîtresse. La négresse lui apporte un sebsi (pipe) tout allumé.

Avant de peindre la msana, disons quelques mots de son boudoir.

Comme toutes les pièces des habitations moresques, le boudoir de la msana est élevé, long et étroit; le jour n’y pénètre que par deux petites ouvertures grillées de fer. Le skeuf (plafond) est formé de poutrelles grossièrement équarries, sur lesquelles repose un lit de roseaux servant d’assiette au sthah (terrasse). Bien que tous les ans on le blanchisse au lait de chaux, le plafond n’en est pas moins peuplé d’une infinité de mille-pattes, insectes hideux que les Arabes ont flétri du nom de seurrakin es-semen (voleurs de beurre salé). Un enfoncement, sorte

de niche carrée, est pratiqué dans le mur opposé à la porte de la chambre, et fait saillie extérieurement : c’est le kebou. Cette niche, dans laquelle on étend des matelas, est la place d'honneur, la place du maître de la maison; elle a, à droite et à gauche, un autre enfoncement (le lkheudd, la joue) dans lequel on place également des matelas servant de lits de repos. Cette chambre est sans cheminée; pendant l'hiver, un brasero la chauffe. L’odeur du charbon s’échappe par trois petites ouvertures ({houaki) percées au-dessus de la porte. Nous Pavons dit, trois cour (rideaux-portières) placés l’un sur l’autre ferment l'entrée de la chambre : le premier est de échenbir (gaze) cherabi (couleur lie de vin) brodé d’or; le deuxième est de hathih jaune (broderie faite à la main), et le troisième est de ksithlat (étoffe brodée de couleur marron). Les deux petites {houalei (fenêtres) sont également voilées de rideaux de {chenbir. Les murs de la chambre sont tapissés d’un glaf (tenture) de medjounah (étoffe soie et or) rouge. Des haçair (nattes) de smar (jonc) recouvrent le sol un peu accidenté de l'appartement. De moelleuses 4rabi (tapis) d'EI-Kalâa (1) sont étendues sur les nattes.

La chambre est divisée, à gauche, par une guethihäia (2) de kemkha (damas) rouge ce

(1) ElI-Kalâa, petite ville arabe à 28 kilomètres de Mäskara, a été renommée de tout temps pour ses /rach, tapis à longue laine.

(2) La guethihdia est un grand rideau coupant, divisant l'appartement en deux parties.

rideau, qui pend du plafond à terre, forme un Compartiment dans lequel on place les Snadeulk (coffres), les msatheur (porte-manteau), tous les objets, enfin, qui ne doivent pas être vus. Une seconde gueththäia de tchenbir vert brodé d’or forme, à droite, un autre compartiment renfermant le /rach (lit). Ce lit, de l'espèce dite srir (1), se compose d’un bank (bois de lit), de mdheurrbat (matelas de laine), d’izour (draps) de coton, d’un .mesned (traversin), d’un Æsi (couverture), et d’une djerraia (courte-pointe) rayée de couleurs éclatantes. Une dizaine de Æhedidiat (petits traversins), gros comme des pelotes à épingles, sont placés comme ornements à la tête du lit.

Dans les khedoud (enfoncements) comme dans le kebou, on a placé des mtharah (matelas) pour s'asseoir et d’élégants mkhaid (coussins) de damas pour s'appuyer; de riches séhronbiat (coussins ronds bourrés de laine) de djeld elfilali (cuir de Marok) et de velours vert, brodés d’or et d'argent, sont empilés sur les matelas, et disposés pour recevoir commodément les charmes un peu opulents de la msana.

Une msathra (grande étagère à rayons) est fixée au mur; deux élégants mrafà (petites étagères) dorés, que l'artiste a ornés de fleurs fantastiques, sont placés de chaque côté de la msathra.

Une mrata (glace), dans laquelle on se voit

(1) Le srir et un grand lit reposant sur un bank, bois de lit.

tantôt bouffi comme un gastronome, tantôt en lame de couteau comme un saim (jeüneur) à la fin de la lune de Reumdhan, ne donne que des conseils extrêmement désobligeants à la msana, qui se mire dans son smna (tain) terni. Un vieux cadre doré à ornements chicorée révèle indiscrètement l’âge de ia mraia en la faisant la contemporaine de notre roi Louis XV. Cette mraïia se pavane orgueilleusement au-dessus de la msathra. Deux autres glaces, de plus petite dimension, font cortège à la grande; ignorantes comme elle des séductions de la flatterie, elles font la grimace à la coquette qui s’y mire. Ces mraia ne sont là, du reste, qu’à titre d’ornement : la Moresque, on le sait, est infiniment paresseuse; sa vie se passe assise, et puisqu'il n’est pas dans ses habitudes de se déranger pour aller chercher son miroir, il a bien fallu imaginer des miroirs qui vinssent la trouver et se poser complaisamment devant elle : la glacepsychée remplit cette condition; c’est donc à cette conseillère qu’elle s’adresse toujours pour savoir si telle ou telle chama (mouche) plaira au maitre de son corps.

L’armoire est inconnue aux Moresques; ce meuble est remplacé par un seundouk (coffre) peint en zendjari (couleur vert d’eau), et illustré de fleurs que Dieu à, sans doute, oublié d’imaginer, car elles n’ont pas leurs modèles dans la création; ainsi, on y trouve la rose verte, le souci rouge, le lys bleu, et la marguerite à pétales violettes. Mais qu'importe? ce sont des fieurs

après tout. Nous ajouterons que l’Arabe ne se donne pas la peine de se lancer dans des classifications où nos savants même pataugent d’une manière si remarquable. Pour lui, les fleurs, excepté, peut-être, la rose, le jasmin et la tubéreuse, n’ont pas de noms particuliers : ce sont des nouar, des fleurs; voilà tout. Cette méthode nous paraît pleine d’une simplicité primitive.

Le seundoulk el-kbir (grand coffre) et les snid- Fat (petits coffres) servent à renfermer les effets d'habillement; ces meubles sont placés, ordinairement, derrière la gueththäâia. C’est surtout dans le fniteuk (petite boîte à couvercle et à coulisse) que la Moresque met son luxe; il faut dire que c’est dans cette boîte, faite d’un bois précieux, et généralement plaquée de sdif(nacre), qu’elle renferme ses bijoux.

Les rayons de la msathra et des mrafà sont chargés de riches objets à l'usage des femmes: voici la mkahla, vase de vermeil renfermant le keuhoul; à côté, d’élégants mrach d'argent à cou de héron remplis d’ätheur el-oueurd (essence de roses); des sbaïl (flacons) de cristal doré où sont emprisonnés les bekhourat (parfums) les plus fortement odoriférants. Plus loin, un long meurkouch (tuyau élastique) enlace dans ses plis une ranguila (pipe de femme) d'Esthanboul (Constantinople); de ravissantes mraououh (éventails) pailletées d’or sont plantées en étendards au sommet des mrafà; des sniouat (plateaux de cuivre) de WMerrakech (Marok) étalent sur les tablettes des étagères leur émail vert

et rouge encadrant le sceau du Prophète. Sur une mnida (petite table ronde et basse) de thuya, un gracieux brik (vase de toilette) d'argent, chefd'œuvre d’un sair’ (orfèvre) juif d'Alger, repose dans un lian (cuvette) de même métal. Un beurrad (théière) et un bokradj (petite cafetière) plaqués d’argent, des fnadjel (tasses) de faïence à fleurs bleues, et des 2raf (porte-tasse) ciselés à jour, attendent sur une srioua que le sultan de la msana se soit décidé pour le thé ou pour le café.

Comme leur Prophète, les Musulmans aiment les parfums énergiques : le mesk er-Roumt (muse du Chrétien), la tubéreuse, cet emblème de la volupté en Orient, et le senbel (jacinthe) mêlent leurs pénétrantes odeurs à celle de länbeur (ambre), du djaoui (benjoin) et de Peuoud el-kemari (bois odoriférant d'Asie), que la négresse vient de brüler sur un petit réchaud. Le mesk (musc) a nécessairement sa place dans cette réunion de grossiers parfums.

Un mesbah (lampe) en cuivre à quatre becs, posé à terre au milieu de la chambre, jette de ses quatre mêches fumeuses des lueurs rougeûtres et incertaines sur les parties basses de l'appartement.

La heuouriia de cette Djenna (Paradis) c’est la belle Mouïna, la perle de Blida. Elle a des attraits à prétendre à la couche d’un sultan, mais l’ouda-bachi (1) Ismâil avait, un soir, fait sa con-

(1) L'ouda-bachi était le chef d’escouade; il commandait soit une kheba (tente), soit une sefra (table).

naissance par l'intermédiaire du Mezouar, le digne et respectable Ahmed-ben-Ameur, qui n’avait rien à refuser à un membre gradé de l’oudjak (milice turke), et, depuis trois semaines, la msana était chargée de faire les délices de ce Turk. Bien que l’intéressante Mouïna reçût habituellement de son seigneur plus de reuklai (coups de pied) et de deubzat (coups de poing que de dnanir (dinars), elle n’en était pas moins très fière d’appartenir presque en entier à son ouda-bachi,

La ravissante Mouina faisait manger de la cervelle d’'hyène (1) à plus d’un inflammable et sensible Blidien; les choudära (poètes) — tous les amoureux le sont — de Blida et de la Mtidja, trouvant la prose trop vile pour chanter les charmes de leur idole, demandaient à la muse arabe de leur souffier des inspirations et de leur prêter son langage; aussi, quand, à l'heure du mor’reb (coucher du soleil), Mouina paraissait appuyée sur la stara de sa terrasse, le quartier Bokâa retentissait-il des plaintes amoureuses de tous ses mâchoukin (amoureux), qui guettaient son apparition comme les vrais Croyants guettent celle de la première lune du mois de Reumdhan.

Écoutez ce mkheudhdheur (2) timide qui, caché

(1) Expression arabe signifiant inspirer de l'amour, rendre amoureux.

(2) Mkheudhdheur, le jeune homme dont les moustaches commencent à paraître.

sous la dheullala (1) d'une maison voisine, roucoule sa peine :

Si tu rencontres, ami, ma gazelle, Ma gazelle dont les yeux ressemblent à des flèches, Dis-lui que je me suis fondu comme fond le plomb,

Amollis-toi, à quartier de rocher !..…..

Mon cœur est brülé par l’amour d’une gazelle Pleine de charmes!

Plus loin, un enthousiaste plein d'espoir lui jette ce serment, qu’il charge l’air embaumé de lui porter :

O charmante gazelle!

O visage ravissant!

O pleine lune dont la beauté surpasse celle des sept étoiles! Je promets ici avec serment au Très-Haut De jeüner un mois et de donner la dîime Le jour, Ô ma bien-aimée, où je te presserai Sur mon sein!

Blotti dans un angle que le Æaid ez-zebel (2) a beaucoup trop respecté, un gros poëte élégiaque pleure son tourment et les ksaoua (rigueurs) de celle qu’il aime :

Lorsque je lui ai parlé d'amour, Elle m'a dit : — « Tu mens!

{1) Dheullala, auvent de bois placé au-dessus des portes d'entrée des maisons arabes.

(2) Kaïd ez-zebel, kaïd du fumier, agent chargé de la propreté de la ville,

SR

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