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malgré notre respect pour la légende, laquelle est bien plus intéressante que l’histoire, nous allons cependant la saper et la faire tomber : les Juifs exécuteurs par la pendaison ne prenaient point tant de peine pour donner satisfaction à la société musulmane : ils suspendaient tout simplement les gens qui étaient confiés à leurs soins suprêmes à un morceau de bois fiché dans la muraille d'enceinte près de la porte d'Alger, ou bien à une corde passée dans un créneau, et retenue intérieurement par un bâton. Du reste, le supplice de la pendaison m'était employé qu’en faveur des zgaith (la canaille), lesquels le préféraient de beaucoup, pour les satisfactions qu'on y trouve, du moins, pendant quelques instants que les suppliciés, affirme-t-on, trouveraient toujours trop courts à leur gré. Nous ne demandons pas mieux que de nous en rapporter à eux.
Le bordj Yahïa-Ar’a, cette gracieuse habitation dont nous venons de parler, fut le théâtre d’une scène tragique qui eut pour résultat de faire disparaître du nombre des vivants, et dans des conditions des plus dramatiques, un homme d’une grande valeur et d’un incontestable mérite, mort, qui, si elle eût pu être évitée, aurait, bien certainement, retardé la conquête d'Alger; on l’eût, sans doute, indéfiniment ajournée, bien que tout porte à croire «qu'il élail écrit» que la France réussirait là où les Espagnols avaient si souvent et si désastreusement échoué.
Nous voulons dire quel fut l’hôte illustre de
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cette charmante demeure, et comment il y termina sa glorieuse et si active existence. Nous sommes trop heureux de rencontrer sous notre plume un caractère de cette trempe, surtout dans le milieu où le hasard l’avait placé, pour le laisser de côté, et ne point le faire connaître à nos lecteurs algériens, aux Blidiens particulièrement, dont les pères, en définitive, ont été — approximativement — les concitoyens; car Yahïa est mort Blidi, et ses restes doivent avoir été déposés dans le vaste cimetière couvrant la ville à l’est, et le plus voisin de sa demeure. Sans doute, ils ont eu le sort commun, et le niveau du voyer de la civilisation a dû passer sur les terrains bossués par les cadavres des générations que tous les fléaux ont donné en pâture à la terre.
L'homme qui fut plus tard le célèbre Yahïa- (1)
(1) Nous empruntons les détails historiques (Revue africaine) qui vont suivre à notre excellent ami le lieutenantcolonel Robin, qui fut longtemps attaché au Service des Affaires indigènes, et qui en profita pour recueillir de précieux renseignements sur l’histoire de l’Algérie, et sauver ainsi de l’oubli des faits dont les acteurs et les témoins disparaissent tous les jours.
Le colonel Robin, dont la modestie égale le talent, est un chercheur, un interrogateur, un curieux du plus grand mérite; aussi, a-t-il su fructueusement utiliser, au profit de l'histoire de l'Algérie, les vingt et quelques années qu'il a passées. sur cette terre bénie des dieux. Il est un de ces habiles et infatigables préparateurs de matériaux que seront bien heureux de trouver, et sans le moindre effort, les historiens de l'avenir.
Ar’a (1), et dont nous allons raconter la fin tragique, se nommait Yahïa-ben-Mosthafa, et était originaire des côtes de la Mer Noire (Kara-DaniZ), en Roumélie. À l’âge de dix-huit ans, il quittait son pays, où il exerçait la profession de mekfouldji (cordonnier), s’embarquait pour Alger, et s’engageait dans la Milice turke en qualité d'iouldach.
Il végétait pendant une dizaine d’années dans cette position inférieure. Il habita longtemps la caserne Bab-Azzoun, laquelle était exclusivement réservée aux Zebenthouih (2) de la Milice.
Le sympathique colonel, dont le bagage littéraire commence déjà à s’arrondir, est un écrivain sobre, consciencieux jusqu’à l’excès, d’une sévère clarté. C’est surtout un probant; car il n'avance jamais un fait sans en mettre la preuve à l'appui. C’est aussi un arabisant et un berbérisant distingué, ce qui ne gâte rien quand on veut s'occuper d'histoire algérienne. |
Le colonel Robin a déjà enrichi les annales de l'Algérie d'un grand nombre de très intéressants documents historiques, dont « La Revue africaine » a toujours eu la primeur. Quelques-uns de ces travaux littéraires ont déjà été publiés en volumes par notre Éditeur et ami, A. Jourdan, d'Alger.
(1) Le mot ar’a, qui appartient à la langue turke, signifie grand, celui dont l’origine est illustre. Dans l'Irak, toutes les personnes qui avaient quelque parenté avec le sultan étaient honorées de ce titre.
(2) Mot turk signifiant célibataire. La réunion des zebenthouth formait un corps d'élite, que le Pacha ou les Beys mettaient toujours en avant pour leurs razias ou expéditions. Ils formaient la force principale de la Milice turke.
La position de zebenthouth était estimée et recherchée;
La solde de l’ani-iouldach (jeune soldat) n'avait rien d’exagéré : pendant les trois premières années de son service, il touchait 4 rial derehem (2 fr. 48 cent.) tous les quatre mois. Après trois ans, il devenait aski-touldach (vétéran), et recevait dès lors un rial-boudjhou et 8 mouzounat (2 fr. 55 cent.) par mois (1). Aussi, Yahïa était-il obligé de reprendre son métier de cordonnier toutes les fois qu’il était appelé à faire son année de khezour ou de disponibilité, c’est-à-dire tous les trois ans.
Sa supériorité sur ses compagnons finit cependant par être appréciée comme elle le méritait, et, dès lors, il arrivait assez promptement aux hauts emplois du Gouvernement algérien.
Il fut d’abord nommé sendjakdar (porte-étendard), puis, successivement, chaouch et Æheznadar d'Aomar-Ar’a,qu'il suivit dans les diverses expéditions qu’il dirigea : il s’en fit remarquer; aussi, quand, le 7 avril 1815, Aomar-Ar’a fut nommé Pacha, celui-ci l’éleva-t-il au kaïdat des Bni-Khelil, ou de.Bou-Farik. Son commandement s’étendait de l’ouad El-Harrach à louad Ech-Cheffa.
C’est alors qu’il vint habiter Blida, où il resta
ils jouissaient d’ailleurs de nombreux privilèges. Plusieurs d’entre eux sont devenus beys.
(1) La solde que recevait chaque iouldach pouvait être augmentée par des saima (gratifications) qui ne pouvaient plus lui être enlevées pendant tout le reste de sa carrière militaire. Chaque saïima ajoutait à la solde 8 mouzounal (007 CIS
deux ou trois ans, et qu’il acheta à un nommé El-Ouzenadji le bordj ou maison de campagne dont nous parlons plus haut.
Aomar-ben-Mohammed-Pacha ayant été étranglé en 1817, son successeur, Ali-Pacha, nomma Yahïa kaïd des Bni-Djâd, en récompense de sa brillante conduite dans les combats livrés devant Alger, les 29 et 30 novembre de cette année, contre la colonne de l'Est, qui s'était mise en pleine révolte, avait nommé pacha un chaouch turk, et marché sur Alger en entraînant à sa suite tous les mécontents des tribus arabes dont elle avait traversé le territoire.
Pendant que Yahïa était kheznadar d’Aomar- Ar’a, il avait noué des relations intimes avec Hocçaïn-ben-Hocçain, qui était alors imam, et qui devint successivement oukil de Ras-Outha, khodjat-el-kheil (Ministre des Domaines nationaux), puis, enfin, Pacha le 1°" mars 1818.
Dès son arrivée au pouvoir, lenouveau Pacha, qui n’avait point oublié son ami Yahia, lui confia l’importante et lourde charge, très recherchée d’ailleurs, d'Arab-Ar’aci, d'Ar’a des Arabes. Il remplaçait l’Ar’a Machen-ben-Atsman.
L’Ar’a des Arabes était le personnage le plus considérable de la Régence, et il marchait immédiatement après le Pacha : c'était une sorte de Ministre de la Guerre, et il commandait les troupes en campagne.
Yahïa était à peine entré en fonctions, qu’une insurrection éclatait dans le kaïdat de Bor’ni : les tribus des Guechthoula et des Bni-Sedka s'étaient
soulevées contre le kaïd, auquel ils reprochaient d’avoir fait exécuter quelques Kabils accusés de vol, et elles avaient attaqué le Bordj Bor’ni, défendu par une garnison d’une centaine de janissaires, et par les Abid d’Aïn-Ez-Zaouya, qui S'y étaient enfermés. Or, le Bordj n'avait ni puits, ni citernes, et la provision d’eau, conservée dans des jarres, ne pouvait durer que quelques jours. Les Kabils n’eurent donc à exercer autour du Bordj qu’un blocus rigoureux pour avoir raison de sa garnison. En effet, au bout de sept jours, les Turks durent capituler. Les marabouths de la Zaouya de Sidi Abd-er-Rahman-Bou-Kobreïn, et des Bni-Smâil vinrent s’interposer, et couvrirent les Turks et les Abid de leur anaïa. Le Bordj Bor’ni fut entièrement détruit par les Kabils.
Une autre révolte venait, en même temps, d’éclater dans l'Ouest, sous l’impulsion du marabouth d’Aïn-Madhi, Sid Ahmed-ben-Salem-Et- Tedjini, et gagnait rapidement du terrain, et à ce point de menacer bientôt sérieusement lPexistence même du Gouvernement turk. Le Bey d'Oran, Hacen, marcha contre le cherif, dont les soums lâchèrent pied presque sans combattre, abandonnant ainsi leur chef, qui restait bientôt seul avec 260 fantassins. Enveloppés facilement par la cavalerie du Bey, les rebelles succombèrent, et Tedjini et son khoudja furent décapités. Leurs têtes furent apportées à Alger, et exposées à la porte extérieure de la Kasba en 1234 (année 1818 de notre ère.)
Si nous rapportons ces faits, c’est à cause de leurs graves conséquences pour la Kabilie.
En présence de la révolte de Tedjini, Yahïa- Ar’a avait convoqué tous les goums arabes, en y comprenant les cavaliers des Amraoua, lesquels, en vertu des conventions, ne devaient le service militaire que dans leur pays, et cette règle n'avait jamais été violée : les Zmoul (1) des Amraoua-et-Tahta s’exécutèrent pourtant d’assez bonne grâce; mais les Zmoul des Amraouael-Fouaka n’envoyèrent que quelques jeunes gens, et une poignée de khammas. On réunit ainsi environ 200 cavaliers, qui, sous la conduite du kaïd du Sebaou, prirent part à une expédition de plusieurs mois de durée.
Or, les Turks ne laissaient jamais une désobéissance impunie; seulement, ils savaient attendre l’occasion pour en châtier les auteurs. Aussi, tant que Yahïa-Ar’a eut besoin des cavaliers des Amraoua, il sut dissimuler ses intentions à leur égard, mais les Amraoua-el-Fouaka n'ayant pas tardé à lui donner de nouveaux motifs de mécontentement, il profita de cette occasion pour ne pas différer davantage le châtiment qu’il avait résolu de leur infliger.
Une querelle de sfouf (2) entre les chefs des diverses Zmala du Sebaou, vint fournir à Yahïa-
(1) Cavaliers des tribus arabes au service du Gouvernement turk.
(2) Sfouf, pluriel de sof, parti, ligue, faction, en pays kabil.
Ar’a le prétexte qu’il attendait. L'homme le plus important des Zmoul-el-Fouaka était, à cette époque, Mahammed-ou-Kaci, de Tamdat-El- Blath; or, ce Kabil avait pris, à l'égard des kaïds turks du Sebaou, des allures indépendautes qui ne pouvaient être du goût du Gouvernement, ou de ses agents.
Un jour, Mahammed-ou-Kaci s’était rendu, avec les gens de son soff, sur le marché du Sebt- Ali-Khoudja (près de Draà-Ben-Khedda), pour y acheter des moutons, qu’ils devaient offrir, à l’occasion de l’Aïd-el-Kbir, au kaïd du Sebaou. Les Betrouna amenèrent à cet agent des individus des Oulad-Bou-Khalfa qu'ils avaient pris en flagrant délit de vol. Le chef de cette Zmala ne voulut point laisser emmener ses administrés à Bordj-Sebaou, et il les délivra de vive force. Ce conflit amena une nefra (1) sur le marché, et des représailles de la part de Mahammed-ou-Kaci, lequel, sa revanche prise, ne jugea pas prudent de rester dans la plaine, et se réfugia soit dans les Bni-Aïci, soit dans les Bni-Ouaguennoun, tribus qui pactisaient avec les rebelles.
Yahïa-Ar’a, qui avait envoyé son chaouch à Bordj-Sebaou pour se renseigner sur la situation des insurgés, apprit que les gens de Tamda
(1) La nefra — bagarre, bruit, querelle, rixe, tumulte, — est, le plus souvent, une querelle simulée sur les marchés par les malfaiteurs, pour faire main basse, à la faveur du désordre qu'elle ne manque pas de provoquer, sur le bien d'autrui, celui des marchands juifs particulièrement.
établissaient, chaque nuit, dans leur village une garde de soixante hommes, tant cavaliers que fantassins, pour le protéger contre les maraudeurs. Yahïa-Ar’a prit ses dispositions pour enlever cette garde. Son chaouch, Mohammed-ben- Kanoun, avait reçu l’ordre de réunir le plus secrètement possible, pour une nuit déterminée, à Bordj-Sebaou, tous les cavaliers des Icer et des Amraoua-el-Tahta. Il partit d'Alger de sa personne dans la matinée, suivi de quelques cavaliers seulement; il arrive la nuit même à Bordj- Sebaou, où il trouva tout le monde prêt; puis, sans s’arrêter, il marchait sur Tamda (1), qu’il surprenait et enlevait sans résistance. Il faisait brûler le village, et décapiter une trentaine d’individus qui s'étaient laissés surprendre. Ce coup de main exécuté, Yahïa-Ar’a rentrait à Bordj- Sebaou, où se réunissait la colonne avec laquelle il allait opérer contre les tribus insurgées.
Dès que sa colonne, composée de janissaires et de goums arabes fut organisée, Yahïa-Ar’a alla camper à Zaouya, en face du village de Makouda des Bni-Ouaguennoun, où s'étaient rassemblés les révoltés. Il n'hésite pas à ordonner l'attaque; Pinfanterie turke pénètre de vive force dans la fraction de Tinkachin, puis dans celle d'El-Hara-ou-Kacha, où l'artillerie avait pu préparer l’attaque. Le succès paraissait certain : mais les contingents arabes qui marchaient avec les janissaires, ne pouvant résister à leur pas-
(1) Tamda est à 120 kilomètres d'Alger.
sion pour le pillage, s'étaient répandus dans les maisons du village sans le moindre souci des suites du combat. Mahammed-ou-Kaci profita habilement du désordre qui était la conséquence de cette dispersion des gens du goum, pour faire opérer un mouvement offensif par ses Kabils.
Après un combat acharné, les Turks furent repoussés et obligés de rentrer dans leur camp. Un grand nombre de cavaliers furent tués dans les maisons où ils avaient pénétré pour se livrer au pillage. Les pertes furent importantes de part et d’autre.
Jugeant les forces dont il disposait insuffisantes pour réduire les révoltés par la force, Yahïa se décida à retourner à Alger, sans poursuivre ses opérations, mais sans y renoncer cependant, les Turks ayant pour principe de ne jamais oublier, ou laisser impuni un affront fait à leurs armes. Seulement, ils savaient attendre, aussi longtemps que possible, une occasion favorable.
Yahïa fit une sorte de paix avec Mahammedou-Kaci, lequel, fort embarrassé de sa victoire, s'était hâté d'accepter les ouvertures que lui avait fait faire l’Ar’a par son chaouch, et par El- Hadj-Mohammed-ben-Zamoum, le chef de la puissante Confédération des Flicet-ou-Mellil.
Le Gouvernement d’Alger, qui trouvait que cette occasion qu’il cherchait ne se présentait pas aussi promptement qu’il l’eût désiré, et Mahammed-ou-Kaci lui donnant chaque jour de nouveaux griefs contre lui, et, d’un autre côté, ledit Gouvernement ne voulant point recourir à
la force ouverte, avait trouvé plus simple et moins chanceux de chercher à se défaire de Mahammed-ou-Kaci et de ses partisans en leur tendant un guet-apens : il fut donc décidé qu’on les attirerait à Bordj-Sebaou sous un prétexte quelconque, et qu’on les mettrait tous à mort. Bien qu’il eût des griefs personnels contre eux, le kaïd Ibrahim-ben-Youb ne voulut cependant point — fait bien rare chez les Turks — se prêter à cette trahison; mais El-Hadj-Smâil-ben-Si- Mosthafa-Terki n’eut point les mêmes scrupules, et accepta d’être l’exécuteur du complot.
Les dispositions furent prises par le nouveau kaïd, Mahammed-ou-Kaci et les Amraoua-el- Fouaka furent convoqués au Bordj-Sebaou sous le prétexte d’une razia à exécuter sur une tribu qu’on ne désignait pas (ceci se passait vers le milieu de juin 1820), et en plein mois de Reumdhan.
Le secret du complot ayant été parfaitement gardé, Mahammed-ou-Kaci et ses gens se rendirent sans défiance à la convocation du kaïd de Bordj-Sebaou. La dhifa leur fut servie après le coucher du soleil; le repas terminé, El-Hadj-Smâïl introduisit Mahammed-ou-Kaci et six de ses compagnons dans la salle d’armes, à l’étage supérieur du bordj, sous le prétexte de leur distribuer de la poudre pour la razia annoncée. Ils étaient sans armes. Les conjurés étaient présents. Au signal donné, ils devaient s’élancer à la fois sur les râteliers d’armes, et faire feu chacun sur celui qui leur avait été désigné. Les
TO DNEAE DORE ACT EPENTE
choses se passèrent comme il avait été convenu, et cet horrible guet-apens avait pleinement réussi.
Quant aux cavaliers qui étaient venus avec les chefs des Amraoua-el-Fouaka, aux premiers coups de feu, ils s'étaient empressés de sauter à cheval, et de prendre la fuite, poursuivis par les cavaliers de Bordj-Sebaou, qui en tuèrent un certain nombre.
Nous regrettons de voir la main de Yahïa-Ar’a dans cet affreux complot, qui amoindrit fort à nos yeux, bien qu’il faille tenir compte du milieu dans lequel il vivait, cette belle et grande figure de l’Ar’a des Arabes.
Les conséquences de cette tuerie furent le partage des Zemoul-el-Fouaka entre plusieurs chefs rivaux, et, par suite, le manque d’unité d'action dans la répression des attaques incessantes des Kabils contre l’autorité des Turks : aussi, un jour, la Zmala de Mekla fut-elle enlevée et à moitié incendiée par les Bni-Djenad. Yahïa-Ar’a témoigna un vif mécontentement de cette faiblesse des Zmoul de Mekla. El-Hadj-Mohammed-ben- Zamoum profita de l’occasion pour lui lancer cette allusion au massacre que nous venons de raconter: « Les hommes capables de commander ne sont plus là; il n’est donc pas étonnant que les autres se laissent manger. »
Nous avons dit plus haut que le Bordj de Bor’ni avait été enlevé et détruit par les Guechthoula et les Bni-Sedka révoltés. Les choses restèrent en cet état pendant plusieurs années, puis on
traita avec les tribus, en leur imposant les conditions de rebâtir le bordij, et de payer les impôts comme auparavant. Dès que tout fut réglé, Yahïa- Ar’a arriva d'Alger avec une colonne, et les tribus reconstruisirent le fort sur l'emplacement où nous en retrouvons encore les ruines aujourd'hui.
En 1823, les Bni-Abbas attaquent un camp turk dans l’ouad Mar’ir. Après un combat assez vif, dans lequel quelques hommes furent tués des deux côtés, les Bni-Abbas abandonnent la partie, et l’habile diplomatie de Mohammed-ben- Kanoun, le très intelligent chaouch de Yahia- Ar’a, lui permet d'arriver sans autre accident à Alger.
A la suite de cette agression des Bni-Abbas, Hocein-Pacha donna l’ordre d’arrêter tous les individus de cette grande et industrieuse tribu qu’on trouverait dans les villes, et de les emprisonner.
Ces faits se passaient à la fin de 1823; mais ce n’est qu'au mois d'août 1824 que Yahïa-Ar’a sortit d'Alger avec une colonne pour châtier les Bni- Abbas. Du reste, au printemps de cette même année 1824, ces Kabils avaient soulevé contre eux de nouveaux griefs : Ben-Kanoun, le chaouch de Yahïa-Ar’a, escortant un détachement de janissaires, ayant voulu camper à Tamata, sur la rive gauche de l’ouad Sahel, en face des Bni- Abbas, les Kabils de la fraction des Bou-Djelil vinrent l’attaquer, et il dut poursuivre sa route jusqu'aux Cheurfa.
Or, Yahïa-Ar’a avait résolu de punir, à leur en
laisser le souvenir, ces actes de rébellion des Bni-Abbas. En conséquence, au mois d’août 1824, il marcha sur cette tribu avec une colonne composée de 1,000 soldats turks, et d'environ 8,000 cavaliers arabes, et alla camper à Tamata, en face de la fraction rebelle.
Il écrivit alors aux Bni-Abbas pour les inviter à se soumettre; mais la fraction des Bou-Djelil seule consentit à traiter avec les Turks, et à payer l’amende de guerre. Yahïa se décida donc à marcher sur les fractions récalcitrantes.
Le Tachrifat raconta en ces termes cette partie de l'expédition : « L’Ar’a étant sorti pour combattre les Kabils de la tribu des Bni-Abbas, les attaqua le 20 hidja 1239 (16 août 1824), leur brûla douze villages, coupa sept têtes, et fit seize prisonniers qui furent conduits à Alger, etemployés aux travaux des carrières de pierre sises hors Bab-el-Ouad. »
Ce châtiment infligé aux Bni-Abbas donna tellement à réfléchir aux tribus de l’ouad Sahel qui avaient fait cause commune avec eux, que six d’entre elles firent sans retard leur soumission à. Yahïa-Ar’a.
De l’ouad Sahel, Yahïa-Ara se rendit dans lOuennour’a pour punir les tribus du soff Biodh- Oudenou qui avaient pris part à la révolte. Ces tribus se soumirent sans résistance, et l’Ar’a séjourna quelque temps sur leur territoire pour faire payer les amendes, et pour préparer un coup de main qu’il méditait contre les Mezzaïa et les Bni-Meçäoud.
Yahïa surprit ces deux tribus après une marche rapide, les enveloppa de tous côtés, brüûla leurs villages, leur tua du monde, et fit un butin considérable.
Le Tachrifai parle en ces termes de l’expédition contre les Mezzaïa : « Yahïa-Ar’a est allé châtier les Kabils des environs de la ville de Bougie : il leur a brûlé trente villages, a coupé six têtes, et fait vingt-sept prisonniers, qui ont été conduits à Alger, et employés à casser des pierres dans les carrières sises hors Bab-el- Ouad. Trente femmes furent également liées et placées dans la maison du Chikh el-Blad. Hocein-Pacha daigna ensuite accepter la soumission des Mezzaïa, et fit mettre les prisonniers en liberté le 21 redjeb 1240 (11 mars 1825). »
Shaler, que nous avons eu déjà l’occasion de citer, dit, à la date du 25 septembre 1824 : « Le Consul a rendu visite à son ami l’Ar’a pour le complimenter de son retour à la suite d’une campagne heureuse contre les Cabilé. Il lui a fait présent d’une petite charrue de nouvelle invention, qui a paru lui faire beaucoup de plaisir.
Le Gouvernement d’Alger tirait ordinairement la presque totalité de ses bois, pour les constructions de la Marine, des forêts des environs de Bougie; mais, dans les derniers temps de la Régence, l’exploitation de ces forêts avait été à peu près abandonnée, soit par l’incurie des personnes qui en étaient chargées, soit à cause de la difficulté de faire parvenir les bois à Alger, ce
port étant assez fréquemment bloqué par les croisières européennes.
Pour remédier à cette situation, très préjudiciable à la Marine algérienne, Hoceïin-Pacha songea à utiliser les beaux massifs de chènes-zéens qui entourent le sommet du Tamgout des Bni- Djenad. Il fit écrire, dans ce but, aux gens de cette tribu kabile. Il essaya d’abord, par la persuasion, de les décider à laisser couper les bois dont le Gouvernement avait besoin dans la forêt qui les produisait. Il s'établit à ce propos, entre Yahïa-Ar’a et les Bni-Djenad, une correspondance théologique — et à coup de citations de versets du Koran — des plus singulières. Mais ces Kabils firent la sourde oreille aux arguments du Pacha, et se contentèrent de répondre à ses citations koraniques par d’autres de même provenance, sans refuser cependant d’une manière positive l’accès de leurs montagnes aux agents du Gouvernement.
Voyant qu’il n’obtiendrait rien, de bonne volonté, de ces entêtés Kabils, le Pacha donna des ordres pour qu’on leur arrachàât par la force ce qu’il ne pouvait se faire accorder par la voie de la persuasion. On commença par arrêter tous les Bni-Djenad, au nombre de deux cents, qui étaient employés dans les villes comme hommes de peine ou comme domestiques, et on les mit au bagne. En même temps, le chaouch Mohammedben-Kanoun entamait les hostilités en opérant contre eux une razia dans la plaine.
Les Bni-Djenad entrainaient dans leur parti
leurs alliés les Bni-Ouaguennoun. Deux années se passèrent en escarmouches, en destruction de récoltes, de figuiers et d’oliviers, en incendies d'äzib (1). C’est au printemps de 1825 seulement que Yahïa-Ar’a organisa une colonne expéditionnaire pour en terminer définitivement avec les Bni-Ouaguennoun et les Bni-Djenad. Voici ce qu’en dit le Tachrifat : « Le dimanche, dixième jour de choual 1240 (29 mai 1825), Yahïa-Ar’a est parti avec un corps d'armée pour châtier les Bni-Djenad, qui se sont révoltés. Puisse Dieu le rendre victorieux ! »
La colonne se composait de 5 à 600 janissaires, d’une nombreuse cavalerie arabe, et de quelques pièces de canon et mortiers.
Avant d'entrer en opérations, Yahïa avait eu le soin de se créer des alliés : c’est ainsi qu’il gagna à sa cause la puissante tribu des Flicetel-Bahar, ennemie acharnée de celle des Bni- Ouaguennoun, et constamment en guerre avec elle.
L'objectif de l’Ar’a était le village des Aït-Sàid. Grâce aux concours des Flicet-el-Bahar, les malheureux Aït-Sâïd, enveloppés de tous côtés, coupés de leur ligne de retraite sur la forêt, se trouvèrent à la merci des vainqueurs, qui en firent un affreux massacre. Les Turks coupèrent 300 têtes, et ils ramenèrent prisonniers à Bordj- Sebaou, avec un butin considérable, un grand nombre de femmes et d'enfants.
(1) 4zib, dans le Tell, habitation de printemps et d’automne.
Yahïa-Ar’a poursuivit ses succès en attaquant successivement les Oulad-Aïça-Mimoun, où, par l'effet de la cupidité des cavaliers des goums, qui, comme à l’affaire de Makouda, mirent pied à terre pour piller les maisons kabiles, le triomphe de Yahïa faillit se transformer en désastre.
L’Ar’a dirigeait ensuite ses efforts sur les Bni- Djenad, et entreprenait l'attaque des importants villages d’Abizar et d’Izarazen, qui ne comptaient pas moins de 3,250 habitants.
La première journée ayant été sans résultat, la colonne rentrait dans son camp de Djebla.
Une opération de nuit fut également sans succès, attendu que les Bni-Djenad étaient partout sur leurs gardes. Dans le combat de Tala-Ntegana, le fils du kaïd des Bni-Djäd fut blessé et tomba de cheval : les Kabils le firent prisonnier et s’emparèrent de sa monture. Le malheureux père offrit aux Bni-Djenad, pour sauver son fils, de leur donner son poids en or; mais ils furent sans pitié et le passèrent par les armes.
Yahïa-Ar’a renouvela, sans plus de succès, son attaque contre Abizar et Izarazen. S’obstinant dans son entreprise, il resta pendant vingtcinq jours devant ces deux villages, tantôt les canonnant avec son inoffensive artillerie, tantôt lançant ses troupes à l’assaut. En même temps, il faisait couper les figuiers et les oliviers, et détruire les récoltes qui étaient dans la portée de son action. Mais les Bni-Djenad tinrent bon, et Yahïa-Ar’a finit par se décider à rentrer à Alger avec sa colonne, laissant seulement dans.
le Haut-Sebaou, pour les contenir, une partie des goums. sous le commandement de Ben-Kanoun, lequel, pourtant, eut un petit succès, quelque temps après, en tombant, un jour, sur les postes qui surveillaient les troupeaux des Bni- Djenad, qu’ils faisaient pacager dans la plaine, près de Taguercift : il coupait quinze tètes aux gens de ce village, leur faisait deux prisonniers, et leur enlevait tous leurs troupeaux.
Désespérant de rien obtenir des Bni-Djenad, et désirant mettre les tribus soumises à l’abri de leurs incursions, le Gouvernement turk se décida à traiter avec eux. Mohammed-ben-Kanoun fut désigné pour régler les conditions de la paix, laquelle fut proclamée et consacrée, selon l’usage, par une décharge générale des armes à feu.
A sa rentrée à Alger après son expédition contre les Bni-Djenad, Yahïa-Ar’a avait été assez mal reçu par Hocein-Pacha : l'influence extraordinaire que l’Ar’a avait su prendre sur les tribus arabes lui avait créé des ennemis; parmi ces derniers, il fallait compter tout particulièrement le kheznadji (1) Brahim, qui, par la nature de ses fonctions, était en rapports constants avec le Pacha. Aussi, en profitait-il pour chercher à nuire à Yahïa dans l'esprit du Souverain.
Mais, pour lintelligence des faits que nous allons avoir à raconter, il est nécessaire que nous disions quelques mots sur l’origine de la haine que paraissait avoir vouée à Yahïa le khez-
(1) Espèce de Ministre des Finances.
nadji Brahim. Il y a là une de ces trames que savent ourdir les Orientaux avec un si réel et si incontestable talent.
El-Hadj Ahmed-ben-Mohammed-Ech-Cherif, qui, plus tard, devint Bey de Constantine, avait été d’abord khalifa des Beys Ahmed-El-Mamelouk, Mahammed-El-Mili, et Braham-El-R’arbi.
En 1819, sous le béylikat de ce dernier, Ahmed avait été révoqué de ses fonctions et obligé de s'enfuir nuitamment de Constantine; il s’étail réfugié à Alger, puis il avait été interné à Blida. El-Hadj Ahmed faisait tous ses efforts pour rentrer en grâce auprès du Pacha, et, dans ce but, il avait cherché à obtenir la protection de Yahïa- Ar’a.
Quand survint le tremblement de terre de 1825, qui, comme nous Pavons dit précédemment, renversa une partie de la ville de Blida, Yahïa s’y était immédiatement transporté avec quelques troupes et des moyens de secours, pour réparer, autant que possible, les effets de ce désastreux événement, puis il s'était rendu chez les Matmata et les Bni-Zougzoug pour y faire couper les bois nécessaires à la construction de la ville nouvelle (Bled-el-Djedida), dont déjà il avait déterminé l’emplacement à quelque distance au nord de la ville écroulée.
Pendant tout le temps qu'avait duré ce travail, El-Hadj Ahmed avait fait une cour des plus assidues à l’Ar’a, et tout mis en œuvre pour obtenir son patronage auprès du Pacha : les présents les plus magnifiques succédaient aux cadeaux
les plus somptueux, chevaux, lévriers du Sahra, armes et vêtements de luxe, dhifa de tous les jours composée des mets les plus succulents et les plus recherchés.
Yahïa avait tout accepté, — dans la société musulmane, il n’est point d'usage de refuser un cadeau, et cela n'engage celui qui le reçoit à aucune réciprocité, — Yahïa-Ar’a, nous le répétons, avait donc toutaccepté; maisiln’avaitabsolument rien fait auprès du Pacha en faveur d’El-Hadj Ahmed. Profondément irrité et humilié, ce dernier avait Conçu contre l’Ar’a une haine implacable.
La nomination de Brahim à la haute fonction de kheznadji était des plus favorables aux projets de vengeance que nourrissait El-Hadj Ahmed; car, ce Brahim avait été son chaouch lorsqu'il était khalifa du Bey de Constantine. Resté dévoué à ses intérêts, le nouveau kheznadji avait partagé facilement sa haine contre Yahïa.
Constamment en rapport avec le Pacha, Brahim avait promptement réussi à gagner l’oreille de son maître, et à lui inspirer des sentiments de méfiance contre Yahïa-Ar’a, — bien que Hocein lui eût toujours témoigné beaucoup d’affection, — en le représentant comme un ambitieux cherchant à se créer un parti dans la population arabe pour le renverser du pouvoir. Nous verrons plus loin ce qu’il advint des perfides menées du kheznadji Brahim, et d'El-Hadj Ahmed, son inspirateur.
A l’époque à laquelle nous sommes arrivés, Hocein-Pacha s’occupait activement de mettre la
côte en état de défense depuis Sidi-Feredj jusqu’au cap Matifou : Yahïa-Ar’a avait été chargé tout particulièrement de la reconstruction du fort d’'El-Harrach (Maison-Carrée).
Au mois de juillet 1826, le Bey de Constantine Mahammed-Manamanni, qui était venu en personne à Alger pour y apporter le denouch (limpôt), fut révoqué de ses fonctions. Le kheznadji Brahim, qui avait supplanté Yahïa dans la faveur du Pacha, fit nommer à sa place El-Hadj Ahmedben-Mohammed-Cherif, l'ennemi irréconciliable de l’Ar’a, et c’est Yahïa qui fut chargé d’aller, à la tête d’une colonne, installer le nouveau Bey dans son commandement. Cette mission était certainement un prétexte pour éloigner d'Alger lAr’a Yahïa pendant quelque temps.
Quoi qu’il en soit, Yahïa et le Bey prirent la route des Ammal et du Hamza, traversèrent l'Ouennour’a, et visitèrent en détail le pays des Zonoura, des Chira, de Sethif, des Abd-en-Nour, des Oulad-Solthan, et des Bellezma. L’Ar’a et le Bey se rendirent ensuite à Bône, puis, ils se dirigèrent sur Constantine, où ils firent leur entrée officielle.
Pendant cette tournée, Yahïa avait fait régler toutes les questions pouvant amener des conflits, il avait réprimé des abus, et fait rentrer les impôts en retard. Puis, l'hiver commençant à approcher, Yahïa-Ar’a reprenait le chemin d’Alger avec sa colonne.
L'année 1827 — celle où eut lieu la rupture de la Régence avec la France — fut consacrée à la con-
tinuation des travaux de défense de la côte. Yahïa-Ar’a acheva la construction du Bordj El-Harrach, et l’arma de canons.
Dans cette même année, et bien que l’époque du denouch du printemps ne fût pas encore arrivée, El-Hadj Ahmed demanda au Pacha l’autorisation de se rendre en personne à Alger pour y faire, par anticipation, le versement du tribut de sa province.
On se doute bien que cette autorisation lui fut accordée sans retard; aussi, arriva-t-il à la Cour du Pacha avec les personnages les plus marquants de la province, et les mains pleines de cadeaux magnifiques destinés à son Souverain et aux fonctionnaires les plus importants du Gouvernement. Hoceïn, ravi, lui fit le meilleur accueil, et lui renouvela la confirmation de ses pouvoirs.
Mais El-Hadj Ahmed n'avait point oublié sa vengeance : il demanda une audience secrète au Pacha, et là il jeta la défiance dans son esprit, en lui démontrant qu’en dehors d’Alger, le véritable Souverain était lAr’a, et non le Pacha, qu’on ne connaissait guère que de nom; il lui souffla avec une très habile perfidie que, dans le voyage qu'il avait fait avec Yahïa l’année précédente, — lui, El-Hadj Ahmed, — il avait pu se rendre compte de la trop grande influence qu’il exerçait sur les Arabes, et il ne manqua pas d'ajouter que Yahïa n’avait d'autre but, en se créant un parti puissant parmi les indigènes, que de s’en servir, quand il jugerait le moment opportun, pour le
renverser et prendre sa place. « Du reste, ajoutait El-Hadj Ahmed, il est hors de doute que le fort d'El-Harrach, qu’il a construit avec tant de soin, et qu’il s’est empressé d’armer de canons, ne soit une citadelle dans laquelle, en cas d’échec, il se retirerait avec ses partisans pour lui résister.
On comprend la profonde impression que dut produire sur l'esprit soupçonneux de Hocein- Pacha (4) une pareille insinuation; néanmoins, se rappelant que Yahïa avait été son ami, et ayant point cessé, d’ailleurs, de croire à sa loyauté et à sa fidélité, il ne put se résoudre encore à user de rigueur envers lui.
Comprenant qu’il fallait des faits pour amener Hoceïn-Pacha à ne plus douter de la culpabilité de Yahïa-Ar’a, le kheznadji Brahim organisa une machination qui, dans sa pensée, ne pouvait manquer de le perdre définitivement.
A cette époque, des postes fournis par les Janissaires étaient installés dans les batteries et les forts de la côte. C'était tout naturellement à Yahïa-Ar’a, le commandant des troupes, à pourvoir à leurs besoins; aussi, avait-il chargé le kaïd Aomar de faire les distributions dans les différents postes, et de veiller à ce que rien ne man-
(1) Dans le but d'échapper au sort d’un grand nombre de ses prédécesseurs, qui, pour la plupart, avaient été assassinés par les Janissaires, il s’était enfermé dans la Kasba en arrivant au pouvoir en 1818, et il n’en était point sorti depuis cette époque.
quât à ces petites garnisons. A force d’argent et de promesses, le kheznadji réussit à corrompre cet agent et à lui faire oublier ses devoirs, — ce qui, d’ailleurs, dans cette société, n’a jamais présenté de difficultés insurmontables; — bientôt, le Pacha fut assailli de plaintes au sujet de la mauvaise qualité des denrées mises en distribution. Le kheznadji n'avait pas manqué d’insinuer que c'était un calcul de la part de Yahïa, lequel cherchait, par ce moyen, à mécontenter la Milice, dans le but de la soulever contre le Pacha, qu’elle avait l'habitude de rendre responsable de tous les faits de cette nature.
Voulant se rendre compte par lui-même de l'exactitude des réclamations des Janissaires, Hocein se fit, un jour, apporter un échantillon des vivres distribués : on lui en présenta deux paniers, et il pouvait constater que les denrées qu’on soumettait à son examen étaient absolument avariées, et que les plaintes des soldats de la Milice étaient parfaitement fondées.
Yahïa-Ar’a, qui était présent, resta stupéfait : il comprenait qu’il avait été trahi par son agent ; aussi, ne crut-il pas devoir répondre un seul mot aux reproches du Pacha.
Quelque temps après, Yahïa-Ar’a était révoqué, et, dans les premiers jours de février 1828, il Se retirait dans sa campagne, appelée Djenan- Bou-Kandoura (1). Il était remplacé dans ses
(1) Aujourd'hui, Pensionnat du Sacré-Cœur, à Mustapha- Supérieur.
hautes fonctions d’Arab-Ar’aci par Ibrahim-ben Ali, le gendre du Pacha.
On ne tarda pas à trouver que Yahïa était trop près d'Alger; ses ennemis craignaient son influence sur les Janissaires, parmi lesquels il était très populaire; aussi, obtinrent-ils du Pacha qu'il l’internât à Blida, dans la maison de campagne dont nous avons parlé au commencement de ce récit.
Yahïa y recut la visite de nombreuses notabilités indigènes, qui venaient lui présenter leurs condoléances, et l’entretenir des affaires du temps. On dit que plusieurs de ces adian (1) lui offrirent de le soutenir, s’il voulait se mettre en révolte contre un gouvernement qui le traitait si mal; mais qu'il avait toujours repoussé ces propositions.
Le kheznadji, qui n’avait pas désarmé, et qui se faisait tenir au courant des faits et gestes de l’ancien Ar’a par les espions qui le surveillaient, eut connaissance de ces visites, et de l’estime dont Yahïa restait entouré, et il représenta à Hocein que tant que cet homme vivrait, il n’y aurait pour lui aucune sécurité. C’est alors que le Pacha résolut la mort de son ancien ami. Son successeur, Ibrahim-Ar’a, le gendre de Hoceïn, ayantrefusé de donner des ordres pour son exécution, ce fut le Pacha lui-même qui se chargea de ce soin.
Nous tenons le récit qui va suivre de la bouche
(1) Les adïan sont les notables, les principaux, les hommes considérables d’un pays, d’une ville.
d’un contemporain, d’un Blidi bien placé pour avoir connu tous les détails de la mort de l’ancien Ar’a Yahïa, nous voulons parler d’El-Hadj Mosthafa-Karaman, le kahouadji du Hakem Baba- Mosthafa, qui a présidé à l’exécution.
Laissons parler le kahouadji El-Hadj Mosthafa, auquel le Hakem a raconté cent fois, les larmes dansles yeux, la mort du mâsoul (destitué) Yahiïa.
« Yahïa occupait le poste d’Ar’a des Arabes depuis dix ans environ, lorsque commencèrent à circuler de singuliers bruits sur son compte. ses ennemis prétendaient qu’il voulait détrôner le Pacha à son profit. C’était là un mensonge. Cependant, quel que fût le plus ou moins de fondement de ces bruits, ils devaient, certainement, être inquiétante pour Notre Seigneur le Pacha; car Yahïa-Ar’a jouissait d’une grande popularité dans tout son commandement. Il fut donc destitué et condamné à l’exil par l’ordre de Notre Seigneur le Pacha, qui lui fixa pour résidence la ville de Blida.
» Yahïa quitta donc d’Alger, et vint habiter sa maison près de Bab Ed-Dzer, celle qu’il avait achetée des héritiers de Mosthafa-El-Ouznadji, qui avait été Bey de Constantine. Là il pouvait se croire à l’abri des coups de ses ennemis; mais il n’en fut pas ainsi; car son heure avait sonné.
» Deux mois à peine après l’arrivée de Yahïa à Blida (1), le Pacha Hocein avait fait appeler un
(1) C'était vers le mois de mai 1898.
des ex-chaouch de l’ancien Ar’a, nommé El-Hadj El-Arbi, et l’avait chargé d’une lettre pour le Hakem de Blida, Baba-Mosthafa. Afin de détourner les soupcons d’un homme qu’on savait dévoué à Yahïa, on fait croire à El-Hadj El-Arbi que la lettre dont on le chargeait renfermait l’ordre du changement de résidence de son ancien maitre.
» El-Hadj El-Arbi se met donc en route; dès son arrivée à Blida, il se présente chez le Hakem, et lui remet le firman du Pacha. Baba-Mosthafa en prend connaissance, et, laissant le messager dans son erreur, il l'invite à se rendre auprès de Yahïa pour le prévenir que, par ordre de Hocein-Pacha, il doit se préparer pour changer de résidence, et aller habiter, à Mostaghanem, la maison d’Ahmed-Bey.
» Mais en même temps qu'El-Hadj El-Arbi se rendait auprès de Yahïa pour lui faire la communication dont l’avait chargé Baba-Mosthafa, des ordres étaient donnés par ce dernier: des Kouloughlis de la garnison se réunissaient et cernaient la maison de l’ancien Ar’a des Arabes, lequel, pendant que se faisaient ces sinistres préparatifs, causait paisiblement avec son exchaouch El-Arbi.
» Soudain, le Hakem pénétrait dans la salle où se trouvait Yahïa, lequel, encore sans méfiance, le saluait et lui disait : « Je vais donc partir pour Mostaghanem; mon Seigneur en a envoyé l’ordre? » Cessant alors de feindre, Baba- Mosthafa lui répondait : « Ali, chrobt, ämelt kheir, 4melt cheurr, ou el-ioum hada houa chan
ed-denia; hadhdher äklek. » «Tu as mangé, tu as bu, tu as fait du bien, tu as fait du mal; voilà comment va le monde; prépare-toi! »
» Yahïa avait compris qu'il n’avait plus qu’à se préparer à mourir. Il baissa les yeux, et dit au Hakem : « Laisse-moi voir mes enfants! » Et comme il faisait mine de vouloir entrer dans une Salle voisine, Baba-Mosthafa le retint par le bras, et lui refusa cette dernière consolation. Alors, il demanda de l’eau pour faire ses ablutions; on lui en apporta, et, cette opération terminée, Yahia se mettait à genoux, et, en se livrant aux exécuteurs qui lui passent au cou le cercle fatal, il les priait de l'étrangler de suite, c’est-à-dire sans le faire souffrir (1). Un instant après, Yahïa avait vécu.
» Sa famille, qui, à cette heure, était encore endormie, ignorait ce qui venait de se passer. Un harsi va frapper à la porte de la chambre où elle reposait, on ouvre, et il disait, en montrant le cadavre de Yahïa : « Venez relever votre mort. »
Ainsi mourut l’un des hommes les plus remarquables de l’époque turke, le seul, bien cer-
(1) L'étranglement ne se pratiquait pas par une pression brusque : on serrait et desserrait peu à peu, pour donner à l’âme le temps de sortir du corps. L’instrument du supplice variait dans la forme et dans la manière de le manœuvrer : tantôt, c'était un cercle, un collier de métal, muni d’une vis de pression, comme le garrot espagnol, tantôt c'était un cordon de soie savonné, qui était tiré en sens inverse par deux exécuteurs.
tainement, qui eût réussi à se faire estimer et même aimer de ses administrés indigènes.
On dit que, lorsque le Hakem de Blida vint rendre compte à Hocein-Pacha de l'exécution de ses ordres, celui-ci ne put retenir ses larmes.
Yahïa-ben-Mosthafa, disent les indigènes qui Pont connu, était d’une taille au-dessus de la moyenne, et un peu fort; sa barbe était noire et taillée courte; ses sourcils, très épais, se rejoignaient au-dessus de la naissance du nez; il avait le teint brun, et les pommettes des joues colorées. L'expression de son visage était douce et affable ; mais ses traits se contractaient singulièrement lorsqu'il se laissait emporter par la colère. Il avait les manières distinguées; c'était un brillant cavalier, et un très habile ti- Peur:
Yahïa était généreux, chevaleresque, plein de courage, et il s'était fait une réputation de justice que bien peu de chefs turks ont cherché à mériter. D'un abord facile pour ses administrés, Yahïa se montrait très sévère pour les kaïds et autres chefs indigènes qui abusaient de leur position pour pressurer outre mesure leurs administrés.
Yahïa-Ar’a s’intéressait aux progrès de lagriculture; il s’occupait, dans ses vastes propriétés du Haouch-Ben-Amar, dans les Icer-El-Ouïdan, à Er-Rer’aïa, et au Haouch-Mouzaïa, de plantations et de cultures perfectionnées. Il s’intéressait aussi à l'amélioration du bétail et de la race chevaline. C'était surtout un grand amateur de
chevaux. Et le Consul des État-Unis, Shaler, qui a entretenu d'excellentes relations avec Yahïa, dit, en parlant de lui, dans son « ÆEsquisse de l'État d'Alger, » que c'était réellement un homme de grand mérite.
La mort de Yahïa fut considérée par les Arabes,. dont il était très aimé, comme un malheur public. Aussi, ont-ils répété longtemps ce dicton rimé, qui acours encore à Blida et dans la Mtidja centrale :
« Min béd Yahia » Ma bekat lahïia… let-Terk. » :
« Depuis (la mort de) Yahïa, » Il ne reste plus une barbe (un homme) aux Turks. »
Yahïa avait épousé, lorsqu'il était kaïd de Bou- Farik, la fille de Sid Ali-Oulid-El-Hadj-El-Mahdi-
Khiati; elle était morte sans lui laisser de descendance. Il avait épousé ensuite la fille de Ben- El-Kheznadji, d’une famille très connue à Alger : il en eut un fils, qui est décédé, et une fille qui existe encore : elle est mariée à Alger à un nommé El-Hadj Mohammed-Oulid-El-Ar’a.
Dès que Yahïa avait été élevé à la dignité d’Ar’a, il avait fait venir de Roumélie ses deux neveux, Hacen et Amin : le premier épousa une fille d'Hocein-Pacha,.et le second, une fille du Khodjat-el-Kheil. Après la disgrâce de Yahïa, le Pacha fit prononcer le divorce entre sa fille et Hacen.
Nous espérons que nos lecteurs — les Blidiens surtout — ne nous sauront point mauvais gré de nous être arrêté un peu longuement sur une
PSE MO NIQUE DIET TPE PANNE RENE TAROT ENNEMIS RTE EI, DE PE 2 EME on
figure qui doit leur être d’autant plus sympathique, que le célèbre Ar’a fut un de leurs concitoyens d'avant la conquête, et qu’en définitive, il méritait d’être connu de ses concitoyens d’après.
Mais nous voici arrivés à la fin de la période turke. Après trois cent quinze ans de leur domination délétère, nous allons prendre leur place sur cette terre africaine tant tourmentée, et entirer dans une période de civilisation et de progrès. Certes, cela ne se fera pas sans ruines, ni Sang; Mais, au moins, si nous détruisons, nous saurons réédifier, et si les populations indigènes, si leurs vieillards surtout voulaient se souvenir de bonne foi, et comparer les deux méthodes de gouvernement, ils n'auraient guère lieu, pensons-nous, de regretter le temps passé.
Nous allons donc voir très sommairement, dans un dernier chapitre, les durs commencements de la période de la conquête, et montrer ce que nous avons fait de la Petite Rose, que nous avons trouvée si fanée, si décrépite, si moribonde, et faire assister le lecteur à sa résurrection.
Cholet
Entrée dans la période historique (1830). — Première ex-
pédition sur Blida, et ses conséquences. — Le Hakem de Blida, ses pouvoirs et ses moyens de répression. — Son traitement et celui de ses agents. — Les Hakem de Blida de 1830 à 1855. — La période de l'anarchie à Blida, et la tyrannie des Bni-Salah. — Première marche du général Clauzel sur Médéa. — Combats en avant de Blida. — Prise de la ville. — Le Général en chef y laisse une garnison. — Massacre de cinquante Canonniers et de deux officiers en convoi de munitions dans la Mtidja. — El-Haoucin-ben-Zamoum réunit 6,000 Kabils dans les montagnes des Bni-Salah, et s'apprête à attaquer Blida. — Attaque de la ville, dans laquelle les Kabils pénètrent par des brèches qu'ils ont pratiquées dans ses murailles. — Combats furieux dans les rues, et vigoureuse défense de
la garnison. — Retraite de nos soldats sur la Mosquée de la Porte d'Alger. — Le stratagème du Mowedden Mo-
hammed-bel-Bahari, et le Colonel Rullière. — Deux
compagnies de Grenadiers sortent de la Mosquée sans avoir été aperçues, rentrent dans la place par les brèches, ct prennent les Kabils à revers. — Méprise des Kabils, qui, croyant avoir affaire à l'avant-garde de la colonne de Médéa, s’enfuient, pris de panique, dans toutes les directions. — Nos soldats en font un grand carnage. — Retour sur Blida du corps expéditionnaire de Médéa. — Horrible aspect de la ville de Blida, laquelle est jonchée de cadavres. — Le général Clauzel renonce à l’occupation de ce point. — Sid Ahmed-ben-Sidi-Ahmed-ben-Ioucef est nommé Hakem de Blida, et Khalifa des tribus voisines. — L’Ar'a des Arabes, Hamdan-Bou-Rkaïb, envoie au général Clauzel la tête du Mouedden Mohammed-bel- Bahari, tête qu’il prétend être celle d’un ennemi acharné de l'autorité française.
Nous sommes en 1830 : débarqués sur la plage de Sidi-Feredj le 14 juin, nous prenions possession de « Djezair el-mahrouca, » — Alger la bien gardée (par la protection divine), — le 5 juillet suivant; nous expulsions le dernier des Pachas: le Gouvernement de la Régence avait cessé d'exister. Nous avions terminé heureusement une guerre maritime qui durait depuis plus de trois siècles, et nous avions rendu cet immense service aux nations maritimes de purger à tout jamais les mers d'Europe des forbans qui les infestaient, et qui les écumaient avec tant de succès depuis que Baba-Aroudj avait supprimé l'Émir d'Alger, Selim-ben-Et-Teumi, pour se faire son héritier.
Nous entrons, à partir de ce moment (1830),
dans la zone de l’histoire où nous commençons à voir plus clair et à moins tâtonner; nous abordons la période écrite, et, pour celle qui la précède, nous avons la facilité d'interroger nousmême quiconque a joué un rôle important dans les derniers jours de la domination turke en pays barbaresque.
Nous avons raconté déjà, au cours de ces « Récits, » tous les faits de guerre ayanteu pour théâtre le quartier d'El-Hamada, auquel appartenait le territoire de Blida, et qui, partant de Bni-Mered, au Nord, escaladait, au Sud, celui des trois tribus montagnardes établies entre l’ouad El-Harrach et l’ouad Ech-Cheffa. Il ne nous reste donc plus, pour compléter notre travail, qu’à rappeler succinctement, et dans l’ordre chronologique, ceux des plus saillants de ces faits qui se sont passés dans la ville de Blida depuis la conquête d’Alger jusqu’à la fin de la guerre dans la Mtidja. Peut-être, si la place ne nous fait défaut, irons-nous au delà de ce terme, pour ne pas être obligé de rejeter dans notre ouvrage en préparation « Blida moderne » des faits d’un intérêt urgent.
Nous savons que, dix-huit jours après lentrée des Français à Alger (1), c’est-à-dire le 23 juillet 1830, le général en chef de Bourmont, à la tête d’une colonne de 1,500 hommes d'infanterie, d’un
(1) Nous avons dit quelques mots de cette affaire dans le chapitre V de ces « Récits; » il ne nous reste donc plus qu'à en compléter les détails dans leur ordre chronologique.
escadron de Chasseurs, et d’une demi-batterie de campagne, dirigeait sur Blida une excursionreconnaissance qui n'avait guère d’autre but qu’une simple satisfaction donnée à sa curiosité, ce qui était, du reste, bien naturel, et pouvait être permis au vainqueur d’Alger.
Nous ferons remarquer que le général de Bourmont s'était engagé dans cette entreprise, malgré les avis dEI-Hadj-Mohammed-ben-Zamoum, personnage très influent de l’importante tribu kabile des Fliçat-ou-Mellil, lequel avait cherché à le dissuader de s’avancer dans le pays avant qu’un traité, qu’il cherchait à conclure avec les Arabes et les Kabils, eût réglé notre modus vivendi avec ces populations.
Cette petite colonne, qui était partie d'Alger le 23 juillet à quatre heures du matin, faisait une halte assez longue sur les puits de Bou-Farik, et, après une marche de douze heures, par une température accablante, elle arrivait, vers six heures du soir, en vue de Blida.
Une députation, composée des notables de la ville, s’était portée au-devant de la colonne expéditionnaire. Un grand nombre de Blidiens avaient suivi leurs délégués, et offraient à nos soldats des fruits et des rafraichissements, que, du reste, ceux-ci leur payaient généreusement.
Les notables prièrent M. de Bourmont d’épargner à la ville le logement des troupes, lequel était incompatible avec les mœurs et les usages musulmans.
Le Général en chef ayant accueilli cette de-
mande favorablement, le quartier général fut établi à 150 mètres environ de la Porte d’Alger actuelle, en face et à droite de la maison de Yahia-Ar’a, et la colonne bivouaqua sur l’emplacement existant entre ce bordj et la kebiba (petite koubba) de Sidi Mohammed-Moula-eth- Thrik.
Plein de confiance dans la population de Blida, le Général en chef n’hésitait pas à se loger en ville : il s’établissait dans la maison du Kaïd Iâkoub, laquelle était située dans l’ancienne rue Ben-Chaouch, non loin de la Porte d'Alger.
C'était le premier acte de cette incroyable confiance — francaise — qui, par la suite, devait nous coûter tant de têtes et tant de précieuses existences.
Le lendemain, 24 juillet, dans la matinée, des groupes kabils de la tribu des Bni-Salah étaient descendus dans la ville avec des intentions évidemment hostiles. Quelques coups de fusil furent même tirés sur un détachement envoyé en reconnaissance sur la route de Médéa.
Nous ajouterons que le camp se gardait mal, et que les officiers et iles soldats avaient, en grand nombre, abandonné leurs tentes pour se répandre dans la ville et la visiter.
Pourtant, avertis par quelques démonstrations hostiles des montagnards descendus dans la ville, et dont le nombre allait sans cesse croissant, officiers et soldats se hâtèrent de regagner leurs faisceaux.
Le détachement du Train de la colonne, qui
avait conduit ses bêtes à l’ouad Sidi-El-Kbir pour les faire boire, fut attaqué inopinément par les Bni-Salah, et perdit quelques hommes.
Vers midi, des coups de feu se faisaient entendre autour de la maison occupée par le général en chef. Sorti pour reconnaître la cause de cette fusillade, M. le chef d’escadron d'État-Major Blouquier de Trélan, aide de Camp du général de Bourmont, tombait frappé d’une balle qui le blessait mortellement.
À une heure, l’ordre de départ était donné; mais, à peine la colonne s’ébranlait-elle pour se mettre en marche, qu’elle était assaillie furieusement par les Bni-Salah et par les tribus voisines, qui arrivaient de tous côtés, et qui Se ruaient sur n0S Soldats en poussant des hurlements féroces et des cris de brutes ivres de haine et de Sang.
Leur feu, très nourri d’abord, nous fit éprouver des pertes assez sérieuses ; mais, dès que la colonne fut en plaine, et qu’elle eut fait du jour autour d’elle à coups de canon, et par quelques charges heureuses de notre cavalerie, l’attaque des Kabils, qui n’osèrent pas trop s’aventurer en terrain découvert, devint molle et timide. Cependant, ils suivirent la colonne, mais à distance de prudence, jusqu'à la Zaouya de Sidi Aaïd-ech-Cherif, laquelle est située à cinq kilomètres au delà de Bou-Farik. Enfin, la colonne arrivait à Bir-Touta vers sept heures du soir, et y passait la nuit.
Cette reconnaissance nous coûtait une centaine d'hommes hors de combat.
Ce fut à Bir-Touta que M. le général de Bourmont reçut son bâton de maréchal de France.
Il va sans dire qu’à leur retour à Blida, les Kabils profitaient habilement de ce prétexte — dont ils n’avaient certainement pas besoin — du bon accueil que les Mores et les Juifs avaient fait aux Français, pour les piller aussi radicalement que possible.
Nous avons dit, dans un chapitre précédent, que la ville de Blida était administrée et gouvernée par un Hakem, qui relevait directement de PAr’a des Arabes, et que ce fonctionnaire, sous le gouvernement des Pachas, devait être Turk d’origine.
Il avait, dans ses attributions, nous le répétons, la police de la ville et la répression des délits; il était chargé, en outre, de faire exécuter les jugements du Kadhy.
A Blida, ce fonctionnaire judiciaire n’avait pas de prison spéciale; quant à celle du Hakem, elle était située derrière la Æakouma, ou Tribunal du Hakem.
La justice de ce gouverneur était à peu près arbitraire et sans contrôle : il infligeait la prison et la bastonnade selon sa volonté et son caprice; il pouvait aussi prononcer des amendes.
Les genres de supplices ou moyens de répression pour les délits ou pour les crimes étaient les suivants : pour les vols de peu d'importance, les coupables recevaient la bastonnade.
Les vols ou crimes importants étaient déférés au Medjelès, tribunal qui, seul, pouvait con-
damner le coupable à avoir la main droite coupée.
Le chapitre V, verset 12, du Koran dit: « Quant à un voleur et à une voleuse, vous leur couperez les mains comme rétribution de l’œuvre de leurs mains, comme châtiment venant de Dieu. »
La Sonna (1) prescrit ce qui suit : « Celui qui dépouille sans tuer aura la main droite et le pied gauche coupés. Quant au vol, on ne doit couper la main (au poignet) que lorsque l’objet volé dépasse quatre dinars (50 francs environ). » Du reste, la Sonna supplée à l’énonciation par trop générale des peines.
C'était à un Larsi, ou aux chaouch du Hakem, qu'était confiée l'exécution des jugements du Medjelès ou du Kadhy, et, tout naturellement, ceux qu’il avait prononcés lui-même. Le lieu du Supplice était le milieu de la rue, et devant la Hakouma, et la surveillance des exécutions était dans les attributions du Hakem et du Mezouar.
Le voleur à qui l’on avait coupé la main était promené par la ville, cette main pendue au cou. Il était précédé d’un berrah (crieur public), qui annonçait à haute voix le nom du coupable, et la nature du crime ou du délit qui lui avait valu sa Condamnation.
Le condamné, qu'on venait de priver de son poignet, était pansé charitablement par ses bourreaux avec du goudron.
Les Arabes meurtriers étaient pendus; les
(1) La loi traditionnelle,
Turks et les Kouloughlis étaient étranglés soit avec un cordon de soie savonné, soit au moyen d'un garrot de métal, En dehors de la ville, on décapitait.
Il est arrivé quelquefois, mais à Alger et dans les capitales des trois Beyliks seulement, qu’on a infligé aux condamnés l’horrible supplice du pal, lequel s’opérait de deux façons, soit par l'anus (kazeul:), soit dans l'abdomen (Æhazouk).
Le Hakem était à la solde du Baïlik (Gouvernement) : le traitement de celui de Blida était fixé à 5 rial (1) tous les deux mois, c’est-à-dire 31 francs.
Mais il faut ajouter qu'il était indemnisé de ses frais de toilette et de nourriture par le Mezouar, lequel les prélevait sur les impôts ou droits qu'il percevait, droits dont la source n’était pas toujours très pure.
Le traitement des agents du Hakem, c’est-àdire de ses heurs et de ses chaouch, était aussi à la charge du Mezouar, et prélevé également sur le montant de certaines contributions dont ce dernier était le percepteur.
Le Hakem était tenu de loger dans l’intérieur de la ville. Après le tremblement de terre de 1825, qui avait fort compromis sa Hakouma, le Hakem de Blida établit son tribunal rue du Baï (Bey), dans la maison qui est au coin de la rue des Kouloughlis. Cette maison était dite « Dar el- Baiïilik, » Maison du Gouvernement,
(1) Le rial draham valait 0 fr. 62 cent, de notre monnaie,
De 1830 à 1855, la Blida indigène a été administrée par quatorze Hakem, dont nous allons donner la liste :
1. Kaïn-Laxous. — Était Hakem de Blida à l’époque de la prise d'Alger. Destitué en juillet 1830 par les gens de Blida et les Bni-Salah.
2. Kour-Maraumen. — Nommé par les gens de la ville en août 1830; destitué par les Bai-Salah un mois après.
5. Er-Harrar. — Avait été nommé par l'autorité d'Alger à la fin de septembre 1830 ; renversé, quinze jours apres, par les Kabils (Bni-Salah et autres), qui menacaient de le tuer; échappe à ses ennemis en se réfugiant à Alger.
4. Anmen-BEN-Srnr-Anmen-pen-loucer-Er-Merianr, — Nommé en décembre 1830 par l'autorité française. Ayant renoncé à l'occupation de Blida, le général Clauzel voulut cependant que cette ville eût un Hakem de sa main. Il éleva donc à ce poste le marabouth Ahmedben-Sidi-Ahmed-ben-loucef, de l’illustre famille de l’auteur des « Dictons, » et lui donna, avec lé titre de khalifa, le gouvernement de la ville et celui des tribus voisines. Mais des conflits s'étant bientôt élevés entre le nouveau khalifa et les cheikh des tribus, et les gens de la ville étant d’ailleurs très mécontents de leur chef, ils l’expulsèrent de Blida en février 1831; ils écrivaient en même temps au général Clauzel de leur en donner un autre.
Malgré l’irrégularité du procédé, le Général en chef leur donna pour Hakem :
5. MonammEen-BEN-Ecu-CHerGur. — Qui resta en fonctions de fevrier 1831 jusqu’en 1833. Il avait le sort de son prédécesseur : les gens de la ville et les Bni-Salah le destituaient dans les premiers mois de 1833.
Sin Ben-loucer-ApBou-Izar. — Nommé par les Bni-Salah en 1833. Sid Abou-Izar était des marabouths de l'illustre famille de Sidi Abhmed-el-Kbir. Les Kabils, qui l'avaient nommé, le renversent en 1835.
Sin-Armen-Ouzip-Sini-Ez-Dirrazr. — Des marabouths de la même famille que le précédent. Est nommé et renversé par les Bni-Salah en 1835.
Mecaoun-Bac-Saïs. — Nommé par les gens de la ville et les Kabils vers la fin de 1835. Refuse d'ouvrir les portes de Blida à la colonne du général Rapatel, qui les enfonce à coups de canon le 10 novembre 1836. Destitué par l'autorité française. Maintenu par les gens de la ville et les Bni-Salah,
Mosraara-Bex-Ecu-Cagraur. — Nommé par l’autorité francaise en 1837, en remplacement du précédent. Destitué par la même autorité dans le courant de la même année.
Apo-EL-Kaper-Er-Guerip. — Nommé et destitué par l'autorité française en 1837.
MouaMMED-BEN-AMAROUGH. — De la tribu des Bni-Salah (fraction des Säouda). Nommé par l'autorité française en 1837, vers la fin de l’année ; est destitué par la même autorité en 1841.
Sin Kappour. — Remplace le précédent en 1841. Est tué malencontreusement, le 11 décembre même année, par une sentinelle française, en guidant une colonne expéditionnaire dans les montagnes des Bni- Salah.
Bara-Manammen-Vourek. — Remplace Sid Kaddour fin décembre 1841. Baba-Yourek, très énergique et très vaillant soldat, n’a qu’un défaut: c’est celui d’avoir la main trop dure pour ses administrés; il est resté trop Turk. On lui en fait l'observation à plusieurs
reprises; mais il trouve qu'il est trop tard pour s’en corriger. C’est plus fort que lui. Aussi, préfère-t-il se retirer. Il donne sa démission en 1843, après nous avoir fidèlement servis.
14. MonaMMED-BEN-SakkAL-ALr. — Remplace Baba-Yourek en 1843, ct reste en fonctions jusqu’à la suppression de l'emploi en 1855. Admis à la retraite, après nous avoir fidèlement servis pendant douze ans.
Ainsi que nous venons de le voir par le tableau ci-dessus, le Hakem qu’on nommait Kaïd Ikoub, parce qu’il avait précédemment exercé cette fonction, était tombé en 1830 avec le régime turk, et les gens de la ville l'avaient remplacé par Kour-Mahammed, que les Bni-Salah, qui étaient devenus les arbitres tyranniques de la population blidienne depuis que les Turks avaient disparu de la scène politique, destituent brutalement, et sans avoir consulté les Blidiens.
La pauvre Blida était entrée dans cette période que les Arabes nommaient « doulet el-hamia, » l'anarchie, période qui devait durer jusqu’en 1838, époque à laquelle nous nous sommes chargés de ses destinées.
Le général Clauzel, qui avait été nommé au commandement en chef de l'Armée d’Occupation, en remplacement du maréchal de Bourmont, et qui était arrivé à Alger le 2 septembre 1830, avait voulu donner un Hakem à Blida, et il avait nommé à cette fonction’ le More El-Haffaf, mais son règne n’avait pas été de longue durée; au bout de quinze jours, les Bni-Salah le menacent de mort; il ne croit pas devoir attendre la réalisa-
nl: À res
tion de cette menace, et se hâte d’aller se mettre sous la protection de l’autorité qui l’a nommé, c’est-à-dire du Général en chef.
Mais le général Clauzel avait résolu d’en finir avec Mosthafa-Bou-Mezrag, ce Bey de Tithri, qui, persuadé que nous ne pourrions l’atteindre derrière ses montagnes, bravait ouvertement notre autorité. Le Général en chef prononçait donc sa destitution par un arrêté du 15 novembre, et s’apprètait à soutenir cette mesure par les armes.
L’effectif du corps d'armée qui devait marcher sur Médéa était de 7,000 hommes; le général Clauzel en prenait le commandement, et la colonne se mettait en mouvement le 17 novembre; elle bivouaquait à Bou-Farik le même jour, et arrivait à Blida le lendemain 18. Elle n’était plus qu’à une lieue environ de cette ville, lorsqu'elle apercut, à une petite distance en avant d’elle, une troupe assez nombreuse de cavaliers arabes qui paraissait vouloir lui en barrer le chemin.
Le Général en chef dépêchait vers cette troupe son interprète particulier, un jeune et brillant cavalier, qui, plus tard, devait s’illustrer dans nos rangs par ses remarquables services, et devenir le général Yusuf, et faisait arrèter la colonne.
L’interprète revenait bientôt avec celui qui paraissait être le chef de cette troupe : c’était un cavalier de fière et haute mine, et au regard assuré (1). Le général Clauzel lui ayant fait con-
(1) Nous ne pouvons mieux faire, pour raconter cette affaire, que de reproduire à peu près textuellement la rela-
naître son intention d’aller coucher ce jour-là même à Blida, le chef arabe lui conseilla, avec beaucoup de habteur, de n’en rien faire, et cela parce qu’il avait, lui, celle de s’y opposer. A cette réponse, le Commandant en chef ordonnait au parlementaire de se retirer, et remettait sur-lechamp la colonne en marche.
Les Cavaliers ennemis commencèrent aussitôt un feu assez nourri; mais la brigade Achard, qui tenait la tête de la colonne, les poussa facilement devant elle, et quelques obus les eurent bientôt dispersés.
Vers la chute du jour, le général Achard se présentait devant Blida, dont les portes étaient fermées, et il se préparait à les abattre à coups de canon, — ce qui n’eût pas été une besogne bien difficile, — lorsqu'elles furent ouvertes par un officier, aidé de quelques voltigeurs qui en avaient escaladé la muraille.
La ville était presque déserte; car la plus grande partie de la population avait fui dans la montagne.
Pendant que la brigade Achard marchait sur Blida par la route, la brigade Munck-d’Uzer se jetait à droite pour y arriver à travers champs; mais tout était fini quand elle atteignit l’ouad Sidi-El-Kbir. Quelques Bni-Salah continuèrent cependant à tirailler des hauteurs de la rive gau-
tion qu’en donne M. Pellissier de Reynaud dans son excellent ouvrage « Les Annales algériennes, » version qu'il a extraite lui-même du rapport officiel.
che, où ils s'étaient réfugiés. On y envoya trois compagnies qui les en débusquèrent et qui s’y établirent,.
La brigade Achard forma son bivouac en avant de la Porte d'Alger, sur l'emplacement de celui du général de Bourmont lors de sa reconnais- Sance sur Blida. On ne laissa que des postes dans la ville; les 2° et 8° brigades campèrent en arrière de la 1, mais à peu de distance des Portes Ez-Zaouya et Es-Sebt, au delà, bien entendu, de la zone des jardins d’orangers.
La brigade Hurel n’arriva que fort tard à sa position, il en fut de même des bagages, et du bataillon du 21° de ligne, qui marchait en queue pour les couvrir.
Cette journée du 18 novembre ne nous coûta qu'une trentaine d'hommes mis hors de combat,
L’armée séjourna à Blida le 19. Le Général en chef ayant résolu d’y laisser une garnison pendant qu’il se porterait en avant, cette journée fut employée aux préparatifs qu'y nécessitait son installation. On répara aussi à la hâte les conduites d’eau, que les Kabils avaient détruites sur plusieurs points de leur parcours.
Le même jour, des cavaliers arabes se présentèrent, dans la plaine, devant le front de la brigade Achard; les Kabils venaient, en même temps, tirailler sur son flanc gauche, en se tenant prudemment, toutefois, sur les pentes de la rive gauche de l’ouad Sidi-El-Kbir. Une charge de cavalerie dispersa les premiers; les seconds
furent refoulés dans la montagne par les bataillons du 20° et du 37° de ligne.
Comme on se rappelait la surprise de la Colonne Bourmont dans les rues de Blida, on fusillait tout Kabil pris en ville les armes à la main.
Quelques familles de Blida s’étaient retirées, à notre approche, dans la gorge de louad Sidi-El- Kbir. On leur envoya un parlementaire pour les rassurer et les faire rentrer en ville, ce qu’elles firent, non sans hésitation pourtant.
Le corps d'armée se remettait en marche le 20novembre, en longeant le pied des montagnes des Bni-Salah, et se dirigeait sur le Haouch- Mouzaïa. Le général Clauzel avait décidé, nous le répétons, qu’il serait laissé à Blida, jusqu’au retour de la colonne, une garnison composée de deux bataillons — l’un du 34° de ligne, et l’autre du 35° de même arme, — et de deux pièces de canon. Ce détachement était placé sous le commandement du colonel Rullière, officier très ferme et très capable.
Mais le jour même — 26 novembre — que Île général en chef quittait Médéa, avec les brigades Achard et Hurel, pour revenir sur Alger, la ville de Blida était le théâtre de scènes sanglantes qui mettaient sa garnison à deux doigts de sa perte (1).
Pendant que la colonne était en marche sur
(1) Nous complétons ici les détails que nous avons donnés sur cette affaire dans le chapitre V de ces « Récits. »
Médéa (1), « une horde de Kabils, conduite par El-Haoucin-ben-Zamoum, fils du cheikh des Fli- Ga, — lequel était malade en ce moment, — arrivait dans la Mtidja. Ayant appris l’occupation de Blida, El-Haoucin appela à lui les Khachna, les Bni-Mouça, les Bni-Misra, tribus qui passaient pour soumises, et marcha sur la ville: les fantassins en suivant le pied de l'Atlas, et les cavaliers en traversant la plaine, pour voir s’il n’y aurait pas, de ce côté, quelque bon coup à tenter.
« Ces derniers rencontrèrent, près de Bou- Farik, un convoi de cent chevaux conduit par Cinquantehommes d’artillerie, et commandé par deux officiers, qui allaient chercher des munitions à Alger pour la colonne de Médéa. Ils attaquèrent ce convoi, dont tous les conducteurs furent impitoyablement massacrés ; pas un seul homme n’échappa à ce sanglant sacrifice.
« E-Haoucin continua sa route sur Blida. Son avant-garde apparut, le 22 novembre, sur les hauteurs qui dominent cette ville. Les Kabils voulurent s'approcher de enceinte; mais quelques coups de mitraille les forcèrent à s'éloigner, et ce ne fut que le 26, après avoir réuni toutes leurs forces, évaluées à 6 ou 7,000 hommes, qu’ils se décidèrent à tenter l’attaque. »
{1} Nous empruntons encore une fois à l'excellente « Revue africaine » — 1876 — « Notes historiques sur la Grande Kabylie, » par notre sympathique camarade le commandant N. Robin, une partie des renseignements qui vont suivre. Le Hakem Mohammed-ben-Sakkal-Ali nous avait aussi fréquemment raconté cette importante affaire.
Vers quatre heures du matin, les fantassins de Ben-Zamoum et les Bni-Salah commencent le feu dans les jardins d’orangers; les postes y répondent aussitôt. Avec laide des habitants qui étaient rentrés dans la ville, et qui avaient fourni, sous la pression des Kabils, des outils et des travailleurs, des brèches furent faites facilement dans la mauvaise muraille en pisé que nous connaissOns.
Vers onze heures, toutes les brèches sont praticables, et les Kabils pénètrent tumultueusement dans la place en poussant des cris d’une sauvagerie terrifiante, surtout pour nos soldats qui n’y étaient point encore accoutumés, et se ruent sur les postes et sur les magasins où s'étaient groupés les Français pour résister plus efficacement à l'attaque, laquelle s’était produite plus particulièrement sur la face sud-ouest, celle qui regarde la montagne des Bni- Salah.
Nos soldats se retirent en ordre, et par groupes, dans la direction de la Mosquée de la Porte d'Alger, où ils avaient été installés, et qu ils avaient crénelée. Assaillis de tous côtés par cette nuée de furieux, ils font cependant bonne contenance et couchent un grand nombre d’ennemis sur le carreau. Les pertes sont néanmoins sensibles de notre côté; mais elles sont considérables de celui des Kabils, dont les cadavres jonchent le sol dans les rues ayant servi de théâtre à la lutte.
Nos soldats ont cependant réussi à gagner la Mosquée en défendant le terrain pied à pied; mais ils sont acculés sous la voûte de la Porte
d'Alger, et leur situation devient d’instant en instant plus critique, lorsque, au milieu des bruits de la fusillade et des clameurs des Kabils, une voix retentissante roulant dans les airs, comme celle de la foudre, au-dessus des têtes des combattants, se faisait entendre tout à coup, et glaçait d’effroi les assaillants, qui s’arrêtaient éperdus. Cette voix disait: « O Musulmans!
fuyez ! car l’armée des Chrétiens arrive !.… elle est proche! »
En effet, quelques instants après que cet avertissement — venu d’en haut — se fut fait entendre, des troupes françaises pénétraient dans Blida par les brèches qu’avaient pratiquées dans sa muraille les Kabils de Ben-Zamoum, et fondaient comme une trombe sur l'ennemi, qu’elles prenaient à revers, et qui se mit à fuir, pris de panique, dans le plus grand désordre, par les rues de la ville. Pareils à des lions blessés, nos soldats se ruent sur les Kabils la baïonnette aux reins, tuant tout ce qu’ils rencontrent dans la longueur de la terrible pointe de cette arme si éminemment française.
Poussés par le désespoir et par la haine, quelques fanatiques se précipitent furieux, et en hurlant des injures et des malédictions, sur une pièce d'artillerie: ils sont reçus par une volée de mitraille qui disperse leurs débris sanglants — boue humaine — dans toutes les directions.
El-Haoucin-ben-Zamoum lui-même ne s’échappe qu’à la faveur du désordre inexprimable
dans lequel s’effectue la retraite, la déroute de ses bandes.
En un clin d'œil, la ville était balayée, nettoyée de ses ennemis, lesquels regagnaient leurs mon tagnes en toute hâte, et sans avoir pu relever leurs blessés et emporter leurs morts. |
Voici comment les choses s'étaient passées.
Nous avons vu plus haut qu’à un moment donné, la situation de la petite garnison, surtout dans une place dont les murailles étaient hachées de brèches, était des plus critiques; d’un autre côté, elle ne pouvait attendre de secours avant le lendemain, 27 novembre, au plus tôt, la colonne en retour de Médéa étant encore à deux marches de Blida. Le salut était donc inespéré; pourtant, il était proche. Le Mouedden (4) du Djamà (mosquée) de la Porte d'Alger, où le colonel Rullière
avait cantonné sa troupe, était resté à son poste, et vivait en bonne intelligence avec nos soldats. C'était un ancien Mezouar de Blida, du nom de Mohammed-bel-Bahari.
Voyant le péril dans lequel se trouve la garnison, et, d’un autre côté, n'ayant qu’une médiocre sympathie pour les Kabils, dont le joug tyrannique était impatiemment supporté par les gens de la ville, El-Bahari demande à être présenté au colonel commandant la garnison, et lui propose de le débarrasser des bandes d’E-Haoucin-ben- Mohammed-ben-Zamoum, dont le nombre s’ac-
(1) Celui qui, du haut du minaret d’une mosquée, appelle, cinq fois par jour, les Musulmans à la prière.
croit à chaque instant, et qui, bientôt, seront maitresses de toute la ville et de ses portes,
Ce moyen est le suivant : le colonel fera sortir, à un signal donné, par la Porte d’Alger, dont il est encore maitre, une partie de ses troupes; quelques instants avant d'effectuer cette sortie, lui, Mouedden, jettera aux assaillants, du haut de son minaret, l’avertissement que la colonne de Médéa arrive, et qu’elle est proche. « C’est à ce moment, ajoutait Mohammed-bel-Bahari, que les troupes que tu auras désignées pour la sortie se porteront, en longeant l’enceinte extérieure, dans la direction de Bab Es-Sebt, et rentreront dans la ville par cette porte et par les brèches, prenant ainsi à revers les Kabils épouvantés, lesquels, ébranlés par mon avis, et persuadés que ces troupes — qui ne feront pas de quartier — appartiennent à l’avant-garde de la colonne de Médéa, ne manqueront pas de prendre la fuite dans le plus grand désordre, et de débarrasser tes soldats de leur dangereuse présence. »
Il va sans dire que le colonel Rullière n’hésita pas à accepter la proposition du mouedden; car c'était son seul espoir de salut, et qu’il prit de suite ses dispositions pour user du stratagème que venait de lui indiquer El-Bahari.
C’est au chef de bataillon Coquebert, vigoureux et intelligent officier, que fut confiée la difficile et délicate mission dont nous venons de parler, et du succès de laquelle dépendait le salut de la garnison. C’est avec la compagnie de grenadiers de chacun des bataillons du 34° et du 35° de ligne
qu'il devait tenter sa périlleuse aventure. Comme nous l’avons dit plus haut, il sortit par la Porte d'Alger, laquelle, nous le savons, était, à cette époque, contiguë à la mosquée de Baba-Mahammed, et se glissait le long de la muraille extérieure de la place sans être aperçu par l'ennemi, qui, à ce moment, était encore occupé à combattre dans les rues de la ville, et parvenait jusqu’à Bab Es-Sebt (qui était aussi la porte de Médéa), par laquelle pénétrait l’une des deux compagnies d'élite, pendant que l’autre entrait dans la place par les brèches que les Kabils avaient ouvertes dans ses murailles.
Prises ainsi à revers, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les bandes de Ben-Zamoum ne doutèrent pas, comme l'avait prévu El-Bahari, que ces deux compagnies ne fussent Pavant-garde de la colonne de Médéa, et s’enfuirent traquées par nos grenadiers, que rallièrent bientôt les autres portions de la garnison. Reprenant, à leur tour, une vigoureuse et impitoyable offensive, nos soldats eurent bientôt vidé la ville de ses farouches ennemis, lesquels laissèrent par les rues plus de 400 cadavres des leurs.
Le stratagème de Mohammed-bel-Bahari avait pleinement réussi, grâce surtout à la vigueur intelligente qu’avaient déployée, dans cette circonstance, l’héroïque commandant Coquebert et sa vaillante troupe.
Si les pertes de l'ennemi furent considérables, les nôtres furent aussi très sensibles. Un vieux Blidi, témoin oculaire de cette effroyable tuerie,
nous disait, un jour que nous reconnaissions avec lui le théâtre du combat du 26 novembre 1830 : « Musulmans et Chrétiens étaient abattus et placés pêle-mêle l’un sur l’autre comme des fagots. »
Nous dirons plus loin comment Mohammedbel-Bahari, le sauveur de la garnison de Blida, fut récompensé de son dévouement à la cause française.
Quand, le lendemain 27 novembre, le Général en chef traversa la ville, et qu’il la vit encombrée de cadavres, dont plusieurs étaient ceux de vieillards, de femmes et d'enfants, malheureux qui n'étaient rentrés en ville qu’à notre sollicitation, et que les Kabils avaient massacrés pour les punir d’avoir mis leur confiance en nous, le général Clauzel, disons-nous, ne put se défendre d’un mouvement d'horreur et de commisération; mais Sa pitié fit bientôt place à un sentiment contraire, lorsqu'on lui apprit le massacre, par les cavaliers d’El-Haoucin-ben-Zamoum, des cinquante Canonniers allant en convoi de munitions, et dirigés imprudemment du Haouch-Mou- Zaïa sur Alger.
A ces scènes de carnage succédait bientôt un spectacle des plus touchants : le général Clauzel, qui avait renoncé à son projet d'occuper Blida, quittait cette ville le 28 novembre avec tout le corps d'armée. Craignant de tomber entre les mains des Kabils, les débris de la population de Blida se décidèrent à marcher avec nos colonnes : des vieillards, des femmes, des enfants, se
trainaient péniblement derrière nos bataillons, qu’ils essayaient de suivre. Ce tableau présentait quelque chose de navrant. Touchés de compassion, nos soldats se mirent à leur prodiguer les soins les plus empressés : les officiers mettaient pied à terre pour donner leurs chevaux à ces malheureux, qui, sans ce secours, eussent été exposés à rester en route, et à être rejoints par les Kabils, qui, bien certainement, ne les eussent point épargnés.
Le soir du 28, l’armée bivouaqua à Sidi-Aaïd, point sans ressources et sans eau, et l’on put voir nos braves soldats partager avec les enfants des fugitifs le peu de liquide qui restait dans leurs gourdes.
L'armée rentrait dans ses cantonnements le 29 novembre. Profondément affecté du massacre des canonniers, le Général en chef renoncça, ainsi que nous l’avons dit plus haut, à loccupation de Blida, qui était entourée d’une population trop foncièrement hostile pour qu’il fût possible d’y aventurer une garnison.
Mais en renoncant — pour le moment du moins — à la prise de possession de Blida, le général Clauzel n'avait point entendu abandonner complètement pourtant les intérêts français sur ce point; il tenäit, au contraire, à y faire sentir l’action du Gouvernement, ne fût-ce que par un intermédiaire indigène : il voulut donc que Blida eût un Hakem nommé par lPautorité française.
Il élevait donc à ce poste, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut dans le tableau donnant la
liste des Hakem de Blida depuis 1830, le marabouth Sid Ahmed-ben-Ioucef, de la descendance de l’illustre auteur des «Dictons,» dont nous avons déjà parlé au cours de ces « Récits. »
Sid Ahmed-ben-Sidi-Ahmed-ben-Iloucef, qui s'était déjà rallié à notre cause, avait accompagné le général Clauzel dans son expédition sur Médéa, et lui avait fourni de bons renseignements sur lepay s dans lequel il allait s'engager. :
Le Général en chef lui donnait, avec le titre de khalifa, non seulement le gouvernement de la ville de Blida, mais encore celui des tribus des environs (1). Or, comme toutes ces tribus n’étaient pas désignées nominativement, et que, d’ailleurs, selon les habitudes administratives du pays, les gens des tribus étaient peu disposés alors à reconnaître l’autorité des gouverneurs des villes, il en résulta des conflits entre le nouveau khalifa et les cheikh de ces fractions.
Le Commandant en chef avait fait cette nomination au retour de son expédition de Médéa, c'est-à-dire fin novembre 1830.
Voyant qu’une sorte d'autorité y était établie, les gens de Blida qui avaient suivi la colonne expéditionnaire en retour sur Alger, avaient peu à peu regagné leurs demeures; dès le mois de janvier 1831, la ville se trouvait donc à peu près repeuplée ; mais, au mois de février, mécontents de leur khalifa, qui les compromettait avec les tribus voisines par ses prétentions au
(1) Annales algériennes. — Peruissier DE Reynaun.
commandement, les gens de Blida le chassèrent purement et simplement, et s’adressèrent au Général en chef pour lui en demander un autre. N’étant point en mesure, pour le moment, d’entreprendre quoi que ce soit pour faire respecter ses agents, le général Clauzel ferma les yeux sur ce que la conduite des Blidiens présentait d’irrégulier, et consentit à leur donner un autre Hakem, en remplacement de Sid Ahmed-ben-Ahmed-ben-Ioucef. Son choix porta sur Mohammed-ben-Ech-Chergui.
Le maréchal de Bourmont avait commis la faute de confier à un More, à un négociant, la charge importante d’Ar’a des Arabes, laquelle, jusqu’à présent, avait toujours été exercée par un Turk. Nous avons vu que, sous la domination des Turks, la dignité d’Ar’a était toute militaire. Ce haut fonctionnaire, en effet, commandait la Milice en temps de paix, et l’armée quand elle entrait en campagne.
Quoi qu’il en soit, Hamdan-bou-Rkaïb-ben-
Amin-es-Sekka, dont les aptitudes n'étaient rien moins que guerrières, fut investi de cette haute situation.
. Après l’expédition de Médéa, voulant mettre un terme aux sarcasmes que lui valaient les nombreuses preuves de faiblesse qu’il avait données pendant la campagne, il avait demandé l'autorisation, pour se réhabiliter, d'aller courir le pays avec ses cavaliers.
Il prétendait avoir échangé, dans cette excursion, quelques coups de fusil avec les bandes
d'insurgés qui se montraient dans la plaine, et il envoya de Blida, au Général en chef, une tête qu’il prétendait être celle d’un Arabe qui avait pris une part active au massacre des cinquante canonniers; mais, — on ne le sut que plus tard, et alors que la charge de Hamdan était déjà supprimée — cette tête était celle de Mohammedbel-Bahari, ce nouedden de Blida qui avait contribué, ainsi que nous l’avons raconté plus haut, dans la journée du 26 novembre, à la défaite des Kabils d'El-Haoucin-ben-Zamoum, et au salut de la garnison française, en donnant, du haut de son minaret, la fausse nouvelle de approche de la colonne expéditionnaire. Cet avis de Bel-Bahari, qui, sans doute, en le donnant, n’avait d'autre but que d’éloigner de ses foyers le théàtre de la guerre, devait tout naturellement le signaler à l’opinion publique comme un ami des Français, et ce fut certainement pour établir son autorité aux dépens de la nôtre, que Hamdar le sacrifia, et il consomma cet acte de perfidie avec tant d'habileté, que l’autorité française fut persuadée qu'elle avait la tête d’un de ses ennemis les plus acharnés.
Incursion du général Berthezène dans les montagnes des
| Bni-Salah. — Blida prend part au soulèvement fomenté | par le marabouth Sid Es-Sâdi et Ben-Zamoum. — Le | général de Rovigo frappe Blida d’une contribution de | 600,000 francs. — Expédition du général de Faudoas sur
Blida. — Sac de la ville et du village des Oulad-Sidi-
Ahmed-el-Kbir, où s’est réfugiée sa population. — Destitution du Hakem Mohammed-ben-Ech-Chergui, et son remplacement par Sid Ben-loucef-Abou-Izar. — Les Membres de la Commission d'Afrique manifestent l’in- |
tention de visiter Blida. — En présence de l'attitude hostile des Bni-Salah, la Commission n'insiste pas. — Le Gouverneur général Comte d’Erlon veut donner un khalifa à Blida. — Le lieutenant-colonel Marey, à la tête d’une forte colonne, conduit à Blida le More Mosthafaben-El-Hadj-Omar, nommé à cette fonction. — La population ne l’accepte pas, et la colonne le ramène à Alger.
— Le choléra à Blida. — Le Hakem Abou-Izar est renversé et remplacé par Sid Ahmed-oulid-Sidi-El-Djilali, qui, lui-même, est contraint de céder sa place à Mecâoud- Bach-Saïs. — Les Bni-Salah et les Bni-Mecçâoud organisent un fii (pillage) sur les Juifs de Blida. — Le marabouth Sidi Bel-Kacem-oulid-Sidi-El-Aaï les couvre de sa protection et les délivre des mains des Bni-Salah.
Dans le courant d'avril 1831, sous l’administration du général Berthezène, qui avait remplacé le général Clauzel avec le titre de Commandant de la Division d'Occupation, dirigeait, dans le courant de mai, une expédition sur les tribus des Bni-Misra et des Bni-Salah, qui avaient tué un cavalier du nouvel Ar’a des Arabes. N'ayant pas obtenu la satisfaction qu’il avait demandée à ces derniers, il s’engagea dans leur montagne jusqu’au douar de Tizza, en saccageant tout ce qu’il rencontra sur son passage. Les Bni-Salah, qui avaient fui devant la colonne, n'avaient opposé qu’une résistance insignifiante. Le Général en chef redescendit la montagne sans être poursuivi, et vint camper autour de Blida, où nous n’entrâmes pas. Les habitants fournirent des vivres à l’armée.
La charge d’Ar’a des Arabes, qui avait été rétablie par le général Berthezène, était confiée, en décembre 1831, à Sid El-Hadj-Mohy-ed-Din-Es- Sr’ir-ben-Sidi-Ali-ben-Mbarek, de l’illustre famille des marabouths de Koléa.
Le lieutenant-général duc de Rovigo venait
prendre, le 25 décembre, le commandement de la Division d’Occupation que quittait le général Berthezène.
Il se préparait, vers le mois de juillet 1832, un Soulèvement général contre notre autorité : il était fomenté par le marabouth Sid Es-Sâdi, qui, déjà, avait figuré dans l'insurrection de l’année précédente, et par El-Hadj-Mohammed-ben- Zamoum, l’homme des Fliçat-ou-Mellil, que nous Connaissons.
L’insurrection vaincue, le général de Rovigo frappa d’une contribution de 1,100,000 francs les villes de Blida et de Koléa, pour les punir de la part qu’elles avaient pu prendre à la révolte, quoiqu'il fût reconnu que cette part avait été fort indirecte. Une somme de 1,400 francs fut versée, et seulement sous le général Voirol, par le Hakem de Blida. Ce versement fut plutôt un gage de ses bonnes dispositions qu’une conséquence de la contribution imposée à la ville.
Parmi les Arabes qui étaient en relation avec le duc de Rovigo, se trouvait un nommé Ahmedben-Chânan, des Bni-Djâd, qui, en 1830, s'était mis en communication avec les Français la veille de la bataille de Sthaouali. Le Général en chef, qui avait une excellente opinion de cet homme, avait eu, un instant, l’idée de le nommer Ar’a des Arabes. À l’époque dont nous parlons, il était établi à Blida, où il intriguait pour se faire nommer Hakem par les habitants. Mais ayant rencontré une assez forte opposition, et
même couru quelque danger, il se réfugiait à Alger vers la fin d'octobre 1832 (1).
Le duc de Rovigo résolut alors de faire marcher quelques troupes sur Blida, projet qui, d'ailleurs, était depuis longtemps dans ses intentions.
Cette nouvelle expédition, commandée par le général de Faudoas, et dont faisait partie le général Trézel, chef d’'État-Major du Corps d’Occupation, se réunit sur l’ouad-El-Kerma le 20 novembre 1832, et se présente, le lendemain au soir, devant Blida, que la plupart de ses habitants avaient abandonnée.
Les troupes saccagèrent la ville et y firent des dégâts considérables.
Le lendemain 21, une partie du corps expéditionnaire, commandée par le général Trézel, se porta sur la dechera (village) de Sidi-Ahmed-el- Kbir, située dans la gorge de l’ouad de ce nom, — fraction des Kerracha, — et l’abandonna également au pillage. Comme les gens de Blida avaient transporté sur ce point, et placé sous la protection du saint fondateur de la ville ce qu’ils avaient de plus précieux, le butin qu’on y fit fut considérable.
A son retour sur Blida, le détachement du général Trézel essuya quelques coups de fusil des Bni-Salah embusqués sur les deux rives de l’ouad Sidi-El-Kbir, et il put rentrer à son Camp sans encombre.
(1) Annales algériennes. — Perzissier DE REYNAUn,
Le 22, les troupes expéditionnaires reprennent la route d’Alger, après avoir pratiqué de larges brèches dans le mur d'enceinte de Blida.
À la suite de cette expédition, les gens de la ville et les Bni-Salah destituaient le Hakem Mohammed-ben-Ech-Chergui, et le remplacaient, dans les premiers mois de 1833, par Sid Ben- Ioucef-Abou-Izar, des marabouths de l’illustre famille de Sidi Ahmed-el-Kbir.
Le 26 avril 1833, le lieutenant-général Voirol arrivait à Alger comme Commandant supérieur des troupes. Son premier soin, en entrant en fonctions, avait été de pousser activement les travaux des routes du Sahel et de la Mtidja, et, parmi celles-ci, la belle route de Blida par Dely- Ibrahim et le Camp de Douéra, et d’ouvrir celle de la plaine, dont le tracé passait par Mosthafa- Pacha, Bir-Khadem et l’ouad El-Kerma.
Le 10 septembre 1833, une partie des Membres de la Commission d'Afrique (1), et son président, le lieutenant-général Bonnet, quittaient Alger avec lintention de visiter Blida. Une colonne de 4,000 hommes, commandée par le général Voirol, leur servait d’escorte.
Le général apprenait en route et annonçait aux Commissaires l’assassinat, à Bou-Farik, du Kaïd de l’outhan des Bni-Khelil, Bou-Zid-ben-
(1) Cette Commission, composée de Membres des deux Chambres, était chargée d’étudier notre Colonie africaine Sous le rapport de ses ressources agricoles et commerciales.
Châoua. On n’en continua pas moins la reconnaissance. À peu de distance de Blida, on rencontra une députation qui venait prier le général de ne pas entrer en ville.
Les généraux Bonnet et Voirol crurent devoir accéder, en partie du moins, au désir exprimé par cette députation. Le gros de la troupe S’arrêta. M. le général Voirol et M. Piscatory, l’un des Membres de la Commission, accompagnés de quelques officiers et d’un faible détachement de cavalerie, pénétrèrent seuls dans la ville, où ils ne restèrent que quelques minutes, et se replièrent ensuite sur la colonne, qui, sur la déclaration des Commissaires qu’ils ne voulaient pas en voir davantage, reprenait aussitôt la route d'Alger.
A peine la colonne s’était-elle remise en marche, qu’une centaine de cavaliers arabes vinrent tirailler avec l’arrière-garde, mais hors de portée; cela suffit pourtant aux quelques Européens d'Alger qui avaient suivi la colonne dans le but de visiter Blida, pour les convaincre qu’ils avaient assisté à une véritable bataille, bien qu’il n’y eût que deux tirailleurs de contusionnés, et, encore, très légèrement.
Le 18 mai 1834, une razia importante fut faite sur les Hadjouth par la colonne du général Bro, à laquelle s’étaient joints 600 auxiliaires des Bni- Khelil et des Bni-Mouca. Le bois des Kherraza, où les Hadjouth cachaient leurs troupeaux et leurs biens, fut fouillé à fond, et nos auxiliaires rentrèrent en possession, et au delà, de ce qui
eo
leur avait été volé par ces écumeurs de la Mtidja, lesquels ne se défendirent pas. Ils voulaient, d’ailleurs, se reposer un peu, et jouir des bienfaits de la paix pour se refaire.
Le 20 mai, un parlementaire vint apporter au général Bro la soumission — tout à fait inattendue — de ces cavaliers rapaces, qui acceptaient d'avance toutes nos conditions. Quelques jours après, les Hadjouth et les Bni-Khelil se rendirent à Blida pour se jurer solennellement sur le Livre une paix éternelle, Ce fut une touchante cérémonie!
Après deux mois d'enquête, la Commission dont nous avons parlé plus haut retournait à Paris pour soumettre son travail à une seconde Commission, composée de dix-neuf Membres, et présidée par le duc Decazes, laquelle conclut, à la majorité de dix-sept voix contre deux, à la conservation d'Alger.
Une ordonnance royale du 22 juillet 1834 constituait l'administration algérienne sur des bases nouvelles : ainsi, la haute direction était confiée à un Gouverneur général, agissant sous les ordres du Ministre de la Guerre, avec le titre de Gouverneur général des Possessions francaises dans le Nord de l’Afrique.
Le choix du Roi, pour cette haute fonction, tomba sur le vieux lieutenant-général Drouet d’'Erlon.
Vers la fin de juin 1835, le général comte d’Erlon, qui avait toujours eu des vues sur Blida, songea à y placer, comme khalifa, sans doute,
un homme qui fût à nous. Il fit choix, à ceteffet, de Mosthafa-ben-El-Hadj-Omar, un More intrigant qui nous avait créé de nombreuses difficultés lorsqu'il était, en qualité de Commissaire extraordinaire, à la tête de l’outhan des Bni- Khelil.
Le lieutenant-colonel Marey, suivi d’une forte colonne, le conduisit à Blida dans les premiers jours de juillet; mais les habitants de cette ville ne voulurent pas recevoir un chef qu'ils n’avaient pas demandé. Or, ses instructions ne portant point qu’il dût le leur imposer par la force, le lieutenant-colonel Marey le ramena à Alger.
Le maréchal Clauzel, nommé Gouverneur général des Possessions françaises dans le Nord de l'Afrique, arrivait à Alger le 10 août 1835, c’està-dire deux jours après le départ du comte d’Erlon, son prédécesseur.
Le choléra éclata à Alger peu de jours après l’arrivée du Maréchal à Alger. Le fléau sévit plus particulièrement sur les Juifs.
Les indigènes souffrirent de l’épidémie plus que les Européens. La ville de Blida fut surtout maltraitée. Les hostilités en furent un instant suspendues; pendant deux mois, il y eut trève de sang; mais, dès que la maladie eut cessé ses ravages, la poudre reprit la parole.
Les Bni-Salah renversent le Hakem Abou-Izar, qu'ils avaient nommé, et le remplacent, en 1835, par Sid Ahmed-oulid-Sidi-El-Djilali, des marabouths des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir ; mais les capricieux Bni-Salah le destituent, à son tour,
dans les derniers mois de 1835, et lui donnent comme remplaçant, avec la coopération des gens de la ville, le nommé Mecäoud-Bach-Saïs.
Au mois d'octobre, le maréchal Clauzel avait résolu de marcher contre El-Hadj-Es-Srir, — khalifa de Miliana pour l’Émir El-Hadj-Abd-el- Kader, — qui avait paru dans la plaine avec des forces qu’on disait considérables.
Le 17 octobre, le Maréchal se rendit au camp de Bou-Farik, où il réunit environ 5,000 hommes. Le général Rapatel marcha avec la colonne, qui se dirigea, le 18, sur le pays des Hadjouth. A peu de distance du Camp, l'ennemi se présenta, mais en petit nombre. Quelques coups de canon l’eurent promptement éloigné. Battu successivement à El-Afroun et sur la route de Miliana, il fut définitivement rejeté dans les montagnes.
Le 19, le Maréchal rentra dans la plaine, traversa tout le pays des Hadjouth en brûlant toutes les habitations qu’il rencontrait. Le 20, il ramena la colonne sur les bords de la Cheffa, où elle passa la nuit. Le 21, il se présenta devant Blida, qui fournit du pain à la troupe, et que le général Rapatel visitait. Il allait coucher à Bou-Farik le même jour, et rentrait à Alger le 22 octobre.
Le principe de faire des prisonniers étant admis de part et d'autre, des échanges purent bientôt s’opérer. Le premier qui profita de cette mesure fut le marabouth Sid Yahïa-El-Habchi, dont la Zaouya était située chez les R’ellaï, tribu kabile contiguë à celle des Bni-Salah. Sid Yahïa se retira, avec sa famille, à Miliana, et le premier
usage qu’il fit de sa liberté fut d’embrasser la cause d’Abd-el-Kader.
Dans les premiers mois de 1836, les Bni-Salah et les Bni-Mecäoud organisent un jit (pillage) sur les Juifs de Blida. Ils intéressent à cette honnête opération les gens de la ville et quelques vauriens des Bni-Khelil et des Bni-Mouca.
Le stratagème adopté est le suivant : les gens du dehors se rendront isolément à Bni-Mered, les uns à mulet ou à âne, les autres à pied; quelques-uns seront armés de fusils. À un signal donné, cette foule, simulant une fuite, se précipitera vers la ville en criant éperdue : « Les Fran-
Ils nous poursuivent à coups de fusil. » A ces cris, la population musulmane, feignant l’effroi, se répandra par la ville en poussant des cris, augmentant ainsi le désordre, avec l'intention d’en profiter pour se faire sa part dans la razia projetée.
Le jour de l’attaque est fixé : les conjurés ont choisi le samedi, parce que, ce jour-là, les Juifs seront à la synagogue, et que les bandits pourront, tout à leur aise, saccager leurs demeures, et faire main basse sur tout ce qui sera à leur convenance.
Au jour dit, les choses se passent comme il à été convenu : les assaillants pénètrent en masse dans la ville par la Porte d'Alger. Des coups de feu se font entendre derrière eux. Ce sont euxmêmes qui les tirent pour faire croire à la poursuite des Français. La synagogue est aussitôt : envahie: les Juifs y sont maltraités, dépouillés,
pendant qu'une partie des assaillants se rue sur leurs magasins, sur leurs habitations, et les vident en un clin d’œil de ce qu’ils contenaient.
Mais le pillage ne satisfait pas les Kabils; ils veulent la vie de ces malheureux Israélites, dont tout le crime est dans leurs richesses. Quelquesuns essaient de résister, de défendre leur bien; mais ils y réussissent mal; ils sont injuriés, bousculés, frappés atrocement. Désespérés, et à bout d'espoir de sauver même leur existence, ils se groupent en cohue, hommes, femmes et enfants, et se dirigent inconsciemment vers Bab-Er- Rahba. Mais il vient à l’idée des Bni-Salah que l'intention des Juifs est d'aller se placer sous la protection des descendants de Sidi Ahmed-el- Kbir; l’un d’eux, Sidi Bel-Kacem, dont les vertus ne se comptent plus, leur a déjà donné de nombreuses preuves de son humanité en s’interposant entre eux etles Bni-Salah; aussi, ces Kabils, dans la crainte de se voir arracher leur proie, les ont-ils précédés pour leur couper le chemin de la Zaouya de Sidi El-Kbir.
Tandis qu’une partie de ces montagnards poursuit les Juifs en poussant des cris de mort, l’autre portion s’est arrêtée près de la cherda (1) de Sidi El-Aabed, et les y attend en proférant d’hor-
(1) Petite construction polygonale, élevée habituellement d’un mètre au-dessus du sol, et dans laquelle on a laissé un passage pour y pénétrer. La cherda, qui est souvent un mekam, sert surtout à la prière individuelle. Cherda signifie proprement toit, lerrasse, ou, encore, auge, abreuvoir, etc,
ribles menaces qu’ils paraissent bien décidés à traduire en œuvre de sang.
Mais les Blidiens commencçaient à trouver que le massacre des Juifs dépassait le but qu'ils s'étaient proposé ; ils reconnaissaient n'avoir aucun intérêt à supprimer cette population ; que c'était tuer leur poule aux œufs d’or et tarir la source du commerce et de l’industrie dans leur ville, et qw’il était on ne peut plus commode, au contraire, quand on avait besoin d'argent ou soif de pillage, de s’adresser à ces malheureux, comme ils le faisaient aujourd’hui, à ces infortunés qui semblaient thésauriser uniquement à leur profit.
Après avoir pris part sérieusement au pillage, les Blidiens ont donc projeté de s’en tenir là, et de faire tous leurs efforts pour arracher les Juifs à des violences qui paraissaient imminentes. Mais les Kabils, qui n’ont pas le même intérêt que les sens de Blida — du moins, ils le pensent ainsi — à la conservation des enfants d'Israël, ne paraissent pas vouloir renoncer, au contraire, à leurs projets de vol et de massacre.
Mais, au moment où cette cohue de Juifs et de Kabils arrivait à hauteur de la haouitha (1) de
(1) Haouïtha, petite muraille ayant souvent la forme d’un fer à cheval, et renfermant le tombeau d’un saint marabouth. Ce petit monument, qui, quelquefois, n’est que commémoratif, sert souvent aussi d'oratoire. La haouiïtha de Sidi El-Aabed est située dans le faubourg Bab Er-Rahba, à droite en montant et à 150 mètres environ de l'enceinte
Sidi El-Aabed, dont nous venons de parler, un vénéré marabouth de la descendance de Sidi Ahmed-el-Kbir, Sidi Bel-Kacem-oulid-Sidi-El-Aaï, meufti de la mosquée de Blida, dont l’attention avait été attirée par le bruit, sortit de ce lieu de prière, vint se placer en travers du chemin par lequel devait passer le sinistre cortège, et attendit. Quand la tête fut arrivée à sa hauteur, il larrêta d’un geste ; puis, s'adressant aux Bni-Salah, les khoddam religieux de son saint ancêtre, il leur reprochait — quelques Blidiens l’avaient déjà prévenu de ce qui se passait — dans les termes les plus sévères, leur étrange et cruelle conduite à l’égard des Juifs de Blida, lesquels ne leur avaient fait aucun mal. Il leur rappelle que Dieu hait le meurtre et la violence, surtout quand ils ne sont point provoqués par les ennemis de la religion, et il les somme de renoncer à leur horrible projet. « Si ma parole n’est point écoutée, ajoute-t-il, je vous annonce que tous les maux fondront sur vous et sur vos familles, et je vous avertis — par Dieu! — que mon ancêtre vénéré retirera de vous la main puissante dont il n’a cessé de vous couvrir depuis des siècles! »
Un murmure sourdait du milieu de cette foule altérée de sang et de butin, laquelle semblait protester contre l’intervention de Sidi Bel-Kacem
de Blida. C’est un lieu de station pour les Croyants qui ont voulu être inhumés dans le cimetière des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir. Haouïtha a le même sens que cherda : c'est également, nous le répétons, lieu de prière,
dans une affaire où ils la trouvaient inopportune et inutile. Mais le saint homme, se redressant de toute sa hauteur comme pour mieux dominer les murmurants, s’écriait, des éclairs plein les yeux, et le geste menaçant : « O Bni-Salah! je vous jure par Dieu! — que son saint nom soit glorifié! — qu’à celui d’entre vous qui touchera, ne füt-ce qu’à un cheveu de ces Juifs, il lui arrivera malheur! et que son bras restera jusqu’à sa mort dans la position qu’il aura prise pour frapper. »
Cette fois, à la voix de leur marabouth vénéré, de l'héritier de la puissance religieuse de Sidi Ahmed-el-Kbir, les Bni-Salah baissèrent la tête, et leur fureur contre les Juifs, qu’ils venaient de dépouiller et qu’ils s’apprêtaient à frapper, fit place à un tout autre sentiment, qui, s’il n’était point tout à fait de l'affection, ne ressemblait plus pourtant à la haine farouche et brutale qu’ils éprouvaient, il n’y a qu’un instant, pour cette race de persécutés.
Il faut dire que les Blidiens se joignirent à Sidi Bel-Kacem pour ramener les Kabils à des sentiments plus humains.
Sidi Bel-Kacem allait plus loin : il exigeait que les Bni-Salah restituassent aux Juifs, sur-lechamp, tout ce qu’ils leur avaient dérobé, tout le produit de leur pillage.
C'était bien dur pour eux, aussi ne se décidèrent-ils pas à cette restitution sans quelque hésitation. Mais Sidi Bel-Kacem, aidé de son parent, Sidi El-Arouci, tint bon, et les Bni-Salah
finirent par s’exécuter. Les Blidiens eux-mêmes, ceux qui avaient participé au pillage, furent invités à suivre les montagnards dans la voie de la restitution.
Cet acte d’énergique humanité pouvait bien certainement passer pour un miracle.
Les Bni-Salah et les Bni-Mouca rentrèrent, le cœur gros, dans leurs montagnes; car le produit de leur razia représentait une valeur relativement considérable.
Pour être bien certain que les Bni-Salah ne reviendraient pas sur leur généreuse détermination, Sidi Bel-Kacem donna asile aux Juifs dans la Zaouya de Sidi Ahmed-el-Kbir, où les Oulad- Sidi-El-Kbir firent entre eux une collecte qui produisit douze saû (1) de blé, qu’ils portaient au moulin, qu’ils faisaient moudre et qu'ils distribuaient à ces malheureux Juifs, lesquels restèrent pendant quinze jours à la Zaouya.
Au bout de ce temps, quand le calme fut bien rétabli autour de Blida, les Oulad-Sidi-El-Kbir dirigèrent les Juifs sur Alger, et les accompagnèrent jusqu’à Pouad El-Kerma, où ils les remirent entre les mains des Chasseurs qui occupaient le camp de Draà-el-Ouacà. Là, les marabouths quittaient leurs protégés, qui les remerciaient avec une effusion qu’on comprend sans peine.
Depuis cette époque, le nom de Sidi Bel-Kacem-
(1) Le Sad, mesure pour les céréales, valait, à cette époque, cinq doubles décalitres.
oulid-Sid-El-Aaï est rappelé, toutes les semaines, le samedi, dans les prières que les Israélites adressent à l'Éternel pour les hommes qui, dans tous les temps, ont rendu des services à la cause du peuple de Dieu.
Dans une circonstance semblable, en 1824, Sidi Bel-Kacem avait déjà tenté d'arrêter un Jù, où le sang des Juifs avait coulé abondamment.
Le général de Brossard pousse une reconnaissance dans les montagnes des Bni-Salah, qui le reçoivent à coups de fusil. — Séjour du général devant Blida. — Les Hadjouth viennent attaquer son camp; les Chasseurs les
chargent vigoureusement, et en débarrassent ainsi la | colonne. — Le général Rapatel vient faire reposer sa colonne devant Blida. — Le Hakem Mecâoud-Bach-Saïs ne s'étant pas présenté, le général fait canonner la ville. — Il est destitué par l’autorité française. — La population de Blida envoie une députation à Abd-el-Kader, qui est venu s'établir à Médéa. — L'article ? du traité de la Thafna. — Le Hakem Mosthafa-ben-Ech-Chergui est destitué. — Nous le remplaçons par Abd-el-Kader- El-Guerid, lequel est obligé de céder sa place, peu de temps après, à Mohammed-ben-Amarouch, —
Prise de possession définitive de Blida. — Occupation effective de la ville. — Expédition dans les montagnes
des Bni-Salah. — Le Hakem Sid Kaddour, qui a rem-
placé Mohammed-ben-Amarouch, est tué accidentellement par une de nos sentinelles dans une de ces expéditions. — Il est remplacé dans ses fonctions de Hakem par Baba-Mahammed-Yourek. — Soumission des Bni- Salah et des Hadjouth. — Aspect de Blida au moment de la prise de possession. — Sa mise en état d’être habitée, et le noyau de sa première population européenne. — Le Hakem Baba-Mahammed-Yourek. — Ne pouvant se faire au doux régime administratif des Chrétiens, Baba- Yourek se démet de ses fonctions, et s’en va er pèlerinage à La Mekke. — I] est remplacé dans son emploi par Mohammed-ben-Sakkal-Ali, le dernier Hakem de Blida. — Le tremblement de terre de 1867.
Le plan de conquête générale proposé par le maréchal Clauzel n’ayant point été adopté par le Gouvernement, et l’occupation prématurée de la Cheffa ayant été blâmée, il fut obligé de se résoudre à effectuer un mouvement rétrograde.
Eu conséquence, le général de Brossard quitta les bords de l’ouad Ech-Cheffa le 14 septembre 1836, se présenta devant Blida, et s’établit en dehors de cette ville. Le 15, il poussa une reconnaissance dans les montagnes des Bni-Salah, qui le reçurent à coups de fusil. Ayant appris que plusieurs tribus montagnardes s’apprêtaient à le combattre, le général Brossard en informa le Maréchal, qui lui donna l’ordre de séjourner encore pendant quelque temps devant Blida, pour ne point paraître reculer devant les Arabes.
Le 16, les Bni-Salah s’embusquèrent dans les jardins d’orangers de la ville, et ne cessèrent,
pendant toute la journée, de tirailler sur le camp français. Quelques Hadjouth voulurent s’en mêler, et vinrent vider leurs armes sur le camp. Il en fut de même le 17. Une charge vigoureuse, remarquablement conduite par M. le lieutenant de Drée, culbuta les Hadjouth, et en débarrassa ainsi la colonne.
Or, comme, depuis la veille, les Bni-Salah avaient détourné les eaux de Pouad Sidi-El-Kbir, et qu’il n’en arrivait plus une goutte à la position occupée par les Français, le général de Brossard s'éloigna de Blida le 18 avant le jour, et alla poser son camp sur l’ouad El-Allaïg.
Le 11 novembre, le général Rapatel se mettait à la recherche du neveu d’El-Hadj-Es-Sr'ir, qui venait d’incendier plusieurs fermes entre les blockhaus qui étaient en avant de Bou-Farik. Il s’avançait jusqu’à la Cheffa, et se dirigeait ensuite sur Blida. Il faisait charger les Hadjouth, qui étaient venus tirailler avec l’arrière-garde; puis, continuant sa marche, il allait faire reposer ses troupes près de Blida. Le Hakem de cette ville, qui était alors Mecàoud-Bach-Sais, ne s'étant pas présenté selon l’usage, le général la fit canonner un instant, puis il reprit le chemin de Bou-Farik. Les habitants de Blida et les Bni- Salah le suivirent pendant une demi-heure en tiraillant avec l’arrière-garde.
Il va sans dire que ce Hakem fut destitué par l’autorité française; nous ajouterons que les Blidiensetles Bni-Salah ne tinrent aucun compte, pour le moment du moins, de cette destitution.
L'arrivée d’Abd-el-Kader à Médéa, le 22 avril 1837, avait mis en émoi jusqu'aux tribus que leur position rangeait tout à fait sous notre dépendance. Presque toutes lui envoyèrent secrètement des députations. La ville de Blida ne voulut pas rester en arrière de ces tribus ; elle lui expédia donc une délégation de ses notables; mais elle le fit ostensiblement et sans le moindre mystère.
Le 28 avril, le Gouverneur général, comte de Damrémont, ainsi que nous l’avons raconté dans le chapitre V de ces récits, exécutait une reconnaissance sur Blida, en vue d’être fixé sur la possibilité d'occuper cette ville définitivement. Nous avons vu qu'après un examen sérieux de la place et de ses dehors, le général avait décidé, en présence des difficultés que les divers chefs de service déclarèrent ne pouvoir surmonter que par plus de dépenses et de travail que le Gouverneur n’en pouvait consacrer à cette opération, il avait décidé, disons-nous, mais à son grand regret, que cette occupation serait ajournée encore pendant quelque temps.
Obligé de renoncer à une mesure qui ne lui paraissait pas aussi hérissée de difficultés qu’à ses chefs de service, le général de Damrémont songea alors à établir un camp à l’ouest de la ville, à peu près sur le même emplacement où a été établi le Camp-Inférieur l’année suivante. Cet ouvrage, qui aurait barré aux Hadjouth les abords de Blida, et tenu les Bni-Salah en bride, offrait presque les mêmes avantages que l’occupation de la ville, sans présenter les mêmes in-
convénients. Mais là il rencontra la même opposition de la part de ceux à qui il avait demandé leur avis. Cessant, dès lors, de lutter contre les obstacles qu’il rencontrait à chaque pas dans les hommes et dans les choses, le Gouverneur abandonna son projet, et ramena ses troupes à Bou- Farik.
Avant de quitter Blida, le Gouverneur général avait nommé Mosthafa-ben-Ech-Chergui Hakem de la ville.
Le 24 mai, les Hadjouth s'étant présentés, au nombre de 300 environ, en vue du blockhaus des Oulad-Fâïich (1), dont le feu donnait l’éveil au capitaine Bouscaren (2), qui commandait à Bni- Mered, point où il n’existait alors qu’un simple blockhaus, cet officier marchait aussitôt contre eux, les chargeait avec son intrépidité ordinaire jusqu’en vue de Blida, et les mettait en déroute après leur avoir tué une dizaine de cavaliers.
Le général Bugeaud signait, le 30 mai 1837, le traité dit de la Thafna avec l’Émir Abd-el-Kader.
Comme il était facile de le prévoir, l’'Émir et ses agents ne se croyaient pas liés le moins du monde par ce traité, et ils profitaient largement, et fort habilement, de l’obscurité et de l'ambiguïté de sa rédaction pour marcher à pieds joints sur
(1) Emplacement sur lequel a été bâti le village de Dalmatie.
(2) Devenu général de brigade, et blessé mortellement, le 4 décembre 1852, dans une reconnaissance autour de Laghouath.
les articles qu’il ne leur convenait pas d’observer. C’est ainsi que le frère de l'Émir, El-Hadj- Mosthafa, dont il avait fait son khalifa de Médéa, alla jusqu’à faire acte d’autorité sur Blida et son territoire, qui, pourtant, nous étaient très clairement garantis par l’article 2, ainsi conçu pour ce qui concernait la province d’Alger :
« La France se réserve :
» Dans la province d’Alger :
» Alger, lé Sahel, la plaine de la Mitidja, bornée à l’est jusqu’à l’oued Kaddara, et au delà; au sud, par la première crête de la première chaîne du Petit-Atlas jusqu’à la Chiffa, en y comprenant Blida et son territoire; à l’ouest, par la Chiffa jusqu’au coude du Mazafran, et, de là, par une ligne droite jusqu’à la mer, renfermant Coléa et son territoire; de manière à ce que tout le terrain compris dans ce périmètre soit territoire français. »
Ce khalifa alla même jusqu’à exiger l’impôt de la population de Blida. Mohammed-ben-Aïça-El- Berkani, qui succéda à El-Hadj-Mosthafa dans le khalifalik de Médéa, continua, malgré nos réclamations, à élever des prétentions sur Blida.
Cette ville était devenue, en outre, le rendezvous habituel des voleurs qui infestaient notre territoire; ils y étaient bien accueillis, et y vendaient publiquement les produits de leurs brigandages. Lorsqu'on faisait des observations aux habitants au sujet de ce fâcheux état de
choses, ils répondaient qu’étant faibles et désorganisés, ils se trouvaient dans l'impossibilité de le faire cesser.
Le Hakem Mosthafa-ben-Ech-Chergui mettait une telle mollesse à faire exécuter les ordres de l'autorité française, qu’il ne pouvait rien obtenir de ses administrés. Aussi fut-il destitué dans les derniers mois de 1837, et remplacé par Abdel-Kader-El-Guerid, lequel cédait lui-même bientôt sa place, en avril 1838, à Mohammed-ben- Amarouch.
Fatiguée de ces réponses évasives des Blidiens, l'autorité française finit par prescrire aux habitants de s’organiser en milice urbaine, d'établir des postes de sûreté, et d'interdire l’entrée de leur ville aux gens suspects.
Les habitants de Blida avaient à peine reçu cette communication, qu’ils envoyaient une députation à l’'Émir pour se plaindre de la mesure; peu de temps après, on recevait à Alger une lettre menaçante d’Abd-el-Kader, qui engageait l'autorité francaise à cesser de s’occuper de gens qui, évidemment, ne voulaient pas des Chrétiens (1).
En présence de cet intolérable état de choses, le maréchal Valée avait décidé l’occupation de Blida. Le 3 mai 1838, il était devant cette ville avec trois régiments d'infanterie, le 24°, le 47° et le 48° de ligne, et il en prenait immédiatement possession. Mais ce n’était que le 7 février sui-
(1) Annales algériennes. — PecrissieR DE REYNAUD.
vant, c’est-à-dire en 1839, que nos troupes devaient y être installées.
Le Hakem Mohammed-ben-Amarouch était maintenu provisoirement dans ses fonctions, lesquelles, nécessairement, avaient été très amoindries, et ne s’exerçaient plus sur les indigènes de la ville que sous la direction du Commandant supérieur de Blida et du Camp-Supérieur.
Nous avons indiqué, dans le chapitre VI de ces Récits, les causes qui, en s’opposant à l’installation immédiate de nos troupes dans la ville, avaient déterminé la création des deux Camps (le Supérieur et l’Inférieur). Nous y renvoyons donc le lecteur.
Du jour de la prise de possession de Blida, 3 mai 1838, au mois de juillet 1839, il y eut une sorte de trêve — assez incomplète pourtant — résultant du traité boiteux de la Thafna, trêve que vint faire cesser l’expédition des Biban (les Portes de Fer), dont le passage fut effectué le 28 octobre 1839, en donnant à l’Émir le prétexte qu’il cherchait d'amener la rupture de ce traité. Nous venions de le lui fournir par la violation d'un territoire qu’il regardait comme sien, et avec une sorte de raison, car il était bien au delà du lopin que nous nous étions réservé, par ce traité, dans la Mtidja.
Nous avons vu, d’ailleurs, dans la première partie de ces Récits, que la paix n'avait guère été que relative, et que les impatients Hadjouth, dont elle ruinait l’honnête industrie, n’avaient
point cessé leurs vols surles tribus de la plaine, et que, dès le 22 juillet 1839, ces écumeurs de la Mtidja avaient repris les hostilités, sans doute pour se refaire la main et se préparer à la grande razia.
Nous avons raconté, dans les chapitres précédents, toutes les affaires de sang qui ont eu pour théâtre Blida et son territoire dans un rayon de dix kilomètres, terrain embrassant, au nord, l’'outhan (district) des Bni-Khelil, et, au sud, les crêtes des montagnes des Bni-Salah; limité, à l'est, par l’ouad El-Harrach, et à l’ouest, par l’ouad Ech-Cheffa.
Aussi, ne reviendrons-nous pas sur ces affreuses et sanglantes journées de massacres et de tueries, sur ces journées de décapitations et d'horribles mutilations qui marquèrent les six derniers mois de l’année 1839. Nous savons ce que nous coûtèrent les Édens que nous admirons aujourd’hui, et quelles luttes il nous a fallu soutenir pour arriver à dompter ces fortes races arabes et kabiles qui nous disputaient le sol africain. Après avoir lu ces pages de bonne foi, on reconnaîtra, nous l’espérons, que Parmée qui a accompli cette magnifique et grande œuvre a largement mérité de la Patrie.
En mars 1841, les Bni-Salah qui habitaient la partie de leur montagne située entre Blida et Tala-Izid, ont abandonné ce massif depuis l’établissement d’un camp sur ce dernier point. Tous les gourbis ou maisons des douars des Säouda et de Tizza avaient, d’ailleurs, été incendiés par
nos détachements lors de la première reconnaissance qui avait été faite le 5 juillet 1840.
Il était dangereux néanmoins de s'engager entre Blida et les postes de Tala-Izid et de Djamà Ed-Draû sans escorte.
Le 29 novembre 1841, des détachements de ces postes faisaient une razia dans la montagne; nos soldats revenaient chargés de viande, et poussant devant eux des agneaux, des moutons, des chèvres et des chevreaux.
Le 11 décembre de la même année, une expédition était dirigée dans la montagne des Bni- Salah par le général Duvivier : on comptait surprendre, par une marche de nuit, un rassemblement assez nombreux qui s'était formé dans la fraction des Amchach, sur les sommets du massif salahien.
Le Hakem Sid Kaddour, qui avait remplacé, depuis quelques jours seulement, Mohammed-ben- Amarouch, servait de guide à la colonne, qui venait de s’arrèter, et qui avait placéses sentinelles.
Sid Kaddour, qui s'était porté en avant pour reconnaitre la route à suivre, rentrait à la colonne pour rendre compte de sa mission au commandant de l'expédition, lorsqu'une sentinelle du 33° de ligne, mal instruite de la consigne, mettait en joue le malheureux Hakem et le tuait.
Nous perdions là un homme énergique et des plus dévoués à la cause française.
Par suite de ce malheureux accident, l’expédition ne donna pas tous les résultats qu’on en attendait.
La succession du Hakem Sid Kaddour était donnée à Baba-Mahammed-Yourek, vieux Turk à la main de fer, et qui, déjà, avait rendu de vigoureux services à notre cause.
Nous reparlerons plus loin de ce trop énergique fonctionnaire.
Le dernier acte de la conquête de Blida se termine le 9 juin 1842, au moment où les Bni-Salah, las d’une guerre de douze ans qui avait anéanti les forces viriles de leur énergique et vaillante tribu, en furent réduits à nous faire leur soumission et à nous demander la paix.
Les tribus voisines, les Bni-Misra, les Mouzaïa suivent l'exemple des Bni-Salah, voire même les féroces Hadjouth, qui, sous la conduite de Bou- Tseldja, viennent nous demander l’'aman. La paix est faite dans la Mtidja et dans les montagnes qui la limitent au sud de Blida, et les kaïds des tribus soumises vont recevoir à Alger leur investiture. Cavaliers de la plaine, — du moins, ce qu’il en reste, — et fantassins kabils de la montagne, vont reprendre la pioche et la charrue, el redemander à la terre, après douze années de son repos, les éléments nécessaires à la reconstitution matérielle et au repeuplement de leurs tribus, décimées par la guerre et par toutes les misères qui en sont les conséquences.
La Mtidja, cette « mère du pauvre, » cette «ennemie de la faim,» comme on la nommait avant nous, n’était plus qu’un infect et affreux makis de broussailles et de hautes herbes épaisses, enchevôtrées, inextricables, servant d’em-
buscades à la mort et à toutes les impuretés de la terre, et il est temps que le colon européen se charge de l’expurger, au risque de sa vie, et de lui rendre la santé. Ce sera une nouvelle guerre à entreprendre, guerre qui sera d'autant plus terrible, que, cette fois, ce sera contre un ennemi invisible qu’il lui faudra lutter.
Quand nous avons pris possession de Blida, la ville était dans le plus affreux état de malpropreté; elle n’était que ruine et infection. La plupart des maisons renversées par le tremblement de terre de 1825 n'avaient été ni relevées, ni déblayées; aussi, la ville, avec ses nombreux tumuli, semblait-elle une nécropole mixte dans laquelle morts et vivants séjournaient côte à côte. Ce que cet immense déblai nous coûta d’existences de soldats, nul ne saurait le dire aujourd’hui; car, il en reste peu — s’il en reste — de ces vaillants nettoyeurs, qui succombaient obscurément, sans gloire, et avec cette note presque infamante pour un soldat : « décédé » en campagne.
Un grand nombre de maisons et de jardins se trouvant dans un état d’abandon complet, soit par Suite de mort ou d’émigration de leurs propriétaires indigènes, un arrêté du Gouverneur général, en date du 1 octobre 1840, y appelle quelques familles européennes, qui furent le noyau de la nouvelle population de Blida.
Dans le courant de la même année, les habitants de cette ville sont employés à la construction de son enceinte. On s’occupe également des
travaux de la citadelle, laquelle sera une espèce de camp retranché défendu, d’un côté, par un épaulement, et, de l’autre, par des palissades.
La ville est divisée en deux parties : le quartier more, affecté aux indigènes, esi consigné à la troupe et aux Européens du coucher au lever du soleil.
On choisit une partie de la ville pour en faire un quartier militaire, et on y construit tout d'abord un baraquement pour 200 hommes, on améliore un certain nombre de maisons pour y établir un millier d'hommes. Les officiers sont logés dans des maisons moresques qui ont été mises en état. On construit, en outre, un hôpital pour 300 malades, et des écuries pour 280 che- Vaux.
Dès 1829 (décret du 4 novembre), la maison dite « Dar Ibrahim-Ar” a » était affectée à l'Hôtelde-Ville de Blida.
Le 4 novembre 1840, la mosquée de Sidi Ahmed-el-Kbir est réservée au culte catholique. Le Djamä (mosquée) Sidi-Baba-Mahammed, ou de Bab El-Dzaïr, est converti en caserne d’infanterie : on peut y loger de 50 à 300 hommes. Enfin, les Djamà Et-Terk et Sidi Mohammed-ben-Sàdoun sont laissés au culte musulman.
Il était créé, le 3 mars 1840, par les soins du général Duvivier, une sorte de milice Se composant de 200 indigènes armés, qu’on employait à la garde d’une partie des murs de la ville et à celle de la banlieue; ils recevaient, pour indemnité de ce service, une ration de pain quoti-
dienne du poids d’un kilogramme. Ces hommes étaient placés sous les ordres du Hakem de la ville.
Il existe, autour de Blida, à la fin de 1841, 250 hectares d’orangeries et de jardins en culture.
À la même date, la population de Blida est de :
Européens Musulmans ,...
JU Su 118
En 1837, c’est-à-dire un an avant notre prise de possession, la population était de 3,000 âmes environ, Turks, Kouloughlis, Musulmans et Juifs. Elle habitait généralement ses jardins, à cause du mauvais état dans lequel se trouvaient les maisons de la ville, dont un grand nombre, nous le répétons, étaient restées dans Pétat où les avait laissées le tremblement de terre de
Par sa position, Blida est devenue le point de départ de tous les mouvements militaires ayant pour but des opérations dans le sud et dans le sud-est de la division d’Alger. On lui assigne une garnison de 4,835 hommes.
La ville de Blida est érigée en Commissariat civil par arrêté ministériel du 26 mai 1841. Le titulaire de cette fonction, M. Pécoud, remplace PAdjoint civil ou commandant militaire, qui était chargé de l’administration des quelques colons ou cantiniers qu'avait attirés à Blida la concentration de nombreuses troupes.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, la fonction de Hakem avait été maintenue, et était entrée dans la composition des nouveaux rouages administratifs algériens.
Nous avons dit plus haut que c’était le Turk (1) Baba-Mahammed-Yourek qui avait succédé, en décembre 1841, au malheureux Hakem Sid Kaddour, tué par accident lors de notre dernière razia dans la montagne des Bni-Salah.
Nous allons dire quelques mots de ce personnage, qui était légendaire chez les vieux Blidiens, et au sujet duquel le kahouadji du Café du Hakem (2) de ce temps, El-Hadj-Mosthafa-Karaman, son admirateur passionné et son compatriote, ne tarissait pas d’éloges. Baba-Yourek était bien, en effet, le type le plus original et le mieux réussi des Turks du temps des Pachas de la Régence d’Alger.
Baba-Mahammed, surnommé Yourek, du nom de son pays d’origine, avait d’abord servi dans la Milice turke en qualité d’iouldach, puis il était devenu Kaïd Es-Sebt. C'était un intrépide soldat, un guerrier de la vieille roche, un téméraire achevé, fort et brutal comme ur Turk qu’il était, et ne rechignant jamais quand il avait l’occasion
(1) Un grand nombre de Turks avaient échappé au décret d'expulsion qu'avait prononcé contre eux le maréchal de’ Bourmont, lequel attribuait l’insuccès de son expédition sur Blida aux intrigues de ceux de ces Turks qui habitaient cette ville.
(2) Ainsi nommé parce qu'il touchait à l’ancienne Hakouma (salle d'audience) du Hakem.
de prononcer la peine de la bastonnade ou de la Jalaka (1) contre un Arabe, un Kabil ou un Juif.
Il présidait toujours à l'exécution de ses jugements; Car il tenait à ce que cette besogne judiciaire fût bien et correctement faite par les agents qui en étaient chargés. Il était horrible-
(1) Pour la justice du Hakem ou celle du Mezouar, on employait la falaka, ou bien la bastonnade sur les fesses du condamné. Pour le supplice de la falaka, c’étaient les chaouchs de ces fonctionnaires qui l’administraient : on plaçait le patient sur le dos — en travers de la rue; — on l'entravait des deux pieds, on lui élevait les jambes à une hauteur convenable, et, avec un kedhib (baguette d’olivier) de 1® 50 de longueur, on lui appliquait sur la plante des pieds le nombre de coups fixé.
Quand le nombre de coups à distribuer était élevé, les chaouchs se mettaient deux, et frappaient alternativement et en cadence la partie du corps qui devait servir de théâtre à l'exécution.
Un troisième chaouch, ou le Hakem lui-même, quand il n'avait pas confiance en son chaouch, comptait les coups sur Son Chapelet. à raison d’un grain pour deux coups.
Quand, après l'exécution, le patient était incapable de s'en retourner chez lui, on l'y faisait transporter — en lui laissant le soin, bien entendu, de payer les porteurs, — par des hommes requis pour ce service.
Pour le bâton, les Turks l’appliquaient de la manière suivante : on étendait le patient à plat ventre ; un chaouch, ou le premier venu, s’asseyait sur sa tête, et un autre sur ses pieds, et un troisième et un quatrième lui appliquaient le nombre de coups voulus avec des kedhib noueux. L’opération terminée, le condamné se relevait, s’il le pouvait; à la rigueur, on l’y aidait, et il réintégrait son domicile, où, de longtemps, il ne lui était possible de s'asseoir que sur les genoux, ou sur le ventre,
ment juste; aussi, quand il avait prononcé cent coups de bâton, il n’aurait pas voulu, pour tous les trésors de la terre, qu’il en fût servi un de moins au patient. Il se montrait toujours terrible à l'égard de ses chaouchs quand, par distraction, ils avaient oublié le nombre de coups déjà administrés, et lorsque, par suite de ce regrettable oubli, ils étaient obligés de recommencer comme si de rien n’était.
L'existence de Baba-Mahammed avait été des plus aventureuses, et son corps, criblé, haché de blessures et d’estafilades comme celui d’Antar fils de Cheddad, eût bien certainement excité l'admiration de la ravissante et malheureuse Abla, laquelle n’eût pas manqué de lui répondre comme elle le fit à Antar lui demandant pourquoi elle riait en voyant son torse nu :
— «Je ris, dit-elle, en voyant sur ton corps les traces de blessures auxquelles des éléphants n’eussent pas résisté. »
La tête et le visage de Baba-Yourek étaient tellement labourés de coups de sabre ou de yathaghan, que son haffaf (barbier) avait une peine infinie à en fouiller les sillons etles ravins avec son mous (rasoir), pour en moissonner les poils de barbe qui y dissimulaient leur présence.
Élevé dans les principes les plus ottomans, Yourek-Mahammed était excellent avec ceux de ses administrés qui, pour lui, étaient les bons; mais, par exemple, il était terrible et impitoyable pour ceux qu’il ne rangeait pas dans cette catégorie.
Plusieurs plaintes avaient été portées à Alger au sujet de son extrême sévérité, et l'Autorité supérieure, tout en recommandant d'éviter avec le plus grand soin tout ce qui pourrait froisser la susceptibilité d’un homme qui nous avait servis avec dévouement et fidélité, avait engagé le général Duvivier à lui faire quelques observations ayant pour but de l’amener à apporter quelques adoucissements dans sa manière de traiter ses administrés indigènes, et à se rapprocher au plus près des idées françaises en matière de châtiments.
Pour qui connaissait la rudesse et le {outd’une-pièce du terrible Hakem, la commission était délicate, et exigeait beaucoup de tact de la part de celui qui était chargé de lui faire cette communication. Quoi qu’il en soit, le général Duvivier, qui commandait à Blida, s’en acquitta du mieux qu’il put. Mais aux premières paroles que lui adressa le général sur ce sujet épineux, Mahammed-Yourek, qui savait comprendre à demimot, vit de suite de quoi il s'agissait. Un instant, son visage haché en zigzags sembla se dilater par l'effet de l’affilux du sang, et ses yeux s’injectèrent d’une sécrétion jaune foncé. Yourek, à ce moment, était loin d’être beau d’une beauté parfaite. Mais il se remit bientôt, et c’est à peine si le général s’aperçut de l'impression qu'avait produite son observation sur l'esprit de son Hakem.
Yourek ne répondit rien; mais, un instant après, il priait le général Duvivier de vouloir bien
Paccompagner sur la route d'Alger, où s’exécutaient alors des travaux sous la direction du service du Génie. Le général y consentit, et ils partirent.
À peine avaient-ils franchi la porte d'Alger, que le Hakem quittait le général, pénétrait dans les propriétés particulières qui bordaient le chemin, et se mettait à cueillir des fruits sans y avoir été autorisé par les propriétaires de ces jardins.
Le voyant prolonger cette singulière occupation, à laquelle il ne comprenait rien, le général finit par le rappeler pour qu'il lui en donnât l’explication. Il lui faisait aussitôt des remontrances sur Son opération, lui disant qu’il n’était pas convenable de quitter ainsi les chemins pour S'introduire dans les propriétés privées, et y causer ainsi des dégâts et des dommages à leurs propriétaires.
Le Hakem revint aussitôt auprès du général, et lui fit la réponse suivante : « Tu le vois, on a tort de critiquer mes actes; car, toi-même, tu viens d’abonder dans mon sens, et de me donner raison en me reprochant d’avoir quitté le droit chemin. Moi, je ne sévis jamais que contre ceux qui agissent comme je viens de le faire. Ceux qui ne s’en écartent pas n’ont rien à redouter de moi. »
Un autre jour, Yourek-Mahammed était assis devant sa Jakouma, et causait avec le Kahouadji El-Hadj-Mosthafa-Karaman, lorsque vint à passer, Sans lui donner le salut, un jeune Juif d’AIger très élégamment vêtu. Reconnaissant que
ce passant était étranger à la ville, sans, toutefois, soupconner à quelle religion il appartenait, le Hakem l’appela, et lui dit en se contenant le plus possible: « Pourquoi, mon enfant, passes-tu ainsi devant moi sans me donner le salut? Je te pardonne ; car, sans doute, tu as agi ainsi par ignorance ou par inadvertance.… Qui es-tu? »
— « Cela ne te regarde pas, » répondait le Juif insolemment, et il continuait son chemin.
— « Voilà un Algérien bien impoli, » faisait remarquer le Hakem à El-Hadj-Mosthafa. Mais celui-ci, qui avait reconnu, à son accent, que le passant était un Juif, ne manquait pas d'éclairer le Hakem sur sa nationalité en lui disant : « Get insolent n’est pas un Musulman, 6 Sidi! c’est un Jhoudi. »
— « Zahoudou! (1) un Juif! s’écria Baba-
Yourek en bondissant sur sa chaise. Qu'on le ramène sur-le-champ ! »
LeJuif fut ramené, et, séance tenante, le Hakem lui fit appliquer deux cents coups de bâton; après quoi, on le chargea sur une charrette qui partait pour Alger.
Trois mois plus tard, Mahammed-Yourek passait, avec El-Hadj-Mosthafa, qui l’avait accompagné, dans une des rues d'Alger, lorsque, tout- à-coup, S'élançant du fond d’une petite boutique,
(1) Tous les Turks de cette époque articulaient l'arabe, qu'ils dédaignaient d'apprendre, de la façon la plus rudement fantaisiste.
un Juif vint s’abattre sur la main du Hakem, qu’il couvre de baisers. — « Qui es-tu? » lui demanda Baba-Yourek. — « Sidi, répondit l’enfant d'Israël, je suis ce Juif à qui tu as fait donner, il y à quelques mois, deux cents coups de bâton à Blida... Béni sois-tu; car tu m’as ramené dans le bon chemin, et tu m'as fait comprendre que l’âne seul renie son origine. » — « Ah!... fit tranquillement le Hakem. C’est bien! c’est très bien! Dieu soit loué de t'avoir fait retrouver ton esprit, Ô Juif! Va en paix! »
Nous étions loin alors de la naturalisation en bloc des enfants d’Israël.
Mais il était trop tard pour que Baba-Mahammed-Yourek modifiât sa manière de servir, et pour que lion se fit mouton. Mon Dieu! sa méthode avait peut-être du bon; elle n’avait qu’un inconvénient, celui d’être un peu démodée. Baba- Yourek était un de ces hommes qui semblent avoir été créés spécialement pour une époque déterminée, et qui doivent fatalement disparaître, d’une manière ou d’une autre, dès que le rideau s’est baissé sur la dernière scène du rôle qu’ils avaient été appelés à jouer sur la terre.
Le Hakem Baba-Mahammed-Yourek se retirait donc en 1843, après nous avoir servis fidèlement, loyalement et vigoureusement; mais, nous le répétons, son temps était passé, et la paix l'avait rendu désormais impossible.
L’année suivante, c’est-à-dire en 1844, Baba- Mahammed partait pour le pèlerinage de La
Mekke, d’où il ne revenait pas. Il mourut, dit-on, dans le Cheurg (Est).
I1 avait été remplacé par Mohammed-ben-Sakkal-Ali, lequel conserva ses fonctions de Hakem pendant douze ans, c’est-à-dire de 1843 jusqu’à la suppression de Pemploi en 1855.
Ben-Sakkal-Ali était un Kouloughli de Blida : il avait été couldach pendant dix-huit ans, c’est-àdire de 1812 à 1830. Il avait fait des 2ouba ou garnisons dans le Cheurg (l'Est) et dans le R’arb (l'Ouest), Constantine, Tlemsen et Oran; il avait fait également des mehalla (colonnes) dans l'Est et dans l'Ouest pour la rentrée de l’impôt.
Ben-Sakkal-Ali était tout l’opposé de Baba- Yourek dans sa manière d’administrer et de traiter les indigènes : il était bon, mais ferme pourtant quand il le fallait; il usait rarement, à leur égard, des châtiments corporels qui étaient de sa compétence. Il est vrai de dire qu’il était Blidi et fils de Turk seulement, et que le temps des rigueurs qu’exigeaient les premières années de notre occupation, était allé rejoindre celui de la domination turke. Du reste, nous avions pris la haute main sur administration des indigènes, et les pouvoirs du Hakem se réduisaient peu à peu, et de manière à faire bientôt de cette fonction du régime que nous avions remplacé, une véritable sinécure.
Ben-Sakkal-Ali, très respectueux à l’égard des fonctionnaires civils ou militaires français, était estimé de tous, et très populaire parmi les indigènes.
Enfin, la fonction de Hakem ayant été supprimée en 1855, Mohammed-ben-Sakkal-Ali, le quatorzième des fonctionnaires de cet ordre employés à Blida depuis 1830, était admis à la retraite, après treize ans de bons services, avec une pension de 600 francs.
C'était la dernière pierre qui se détachait du fronton de lPédifiee élevé par Kheïr-ed-Din, le premier Pacha et le fondateur de la Régence d’Alger.
Nous arrêtons notre œuvre avec la disparition du dernier des Hakem; la suppression de cet emploi clôt, en effet, la longue période du régime turk. À partir de ce moment, nous entrons franchement dans la période francaise, celle de la Colonisation, laquelle nous nous réservons de traiter, ainsi que nous l'avons dit dans la préface de cet ouvrage, et en remontant à l’année 1839, celle de l’occupation définitive de Blida.
Cette partie de notre travail, dont nous avons tous les éléments, aura pour titre « Blida moderne, » et sera conduite jusqu’à nos jours.
Nous voulons cependant, avant de clore le livre de nos « Récits, » rappeler un de ces phénomènes géologiques qui, pendant la période turke, vinrent frapper si souvent et si désastreusement « La Petite Rose » de la Mtidja. Cette fois, nous n’emprunterons pas notre « Récit » à la tradition ; nous en traiterons en témoin oculaire, en témoin ayant étudié et suivi attentivement et curieusement toutes les phases du terrifiant phénomène,; nous voulons parler du tremblement déterre de 18067:
Nos lecteurs pourront ainsi établir la comparaison entre cette dernière convulsion du sol et celle de 1825, dont nous avons, plus haut, raconté les terribles péripéties.
Nous nous bornerons à reproduire les notes que nous avons prises pendant l'observation et la durée du phénomène.
C'est ainsi que nous racontions, quelques jours après l'événement, les péripéties du tremblement de terre de Blida :
« À présent que le pouls de la terre s’est un peu calmé, nous allons essayer de dire nos impressions pendant la terrible journée du 2 janvier 1867, et celles qui la suivirent.
» Sept heures du matin ont sonné à l'horloge de Blida... Il pleut, et les gens qui vivent de la terre en remercient les dieux; car Cybèle, la nourrice des humains, a soif. L'espoir renaît, le courage des cultivateurs se relève : 1867 « a les éperons verts, » Selon l'expression arabe.
» Tout à coup, un roulement sinistre se fait entendre dans l’ouest; les oiseaux fuient avec la rapidité de la flèche en jetant un cri aigu; un bruit souterrain, pareil à celui de lointaines détonations d'artillerie, ou au fracas de lourdes voitures trainées sur un pavé rugueux, gronde bientôt sous nos pieds; il résonne, il est saccadé comme les éclats du tonnerre; il retentit tumultueusement comme si des masses de roches vitrifiées se brisaient dans des cavernes souterraines ; un souffle chargé de soufre passe sur la ville, puis le sol oscille, il se gonfle, il ondule;
la ligne de propagation s’allonge de l’ouest à l'est, et parallèlement à la chaîne du Petit-Atlas; la terre semble se soulever en vagues solides; l’oscillation est horizontale; on sent aussi de la trépidation, comme si la croûte terrestre était choquée de bas en haut: c’est une série de commotions et de secousses précipitées. Les constructions, furieusement ébranlées, craquent comme un navire qui se plaint des tourments que lui inflige la tempête; les bois se déchirent en gémissant, les plafonds grincent, les poutres se déchaussent, les portes grimacent, les planchers glissent comme des tiroirs, les vitres se brisent et volent en éclats, les baies se fendent, les murailles se disjoignent aux angles et s’ouvrent en bâillant comme les mâchoires d’un animal gigantesque ; les cloisons, brutalement secouées, se fendillent, se gercent, se crevassent et perdent leur aplomb, les terrasses béent et laissent voir un lambeau de ciel grisâtre, les plâtres s’exfolient en lamelles squameuses et volent dans Pair comme des flocons de neige, les tentures se déchirent de haut en bas comme le voile du temple. Les secousses continuent furieuses, impitoyables; c’est toujours du roulis et de la trépidation, les secondes sont des éternités ! Nous sentons le fléau courir sous nos pieds; la terre semble un corps mou, une outre; on y enfonce et l’on rebondit, le sol fuit et se relève. Les meubles se heurtent sourdement, les verres se choquent et vibrent comme à la fin d’un festin de viveurs avinés, les vases de métal carillon-
nent un charivari à rhythme fébrile, les sonnettes sonnent, les cloches tintent lugubrement, les glaces se détachent, se renversent et se brisént, les porcelaines et la faïence castagnettent et se fèlent. Tout crie son cri et rend le son qui lui est propre. On dirait que les terrasses, prises d’un mouvement nerveux, roulent des sacs de noix. Les colonnes des maisons moresques, vigoureusement ébranlées par une force invisible, rappellent Samson se vengeant des Philistins en s’ensevelissant avec eux sous les ruines de la salle du festin. La terre semble s’étirer et faire craquer ses muscles comme un géant après un long sommeil. Les murs extérieurs se lézardent en signes bizarrement sinistres; ce sont des lignes serpentant du faite à la base comme des fusées d'artifice, ou des crémaillères zigzaguant comme des éclairs sur un ciel noir; les crevasses irradient comme les cassures ou les fèlures d’une vitre, ou comme les tentacules d’un poulpe; les corniches se détachent et tombent sourdement, les pignons s’émiettent et forment un tourbillon de poussière jaunâtre, les tuiles volent en sifflant, les cheminées vacillent comme un homme ivre; elles hésitent, chancellent et s’abattent; quelques-unes, comme bernées par la secousse, restent debout après avoir tourné sur elles-mêmes.
» Les constructions, pimpantes et d’une blancheur immaculée il n’v à qu’un instant, montrent à présent leur squelette de bois; des poutres tiennent suspendus à leur moignon des
lambeaux de tenture; des pans de mur se détachent comme un décor de théâtre, et laissent voir les entrailles des maisons; les minarets s’inclinent, se redressent et se découronnent, les clochetons de Péglise s’agitent sur leurs bases et se disloquent; l’un des cadrans est précipité sur le sol; l’horloge s’arrête et marque l'heure fatale — 7 heures 15 minutes — du passage du fléau. Il pleut des pierres, des tuiles, des briques; c’est un chaos, un culbutis, un fouillis de débris qui s’entre-choquent et se rompent; c’est une chorée de convulsionnaires où tout danse, trépigne et va rouler exténué ou comminué! Tout semble pris d’un délire vertigineux ; les arbres eux-mêmes sont agités et se plaignent, et le frisson des feuilles n’est qu'un mystérieux et glacial susurrement.
» Pendant ces convulsions d’épileptique de la terre, tout se heurte, se contourne, se disjoint, Séhéunit Se rejoints déchire 6e Dise "tou se sépare et se recherche pour se quitter de nouveau ; le sol est comme un lion furieux qui secoue sa crinière en rugissant; c’est le désordre du dernier jour; Dieu exécute sa menace : « Je saisirai la terre comme je le ferais d’un nid d’oiseau, et je la briserai avec la couvée! » Plusieurs personnes sont renversées par la violence de la commotion. C’est comme une houle de la mer, et l’on en a les étourdissements ; désordre splendide où la vie de tous est en jeu! moment terrible où une population, pleine de jeunesse et de santé, peut, en quelques instants, n'être plus
que de la boue humaine! La mort est partout; elle nous étreint : elle est sur nos têtes, sous nos pieds, elle est devant, derrière nous; elle est à notre droite, à notre gauche. C’est là du drame au moins, et devant lequel pâlissent les belles horreurs de notre théâtre! Chaque animal jette son cri de frayeur: le chien glapit sa note de mort en fuyant, les chevaux souffient à se rompre les narines, et brisent leurs liens. La terreur est chez tous et partout: la population — dont les trois quarts étaient au lit — fuit ses demeures éperdue, affolée, prise de vertige, et dans le costume où le fléau l’a surprise : des femmes serrant leurs enfants dans leurs bras, des jeunes filles s’échappent, par la pluie, à peine couvertes, échevelées, les pieds nus; — la conservation d'abord, la pudeur après ; — les hommes ne sont pas plus vêtus. Tous les enfants crient; les Musulmans sont résignés, les Moresques aussi ; mais elles lèvent leurs mains vers le ciel, et cherchent à désarmer Dieu! Les Juifs, fous de terreur, implorent Jéhovah; les Juives glapissent et poussent des sons inarticulés. Chacun s’adresse à son Dieu. Les faux superbes se courbent et se font petits dans ces terribles instants; on fait mentalement des vœux que, le danger passé, on oubliera.
» Pauvre chose que l’homme! Devant la peur, il n’est plus ni classes, ni rangs, ni nationalités, ni inimitiés, ni sexes même; le danger nivelle toutes les tailles : c’est le règne éphémère de la fraternité et de l'égalité; mais que la terre re-
prenne son assiette, adieu ces chimères après lesquelles nous courons depuis si longtemps.
» Que de douloureux épisodes, que de scènes dramatiques, terribles ont dû se passer entre ces murailles menaçantes, sous ces terrasses prêtes à s'effondrer, sur ces planchers fuyant sous les pieds! Quelles pensées effrayantes ont dû surgir dans ces cerveaux que la mort va briser peut-être! Que d'examens de conscience peu satisfaisants pour les croyants d'occasion!
» Dix secondes ont suffi pour mener à fin les terrifiantes péripéties du drame dont nous venons de peindre l’imparfait tableau. Toute la population est dehors, sur les places publiques; l'inquiétude est sur tous les visages, on se cherche avec anxiété, on se rencontre, on s’embrasse, on se serre la main, on se raconte les dangers qu’on à courus.
» Généralement, on en a été quitte pour la peur; pourtant, quelques-uns y ont laissé leur raison ; les cheveux de certains autres ont blanchi soudainement; il en est aussi qui les ont complètement perdus. Chez tous, le sang frappe à coups redoublés aux parois des artères, le pouls est énorme. C’est à croire les secousses incessantes. On a le mal de mer.
» Chacun a vu, pendant et après la crise, des choses étranges, bizarres : des flammes violacées, par exemple, illuminant les crêtes des montagnes, des globes de feu s’éteignant dans une détonation formidable, des phosphorescences courant sur le sol comme les serpents des
magiciens du Pharaon, des vers luisants sués par la terre, des chats noirs dégageant de l’électricité; d’autres ont vu la croûte terrestre se concasser en mosaique sous leurs pieds; il en est aussi qui prétendent avoir remarqué des caractères de feu tracés sur les murailles par une main invisible comme au festin de Balthazar; des montagnes des Bni-Salah se seraient ouvertes à leur sommet et fendues jusqu’à leur base; des masses de terre s’en seraient détachées avec fracas; une fissure, pareille à celle qui engloutit Coré, Dathan et Abiron, se serait produite du côté de lOuadjer, et aurait vomi du feu, des vapeurs et des torrents d’eau sulfureuse; les sources thermales de Hammam-Rir’a auraient craché du sang et de la boue; d’autres sources se seraient taries instantanément; des rochers, fracturés par la commotion, auraient roulé au fond des abîmes en renversant et en brisant tout sur leur passage : des déchirures, des crevasses béantes auraient menacé d’engloutir des villages entiers ; des dégagements de gaz se seraient enflammés au contact de l’atmosphère, et auraient éclairé le Zakkar à giorno; des vibrations intenses, répétées dans le silence des nuits, faisaient songer au siège d’une ville de guerre; un volcan se serait ouvert, on ne savait où, et cette nouvelle était bien accueillie par la population, qui y voyait le terme de ses maux; car les savants lui disaient que les volcans en activité sont comme les soupapes de sûreté par lesquelles s’échappent les fluides dont la ten-
sion, lorsque ces soupiraux cessent de fonctionner, détermine l’ébranlement, le soulèvement et la dislocation des couches de lPécorce terrestre. Et tout le monde en était rassuré. Malheureusement, on reconnut bientôt que ce n’était qu’un faux bruit. Enfin, un grand nombre de personnes se flattaient d’avoir découvert des signes inexplicables dans le ciel.
» Après la première secousse, les plus hardis étaient rentrés dans leurs demeures pour s’habiller, ou pour y prendre les vêtements de leurs femmes ou de leurs enfants; mais un second ébranlement, très court d’ailleurs, qui se produisit quelques minutes après le premier, les en avait chassés de nouveau. Les femmes achevèrent au milieu de la rue leur toilette interrompue. Des malades furent évacués de leurs habitations et apportés, malgré la pluie, sur les places publiques. Trois autres secousses, qui se firent successivement sentir à 8 heures 6 minutes, à 9 heures 10, et à 9 heures 30 minutes, achevèrent de ruiner la confiance que quelques tenaces paraissaient avoir dans la solidité de leurs habitations. La plupart des maisons, fortement dégradées par cette dernière secousse, durent être définitivement abandonnées. Les prisons furent vidées, et les troupes d'infanterie quittèrent leurs casernes, devenues inhabitables, pour aller camper en dehors de la porte Bizot; les malades de l'Hôpital militaire furent établis, aussi bien qu’on le put, dans les cours de cet établissement.
» Des prélarts furent tendus sous les arbres de la place d’Armes pour abriter, provisoirement, contre la pluie les malheureux dont les maisons ne pouvaient plus être habitées sans danger. De temps en temps, une porte qui se fermait, une voiture roulant sur le macadam des rues venaient jeter l’effroi dans les groupes se racontant leurs impressions, et y produire des paniques insensées.
» On ne s’abordait plus que par ces paroles: « L’avez-vous ressentie celle-là? J'espère qu’elle était solide! » Les gens nerveux prétendaient même que la terre ne cessait de fris-
sonner.
» La nouvelle de la destruction de Mouzaïaville, qu'’apportait un gendarme vers les dix heures du matin, n’était pas de nature à rassé-
réner les Blidiens; mais l’autorité locale s’occupait activement de prendre des mesures pour pourvoir aux moyens de donner des abris à une population menacée de passer une nuit pluvieuse sous ses parapluies. Des tentes de campement avaient été demandées à Alger, et on les attendait dans la journée. Le soir, chacun se Casa comme il le put, les uns sous des tentes de l'Administration, ou dans le camp des Tirailleurs, les autres dans des voitures ou sous des hangars. Ce fut néanmoins une mauvaise nuit pour le plus grand nombre, et la pluie, qui ne cessait de tomber, n’embellissait pas la situation.
» Des secousses intermittentes, accompagnées de grondements souterrains ou de détonations
lointaines, furent ressenties pendant cette nuit du 2 au 5.
» Le lendemain, Blida n’était plus qu'un camp; les places, les boulevards, les terrains de la Remonte étaient hérissés de tentes ou de baraques; les services publics, installés sur la place d’Armes, fonctionnaient immédiatement; une ville de toile s’élevait dans les blancs de la ville de pierre ou de pisé; le problème de la fusion était même à peu près résolu : Chrétiens, Musulmans, Israélites, réunis par la communauté du danger et par la nécessité, habitaient sous la même toile.
» La population blidienne s'était déjà faite à ce nouveau genre d’existence; dès le soir du 38, l'accordéon français, la guitare espagnole, la flûte arabe, le violon israélite retentissaient joyeux sous les tentes; on y chantait comme dans les jours de fête. Parfois, un tressaillement du sol venait interrompre brusquement cette harmonie, et rappeler à ceux qui l’avaient oublié que le courroux de la terre n’était point calmé, et qu'ils se réjouissaient sur un volcan.
» Les érudits se racontaient aussi les épisodes du tremblement de terre qui avait détruit Blida en 1825; ils faisaient remarquer cette singulière
coïncidence de quantième du mois et de jour de la semaine. Ce fut, en effet, le 2 mars, et un mercredi, que a Petite Rose de la Mitidja écrasa sous ses ruines les trois quarts de sa population. On faisait mille réflexions plus ou moins gaies sur quelques articles d’un encouragement
douteux par lesquels certains journaux avaient entrepris de démontrer, par des exemples saisis- Sants, que le tremblement de terre qui nous désolait pouvait parfaitement durer quatre ou cinq mois et plus, et cela avec des alternatives de secousses terribles ou anodines, d’effrayants ébranlements ou de frissons berceurs.
» Certes, y disait-on, nous ne sommes pas des plus à plaindre; car l’on s’abonnerait volontiers à n'être englouti que tous les quarante-deux ans. Toutes les autres régions envieraient notre chance. » Heureusement que les auteurs de ces articles à donner la chair de poule à Jean-Bart, ignorent que ce tremblement de 1825 a duré jusqu’en 1829 ; autrement, ils eussent été capables de l'écrire. Quant à nous, nous croyons devoir faire ce renseignement dans la crainte de semer dans la population un effroi inutile. Néanmoins, nous voudrions que la leçon profitât aux propriétaires présents ct futurs, et qu’à l’avenir, ils fissent construire dans des conditions de sécurité plus en rapport avec la constitution du sol sur lequel Blida est assise.
» En résumé, si Blida à un peu vieilli et pris des rides dans la journée du 2 janvier, elle peut être facilement rajeunie par la décapitation de celles de ses maisons de Damoclès, — dont quelques-unes sont hautes à défier Babel, — qui, construites en galets de rivière et avec du mortier sans chaux, ne sauraient tenir contre une nouvelle brutalité de la terre.
» L’agitation n'avait cessé de se manifester,
mais à des intervalles plus ou moins rapprochés, pendant la journée du 3. Ce n’était, à vrai dire, que des frémissements paraissant avoir toujours leur point d’origine dans l'Ouest; aussi, quelques personnes s’étaient-elles décidées à rentrer dans leurs demeures délabrées : deux secousses successives assez violentes vinrent, à une heure trois quarts de la nuit du 3 au 4, troubler leur quiétude et les pousser de nouveau sur les places publiques. La pluie n’avait pas discontinué de tomber. Quelques-uns des fuyards, sous l’influence d’une hallucination ou d’un effroi assez caractérisé, étaient persuadés que la terre bra- Sillait sous leurs pieds et qu’ils marchaient dans le phosphore. Vers quatre heures du matin, un ébranlement court, mais intense, chassa définitivement de leurs habitations ceux que la pluie ou l’ignorance du danger y avait maintenus. Ils durent se résigner à aller prendre leurs bivouacs sur la place publique.
» Les journées des 4, 5 et 6 ne furent troublées que par quelques tressaillements sans importance, qui paraissaient être les dernières convulsions intestines de notre fougueuse planète. Le moral de la population était remonté et la confiance revenue : on s'occupait de mastiquer ses lézardes, d'effacer ses rides, et de mettre du diachylon sur ses gerçures. Avec un peu de blanc sur le tout, les propriétaires pouvaient parfaitement se persuader que leurs maisons n'avaient pas souffert, et que le tremblement de terre du 2 janvier n’était qu’un rêve, un cauche-
mar; mais le 7, à cinq heures et demie du soir, une brusque commotion, précédée d’un grondement souterrain accourant de l’ouest, vint avertir les confiants que le phénomène n’avait pas encore dit son dernier mot. Les maisons se vidèrent une troisième fois, et ceux qui avaient essayé de s’y réinstaller se décidèrent franchement à camper.
» Depuis le 7, on n’a plus compté que quelques vibrations qui n’ont rien ajouté aux dégâts produits par les secousses antérieures. Ces mouvements du sol n’ont guère pour effet que de tenir la population sur l’œil, et de lui prouver que la terre souffre encore de son mal d’entrailles.
» Aujourd’hui — et cela n’a rien de rassurant — les maisons les plus maltraitées, celles qui,
par suite de la perte de leurs aplombs, n’ont plus qu'une solidité douteuse, sont pourvues de béquilles, d’étançons, d’étrésillons; on a commencé la démolition des constructions menaçant ruine, le dérasement de celles qui sont condamnées à la décapitation, et la consolidation des autres. Les murs sont rattachés par des tirants et des baies soutenues par des supports. Ainsi munie d’attelles, Blida, la pauvre estropiée, ne semble plus qu’un cul-de-jatte ; mais elle est jeune, elle est vigoureuse, elle a du moral.
Vienne promptement un intelligent rebouteur pour replacer ses membres disloqués, et la ville aux fruits d’or, un moment morne, triste el abattue, reprendra bientôt ses charmes et les
attraits qui nous la faisaient tant aimer. Oublions nos maux, mais non la lecon. Pourquoi nous décourager quand déjà les oiseaux chantent leurs amours dans nos jardins, et que les orangers nous jettent à profusion leurs plus délicieux parfums? La science dit d’ailleurs qu’il n’est aucune portion de la surface du globe, soit continentale, soit océanique, qui ne soit exposée aux tremblements de terre; nous avouerons pourtant avec elle que certaines régions y sont plus sujettes que d’autres. Quoi qu’il en soit, nous sommes avertis.