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rations célestes. Quand et comment était-il arrivé chez les Säouda? Qu’y venait-il faire ? et pourquoi avait-il choisi, de préférence à tout autre, le pays des Bni-Salah pour demeure? Telles étaient les questions que se posèrent mentalement les quatre Säouda, et auxquelles, bien entendu, ils ne trouvèrent pas de réponse.
Ils n'avaient qu'un moyen de satisfaire leur
| légitime curiosité, c’était de poser au saint luimême toutes les questions qu’ils n’avaient pu
résoudre. Comme ces Oulad-El-Djilali étaient des
| grossiers, et que cela ne les embarrassait pas
plus de s’adresser à un homme de Dieu, ou à un
(1) Qui s’entretient dans la faim.
grand de la terre qu’au dernier des bergers de leur fraction, ce futle parti auquel ils s’arrêtèrent, 1! tant il est vrai que la grandeur prestigieuse des puissants r’exerce ses effets que sur les peuples pourvus d’une certaine dose de civilisation. Les Säouda n’attendirent même pas, pour aller le questionner, que le saint fut redescendu sur la terre. Ils en furent bien punis; car lorsqu'ils voulurent s’en approcher, ils se sentirent attachés au sol par des liens invisibles que, malgré leurs efforts, ils ne purent parvenir à briser. Après s'être épuisés en violences impuissantes, ils finirent par comprendre que le plus sage était 4 d'attendre que le saint voulût bien mettre un terme à leur désagréable situation.
Au bout de quelques instants, le saint se rele- 4 va, se tournant alors lentement du côté des Sàäouda, il leur fit signe de s'approcher. A cet ordre, ils sentirent leurs liens se rompre comme 4 par enchantement; ils en profitèrent pour se précipiter vers le saint et se jeter à ses genoux, qu’ils couvrirent de baisers. Le jour s'était fait soudainement dans leur esprit; la foi les avait M pénétrés, et ils avaient reconnu qu’ils étaient en présence d’un Élu de Dieu. Le saint les releva 4 avec bonté, et leur dit avec une voix qui ne pa-4 raissait pas appartenir aux êtres de la terre, tant 4 elle était harmonieuse et pleine de. charme : 4 « Allez annoncer, à Oulad-El-Djilali! ce que vous avez VU, »
Les Oulad-El-Djilali furent fort émerveillés d’abord que le saint — qui était étranger — les
appelât par leur nom; mais ils réfléchirent ensuite que, puisqu'il avait, sans aucun doute, le don des miracles et de la divination, il n’y avait rien là qui dût tant les étonner.
Ils n’osèrent, par discrétion — car ils se sentirent spontanément dégrossis — questionner le saint sur ce qu’ils avaient envie de savoir. Du reste, cela ne leur eût pas été possible, attendu qu’il venait de disparaître à leurs yeux sans qu’ils eussent pu se rendre compte de la façon dont le miracle s'était opéré. Ils eurent beau chercher autour de l’endroit où s’était tenu le saint, ils n’en trouvèrent pas trace. Ils remarquèrent cependant que, sur le point même où il avait prié, une fumée bleuâtre s'élevait du sol, et montait vers le ciel en répandant dans l’air une odeur très prononcée de djaoui (benjoin) qui leur causa de délicieuses félicités. Ils conclurent de là que le saint s’était peut-être volatilisé, hypothèse que son extrême maigreur rendait parfaitement admissible.
Après s'être convaincus de l’inutilité de leurs recherches, les Oulad-El-Djilali se hâtèrent de regagner leur douar pour raconter les faits merveilleux dont ils venaient d’être témoins. On les crut d’abord frappés de folie ; mais comme leurs bernous étaient encore imprégnés d’une suave odeur d’encens qui n’avait rien de commun avec celle qu’ils exhalaient habituellement, on fut bien obligé d’ajouter foi à leur étonnant récit. Quelques Sâouda avaient aussi aperçu la vive lumière dont parlaient les Oulad-El-Djilali; mais
les uns étaient trop éloignés pour aller en constater la nature, et les autres l’avaient attribuée aux rayons de l’aurore avec lesquels elle se confondait, quelques-uns, enfin, se dirent que, Si c'était un incendie, il n’y avait qu’à laisser brüler, attendu qu'ils ne pouvaient avoir la prétention d’éteindre une forèt en flammes.
Le bruit de cette singulière apparition tomba bientôt dans l'oreille des Bni-Salah et des montagnards des tribus voisines. Les Bni-Msàäoud, les Ouzra et les Mouzaïa sentirent naître dans leurs cœurs quelques symptômes de jalousie, au sujet des avantages incalculables qu’allaient, vraisemblablement, retirer les Bni-Salah de la présence d’un saint de cette importance dans leur tribu, laquelle, si on les en croyait, était pourtant bien loin de marcher dans le sentier de Dieu. Ces ignorants Kabils ne réfléchissaient pas que c’était précisément pour les y mettre que ce saint avait été envoyé. Mais quand l’envie nous égare, il nous est bien difficile de penser juste.
Depuis cette apparition, les Oulad-El-Djilali paraissaient tout à fait transformés, ils ne juraient plus que par le saint inconnu, et ils paraissaient disposés à soutenir leur témoignage jusqu’au martyre.
Il était pourtant un homme qui ne paraissait pas accepter aussi facilement que les autres les merveilleux récits des Oulad-El-Djilali; il les mettait sur le compte de l’hallucination, et il défiait ces néophytes de lui prouver ce qu’ils avancaient. Il faut dire que ce contradicteur était
leur grand-père, et que, vivant lui-même de la profession d’ascète dans une kÆheloua (retraite) voisine des gourbis de ses petits-fils, il entrevoyait un concurrent sérieux dans la personne du saint dont ils s'étaient faits les adeptes. Bref, il ne voulait pas croire, et cette incrédulité excitait au plus haut point la colère de ses descendants, lesquels, il faut l'avouer, étaient d’une intolérance extraordinaire depuis qu’ils se po- Saient comme les apôtres de leur saint. C’est toujours comme cela.
Ils se mirent en tête de convertir leur grandpère en le menant à l'endroit même où avait eu lieu l'apparition. « Il est de l'intérêt du saint, pensaient-ils, de se manifester, et il n’y a pas de raison pour qu’il ne recommence pas l’expérience; Car, pourquoi, s’il n'avait pas eu l’inteéntion d’agir sur la tribu des Bni-Salah et d'y semer la parole divine, pourquoi nous aurait-il chargés d'annoncer ce que nous avions vu? Pourquoi? »
Il était donc à peu près hors de doute que le saint reparaitrait là où les Oulad-El-Djilali l’avaient déjà rencontré.
Le grand-père consentit à tenter l’épreuve, et, . monté sur sa mule, il se dirigea, un matin, conduit par ses petits-fils, vers la forêt de chêneslièges où s'était produite l'apparition. Bien qu’ils ne fussent pas très certains que le saint fit partie de l’espèce des enfants d'Adam, les Oulad-El- Djilali S’étaient munis à tout hasard de présents qu’ils Comptaient lui offrir. Ces dons rm’étaient pas somptueux : ils Se composaient de figues
— À484 — sèches, de glands et de galettes d'orge; mais ces Säouda n'avaient pas les richesses de Karoun (1), et ils faisaient ce qu’ils pouvaient. Le saint aurait donc eu tort de ne pas se montrer satisfait de ces offrandes.
Le soleil était déjà levé quand les Oulad-El- Djilali et leur grand-père arrivèrent près de la clairière où s’était déjà montré le saint. Rien d’extraordinaire ne s’annonçait sur Ce point de la forêt: tout, sources, feuillage, oiseaux, insectes babillait, bruissait, chantait, bourdonnait comme d'habitude. Les quatre Säouda commencaient déjà à se demander si, en effet, ils n’avaient point été le jouet de leur imagination, et le vieillard les regardait d’un air narquois et plein d’incrédulité.
Le point où le saint avait fait sa prière était facilement reconnaissable à un gros chène-liège dont les branches décortiquées semblaient les bras de quelque mulâtre gigantesque. Les Oulad- El-Djilali n'étaient plus qu’à quinze ou vingt pas de ce chêne; ils s’y dirigèrent en poussant devant eux la mule sur laquelle était monté le vieillard; mais, tout à coup, l'animal se campa effrayé, les narines dilatées et soufflantes, les yeux démesurément ouverts, et tous les efforts pour la faire avancer furent complètement inutiles. Quel était donc ce mystère? Les Säouda ne tardaient pas à Papprendre : un rugissement terrible vint ébranler la montagne, qui sembla chanceler sur sa
(1) Le Coré de la Bible.
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base; des grognements roulant dans les vallées comme la foudre dans les nuages noirs, alternaient avec les rugissements; les feuilles frissonnèrent sans que pourtant le vent soufflât; des arbres se brisèrent avec d’épouvantables craquements; les broussailles gémirent fracassées; en mème temps, un lion noir (1) de taille colossale déboucha dans la clairière en éventrant un massif de chènes-lièges; ses yeux, cloués dans une tête énorme, paraissaient deux tisons ardents soufflés par un impétueux vent du sud; sa gueule ouverte laissait voir deux rangées de dents Sortant menacçantes de ses mâchoires sanglantes, pareilles aux redoutables crochets des remparts de Bab-Azzoun sur lesquels on précipitait les esclaves chrétiens.
Bien que le lion se füt arrêté, les Oulad-El-Djilali n’en mouraient pas moins de frayeur, et ils paraissaient avoir tout à fait oublié que les lions respectent les gens de cœur. IIS voulaient parler au lion, — on leur avait dit que c'était le moyen de le faire fuir, — mais ils ne trouvaient plus leur langue dans leur bouche; leurs jambes fiageollaient comme s'ils étaient ivres de khamr (2), et
(1) Bien qu’il y fut beaucoup plus vare que le lion fauve et le lion gris, le lion noir se rencontrait pourtant assez fréquemment, avant l’occupation française, dans les montagnes des Bni-Salah. Le fond de la robe du lion noir est bai-brun jusqu’à l'épaule, où commence la crinière, qui est noire, longue et épaisse.
(2) En général, toute boisson fermentée et enivrante,
leurs yeux s’ouvraient à se précipiter hors de leurs orbites. Ils cherchèrent vainement à se rappeler la prière « Certes, nous sommes à Dieu et nous retournerons à lui, » qui chasse les lions et qui met les djenoun (génies) en fuite. Leur situation était terrible, et ils se repentaient cruellement d’avoir entraîné leur grand-père dans cette effrayante aventure.
Ils ne voyaient point de salut, et ils se résignaient déjà à servir de pâture au sultan des animaux, quand sortit tout à coup d’un bouquet d'arbres un vieillard à barbe blanche que les Oulad-El-Djilali reconnurent de suite pour être le saint qu’ils cherchaient. IIs commencèrent à respirer, Car ils sentaient instinctivement que sa puissance devait s'exercer aussi bien sur les êtres animés que sur les éléments. En effet, sur un signe du saint, les mâchoires du lion se fermèérent, ses yeux s’éteignirent, ses épouvantables rugissements se changèrent en une sorte de grognement caressant pareil à celui d’un chat qu’on flatte de la main; sa queue, qui abattait des arbres sous ses coups, avait cessé ses désastreux mouvements de va-et-vient; bref, le terrible animal avait fini par se rouler aux pieds du saint Comme un chien soumis. Aussi, les cœurs des Oulad-El-Djilali n’avaient-ils pas tardé à redescendre à leur place, et la mule de leur grandpère se montrait-elle pleine de gaité.
Le saint s’approcha des Oulad-El-Djilali et leur donna le salut; tous, et le grand-père aussi qui ne doutait plus, s’empressèrent de déposer leur
otre
offrande de ziara (visite) aux pieds du saint, qui en parut très satisfait; il daigna même exiger qu'ils partageassent avec lui les galettes et les fruits qu’ils avaient apportés. Les Oulad-El-Djilali acceptèrent sans balancer l’offre du saint, et, à son exemple, ils s’assirent sur l’herbe auprès des provisions qu’ils avaient déposées à terre, et ils se mirent à manger de grand appétit. Ils remarquèrent bientôt que le saint se bornait à toucher alternativement le pain et les fruits du bout des doigts, et que, pourtant, ces comestibles diminuaient par l'effet du toucher absolument comme s'ils eussent été absorbés par la méthode ordinaire; une suave odeur de musc se répandait en même temps autour du saint, et l’air en était parfumé. Cette particularité acheva de dissiper tous les doutes du grand-père des Oulad-El-Djilali au sujet de l’état de sainteté du puissant vieillard; car il avait entendu lire Æ1-Hadits (1), et il se rappelait très bien le passage suivant qui l'avait fortement frappé : « Mohammed a dit : « Les habitants du Paradis ne sont sujets ni à » uriner, ni à rendre des excréments, mais une » sueur semblable au musc sort des membres » de leurs corps. » Il n’y avait donc pas à s’y tromper, le vieillard ne pouvait être qu’un habitant d'El-Djenna (2) en mission sur la terre.
Ce qui émerveillait surtout les Oulad-El-Djilali,
(1) Tradition concernant les paroles ou les faits recueillis de la bouche ou au sujet de Mahomet.
(2) Le Paradis.
c’est que, bien qu’ils mangeassent depuis une demi-heure, les provisions qu’ils avaient devant eux n'avaient pas diminué sensiblement.
Dès qu’ils furent rassasiés, ils voulurent se lever pour prendre congé du saint; mais celui-ci qui, sans doute, voulait s’amuser un peu de leur étonnement, leur dit avec infiniment de bonté : « Vous n’avez pas fait grand honneur à ma dhifa, Ô Oulad-El-Djilali! Voyez, vos provisions sont restées intactes. »
— « O monseigneur! répondit le grand-père des Sâouda, vous voulez vous moquer de vos serviteurs. Mais nous ne sommes pas si aveugles que nous n’ayons reconnu que vous êtes un des Élus de Dieu. Moi, j'avais douté et j’ai voulu voir; aujourd’hui, j'ai vu et je crois. »
Les Oulad-El-Djilali triomphaient en entendant cette déclaration de leur grand-père, et on lisait déjà dans leurs regards l’ardeur enthousiaste dont sont pénétrés les néophytes quand s'allume dans leurs cœurs le flambeau de la foi.
Pendant toute cette scène, le lion qui avait causé tant d’effroi aux Oulad-El-Djilali, dormait la tète entre ses deux pattes de devant. Ils en conclurent que ce devait être le compagnon habituel du saint, un djenn, peut-être, qu’il avait soumis à ses volontés et contraint à habiter la peau d’un lion. À cette époque, ces sortes de métamorphoses étaient beaucoup plus fréquentes qu'aujourd'hui, bien que, cependant, on en voie encore des exemples.
Après avoir fait toutes sortes de protestations
au saint, s’être déclarés ses serviteurs religieux, et lui avoir respectueusement effleuré la tête de leurs lèvres, les cinq Sâouda, le cœur allégé, reprirent, le grand-père, le chemin de sa kheloua, ses petits-fils, celui de leur douar. Avant de s’enfoncer dans le bois, ils se retournèrent pour jeter un dernier regard sur le saint homme; mais lui et le lion avaient déjà disparu.
Le bruit de ces étranges choses se répandit bientôt dans l’étendue du district d'Alger et jusqu’au fond du Tithri; de tous côtés, les Croyants venaient demander au saint, qui s'était définitivement fixé chez les Bni-Salah, de vouloir bien intercéder pour eux auprès du Tout-Puissant.
Sa kheloua, qu’il avait établie dans une grotte tissée de lianes, à quelques pas du grand chèneliège sous lequel il avait apparu aux Oulad-El- Djilali, ne désemplissait pas du matin au soir; souvent même, les fidèles qui étaient pressés ou qui avaient beaucoup à demander arrivaient dès la veille, et passaient la nuit non loin de la demeure du saint afin de profiter de sa première audience. Des personnages considérables ne dédaignaient pas de s'engager à pied dans les montagnes des Bni-Salah pour venir, chargés d’offrandes, solliciter l'intervention du saint ou quelque bon conseil. On allait jusqu’à dire que Baba-Aroudj en personne était venu le consulter, et lui demander ses prières pour la réussite de quelque entreprise contre les Espagnols; mais ce fait n’a jamais été bien prouvé.
Quoiqu'il en soit, le saint paraissait avoir
attiré la bénédiction du ciel sur le pays : depuis qu'il Phabitait, la terre rendait au centuple ce qu'on lui confiait; les pluies ne tombaient que lorsqu'il en était besoin; les sources paraissaient avoir doublé de volume; le guebli (1) se heurtait toujours impuissant contre les montagnes des Ouzra et ne pouvait arriver jusqu'aux Bni-Salah,; les arbres fruitiers fléchissaient sous le poids de leurs fruits; les troupeaux multipliaient d’une facon prodigieuse; les femmes 4 étaient d’une fécondité rare; les lions, ces vo- 4 leurs fils de voleurs, avaient cessé leurs désastreuses déprédations; la peste n’y avait pas fait 4 sentir ses ravages; les impôts étaient insigni- 4 fiants; enfin, les faveurs d'en haut pleuvaient sur la tribu avec une persistance qui, jusqu'alors, avait été sans exemple. Aussi, la foi avait pris un 4 tel essor chez les Bni-Salah, — on croit aisément 4 quand on est dans le bien, — et mème chez leurs 4 voisins du sud et de l’ouest, que ces braves mon-#4 tagnards paraissaient tout disposés à s’en aller en guerre sainte contre les Turks qui, déjà, leur # étaient fort désagréables. Les Bni-Salah préten-4 dent même — mais nous pensons qu’ils se van-4 tent — avoir eu des leurs dans les rangs des4 Mehal, quand Ahmid-ben-Abid, embrassant 1a4 cause des gens de la Mtidja, vint livrer bataille sur l’'Ouedjer à Baba-Aroudj. Ce qu’il y à de cer-4 tain, c’est que cette prétention des Bni-Salah ne se produisit que fort tard après cet événement; 4
(1) Le vent du sud, le siroco.
il est vrai que les Mehal ayant été vaincus, il n’eût peut-être pas été prudent aux Bni-Salah d'aller crier sur les toits qu'ils étaient du côté d’Ahmidben-Abid à la bataille de lOuedjer.
Il est une chose qui vint surtout augmenter la réputation de sainteté du vieillard des fernan (chènes-lièges) : les Bni-Salah avaient découvert qu’il jouissait du don d’ubiquité : ainsi, on le voyait à Mekka pendant les mois du pèlerinage, bien qu’il füt parfaitement constaté qu’il n'avait pas quitté les Sàäouda. Pendant sept années de suite, c’est-à-dire depuis son arrivée chez les Bni- Salah jusqu’à sa mort, le saint passa l’éid elkbir à Mekka et dans sa kheloua des Säouda. Le fait était d'autant plus certain que, pour s’assurer qu'ils n'étaient point le jouet d’une illusion produite par la ressemblance de quelque hadjdj avec le saint, plusieurs Bni-Salah, en pèlerinage aux Villes Saintes, lui avaient adressé la parole, et c'était si bien lui, qu’il les avait, sans hésiter, appelés par leurs noms. Or, il était parfaitement démontré qu’à la même date, il avait reçu, comme à l’ordinaire, ses khoddam dans sa solitude des Saouda.
Quel était donc le moyen qu'employait le saint pour se trouver en deux endroits à la fois?
On citait bien un fait à peu près analogue, celui de Djellal-ed-Din, lequel, bien qu'ilhabitàtlaChine, faisait sa prière du matin tous les jours à Mekka.
Oui; mais le fait du marabouth des Bni-Salah était bien plus extraordinaire encore; car Djellaled-Din disparaissait, — pendant un jour seule-
ment, il est vrai, — tandis que le premier était présent corporellement, en même temps, à Mekka et à sa kheloua des Bni-Salah.
Nous ne voulons pas dissimuler que la question de lubiquité, du dédoublement plutôt du marabouth des fernan rencontrait des contradicteurs, lesquels trouvaient exorbitant qu’on attribuât à un simple saint un don que Dieu parait s'être réservé, et qu'il avait même refusé à son Prophète Mohammed lorsque celui-ci entreprit, dans la nuit d’et-Märadj, Son voyage aérien à travers les sept cieux. Il est vrai qu'avec les moyens de locomotion que Dieu mettait à la disposition de son apôtre, c’est-à-dire avec l’ange Gabriel, muni detrois cents paires d’ailes (1) pour propulseur, et Æl-Borak, quadrupède ailé à la figure de femme, au corps de cheval, et à la queue de paon pour monture, l’ubiquité n’était plus que d'un intérêt médiocre pour le Prophète, puisque, par suite de la rapidité des agents locomoteurs, le temps consacré à son voyage devenait inappréciable. Aussi, n'éprouvons-nous aucune ré-… pugnance à croire, avec Aaïcha, qui l’affirme, que 4 son mari n’a jamais découché, et, avec les commentateurs, qu’à son retour, Mohammed trouva son lit encore chaud, et qu’il revint assez à temps 4 pour relever, sans qu'il ait perdu une goutte 4
(1) « Gloire à Dieu Créateur des cieux et de la terre, 4 Celui qui emploie pour messagers Les anges à deux, trois 4 et quatre paires d'ailes. » Le Koran, chapitre XXXV, ver-A Std:
Pi ee
d’eau, un pot qu’il avait mis sur le feu, et qui, à son départ, était près de se renverser.
Toutportait donc à croire, bien que cette version füt la moins accréditée, que le saint marabouth des Säouda pouvait disposer d’un certain nombre d’anges à quatre paires d'ailes, et qu'il faisait le voyage des Bni-Salah à Mekkea, aller et retour, avec une telle vélocité, que son absence ou sa disparition pouvait difficilement être constatée.
A défaut d'autre mérite, cette opinion a tout au moins Celui de ne pas choquer sensiblement le bon sens, et de laisser au Tout-Puissant une propriété dont, vraisemblablement, il n’a pas cru devoir faire jouir son infime créature; mais, comme nous le disons plus haut, il suffit qu’une chose soit à peu près raisonnable pour que le gros populaire, qui a soif de surnaturalisme, la rejette d’une facon absolue.
Un jour, les khoddam du saint marabouth des Jernan encombraient dès le matin, comme de coutume, les abords de sa solitude. Surpris de ne pas le voir sortir de sa grotte de lianes — car il n'avait pas d’autre habitation — pour leur donner audience, quelques-uns de ses sairin (visiteurs), qui attendaient depuis longtemps déjà, voulurent savoir la cause d’un retard qui était si peu dans les habitudes du solitaire; les plus hardis s’avancèrent tout en tremblant vers l'entrée de sa demeure; le soleil en éclairait une partie. Le saint était étendu sur une natte de jonc et dans l'attitude du sommeil. Le croyant endormi, et craignant de troubler son repos, les
visiteurs se retirèrent discrètement à quelques pas de son ermitage, espérant qu'il finirait, sans doute, par se réveiller. Après une heure d'attente, ils se présentèrent de nouveau à l’entrée de la grotte. L’ami de Dieu était encore dans la même position. Il y avait évidemment là un mystère dont il importait d’avoir la clef: quelques hommes des Säouda pénétrèrent dans la grotte, et s’approchèrent du marabouth, qui ne bougea pas. L'un d’eux ayant placé son oreille sur la bouche du saint et sa main sur son cœur, reconnut que le corps était vide de l’âme. Il avait, probablement, terminé sa mission sur la terre, et Dieu lui avait repris le souffie qui Panimait.
La nouvelle de la mort de ce saint, dont on avait toujours ignoré le nom, et qui, dès lors, fut désigné sous celui de Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat, à cause de ses sept pèlerinages aux Villes Saintes, la nouvelle de sa mort, disons-nous, attrista considérablement non-seulement les Bni-Salah, mais encore toutes les tribus de la montagne et 4 de la plaine qui avaient eu besoin de recourir à sa puissante intercession. Le coup fut rude sur-… tout — on le comprend — pour les Bni-Salah; car ils sentaient parfaitement que c'était à leur saint marabouth qu’ils devaient la persistance des faveurs du ciel, et cette rosée de bienfaits qui, en sept années, avait fait de leur pays le 4 paradis de la terre. Aussi, plus reconnaissants 4 que l’asphodèle (1),ces montagnards voulurent-ils M
(1) Les Arabes disent : « Plus reconnaissant que Pas-
faire à Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat des funérailles dignes de lui: les parfums les plus précieux furent brûlés en son honneur, et le camphre dont on aromatisa son corps ne fut certes pas | épargné. Sa fosse fut creusée à l'endroit même Où il avait cessé de vivre.
Les Bni-Msäoud, les Ouzra et les Mouzaïa étaient accourus en foule pour rendre les derniers devoirs au saint dont ils avaient eu tant à se louer. Cette affluence fit mème craindre aux Bni-Salah que ces tribus ne cherchassent à s’emparer de son corps; aussi, les observèrent-ils sérieusement tant que sa dépouille mortelle ne fut pas rendue à la terre. Cette crainte prouve que les Bni-Salah ne désespéraient pas que Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat leur continuât sa puissante protection dans le séjour des bienheureux.
Chacune des trois tribus que nous nommons plus haut voulut, dans l’espoir évident de se créer des titres à l'appui du saint, se charger des frais de construction de la koubba qu’on se proposait d'élever sur son tombeau : les Bni-Msâoud, à cause de leur proximité des Bni-Salah, réclamèrent pour eux la priorité, et ils se mirent immédiatement à l’œuvre; mais leur koubba était à peine achevée, que, le lendemain matin, on la trouvait renversée (1) comme par leffet d’un
phodèle, » parce que cette plante pousse et conserve sa
verdure, même par les sécheresses les plus prolongées. (1) La tradition signale un grand nombre de faits de ce
genre. Nous ne savons s’il convient de les attribuer à la
tremblement de terre; les pierres qui entraient dans sa construction avaient été projetées au loin avec une violence extraordinaire. Les chapelles funéraires érigées à Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat par les Mouzaïa et les Ouzra eurent absolument le même sort. Il était donc parfaitement constaté que le marabouth des chènes-lièges, qui, fort probablement, avait lu dans le cœur #4 des gens de ces tribus, n’en voulait rien accepter. Les Bni-Salah, qui, intérieurement, n'étaient 4 pas fâchés de ce qui arrivait, entreprirent, à leur 4 tour, d'élever un djamd sur le tombeau du saint. 4 Les trois tribus repoussées, qui cherchaient à se # persuader que le refus d’une koubba était un | parti pris de la part de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat, # espéraient qu’il en serait de la construction des Bni-Salah comme il en avait été des leurs; mais 4 il en fut, à leur grand désespoir, tout à fait autre-4 ment : la chapelle des Bni-Salah resta parfaite- 4 ment debout, et il a fallu qu’elle fût bâtie bien 4 solidement, ou que le saint tint à sa conserva- 4 tion d’une facon toute particulière, puisque, mal-4 gré de désastreuses tempêtes et de nombreuses 4 secousses de tremblement de terre, elle a pu atteindre déjà l’âge respectable de trois cent soixante-dix ans.
modestie des saints, ou si, plutôt, ils ne eacheraient pas la ladrerie de leurs contemporains qui, pour s’excuser de ne point avoir élevé à leurs marabouths vénérés des monu-# ments funéraires dignes d'eux, auraient prétendu que ces M saints se seraient toujours obstinés à les renverser. i
Aujourd'hui encore, les Bni-Salah ont seuls le droit d'entretenir et de blanchir le djamä de Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat, et tout soin de cette nature qui viendrait d'autre part que de celle des préférés du saint, Serait inflexiblement rejèté. Aussi, les Bni-Salah sont-ils très fiers de ge privilège.
Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat pousse bien plus loin encore ses préférences pour les Bni-Salah : ainsi, tout étranger à cette tribu qui toucherait seulement à un brin de dis dans le périmètre que s’est réservé le saint autour de son tombeau, en serait immédiatement puni par le dessèchement de la main qui aurait consommé le délit. Quant au téméraire qui oserait porter la hache sur l’un des chênes-lièges qui avoisinent le tombeau de Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat, il est à suüpposer que ia mort serait insuffisante pour le punir d’un pareil forfait. Mais les Sâouda ont toujours la charitable obligeance d’aviser de ces effrayants détails les étrangers qui s'engagent sur les terres de ce terrible saint.
Nous avons vu plus haut que Sidi Bou-Sebä- Hadjdjat possédait une merveilleuse influence sur les lions, et qu'il les rendait, sur un geste, aussi dociles que des chiens convenablement élevés. Le saint à voulu, après sa mort, continuer à ses chers Bni-Salah la protection dont il les avait couverts pendant sa vie contre les formidables mâchoires et les insatiables appétits du sultan des animaux. Aussi, tout lion qui, traqué par les Bni-Salah, a le malheur de pénétrer sur
le terrain consacré au saint, est-il un lion mort; car il lui est de toute impossibilité de sortir du cercle fatal qui s’est refermé sur lui: il rugit alors en frappant de sa queue un obstacle invisible ; il s’y heurte impuissant comme dans une cage de fer; ses désespoirs sont terribles; il croit qu’il brise; mais ses coups ne rencontrent que le vide. Un enfant armé d’un fusil peut alors tuer impunément le fort des forts.
Aussi, avant l'occupation francaise, quand les lions ne se bornaient pas, comme aujourd’hui, à traverser les montagnes des Bni-Salah, là particularité dont nous venons de parler se produisait assez fréquemment. Dès qu’un lion était signalé dans le pays, tous les hommes de la tribu se rendaient sur le tombeau de Sidi Bou- Sebà-Hadjdjat pour lui demander sa protection contre cet incommode ennemi. Toute la journée se passait en fête; on se bourrait de kousksou pour se donner des forces, car il est difficile de trouver un cœur brave au-dessus d’un ventre vide; puis on arrêtait les dispositions à prendre pour le lendemain; on distribuait les rôles. On se séparait à la nuit, en se donnant rendez-vous sur tels ou tels points qu'on devait occuper avant le lever du soleil.
Le but de la manœuvre était de chercher à pousser le lion vers le tombeau de Sidi Bou-Sebà- Hadjdjat : les combattants, placés sur deux ou trois lignes, formaient, à cet effet, un immense demi-cercle qu’ils resserraient peu à peu. Mais il arrivait quelquefois que le lion entrait dans le
pays du côté opposé à celui où s'élevait le tombeau du saint, il ne paraissait pas non plus toujours disposé à quitter son repaire, de sorte qu’il devenait difficile de lui donner la direction désirée. Quand les balles, les cris, les grands feux ne Sufflsaient pas pour le débucher, on placait, en les échelonnant, des appâts sur la route qu’on voulait lui faire prendre; si, malgré cela, il ne bougeait pas, les benou el-mout (1) commencaient leurs imprudences, leurs témérités : il y avait alors des cuisses labourées, des membres broyés, des ventres désentraillés, des poitrines en lambeaux, des têtes scalpées. Sidi Bou-Sebà- Hadjdjat finissait pourtant par s’en mêler, ‘et le lion, poussé par les injures, par les huées de la foule, qui le traitait de voleur fils de voleur, de coupeur de route, prenait, tout en rugissant, la direction fatale.
— « Que Dieu te maudisse! ô le voleur qui m'as mangé un bœuf! » lui criait l’un.
— «Toi, tu n’es pas le lion, lui hurlait l’autre; tu n’es qu’un lâche coupeur de route. »
— « Prends garde à ta peau, Ô le fils de celle qui n’a jamais dit non! Je veux en faire un lit pour ma bien-aimée, et de tes griffes des ornements pour son cou! »
Chacun, tout en se tenant à distance, léclabousse d’outrages. Enfin, le malheureux lion, qui semble attiré vers le tombeau du saint par
(1) Les enfants de la mort, c’est-à-dire les braves, les courageux,
une influence à laquelle il ne cherche même pas à se soustraire, a pénétré dans enceinte sacrée. Un immense cri de joie s'élève de cette foule hurlante qui se rit, en l’insultant, de ses efforts impuissants; puis, quand les chasseurs sont fatigués de cette lutte si inégale pour le lion, ils chargent quelquefois une femme — dernière injure — de lui donner la mort.
L’animal est ensuite dépouillé, et sa peau, qui est un présent précieux, est offerte au saint qui a donné la victoire.
Avant l’occupation française, les murs de la chapelle de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat étaient, assure-t-on, tapissés de la peau des lions qui avaient trouvé la mort dans cette enceinte fatale.
Depuis, on a trouvé, sans doute, que ces peaux feraient bien meilleure figure sous les pieds mignons de nos ravissantes Algériennes, que le long des murs poudreux du gourbi de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat. Le fait est que linfortuné saint n’a plus même de quoi se faire une descente de tombeau pour le jour de la résurrection.
On voit bien que la foi s’en va, et que les peaux de lion sont hors de prix.
Nous avons décrit plus haut le pays situé sur la rive droite de l’ouad Tizza, cours d’eau qui prend successivement les noms d’ouad Acelgou et d’ouad Er-Rabtha. Il nous reste donc à parler de sa rive gauche et de la fraction qui Poccupe, les gens de Tazerdjount.
Cette portion du pays des Bni-Salah est magnifique de végétation et riche en eaux; les flancs des montagnes y sont vigoureusement fouillés, les crêtes d’une hardiesse extrème, les pitons menaçants pour le ciel; quelques-uns sont décharnés et laissent voir leurs os pointus comme le fait un pauvre dont l’habit est percé aux coudes; on trouve encore dans le pays de Tazerdjount des versants droits comme une muraille, le versant ouest particulièrement, celui au bas duquel gronde la Cheffa; les douars y sont perchés d’une facon impossible; on ne doit pouvoir les aborder qu'avec des échelles. Tout cela est effrayant d’audace; on serait tenté de croire que ces Tazerdjount ont l’orgueil de Nemrod, fils de Canaan, ce roi qui éleva un palais haut de cinq mille coudées pour observer de là ce qui se passait dans le ciel. Peut-être n’est-ce pas de l’orgueil, pourquoi ne serait-ce pas l’amour de la liberté? Ces montagnards le savent bien; ils ne seront pas dérangés par les poussifs de la civilisation;, car la civilisation est la mère de la pousse.
Parcourons rapidement, à vol d'oiseau, bien entendu, ces vallées sauvages et ombreuses, ces forèts de chènes-lièges presque impénétrables ; escaladons ces rochers qui semblent surgir de terre comme des spectres blancs pour nous barrer le passage; enjambons ces rides affreuses qui nous prouvent les tourments de la terre, ses tortures. Pauvre terre! elle a dù bien souffrir déjà depuis que le Créateur l’a lancée dans l’es-
pace! Il faut dire aussi qu’elle n’est plus de la première jeunesse.
Si, partant de la Koudiet Tala-Izid où est assise la redoute de la Hadjert-el-Hamra, nous nous enfoncons dans le nord-ouest, nous rencontrerons presque immédiatement une forêt de chènes-lièges touffue à ne pouvoir y pénétrer, plus loin, au milieu des bois, nous nous trouvons nez à nez avec les Hadjeur-Bou-Chiba, rochers monstrueux qui semblent un dolmen gigantesque renversé par quelque commotion souterraine. En présence de cette immense verrue qu’on dirait avoir été rejetée des entrailles de la terre, on se rappelle involontairement cet effrayant tableau que fait Mahomet des signes qui précéderont le jugement dernier : « Au premier coup de trompette, la terre tremblera du tremblement qui lui est réservé, et elle secouera sa charge, c'est-àdire qu’elle vomira les morts qui reposent dans ses entrailles. » Ces rochers semblent, en effet, des tombeaux vomis du sein de la terre. Si, des Hadjeur-Bou-Chiba, nous continuons à descendre dans le nord-ouest, nous laisserons à notre gauche le rocher-caverne d’Ifri-Msäouda. À Chaque pas, de profonds ravins, torrents par les pluies et quand fondent les neiges, viennent couper notre direction. Tout cela est d’une admirable sauvagerie : c’est un Eden de sangliers où le soleil n’a jamais mis les pieds. On finit pourtant par voir le jour en débouchant sur la Koudiet El-Hark. Plongeant de nouveau dans la forêt, on descend sur des schistes fuyants qui
vous entrainent avec une grande rapidité sur les étages rocheux de Taourirt (1) el-Foukania et de Taourirt-et-Tahtania; cette descente vertigineuse vous jette à l'embouchure de la Châbt-En-Nechem, qui jette ses eaux dans l’ouad Acelgou, que nous connaissons.
Si nous appuyons un peu sur notre gauche, nous rencontrerons un délicieux bouquet de bois ravissamment vert. Il ne paraît pas facile de s’y engager; aucun chemin ne le traverse. Son impénétrabilité, la dimension des arbres qu’il renferme, le mystère qu’il respire indiquent assez un bois sacré; nous devons trouver là, sous ces grandes ombres, le tombeau de quelque saint, ou, tout au moins, une chapelle commémorative dédiée à quelque marabouth vénéré.
Nous pénétrons en rampant dans des bouquets de lentisques touffus qui semblent défendre l’entrée de la demeure du saint; mais des chevelures de lianes et de ronces suspendues aux arbres nous arrêtent à chaque pas. Là, dans ce fouillis, les lentisques sont gigantesques ; ce sont de véritables arbres. Nous découvrons pourtant dans les lianes un gourbi en maçonnerie que les Croyants ont négligé de blanchir depuis bien longtemps; car il a cette patine gris-jaunâtre qui marque la vieillesse des constructions qu’on n’entretient pas; le dis qui recouvre ce gourbi n’est pas d'hier non plus. C’est inexplicable chez
(1) Taourirt, diminutif de aourir, mot kabil signifiant montagne. Taourirt, monticule.
une fraction marabouthe; car les gens des Tazerdjount sont généralement marabouths. L’intérieur de la chapelle — car c’est une chapelle — ne fait pas honte à l’extérieur : d’abord, la porte a cessé d'exister, et nous avons sous les yeux la preuve que les chèvres y ont séjourné. Heureusement, il n’y a pas trace de tombeau ; dès lors le sacrilège en est considérablement amoindri. Cette chapelle n’est point, en effet, un monument funéraire; ce n’est qu'un mekam que les Croyants ont dédié à Sidi Medjebeur, marabouth de grande réputation qui fonda une zaouya dans la Mtidja, à l’ouest du pays des Bni-Mered. Ce mekam rappelle le séjour que fit ce saint dans cette partie du pays des Bni-Salah quand, pour fuir les choses de ce monde et se consacrer entièrement à Dieu, il résolut de se livrer à la vie érémitique. C’est sur l'emplacement même où, depuis, fut bâtie la chapelle, qu’il avait établi le gourbi en branchages qui lui servait de kheloua. Du reste, nous avons remarqué que, dans le pays de Tazerdjount, les chapelles ou constructions commémoratives élevées ou dédiées à des marabouths qui n’appartiennent pas à la descendance de Sidi Mouca-ben-Naceur, sont extrèmement négligées. On n’a de prévenances que pour ce qui à touché de près ou de loin à cet illustre marabouth. Nous en trouvons encore la preuve dans le mauvais état du gourbi en maconnerie élevé à Sidi Brahim, un peu au sud de la kheloua de Sidi Medjebeur. Pourtant, Sidi Brahim venait du Sous marokain comme Sidi
Mouça-ben-Naceur. I1 est évident qu'il n'avait pas le don des miracles au même degré que son célèbre confrère ; mais il n’en était pas moins Cependant un saint de quelque valeur. Eh! mon Dieu! les foules ont toujours été les mêmes : contentez-vous de vivre modestement, de prècher le culte unitaire sans faire de miracles, c’est à peine si elle se rappelleront votre nom ; elles diront: « Oh! Sidi Brahim m'avait pas grande influence auprès du Dieu unique, puisqu’il n’a pu faire le plus petit miracle. Pourquoi, alors, tant blanchir sa chapelle funéraire ? C’est de la chaux perdue. Parlez-nous de Sidi Mouça-ben-Nàäceur et de tant d’autres: ceux-là sont des puissants, et si l’on s’adresse à Dieu en les prenant pour intermédiaires, on est à peu près sûr que la demande arrivera à destination. Il importe donc que la koubba de Sidi Moucaben-Naceur soit d’une blancheur immaculée. »
C’est évident.
Mais quel est donc l’heureux saint qui repose Sous cette blanche et élégante coupole s’élevant au Sommet de ce mamelon qui domine la Cheffa ? C’est, ou, plutôt, ce fut Sidi El-Fodhil, l’un des fils de Sidi Mouca-ben-Naceur.
La fraction qui occupe le territoire de Tazerdjount n’est pas d’origine salahienne.
Au commencement du X° siècle de l’hégire (1), un marabouth venant de l’Ouest s'était arrêté dans le pays des Bni-Salah, ne leur demandant,
(1) Le XVIe de l’ère chrétienne,
en échange de l'instruction religieuse qu’il leur apportait, qu’un coin de terre où il pût semer quelques poignées d’orge, ce qu’il lui fallait pour sa nourriture. Les Bni-Salah, l’autorisèrent à s'établir sur la rive droite de Pouad Taksebt (1), rivière qui traverse le pays de Tazerdjount. Le marabouth s'y construisit un gourbi en branchages, etcommenca l’éducation religieuse d’une douzaine de jeunes Bni-Salah, que leurs parents — les plus progressistes — avaient consenti à lui confier.
Ce marabouth, qui s’annonçait si modestement, était pourtant l’illustre Sidi Mouca-ben- Naceur (2), celui qui a son tombeau chez les Bni- Misra.
Les Bni-Salah, bien qu’ils fussent alors fort grossiers et fort ignorants, navaient pas tardé pourtant à voir à qui ils avaient affaire: ils sentirent de bonne heure que le marabouth, bien qu’il se contentât de peu, n’était cependant pas le premier venu. Ils commencèrent, dès lors, à le visiter ; ils écoutèrent plus patiemment ses pieuses lecons; ils lui demandèrent des conseils, qu'il leur donnait toujours volontiers.
Sidi Mouca n'avait point d'autre habitation que 4 son gourbi, et pourtant il ne demandait pas autre 4 chose aux Bni-Salah. Ceux-ci finirent cependant par rougir de leur avarice à l'endroit du chikh
(1} Le mot ksob, roseau, berbérise.
(2) Sidi Mouça-ben-Naceur mourut en 956 de l'hégire 4 (1558 de l'ère chrétienne).
reves
de leurs enfants ; d’ailleurs, l'hiver approchait, et cette saison est rude dans les montagnes. Ils lui bâtirent une maison en pisé qu’ils couvrirent d’une épaisse couche de dis. Le marabouth fut sensible à cette attention des Bni-Salah, et il redoubla d'efforts pour tâcher d'insérer dans le cerveau de ses élèves le plus possible des principes fondamentaux de l'Islam; aussi, au bout de quelque temps, savaient-ils par cœur, et pouvaientils réciter sans trop ânonner la Sourat el- Kajiya (1), le chapitre suffisant, c’est-à-dire celui qui tient lieu des autres.
Les Bni-Salah du X° siècle de l’hégire n'étaient pas plus généreux que ceux d'aujourd'hui ; de plus, ils n’avaient encore qu’une vague idée de ce que pouvait être cette dar el-akhrira, — la maison dernière, — expression par laquelle Sidi Mouca leur désignait métaphoriquement la vie éternelle, Leur nature grossière ne leur permettait guère de se lancer dans des nuances aussi abstraites, dans de pareilles subtilités. « Parlenous tant que tu voudras, disaient-ils à Sidi Mouça, de la dar ed-denia, — la maison la plus proche, la vie de ce monde, — nous te comprendrons ; quant à l’autre, nous n’y entendons goutte.» Eh bien! ce manque d'intelligence empèê-
(1) Les Musulmans désignent ainsi le premier chapitre du Koran. Les Arabes de l'Algérie prennent, sans doute, à la lettre l’épithète de suflisant ; car il est rare de voir pousser au delà les études des jeunes gens qui ne tiennent pas absolument à devenir des {holba.
chait Sidi Mouca de pousser aussi loin et aussi rapidement qu’il l’'eût voulu ses démonstrations théologiques. Il prit patience. Du reste, il faut dire qu'il comptait sur Ja génération des hommes mûrs pour faire admettre ses théories religieuses ; l’âge fait — le marabouth le savait — est invinciblement réfractaire aux innovations, particulièrement quand elles sont du domaine de la spéculation. Sidi Mouca se borna donc à donner quelques bons conseils aux pères de ses élèves, et à s’interposer pour rétablir la paix — trop souvent troublée — entre ces turbulents Bni- Salah et leurs voisins. Quelques petits miracles opérés opportunément firent le reste. Au bout de quelque temps, les Bni-Salah ne juraient plus que par Sidi Mouca, et ils n’hésitaient pas à lui attribuer tout ce qui leur. arrivait d’heureux.
Dans leur enthousiasme, ils lui formèrent autour de son habitation un melk (propriété) que, maloré leur avarice, ils arrondirent pourtant peu à
peu.
Sidi Mouca était enchanté des dispositions des Bni-Salah à son égard, etilse félicitait d’avoir, du premier coup, mis la main sur une tribu si facilement dirigeable, et siremplie de bonnes intentions. Le saint marabouth résolut de compléter cette heureuse situation par le mariage. Il demanda et obtint sans difficultés la main de la belle Zeïneb-bent-El-Hadj-El-Habib, de la fraction des Ferdjouna. Par le fait de cette union, Sidi Mouca-ben-Naceur prenait définitivement pied dans la tribu des Bni-Salah.
Il ne faut pas croire pourtant que les dons des Bni-Salah aient enrichi Sidi Mouca outre mesure ; il faisait évidemment assez d'orge pour les besoins de sa famille ; mais l’argent monnayé était encore une rareté dans sa maison. Dans leurs pieuses visites au saint marabouth, les Bni-Salah lui apportaient volontiers quelques figues, des glands, du beurre, un peu de laine ; mais il fallait que les demandes qu'ils avaient à faire à Sidi Mouca fussent d’un intérêt tout à fait capital pour qu’ils se décidassent à lui donner même une mousouna (1). Du reste, Sidi Mouca ne souffrait nullement, pour son compte, de cet état de choses ; car il méprisait souverainement les richesses. Sa femme, la belle Zeïneb, ne partageait en aucune facon le dégoût de son saint époux pour les valeurs monnayées ; elle en gémissait souvent, et cherchait à lui prouver que l'argent est le père du bien-être, et qu’il ne devait pas y avoir péché à désirer toucher aux biens de ce monde, puisque c’est Dieu qui les a créés. Elle faisait aussi remarquer à Sidi Mouca qu’ils avaient des enfants, qu’ils en auraient encore, s’il plaisait à Dieu, et qu’il fallait penser à EUX:
Il est clair que ces plaintes, qui se renouvelaient tous les jours, ne divertissaient pas le saint outre mesure ; mais il avait fini par n’y plus prendre garde. Il se lassa pourtant un jour des jérémiades de Zeïneh. Ce fut dans les circons-
(1) La mouzouna valait alors 0 fr. 075.
tances suivantes : Sidi Ali-Mbarek (1), l’illustre marabouth d’EI-Koleïàa (Koléa), qui avait entendu vanter la piété, la science profonde et le pouvoir surnaturel de Sidi Mouca-ben-Naceur, résolut d'aller en visite religieuse auprès d’un saint de telle réputation; or, si le pieux Mouca était pauvre, Sidi Ali-Mbarek nageait, au contraire, dans une opulence dont on ne s’expliquait pas parfaitement l’origine, puisque ce Hachemi — car il était des Hachem de l'Ouest — avait été obligé de renvoyer, avant d'arriver à Miliana, deux serviteurs qui le suivaient, et qu’il s’étail vu, faute de ressources, dans la nécessité de se faire, à El-Koleïâäa, le khammas (2) du fellah Ismâil-ben-Mohammed.
Soit que Sidi Ali-Mbarek voulût humilier Sidi Mouca, soit que la vanité guidât seule, dans cette circonstance, le marabouth d’El-Koleïàa, il n’en est pas moins vrai qu'il revêtit ce jour-là de riches bernous de la plus fine laine, et qu’il se fit escorter par une suite nombreuse et brillante, montant des chevaux magnifiquement harnachés ; une foule d'esclaves nègres, attentifs aux ordres du maître, caracolaient autour du cortège comme une nuée de papillons noirs.
Cette troupe franchit l’ouad Er-Roumman, — qui, depuis, prit le nom de Sidi Ahmed-el-Kbir, — puis l’ouad Er-Rabtha, et s’éleva dans la mon- (1) Sidi Ali-Mbarek est mort en 1040 (1631 de notre ère). (2) Métayer au cinquième.
—— dl —
tagne par le chemin de Tala-Oudjabeur, en laissant à sa droite la châbt Tifsacin.
Le gourbi qu'habitait Sidi Mouca était construit sur emplacement qu’occupe aujourd’hui la koubba dédiée à son fils Sidi El-Fodhil. Attirée par le bruit de chabir que faisaient les cavaliers, la femme de Sidi Mouca — elle était Kabyle — sortit sur le seuil de son habitation pour en reconnaître la cause. Zeïneb crut d’abord être le jouet des djenoun. Le pays des Bni-Salah n’était pas souvent parcouru, en effet, par d’aussi riches cavaliers. Sa surprise fut surtout à son comble quand elle vit le cortège s’arrêter devant son gourbi et mettre pied à terre; elle crut à une erreur jusqu’au moment où l’un des esclaves nègres annonça Sidi Mbarek. Elle en avertit aussitôt Sidi Mouca, occupé à ce moment à raconter à ses élèves que le Prophète — que la bénédiction et le salut soient sur lui! — avait Phabitude de se teindre les cheveux en noir, de se colorer les ongles avec la henna, de se mettre du koheul sur les paupières, et de se mirer dans un sceau d’eau pour ajuster son turban.
« Souvenez-vous, Ô mes enfants ! que si le Prophète répétait souvent: Les choses que j'aime le plus au monde ce sont les femmes et les parfums, il avait le soin d'ajouter : Mais ce qui me réconforte l’âme, c’est la prière. »
Sidi Mouca se hâta de se lever pour aller recevoir le visiteur et lui faire les honneurs de son habitation. Sidi Mouca n'avait à offrir à Sidi Mbarek, pour se reposer, qu’une mauvaise natte
de jonc percée en plusieurs endroits. Le marabouth d’El-Koleïâa préféra rester debout. Après avoir complimenté Sidi Mouca sur sa science, qu’on disait si étendue, Sidi Mbarek, qui était aussi un savant, tâta son saint collègue sur quelques-unes des questions les plus ardues du mahométisme : ainsi, il lui demanda s’il savait de quel doigt le Prophète Mahomet s'était servi pour fendre la lune en deux. Mais Sidi Mouca, pour qui la solution d’une difficulté était un jeu, répondit sans hésiter que l’'Envoyé de Dieu s'était servi de l’index de la main droite. Sidi Mbarek ne tarda pas à s’apercevoir qu'il avait affaire à plus fort que lui; aussi, abrégea-t-il sensiblement sa visite. Il salua assez froidement le marabouth de Tazerdjount, et reprit avec sa suite le chemin d’El-Koleïàa. Sidi Mouca ne le revit plus.
Sidi Mbarek avait à peine traversé le col de Tala-Oudjabeur, que la femme de Sidi Mouca, envieuse au dernier des points du luxe déployé par le marabouth d’El-Koleïäa, entamait déjà sa plainte, ses récriminations sur la pauvreté dans laquelle paraissait tant se complaire son saint époux. Pourquoi ce Sidi Mbarek, dont la science et la piété ne te vont pas à la cheville, est-il si insolemment riche, et toi si sordidement pauvre? Pourquoi cela, Ô monseigneur ?
— « O femme! souviens-toi que le Prophète a dit: Dieu, tantôt répand à pleines mains ses dons sur ceux qu'il veut, et tantôt il les mesure, » répondit doucement Sidi Mouca, en
reprenant sa place sur la natte qu'avait dédaignée le marabouth d’El-Koleïâa.
— « Je te le répète, à monseigneur ! je souffre de voir ce Mbarek, ce khammas fils de khammas, affecter le luxe de Karoun, tandis que nous, nous avons à peine de quoi nous couvrir, » reprit vivement Zeïneb.
— « Dieu à dit: Gardez-vous de l’envie; car elle anéantit les bonnes œuvres, ainsi que le feu anéantit le bois en le consumant, répliqua Sidi Moucça. Du reste, le sort de ce Karoun, qui avait tant de trésors, que leurs clefs auraient pu à peine être portées par une troupe d'hommes robustes, ne saurait être si enviable, puisque Dieu ordonna que la terre l’engloutit lui, ses richesses et ses palais. »
— « Oh! qui est-ce qui vous guérira, Ô monseigneur ! de cette stupide indifférence pour les biens de ce monde: » s’écria Zeïneb exaspérée.
Cette sortie mit le saint à bout de patience. Levant un des coins de la natte sur laquelle il était assis, il dit à son irascible et envieuse épouse : « Regarde, Ô femme, et dis-moi ce que tu vois! »
— «Je vois le paradis! » répondit-elle complètement radoucie.
— « Cest bien! » fit Sidi Mouca en laissant retomber le coin de la natte; puis, levant le côté opposé, il adressa à Zeïneb la même question.
— «Je vois l'enfer ! » répondit-elle en reculant d’effroi.
— « Eh bien! Ô créature de Dieu ! sache donc
He
que l’enfer est réservé à ceux qui envient immodérément les richesses et les biens périssables de ce monde, tandis qu’au contraire, le paradis échoit tout naturellement en partage à ceux que Dieu — et il sait ce qu’il fait — a oublié de combler de ces mêmes biens. Choisis donc, Ô femme ! entre ces deux termes. »
A partir de ce jour, Zeiïneb cessa de tourmenter Sidi Mouca au sujet de leur pauvreté. En avait-elle pris son parti? La tradition n’en dit rien.
Il faut dire que, grâce aux accès de générosité des Bni-Salah, le domaine de Sidi Mouca avait fini par prendre une certaine rotondité. Zeineb avait aussi donné au saint marabouth deux fils qui, plus tard, ne pouvaient manquer de faire la joie de leur père; Sidi Mouça, en un mot, était le plus heureux des marabouths. Son bonheur eût, sans doute, été plus parfait si les Bni-Salah eussent mordu davantage aux choses de la religion ; mais c'était là une affaire de temps, pensait très judicieusement le saint. Du reste, il n’y a que deux façons de faire des Croyants: à coups de sabre, ou par la douceur. Évidemment, le système d'Omar-ben-El-Khahthab, la violence, donnait des résultats beaucoup plus prompts et plus décisifs ; mais Sidi Mouca, lui, homme de paix et de prière, ne pouvait y avoir recours. Il fallait donc patienter ; c’est ce qu’il fit.
Soit que Sidi Mouca eût été repris de la manie de la conversion, soit qu’il lui fût devenu impossible de vivre avec son fils aîné, Sidi El-Fodhil,
qui avait considérablement grandi, et qui était d’un caractère très difficile, quel qu’ait été enfin le motif de sa résolution, tout ce que nous en savons c’est qu’un jour, Sidi Mouca reprit son bâton de pèlerin, et qu’il se dirigea dans l’Est. Quelque temps après, sa famille, qui ne s’en était que médiocrement inquiétée, sut qu'il s'était arrêté chez les Bni-Misra, à une marche de Tazerdjount, et qu’il avait établi sa Æheloua (ermitage) dans la montagne, au milieu d’un petit bois d’oliviers. C'était au lieu même où, plus tard, on lui éleva la koubba qu’on y voit encore aujourd’hui.
Quand le saint, qui était déjà chargé d’ans, eut terminé son voyage ici-bas, les Bni-Misra, qui connaissaient sa valeur religieuse, mirent tout en œuvre pour conserver sa dépouille mortelle au milieu d'eux; en effet, on n’a jamais trop d'intercesseurs auprès de Dieu. Ces Bni-Misra voulurent faire les choses grandement: peutêtre entrait-il un peu d’ostentation dans leur affaire ; peut-être aussi avaient-ils l'intention de faire sentir à leurs voisins, les Bni-Salah, tout ce ce que leur conduite envers Sidi Mouca avait d’indécent et de mesquin. Ils firent donc venir du bagne d’Alger un esclave espagnol qui avait la réputation d’être un maître en maçonnerie, et ils lui confièrent la construction de la koubba qu’ils avaient résolu d'élever sur le tombeau du saint.
A cette occasion, Sidi Moucça donna encore aux Bni-Misra une preuve de sa toute-puissance et
du don des miracles que, par l'effet de la faveur divine, ses restes avaient conservé même au delà de la vie. L’esclave espagnol — qui était un bon catholique — entamait souvent avec les Arabes qui venaient le voir travailler des discussions religieuses dont le but était, invariablement, de prouver que le Dieu des Chrétiens était bien autrement puissant que le leur. « Vos saints, dont vous parlez tant, leur disait-il un jour — la koubba venait d’être terminée — ne vont pas à la cheville des nôtres pour ce qui est du pouvoir de faire des miracles, » et il leur citait à l'appui de cette opinion tous les faits merveilleux que lui fournissait sa mémoire. Ce jour-là, il alla plus loin encore, et ne craignit point de froisser au dernier des points l’amour-propre et les croyances de quelques Bni-Misra qui étaient venus en pèlerinage sur le tombeau du saint.
« Qu’a donc fait d’extraordinaire votre Moucaben-Naceur pour que vous lui décerniez le titre de saint, et que vous lui éleviez cette koubba, qui me semble bien trop somptueuse si on la mesure à. son mérite ? Tenez, si vous voulez que je vous le dise franchement, je crois votre saint tout aussi impuissant que vous. »
C'était hardi au X° siècle, de l’hégire surtout, et dans la situation où se trouvait lesclave architecte. Mais quand les Espagnols se mettent à avoir la foi, ils n’hésitent pas, si cela est nécessaire, à en pousser la confession jusqu'au martyre. Malgré lPardeur si connue de leur fanatisme, les Arabes ne voulurent pourtant point punir ce
blasphème ; ils préférèrent démontrer à esclave d’une manière irréfragable que leur saint n’était cependant pas dépourvu de toute puissance.
« O Chrétien! lui dit un des Arabes présents — un vieillard à barbe blanche — prends un vase plein d’eau, et monte sur la koubba; quand tu seras au sommet, jette ce vase; — c'était une kolla, cruche dont le fond se termine en pointe comme l’amphore des Grecs ; — s’il tombe droit et sans laisser répandre une goutte d’eau, la chose sera, ce me semble, assez merveilleuse pour que tu y voies l'intervention du saint, si le vase se brise, au contraire, je te permets de mettre en doute le pouvoir surnaturel de Sidi Moucça. »
L'Espagnol, qui comptalt sur la défaite du saint, et qui n’était pas fàâché intérieurement d'humilier les Infidèles, s’empressa d'accepter l'épreuve : il monta donc sur la koubba avec le vase rempli d’eau, et le laissa tomber sur le sol. La Æolla restait debout; mais l'Espagnol était précipité sur le carreau, où il demeurait évanoui.
Quand le maçon eutrepris ses sens, il raconta qu’au moment où il abandonnait le vase, la terre lui avait semblé s’entr’ouvrir, et qu’au fond de la fissure, il avait vu le paradis. Il est inutile d'ajouter que c'était celui de Mahomet.
Or, ce paradis, qu’il n'avait fait pourtant qu’entrevoir, lui avait paru pavé de tant de séductions — je le crois bien! — que, Malgré l'énergie de sa foi chrétienne, l’esclave n’hésita pas à se faire Musulman.
Qu'on juge siles serviteurs religieux de Sidi Mouca durent triompher !
Sans être de la force de son père Mouca, Sidi El-Fodhil n’en fut pas moins un saint d’une certaine importance ; du moins, c’est ce que nous fait supposer l’élégance de la koubba que les Bni-Salah ont élevée sur son tombeau.
Après le départ de son père pour le pays des Bni-Misra, Sidi El-Fodhil avait cherché à tirer parti des bonnes dispositions que lui montraient les Bni-Salah, pour arrondir son patrimoine et prendre définitivement racine dans le Tazerdjount. Sidi El-Fodhil convoitait déjà, évidemment, tout le pays compris entre l’ouad Er-Rabtha, l’ouad Taksebt et l’ouad Cheffa, contrée alors magnifiquement boisée et riche en eau.
ses descendants, soit par donation, soit par achats, arrivèrent à l’accomplissement de son programme. Le Tazerdjount appartient, en effet, tout entier aujourd’hui à la lignée de Sidi Mouca, laquelle compose actuellement quatre sous-fractions sous les noms de: Oulad-Sidi-El-Fodhil, Oulad-Sidi-Mohammed, Gulad-Sidi-Mahammed, Oulad-Sidi-Ben-Abd-el-Melek.
La koubba de Sidi El-Fodhil-ben-Mouca est gracieusement située sur un petit plateau formant étage à mi-côte du Djebel El-Hark. Construite dans une clairière, au milieu des chèneslièges, sa blancheur immaculée la fait paraître de loin comme un bernous étendu dans une prairie. Élégante de forme à l'extérieur, riche à l’intérieur, où le saintrepose sous un catafalque
à colonnettes peint en vert, et entouré de foulards or et soie, la chapelle sépulcrale de Sidi El- Fodhil témoigne du degré de vénération dont jouit ce saint dans le Tazerdjount. On ne lui attribue pourtant aucun miracle qui soit digne d’être rapporté.
La vallée de Pouad Sidi-Ahmed-el-Kbir. — Sidi Ahmedel-Kbir et les eaux de lAïn-[esmoth. — L'’Anseur de | Sidi Ahmed. — Sidi El-Kbir s'établit dans la vallée de l'ouad Er-Roumman. — Sidi El-Kbir et les Bni-Bou- Nsaïr. — Sidi Ahmed fonde une dechera (village) sur la rive droite de l’ouad Er-Roumman. — Sidi El-Kbir et le Mr’erbi. — Sidi Ahmed et le faux marabouth. — Sidi Ahmed arrête les eaux de la source d'Er-Roumman. — |
Sidi El-Kbir et les Andlès, ou Mores andalous. — Sidi Ahmed-el-Kbir et le pacha Kheïr-ed-Din. — Mort de Sidi Ahmed-el-Kbir. — Le Tombeau de Sidi Ahmed.
‘ À présent que nous connaissons la partie Ouest du versant septentrional du pays des Bni- Salah, il nous reste à explorer la portion Est de ce même versant, c’est-à-dire la vallée de l’ouad
Sidi Ahmed-el-Kbir, et la rive droite de l’ouad Abarer’, qui devient Pouad Bni-Azza, cours d’eau formant la limite entre la tribu des Bni-Salah et celle des R’ellai.
Reprenant le chemin qui, dans la première partie de cet ouvrage, nous a conduits à la redoute de Tala-Izid, nous le remontons d’abord par le nord-est, en suivant la crête, dans une longueur de six cents mètres environ, laissant sur notre gauche la Thrik-el-Mokthà (le chemin du Gué). De là le chemin se bifurque en jetant dans le nord un de ses bras, qui va passer par Djamà-ed-Draû, et l’autre, dans l’est, en suivant la ligne de faîte. A deux kilomètres de la redoute de Tala-Izid, nous trouvons sur notre gauche les ruines du télégraphe aérien d'Enzaten.
Comme, de ce point, nous embrassons toute la vallée de l’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, nous nous y arrèterons pour en faire la description.
Le télégraphe d’Enzaten date de 1840, comme la redoute de Tala-Izid; le but de sa création avait été surtout le besoin de correspondre rapidement avec la place de Médéa, que nous occupions 4 définitivement depuis le 17 mai de cette même 4 année. Ce télégraphe, qu’on construisit en plan- | ches, avait été renfermé dans une redoute élevée sur une roche schisteuse, Ss’avancant en promontoire au-dessus des gouttières qui versent 4 leurs eaux dans l’ouad Sidi-El-Kbir. Cet établissement, en surplomb à donner le vertige à un couvreur, dominait un fouillis de ravins pareil à 4 un paquet d’artères qui aurait son point de rac-
cordement au fond de l’ouad Tesmoumet, l’une des têtes de l’ouad Sidi-El-Kbir. Il est difficile de trouver une vallée plus affreusement tourmentée que celle de ce cours d’eau : C’est un dédale de dépressions rameuses s’épanouissant en éventail, et allant souder leurs branches convergentes au fond d’une cuve à bords escarpés, qui prend dès lors le nom d’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir. Les contre-forts, épaissement boisés de chènes, semblent les bras velus du géant Atlas luimême.
Il west rien de plus saisissant, ni de plus magnifiquement terrible que les concerts donnés par le vent, quand il souffie, dans les gigantesques tuyaux d'orgue formés par les ravins et les rides profondes qui hachent si affreusement le terrain : ce sont tour à tour des sifflements pareils à ceux du serpent, et des grondements semblables à ceux de la foudre : parfois encore, ce sont des plaintes, des gémissements, des soupirs comme doivent en pousser les damnés.
Quand le vent du nord s’engouffre dans ces étroits couloirs, il pourrait, pareil à celui qui souffla sur le peuple d’Aad, « enlever les hommes — ainsi que le dit le Prophète — comme des chicots de palmiers arrachés avec violence. » On voit alors les arbres se heurter à se briser, des blocs se détacher, et rouler au fond des abimes en pulvérisant tout ce qui se rencontre sur leur passage; les eaux sont hésitantes; elles tournoient sur elles-mêmes, puis elles s’échappent en hurlant dans les rochers qui encombrent
le lit des rivières. Tout cela est d’une grandiose et imposante sauvagerie.
Nous avons déjà décrit, dans la première partie de cet ouvrage, quelques-uns des affluents de l’ouad Sidi-El-Kbir; ainsi, nous avons parlé de VPouad Edh-Dhelam, de l’ouad El-Berr'out, de l’ouad Taberkchant, et de la châbt Habb-el-Melak; nous avons dit quelques mots de l’ouad Tafraouat, qui n’est, en réalité, que l’une des principales têtes de l’ouad Sidi-El-Kbir. Nous allons en reprendre le cours pour entrer avec lui dans la gorge portant le nom du saint et vénéré marabouth qui est, en même temps, le fondateur et le patron de Blida.
Il n’est rien de plus pittoresquement horrible que le cours de l’ouad Tafraouat; c’est la Suisse — moins les glaciers — avec ses abîmes vertigineux, avec ses escarpements qui béent au-dessus des précipices, et qui vous fascinent et vous attirent, avec les cris bizarres des eaux qui roulent mystérieusement, au fond de la rivière, comme un immense reptile rampant dans les hautes herbes des savanes.
On ne se lasse pas d'admirer la rive droite du Tafraouat : ici, des rides pleines d’ombre et de fraicheur; des jardins qui semblent affichés sur les escarpements; des sentiers qui S’élancent à | pic pareils à des mâts, voies de communication où les chèvres osent à peine se hasarder; des 4 maisons juchées sur le bout des pitons comme 4 une chaise sur le nez d’un équilibriste. Il est vrai qu’une étendue plane de la superficie d’un mou- :
choir de poche est appelée une outha, une plaine, par les Bni-Salah, une plaine où la végétation a toutes les peines du monde pour se tenir accrochée,; en effet, les arbres se cramponnent aux anfractuosités des rochers par leurs racines ef ont l'air d’appeler à leur secours; on les sent glisser, couler. Aussi, plus d’un de ces infortunés végétaux a-t-il été entraîné au fond de Pabime, avec la terre qui le chaussait, en laissant sur la lèvre escarpée de l’ouad des traces de calvitie qui ressortent crûment au milieu de cette frisure forestière.
La rive gauche du Tafraouat est moins boisée que la rive opposée; elle est, en revanche, tapissée de lavandes, de genèêts, de fougères, de dis, et de toutes les plantes aromatiques des montagnes, cet encens de la terre.
Mais pénétrons dans la gorge sacrée des Oulad-Sidi-Ahmed-El-Kbir; visitons les points sanctifiés pendant sa vie terrestre par leur illustre ancêtre; suivons sa trace dans ce ravin perdu au milieu des montagnes, et dont il a fait la Mekke des gens de la Mtidja, et des nombreuses tribus qui habitent le massif s’élevant entre Blida et Médéa.
Depuis loccupation de Blida en 1839, les gorses de l’ouad Sidi-El-Kbir se sont sensiblement modifiées : aux moulins arabes qui se développaient en chapelet sur la rive gauche de louad, et qui se nommaient Rehat El-Krab, Er-Roumman, El-Ouosth, El-Djouzat, Hamza, a succédé la minoterie européenne avec ses puissants
moyens de travail. Deux, de ces moulins arabes (1) essaient encore de lutter; mais leurs jours sont comptés; d'ici à quelques années, ils seront absorbés par les gros, et leur joyeuse turbine, qui crache furieuse ses eaux dans les jambes des passants, cessera enfin cette valse de deroueuch-tourneur qu’elle exécute depuis si longtemps. Quelle terrible chose que notre civilisation!.... Eh bien! ce sera vraiment dommage, — au point de vue pittoresque, bien entendu, — car ces petites chaumières bâties à la diable, et qui, aujourd’hui — nous parlons de celles qui existent encore — ne se tiennent debout que par un prodige d'équilibre, oui, ces petits moulins ombragés par des saules qu’escaladent des pampres, et par des nérions touffus qui mêlent leurs fleurs roses aux fruits d’or et à la verdure des orangers, ces petits moulins, avec des Bédouins saupoudrés de farine, avaient un cachet que ne remplacera pas le gigantesque moulin européen avec ses bruits étranges, ses tic-tac, ses battements, ses trépidations, ses frottements, ses mille bouches qui vomissent la farine, ses innombrables roues en haut, en bas, partout, qui grincent insatiables d'huile, ses courroies sans fin qui rampent frémissantes dans les airs comme des serpents, et qui s’allongent en vibrant sur les poulies, toutes ces choses enfin qui
(1) Nous rappelons de nouveau que ces lignes ont été écrites vers 1860, et qu'aujourd'hui, il ne reste plus traces des moulins arabes d’autrefois.
paraissent prises de vertige ou atteintes de folie.
S’il est une action que ne pardonneront jamais aux Chrétiens de Blida les Oulad Sidi-Ahmed-el- Kbir, c’est bien celle d’avoir emprisonné les eaux de la source de leur saint ancêtre dans une construction fermée à clef; des eaux si merveilleuses, et auxquelles les Croyants et Croyantes durent des guérisons si extraordinaires, des cures si remarquables, des fécondités si inattendues, si inespérées! Aussi, depuis la consommation de ce larcin, voit-on errer, comme des âmes en peine autour du rocher béni, des épouses jeunes encore qui cherchent — mais vainement — à se désaltérer aux sources où le saint aurait
jeté à pleines mains, si l’on en croit ces femmes,
les éléments de la vie et de la fécondation.
Nous dirons plus loin ce qu'était cette source avant que les Chrétiens — délicats à qui il faut de l’eau claire — eussent mis sans vergogne la main sur ces eaux pour les conduire par des voies souterraines jusqu’à la porte de leur ville.
La gorge de Sidi-El-Kbir est une sorte d’impasse dont le fond est au sud, et qui s'ouvre au nord sur Blida. Avant que l’industrie européenne eût songé à s’y établir, ce devait être un lieu particulièrement propre à la solitude et à la prière; ses sources, qui sortaient en bouillonnant du pied des rochers, ses cascades, qui jetaient leurs diamants dans des corbeilles de verdure, ses torrents à pentes raides qui rou-
laient dans leurs eaux troubles et écumeuses des fragments de roches et des troncs d’arbres, ce mélange de grâce et de sauvagerie, de fraiche verdure et de fauve aridité, tout cela devait avoir un charme qu'on ne retrouve plus aujourd’hui au même degré.
Nous avons dit plus haut que l’ouad Tafraouat était le haut Sidi-El-Kbir, lequel ne prenait ce nom qu'au-dessous du plateau de Kerroucht-el- Firan. La gorge s’évase au fur et à mesure qu’on avance dans le nord-est. A trois kilomètres environ au-dessus de Blida, le chaïînon qui longe la rive gauche de l’ouad se coude brusquement et S’infiéchit au nord-ouest. L’ouad Taberkchant, qui n’est qu'un ravin, tombe de Pest sur la rive droite du Sidi-El-Kbir au point d’inflexion dont nous venons de parler. À partir de ce coude, la vallée s’ouvre sensiblement; la rivière a définitivement adopté son lit, lit dans lequel la maintiennent les contre-forts qui partent du pic de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilani pareils aux tentacules d’un immense céphalopode. Ces hauteurs, couvertes de dis, de lavandes et de genèts, laissent voir çà et là leur squelette de pierre, et d'énormes quartiers de rochers, arrachés aux escarpements qui dominent les torrents, gisent dans l’ouad semblables à des génies trop indiscrets qui auraient été foudroyés par les gardiens du premier ciel. C’est une débauche, une orgie de débris rocheux et d’épaves végétales, parmi lesquels les eaux cherchent leur chemin incertaines et hésitantes comme un aveugle qui, Sans
en avoir rien dit à son conducteur, irait à un rendez-vous d'amour.
Le site est sauvage, avons-nous dit, mais il n’est pas sans grandeur : au sud, se dressent les hauteurs de Blad-Hanous, dont les pentes sont tellement raides, que la terre végétale ne peut s’y maintenir; la roche se montre sous leur front dénudé; à l’est, c’est la châbt Taberkchant qui, par les pluies ou la fonte des neiges, précipite ses eaux dans l’ouad plutôt qu’elle ne les verse; à l’ouest, ce sont les gouttières du Djebel-Tafraouat, non moins torrentueuses que le Taberkchant, le Habb-el-Melak entre autres, au thalweg hérissé de cailloux; viennent ensuite, en descendant la rive gauche du Sidi-El-Kbir, lies ravins de Bou-Bâin, de Ben-Meriem, et la ride profonde de Draû-El-Ammas. La rive droite est formée par le chaînon du Koutsour, au pied duquel s’accroupit, cachée dans son nid de verdure, la dechera (village) des Oulad-Sidi-Ahmedel-Kbir, et le tombeau de leur illustre et saint ancêtre. Cette rive est continuée, en descendant vers le nord, par les délicieux jardins de Timizer, qui tapissent d’une luxuriante verdure les bords de l’ouad jusqu’à l'ouverture de la gorge sur le faubourg Bab-er-Rahba.
Mais avant d'aller en z3tara (pèlerinage) au tombeau du saint homme qui a donné son nom à la vallée que nous parcourons, il convient de dire d’où il venait, qui il était, et comment il devint le patron vénéré des Blidiïin, et des tribus groupées autour de sa dépouille mortelle.
L’ouad Er-Roumman, qui, plus tard, devait porter le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir, n’était, il y a quatre siècles, qu’un profond ravin servant de gouttière aux eaux du ciel; quand, après les pluies, les rides de la montagne lui avaient versé leurs dernières larmes, la rivière n’était plus qu'une longue traînée de cailloux et de gravier où le moustique aurait à peine trouvé de quoi étancher sa soif. Les sources, ces yeux de la terre, ne pleuraient pas, comme aujourd’hui, dans ces gorges désolées la joie pour les hommes et la vie pour les plantes. C'était un lieu désert, — une Thébaïde, — propre à la méditation et à la prière; il invitait l’homme pieux, celui pour lequel les choses de ce monde ne sont rien, à s’y arrêter pour y vivre de la vie érémitique et contemplative. C’est, en effet, ce qui arriva.
Un jour, — c'était vers l’an 1519 de notre ère (925 de l’hégire), — un voyageur venant de l'Est, selon toute apparence, descendait péniblement, en suivant la rive droite de l’ouad Taberkchant, dans la châbt Er-Roumman (le ravin des Grenades); il marchait nu-pieds, et, bien qu’il ne parût âgé que de quarante-cinq ans environ, il s’appuyait pourtant sur un long mezrag (espèce d’épieu) qu’il assurait à chaque pas prudemment devant lui. Arrivé au point de jonction des deux ravins, le voyageur avisa sur sa gauche un épais bouquet d’oliviers et de micocouliers; il s’y dirigea; le site parut lui plaire; car un sourire de satisfaction vint dérider son visage d’as-
cète. Après avoir jeté son bâton de pèlerin, il remercia Dieu, par une prière de deux rikdat (genufiexions), d’avoir comblé ses désirs en mettant le bien au bout de son chemin. Il était visible, à son bernous rapiécé de douze pièces, comme celui du khalife Omar, que ce devait être un Saint homme, un homme plus occupé des choses du ciel que de celles de la terre. Un chapelet. passé à son cou indiquait d’ailleurs qu’il était mrgboth (marabouth), c’est-à-dire attaché, lié au serviee de Dieu.
C'était — on le sut plus tard — l'illustre Sidi Ahmed-el-Kbir (1), le pieux, le savant, le dévot, le tempérant, l’humble, le pôle des amis de Dieu, la perle de son époque, la merveille de son siècle. Il avait fait deux fois le pèlerinage aux deux distinguées et respectées, Mekka et El- Mdina — que Dieu les ennoblisse! — il avait prié près du noble mausolée du Prophète, — le chef de ceux qui ont une étoile au front et les quatre pieds blancs (2), — entre le tombeau et la chaire sublime; il avait touché le morceau du tronc de palmier qui manifesta tant de penchant pour lEnvoyé de Dieu, et qui gémit, quand Moham-
(1) Nous rappelons que l’épithète el-kbir, le grand, signifie l'ainé, de même que l'expression es-sr'ir, le petit, désigne le cadet. Chez les Arabes, el-kbir n’est pas pris dans le sens d’illustre.
(2) Les savants désignent quelquefois ainsi le prophète Mohammed, chef des Musulmans, parce qu'il est à leur tête, et qu’il a eu pour successeurs les quatre khalifes.
med le quitta, comme gémit la femelle du chameau après son houar (poulain); il avait vu la sublime Kâba — que Dieu augmente sa vénération! — il avait bu et fait ses ablutions au puits béni de Zemzen, dont l’eau augmente toutes les nuits du jeudi au vendredi; il avait baisé la pierre noire illustre brisée en quatre morceaux par le Karmati — que Dieu le maudisse! — il avait parcouru Maceur; il avait touché de sa main, au rbath (monastère) de Deïr-eth-Thin, dans le Hidjaz, un fragment de l’écuelle du Prophète, et de son didana, ou vase de nuit, l’aiguille avec laquelle il s’appliquait le koheul, l’alène qui lui servait à coudre ses sandales, et il avait posé ses lèvres sur ses nobles et saintes reliques; il avait prié dans la sainte mosquée de Mekeddès (Jérusalem) — que Dieu la glorifie! — il avait visité Haleb (Alep), la métropole délicieuse et magnifique, et sa forteresse l’imprenable, dont les murailles sont si élevées, qu’elles ont fait dire au poëte Djemal-ed-Din-Ali : « Les habitants » se sont rendus à la voie lactée comme à un » abreuvoir, et leurs chevaux ont brouté les » étoiles comme on paîit les plantes fleuries. » Il avait vu Damachk (Damas), le paradis de POrient, Damachk, dont le poëte Arkla-ed-Damachki-el- Kelbi a dit : « C’est le grain de beauté de la joue du » monde, » Damachk, que ses jardins entourent comme le halo, ce cercle lumineux, quand il environne la lune, ou comme les calices de la fleur qui embrassent les fruits; Damachk, qui, selon Cherf-ed-Din-ben-Mohsin, « est une contrée dont
» les cailloux sont des perles, la terre de l’am- » bre gris, et les souffies du nord comme un vin » frais, » Damachk, qui a fait dire au poëte Abouel-Ouhach-Sbâ-ben-Khelek-el-Asdi : « Son sol est » aussi beau que le ciel, et ses fleurs sont » comme les points lumineux qui brillent à son » orient; » et au kadhi Abd-er-Rahim-el-Biçani : « Visite Damachk de bon matin avec les longs » roseaux de la pluie, et les fleurs de ses ver- » gers, qui Semblent incrustées d’or et de pier- » reries, OU couronnées. »
Sidi Ahmed avait prié dans la mosquée de Damachk, de laquelle Safian-eth-Thouri, l’un des compagnons du Prophète, a dit: «La prière dans » [a mosquée de Damachk équivaut à trente » mille prières; » mosquée sublime où, selon la parole de Mohammed, on adorera Dieu durant quarante années encore après la destruction du monde.
Sidi Ahmed avait vu El-Andalous (1); il avait posé son front sur les dalles de la non-pareille mosquée de Korthoba (Cordoue), temple merveilleux aux mille quatre-vingt-treize colonnes de marbre, aux dix-neuf portes de bronze, et qu’éclairent chaque nuit quatre mille sept cents lampes faites des plus précieux métaux, il avait pleuré Sur Grenade qui s’écroulait, et qui entrainait dans sa chute les restes de la puissance africaine en Espagne.
(1) L’Andalousie, la Mauritanie espagnole,
Sidi Ahmed avait parcouru Esthanboul (1), et visité sa noble mosquée fondée, dit-on, par Açafben-Barakhya, fils de la tante maternelle du grand roi Salomon; il avait reçu l’hospitalité dans les plus célèbres zaouya, et discuté avec les plus savants jurisconsultes, qu’il étonnait par l’étendue de sa science; il avait pratiqué le jeûne avec les plus fervents religieux; il avait vécu de la vie contemplative avec les Souji, ces ascètes mystiques qui font consister la perfection dans l’amour de l’essence divine, et dans lanéantissement de l’individualité humaine en Dieu.
Sidi Ahmed, qui s'était enduit les yeux de la poussière des narrations, savait l’histoire de tous les peuples de la terre; il possédait l’êlm eth-thahir, la science écrite ou apparente, et l’êlm el-bathen, la science révélée ou cachée. Rien ne lui était inconnu des choses de ce monde, ni les pratiques merveilleuses des Foukara (2) haïdariens, qui se roulent sur des charbons ardents sans en éprouver aucun mal, ni celles des Djoukiya indiens qui restent des mois entiers sans prendre de nourriture, et qui, d'un seul de leurs regards, rongent le cœur d’un homme dans sa poitrine. Aussi, sa réputation
(1) L'une des parties de Constantinople.
(2) Foukara, pluriel de fakir, pauvre, nom donné à certains religieux musulmans ayant renoncé aux biens de ce monde. Haïdariens, de la secte de Haïdar.
s’étendait-elle, en pays musulman, de l'Orient à l'Occident.
Revenons à Sidi Ahmed, que nous avons laissé en prières, et remerciant Dieu d’avoir dirigé ses pas vers un lieu qui lui paraissait si propre à cette solitude, qu'aujourd'hui il recherchait avec la même ardeur qu’il avait mise, autrefois, à parcourir la terre de l’Islam.
Sa prière terminée, le saint homme s'était mis à visiter, pour en connaitre les ressources, les abords du lieu dont il comptait faire sa retraite : des oliviers sauvages, des micocouliers et des frènes, vieux comme le monde, étendaient autour d’eux leurs branches ombreuses, pareilles au parasol que déploie le serviteur d’un émir pour l’abriter contre les chauds rayons du soleil, des grenadiers, avec leurs fleurs empourprées, paraissaient des ériyat (1) éclairant une sainte mosquée; des pruniers chargés de fruits laissaient pendre jusqu’à terre leurs bras fatigués. « Ce lieu est un des jardins d’Édn, pensa Sidi Ahmed, si Dieu la arrosé de ses eaux. »
Et Sidi Ahmed fouilla les ravines, les dépressions, les rides, les crevasses; mais les ravins, les dépressions, les rides, les crevasses étaient desséchés comme le gosier d’un kadhi ayant parlé longtemps pour soutenir une mauvaise cause.
Ce manque d’eau ne parut pourtant pas jeter
(1) Lampe à plusieurs branches.
une bien grande inquiétude dans l'esprit du saint : il savait que Dieu n’avait rien à lui refuser, et que la simple formalité d’une prière était suffisante pour que les eaux de mille sources vinssent lui lécher les pieds comme des esclaves soumises. Cette sollicitation auprès du Dieu unique parut cependant coûter au saint — il avait déjà tant demandé! — car, reprenant son bâton de pèlerin, il traversa le ravin d'Er-Roumman, il escalada les pentes qui conduisent au piton de Sidi-Abd-el-Kader, descendit sur l’ouad El-Merdja, qu’iltraversa, remonta le lit de l’ouad Cheffa, Coupa successivement l’ouad Bni-Bou-Bekr et louad Ouzra, puis il gravit les pentes du Djebel Dakhla, qui s’élève chez les Mouzaïa. La nuit était close depuis longtemps déjà quand il atteignit au Sommet de cette montagne, et les étoiles seules éclairaient la terre de leur lumière incertaine et scintillante; mais le corps du saint homme rayonnait de clartés veloutées qui se projetaient en avant de lui, et le guidaient sur le chemin qu’il devait suivre; selon les expressions du Koran, Sa lumière courait devant lui (1).
Il marchait depuis la veille, et le soleil était déjà très haut qu’il n'avait encore rien trouvé de ce qu’il désirait. Dieu, touché, sans doute, de la discrétion du saint, se décida pourtant à mettre fin aux recherches pénibles de son serviteur ;
(1) « Un jour, tu verras les Croyants, hommes et femmes; leur lumière courra devant eux et à leur droite. » (Le Koran, chapitre LVITI, verset 12.)
car, tout à coup, et comme par l'effet d’une révélation subite, Sidi Ahmed tourna brusquement à droite, et se dirigea sans hésiter vers la tête des eaux. Le gai babillage d’une source ne tarda pas à lui apprendre qu’il touchait au but : il était, en effet, sur l’Aïn-Ilesmoth. « Dieu soit loué! » s’écria le saint.
Les belles eaux de cette fontaine cascadaient argentées sur les flancs du Dakhla comme une ondoyante chevelure sur les brunes épaules d’une Sahrienne, ou comme la queue d’un djeurr (4) de race. Malheureusement, elles couraient folâtres vers le nord, et il paraissait difficile, au premier abord, de les faire renoncer à cette direction dont elles avaient, tout porte à le croire, une longue habitude. Il est vrai que, pour un homme qui tenait l’oreille de Dieu, cet inconvénient n’était pas des plus sérieux, attendu que l’auteur du mouvement rétrogade des eaux du Jourdain vers leur source pouvait encore bien mieux, pour faire plaisir à son serviteur, jeter dans le nord-est celles de l’Aïn-lesmoth. Il est vraisemblable que ce fut aussi Pavis de Sidi Ahmed; car il se mit à prier pour obtenir ce détournement.
A peine avait-il commencé son oraison, que les eaux s’arrêtèrent inquiètes sur les pentes; elles tätonnèrent pendant quelques. instants comme une caravane de fourmis qui ne sent
(1) Cheval dont la queue traine jusqu’à terre.
plus sa trace; en fouillant le terrain pour chercher une direction, elles se heurtaient sans cesse aux accidents rocheux qui les entouraient. Sidi Ahmed, qui finissait de prier, vit leur embarras; il y init un terme en leur ordonnant, au nom de Dieu, de le suivre. Aussitôt, comme un chien fidèle qui a reconnu son maitre, elles s’élancèrent joyeuses dans ses traces, passant partout où il passait, tour à tour escaladant les escarpements, ou se laissant glisser doucement dans les ravins: c’est ainsi qu’elles descendirent le Dakhla, qu’elles traversèrent les ouad Ouzra, Bni-Bou-Bekr et El-Merdja sans se mêler à leurs eaux, qu’elles grimpèrent les hauteurs des Bou- R’eddou et des Amchach jusqu’au point culminant des Bni-Salah, et qu’elles atteignirent enfin la vallée de l’ouad Er-Roumman. Il m'était pas loin de l’heure de la prière du dhohr quand elles arrivèrent, en compagnie du saint, dans le ravin où il avait résolu de se fixer. Sidi Ahmed les logea immédiatement dans un énorme rocher qui se trouvait sur la rive gauche de ce ravin. Deux étrangers faisaient la sieste en ce moment, à l'ombre du caroubier qui surmonte le rocher. La hauteur du soleil leur ayant indiqué qu'il était l'heure de la prière du dhohr, ils cherchèrent, mais en vain, de l’eau pour faire leurs ablutions. En se retournant, ils aperçurent Sidi Ahmed, qui lui-même reconnut bientôt en eux Pillustre, le chikh, l’imam, le pieux, le savant, le sans-pareil dans son siècle, le phénix de son époque, la rareté de son temps, Monseigneur
Abd-el-Kader-el-Djilani (1), le saint de Bar’dad, et l’ascète, humble, le dévot, l’adorateur de Dieu, Monseigneur Bel-Abbas-es-Sebti (de Ceuta), de leur côté, grâce à ce rayonnement qui est particulier aux amis de Dieu, ces saints n’avaient pas tardé à deviner que l’homme qu’ils avaient devant eux était Sidi Ahmed-el-Kbir. Ils avaient, au reste, beaucoup entendu vanter sa vertu, Sa science et son merveilleux pouvoir; aussi, ne purent-ils s'empêcher de lui demander pourquoi il était venu s’établir dans un pays sans eau, ils ajoutèrent en plaisantant — ces deux saints ont toujours passé pour être remplis de gaîté — qu’il aurait parfaitement pu en rapporter d’Esthanboul, d’où il venait, opération qui, d’a-
(1) Nous n'avons pas la prétention d’expliquer la présence de ces saints dans l’ouad Er-Roumman. Au reste, quand on fait de l’hagiographie, il faut avoir la foi, et nous l'avons. Nous engageons le lecteur à s’en munir, s’il n’en est pas pourvu, et à ne pas venir nous reprocher des prochronismes ou des parachronismes dont nous ne prenons nullement la responsabilité. Nous écrivons, il faut bien
. qu’on le sache, avec la naïve candeur d’un Croyant tout ce
que veulent bien nous raconter les {radilionnistes arabes, et nous certifions que ce n’est pas chose facile de les faire répondre sur les questions qui touchent aux hommes ou aux choses de leur religion. Le capitaine Walsin-Esterhazy le constatait déjà avant nous quand, en 1840, il rassemblait les éléments de son histoire de la Dominalion turque dans l'ancienne Régence d'Alger. « Nous demandons indulgence à tous, écrivait-il, certain de l'obtenir de ceux qui ont essayé de travailler par les Arabes, et de ceux qui connaissent les difficultés de ce travail. »
près eux, devait, quand on jouissait d’une puissance pareille à celle que Dieu lui avait accordée, ne présenter aucune difficulté.
Piqué, sans doute, du ton railleur des deux Saints, Sidi Ahmed, sans leur répondre, frappa le rocher de son bâton, et l’eau — celle qu’il venait de ramener de l’Aïn-Ilesmoth — s’échappa aussitôt en plusieurs jets bouillonnants, qui prirent, sans balancer, mais non cependant sans murmurer, leur direction suivant la ligne de pente de l’ouad Er-Roummän, et, depuis lors, ces eaux n’ont point cessé de couler et de donner la vie à ce ravin jadis si désolé.
Suivant une autre version, — nous en avons fait le récit plus haut, — Sidi El-Kbir aurait pris son eau à Tala-Izid. Mais comme il n’y a pas là un bien grand miracle, nous aimons mieux croire que ce saint, qui adorait les difficultés, aura poussé, comme nous le racontons plus haut, jusqu’au sommet du Djebel Dakhla.
On désigne sous la dénomination d’énseur toute source d’eau fraiche et limpide sourdant d’un rocher.
Les eaux de l’änseur de Sidi Ahmed-el-Kbir, que les Blidiens ne manquent pas d’appeler « La Fontaine fraiche,» S'échappent du pied des pentes de la rive gauche de l’ouad par les fissures d’un énorme rocher qui a dù se détacher des hauteurs de cette rive, et qui, aujourd’hui. paraît en être l’une des assises.
L'eau de l’ânseur a la pureté du cristal, et l’on est tenté d’en approcher ses lèvres; c’est de
lPargent liquide s’écoulant abondamment du sein de la montagne comme les richesses s’échappent des mains du prodigue. L'eau de la source de Tasnim, qui coule dans le Paradis, n’est certainement ni plus pure, ni plus agréable aux gosiers des bienheureux, quoique, selon le Prophète, ils y mêlent du vin exquis, du vin cacheté dont le cachet est de muse (1).
Un caroubier noueux, à la sombre et éternelle verdure, surgit d’une anfractuosité du rocher, et prête son ombre, pendant les chaudes heures du jour, au fidèle Croyant, lequel s’endort doucement au murmure des eaux de la fontaine sacrée.
Des soulèvements calcinés, des blocs de rochers amassés l’un sur l’autre comme pour préparer une escalade de Titans, encombrent les abords de la source ; les eaux s’échappent par des fissures provenant de dislocations produites par quelque cCommotion souterraine.
Avant que la source eût été emprisonnée par nos ingénieurs, les Croyantes se rendaient pieusement, le samedi, à la fontaine de Sidi EI-Kbir pour offrir leur encens au saint, les sept parfums (2), et pour conjurer les maux et les ma-
(1) Le Koran, sourate LX X XIII, versets 25, 26 et 27.
(2) Nous avons dit plus haut que les sept parfums se réduisaient presque toujours à quatre, le benjoin, le styrax, le bois d’aloès et la coriandre, Les Arabes désignent sous le nom de midat moubarka (styrax béni) l’encens qu’on brüle, en guise de charme, pendant les dix premiers jours de moharrem, le mois sacré.
ladies dont elles attribuent le principe aux djenoun (1). Les abords des sources étaient jonchés de petits cornets de papier à moitié consumés, dans lesquels on retrouvait encore de la graine de coriandre et du styrax; des tessons de poterie ayant servi de cassolettes contenaient aussi des restes de benjoin, qui avaient servi à éloigner les mauvais génies, lesquels, apparemment, ne peuvent pas supporter ces parfums.
Aujourd’hui qu’il ne reste plus guère à ces Croyantes qu’un maigre filet d’eau, la fontaine est désertée, et les génies peuvent la hanter en toute liberté, sans crainte d’y être incommodés par les sept aromates. Aussi, n'est-il pas très prudent de s’y hasarder sans dire le « Bism Allah, » — au nom de Dieu! — formule qui a la propriété de mettre les démons en fuite.
Tout porte à croire pourtant que, lorsque Sidi Ahmed-el-Kbir se donna la peine — il y a de cela trois cent soixante-six ans — d’aller chercher de l’eau au Djebel Dakhla, il n’avait point en vue de travailler pour les Chrétiens. Comment, avec sa prescience, n’a-t-il pas prévu cela?
Sidi El-Kbir, nous le savons, était un saint extrêmement remarquable, et, s’il eût voulu, il ne lui était rien de plus facile que d’obtenir de Dieu sa part des biens de ce monde; mais il les méprisait, et il avait raison. « Qu'est-ce que la vie humaine, une existence d'homme, se disaitil quelquefois, en comparaison de la vie éter-
(1) Les génies; il y en a de bons et de mauvais.
nelle? Est-ce seulement une goutte d’eau dans la mer? un grain de sable dans le désert? Aussi n’y a-t-il pas à balancer entre les jouissances d’un jour et celles qui n'auront pas de fin. » Il avait donc, allant au-devant de la mort verte (1), fait vœu de pauvreté, et il s'était mis à parcourir le monde musulman pour y chercher la vérité, et pour en montrer la voie à ceux qui étaient dans l'erreur. Cest pourquoi nous le voyons arriver dans l’ouad Er-Roumman sous le vêtement rapiécé du deroueuch (2), les pieds nus et le bâton à la main.
Ce n’était pas le hasard qui avait amené Sidi EI-Kbir dans ces gorges sauvages : à son retour des Villes saintes, — les nobles et vénérables, — le saint marabouth, qui brûlait du désir de revoir son chikh, le maître sous lequel il avait étudié, l'honorable, le vénérable, le très gracieux, le très pur, le très parfait, le très savant, le très docte Sidi Abd-el-Aziz-el-Hadj (3) — que Dieu le protège par sa bonté! — Sidi El-Kbir, disonsnous, s'était détourné de son chemin pour le visiter; or, le zélé chikh s’était empressé de
(1) Mort verte, action de se vêtir de haïllons et de vêtements rapiécés. ;
(2?) Le mot deroueuch, qui, en persan, signifie seuil de porte, exprime métaphoriquement les humbles vertus de ce genre de religieux.
(3) Sidi Abd-el-Aziz-el-Hadj a son tombeau à Ammûl, chez les Icer. C’était un marabouth de grande réputation religieuse qui avait entrepris, à l’aide de missionnaires, de ressusciter la foi musulmane qui chancelait.
profiter de cette occasion pour charger son ancien élève d’allér, dans le sud de la Mtidja, souffer sur la foi des tribus qui habitaient ces contrées pour chercher à la raviver; il lui avait recommandé d’une facon toute particulière les Bni-Bou-Nsaiïr, tribu qui était assise sur le pays formant aujourd’hui la banlieue ouest et nord de la commune de Blida ; c’étaient, en effet, comme nous le verrons plus loin, des Musulmans plus que médiocres, des impies qui ne s’occupaient pas plus du Dieu unique que de leur avant-dernier bernous. Il y avait donc un intérêt considérable à envoyer en mission religieuse auprès de ces tribus un homme qui, comme Sidi Ahmedel-Kbir, joignait à une science profonde et à une vertu incomparable une éloquence entrainante et le don des miracles. Sidi Abd-el-Aziz ne pouvait donc faire un meilleur choix. Il avait donné à son disciple un dhaïr (1) pour se faire reconnaître au besoin, et il lui avait dit: « Va, comme les Envoyés qui t'ont précédé, annoncer et avertir, afin que les incrédules de ces tribus n'aient aucune excuse devant Dieu après ta mission. » Et Sidi Ahmed était parti avec la ferme résolution de les ramener dans le sentier vrai, ou d’en faire un exemple terrible si leurs cœurs cadenassés et endurcis restaient sourds à tout avertissement.
Frappé de la vigueur de la végétation, Sidi Ahmed, nous lavons dit plus haut, s'était écrié
(1) Diplôme, brevet, commission.
en descendant dans la gorge de l’ouad Er-Roumman : «Ce lieu est assurément l’un des jardins d'Édn, si Dieu l’a arrosé de ses eaux. » Grâce au Saint, l’eau n’y manquait plus, à présent qu’il l'y avait amenée.
Il résolut donc de s’établir au fond de cette gorge, et sous ces grands arbres si particulièrement propres aux méditations et aux entretiens avec Dieu. Il y avait là surtout des oliviers et des micocouliers dont les branches étaient si vastes, qu’elles faisaient penser à cet arbre du Paradis qui projette une ombre tellement étendue, qu’un cavalier n’en sortirait pas après cent ans de voyage. Des frènes, des amandiers, des grenadiers, des figuiers des Chrétiens, des genèêts, des agaves, des lauriers-roses se pressaient autour de ces viéux rois de la végétation, et semblaient leur former une cour; un tissu de ronces en défendait l'approche; des rochers bleus veinés de rouge précipités des sommets formaient un rempart naturel dont le torrent venait ronger le pied. Avec quelques bottes de dis jetées sur des branches entrelacées, le saint se construisit là un gourbi sinon somptueux, du moins très suffisant pour un solitaire qui comptait ne vivre que de privations.
Nous avons dit que le pays formant aujourd’hui la banlieue nord et ouest de Blida appartenait, il y a quatre siècles, à une tribu riche et puissante qu’on nommait les Bni-Bou-Nsaïr. Malheureusement, les gens de cette tribu étaient aussi incrédules et railleurs des choses saintes
qu’ils étaient opulents. L’orgueil s'était emparé d'eux, et, comme ils n'avaient jamais eu besoin de prier Dieu pour être comblés de ses biens, ils en étaient venus à oublier que celui qui donnait si généreusement pouvait tout aussi facilement retirer ou reprendre. Il faut ajouter qu’ils étaient ignorants, qu'ils ne possédaient ni mosquées, ni zaouya, qu’ils étaient sans thoiba, et que, depuis trop longtemps, ils négligeaient les œuvres pieuses et les saintes lectures. Ils avaient tout à fait perdu de vue que le Prophète a dit: « La maison la plus vide de tout bien est celle où il n’y a pas de Koran. »
Or, un jour que Sidi Ahmed remerciait Dieu, sur le seuil de sa hheloua, de lui avoir donné dans ce monde un paradis, où il projetait d’attendre que le Tout-Puissant voulût bien lui ouvrir les portes de l’autre; un jour, disonsnous, qu’il priait tout en admirant autour de lui ces vieux oliviers qui semblaient, tant ils étaient noueux, tordus, voûtés, avoir été plantés par Dieu lui-même au jour de la création, ces frènes, qui entrelaçaient leurs branches vigoureuses dans celles des micocouliers, et les fieurs rouges des grenadiers qui se balançaient au souffie de la brise comme des mnaguech (1) encoraillées aux oreilles de la danseuse, pendant que le saint homme était absorbé dans cette contemplation, et qu'il se disait: « Il y a dans ceci des signes pour ceux qui réfléchissent! »
(1) Boucles d'oreilles composées de deux parties,
trois cavaliers, qui s'étaient approchés de lui sans qu'il s’en aperçût, lui demandèrent fort grossièrement, et sans lui avoir donné le salut, qui il était.
Le saint homme qui, à cette brusque et inconvenante interpellation, avait reconnu que ces
cavaliers devaient être des Bni-Bou- Nsair, leur répondit cependant avec douceur qu’il était marabouth.
— « Si tu es marabouth, reprirent les Bni- Bou-Nsaïr d’un air où perçait l’incrédulité, prouve-le nous en faisant jaillir de l’eau de ce rocher pour rafraîchir nos gosiers et abreuver nos montures. » Et ils lui désignaient en même temps un gros rocher roux qui était tout prêt du gourbi du saint, au pied du Koutsour.
Si leur intention était d’embarrasser le Saint, les Bni-Bou-Nsaïr tombaient mal; car le miracle qu’ils lui demandaient était tout à fait dans ses moyens, puisque, quelque temps auparavant, nous le savons, Sidi Ahmed l'avait déjà opéré en présence de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani et de Sidi Bel-Abbas-es-Sebti, et puis ces insolents ignoraient évidemment ces paroles d’un savant docteur : « Celui qui met à l'épreuve un homme éprouvé a souvent à s’en repentir. »
Sidi Ahmed, sans daigner répondre à ces impies, se dirigea lentement vers le rocher désigné, puis, après avoir prié pendant quelques instants, il le frappa de son bâton. La pierre se fendit aussitôt, et l’eau s’élança de la crevasse avec l’impétuosité d’un cheval de race qui à senti l’odeur de la poudre.
Ce prodige ne les convainquit pas, Sans doute, de la puissance du marabouth; car un sourire moqueur, qu’ils ne cherchèrent pas à dissimuler, vint prouver au saint qu'ils le prenaient plutôt pour un sorcier que pour un homme de Dieu.
Sur un signe de Sidi Ahmed, la fissure du rocher se referma, et l’eau cessa de couler.
— « Demain, dit l’un des trois cavaliers à Sidi Ahmed, nous allons chercher chez les Kerracha (1) une drouça (fiancée) destinée à lun de nos plus riches cavaliers; les invités seront nombreux. Si tu consens à te charger de la dhifa (2), à le puissant! ajouta-t-il dédaigneusement, nous n’hésiterons plus à reconnaitre ton pouvoir. »
— « La dhifa sera préparée avant votre arrivée, répondit le marabouth; et je vous promets plus de thäam (3) que vous n’en pourrez manger. »
— « Demain donc, à déjeuner, nous serons tes hôtes, » reprit le Bou-Nsaïiri.
Et ils s’éloignèrent en ricanant, et sans s'être donné la peine d’ajouter la formule restrictive : « In cha Allah, » si Dieu veut!
Le lendemain cependant, vers dix heures du matin, un cortège nombreux remontait Pouad Er-Roumman : de brillants cavaliers aux selles brodées d’or et d'argent, aux armes étincelantes,
) Fraction des Bni-Salah.
(1 (2) Dhifa, repas de l'hospitalité.
(3) Vivres, pitance, mets.
se pressaient dans la vallée en frappant la poudre, et en faisant tinter leurs chabir sur leurs étriers damasquinés, et ces bruits paraissaient leur monter à la tête comme les vapeurs d’une liqueur enivrante. Des musiciens, juchés sur des mulets, et soufflant, à s’en crever les joues, dans le djououalk, la zemmara, la r’attha, et battant du thebel (1), précédaient les cavaliers en jouant leurs plus joyeux airs. Venait ensuite, escortée par sa famille, et assise sur une mule blanche comme Doldol, la monture préférée du Prophète, une jeune fille à la taille flexible comme le roseau caressé par le zéphyr. Le voile de mariée qui l’enveloppait ne permettait pas de distinguer ses traits ; mais on devinait à son maintien gracieux et à son séduisant balancement que ce devait être la perle de la tribu. Les gazes légères qui servaient de rideaux au rkakeb (2), sous lequel était placée la fiancée, voltigeaient autour d'elle comme ces flocons de salive de Satan (3) qui courent dans l'air par un beau jour d'automne.
Le cortège se grossissait à chaque pas; il n’était
(1) Le djououak est une petite flûte de roseau, la zemmara une sorte de cornemuse, la r’aïtha une espèce de hautbois. Le thebel est un tambour de forme particulière.
(?) Espèce de palanquin fermé de rideaux qui s’établit sur les montures des Mauresques, quand elles voyagent, et sous lequel elles s’asseyent.
(3) Les Arabes appellent salive de Satan ces longs fils et flocons blancs et soyeux que nous nommons des fils de la Vierge.
pas un ravin, pas une ride des montagnes qui ne versât dans la vallée son contingent d’invités ; les sentiers de Tafraouat, de Habb-el-Melak, de Taberkchant, de Hanous, de Koutsour et de Draû-el-Ammas, couverts de gens à bernous blancs, paraissaient des cascades se précipitant dans l’ouad. Les femmes, perchées sur les sommets, fatiguaient l’air de leurs perçants toulouil (1).
Les trois cavaliers à qui, la veille, Sidi Ahmed avait promis la dhifa, étaient en tète du cortège. A leur arrivée auprès du rocher d’où il avait fait jaillir l’eau le jour précédent, ils trouvèrent le saint homme en prière sous un micocoulier. Son corps seul était sur la terre, sans doute; car tout ce bruit, toute cette foule ne paraissaient point avoir le pouvoir de le distraire de sa pieuse occupation, et son visage, tourné vers la Æïbla (2), respirait la plus parfaite sérénité. Le mouvement de ses lèvres indiquait pourtant qu’il était en conversation avec Dieu.
Rien ne révélait la dhifa promise ; les invités avaient beau lever en aspirant leur appareil olfactif du côté du saint, ils n’en rapportaient point cet appétissant fumet qui révèle la présence du mechouti (3), ou du kousksou énergiquement condimenté. Une sorte de désappointement se communiqua instantanément de la tête à la
(1) Les cris de joie, les you ! you ! des femmes.
(2?) Direction de la Mekke.
(3) Mouton rôti entier.
queue du cortège, déception qui se traduisit par une grimace particulièrement intense dans le r’achi (1), lequel s'était fait une fête d'aborder un peu de viande, félicité qu’il ne faisait guère qu’entrevoir une ou deux fois par an. Ces braves gens s'étaient, en effet, formellement promis de reprendre, dans l’homérique festin sur lequel ils comptaient, une bonne part de ce que, sous prétexte d'impôts, leur extorquaient leurs maitres.
L’un des trois cavaliers de la veille mit pied à terre, et s’approcha du saint marabouth pour le tirer de Pétat extatique dans lequel il était plongé, et lui rappeler sa promesse au sujet de la dhifa. « Vois, ajouta-t-il d’un ton railleur, nos invités sont nombreux, et, comptant sur ton pouvoir, nous n'avons rien fait préparer pour satisfaire leur faim... Malheur à toi! s’écria-t-il en le menaçant, si tu t’es joué de nous! »
— «Que ious les cavaliers mettent pied à terre, » répondit Sidi Ahmed en se retournant lentement vers son brutal interlocuteur.
— « Et dans quel but, reprit le cavalier, si tu n’as rien à nous faire manger? »
— « Le Prophète — que la bénédiction et le salut soient sur lui! — a dit : Supporte avec patience les discours des incrédules. Nous avons pour eux de lourdes chaînes et un brasier ardent, répliqua le saint d’un ton où percçait une certaine irritation. L’impiété vous a tellement aveu-
(1) Le peuple, la populace, la foule.
glés, Ô Bni-Bou-Nsaïr! que vous ne croyez pas aux signes, même après avoir vu! »
— « Allons, sorcier! ne te fâche pas, dit lun des cavaliers ; nous croirons à ton pouvoir si tu rassasies, comme tu nous l’a promis hier, nos invités et ceux qui se sont joints à eux. Commence donc tes exorcismes, et ordonne aux djenoun, dont tu disposes sans doute, de nous servir promptement, et surtout sans que nous soyons obligés de descendre de cheval. »
— «Il sera fait ainsi que vous le demandez, répondit le marabouth. Formez-vous donc par groupes de dix, et, s’il plaît à Dieu! vous verrez bientôt les effets de sa puissance. »
Cavaliers et piétons se rangèrent aussitôt en douars de dix, et formèrent ainsi une vaste chaîne dont les anneaux paraissaient soudés Pun à l’autre. Sur un signe du saint homme, un serviteur sembla sortir du rocher d’où, la veille, il avait fait jaillir l’eau. Ce djenn (ce ne pouvait être autre chose) portait sur sa tête une vaste djefna (1) taillée dans le tronc d’un frène qui était, au moins, cinq ou six fois séculaire. Ce plat était rempli d’un kousksou de nuance paille tigré çà et là de succulents morceaux de mouton. Une colonne de vapeur chargée d’appétissants aromes, s'élevait majestueusement au-dessus de la djefna, et annonçait au loin la bonne nouveille.
Les dhiaf (convives) s’armèrent avec beaucoup
(1) Grand plat de bois.
d'ensemble d’une cuiller de bois qui pendait à leur ceinture, et la brandirent d’une facon extrèmement menaçante pour le kousksou. Chaque groupe comptait naturellement sur sa djefna ; mais, en voyant ce premier plat rester aussi seul que le Dieu unique, la foule impatiente — la faim rend si injuste! — trouva que le service languissait d'une manière désespérante. Cest précisément là où le saint attendait ses invités ; « Hommes de peu de foi! s’écria-t-il d'une voix qui remplit toute la vallée, pourquoi doutezvous ? Sidna Aïca — sur lui soit le salut! — n’at-il point rassasié, avec cinq pains et deux poissons, plus de cinq mille personnes qui l'avaient suivi au désert de Bit-es-Säïda (Bethsaïde)? Mais les incrédules ont toujours eu des yeux pour ne point voir! Puisez donc sans crainte dans la djefna, et, s’il plaît à Dieu ! vous serez rassasiés avant qu’elle ne soit vide? »
Le serviteur, la djefna sur la tête, se mit à parcourir les groupes, et chacun des convives, oubliant quelque peu le « Bism Allah (1), » fouilla le plat au passage.
Il y avait déjà longtemps que le serviteur courait dans les anneaux de la chaîne, et que la plupart des cuillers avaient été replacées à la ceinture, et pourtant le plat présentait toujours ce piton de kousksou que les invités avaient tant admiré d’abord. Tous étaient repus, et l’avaient prouvé surabondamment par des bruits non
(1) Au nom de Dieu !
équivoques de satisfaction gastrique. Quant à la formule d'actions de grâces « El-hamdou lillah » (louange à Dieu!) par laquelle tout bon Musulman remercie Dieu de lavoir empli, il n’échappa point à Sidi Ahmed qu’elle avait été tout aussi négligée que celle qui ouvre le repas. Les Bni- Bou-Nsaiïr étaient décidément des impies; le prodige même dont ils venaient d’être témoins ne les avait pas convaincus de la puissance du saint homme qui venait de leur prouver, d’une manière si claire et si frappante, que Dieu n’avail rien à lui refuser. La plupart d’entre eux s’obstinaient à ne voir dans cette démonstration de l'intervention divine que de la sorcellerie et des accointances avec les génies.
Comme tous les marabouths, Sidi Ahmed-el- Kbir avait son grain de susceptibilité, et, malgré sa sainteté, cette négation opiniâtre de son pouvoir finit par le faire sortir de ses gonds. Il se tourna vers la Xïbla, et s’écria d’une voix terrible qui roula dans la vallée comme le bruit de la foudre : « O Bni-Bou-Nsair! » Dieu — que son saint nom soit glorifié! — vous à donné le bien, et vous ne l’en avez pas remercié! Vous êtes restés incrédules devant ses signes ! Rappelezvous donc le terrible châtiment que le Tout- Puissant infligea aux gens de Tmoud, qui ne voulurent point reconnaître dans Salih — sur lui soit le salut ! — un de ses envoyés, et qui méprisèrent ses avertissements : une violente commotion de la terre les surprit; le lendemain, on les trouva morts et la face dans la poussière sur le
ir
seuil de leurs demeures. On voit encore leurs ossements cariés épars sur le sol qui portait ee peuple maudit. Loth fut aussi envoyé vers les siens, et Choâib vers les Madianites, et ils ne furent point écoutés. Une pluie de feu détruisit les villes maudites et leurs habitants, et les Madianites eurent le sort des Tmoudites. Sidna Mouca (Moïse) — sur lui soit le salut! — avait déjà frappé le rocher de Horeb de sa baguette d'âäbal (1); et du rocher avaient jailli douze sources, que les enfants d'Israël lui disaient encore : « Tu as beau nous apporter des miracles pour nous fasciner, nous ne te croirons pas! » Vous avez comblé la mesure, Ô Bni-Bou-Nsaïr ! et Dieu, que vous méconnaissez, me charge de vous donner cet avertissement : « Vous serez dispersés comme les fèves jetées par la main du semeur, et le dernier des vôtres ira mourir misérable sur les plateaux stériles du Sersou (2), puis je repeuplerai votre pays avec des gens dont le premier sera des Bni-Salah, et dont le dernier sera des Bni-Ferah (3).
(1) Bois dont était faite la baguette de Moïse.
(2) Le Sersou, portion aride des Hauts-Plateaux de la province d'Oran. On dit aussi Seressou.
(3) Malgré sa colère, le saint marabouth se laisse aller à faire ici une sorte de jeu de mots rimé portant sur le nom de Salah, qui signifie bon, loyal, sincère, et celui de Ferah, qui se traduit par gaülé, joie, conltentement. L'intention de Sidi El-Kbir est évidemment la suivante : « Je repeuplerai votre pays avec des gens dont le premier sera un homme bon, loyal, sincère, et dont le dernier sera un homme gai,
Les Bni-Bou-Nsaïr se mirent à rire — tant ils étaient endurcis dans l’impiété — des paroles du marabouth.
L'un: d'eux, plus incrédule’ encore que les autres, osa lui dire : « Nous savons que, souvent sous les bruits du tonnerre, il n’y à qu’un nuage stérile. Fais donc que tes menaces s’accomplissent, si tu es réellement un envoyé de Dieu! »
Et la foule se dispersa pour regagner ses demeures.
Les Bni-Bou-Nsaïr ne tardèrent pas à ressentir les effets de la prédiction de Sidi Ahmed: leurs troupeaux meurent de maladies inconnues; leurs chevaux, hier si nobles et si rapides, qu’on les aurait dits fils du vent, se traînent aujourd'hui lourdement et trébuchent à chaque pas; léurs. formes, si sveltes et si élégantes, sont
épaisses et chargées de graisse; ces coursiers ne sont plus que des vaches indignes d’être montées par des hommes de chabir. La misère s’abat sur le pays des Bni-Bou-Nsaïir comme elle s’abattit autrefois sur la terre d'Égypte quand Dieu étendit sur elle son bras vengeur. Ne pouvant plus vivre chez eux, et las de tour-
joyeux, content, » c’est-à-dire un homme qui n’aura connu ni le malheur, ni la misère. Le pays des Bni-Bou-Nsair a été, en effet, occupé, après cette époque, par les Bni-Salah, lesquels possédèrent, dans la Mtidja, jusqu'en 1852, la portion de territoire qui appartenait aux Bni-Bou-Nsair. Quant à la vallée de l’ouad Sidi-El-Kbir, elle fait partie, encore aujourd'hui, des Kerracha, fraction des Bni-Salah.
menter une terre qui ne voulait plus rien leur donner, les Bni-Bou-Nsaïr montèrent sur les ailes de loiseau et se dispersèrent en reconnaissant, un peu tard, il est vrai, les dangers de Pimpiété.
Il ne reste plus aujourd’hui de ces anciens maîtres du pays que le vieil Hamida Bou-Nsairi et deux de ses neveux. Hamida, qui, pour vivre, s’est fait marchand de chaux, habite un misérable gourbi à Tafraouat, dans la vallée du haut Sidi-El-Kbir. Quant à ses neveux, ils gagnent péniblement de quoi ne pas mourir de faim en vendant des fruits et des légumes. Ces malheureux se disent encore fièrement les maitres du territoire compris entre Blida et la Cheffa, et paraissent mépriser souverainement les descendants du vindicatif marabouth à qui, si on les en croit, ils doivent tous leurs maux. Le vieux cheikh El-Arbi-El-Halhoul, l’un des derniers débris de cette puissante et riche tribu, poussait fort loin, avant sa mort, arrivée il y a quelques années, la haine que lui inspiraient ceux qw’il appelait les voleurs de son pays.
La nature du miracle que venait d'opérer Sidi Ahmed-el-Kbir, celui du plat de kousksou inépuisable, devait nécessairement appeler lattentiou des gens qui ont plus d’appétit que de moyens de le satisfaire. Cette spécialité de Ia multiplication des aliments ne pouvait manquer, en effet, d'attirer vers le saint des gens condamnés au régime perpétuel de la figue ou du gland. C’est aussi ce qui arriva : à partir de ce
jour, la gorge qu'habitait Sidi Ahmed ne désemplit plus d’affamés qui, la cuiller à la main, attendaient que le saint voulût bien recommencer son miracle alimentaire; ils promettaient, si ce prodige venait à se reproduire, de ne pas se dire repus de bonne heure, et de bourrer, au besoin, le capuchon de leurs bernous de cet excellent kousksou que le cuisinier du saint savait si bien préparer, mais si bien, que quelques-uns prétendaient qu’il ne pouvait sortir que des cuisines djennéennes, c'est-à-dire du paradis. Malheureusement pour ces pauvres affamés, il était extrêmement rare que Sidi Ahmed fit deux fois le même miracle; aussi, durent-ils renoncer à voir leur faim apaisée par une répétition du prodige qui les avait tant mis en appétit.
On pense bien que le précieux don par lequel Sidi Ahmed-el-Kbir venait de se révéler en amenant l’eau dans le ravin de l’ouad Er-Roumman, et en gorgeant de kousksou les Bni-Bou- Nsair, ne resta pas longtemps ignoré des tribus de la Mtidja et de celles qui habitaient les montagnes fermant cette plaine au nord. Aussi, la vallée au fond de laquelle le saint s'était retiré, devint-elle bientôt le rendez-vous non-seulement de ceux qui avaient à solliciter en leur faveur Pintercession du saint auprès de Dieu, mais encore des gens de science et des grands parmi les maîtres du pays. Sa kheloua ne désemplissait pas de solliciteurs qui venaient lesupplier des’occuper de leurs intérêts terrestres : c'était ou une vache volée, ou un troupeau qui dépérissait à vue
d'œil, ou un herts (1) qui ne produisait pas; c'était ou trop ou pas assez de pluie; c’étaient encore des atteintes du mauvais-œil, des affections inexplicables, des impuissances incompréhensibles, des infortunes conjugales que rien ne justifiail. Mais Sidi Ahmed avait des remèdes pour tout cela, et il n’était pas un Croyant qui ne se retirât satisfait. D’autres, qui passaient le jour et la nuit autour de la demeure du saint, étaient moins exigeants : ils ne demandaient que la grâce d’être imprégnés de ces célestes effluves qui émanaient du corps du marabouth, et qui, bien qu’inappréciables aux organes sensoriels du vulgaire, n’en sont pas moins extrêmement sensibles pour l’homme qui est suffisamment pourvu de cette vertu surnaturelle qu’on appelle la foi.
A force de sollicitations, quelques enthousiastes, de Ceux que lardeur de leurs croyances poussaient vers cet état que les mystiques appellent le confluent de deux mers, medjmià el-bahrin, c’est-à-dire le point où, pour se fondre entièrement avec la personne de Dieu, il ne s’en faut plus que de la longueur de deux arcs; quelques-uns de ces ascètes, disons-nous, obtinrent de Sidi Ahmed de s'établir définitivement auprès de lui. Aussi, un village de gourbis s’élevait-il bientôt à l’ombre des micocouliers et oliviers
(1) Herts, champ cultivé. On désigne ainsi les quatre épouses légitimes qu’il est permis aux Musulmans d’avoir à la fois.
sous lesquels le saint était venu chercher la solitude et la paix de l'âme. Grâce aux eaux vivifiantes qu'avait amenées le saint dans le ravin du Roumman, cette gorge aride et encombrée de débris de rochers était désormais habitable, et elle ne devait pas tarder à devenir un jardin délicieux tapissé de toutes les verdures, et rempli de tous les biens de Dieu, vallée sanctifiée où Sidi Ahmed avait apporté la bénédiction.
Bien que fort occupé des choses du ciel, Sidi Ahmed-el-Kbir songea pourtant à se chercher une épouse; cette détermination ñe lui fut pas souffiée par son cœur; —- les tourments de amour lui étaient inconnus ; — Sidi Ahmed prenait une femme parce que l'Islam n’admet pas le célibat. Comme le saint n’avait pas de raisons pour donner ses préférences: à: telle ‘ou telle tribu, il s’adressa tout simplement à ses voisins les Oulad-Solthan, fraction des Bni-Khelil qui occupait, à cette époque, lemplacement sur lequel est construite Blida, et le contre-fort qui sépare les deux vallées de l’ouad Sidi-El-Kbir et de l’ouad Abarer’, tête de l’ouad Bni-Azza. La ravissante Hanna — la tendresse même — fut jugée digne de partager la couche du saint. On la lui amena en grande pompe. Bien que Sidi Ahmed ne lui vit pas le visage, il avait pourtant compris, en l’entendant parler et en remarquant la petitesse de son pied, que la jeune fille devait posséder toutes les perfections; car il savait que lorsque la voix et les traces du pied d’une femme sont belles, le reste doit infailliblement
être merveilleux. Aussi, le marabouth n’en demanda-t-il pas davantage. Il l’épousa. Dieu bénit évidemment cette union; car, au bout de Sept mois, Hanna donnait à son saint époux un fils qu’il nommait Abd-el-Aziz.
Si le marabouth Sidi Ahmed-El-Kbir avait amené l’eau de l’Aïn-lesmoth dans l’ouad Er- Roumman, c'était évidemment un peu pour lui; néanmoins, ce bienfait devait profiter à toute la portion du pays située au-dessous de ces eaux. Déjà les jardins des Oulad-Solthan, dans lesquels, avant l’arrivée du saint, on ne voyait que de maigres figuiers et quelques amandiers étiques, formaient, autour des gourbis de cette tribu, une oasis de verdure, qui s’étendait depuis le point d’évasement de louad Er-Roumman Jusque fort avant dans le nord de la Blida actuelle. À Paide de canaux habilement établis, les eaux de l’âénseur pouvaient irriguer même les terres de Sidi Medjebeur, qui étaient situées à une parasange et demie (1) de la source. Certes, les Oulad-Solthan et les Bni-Khelil savaient qu'ils en étaient redevables à Sidi Ahmed; aussi, ce Saint n’eut-il jamais à se plaindre de la mesquinerie de leurs offrandes.
Or, il arriwa qu’un homme de l'Ouest qui passait pour posséder une grande fortune — les Mr'araba (2) ont souvent recours à la magie pour découvrir des trésors cachés — avait acquis des
(1) Huit kilomètres environ.
(2) Les gens de l'Ouest, les Marokains.
Oulad-Solthan plusieurs de leurs plus beaux jardins. Ce Mr’erbi, insolent, comme tous les gens à qui la richesse n’a rien coûté, et qui croyait qu'une clef d’or pouvait ouvrir toutes les portes, pensa qu'il lui serait facile, en y mettant le prix, d'obtenir de Sidi Ahmed qu’il lui laissät dériver: à son profit la totalité des eaux de l'ânseur. Il se rendit donc au gourbi du saint. Sidi Ahmed était précisément en prières sur le rocher qui domine la source. Sans attendre que lermarabouth eût fini de prier, le Mr’erbi Pinterrompit dans sa conversation avec Dieu, et, sans même lui donner le salut, il lui dit assez grossièrement : «Je suis venu jusqu’ici, Ô homme! pour t’'achéter ton eau; je suis riche et tu es pauvre; donc ma proposition ne peut soulever l'ombre d’une difficulté. D'ailleurs, un deroueuch, un homme qui, comme toi, a renoncé aux biens de. ce monde, n’a besoin d’eau que ce qu'il lui en faut pour appaiser sa soif et faire ses ablutions. Yends-moi donc ta source, et tu n'auras pas à t'en repentir,» ajouta-t-il en faisant briller aux yeux du saint quelques solthani d’or.
Sidi Ahmed se leva lentement, et se mit à secouer le caroubier — il existe encore aujourd'hui — qui s'élevait au-dessus de la source : il en tomba aussitôtune pluie de solthani d’or, qui inonda de ce précieux métal le rocher d’où l’arbre paraît surgir. L'homme du R’arb en était stupéfait. La convoitise brillait pourtant dans son regard ; car, il aimait l’or par dessus tout.
L’indignation se lisait sur le visage du saint,
et il était facile de prévoir que cette aventure allait se terminer par quelque catastrophe. « Tu vois, à Mr'erbi! si j’ai besoin de tes richesses! Qui t’a autorisé à croire, Ô insensé! que j'étais à vendre, et que tu pourrais m’acheter? As-tu pensé que je te favoriserais au détriment des pauvres des Oulad-Solthan?.. Mais puisque tu aimes tant l'or, apporte ici des couffins, emplisles de ce métal, — c’est celui dont fut fait le veau qu’adora le peuple d'Israël, — et emporte dans ta demeure ces solthani que dévore ton regard avide! »
Cette leçon n’avait pas suffi au Mr’erbi; car il eut l’impudence de se baisser pour ramasser les solthani. Au moment où il mettait la main sur l’or, la terre s’entr'ouvritsous ses pieds. Pendant qu'elle lengloutissait lentement, d’abord jusqu'aux genoux, puis jusqu’à la ceinture, et enfin jusqu’au cou, le Mr’erbi cria quatre fois à Sidi Ahmed, comme Karoun à Moïse, d’avoir pitié de lui et de lui pardonner ; mais le saint marabouth fut inexorable : il laissa la terre se refermer sur l’homme du R’arb.
Pour que ce terrible châtiment servit d’exemple aux générations futures, la tête du Mr’erbi fut changée en pierre, et, bien qu’usé par le pied des Croyants qui vont faire leurs ablutions à la fontaine de Sidi Ahmed, on distingue pourtant encore aujourd’hui assez facilement, quand on gravit le rocher par la petite tranchée qui est à l’ouest, le turban pétrifié du malheureux englouti.
Quelque temps après, Sidi Ahmed-el-Kbir in-