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fligea le mème châtiment à un faux marabouth qui était venu réclamer son hospitalité. L’intention de cet hypocrite était — on le sut depuis — de supplanter le saint dans l'esprit des gens des tribus voisines, et de détourner à son profit le courant des offrandes qui passait par le gourbi de Sidi Ahmed. Mais, avec ce flair particulier aux saints musulmans, Sidi El-Kbir n'avait pas tardé à deviner le but de ce Mr’erbi; car c'était encore un homme du R’arb.
Il y avait trois jours que ce Mogrébite était l'hôte de Sidi Ahmed, quand celui-ci lui proposa de l'accompagner jusqu’à la source pour y faire les ablutions qui précèdent la prière du dhohor. Quand ils furent arrivés sur le rocher d’où sourdent les eaux, Sidi Ahmed dit à son compagnon : «Je t'ai donné l'hospitalité que tu m’as demandée comme hôte de Dieu et comme marabouth, Ô Mr’erbi! Mais le Tout-Puissant voit jusqu'au fond des cœurs, et il n’est au pouvoir d'aucun être humain de le tromper. C’est aujourd’hui le jour de l'épreuve. Donc, si tu n’es pas un homme de Dieu, je t'en avertis, la terre va s’entrouvrir sous tes pieds et Vengloutir sur-le-champ. »
Le saint homme n’avait pas achevé ces paroles, que le rocher s’ouvrait comme s’ouvriront les mâchoires de la Djessaça, l'espionne de PAntechrist, et que le faux marabouth y disparaissait sans laisser la moindre trace.
Depuis cet événement, les lèvres de cette crevasse n’ont pu se rejoindre exactement, et si, le soir, on y applique l’oreille, on entend encore dis-
tinctement comme un long gémissement qu’on assüre être produit par Pinfortuné Mr’erbi, et qui ne cessera qu’au jour du jugement dernier.
Le bien qu'avait amené Sidi Ahmed dans le pays — les sources — devint bientôt une cause de discorde; chaque jour, c’étaient des rixes entre les propriétaires des jardins des Oulad- Solthan et les gens de la dechera de Hedjar-Sidi- Ali (1), lesquels se disputaient l’eau avec un acharnement que les conseils et les avertissements de Sidi Ahmed n’avaient pu parvenir à calmer. Un jour, à la suite d’une querelle qui ne s'était terminée que par la mort de l’un des combattants, le saint marabouth, qui était entré dans une grande colère, frappa de son épieu la source et la rivière en leur ordonnant de s’arrêter. Soudain, l’änseur cessa de couler, et les eaux de louad disparurent dans le gravier.
Ceci se passait précisément au cœur de l'été ; aussi, au bout de trois ou quatre jours, la vie paraissait-elle s’être retirée de ces jardins hier encore si fraichement verts; tout se flétrissait sous l’haleine de feu d’un soleil impitoyable,
(1) A cette époque, c’est-à-dire vers l’année 1525 de notre ère, l'emplacement sur lequel allait bientôt s'élever El-Blida — la Petite Ville — était en partie occupé par une dechera (village) de onze gourbis, qui était située en un point nommé Hedjar-Sidi-Ali. Ce hameau se groupait au lieu où se trouve aujourd'hui le Marché européen. La population de Hedjar-Sidi-Ali avait ses jardins autour d'elle; mais ce n’était encore que de maigres vergers, où l’on ne rencontrait que des figuiers, des amandiers et des grenadiers,
tout, arbres et plantes, prenait déjà cette teinte jaunâtre qui annonce la mort des végétaux. Les Oulad-Solthan et les gens de Hedjar-Sidi-Ali, qui sentaient combien ils étaientcoupables, n’osaient point aller demander leur pardon au saint; ils le savaient d’ailleurs fort irrité contre eux, et, pour rien au monde, ils n’auraient osé se présenter devant lui. Sidi Ahmed était bon; mais sa colère était terrible. Les coupables n'avaient point encore oublié l'exemple des deux Mrarba.
La situation était loin d’ètre satisfaisante, et, de plus, elle paraissait sans issue. fl ne fallut rien moins que l'intervention d’un autre saint pour la dénouer.
Sidi Medjebeur -— marabouth vénéré des Bni- Khelil — avait jeté les fondements d’une zaouya à une parasange environ au nord des jardins des Oulad-Solthan et des gens de Hedjar-Sidi-Ali ; or, ce marabouth profitaitaussides eaux del’änseur, qu’à l’aide de canaux d'irrigation, il avait amenées jusque sur son terrain. Bien qu’il ne fût pour rien dans la querelle de ses voisins, le saint n’en souffrait pas moins des conséquences de la mesure sévère qu'avait cru devoir prendre à leur égard Sidi Ahmed-el-Kbir. Les Oulad-Solthan et les gens de la dechera pensèrent que l’intervention de Sidi Medjebeur ne pouvait manquer d’être efficace, et qu'il n’était pas probable que Sidi Ahmed repoussât la demande de son saint collègue. Ils se rendirent donc auprès de celui-là, et le supplièrent de se charger. de plaider leur cause, qui était aussi la sienne. Comme ils sa-
vaient d'expérience qu’une députation n’est: jamais si bien recue que lorsqu’elle a'les mains pleines, les solliciteurs bourrèrent de cadeaux pour le marabouth des Bni-Khelil les gens à qui ils avaient confié le soin de leurs intérêts.
Les députés se présentèrent opportunément; car, à leur arrivée, le saint se disposait précisémeñt à faire une démarche auprès de Sidi Ahmed pour le prier de rendre la liberté à ses eaux: Il accepta néanmoins les présents, et'il Se mit en route. Les députés l’accompagnèrent jusqu’à l'entrée de la gorge de l’ouad Er-Roumman; ils n’osèrent aller plus loin.
Sidi Ahmed, dont la colère était déjà calmée, recut fort bien Sidi Medjebeur, qu’il connaissait d’ailleurs de réputation. Aussi, le marabouth des Bhi-Khelil n’eut-il pas besoin de faire de grands frais d’éloquence pour obtenir ce qu’il désirait; sa cause était déjà gagnée. Au reste, nous croyons que Sidi Ahmed n’était pas fâché intérieurement de montrer à Sidi Medjebeur avec quelle facilité il faisait le miracle, II Pemmena donc au rocher dans lequel était enfermée la source ; on entendait l’eau y bouillonner tumultueusement et s’y agiter Comme une panthère tombée dans un silo. Après une courte prière, Sidi Ahmed frappa le rocher de son bâton ferré, et les eaux en jaillirent fougueuses et bondissantes comme un troupeau de chèvres à qui Pon a donné la liberté, et elles allèrent joyeuses rendre la vie et la fraicheur aux arbres des vergers.
Sidi Medjebeur ne perdit rien à cette démarche
auprès de son puissant collègue; car Sidi Ahmed lui fit don à perpétuité du tiers des eaux de länseur.
Les deux marabouths se séparèrent enchantés lun de l’autre.
Quant aux Oulad-Solthan et aux gens de Hedjar- Sidi-Ali, ils allèrent en masse remercier Sidi Ahmed-el-Kbir : ils lui promirent de se tenir en garde à l’avenir contre les suggestions deChithan (Satan), et de mettre dans le partage de l’eau toute léquité dont ils étaient susceptibles. Ils avaient eu le soin d’appuyerleur repentir de somptueuses offrandes, qu’ils déposèrent aux pieds du saint; car, bien que Sidi Ahmed ne fit pas grand cas des biens de ce monde, il recevait pourtant volontiers ce que lui apportaient les gens qui avaient besoin de ses conseils ou de son intercession. Il est vrai que c’était plutôt à titre d'hommage qu'autrement.
Après avoir grondé un peu les coupables, — il était très bon au fond, — Sidi Ahmed les renvoya par le « Rohou bes-slama ! » ce qui signifie : « Allez-vous en avec le bien-être, le bonheur temporel! »
Mais, avant d’aller plus loin, disons la part que prit Sidi Ahmed-el-Kbir dans la fondation de la ville qui devait s’appeler « £l-Blida», et dans quelles circonstances il en devint le fondateur. L'histoire du saint marabouth et celle de la ville, à Son origine, sont tellement connexes entre elles, qu’il serait difficile de les disjoindre et de les traiter séparément. Cependant, nous y re-
viendrons quand nous ferons l’histoire proprement dite de Blida; seulement, nous ne traiterons ce point que d’une manière très succincte, nous bornant à énumérer, à ce moment, les faits les plus saillants de cette intéressante période.
Après une lutte de huit siècles, les Mores étaient chassés d’Espagne; l’acte final de ce grand drame, si rempli d'aventures de sang, s'était joué sous les murs de Granada, où Isabelle et Ferdinand venaient d'entrer en vainqueurs, et le dernier roi more, le faible Abou- Abd-Allah-es-Sr’ir, repassait le détroit là même où Tharik-ben-Zeïan avait commencé sa fabuleuse conquête. C’en était fait désormais de la puissance africaine en Europe, et cela malgré la promesse de Mahomet de donner à ses sectateurs l'Orient et l’Occident, promesse qui, pourtant, semblait devoir se réaliser; car, quatre-vingts ans après la mort du Prophète, l'empire des Arabes s’étendait déjà de l’Indus aux Pyrénées. Mais le duc des Francs allait mériter, dans les champs de Poitiers, le surnom de marteau des Sarrasins (1), en disant à l'invasion, comme Dieu dit à la mer: «Tu n’iras pas plus loin! »
L’expulsion des Mores qui refusèrent le baptème avait été décrétée dès 1499; l'année suivante,
(1) Quelques historiens affirment que Sarrasins vient de Uherquiin, les Orientaux, les gens de l'Est. Ce n'est pas impossible.
un autre décret avait contraint la plus grande partie des vaincus à repasser la mer ; comme le Koran, l'Évangile se’ faisait intolérant, et les Chrétiens avaient hâte de voir la croix, trop longtemps humiliée, remplacer le croissant sur la coupole des mosquées. Mais, au lieu d’être reçus sur la côte d'Afrique comme des frères malheureux, les Mores furent pillés, torturés, massacrés par les Arabes, qui les traitèrent comme des Infidèles que la tempête ou la guerre aurait jetés sur leurs rivages.
C’est ainsi que ces pillards tombèrent sur les Andlès à leur débarquement à Aïoun-et-Terk, entre le cap Falcon et Ras-el-Andilès (1), et sur soixante barques montées par ces malheureux qui avaient été surprises en mer par le mauvais temps, et jetées à la côte non loin de Pembouchure de Pouad El-Mokthà. Non contents de les voler, de les dépouiller, ces inhospitaliers riverains font souffrir mille tortures à ces infortunés exilés pour leur arracher les derniers débris de leurs richesses.
Si l’on en croit les historiens, plus de cent mille Mores-Andalous perdirent ainsi la vie dans l’espace de quelques mois. Tous ces maux ne firent qu’accroitrelahainedes Andlès contre ceux qui les y avaient exposés en les chassant de leur patrie; aussi, disséminés d’abord dans les villes de la côte, entre Oran et Cherchel, s’empres-4 sèrent-ils de donner une activité nouvelle aux 4
(1) Le cap des Andlès, dont nous avons fait le cap Lindlés.
courses en mer et aux brigandages des forbans qui, déjà, infestaient ces parages.
Un grand nombre de Mores qui, sans doute, faisaient meilleur marché de leur croyance religieuse que de leurs biens, avaient été autorisés à rester en Espagne, sous la condition de se faire Chrétiens. Il est évident qu’ils ne l’étaient qu’à la surface; peut-être ne désespéraient-ils pas encore de leur cause, et attendaient-ils des jours meilleurs. Il n’y avait pas grand mal à cela, et, d’ailleurs, le Prophète rassure complètement, par le verset 108 de la sourate XVI, les fidèles qui croient devoir adopter cette combinaison: « Quiconque, après avoir Cru, dit-il, redevient infidèle, s’il y est contraint par la force, et si son cœur persévère dans la foi, n’est point coupable. » Ce genre de Chrétiens étaient désignés sous le nom de Moriscos par les Espagnols. Plus tard, fatigués de leur fausse position au milieu de l'Espagne catholique, tracassés, inquiétés par leurs intolérants vainqueurs, ces Morisques se décidèrent à mettre fin à un état qui n’était plus tolérable. Mais, en mettant le pied sur la terre d'Afrique, ils furent également traités en étrangers par les Kabils, qui, avec plus de raison peut-être qu'ils ne lPavaient fait pour les premiers expulsés, leur jetèrent à la face le reproche d'infidélité et d’apostasie. Aussi, les Morisques n'eurent-ils de relations qu'avec les Turks et les renégats, et, pendant longtemps, les Arabes repoussèrent-ils absolument toute alliance avec eux:
En 1499 et 1500 (904 et 905 de l’hégire), les premiers Mores expulsés forment des colonies sur le littoral: c’est ainsi qu’ils relèvent Mazaghran et Cherchel, et qu’ils y apportent leur industrie.
En 1516 (922 de lhégire), mille cavaliers Andalous, que Baba-Aroudj avait transportés d'Espagne à Alger sur ses galères, et dont il s'était fait des partisans dévoués, lui assurent le succès sur les Mehal dans la journée de lPOuedjer.
En 1524 (929 de l’hégire), les Musulmans qui avaient été tolérés dans le royaume de Valence sont expulsés à leur tour.
En 1533 (939 de l’hégire), Kheïr-ed-Din se porte devant Oliva avec trente-six galères, et y enlève sept mille Andlès qu’il transporte à Alger.
Mais la haine des Kabils contre les Morisques ne s'était point éteinte encore, et l'appui du pacha ne suffisait pas pour leur assurer la protection qu'ils étaient venus chercher de ce côté-ci du détroit. Il faut dire que la question d’apostasie sur laquelle s’étayaient les Kabils pour justifier les mauvais traitements qu'ils faisaient endurer aux Morisques n’était que le prétexte de la persécution ; leur véritable mobile était la cupidité et la soif du pillage.
Les sept mille Andlès de Kheïr-ed-Din s'étaient dispersés par groupes sur le littoral entre Alger et Cherchel, pour entreprendre soit de relever les ruines des anciennes colonies romaines, soit pour y fonder de nouveaux établissements. Un
de ces groupes s'était fixé à Tefacedt (1), sur le Sahel du Chennoua; mais les montagnards de ce massif — des pillards consommés — avaient senti là une proie valant la peine de fixer leur attention, et bien qu’en leur qualité de Kabils, ils ne dussent pas être dévorés outre mesure de zèle religieux, ils n’en tombèrent pas moins avec beaucoup d’ardeur sur ces pauvres Morisques, qu’ils dépouillèrent radicalement. Se plaindre au pacha n’était pas chose facile d’abord, et puis Kheïr-ed-Din, qui, déjà, à cette époque, songeait à son expédition sur Tunis, avait bien autre chose à faire que de s'occuper des intérêts de ces Andlès. Il ne fallait donc pas compter outre mesure sur le pacha.
Or, la réputätion de sainteté de Sidi Ahmedel-Kbir, ses miracles, ses vertus, avaient étendu son influence du littoral au fond du Tithri, ses conseils étaient écoutés, ses décisions étaient acceptées, ses arrêts étaient aussi forts que la loi. Bien que ne s'appuyant pas sur le cimeterre, son pouvoir n’en était pas moins respecté par les grands comme par les petits. Les Andlès du Chennoua pensèrent donc à tourner leurs regards vers cette puissance, et à en solliciter aide et protection.
Sidi Ahmed-el-Kbir, que disposaient en veu des Andiès soit des souvenirs de jeunesse, soit
(1) L'ancienne Tipaza. Tefacedt, c’est le mot arabe faced (gâté, ruiné, corrompu) berbérisé. Peut-être Tefacedt n’estil que la corruption de Tipaza ?
des raisons fondées sur une Communauté dorisine (1), peut-être, entendit l'appel de la colonie du Chennoua, et il se mit en route pour l'aller chercher, et la soustraire ainsi au brigandage des grossiers habitants de cette montagne. Les Andlèsaccueillirentle saint commeunlibérateur, et le Suivirent en le bénissant. Comme ils étaient nombreux, Sidi Ahmed les établit sur: la rive droite de l’ouad Er-Roumman, en face de l’embouchure de l’ouad Bou-Arfa: ils dressèrent leurs tentes, en attendant qu’ils y construisissent des habitations, sur un point appelé El-Hamada (2). Grâce à la proximité de Sidi EI-Kbir, et à la protection ouverte dont il les couvrait, les Andlès restèrent quelque temps sans avoir à souffrir les insultes ou la violence des Kabils, et ils louaient Dieu tous les jours de cette heureuse situation; mais ils avaient compté sans
(1) Il ne serait pas invraisemblable que la migration de marabouths qui a été signalée vers le commencement du X VIe siècle de notre ère, se rattachât par quelque côté à l'expulsion d'Espagne des Mores-Andalous. Ces marabouths, que la tradition nous montre comme des hommes possédant toutes les connaissances humaines, ces marabouths, qui partent tous à la même époque et du même point, Saguiet-el-Hamra, dans le Sous marokain, pour aller prêcher leur mission religieuse, pourraient très bien n’être eux-mêmes qu’une fraction des Mores-Andalous réfugiés ou groupés en colonie dans le Sud du Marok. Cette opinion nous donnerait la clef de l'intérêt que portait Sidi Ahmed aux Andlès du Chennoua.
(2), El-Hamada est le terrain dont nous avons fait le Champ-de-Mars de Blida.
les Bni-Bou-Nsaïr, cette tribu que Sidi Ahmed — nous nous le rappelons — avait déjà maudite.
Une nuit, prétextant que les Andiès étaient sur leur territoire, ils s’abattirent comme des oiseaux de proie sur les campements de ces malheureux expulsés, qui ne s’attendaient pas à cette odieuse agression, et les razèrent impitoyablement.
Quand, le lendemain, Sidi Ahmed apprit ce nouveau et impardonnable méfait des Bni-Bou- Nsaïr, il entra dans une grande colère, et il pria Dieu de hâter les effets de la malédiction qu’il avait lancée contre eux.
Dieu ne fut point sourd à la prière de son saint, et la dispersion de cette incorrigible tribu commenca sans retard. Chaque jour, comme ces feuilles desséchées que le vent arrache à lParbre, chaque jour, disons-nous, une famille de ces maudits, poussée par une force invisible, se détachait du groupe, et allait se fondre dans la tribu qui voulait bien l’admettre parmi ses enfants.
Puisque les armes spirituelles ne suffisaient pas, il fallait prendre des mesures qui assurassent pourtant la sécurité des Andiès, que Sidi Ahmed avait couverts de sa protection; il importait surtout de les établir sur un terrain qui pût devenir leur propriété, et sur lequel ils pussent fonder un établissement, comme un grand nombre de ces Andalous l'avaient déjà fait sur plusieurs points du littoral. Le saint s’adressa dans ce but aux Oulad-Solthan. Trop heureux de prouver à Sidi Ahmed qu’ils n'étaient point des ingrats, les gens de cette tribu s’empres-
sèrent de mettre tout leur territoire à la disposition du saint marabouth. « Tout notre pays n'est-il pas à toi, Ô monseigneur? lui dirent-ils. N'est-ce point toi qui as rendu fécondes ces terres où Dieu n’avait mis que des cailloux? N’es-tu pas pour nous une mer qui déborde? N’es-tu pas le tronc auquel nous nous frottons? Ne savons-nous pas qu'avec ta protection, un milan devient un aigle? N'est-ce pas grâce à toi, Ô monseigneur! que notre feu a brillé? Aussi, tu le sais, Ô Sidi! tu es sur notre œil, et quand tu le voudras, nous servirons de terre à tes pieds! Pour lamour de Dieu! Ô monseigneur! accepte ce que t’offrent tes serviteurs! »
Mais le saint n'avait pas besoin de tout le territoire des Oulad-Solthan; il leur demanda seulement un coin de terre qui ne fût pas trop éloigné de sa demeure, un lieu propre à la-fondation d’une petite colonie, et réunissant les conditions qu’exigent ces sortes d'établissements.
Malgré leur répugnance pour les Andalous, les Oulad-Solthan ne donnèrent pas moins au saint pour ses protégés, et en toute propriété, une étendue de terrain dont le périmètre serait marqué par la haute Blida actuelle, avec une limite nord indiquée par une ligne qui partagerait la ville en deux parties en passant sous le quartier de la Citadelle, et en suivant la rue Kour- Dour’li (1) jusqu'à sa rencontre avec l’empla-
(1) Aour-Dour’li (Dour’li le borgne). Nous en avons fait la rue des Coulouglis.
cement de l’ancienne mosquée de la porte d'Alger.
Les Andlès entrevoyaient enfin le terme de leurs maux; grâce à la puissante intervention de Sidi Abmed-el-Kbir, ils avaient retrouvé une patrie, et bien qu’ils eussent conservé les clefs de leurs maisons d'Espagne, ils ne s’en étaient pas moins mis sérieusement à l’œuvre pour se construire des gourbis, habitations qui, bien que provisoires, n’en étaient pas moins très supérieures à la tente, demeure pour laquelle ils ne montraient, du reste, qu'un médiocre penchant.
En peu de temps, le terrain que les Andlès avaient reçu de la générosité des Oulad-Solthan fut complètement transformé : chaque famille avait son gourbi et un jardin que des dérivations de l’ouad Er-Roumman allaient arroser, et déjà l’on voyait s’élever de bonnes constructions qui marquaient les bases d’une ville future.
En s'étendant vers le nord, les Andlès devinrent les voisins des gens de Hedjar-Sidi-Ali, fraction des Oulad-Solthan qui habitait un petit village de onze gourbis situé, nous lPavons dit plus haut, sur l’emplacement actuel du Marché-Européen. Andalous et Arabes ne formèrent bientôt plus qu’une seule agglomération que Sidi Ahmed avait réussi à réconcilier. Les Mores-Andalous, il faut le dire, mirent tous leurs soins à ramener à eux leurs grossiers voisins, et à leur persuader qu’ils étaient aussi bons Musulmans qu’eux;
er chere
ils en donnaient comme preuve leur expulsion de la terre d'Espagne et leur haine ardente pour le nom chrétien. A force de l'entendre répéter, les gens de Hedjar-Sidi-Ali finirent par être convaincus que les Andlès avaient été soumis par les Espagnols à tous les genres de tortures pour avoir refusé de renier leurs croyances, et de recevoir le baptème.
Bien que les deux fils du potier de Pile de Lesbos, Aroudj et Kheïr-ed-Din, ne dussent pas être des Musulmans bien parfaits, il n’en est pas moins vrai que le premier, lorsqu'il se vit le maître d'Alger, et qu’il voulut donner à son pouvoir une organisation régulière, se garda bien de négliger l'élément religieux représenté alors par les marabouths. Aroudj était trop habile politique pour ne pas chercher à mettre dans ses intérèts des gens qui, seuls, au milieu de l’anarchie qui régnait à cette époque en pays arabe, avaient conservé quelque influence sur les tribus de l'intérieur. C’est ainsi que, pour donner une sorte de sanction religieuse à sa création des odjak (1), nous voyons, en 1516 (921 de l’hégire), Baba-Aroudj en attribuer l’idée première à un marabouth très vénéré dans la Mtidja, le fils de l'illustre Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi.
(1) Le mot odjak est turc, et signifie foyer. Sous la domination turque, il était employé en Algérie pour désigner une compagnie de janissaires. 1 signifie aussi le Gouvernement Lure en général. Les gouvernements turcs des Régences barbaresques étaient appelés par les Turcs les odjak (gouvernements) de l'Occident (Bresnien).
A la mort de Baba-Aroudj en 1518 (924 de l’hégire), Kheïr-ed-Din, dont le gouvernement manquait encore de solidité, et qui crut même un instant ses affaires désespérées, s’appliqua pourtant, en présence de l’inaction de ses ennemis, à s’assurer l’entière succession de son frère. Doué d’un caractère merveilleusement souple, sachant modifier sa politique selon les circonstances, différant en cela de Baba-Aroudj, qui marchait brutalement à son but comme un boulet de canon, Kheïr-ed-Din fit la cour à la multitude fanatique, celle où se recrutait le parti de l’action, en affectant un grand zèle contre les Infidèles, et en lui jetant à discrétion des têtes d’esclaves chrétiens prisonnicrs dans les bagnes. Kheïr-ed-Din s’entoura aussi fort habilement de gens de loi et de religion, et toutes ses avances, toutes ses prévenances et ses soins furent pour les marabouths, pour ceux surtout qu’il savait influents.
Or, il était arrivé à la connaissance du pacha Kbeïr-ed-Din qu'il existait, par delà la Mtidja,
dans une gorge qui lui servait de retraite, un
homme jouissant d’une grande réputation de sainteté, un homme exerçant un ascendant extraordinaire, par ses miracles et par ses vertus, sur les tribus de là plaine et de la montagne, et qui, bien que sans soldats et sans armée, était pourtant obéi sur un signe; un homme enfin qui était une puissance, mais une puissance pacifique, et cherchant ses appuis en dehors de tout appel à la force ou à la violence. Cet homme, qui
vivait pauvre dans un gourbi, bien qu’il pût disposer de tous les trésors de la terre, cethomme, qui avait apporté la bénédiction de Dieu dans le pays, le marabouth vénéré aux prières duquel le Très-Haut ne restait jamais sourd, c'était Sidi Ahmed-el-Kbir.
Le pacha Kheïr-ed-Din, qui, nous l’avons dit, voulait gagner à sa cause les gens de religion, ne pouvait manquer de rechercher un homme de l'importance de Sidi Ahmed. C'était au commencement de l’année 1535 (942 de l’hégire). Bien qu’il vint de donner des gages sérieux de sa haine contre les Chrétiens en les faisant massacrer dans les bagnes, qui en regorgeaient, Kheïred-Din, que le Grand-Seigneur venait de rappeler à Constantinople, avait senti la nécessité d'assurer la tranquillité derrière lui pendant son absence. Aussi, un jour, un splendide cortège, composé d’une nuée de brillants Cavaliers aux chevaux richement caparaçonnés, traversait-il le village de gourbis des Andlès pour se diriger sur louad Er-Roumman. Les Morisques, qui avaient reconnu le pacha, le saluèrent chaleureusement à son passage. S’étant informés auprès de la suite du Sultan de la cause qui lamenait dans leur pays, il leur avait été répondu que Kheïr-ed-Din venait d’être appelé à Constantinople pour y commander les flottes de Soleïman, et qu'avant de se mettre en route, il avait voulu faire sa ziara (visite) à Sidi Ahmed-el-Kbir, pour lequel il professait la plus profonde vénération. « Le pacha, ajouta un cavalier de sa suite, désire
demander au saint des prières pour assurer sa réussite sur le théâtre nouveau où Pappelle sa destinée.
C'était, en effet, le pacha Kheïr-ed-Din, accompagné a son jeune fils Hacen, et suivi de son, parent Selebi-Reumdhan, et de l’eunuque Mahammed-Hacen, son favori et son successeur.
Après Ss’être fait renseigner sur la position du village de gourbis qu'habitait Sidi Ahmed-el- Kbir, le pacha et sa suite s’engagèrent dans la gorge de l’ouad Er-Roumman, qu’ils remontèrent par sa rive droite. La tète de l’escorte du pacha n’était plus qu’à quelques centaines de pas du village, quand Sidi Ahmed fut averti, par les cris des enfants et par les aboiements des chiens, qu’il devait se passer quelque chose d’extraordinaire dans la gorge habituellement si calme où il s’était retiré. On vint le prévenir, en effet, qu’un goum de brillants cavaliers s’approchait de la dechera (village); on entendait déjà très distinctement ce bruit de fer qui annonce une troupe à cheval. Au moment où Sidi Ahmed sortait de sa demeure pour reconnaître la cause de ce tumulte, deux cavaliers arrivaient à toute bride, et s'engageaient au milieu du groupe de gourbis en criant avec cette dureté de prononciation qui est particulière aux Turks : « Notre seigneur le pacha! Notre seigneur le pachal »
Tousles pieux disciples de Sidi Ahmed, temps de surprise et croyant avoir mal entendu, sortirent précipitamment de leurs gourbis pour s’assurer de la vérité. Ce n’était pas chose commune,
en effet, de voir un grand de la terre dans cette gorge qui ne menait nulle part, et les pauvres — ceux qui ont tout à demander — la fréquentaient bien plus que ceux à qui Dieu a tout donné.
+ Après s'être fait montrer le gourbi de Sidi Ahmed, les deux cavaliers, qui venaient d’apercevoir le saint sur le seuil de sa demeure, mirent aussitôt pied à terre, et se préCipitèrent vers lui pour baiser le pan de son bernous. Ils lui apprirent en même temps que leur maître, le Sultan Kheïr-ed-Din, était derrière eux, et qu'ils étaient chargés de lui annoncer sa visite.
Quelques instants après, le pacha lui-même était en présence du saint, et le maître des mers, la terreur de la chrétienté, était aux genoux du marabouth, et lui demandait son intercession auprès du Dieu unique pour qu’il continuât à le couvrir de sa puissante protection.
On ne peut nier que cette démarche de Kheïred-Din ne flattât énormément Sidi Ahmed; malgré son humilité, le saint n’avait pu se défendre d’un petit mouvement d’orguéil, qu’il s’'empressa
ailleurs de mettre sous ses pieds, quand il vit le terrible et puissant pacha lui baiser pieusement la tête. Sidi Ahmed s'était, il est vrai, dérobé à ce témoignage de respect en baisant la main du Sultan; mais enfin son amour-propre en fut fort chatouillé.
Sidi Ahmed s’excusa auprès du pacha de n’avoir, pour le recevoir, d'autre demeure qu’un misérable gourbi ouvert à tous les vents.
— « Nous sommes pauvres, et nous n’avons
d’autres richesses, ajouta Sidi Ahmed, que le trésor de la grâce de Dieu. »
— « Ce ne sont point, à mon père! les richesses de ce monde que je suis venu chercher auprès de vous, répliqua le pacha; je n’en ai que faire; je viens visiter l’ami de Dieu, son élu, et solliciter son intercession. Qu'importe d’ailleurs la somptuosité des palais à celui qui, comme moi, a passé sa vie sur le pont d’une galère? »
Le pacha entra donc dans le gourbi de Sidi Ahmed, et la porte se referma sur eux.
Bien que la tradition soit restée muette sur les questions que traitèrent le pacha et Sidi Ahmed, il n’est point téméraire de supposer que les efforts du sultan durent porter sur la conquête du saint. Kheïr-ed-Din avait parfaitement reconnu que ces marabouths, quoique installés de fraîche date dans les tribus, étaient pourtant une puissance qu'il ne fallait pas dédaigner, surtout quand un gouvernement avait besoin, comme le sien, de toutes les forces pour se soutenir et se consolider.
Au bout d’une heure, la porte du gourbi s’ouvrit, et le pacha, qui paraissait radieux, et le saint, qui semblait ravi, se présentèrent sur le seuil de Phabitation. Le pacha appela son fils Hacen et le présenta à Sidi Ahmed, qui se baissa avec bonté pour que lPenfant püt lui baiser l'épaulé; le saint marabouth le caressa ensuite de la main derrière la tête, et cette caresse émut tellement le pacha que, si l’on en croit des témoins oculaires, une larme serait venue mouil-
+ Vu
ler la paupière du vieux corsaire. Après avoir salué le marabouth, Kheïr-ed-Din et sa suite remontérent à cheval et reprirent le chemin d'Alger.
L’offrande de ziara de Kheïr-ed-Din était digne d'un souverain : Sidi Ahmed-el-Kbir avait intéressé le pacha au sort des Andalous, ses protégés ; il les lui avait montrés comme très dévoués à sa cause, qui était aussi celle de l'Islam, et pleins de haine pour les Chrétiens; il lui rappela avec assez d’habileté les services sans nombre qu’ils avaient déjà rendus à son frère Aroudj et à lui. C’est lui, Kheïr-ed-Din, qui avait rapatrié ceux pour lesquels il sollicite sa protection. Il fit ressortir que ces malheureux Andliès, pillés, volés par les gens du Djebel-Chennoua et par les Bni- Bou-Nsair, ont aujourd’hui, il est vrai, trouvé le calme et la tranquillité; mais qu’ils sont réduits à la plus extrême misère; habitués, dans leur Andalousie, au bien-être, à la vie dans de bonnes habitations, ils n’ont, à présent, d’autres demeures que des gourbis qu’ils ont construits euxmêmes, Le saint termina en demandant pour eux l’aide et le secours du sultan.
Kheïr-ed-Din accorda tout ce que désirait le saint marabouth, et il décida, de plus, qu’une mosquée, un four banal et une étuve seraient, sans retard, construits à ses frais sur l’emplacement que choisirait Sidi Ahmed. Il était difficile de faire les choses plus généreusement, plus magnifiquement; aussi le saint marabouth étaitil entièrement gagné à la cause du pacha.
Sidi Ahmed s’empressa de faire jeter les fondements de la mosquée (1) au nord du village de gourbis des Mores-Andalous, c’est à-dire au sud de la dechera des gens de Hedjar-Sidi-Ali. Le four banal et l’étuve furent bâtis tout près de la mosquée. C’est autour de ces trois établissements, qui formèrent le noyau d’Et-Blida (la Petite Ville), que les Andalous vinrent grouper peu à peu leurs constructions en maçonnerie.
Grâce à la munificence de Kheïr-ed-Din, Sidi Ahmed-el-Kbir devenait ainsi le fondateur de Blida.
Nous ferons plus loin l’histoire de la Petite- Ville, et nous en suivrons très succinctement les développements depuis ses premiers temps jusqu’à nos jours.
Sidi Ahmed-el-Kbir avait la douce satisfaction de voir de jour en jour sa petite colonie d’Andalous prospérer et se développer. Un an après la visite du pacha, c’est-à-dire en 1536 (943 de l’hégire), la construction de la mosquée, du four banal et de l’étuve que les Andlès tenaient de sa munificence était complètement achevée, et ils pouvaient déjà recevoir dans ces établissements la nourriture de l'esprit et celle du corps; ils pouvaient s’y purifier spirituellement et ma-
(1) Cette mosquée, qui prit le nom de son fondateur, Sidi Ahmed-el-Kbir, Ctait située sur la place d'Armes. Elle fut successivement caserne, église et école. Enfin, elle fut démolie, il y a quelques années, pour permettre d'achever la place d’Armes.
tériellement. Déjà les constructions en macçonnerie remplacaient les gourbis, et lon remarquait, de la part des gens du village de Hedjar- Sidi-Ali, une tendance très prononcée à se rapprocher des Andalous; les haines s’effaçaient visiblement, e& tout faisait prévoir une prompte fusion entre les Arabes et les Morisques. La mosquée, le four banal et létuve étaient le ter- ‘ain où se nouaient les relations, et, bien que construits par les Andalous, ces établissements n’en étaient pas moins très fréquentés par les gens de la dechera.
Peu à peu les maisons se groupèrent à l’est et au sud de la mosquée; les gens de Hedjar-Sidi- Ali remplacèrent leurs gourbis par des constructions plus solides, et il était facile de juger par avance que les deux populations n’en formeraient bientôt plus qu'une sous une dénomination commune : « Zl-Blida », la Petite Ville, se constituait.
Le village de gourbis fondé par Sidi Ahmed-el- Kbir dans la gorge de l’ouad Er-Roumman avait pris de l’importance; de pieux étrangers, venus pour entendre Péloquente parole du saint marabouth, ou pour s’en faire un protecteur auprès de Dieu, s'étaient établis autour de l'habitation de Sidi Ahmed, dans des gourbis dont quelquesuns seulement étaient en maçonnerie grossière. Ce village, qui comptait de douze à quinze maisons, respirait le calme le plus profond : c'était une pieuse retraite où l’on ne s’occupait ordinairement que de Dieu et des choses du ciel.
Mais les ans s'étaient amoncelés sur la tête de Sidi Ahmed, et bien qu'il eût conservé toute sa lucidité d'esprit, sa taille voûtée, la faiblesse de ses membres, ses yeux qui s’éteignaient, cette dislocation enfin de la machine humaine, prodromes d’une fin prochaine, avertisSaient le saint marabouth que son âme allait bientôt se dépouiller de son enveloppe mortelle pour retourner à Dieu. Sidi Ahmed était prêt, et il n'avait point à redouter dans le tombeau linterrogatoire des anges de la mort; pendant toute sa vie terrestre, il avait pratiqué l’alchimie de la félicité; il avait su dorer son âme, c’est-à-dire la purifier en la tenant éloignée des passions et de toutes souillures.
Sidi Ahmed-el-Kbir s’éteignit, en effet, par une des sept nuits bénies, la nuit de l’Zmmunité, celle dans laquelle l’ange de la mort et les anges chargés d'inscrire les actions des hommes renouvellent leurs livres; il mourut donc âgé de soixante-six ans, dans la quinzième nuit de chà-
| ban de l’année 947 de l’hégire (1540 de J.-C.) (1).
En mourant, Sidi Ahmed-el-Kbir laissait trois
| fils : Sidi Abd-el-Aziz, que lui avait donné Hanna,
(4) On n’est pas d'accord sur la date de la mort de Sidi
| Ahmed-el-Kbir, que quelques traditionnistes fixent à l’an- | née 988 de l’hégire (1580 de J.-C.), tandis que les descen-
dants du saint fondateur de Blida la placent én l’année 947 (1540 de l’ère chrétienne). C’est cette dernière date que nous avons cru devoir adopter, en maintenant celle de sa naissance à l’an 881 (1476 de J.-C.).
et Sidi Bel-Abbas et Sidi El-Moubarek, provenant de son union avec Bakhta.
Le frère cadet du saint, Sidi Ahmed-el-Hani, qui avait accompagné son père, Sidi Bel-Kacem, quand celui vint s'établir auprès de son fils aîné, était mort depuis longtemps déjà quand Sidi El- 4 Kbir rendit son àme à Dieu.
Le bruit de la mort de Sidi Ahmed se répandit presque instantanément du littoral au fond du Tithri. Il est évident que Dieu s’en mêla, et que ce sont Ses messagers ailés, les anges, qui portèrent cette nouvelle non seulement aux khoddam du saint, mais encore à tous les Musulmans que cela pouvaitintéresser. Au reste, cette mort fut marquée par des signes et des prodiges : ainsi, à l’instant où le saint exhalait son dernier soupir, les feuilles des arbres furent prises d’un frisson qui courut dans les vallées comme un long gémissement; la terre pleura plus abondamment par ses sources; les chacals glapirent d'une facon lugubre; les étoiles s’effacèrent dans le ciel; la lune se ternit et parut de plomb; la terre tressaillit à trois reprises différentes; tout, dans la nature, semblait respirer la tristesse du deuil.
Le saint avait voulu que son corps reposàt auprès de celui de son père Sidi Bel-Kacem, qui, nous l’avons dit plus haut, était venu‘demeurer auprès de lui quelques années après qu'il se fût établi dans la gorge, et qui n’avait pas tardé à rendre à Dieu une âme qu'il avait gardée pendant soixante-quinze ans; ce fut donc sous
ces grands arbres, à l'ombre desquels Sidi Ah-
med avait vécu, qu’on lui prépara sa dernière } demeure.
La foule fut grande à ses funérailles : tous, gens de la plaine et gens des montagnes, gens de la tente et gens des villes ou villages ; tous, petits et grands, jeunes et vieux, riches et pauvres, tous, dans un rayon de deux jours de marche, accoururent et se pressèrent dans la gorge de l’ouad Er-Roumman (1). Tous sentaient qu'ils perdaient là un puissant intercesseur auprès de Dieu. Pour les tribus voisines surtout, Sidi Ahmed était plus qu'un saint protecteur, c'était aussi lé bienfaiteur du pays; c’est lui qui, en effet, y avait amené l’eau, c’est-à-dire la richesse,
} c’est lui qui, de ces lieux arides et desséchés,
avait fait une verte et fraiche oasis. Les Andalous, qui lui devaient tout, étaient inconsolables de la mort de cet homme de bien : ne les avait-il pas protégés contre la fureur des gens du Djebel-Chennoua, et contre la rapacité des Bni-Bou- Nsaïr? Ne leur avait-il pas donné la terre pour s’y établir et s’y construire des demeures, une mosquée pour les besoins de l’âme, un four et
| une étuve pour les besoins du corps? N’était-ce | pas à lui qu’ils étaient redevables de ces planta- | tions naissantes d’un arbre — souvenir du | royaume ,de Valencia — qui, plus tard, devait
(1) À partir de la mort du saint, l’ouad Er-Roumman
| changea son nom en celui d’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir,
par abréviation, ouad Sidi-El-Kbir.
faire la beauté et la richesse du pays? Nous voulons parler de l’oranger.
La fosse qui devait recevoir la dépouille mortelle de Sidi Ahmed fut donc creusée, comme il en avait témoigné le désir, à quelques pas à l’est de son gourbi. Dès le lendemain du jour où son corps fut rendu à la terre, les maçons Andalous — ils n'avaient pas voulu laisser ce soin à d’autres — se mirent en devoir d’élever sur le tombeau du saint une koubba digne de lui. Le monument fut bientôt terminé : il rappelait, par son élégance, l’habileté et le goût des maîtres en architecture moresque; mais, le matin du jour qui suivit son achèvement, on trouva la koubba renversée et ses débris projetés jusque dans louad. Bien que personne ne l’eût ressentie, on attribua pourtant le renversement de la chapelle sépulcrale de Sidi El-Kbir à une secousse de tremblement de terre qui se serait produite pendant la nuit.
Les Andalous se remirent à l’œuvre avec un zèle que les obstacles paraissaient stimuler et aiguiser. Au bout de quinze jours, la koubba était relevée plus élégante encore que la première, et les maçons se miraient dans leur chefd'œuvre. Le lendemain du jour où les Andalous y avaient mis la dernière main, deux des élèves de Sidi El-Kbir, qui étaient sortis de leurs gourbis au lever de l’aurore pour faire la prière du fedjeur sur le tombeau du saint, n’y trouvèrent plus pierre sur pierre : la koubba s'était effondrée sur elle-même comme par l'effet de mouve-
ments répétés de torsion qui auraient été imprimés à sa base.
Il y avait là un mystère d’autant plus impénétrable, que les constructions voisines du tombeau du saint ne paraissaient pas avoir été soumises à l'influence du phénomène qui avait amené la destruction de sa koubba.
Les Andalous ne savaient que penser de tout cela, ils s’en attristèrent; car ils se mirent à penser que le saint les trouvait indignes de mettre la main à sa dernière demeure. Ce fut aussi lavis des fils de Sidi Ahmed-el-Kbir, qui résolurent d'entreprendre, à leur tour, l’œuvre avortée des Andalous. Mais les Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir n’y eurent pas plus de succès que les Morisques : la koubba était à peine achevée,
| qu’elle s’écroulait avec fracas, et comme par l’effet | d’une poussée venue du tombeau même du saint.
C'était clair : Sidi Ahmed ne voulait pas de koubba, puisqu'il ne lPacceptait même pas de ses fils. Au reste, ce dégoût pour les monuments de
| ce genre n'était pas particulier à Sidi Ahmed-el- | Kbir seulement, et, à cette époque, on en citait
déjà quelques exemples, celui, entre autres, de l’imam de Bar’dad, Abou-Abd-Allah-Ahmed-ben- Hanbal, qui, à plusieurs reprises, détruisit la coupole que les fidèles Croyants s’obstinaient à élever sur son tombeau.
Il était convenable pourtant que la tombe
! de Sidi Ahmed-el-Kbir fût marqué par quelque
construction durable qui, si elle n’avait pas l’élégance de la koubba, n’en rappelât pas moins
pourtant que là reposait la dépouille mortelle d’un grand saint. Mais cela conviendrait-il à Sidi 4 El-Kbir? On n’en savait rien. Dans le doute, ses fils se mirent, à tout hasard, en devoir de lui} élever un monument funéraire qui ne blessât pas trop sa modestie : deux cippes terminés en coupole se dressèrent en mchahad à la tête et ; aux pieds du saint, et furent reliés par des djenabyat saillant latéralement sur les grands côtés de sa sépulture. Une petite niche, se fer-* mant au moyen d’une porte, fut pratiquée au… milieu du cippe de la tête pour y recevoir les lampes, les bougies, et les parfums que les fidè-4 les viendraient allumer ou brüler en l'honneur de l’ami de Dieu. Une sorte de cénotaphe fait de4 bois sculpté en arabesques, et supporté par des colonnettes assez artistiquement tournées, en-M veloppa et recouvrit le tombeau du saint; enfin,4 une espèce de chapeau de forme pyramidalen s’éleva en dais au-dessus de la tête du vénéréa marabouth.
Cette forme de tombeau fut, sans doute, dus goût de Sidi Ahmed-el-Kbir; car depuis l’années 1540 de notre ère, si l’on y à mis la main, ce n’a été que pour en blanchir les mchahad à la chaux, A4 opération qui, d’ailleurs, se renouvelle religieu-a sement tous les ans.
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