‹ Blourdes d'Émile ZolaChapitre 1 sur 6 · PREMIÈRE JOURNEE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE JOURNEE

Le train, bondé de pèlerins et de malades suinteux, sort de la gare d'Orléans. Tous les voyageurs qui ne sont pas occupés à vomir dans le cou de leur voisin chantent r^t;e Maris Stella^ cai sœur Hyacinthe, qui est de cette partie de campagne, est persuadée et persuade aux autres qu'il n'y a rien de souverain contre la tuberculose et les aflections de la peau comme de chanter VAve Mains Stella, même sur l'air de : A la Villette! . . .

M. de Guersaint, un bon vivant très gai, qui emmène sa flUe Marie à Lourdes pour la guérir d'une ataxie, s'écrie :

— Nous serons demain matin à Lourdes à trois heures quarante! Vous avez tous encore vingt-deux heures à écrémer vos vésicatoires !.,.

Tout ce monde-là tousse, crache, hurle, expectore à qui mieux mieux. On ne s'entend pas, mais on se sent!... De temps en temps, sœur Hyacinthe ouvre bien le carreau d'une portière ; mais l'air fait graillonner ceux qui ne graillonnaient pas ; et alors, cela devient tellement insupportable, que sœur H^^acinthe est obligée de faire chanter encore un cantique, ce qui ne purifie l'air que d'une manière très imparfaite, cet air n'ayant rien de bon à gagner à ce que tous ces gens, qui puent horriblement de partout, ouvrent la bouche toute grande en faisant des efforts qui secouent leurs humeurs.

Pendant que l'on vide les vases par la fenêtre des portières sans s'inquiéter s'il n'arrive pas justement sur le marche-pied un employé du train venant contrôler les billets, Pierre, un grand ecclésiastique triste, d'une trentaine d'années, considère ce tableau en retenant le mieux possible sa respiration. Il fixe surtout les yeux sur la petite Marie et remarque, en digne ministre d'un culte reconnu et payé par l'Etat républicain, qu'elle a des « cheveux de reine ».

A Brétigny, vers six heures, tous les voyageurs du wagon ont à peu près fait

eonnaissance et se sont raconté leurs petites affaires, en échangeant fraternellement des feuilles de lierre pour leurs cautères et en se prêtant leurs canuîes d'irrigateurs pour en faire des siphons improvisés leur permettant de boire dans le fond des bouteilles, qu'ils n'ont pas la force de soulever jusqu'à leurs lèvres.

C'est d'abord une dame Vincent, veuve d'un doreur (très important que ce soit un doreur!), qui emmène sa fllle à Lourdes pour la guérir du carreau parce qu'un jour, étant entrée dans une église, où elle ne mettait jamais les pieds, elle a entendu une voix lui crier que la Vierge n'avait pas sa pareille pour guérir les jeunes filles du carreau ; et que ce même traitement tombait également à pique, quand il s'agissait de maladies de cœur. (Récit dont l'assistance parut très fl...a^tée.)

Puis un monsieur Sabathier, ancien professeur de cinquième au lycée Gharlemagne (très important qu'il soit au lycée Charlemagne), atteint d'une ataxie. C'est la huitième année qu'il va à Lourdes sans obtenir aucun soulagement mais il est toujours convaincu que la Vierge finira par faire attention à lui.

Puis la Grivotte, phtisique au troisième

degré, matelassière (très important qu'elle soit matelassière!,. Piqueuse de bottines, ça ne ferait pas si bien).

Puis Mme Vêtu, souffrant d'un cancer à l'estomac et femme d'un petit horloger du quartier Mouffetard (très important que ce soit un horloger, surtout du quartier Mouffetard!...)

Puis Elise Rouquet, atteinte d'un lupus qui lui a déjà dévoré une partie de la figure au poiîit qu'elle est obligée de manger par l'oreille, et dont tout ce qui lui reste de tête sue continuellement du pus et du sang. Elle n'a pas beaucoup d'appétit, mais encore plus pourtant que les gens qui mangeaient leur pain à côté d'elle.

Puis enfin, cas plus particulier, une dame Maze, qui va à Lourdes, quoique se portant très bien, pour demander à la Vierge de guérir son mari, commis -voyageur en bandages herniaires (très importante, cette spécialité), qui est atteint d'une polissonnite si aiguë, qu'il ne peut descendre dans un hôtel de province, sans coucher avec toutes les bonnes. Mme Maze est convaincue que la Vierge s'occupe aussi de ces choses là, quoi ju'au premier abord cela ne paraisse pas positivement la spécialité d'une Vierge.

Et tout ce monde-là, tout le long du trajet, ne s'arrête de cracher et de suinter que pour entonner, sous la direction de sœur Hyacinthe, toujours de bonne humeur, des Angélus, des cantiques et des Parce Domine, pai^ce loopulo tuo.

A un moment donné, un homme, auquel on n'avait pas fait attention jusque-là, se met à râler. Sœur Hj^acinthe pense aussitôt à faire jouer la sonnette d'alarme. On croit généralement qu'elle veut demander un médecin- Pas du tout!... Les visées de cette sainte femme sont bien plus hautes ; elle veut demander un prêtre. Et comme quelqu'un dit: « Si on lui faisait respirer un peu d'alcool camphré I... » elle répond d'un ton digne et inspiré, mais idiot : « Nonl... Récitons tous le troisième chape let des cinq mystères glorieux!. .. »

Maintenant, les vertes campagnes du Poitou défilent. Pierre en profite, afin de mettre au courant les lecteurs du roman, qui commençaient à avoir assez vu de vésicatoires coulants, pour repasser sa vie, en regardant d'un œil vague par la por^ tière, dont le carreau est criblé d'une buée jaunâtre provenant des crachements et de

l'évaporation de toutes les plaies des voyageurs.

Il se rappelle que, dans son enfance, il avait un père, chimiste et libre-penseur, comme le docteur Pascal, mort depuis, et une mère, très croyante, comme la mère Bougon, — laquelle, profitant de ce que son mari n'était plus là, avait voulu respecter sa mémoire en faisant de son fils un curé.

Il se souvient qu'il s'est laissé faire, mais sans grand enthousiasme, et a fini par se faire ordonner prêtre à vingt-six ans, quoiqu'il ne fût qu'imparfaitement convaincu de la \éracité du miracle de la multiplication des pains, à laquelle, néanmoins, il se chargeait de faire croire, pendant toute sa vie, les enfants au-dessous de douze ans qui lui seraient confiés. C'est beau, la vocation!...

Il se rappelle également que ce qui Ta engagé à se faire prêtre plutôt qu'éb^miste, c'est qu'étant enfant, il avait pour voisine, à Neuilly, la petite Guersaint, pour qui il avait pincé un béguin de collégien ; et que la petite Guersaint ayant été atteinte, à l'époque de sa formation, d'une maladie qui avait compromis son sexe, il s"était dit : * Eh bien, moi aussi je vais me défaire

du mien, en prêtant le serinent de ne pas m'en servir. »

Il lui revient en mémoire, — toujours pendant que le lupus d'EIise Rouquet coule dans le cou de Mme Vê'u, sur l'épaule de laquelle elle s'est endormie, et que M. Sabaihier fait caca sur les bottines de Mme Maze assoupie et rêvant que la Vierge ramène son libertin de mari à la chasteté en lui lisant tout haut V Imitation de Jésics- ChiHst, qu'elle dissimule daos un numéro de VEcho de Paris, lui laissant croire que ce sont des fantaisies suggestives de Pustule-Puantes, — il lui revient en mémoire, disions-nous, qu'à peine ordonné prêtre, sa première messe n'était pas achevée qu'il s'était senti Incapable de croire un seul mot des bêtises qu'il allait prêcher aux autres, et qu'une forte démangeaison lui avait pris d'écrire dans V Intransigeant des articles libres-penseurs, qu'il rêvait de signer : Un ratichon qui flanche.

Mais il se souvient aussi que, malgré tout, il a pris l'héroïque résolution de rester prêtre, quoiqu'il ne crût pins à rien, et d'émarger tout de même au budget de cette garce de Républiqu3, en « faisant luire la divine illusion au-dessus des foules agenouillées. » {Sic.) Une voix d'en

haut lui criait bien que c'était stupide et un peu canaille ; mais une voix d'en bas lui criait que c'était roublard, lucratif et moins fatigant que de scier du bois pour trois Irancs par jour Et il avait écouté la voix d'en bas. L'honneur avant tout !...

Le train s'était arrêté à Poitiers. L'inconnu qui avait râlé tout le temps, et à qui sœur Hyacint^, pour le soulager, n'avait trouvé rien de mieux que de faire chanter des cantiques en guise de rigolos dans le dos, semblait à toute extrémité.

— Allez vite chercher un prêtre, commanda sœur Hyacinte.

— Si on allai! plutôt chercher un docteur, osa insinuer Pierre, qui décidément devenait ecclésiastique bien laïque.

Sœur Hyacinte le regarda de travers, dim air qui voulait dire : En voilà un qui nous la fait aussi à « Vesprit nouveau », comme Spuller.

Cependant, on convint que l'on irait chercher en même temps un prêtre et un médecin. Le médecin arriva le premier. Pas de veine! pensa sœur Hyacinte. Il déclara que le malade n'irait pas jusqu'au bout du voyage.

Sur le quai, pendant le brouhaha du déjeuner, l'abbé Pierre rencontra une certaine Mme Volmar, femme d'un marchand de diamants (très important que ce soit un marchand de diamants) de Paris. L'abbé Pierre fut surpris de voir, ornée de la croix rouge des dames hospitalières, cette dame Volmar, très capiteuse, et qu'il connaissait pour une farceuse donnant des rendez-vous à ses amants dans les égUses de Paris.

— De quoi diable peut-elle bien aller demander à la vierge de Lourdes de la guérir? pensa-t-il. Deux mots de conversation qu'il eut avec la jolie brune lui apprirent que depuis trois ans celle-ci allait tout simplement à Lourdes pour y faire la noce.

Enfin le père Massias, que l'on était allô chercher pour administrer le moribond inconnu, arriva. 11 était temps; déjà, on sifflait pourle départ. Il fallait donc se dépêcher Le père Massias bâcla la chose en deuxtemps trois mouvements. Il piquala bouche du malade avec sa petite aiguille d'argent trempée dans la fiole aux saintes huiles, baragouina un peu de latin, remit ses outils dans sa pocne et partit au moment où le dernier signal du départ retentissait.

On n'avait pas entendu au juste ce qu'il avait dit pour recommander le moribond à la bienveillance de Saint Pierre. C'était quelque chose dans ce goût : Crétinum foutibus\... Embétare dérangéus pour sacrementum gratis!,,. Diablum emportare ces idiotas sans quibus!. .

Dans le wagon, personne n'y avait rien compris; mais tout le monde avait répondu A??ie7il... et ça faisait le compte.

Aussitôt le train en marche, sœur Hyacinte s'était écriéa de sa voix claire et joyeuse:* Le Magnificat, mes enfants! »

Nous demandons pardon à nos lecteurs d'avoir employé à peu près "260 lignes à leur narrer ces scènes pleines de pus et d'humeur, desquelles ils pourraient à la rigueur se passer pour manger leur pain; mais, comme circonstance atténuante, nous leur ferons seulement remarquer que, dans le roman que nous analysons le plus rapidement possible peur ne pas trop leur faire perdre leur temps, la description de ces scènes vésiculeuses ne compte pas moins de 2,800 lig-nes.

Quand ce roman entrera dans la période d'action, — s'il en a une, — nous espérons aller plus \ite; mais tout le monde sait que, pour un auteur consciencieux qui vise

à l'Académie, dans un volume de600 pages, il n'y a rien de plus long à raconter que les passages dans lesquels il n'a rien à mettre.

ÏV

Comme le train partait, un employé poussa vivement dans le wagon aux humeurs froides une petite fillette de quatorze ans. C'était Sophie, la fille d'un cultivateur des environs de Poitiers, qui avait étô guérie par l'eau de Lourdes d'une carie des os compliquée de fistules qui suppuraient continuellement. Tous les voyageurs lui demandèrent de raconter son histoire.

Elle nese fitpas prier ; habituée depuis déjà longtemps à cette petite mise en scène qui lui donnait de l'importance, elle monia sur une banquette et commeaça.

— Voilà ce que c'est : mon pied était perdu; et il en coulait toutes sortes de choses, et les médecins n'y comprenaient rien. Alors, je suis allée tremper mon pied dans la piscine de Lourdes, et quand je l'ai sorti, il était comme un pied ordinaire,je n'en souffrais plus du tout (sic).

Tous les voyageurs, émerveillés, demandé! enta Sophie de vouloir bien montrer son pied; elle se déchaussa et le montra avec une grande satisfaction. Effective-

ment, on constata qu'il n'avait plus rien du tout qu'une grande cicatrice bien fermée et bien saine.

L'abbé Pierre, lui, regardait tout ça d'un air pensif, craignant d'être la victime de quelque Goutlie Soulard, et se demandants! la petite Sophie n'était pas une petite fille-sandwich payée pour faire de la réclame dans les compartiments de pèlerins.

Après cette représentation, sœur Hyacinihe donna le signal, et tout le compartiment se mit à réciter les vêpres.

Les malades étaient enlhousia.smés ; et chacun voulut raconter la sienne à pro pos des miracles de Lourdes. C'était à qui trouverait la plus forte.

— Moi, disait M. Sabathier.jai vu bien plus raide que le cas de Sophie !... Rudder, un ouvrier belge, avait eu la jambe cassée par la chute d'un arbre. Pendant huit ans, on n'avait pu réussir à la lui raccommoder. Il a bu im seul verre d'eau de Lourdes ; aussitôt, sa mauvaise jambe est tombée au fond de la piscine, et il lui en est repoussée une neuve très bonne et très forte.

— Et ce que vous ne savez pas, ajouta un malade qui avait écouté M. Sabathier, c'est qu'en lui remettant une jambe neuve,

la Vierge, qui n'avait pas fait attention que c'était la jambe gauche qui était à remplacer, lui en avait remis une droite, sibien que ça le fai.«ait encore marcher tout de travers; et que, le lendemain, elle dut, dans un second bain, lui faire tomber cette jambe mal assortie et la remplacer par une gauche. M. Sabathier était un peu vexé d'avoir été pris en défaut ; mais il se contenta de dire: Ça ne m'étonne pas I... Et, pour prendre sa revanche, il continua :

— C'est comme l'histoire de Louis Bonnette,un carrier; vous ne la connaissez pas, l'histoire de Louis Bouriette ?... Eh bien... il avait eu l'œil droit emporté dans une explosion de mine. On craignait même pour l'œil gauche, il lava un jour son œil gauche avec de l'eau de Lourdes bien boueuse, et aussitôt il lui repoussa deux yeux de verre de la même couleur, avec lesquels il voyait très bien

Les voyageurs étaient ébahis. Fier de son succès, M. Sabathier continua :

— C'est comme celui de François Ma~ cary, le menuisier de Lavaur... Il avait un ulcère variqueux à la jambe gauche ; depuis dix-huit ans, ilne pouvait plus bouger. \]\\ soir, découragé, il prend une bou^ teille deau de Lourdes dans sa chambre,

— lèse frotte les deux jambes avec le liquide, et boit le reste de la bouteille. Une heure après il était soûl comme une bourrique, mais radicalement guéri II s'était trompé de bouteille et en avait pris une pleine d"absinthe !.. Mais, comme il avait la foi et l'avait bue pour de l'eau de Lourdes, ça avait fonctionné tout de même.

Ce «lernier récit eut un succès merveilleux. Sœur Hyacinthe éîait tellement emballée, qu'elle donna aussitôt le signal d'entonner un : Ut digni efficianiur promissionibus Christi, que tous les pèlerins chantèrent d'ailleurs si faux que le lupus d'EiiseRouquet cessa tout à coup de couler, tant il était épaté.

Mais on ne pouvait tolérer que ce bavard de M. Sabathier tînt tout le temps le crachoir. Chacun voulait y aller de son peUt monologue sensationnel. Ce fut Mme Maze qui prit la première la parole :

— Moi, dit-elle, j'ai connnu la veuve Rizan qui était paralysée depuis vingtquatre ans de tout le côté gauche. Un soir, le médecin annonça qu'elle ne passerait pas la nuit. Elle demanda de l'eau ('e Lourdes et se ht frotter tout le corps avec par sa fille. Au far et à mesure que sa fille la frottait, la mère guérissait, et c'était la

fille qui devenait paralysée. Alors, la mère se mit à frotter sa flUe à son tour pour la guérir, et pendant que la fille se remettait à danser le pas de la Goulue, li'était la mère qui ne pouvait plus bouger. Cela dura ainsi pendant trois ans, la fille frottant la mère les jours pairs, la remettant sur pied et renevenant elle-même impotente; la mère frictionnant la fille les jours impairs, la remettant en état de faire le saut périlleux sur son lit pendant qu'ellemême redevenait inerte comme un sac de pommes de terre. Un soir qu'elles gémissaient toutes deux de cette intermittence, elles entendirent la voix de la Vierge qui leur criait par le tuyau du poêle :

— Mais... andouillesl... frictionnez-vous toutes les deux en même temps!...

Elles le firent, et, séance tenante, elles furent guéries toutes deux. La fille est aujourd'hui danseuse aux Folies-Bergère, et la mère fait des exercices suj'prenants de trapèze au Nouveau-Cirque.

Ce récit eut un succès prodigieux ; tous les voyageurs pleuraient d'attendrissement, et le lupus d'Elise Rouquet, en plein enthousiasme, se mit à donner ses onze décilitres à la minute.

Mme Vincent prit à son tour la parole : — Moi aussi, dit-elle, je connais l'histoire d'une paralytique, Lucie Druon ; ses membres s'étaient tordus en cerceaux, sa jambe droite, plus courte, avait fini par s'enrouler autour de la gauche comme un tire -bouchon, ce qui la gênait beaucoup pour faire le grand écart. Elle a fait simplement une neu vaine, et le neuvième jour, après avoir bu un seul verre d'eau de Lourdes, sa jambe gauche s'est tout à coup détortillée comme un ressort, et avec une telle violence qu'elle s'est rentortillée comme un copeau de rautr<3 côté. Alors, elle a dû boire un second verre d'eau, et sa jambe gauche se détortillant vivement, s'est de nouveau réentortillée dans l'autre sens autour de la jambe droite. A chaque verre d'eau qu'elle buvait, c'était le même jeu; impossible d'arrêter le détortillement juste à point, au moment où la jambe était devenue droite. Gela dura ainsi pendant quinze jours, la jambe gauche tantôt entortillée autour de lajambe droite, tantôt tortillée sur elle-même, dans le vide de l'autre côté. Quand elle était dans cette dernière position, on tirait dessus très fort pour la tendre et la ramener droite, mais alors elle avait deux mètres

-iode long. On lâchait, elle se féentortillait sur elle même, et For n'était pas plus avancé. Les médecins ni les anges n'y comprenaient rien ; quand un beau matin, au moment où Lucie Druon buvait dans son verre d'eau quotidien, elle entendit la Vierge lui dire d'une voix douce:

— Dieu, que t'es serine!... Puisqu'un verre d'eau lui fait faire tout le temps deux tours à ta salope de jambe... n'en bois qu'un demi-verre, elle s'arrêtera à moitié chemin!. ..

Lucie Druon fît C3 que la Vierge lui conseillait ; sa jambe gauche se détortilla juste à point et resta droite comme ^n L Seulement, elle avait toujours deux mètres de long ; il s'agissait d^. la raccourcir d'un mètre vingt cinq ou d'allonger la droite d'autant.

La Vierge lui dit alors :

— Trempe ta jambe dans la piscine !... Lucien Druon, qui était un peu buse, corpritque c'était sa jambe droite qu'il fallait tremper ; et aussitôt cette jambe allongea juste à la longueur de la gauche. Elle se porte aujourd'hui très bien et marche comme vous et moi. Ça la gêne un peu quand elle est assise, parce qu'alors ses genoux touv-hent au plafond,

et ses voisins d'omnibus sont obligés de se mettre debout pour les lui pincer; mais ils y songent assez rarement.

Emue jusqu'aux larmes par ce récit, la grosse dondon de sœur Hyacintlie fit aussitôt entonner le Magnificat.

Mme Vêtu ne voulut pas rester en arrière.

— Moi, dit-elle, j'ai connu une Antoinette Thardivail dont l'estomac était dévoré comme par des chiens. Elle ne pouvait rien manger sans en rendre le double.

Elle a eu l'idée de se faire laver le creux de l'estomac avec l'eau de Lourdes, et, depuis ce temps, elle a un tel appétit qu'elle se fait flanquer à la porte de tous les restaurants à prix fixe où le pain est à discrétion.

— Si nous entonnions un Magnificat^.,..

dit alors sœur Hyacinthe...

— J'allais le demander, dit jésuitiquement l'abbé Pierre, qui, visiblement, aurait donné la préférence à un amer Pic on.

Élise Rouquet voulLitàson tour raconter l'histoire d'une Célestine Dubois qui s'était entrée une aiguille dans le pouce de la main gauche en faisant un savonnage.

Pendant sept années l'aiguille s'était ntêtée à ne pas bouger de place. On

avait fait des incisions pour essayer de la faire sortir à reculons en la tirant par la tête ; elle avait résisté à tous les efforts. On eut l'idée de plonger Célestine Dubois dans la piscine de Lourdes. Elle ny était pas entrée depuis une minute que l'on vit l'aiguille semettre à marcher dans là main, mais en avant. A chaque bain, l'aiguille reprenait sa course sous la peau, mais ne sortait jama s. Elle remontait tout le long du bras gauche jusqu'à répaule, redescendait le long du torse et des reins et se dirigeait vers le bas du dos. A ce moment, on avait un espoir, pensant qu'elle allait profiter d'une issue poui' sortir; car, en la voyant faire péniblement un aussi long trajet, tout le monde s'était dit :

— Quelle drôle d'idée de vouloir marcher comme ça la pointe en avant, quand il lui eût été si facile, alors qu'elle était dans le pouce de la main gauche^ de sortir tout de suite rien qu'en allant un peu à reculons l

Mais enfin, on n'insistait pas trop dans ces réflexions impies, pensant que la Vierge devait avoir ses raisons pour faire marcher l'aiguille plutôt en avant qu'en arrière.

Seulement, on eut une déconvenue

quand on vit que l'aiguille, arrivée au bas du dos, au lieu de sortir, comme cela paraissait tout indiqué, faisait un mouvement rapide en biais et reprenait sa course sous la peau, se dirigeait vers la cuisse, descendait le long de celle-ci, puis, longeant la jambe, s'en allait tout doucemeni jusqu'aux doigts du pied, remontait la jamb^j, puis remontait la cuisse, puis repassait par les reins, puis parcourait de nouveau le bas du dos, toujours en dédaignjint la sortie naturelle qu'un superbe pet de Célestine Dubois venait pourtant de lui indiquer, puis s'en allait redescendre dans Tautrejambe, puis en remontai , puis regrimpait le long des hanches jusqu'en haut de l'épaule opposée, etc., etc., et tout cela, toujours avec la placidité d'un voyageur qui a pris un billet circulaire de 24 jours et qui ne veut rien perdr , s'arrêtant imperturbablement aussitôt que le corps de Célestine Dubois était sorti de la piscine

On en était au vingt-troisième bain, et tout le monde se demandait où diable voulait en venir la sainte Vierge, quand, le vingt-quatrième jour, on eu* enfin le mot de l'énigme.

L'aiguille, après avoir atteint le haut de

l'épaule droite, se mit à redescendre le long du bras droit, traversa le coude, le poignet, entra dans la paume de la main, et s'enfila droit dans le pouce, de l'air très assuré d'une aiguille qui connaît parfaitement son chemin.

Une iois dans le pouce droit, elle avança toujours et... avec le plus grand flegme, ressortit de la peau de ce pouce droit, exactement à la même place où elle était entrée sept aLS avant dans lepouce gauche. Le miracle é:ait opéré, Célestine Dubois était guérie!...

L'effet de ce dernier récit sur tous les voyageurs du train blanc — ainsi dénommé àcause dupus qu'ilchari iait— fut immense. tqus s'exclamaient; et sœur Hyacinthe s'écria :

— Oh !... mes enfants!... ça vaut b'en un Magnificat, hein?... Allons, ensemble...

Une, deux! ..

Le visage de la petite Marie Guersaint surtout était pénétré de joie. Le récit de tous ces miracles lui donnait confiance, et en serrant la main de Tabbé Pierre, elle lui répétait tout le temps :

— Dieu, que c'est beau !... que c'est beaul... Croyez-vous que la Vierge se dérangera pour moi?

— Comment don c ! . . .mai s certa in ement ! . . . lui répondait Pierre.

D'autant plus, ajoutait-il en lui-même avec un sourire de rédacteur du Père Pei- 7iard, d'autant plus que ça ne la dérange pas, puisque c'est nous qui venons la trouver.

Après cesrecits sensationnels, qui avaient fait fermenter les humeurs de tous les pèlerins et couler le lupus d'Elise Rouquet au point que l'on avait été obligé de baisser toutes les vitres du wagon, ce fut une avalanche de petits ricits plus courts, plus rapides, plus fiévreux, mais tous empreints de la même foi dévorante. C'était Aurélie Bruneau qui n'entendait plus aucun bruit, ayant eu le tympan brisé, et qui tout à coup, avec un seul demi-verre d'eau, ne perdait plus un soupir des romances du pétomane du Moulin-Rouge. C'était Louise Pourchet, muette depuis quarantecinq ans, que Ton était maintenant obligé d'attacher chaque matin pendant sept heures, dans le fond de la piscine, porir qu'elle ne parlât que vingt-cinq heures par jour. Celait Marie Vachier, clouée depuis dix-sept ans dans son fauieuil par la paraplégie, et qui naturellement ne pouvait depuis ce temps aller ni... où son nom

l'invitait, ni autre part, et qui, après un seul bain, ne pouvait plus rester cinq minutes- assise sans remuer les jambes comme si elle était à bicyclette.

C'était Leonie Charton, une pauvre petite bossue dont tout à coup, après une seule immersion, le dos devenait aussi plat qu'un article de Saint-Genest. C'était Mme Ancelin, riiydropique, qui, en un clin d'oeil, se dégonflait dans la piscine qu'elle faisait déborder et à même laquelle tous les pèlerins présents étaient obligés de boire à grand coups pour éviter une inondation.

C'était un jeune étranger, immensément riche, affligé d'une loupe au poignet, groi^se comme un œuf de poule, qui, dès le premier bain, voyait cette loupe tomber dans la piscine et en ressortir, une minute après, entourée d'une belle monture en écaille, et de laquelle il se sert depuis pour lire dans le Larousse. C'était enfin un jeune vélocipédiste en tournée, dont le pneu s'était crevé dans une descente, et qui le voyait se regonfler comme par enchantement, rien qu'en passant devant la grotte.

Le train roulait toujours. C'est, d'ailleurs, ce qu'il avait ds mieux à faire. Il était six heures, et sœur Hyacinthe, de sa bonne

voix fraîche de grosse dinde, commaade : V angélus, mes enfants 1...

Jamais les prières ne furent plus ferventes et plus exaltées. Tous ces récits avaient monté les imaginations jusqu'à TextaS'i. Aucun des malades ne doutait plus de sa prochaine guérison.

Pierre lui-même commençait à flancher comme libre-penseur. Il se disait : Qui sait ? Tout cela est peut-être possible après tout ? Et puis... on doit être si tranquille quand on est idiot l...

Marie Guersaint ne îe quittait pas des yeux en répétant sans cesse : Oh!...

Pierre! ... que c'est beau! que cest beau!... Et s 3 penchant vers lui, elle lui dit :

— Pinn^e!... jai vu la Sainte Vierge tout à l'heure, et c'est votre guéri.^on que j'ai demau'lée et obteiiue.

li n'en fallait pas davantage pour mettre sens dessus dessous l'état d'âme de ce tempérament d'élit'% qui flottait depuis la gare d'Orléans entre leNiDieu ni Maître de Blanqui et le Tout pour le denier de Saiyit Pierre de Monseigneur d'Hulst. Il penchait visiblement \ev6 Tidiotisme et ne doutait plus que si la Sainte Vierge voulait s'en mêler un peu, il ne tarderait guère à croire à l'efficacité de l'eau de

Lourdes prise en lavements pour la guérison de la calvitie, ainsi qu'à la pureté idôa'e du cacao Van Houten, obtenue par l'addiiion de 2,82 pour cent de potasse supplé nentaire.

Le train quitta Bordeaux. Il était huit heures ; le jour missait. Marie demanda à sœur Hyacinthe d'autoriser Pierre à faire une lecture à hauto voix, pour distraire les voyageurs jusqu'à la tombée de la nuit. Elle avait justement sur elle un petit livre très intéressant \'V Histoire de Bernadette... Sœur Hyacinthe consentit, après s'être assurée toutef ùs qu'il ne s'agissait pas d'une traduction de Bruant.

Pierre commença la lecture de sa belle voix claire et pénétrante :

— C'était à i-ourdes, le 11 février 185S. I! faisait froid chez le meunier Soubirous.Sa femme, Loui-e Sojbirous, dit à sa fi le : Va ramasser du oois sur le bord de la Gave. Marie Soutjirous partit avec sa sœur Bernadette et une petite voisine. Elles arrivèrent toutes trois en face d'une grotte...

Arrivé à ce point de sa lecture, l'abbé Pierre, qui connaissait l'histoire de Bernadette par cœur et trouvait que le petit livre la racontait d'une façon im peu hébété, continua son récit en improvisation.

— Pendant que les compagnes de Bernadette ramassaient du bois, eUe regardait en l'air fixement, d'un air abruti, et vit ure grande lueur blanche sur la grotte. Elle tomba aussitôt à genoux, parce que la première chose que doive faire une fille intelligente qui voit une lue.ir blanche sur un rocher, au clair de la lune, c'est de tomber à genoux En revenant à la maison, elle dit à ses deux compagnes :

— Vous n'avez pas vu cette lueur blanche sur le rocher f

Elles répondirent : Non ! . .. nous n'avons rien vu; mais elles ne tardèrent pas à se persuader que la lueur blanche y était bien, parce que la première chose que doivent faire deux petites grues à qui une troisième dit qu'elle voit sur un rocher une lueur blanche qu'elles n'y voient pas, c'est de croire qu'elles la voient aussi. Le lendemain, Berna dette retourna toute seule à la grotte, et dans la lueur blanche elle vit cette fois apparaître une belle dame à l'air très doux et très comme il faut, qui lui dit avec douceur : Faites- moi la grâce de venir ici pendant quinze jours !...

Bernadette se tourna vers les gens qui l'accompagnaient et leur dit :

— L'avez-vous vue cette fois ?. . . L'avezvous entendue me parler?

Personne n'avait rien vu ni rien entendu ; mais tous répondirent comme cela se fait dans ces circonstances-là, parce qu'il est toujours cruel de se résoudre à paraître moins bête qu'un autre: Parfaitement!...

Tous les soirs, Bernadette retournait à la grotte, et la belle dame lui disait quelque chose de nouveau. Une fois c'était : Pénitence!... pénitence!... Le lendemain, c'était : Prie.^ pour les pécheurs !... Une autre fois : Alle^ boire à la fontaine et vous y laver !... Enfin, un soir elle lâcha le grand jeu et dit à Bernadette : Allez dire aux prêtres qu'il faut bâtir ici une chapelle ! .. Puis, quelques jours après, elle lui dit : Je suis V Immaculée Conception!... et elle ne reparut plus.

Mais l'affaire était lancée. On ne parlait plus que de la grotte et de ses miracles ; et les souscriptions pour la construction de la chapelle abondaient de tous côtés.

A cet endroit du récit de Pierre, sœur Hyacinthe donna le signal durepos, et tous les voyageurs du wagon se mirent à ronfler par ordre, rêvant que si l'on avait demandé seulement la moitié de cet argent-là pour construire le Métropolitain

ou le canal du tout à la mer, il y aurait eu beaucoup plus de tirage : ce qui prouve une fois de plus que, si largent ne fait pas le bonheur... de ceux qui en manquent, il ne rend pas plus malins ceux qui en ont. Enfin, on approchait de Lourdes.

Fia de la première journée.

(Nombre de lignes analysées : .'^,400. i

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