DEUXIÈME JOURNÉE
L'horloge de la gare de Lourdes marquait 3 h. 20, et le train blanc était en retard. Deux hommes se promenaient sur le quai, attendant. L'un, le révérend père Fourcade, directeur du pèlerinage national; l'autre, le docteur Bonamy, médecin attaché au bureau de la constatation des miracles. Ts causaient :
— Combien avez- vous eu de pèlerins l'année dernière? disait le révérend père.
— Deux cent mille, répondait le docteur avec une pointe d'orgueil; mais, l'année du couronnement de la Vierge, nous étions montés à cinq cent nulle!... Un beau chiffre, mais c'est exceptionnel. Et puis, on avait fait beaucoup d? réclames; ça coûte!...
— Sans doute, reprenait le révérend père; mais c'est comme ça dans tout!... Voyez les grands magasins de nouveau tés. .. Est-ce que vous croyez qu'ils feraient chaque année des millions d'affaires s'ils ne sacrifiaient pas quelques centaines de mille francs en publicité? Et puis, notre œuvre est bénie; nous avons encore réuni deux cent cinquante mille francs d'aumônes pour ce voyage... Dieu sera avec nous, comme il est avec tous ceux qui ont la forte somme!... Deus douillarduin\..,
— Amen! .. répondit le docteur en se signant.
Enfin des coups de sifflet stridents retentirent; c'était le train blanc qui entrait en gare. Il faisait encore nuit. Le déballage fat pénible; il fallait descendre doucement les impotents; c'était un désordre indescriptible.
Quand le wagon fut vide, les employés qui y montèrent pour voir si les voyageurs n'y avaient rien oublié, purent jouir d'un spectacle imposant. Les banquettes avaient des aspects de bois d'érable gris, toutes marbrées qu'elles étaient d'humeurs jaunes et desséchées; le plancher était recouvert de nombreux excréments que les voyageurs y avaient déposés pendant le
voyage, et que, en descendant lourdement, ils avaient délayé dans une mare d'urine; des crachats blancs et épais voguaient sur ce lac; du rideau de la portière sur lequel Elise Rouquet avait appuyé sa joue pour s'endormir, pendaient en stalactites gracieuses les produits durcis de son lupus ; partout traînaient, flottaient ou voltigaient dans l'air, des flocons de coton ioduré humides et tout jaunis, des rigoUots crémeux, des feuilles de lierre qui avaient glissé et s'étaient évadées toutes suinteuses de leurs vésicatoires. Et tout cela dans une atmosphère saturée de l'odeur des plaies béantes et surchauffées par un voyage de dix-huit heures, et des ulcères fermentes, et des gangrènes rongeantes, et des sueurs d'aisselles imprégnées de crasses anciennes.
Surlequaide débarquement, le désordre était à son comble. Pierre voulait absolument emmener Marie; mais elle refusait de partir, son attention ayant été attirée par un homme d environ soixante ans qui se promenait, en boitant, devant les wagons d'un air maussade. Tout le monde l'appelait le Commandeur, parce qu'il était décoré et portait un ruban très large. C'était un ancien militaire à qui la
Compagnie du chemin de fer, par conâmisération, avait confié depuis trois ans lasurveiilance des messageries; ensomme, pour ainsi dire rien à faire : une sinécure, une sorte de retraite. Il avait un tic bizarre, ce Commandeur : c'était, sous prétexte de surveillance des messageries, de venir se promener devant tous les trains de pèlerins qui arrivaient à Lourdes, et de traiter d'idiots les malades qui venaient croyant guérir.
—Comment!... c'est encore vous! criait-il à M. Sabathier qui descendait du train et qu'il reconnaissait pour l'avoir déjà vu plusieurs fois. Mais, sacrebleu! mourez donc tranquillement chez vous dans votre lit, au lieu de venir faire ici un tas de grimaces !.. .
Et à tous il tenait les mêmes discours. Ça semblait si drôle, ce vieux bonhomme qui paraissait être un peu de la boutique, et qui semblait prendre à tâche de ridiculiser tous les boniments de samaison, que Ton aimait à se le figurer garçon de bureau dans les magasins du cacao Van Houten, et disant à tous les clients à qui il ouvrait la porte :
— Comment!... vous venez acheter de cette drogue-là!... Vous ne savez donc pas
que le patron met dedans 2.82 pour cent de potasse supplémentaire pour le rendre picî^l... C'est idiot!... Prenez donc du chocolat ordinaire n'importe cù.
, Ce singulier personnage intriguait beaucoup la petite Marie Guersaint, qui pourtant, malgré son innocence, faisait la remarque quïl tombait là comme un cheveu sur la soupe et ne tenait pas du tout à Tac ion; mais tout de suite elle se remit en réfléchissant que, comme il n'y avait pas d'action dans le roman, ça ne faisait absolument rien que le personnage du vieux Commandeur y tînt ou n'y tînt pas.
Peu à peu, cependant, le quai se déblayait; tous les malades étaient emportés, les uns dans des voitures, les autres sur des brancards à l'hôpital, où ils devaient passer la nuit; car on ne pouvait les mener à la fameuse grotte que le lendemain matin, les choses les plus bêtes étant celles qui demandent le plus à être faites au grand jour.
L'hôpital de Notre-Dame- des-Douleurs, où l'on conduisait les malades, éiait d'ordinaire occupé par une centaine de vieillards infirmes et pauvres; mais, au mo-
ment de chaque pèlerinage, on les mettait autre part, n'importe où, et Fliôpital était loué aux pères de l'Assomption, qui y installaient cinq ou six cents malades, dont quelques-uns payaient mieux que les vieillards infirmes, qui ne payaient pas. La divine religion a de ces scrupules de comptabilité en partie double.
L'installation des malades fut pénible, parce qu'il y avait au milieu de tout le personnel de l'hôpital une demi-douzaine de grues du grand monde qui voulaient, par chic, se donner des airs d'infirmières et n'y entendaient riea, embrouillaient tout, retardaient tout, empêchaient tout, en faisant des embarras d'Auguste de Cirque.
Il y avait, par exemple, la petite Raymonde de Jonquière, qui s'était attachée au service du réfectoire, et qui distribuait comme une serine des omelettes au lard aux malades à qui on avait prescrit une tasse de thé léger.
Puis la petite Mme Désagneaux, qui voulait faire la maligne en transportant des matelas plus gros qu'elle, et les laissait tomber en plein sur la figure des asthmatiques à la recherche de leur respiration.
Puis d'autres qui,eufaisantles hts, mettaient dedans les traversins en long les
pots de chambre sous Toreiller et les couvertures dans la table de nuit.
Puis d'autres qui, pour empêcher les irrigateurs de fuir, en trempaient le bout de la canule dans la cire à cacheter bouillante.
Pendant ce temps-là, cette grosse moule de sœur Hyacinthe, toujours avec son bon sourire d'écaillére, parcourait tous les groupes, réveillant les pauvres malades qui s'étaient assoupis et prenaient un peu de repos, pour leur faire chanter un Magnificat, parce que « c'était V heure ».
Enfin, le moment du départ pour la grotte arriva. Tous les malades voulurent faire un bout de toilette pour paraître devant la Vierge, pen-ant qu'elle devait faire moins attention aux gens mal mis. Et l'on se mit en route en entonnant des Ave,., d'un faux à faire filer... du macaroni.
Pierre tenait la tête du cortège, poussant Marie Guersaint dans une petite roulotte, Et tout le temps, Marie répétait : « O très Sainte Viergel... Biea-aimée Sainte Viergel... Reine puissante \.. .
Reine des Vierges \... Sainte Vierge des Vierges !... » Et Pierre se disait : « Comme c'est beau la foi\... Qu'est-ce qu^ je pourrais donc bien trouver^ à mon tourf... »
Et il cherchait dans ce que Marie n'avait pas encore dit : « 0 Vierges des Saintes !... Vierge des Saintes Viei^gesl.., Vierges saintes des Vierges !. .. «Mais ça s'épuisait vite, et il finissait par bredouiller sans s'en apercevoir : « O Cierge des Vaintesl... O V ointes des saintes Cierges \... O Vierge des sainges !... », etc., etc.
Alors Marie reprenait, de plus en plus en extase, mais à propos de rien (Ilien !.. la grande et sainte excuse des extases !) : — O Vierge clémente !..• O Vierge fidèle \... Vierge conçue sans péché ! — Elle allait bien Marie, pour une jeune fille innocente !...
Quand ils furent arrivés à la grotte, Pierre se pencha vers Marie et lui demanda si elle voulait qu'il la conduisît aux piscines.
Mais Marie refusa, répondant qu'elle ne se sentait pas le cœur assez propre pour aller se laver les pieds avant onze heures. Elle voulait prier toute la matinée avant de tenter le miracle.
Alors Pierre la laissa tranquille et se prosterna à son tour à côté d'elle. Il chercha à prier aussi ; mais il ne pouvait pas. Il voulait croire, il avait espéré toute la nuit que la croyance allait lui revenir comme au temps de sa jeunesse, où il go-
bait tout ce que sa mère lui enseignait, n'ayant pas la raison de le discater ; ei la foi ne venait toujours pas, au contraire. Plus il examinait autour de lui le décor de boutique truqué par les Saints Pères pour Tabrutissement des fidèles, plus il se rendait compte que tout cela était préparé, arrangé, ficelé, étalé, pour provoquer la clientèle comme une vitrine des magasins du Bon Marché, moins il réussissait à prier avec conviction. Et ca le mettait dans des états féroces, parce que, au fond, il avait une démangeaison de devenir tout à fait imbécile pour être plus tranquille ; et si la lionte ne l'eût retenu, parce qu'il y avait du monde autour de lui, il se fût trempé la tête dans la piscine en disant à la Sainte Vierge :
— 0 Vierge des Saintes î... Si vous saviez comme ça m'embête de vouloir croire et de ne pas pouvoir!... Rendez-moi donc, je vous en supplie, un peu idiot, afin que je puisse le devenir tout à fait !...
Mais il n'osait pas, dans la crainte de paraître ridic le.
Heureusement pour lui, une diversion se produisit : le père Fourcade parut dans la chaire, et, d'une voix pleine et grave, il commença à parler:
« — Mes cliers frères... mes chères sœurs... ~ dit-il; je vous demande pardon d'interrompre vos prières, mais il vient de me venir une idée sublime... une idée de génie... qui peut d'un seul coup écraser toute l'infâme presse anticléricale entretenue et patronnée par cette gadoue de R. F. — Dans le train blanc qui vous a amenés ici cette nuit, est morl un des pèlerins qui venait nous demander sa guérison !... Eh bien, mes chers frères. . . mes chères sœurs... Qu'est-ce qu'il dirait, Vlntrmisigeant^.... Qu'est-ce qu'il dirait, le Radical'!... Qu'est-ce qu'il dirait, le Père Peinard% Qu'est-ce qu'ils diraient tous, ces saligauds demain matin, s'ils recevaient chacun un télégramme ainsi conçu:
Mort du train blanc plongé dans piscine de Lourdes; en arrivant s'est mis à danser le cancanX .. — Oui, mes chers frères... mes chères sœurs... voilà ce que nous allons faire; l'homme est là... j'ai fait apporter son corps... tout le monde peut s'assurer qu'il n'est nullement préparé... Ce soir, à quatre heures, pour que ujus ayons le temps de prier d'ici là, nous le tremperons dans la piscine... et la Vierge fera le reste 1... Priez^ mes chers frères... mes chères sœurs !... > Et lui-même,
éperdu d'émotion, reprit le rosaire, pendant que le père Massias éclatait en sanglots et que la foule,- transportée, exaspérée d'amour, s'écriait en levant les bras et les yeux vers le ciel dans un mouvement d'extase idéale: Cest ça, par exem- Ijle, qui serait tapél... et ferait faire une gueule à Elisée Reclus !..
Quant à Pierre, que le discours audacieux du père Fourcade avait littérale^ ment abasourdi, partagé entre l'idée que le mort pourrait bien ressusciter à quatre heures et celle que le père Fourcade n'était peut être qu'un effronté saltimbanque, il sortit de la grotte pour changer d'air. -- Il était temps, car celui qu'il avait commençait à devenir rudement melon.
Quand Pierre fut seul dans la campagne, il commença à essayer de rassembler un peu ses esprits. Il voulait croire, et ne pouvait y arriver. Avant d'entrer tout à l'heure dans la grotte, il s'était senti tout disposé à se laisser monter tous les bateaux imagmables parla Vierge; et à peine dans la boutique, toutes ces mises en scène l'avaient exaspéré, et il en était ressorti plus incrédule et plus furieux que jamais.
A ce moment, il fit dans le jardin la ren* contre du vieux docteur Cliassaigne, l'ami de son père, qui dans le temps l'avait aidé à devenir à peu près libre-penseur. Il se dit, en l'apercevant: « Voilà mon affaire !... il va me guérir de mon accès de gâiisw,e !... »
Mais à peine avait-il échangé quelques mots avec le docleur, qu'il vit que ce n'était pas cela du tout. Le docteur avait eu ïe malheur de perdre coup sur coup, en très peu de temps, sa femme et sa fille qu'il adorait, et, d'esprit positif qu'il avait toujours été, il était devenu, à la suite de ce chagrin, le plus ramolli des Lourdistes.
— Gomment, docteur!... lui dit Pierre, étonné, comment, vous !... qui ne croyiez jadis qu'à la science, vous coupez dans le pont des miracles?... C'est démon^ tant!...
— La science !... la science!... répondit le vieux savant avec amertume, c'est une coïonnerie ! .. Est-ce que je sais quelque chose ? est-ce que quelqu'un sait quelque chose ?... Ma femme est morte !... est-ce que je sais de quoi ? Ma fille est morte! . . est-ce que je sais de quoi?... Non!... pour moi, la science a fait faillite !.,. Je ne sais rien, je ne
veux rien savoir !. . . je ne suis qu'une bête et un pauvre homme l .., Tenez.., je n'ai plus qu'un remords : celui de n'avoir pas amené ici les deux chères créatures devant la Vierge, qui les aurait peut-être guéries /... » (Sic.) Pierre aurait pu lui réponire :
— Mais, mon pauvre vieux, vous clîtas des bêtises!. .Où avez-vous pris que la science pouvait empêcher de mourir les gens?... Est-ce que la douleur, même et surtout la douleur aussi cruelle que celle que vous avez endurée, n'est justement pas faite pour agrandir les cœurs qu'elle atteint?... Est-ce que c'est dans l'idiotisme que les hommes trempés et armés comme vous l'étiez doivent chercher des consolations à leurs maux?... Est-ce que, au contraire, leur fonction n'est pas de s'élever toujours d'aulant plus qu'ils sont frappés?.,. Est ce que la vérité, dont l'amour a été un culte pour un homme, cesse d'être la vérité pour lui le jour où il souffre?... Est-ce que la vérité ne lui a pas appris que la vie n'est qu'épreuves, et qu'à chacune de celles-ci son cœur et son cerveau doivent grandir.^... Est-ce que, puisque l'homme a besoin d'une foi, il n'y a pas assez de belles choses dans celles qu'il comprend, auxquelles il peut croire
et pour lesquelles il peut se passionner, sans aller se jeter comme une brute dans des imbécillités qui n'ont ni queue ni têle?...
Pierre aurait pu répondre tout cela au docteur Chassaigne; mais, comme il était déjà lui-même, à vmgt-six ans, du bois dont on fait les gâteux de soixante, il se contenta de penser :
— Ahl... si je souffrais assers pour faire taire aussi ma raison et rn' agenouiller là-bas et croire à toutes ces belles histoire s \...
L'homme qui fait ce vœu-là mu mardi soir est un crétin tout indiqué pour le mercredi matin; c'est ce qu'on appelle:
V esprit nouveau.
Le docteur Chassaigne, voyant à quel bon type il avait affaire, reprit :
— Les miracles, mon enfant !... Les miracles vous paraissent impossibles !.., Qu'en savez- vous?... Tenez... venez me trouver tout à l'heure, à trois heures et demie ; je vous mènerai au bureau des constatations et je vous y montrerai des choses qui vous surprendront
Pierre promit d'être au rendez-vous, sans même prendre la peine de penser que le bureau des constatations d'un ma-
gasin où l'on vend des miracles devait ressembler comme une goutte de suif à une autre goutte de suif à ces prospectus de marchands d'eau pour faire repousser les cheveux, qui sont bourrés d'attestations de gens qui, après avoir été chauves pendant vingt-cinq ans, en sont arrivés au point d'être obligés de se faire épiler tous les trois jours, tant leur nouvelle chevelure les fait transpirer delà tête.
Pierre revint à la grotte pour retrouver Marie Guersaint, qui priait avec ferveur et ne cessait de répéter : « O sainte des Vierges !... Vierge des Saintes !... Vierge sainte !... Sainte Vierge !... Vierge épatante !... »
A onze heures, le cortège se remit en marche ; et, à deux heures, il revint vers la grotte. Encore une heure, et l'on allait enfin commencer la représentation.
Quand les trois coups furent frappés, on vit un grand capucin long et maigre, arriver au milieu de l'assistance, se jeter violemment par terre avec le bruit d'un sac de noisettes, en s'écriant : ^ Seigneur l... guérissez nos 7nala.ies !... » Il répéta ce cri dix fois, vingt fois, cent fois, avec une furie toujours croissante, et toute la foule
se mit à le hurler à son tour. Pierre demeurait abasourdi de ce spectacle, mais il Reprenait toujours pas départi II hésitait entre l'idée de le trouver sublime et celle de le trouver idiot.
A ce moment se produisit un incident : Grivotte, la phtisique, hurlait parce que l'on refusait de la tremper dans l'eau froide, alors que la veille on en avait trempé d'autres plus poitrinaires qu'elle. Autant de confiance qu'ils eussent dans la Sainte Vierge, les Révérends Pères, gens pratiques, ne se souciaient pas beaucoup de faire une réclame à l'envers à leur établissement en trempant dans leur piscine une moribonde qui pouvait y mourir du saisissement du froid ; mais la Grivotte criait que c'était une injustice et qu'elle voulait être trempée. On dut la calmer en lui promettant de consulter le directeur.
Enfin, la petite fête commença. Comme lever de rideau, ce fut la petite fillette de Mme Vincent que l'on plongea évanouie dans l'eau glacée et qui en ressortit plus morte qu'avant. Les assistants n'en revenaient pas '... — La malade non plus, du reste. — Comment !... pour le premier service qu'on lui demandait, la Vierge ne paraissait pas s'en aperce voir?... Enfin, on
se dit : Il est de si bonne heure ! elle est peut^être en train de se coiffer!... Et la foule se remit à se vautrer à terre en criant de nouveau : <^ Seigneur ! .. guérissez 7ios inolades 1... » pendant que le grand capucin sec, à l'état de copeau tordu, se roulait sur les dalles comme s'il avait avalé une douzaine de ressorts de sommiers élastiques en hurlant de son côté: «Seigneur l... guérissez nos 7nalades !... »
A ce moment, tous les malades se ruèrent sur les fontaines. Comme il n'y avait en tout que douze robinets qui coulaient tout doucement, l'opération était pénible. On avait été obligé d organiser des queues comme au théâtre des Menus-menus Plaisirs ; seulement on s'y pressait beaucoup plus qu'à celle-ci; car tout le monde sait que, sur le boulevard de Strasbourg où est situé ce théâtre, la balustrade que l'on dresse le soir devant la porte, dans l'intention présomptueuse d'y encadrer la queue des spectateurs, n'y est guère utilisée que par les piétons qui passent volontiers dedans pour ne pas être aussi bousculés que sur le trottoir.
Ces douze robinets étaient donc sans cesse assiégés par une cohue de malades qui venaient y boire ou y tremper leurs
plaies. Il y en avait quelques-uns qui avaient des tics étranges. « Pierre remarqua un jeune homme qui h'uvait coup sur coup sept petits verres et se lavait ensuite sept fois les yeux sans s'essuyer. » Impossible de savoir s'il se soignait pour une gastrite ou pour un compère-loriot. D'autres tiraient au robinet une timbale d'eau, la portaient à la hauteur de leur bouche, puis, d'un mouvement rapide, en jetaient le contenu par dessus leur épaule, sans s'inquiéter s'il y avait quelqu'un derrière eux qui arrivait la bouche ouverte. On en voyait aussi qui venaient aux robinets remplir des irrigateurs et s'en allaient s'installer sur un banc pour les fumer comme des narghilés. Un homme d'un certain âge appelait particulièrement Tattention de Pierre : il pr-^.nait de l'eau dans le creux de sa main, se la jetait dans le cou, puis passait sa tête entre ses jambes pour boire cette eau à la régalade au fur et à mesure qu'elle descendait par les vallées.
A ce moment, un infirmier appela Pierre et le pria de venir lui donner un coup de main pour amener à la piscine M. Sabathier, qui n'était pas d'un maniement facile.
Peirre reconnut dans ce simple infirmier amateur un certain marquis de Salmon- Roquebert, un gentilhomme d'une quarantaine d'années, excessivement riclie, qui cliaque année venait à Lourdes, pendant les trois jours de pèlerinage national, remplir pour son plaisir ce petit emploi.
Quoique Pierre eût remarqué que ce marquis de Salmon-Roquebert avait, dans une figure longue tm grand nez chevaleresqiie (sic), il ne put se retenir de penser que ce dernier représentant d'ujie des plus anciennes et des j^lus illustres fa m lies de France aurait peut-être mieux fait —même en ayant un nez un peu court — d'employer les millions desquels il ne se servait pas, à faire du bien à ceux qui en avaient besoin, plutôt que de faire le grand serin... — chevaleresque si Ton veut — à venir tous les ans prendre la place d'un pauvre brancardier qui aurait pu gagner quatre francs par jour à ce métier-là, qu'il aurait fait mieux que lui, en descendant dans une eau sale des gens encore plus sales qui n'en ressortaient pas plus propres.
Cependant, il donna au marquis le coup de main demandé, et à eux deux ils mirent péniblement M Sabathier dans la petite marmite sainte dont l'écume ragoû-
tante flottait déjà à la ijurt'ace do cet engageant pot-au-feu.
Pendant ce temps, l'aumônier de service et tous les assistants répétaient, en faisant d'horribles grimaces : « Seignew !
guérissez nos malades !... »
Au bout de trois minutes d'immersion, on sortit M. Saba^iier de la piscine Encore cette fois, la Vierge des Vierges n'avait pas bougé : M. Sabathier était beaucoup plus malade qu'en entrant dans l'eau ; seulement, il avait plus froid. Le pauvre homme pleurait à chaudes larmes, en pensant que c'était la septième année qu'il venait prendre ce bain, et toujours sans résultat. — Il partit, convaincu néanmoins que cela serait certainement pour l'année suivante.
Après M. Sabathier, ce fut le tour du petit Gustave Vigneron qui venait pour se tremper. A peine avait-il commencé a se déshabiller, que le père Massias et le père Fourcade donnèrent l'ordre de suspendre les immersions. Quatre heures allaient sonner, et le programme de la matinée annonçait pour cette heure le numéro sensationnel de la résurrection de l'individu mort dans le wagon du train blanc ia nuit précédente.
Ce cadavre avait été amené !... Il était là !.,. et attendait, mais sans signes visibles d'impatience. On allait donc rire !...
On voulut d'abord déshabiller le mort avant de le plonger dans l'eau, afin qu'il retrouvât ses vêtements secs pour s'en aller tranquillement chez lui en sortant; mais on reconnut vite que c'était là une opération impossible. Tout le monde sait combien on a déjà de peine, quand on est vivant, à passer les manches de sa redingote; à plus forte raison éprouve-t-on cette difficulté quand on est en pierre et que l'on est devenu incapable de s'écraser une puce dans le bas des reins.
M. Berthaud, qui est de fort méchante humeur depuis que l'on avait décidé de tenter ce miracle, pressentant bien que, s'il ratait, cela produirait un effet déplorable sur les recettes des jours suivants, s'approcha vivement des gens qui essayaient de dépouiller le cadavre, et leur dit sèchement : La foule attend, on va finir par siffler !.. . dépêchez- vous !... Plongez-le tout habillé !. .. S'il ne ressuscite pas, ça lui sera bien égal d'avoir un peu d'humidité dans le dos ; s'il ressuscite, on priera le gendarme de planton de lui prêter un
instant son uniforme pendant que l'on fera sécher ses vêtements !...
Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête ce raisonnement pratique, et Ton avait passé des sangles sous le corps du mort, afin de le plonger dans l'eau.
Alors on commença la descente, pendant que le pèi^e Massias braillait comme un marchand de résultats complets des queursesl... : « Seigneur \... soufflez sur luil... Seigneur \... rendezdui son âme pour qu'il vous glorifie !... »
Et personne dans l'assistance ne pensait à répondre au père Massias :
— Mais, vieux daim !... s'il fallait que le Seigneur, pour être glorifié, rendît leurs âmes à tous les gens qui sont morts, il n'y aurait plus aucune espèce de tranquillité pour les gendres qui ont perdu leur bellemère!...
D'un effort, les deux brancardiers soulevèrent le cadavre à l'aide des sangles, le portèrent au-dessus de la baignoire et le descendirent dans l'eau lentement. Mais le mouvement était si maladroitement exécuté, que la tête, retombée en arrière, baignait sous l'eau alors que le corps et les jambes étaient encore dehors. Si le mort fût revenu à lui, il eût été dans l'im-
possibilité, sans se noyer, d'ouvrir la bouche pour dire: Garçon!.,, un bitter gomme et le Journal des Débats !...
Pendant les trois minutes qu'on le trempa, les deux pères de l'Assomption et l'aumônier ne cessèrent de crier à s'en étrangler:
— Seigneur !... regardez -le seulement, et il ressusciterai.. Seigneurl... qu'il se lève à votre voix pour convertir la terre\... Seigneur l... vous 7i' avez qu'un mot à dire pour que votre peuple voies acclamel... (Sic.)
Ce mot, le Seigneur ne le dit pas ; mais Berthaud, décidément vexé de l'aventure et de plus en plus persuadé que les révérends Pères avaient fait une terrible gaffe en annonçant sur le programme la résurrection d'un mort qui aurait pu être remplacée avantageusement, et sans autant de risque pour le bon renom de l'établissement thermal, par une séance de pétomane, criait à tue-tête aux brancardiers :
— Mais retirez-le donc, N... d. D..I Le public va redemander l'argent !...
On retira l'homme et on le déposa sur la civière. Il était toujours mort, naturellement ; mais l'on constata qu'il navait pas lair de souffrir davantage.
Le père Fourcade vit bien, à l'attitude
du public, que celui-ci n'était pas positive* ment satisfait ; et il jugea à propos défaire une petite annonce:
— Mesdames et messieurs, dit-il, — « Mes chers frères et mes chères sœurs... Dieu n'a pas voulu nous le rendre. C'est que sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus !... (Sic.)
Et le public abruti répondit d'une seule voix :
. — Oh!... oui... c'est bien sûr ça !...
Alors de nouveau on amena les malades.
Le petit Gustave Vigneron qui, à moitié déshabillé, avait été obligé d'attendre son tour, fut ploni^^é dans la baignoire.
Pierre, que Tincident du ressuscité récalcitrant avait un peu défrisé, ne jugea pas à propos d'assister à cette nouvelle épreuve. Il sortit en se disant: Ça va être tout le temps la même balançoire!... et il alla au-devant de Marie Guersaint qui lattendaif.
Celle-ci, impatientée de ne pas le voir venir la chercher, s'était fait conduire en chariot, et quand elle le rencontra sortant de la grotte, elle lui dit d'un ton un peu pointu, ~ c'était la première fois qu'il arrivait à cette douce personne de lui parler ainsi :
— Eh bien, mon cher, quand j'aurai envie de vomir, ce n'est pas vous que j'enverrai chercher une cuvette !.. .
Il ne trouva rien à réjDondre et tomba à genoux pour prier, pendant que l'on allait baigner Marie. 11 ne doutait pas de sa guérison ; tout ce qu'il venait de voir ne suffisait pas à le décourager de croire aux miracles, parce qu'il s'agissait cette fois d'une chose qui Tintéressait personnelle ■ ment.
C'est d'ailleurs un signe particulier delà confiance que l'on a dans ce genre d'opérations. Les miracles qui sont tentés en faveur des autres ne vous occupent que jusqu'à un certain point, et l'on admet assez volontiers qu'ils ratent ; mais lorsque c'est votre satisfaction qui dépend d'eux, on n'accepte guère qu'ils ne réussissent pas. De là rétat d'âme de l'abbé Pierre.
Au bout d'un quart d'heure, Marie reparut dans son chariot. Elle était plus pâle et plus défaite que jamais. Encore une fois la Vierge des Saintes ! la Sainte des Vierges!... la Vierge des Vierges!... avait fait relâche. Pierre, découragé, fut sur le point de la considérer comme une grue; mais il se retint, espérant encore...
il ne savait quoi; ce qui fait justement, dans ces cas-là, le charme des choses que l'on espère.
Marie Guersaint avait Tair aussi d'assez mauvaise humeur, et elle éloigna Pierre d'un geste presque dur, pour rester seule, les yeux fixés sur la Vierge de marbre, à laquelle elle semblait se préparer à demander de vertes explications.
Pierre s'éloigna assez penaud, se souvenant d'ailleurs qu'il avait rendez-vous à trois heures et demie avec le bon docteur Chassaigne au bureau des constatations, où celui-ci avait promis de lui montrer quelques vessies et de les lui faire prendre pour autant de lanternes.
Il se dirigea donc vers ce bureau, très bien disposé à croire comme un pieu à tous les miracles, que des gens qu'il ne connaissait pas lui affirmeraient avoir vus, pour se consoler d'avoir vu faire long feu à tous ceux que l'on venait de lui promettre de lui faire voir.
Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau des constatations. Une foule compacte encombrait l'entrée, guettant et questionnant les malades qui arri-
\'aient et qui sortaient, et les acclamant lorsque la nouvelle d'un miracle se répandait.
Un aveugle de la veille prétendait, en fixant ses yeux sur Thorizon, qu'il apercevait très distinctement la tour Eiffel. Un paralytique, que l'on avait trempé le mat'n, se faisait un chemin à travers la foule à grands coups de pied et à grands coups de poing.
Il y avait quelquefois des erreurs qui venaient jeter un froid ! . . .
A un moment donné, deux malades, fraîchement guéris , sortaient bras dessus bras dessous du bureau des constatations. Le premier parlait avec affectation à très haute voix, et le second se mouchait avec ostentation sur sa manche. Pais, tout à coup, ils s'apercevaient qu'ils se trompaient tous les deux et se fichaient des sottises.
— Es-tu assez bête I. . . disait le second au premier, tu vas débiner le truc 1 . . . Tu sais bien que c'est pas toi qui faisais le muet hier, c'est moi !... Ne gueule donc pas si fort!. . .
— Eh bien, et toi, espèce d'andouille !. . . répondait le premier, pourquoi que tu te mouches sur ta manche pour monter le
coup au public, puisque c'était moi, hier, qui faisais celui qu'avait plus de bras !. . .
— Tiens... c'est vrai... c'est toi qui m'as fait tromper ! . . .
Et alors ils reprenaient chacun leur vrai rôle : celui qui braillait tout à l'heure, se mouchant sur sa manche, et celui qui se mouchait deux minutes avant sur sa manche se mettant à parler comme une pie borgne.
L'entrée du bureau des constatations était sévèrement gardée par deux hospitaliers ; mais, comme le docteur Ghassaigne était connu pour un habitué et un bon gobeur, on le laissa entrer avec Pierre.
Le docteur Bonamy, qui faisait la conférence, les reçut avec amabilité et les fit asseoir.
On s'occupait à ce moment d'une sourde, une paysanne d'une vingtaine d'années.
Pierre commença par jeter un coup d'œil sur les gens qui composaient la réunion. Il y avait beaucoup de curieux, quelques témoins, et plusieurs médecins venus d'un peu partout, se regardant tous en dessous comme s'ils se prenaient réciproquement pour des compères.
Le docteur Bonamy, lui, affectait un grand sans-gêne et posait visiblement. Il
savait qu'il y avait ce jour-là dans la salle un des rédacteurs d'un journal influent de Paris, et il soignait la représentation, disant à tout propos du ton effronté des rastas qui répètent tout le temps : Je suis un honnête homme :
— Nous ne demandons que la lu miêre !. . nous ne cessons de provoquer Vexamen des hommes de bonnevolontél.., (Sic.)
Puis, pour donner aux assistants une preuve de sa probité austère, le docteur Bonamy rudoya un peu la sourde qui était venue pour faire constater sa guérison.
Le fait est qu'elle ne paraissait pas positivement guérie, cette sourde de bonne volonté, si l'on en juge par la façon dont elle répondait à l'interrogatoire du doc leur.
— Alors, lui disait celui-ci, vous dites que maintenant vous entendez?
— En tandem!... répondit-elle; non, monsieur, je suis venue à pied.
— Et combien de fois vous êtes-vous baignée?
— Combien de fois j'ai mangé des beignets ? Mais jamais depuis que je suis ici, monsieur.
Alors, le docteur Bonamy donna order
à un garçon de bureau de fermer très fort une porte qui se trouvait derrière la sourde. Cela fit un bruit très sec. Et il demanda vivement à celle-ci en la regardant fixement d'un œil sévère:
— Avez- vous entendu quelque chose?
— Oui, monsieur, répondit-elle en rougissant beaucoup, mais je vous jure que ce n'est pas moi.
Le docteur la reconduisit assez rudement, en lui disant de continuer ses bains; et, revenant vers l'auditoire en souriant, il dit:
— Vous voyez , messieurs , que nous n'apportons aucune complaisance dans nos constatations ; l'honneur avant tout.
Puis il se remit à expliquer aux personnes présentes comment on opérait au bureau des constatations. Quand le malade arrivait, on lui ouvrait un dossier avec le certificat du médecin qu'il produisait ; puis, quand il était guéri, on se reportait à ce dossier et l'on y consignait la guériscn; c'était simple comme bonjour.
Pierre, dans son coin, avait des doutes; mais il ne disait rien, sa soulane le retenait. Il pensait à part lui que les constatations menées manquaient un peu de contrôle et n offraient peut-être pas des garan-
— soties suffisantes, le médecin qui avait donné le certificat pouvant être un âne ou un compère.
Heureusement, le journaliste influent qui assistait à la séance put, lui, se permettre quelques observations et dire par exemple, au docteur Bonamy, que cote manière un peu simplette d'opérer pouvait donner lieu à de nombreuses erreurs, et qu'il serait plus régulier qu'une commission de médecins examinât les malades à leur arrivée et pût constater les guérisons qui se produisaient.
Le docteur Bonamy, embêté, bafouilla beaucoup, répondant que de cette façon on n'en finirait pas, que c'était impraticable, donnant à entendre au journaliste influent que les miracles devaient se traiter en tas si l'on voulait qu'il ne fût pas possible au public de distinguer les vrais des faux.
Devant ces loyales explications qui posaient pour ainsi dire la question de cabinet, les assistants se taisaient pour ne pas se donne:* la peine de discuter: quelquesuns remettaient doucement leur chapeau et s'en allaient; et le docteur Bonamy, prenant cela pour un vote de confiance, retrouvait son aplomb et faisait de plus en plus lemalin.
Le journaliste influent, décidément un peu crampon, lui ayant demandé, en souriant d'un petit air canaille, s'il était seul pour toute cette besogne, le docteur Bonamy fut obligé de vendre un peu la mèche et de lui répondre, en lui désignant un gros homme à 1 air très idiot et très entêté qui se tenait à côté de lui :
— J'ai Rabouin que voici qui m'aide à mettre un peu d'ordre dans les dossiers.
Raboin était une mauvaise brute de croyant exaspéré qui ne permettait pas que l'on touchât aux miracles. Il en eût plutôt inventé, s'il eût été capable d'inventer quelque chose.
Un jour, un aveugle qui était venu à Lourdes, et qu il avait rencontré près la grotte, lui avait dit.
— Ahl. . . monsieur!. . . je vois bien — Et Raboin, sans vouloir entendre le ma^
lade qui continuait: «gz^e Je ne guérirai jamais», était rentré à son bureau, avait sorti le dossier de l'aveugle et y avait ajouté :
« Quatre jours après son arrivée, le malade nous a déclaré qu'il voyait bien. »
Au moment où le docteur Bonamy présentaif Raboin au journaliste influent, Raboin était dans un état de violente colère,
à cause de toutes les questions soupçonneuses que ce putliciste de quatre sous s'était permis de poser au docteur. Ce fut à peine s'il fut poli, et le docteur Bonamy put le calmer en lui disant hypocritement que '^toutes les opinions sincères avaient le droit de se 'produire ».
Alors le défilé des malades qui venaient se faire inscrire commeguéris commença.
Le docteur Bonamy éiait un peu nerveux. Il sentait qu'il avait là le journaliste influent qui l'observait de près et ne paraissait pas très disposé à se laisser jobarder, et il aurait bien voulu pouvoir lui offrir un cas sensationnel comme, par exemple, un malade à qui la Vierge des Vierges aurait, après une seule immermersion, remplacé par une jambe natureUe très saine, une jambe de bois couverte de varices.
Il donna ordre que l'on fît apporter les malades.
Vint d'abord un liDmme dont un eczéma couvrait le torse tout entier. Le docteur lui fît enlever sa chemise; un nuage de farine grise tomba de son corps sur le plancher. On fut obligé d'enlever le malade e.i le preaant par dessous les bras; il était enfoui dans le tas de sciure jusqu'au
milieu des cuisses. On mit tout ça de côlé pour le revendre aux estaminets de la localité, dans lesquels les fumeurs crachaient beaucoup.
Le docteur Bonamy comprit que ce n'était pas encore ce cas-là qui tarirait le sourire moqueur errant sur les lèvres du journaliste influent; il n'insista pas et lit rhabiller l'homme, en faisant toutefois observer à l'auditoire qu'il y avait progrès et que, Tannée précédente, le tas de sable qui était tombé du corps de ce même malade l'avait enfoui jusque par- dessus la tbte et qu'il avait faltu trois journées de terrassier pour le déblayer.
Vint ensuite une comtesse d'une maigreur etïrayante. Elle raconta que, guérie une première fois par la Vierge d'une tuberculose sept années auparavant, elle avait eu depuis quatre enfants, et était ensuite redevenue phtisique; mais, déjà soulagée par son premier bain, elle se proposait bien de prier son mari de lui faire encore quatre enfants, parce qu'en somme il fallait bien aider un peu la Vierge des Vierges. Le docteur Bonamy sourit, le journaliste influent aussi, tous deux d'un air qui signifiait que si le mari de la comtesse avait besoin d'un coup de main, ils...
etc., etc.; mais ce n'était pas encore ça. Une femme atteinte d'aphonie nerveuse depuis des mois, se présenta. Elle parlait maintenant avec la volubilité d\iQ phonographe dont on tournerait la manivelle à raison de six mille tours à la seconde; c'était étourdissant. Le docteur Bonamy était assez content; mais, pour faire le modeste, il déclara gravement qu'il n'acceptait pas encore ce cas comme un miraclC;, attendu qu'au bureau des constatations, où tout se passait avec une honnêteté exemplaire, on n'acceptait jamais les cas des affections nerveuses... qui pouvaient être douteux.
— Cependant, ajouta-t-il, je me permettrai de vous faire remarquer que cette femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière, et que ce n'est que depuis qu'elle vient ici qu'elle a senti sa langue se délier.
Enfin, une petite fillette venait d'entrer dans le bureau, très souriante et l'air très futé.
— Ah!... s'écria joyeusement le docteur Bonamy, voici notre pe ite amie Sophie !. . Une guérison renarqaable, Messieurs!. ..
qui s'est produite il y a un an à pareille époque et dont je vous demande la par-
mission de vous montrer les résulta' s.
Pierre avait tout de suite reconnu la petite Sophie Couteau, qui, dans le train blanc qui l'avait amenée, avait émerveille les voyageurs en leur racontant comment elle avait été guérie, à la suite d'une simple immersion d'une affreuse tumeur suintante au pied.
. — Racontez votre affaire à ces messieurs, dit à Sophie le docteur Bonamy, qui, cette fois, tenait son cas sensationnel pour épater le journaliste influent, lequel continuait à cligner de Toeil d'un air narquois.
La petite Fanfan Benoiton, qui avait sa leçon très bien faite, recommença son monologue du wagon avec démonstrations à l'appui; elle se déchaussa, montra son pied guéri avec la petite cicat' ice, et eut un succès fou.
Un spectateur se hasarda timidement à demander pourquoi la Vierge des Saintes avait laissé celte cicatrice plutôi que de refaire à la petite Sophie un pied tout neur, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le docteur Bonamy répondit victorieusement que la Sainte Vierge des Vierges avait sans doute voulu qu'il en fût ainsi et qu'il existât une preuve au miracle,
afin que ce miracle ne fût pas contesté.
Le spectateur grincheux eût pu répliquer à cela que la raison n'était pas fameuse, attendu que la Vierge des Vierges, à ce compte-là, devrait également, quand elle remp açait à un malade une jambe pourrie par une jambe neuve, laisser pendre à côté de celle-ci la jambe pourrie pour que Ton vît bien qu'elle en avait mis une autre à la place; mais, pour ne pas faire d'histoires, il s'abstint.
Cependant le journaliste influent ne se montrait pas convaincu.
~ Mon dieu!... dit-il en souriant d'un air un peu rosse, le cas de Mademoiselle est assez curieux sans doute; mais enfin, je la vois guérie aujourdhui, et je ne l'ai nas vue malade il y a un an ; et j avoue que mon état d àme serait meilleur si vous me montriez tout simplement^ par exemnle un monsieur ou une dame à qui nous '"ouperions ici, devant tout le monde, le pouce de la main gauche, se le faire repousser séance tenante en allant baigner 3a main dans la piscine.
Et il revint sur son projet de f tire bien officiellement constater par une commission spéciale l'état des malades qui arri voient à Lourdes, et de faire constater en-
suite leur guérison de la même façon à l'abri de toute équivoque.
Le docteur Bonamy n'en menait pas large et bredouillait déplus en plus, trouvant que la presse parisienne devrait bien se mêler de ce qui la regarde et insérer au prix de ses tarifs, et sans se montrer si bégueule, les réclames qu'on lui adressait.
Il fut un peu tiré d'embarras par l'arrivée d'une nouvelle malade, Elise Rouquet, la demoiselle au lupus qui avait peint, la nuit précédente, tout le wagon du train blanc en jaune, et qui venait faire constater que son lupus, après un seul bain, commençait à sécher et à pâlir. Mais le journaliste influent répondit à cela que cette particularité n'offrait vraiment rien de bien miraculeux, puisque, de même qu'il y avait certaines eaux qui avaient la propriété de purger, et mêtp.e l'eau de cuivre qui avait celle de nettoyer les casseroles, il pouvait très bien se faire qu'il y eût dans l'eau de Lourdes, sans même que la Vierge des Vierges s'en doutât le moins du monde, quelque produit chimique favorable au dessèchement et au drainage des lupus d'un rendement riche.
Ce fut alors que le docteur Chassaigne,
qui avait amené avec lai Tabbé Pierre et ne voulait pas le remmener bredouille, intervint avec véhémence.
— Ce sont des querelles d'Allemand que vous cherchez là, Monsieur le journaliste influent, dit-il. La foi qui guérit peut parfaitement guérir les plaiesl... Non,7ionl.,. la science est vainel... C'est la mer de Vincertitude !... [Sic.)
— Sapristi! se dit en lui-même le journaliste influent, voilà un vieax monsieur qui a le parler un peu gras.
Mais, poliment, par respect pour l'âge et le gâtisme apparent de son interlocuteur, il lui répondit avec douceur :
— Vous avez raison, Monsieur .. L'mcertitude, c'est bien ce que vous dites.
— Mais qu'est-ce que j'ai dit de l'incertitude? répondit le docteur Chassaigne ébahi.
— Mon dieu, Monsieu»', répondit le journaliste influent un peu embarrassé, ce que vous avez dit de Tincertiiude, je ne me permettrai pas de le répéter, parce qu'il y a des dames; mais je vous affirme de nouveau que nous sommes tout à fait d'accord sur ce point, et que l'incertitude, c'est bien de la... enfin ce que vous disiez si bien tout à l'heure.
Tout le monde se tordait, Pierre aussi; mais le docteur Cliassaigne n'y comprenait rien du tout.
Tout à coup le bureau des constatations fut bouleversé; la Grivotte venait d'y entrer en coup de vent, radieuse, esquissant la danse du ventre et en s'écriant :
— Je suis guérie!... Je suis guérie!. . . La Grivotte, on s'en souvient, était cette
pauvre fille qui, la nuit précédente, avait inondé le wagon ou se trouvait Pierre, de ses crachats blancs de phtisique au neuvième degré. On avait eu toutes les peines du monde à la descendre du train; elle paraissait sur le point de passer ; et voilà que tout d'un coup, douze heures après, on la voyait arriver en sautant, droite, élancée, les yeux en feu, étincelante de beauté et de vigueur, superbe, et criant à fendre les carreaux des fenêtres : Je suis guérie, mes bons messieurs!... Je suis guérie!...
Il n'y eut qu'un cri dans toute la salle pour répéter ce que venait de dire à voix basse le petit journaliste influent :
— Mais. . . c'est la belle Otero I...
Le docteur Bonamy allait donc triompher du scepticisme de la presse parisienne!...
— Me^^sieurs, dit-il, ce cas me paraît ;ntéressant; nous allons voir!...
Puis il demanda àRaboin, qui semblait aussi heureux comme un roi' le dossier de la Grivotte pendant qu'il auscultait la belle fille, — même avec une satisfaction visible qui n'échappa pas au journaliste Influent.
— Je n'entends rien, dit-il, ou presque rienl...
Et s'adressant aux médecins présents :
— Si quelques-uns d'entre vous, messieurs, veulent bien me prêter le concours de leurs lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter {sic).
D'abord, personne ne bougea Ensuite, il y eut un docteur qui osa se risquer. Il ausculta la jeune femme à son tour, et déclara sans hésitation aucune... qu'il ne savait pas du tout à quoi s'en tenir. Il croyait bien entendre quelque chose dans les poumons, mais il n'était pas sûr que ce ne fût le bruitlointain d'une locomotive qui entrait en gare.
Un autre fut plus catégorique; il déclara qu'il n'entendait rien du tout, et que, pour lui,jamaiscet'e femme n'avait été phtisique.
Plusieurs suivirent, les uns entendant, les autres n'entendant pas.
A la faveur du brouhaha qui se produisait dans la salle par toutes ces discussions, le docteur Chassaigne et Pierre pouvaient causer sans être entendus.
Pierre répétait que ces piscines qu'il venait de voir étaient dégoûtantes, que c'étaient de vrais bouillons de microbes qui lui paraissaient plutôt capables d'empoisonner des gens bien portants que de guérir des gens malades.
— Mais non, pas du tout!... répondait ie docteur Chassaigne. D'abord, l'eau n'est pas assez chaude; et puis, raisonnez un peu : une eau qui fait des miracles n'a pas besoin d'être propre; sans cela, où serait la malice? Je comprends que, pour rincer des verres par exemple, vous ne vous serviez pas de préférence de purée de vésicatoires ; mais pour faire repousser un bras à un manchot, qu'est-ce que ça peut faire que ce soit de l'eau distillée ou de l'eau de vaisselle?
— Pardon, docteur!... dit Pierre, qui ne reculait pas devant le petit mot pour rire, vous voulez dire de l'eau d aisselles!...
— Si vous voulez, reprit le docteur,qu'uïi à-peu-près aussi mesquin ne pouvait troubler dans ses robustes pensées.
Puis il reprit son pathos :
— Vous demandez des certiiudes à la science I... Mais elle ne peut pas vous en donner I... Coirime je vous l'ai dit, — mais les bêtises ça demande surtout à être répété souvent, — la science a fait laillite (sic), — puisqu'elle a laissé mourir sans que je sache de quoi ma femme et ma fille!... Alors, je suis devenu croyant, parce que je me dis : Tout ce qui arrive que les savants ne peuvent pas expliquer, eîi bien, ce sont des miracles.
Pierre répondit timidement au docteur :
— Pardon !... mais... ce que les savants ne peuvent pas expliquer aujourdhui, a'autres savants l'expliqueront peut-être pms tard; et alors, ce ne seront plus des miracles !...
Seulement, il n'insista pas très fort et préféra se mettre à croire avec le docteur Chassaigne qu'en somme tout était possible, que <i des forces 77iàl étudiées enco7''e, a ignorées même, agissaient, telles que : « auto-suggestion, éhranlement préparé « de longue main , entraînement du « voyage, itères, cantiques, exaltation « croissante et surtout le souri7*e guérisseur, < la puissance inconnue qui se dégage des a foules dans la crise aiguë de la foi fsicj.
On le voit, l'abbé Pierre était mûr pour
croire qu'il se débarrasserait facilement d'une inflammation d'intestins en allant faire touchera la Sainte Tunique d'Argenteuil la canule de son irrigateur.
Voyant le docteur Chassaigne et Pierre causer avec tant d'animation, le docteur Bonamy s'approcha d'eux d'un air aimable.
Pierre osa lui demander : Dans quelles proportions les guérisons se produisentelles?
— Environ le dix pour cent, répondit sans hésiter le docteur Bonamy; mais si l'on en croyait les malades, il y ^n aurait bien davantage; tous se prétendent guéris. Seulement, nous voulons des guérisons bien constatées.
Mais le père Raboin, qui dans son coin avait écouté tout cela avec colère, se mit à vociférer, rouge comme une brique :
— Des guérisons constatées!... A quoi bon? Le miracle est continuel!... Pour les croyants, il est inutile de les constater!... Pour les incrédules, ce n'est pas la peine non plus, rien ne les convaincra!-.. C'est des bêtisesce que nous faisons ici!.. (Sic.)
Ce bouledogue était vraiment compromettant; le docteur Bonamy le comprit et se fâcha tout rouge. Il menaça Raboin de
le faire casser aux gages, comme dangereux pour l'établissement avec ses sorties intransigeantes. Il lui je: a un coup d'œil furieux, dans lequel il était aisé de lire ce reproche sévère :
— Vieux serin I... Vous nous faites un tort considérable, avec votre zèle tapageur!... Nous voulons bien eiJoncer le public, mais nous devons, si nous voulons que ça dure, le faire avec douceur. Le vrai truc, c'est d'avoir l'air nous-mêmes très difficiles pour l'acceptation des miracles, afin de les lui faire désirer. Rien ne dispose mieux un poitrinaire qui crache ses poumons à croire qu'il ne tousse plus du tout, que la peur qu'il a que nous lui soutenions qu'il tousse encore.,. Si vous continuez à faire des sorties comme ça, — surtout devant la clientèle, — je vous ferai révoquer !
Et Pierre, tout troublé par cette scène, se disait :
— lia pourtant raison, au fond, ce père Raboini... Il veut que l'on croie sans examen; il n'y a qu? cette façon-là de croire. Oui, le docteur Chassaigne était dans le vrai quand il disait tDut à l'heure : La science est vaine I... C'est la mer de Tincertitude!
Puis, comm^ Pierre s'aperçut que, clans son emballement, il avait pensé la fin de la phrase à haute voix, il rougit et se cacha la figure dans son mouchoir, voyant que plusieurs persinnes autour de lui étaient scandalisées de l'entendre traiter ainsi l'incertitude, qui pourtant avait toujours été très convenable avec lui.
Pierre sortit pour aller retrouver Marie Guersairit. A la porte du bureau des constatations, il y avait une foule énorme attirée par la Grivotte, qui s'écriait toujours toute joyeuse : <^ Je suis guérie!., je suis guérie!..)) Ce spectacle était rendu plus comique par l'intervention du vieux Commandeur, qui se tenait à l'entrée du bureau pour flanquer des sottises à tous les malades qui en sortaient se disant guéris. C'était une manie. A ce moment, il apostrophait la Grivotte et lui criait :
— En voilà une toquée 1... Eh bien, après, à quoi ça vous avance-t-il d'être guérie? Elle est donc bien drôle la vie, ].our que vous y teniez tant que ça?
— Taisez-vous donc, mon ami, lui disait l'abbé Judaine; si vous en avez assez, de la vie, n'en dégoûtez pas les autres 1...
Alors, le vieux Commandeur s'emporait; et, comme un homme qui a bu quinze
verres d'absinthe de trop, il se mit à engueuler Jésus -Christ parce qu'il avait ressuscité Lazare. Ah!., s'il avait été Lazare!., il lui aurait rivé son clou à Jésus-Christ!... et il lui aurait demandé de quel droit il l'exposait à mourir deux fois.
Enfin, l'abbé Judaine parvint à emmener ce forcené, qui était décidément une déplorable réclame pour l'établissement du saint Bouillon Duval.
Pierre retrouva Marie à l'hôtel des Apparitions. Elle était d'une humeur de dogue et ne desserrait pas les dents, furieuse contre la Vierge des Saintes qu'elle avait appelée pendant douze heures de tous les doux noms possibles et qui ne Tavait pas guérie.
Pierre essayait en vain de la calmer.
Elle finit par consentir à se laisser faire par lui un bout de lecture.
Pierre tira de sa poche un petit livre. C'était encore l'histoire de Bernadet'e qu'il avait déjà lue pendant la nuit aux pèlerins du train blanc. Marie eut un petit froncement de sourcil qui voulait dire : Elle n'est pas variée, sa bibliothèque. Visiblement, elle eût préféré un volume de la coUec-
tion des auteurs gais de Flammarion.
Pierre commençasalecture. Mais, comme on l'a déjà vu, Pierre avait un tic : il ne pouvait pas lire dix lignes d'un livre sans le fermer aussitôt et continuer en improvisation.
Ainsi flt-il encore cette fois.
Il raconta comment Bernadetle, après les apparitions delà Vierge qui lui avaient fait dans le pays une immense popularité, avait été traquée et poursuivie par le personnel du gouvernement : le commissaire de police, le juge de paix, les magistrats, etc., etc.
Il raconta comment cet infâme gouvernement avait donné des ordres pour faire fermer la grotte, et en avait même saisi et emporté tout le mobilier.
Tous les malades qui avaient prêté Foreille au récit de Pierre étaient furieux contre ces persécuteurs et s'écriaient : Ce n'est pas Spuller, l'homme à Vesprit nou^ veoM, qui aurait fait une chose pareille I...
Pierre, heureux de ce succès, et se voyant déjà cardinal si les événements politiques tournaient bien, continua l'historique du martyre infligé aux croyants par le gouvernement impie.
— Dehors, dit-il avec véhémence, la foule
grondait; une furieuse impopularité grandissait contre ces magistrats si durs à la misère d'ici-bas, contre ces maîtres sans pitié qui, après avoir pris toute la richesse, ne voulaient pas même laisser aux pauvres le rêve de l'au-delà... (1). {Sic.)
Transportés d'enthousiasme et d'indignation, tous les malades de la salle se mirent à hurler contre le gouvernement impérial. On se serait cru à une séance d'un club d'anarchistes.
— Ah!... les misérables, s'écria la Grivotte, qui s'était dressée sur son séant. Il n'y avait donc pas de dynamite à cette époque-là pour faire sauter Badingue et toute sa clique!...
Mme Vêtu disait que c'était une infamie de la part d'un gouvernement d'empêcher le peuple de croire que Teau de Lourdes, pleine de débris d'écrouelles, était plus saine que l'eau filtrée, quand il laissait M. Van Houten annoncer partout que son cacao n'était vraiment pur que T?arce qu'il y ajoutait 2,82% de potasse supplémentaire.
Quant à la petite Marie Guersaini, soit
(Il Puiir l'abonné de VA^/torité : « de l'eau de la... source de Lourdes ».
que ce que disait l'abbé Pierre lui parût sublime, soit qu'elle n'y comprît pas un mot, mais que la voix douce et pénétrante du lecteur lui causât dans les reins un effet d'un charme inanalysable, elle était retombée dans son extase d'avant son premier bain, se remettait à croire que la Vierge des Vierges, la Vierge des Saintes, la Sainte des Vierges !... la guérirait à son second bain; et que, si elle ne l'avait pas guérie au premier, c'était de sa faute à elle, Marie, qui, en entrant dans la pi ^cine, n'avait pas été assez fervente et s'était laissée aller à la distraction de penser : Nom d'un chien!... que c'est dégoûtant 1...
Pierre continuait sa lecture, oa pour mieux dire : sa conférence. Il en arrivait au récit du moment où le clergé d'alors, qui, les premiers jours, n'avait pas voulu couper trop dans le pont du récit de Bernadette, pour ne pas se faire blaguer par les journaux anticléricaux du temps, commençait à se rallier à l'affaire de la grotte miraculeuse, qu'il voyait très bien achalandée, et n'était pas très éloigné de la mettre en actions, flairant un assez brillant résultat.
Puis il narra avec attendrissement l'intervention de l'empereur Napoléon III, qui
avait ordonné un beau matin d'abattre la palissade pour que la grotte fût libre.
Pierre expliqua aussi que sans doute la Montijo, plus connue sous le nom de Madame Ma Guerre^ dût être pour quelque chose dans la décision de l'empereur en faveur de Lourdes, en lui faisant croire que la Vierge des Vierges pourrait peutêtrele guérir de sa vessie et delà Lanterne dont il souffrait beaucoup; mais il ajouta, pour ne pas s'exposer à être engueulé à la Chambre par Paul de Cassagnac, si celui-ci y rentrait un jour^ « qiCil y eut « surtout chez Vempe^^eur, en ordonnant la « réouverture de la grotte de Lourdes, un « réveil de son ancien rêve huinanitaire^ « un retour de sa pitié réelle pour les déshé- « rites, et qu^il ne voulut pas fermer aux « misérables la porte de rillusion. » [Sic.)
Pierre n'ajouta pas que Napoléon III s'était peut-être dit aussi : « Pendant qu'ils croiront ça, ils me ficheront la paix, et ce sera autant de gagné!... » Mais son excuse de ne pas Tavoir dit, c'est qu'il était trop daim pour le penser.
Alors, Pierre termina par le récit du triomphe de Lourdes, l'achat de la grotte par le clergé, l'argent affluant de tous côtés, les travaux immenses d'aménagé-
ment, les premières cérémonies solennelles, une ville entière poussant du sol, des fleuves d'or roulant vers la grotte,.. enfin un succès inouï.
Quand Pierre eut terminé sa conférence, les malades étaient transportés, ce que Pierre commença presque à considérer comme un miracle, puisque quelques instants auparavant plusieurs d'entre eux n'étaient pas transportables. Marie, surtout, était revenue à la foi et regrettait son petit mouvement d'humeur contre la Vierge des Saintes. — Elle demanda à Pierre de la confesser pour la remettre en état de grâce, afin qu'elle pût tenter son second bain. Pierre avait des scrupules ; confesser une jeune fille qu'il aimait en dedans!... ça lui paraissait raide. Il se décida néanmoins, et lui donna l'absolution d'un air excessivement sérieux. Marie put alors communier. — Au moment où Pierre se retirait, elle le retint par la main et lui dit : Oh\... mon ami\... elle me guérirai... elle vient de m,e le dlre\... (Sic.)
L'abbé .Judaine et Pierre sortirent, et tous les malades s'endormirent, confiants dans le résultat de la troisième journée. Au bout de dix minutes, tous rêvaient tout haut qu'ils étaient guéris, et, dans
leurs songes, chantaient des refrains à faire rougir Bruant.
Sœur Hyacinthe, à moitié endormie aussi, souriant de sa bunne grosse face de charcutière des Halles, était convaincue que tous ces chants étaient des Magnificat^
murmurait heureuse :
— Très bien, mes enfants, continuez !.. .
Et elle-même, sans s'en douter, répétait machinalement le : La gueule ouverte comme à Montniertel... que chantait à tuetête la Grivotte dans son lit.