CINQUIEME JOURNEE
Pierre, après la fameuse journée du miracle, n'avait pas fermé l'œil de la nuit. La pensée que Marie avait retrouvé son sexe, jointe à celle que, lui, avait commue un jobard déposé le sien au bureau du Montde-Piété du Concordat en échange d'un
traitement de quinze cents francs par an payé pai* cette salope de R. F., lui turlupinait désobligeamment la colonne vertébrale.
Pour comble de déveine, le matin, comme il se rendait au cabinet d'aisances de son étage, il se trouva nez à nez sur son carré avec la petite farceuse de Mme Volmar, qui sortait clandestinement de chez son voisin, où depuis trois jours, et trois nuits surtout, elle venait vainement supplier la Vierge des Vierges de faire que son mari ne soit pas cocu.
Mme Volmar se voyant pincée, — et par un prêtre! — éprouva le besoin de se justifier, et força Pierre à rentrer avec elle dans sa chambre pour lui expliquer la chose.
Mme Volmar était, nous Tavons dit, fort capiteuse, et Pierre fut tellement de cet avis, qu'elle n'eut pas la moindre peine à lui faire comprendre que tous les torts étaient du côté de son mari. Si bien qu'elle avait à peine lâché le classique : « Comme vous deve:^ me mépriser l. .. » que Pierre, émoustillé peut-être un peu plus que ne le le comportent les canons de l'Eglise, lui répondit : « Moi, mais pas du tout!... La « seule faute que vous ayez commise a été « de vous tromper de chambre et de ne
« pas être venue pécher dans la mienne « pendant trois jours pour aller vous con- « fesser à mon voisin dans la sienne le « quatrième. »
Mme Volmar partit, heureuse d'être en règle avec l'Eglise ; mais elle n'en avait pas moins troublé ce pauvre Pierre à tel point que, lorsque Marie Guersaint, toute sautillante, entra à son tour chez lui pour lui demander d'aller se promener avec elle dans la ville et de la faire monter sur les chevaux de bois, elle s'aperçut qu'il avait un air tout chose en la regardant. Et, comme en perdant sa boule la veille elle avait retrouvé non seulement son sexe, mais encore la rosserie qui va généralement avec, elle regarda Pierre en dessous d'un air un peu canaille en se disant : « Si tu savais comme je te vois venir ! »
Le moment du départ approchait. Le père Guersaint, Marie et Pierre allèrent ensemble faire un dernier tour dans la ville et acheter quelques souvenirs à 29 sous, pour les rapporter à leurs amis de Paris, — où ces bibelots avaient d'ailleurs été fabriqués.
Ils en firent, du reste, la remarque en les achetant avec une certaine ironie, comme le font — mais moins longuement, n'ayant pas besoin d'en faire des chapitres de 1,500 lignes — tous les gens qui achètent de ces fanfreluches dans les villes d'eaux.
M. de Guersaint alla également se faire raser encore une fois chez le perruquier Cazaban, espérant que ce dernier, étant très bavard, lui fournirait des calembredaines pour la valeur d'un bon feuilleton et demi.
Cazaban n'était pas en train, il ne lui dit rien du tout; mais M. de Guersaint traduisit ce rien avec tant d'habileté, qu'il en fit un feuilleton et demi tout de même.
Le train blanc était en gare à 2 heures et demie (très important ce détail). Il devait partir à 3 heures 40 (très important aussi). Dans un bon Guide Conty, un indicateur des chemins de fer n'est pas du luxe.
Sur le quai, le père Massias, le père Berthaud et tout le personnel de Tusine à miracles étaient dans la joie et triomphaient. Ah!... c'est que la saison avait été bonne et promettait une rude réclame!... Une jeune personne de 23 ans qui
retrouve son sexe en crachant une boulel... ce n'était pas de la petite bière.
Les voyageurs que le train blanc avait amenés trois jours avant se retrouvaient tous là pour le départ, moins les morts. Tous étaient joyeux, se croyant guéris ou en train de lêtre.
Sœur Hyacinthe, elle aussi, avait sa bonne trogne réjouie de bonne bouchère de banlieue.
La Grivotte, pas plus phtisique maintenant qu'une colonne de bec de gaz, gambadait au milieu de tout le monde en se donnant de grands coups de poing dans a poitrine pour prouver qu'elle était une solide gaillarde.
Elise Rouquet, dont le lupus continuait à sécher, faisait de l'œil aux vieux messieurs, setrouvant très belle.
Enfin, Mme Maze qui, l'on s'en souvient, était venue prier la Vierge des Vierges de rendre son commis-voyageur de mari moins libertin, était également dans une joie folle, ledit mari venant justement de lui téléphoner de Luchon qu'ayant trouvé dans cette ville toutes les maisons de prostitution regorgeant de clients, il allait aller la prendre à Lourdes pour lui faire passer un bon moment en chemin de
fer sous le tunnel des Batignolles delà localité.
Au moment où tous les voyageurs faisaient leurs préparatifs d'installation, un incident se produisit sur le quai. Le Commandeur, ce vieux rabâcheur que nous avons vu à l'arrivée du train blanc et aux alentours de la grotte engueuler tous les malades et les tratier de niguedouilles, venait d'être pris d'une nouvelle attaque de paralysie et râlait, refusant absolument les secours du prêtre qui était accouru auprès de lui et voulait lui faire boire un peu d'eau de la piscine. Fidèle à son système, il voulut mourir tranquille, affirmant, en jurant comme un possédé, qu'il était tout â fait joj-eux de quitter une vie où il voyait tant d'imbéciles. Il expira, en effet, sans flancher un seul instant, laissant aux lecteurs de ce roman le souvenir du seul caractère tout d'une pièce qu'il contînt, — et c'était un idiot 1
Pressés par l'insistance du chef de gare, tous les pèlerins s'installèrent dans leurs compartiments, se casant de leur mieux avec leurs paquets : petits pains, feuilles de lierre pour vésicatoires, saucissons, irrigateurs, fruits confits, charpie pour éponger les humeurs, fioles de vin, uri-
noirs de poche, etc., enfin tout ce matériel apéritif dont nous avons déjà donné le détail dans notre première journée, mais sur lequel nous croyons de notre devoir de revenir pour ceux de nos lecteurs qui n'auraient pas assez vomi la première fois.
Enfin on donna le signal du départ avec un retard d'un quart et demi de minute (très important). La bonne oie grasse de sœur Hyacinthe fit entonner le Magnificat, et l'on partit.
Nous l'avons dit : tous les pèlerins étaient très gais. Ils parlaient tout haut en riant ; chacun racontait ses impressions des trois glorieuses journées, sa guérison, les miracles dont il avait été témoin.
M. Sabathier, qui n'avait pas été plus guéri cette année que les sept années précédentes où il était venu à Lourdes, mais qui se proposait de revenir Tannée suivante, dévida tout du long l'histoire d'un tuberculeux qu'il avait amené agonisant et qui était maintenant solide comme l'Arc de triomphe. Il lui avait même payé son
Voyage et donrié cinq francs de pourboire.
Pierre écoutait tout cela avec un certain dégoût. Il connaissait l'histoire de ce tuberculeux, qui n'était autre qu'un de ces simulateurs — secte assez répandue à Lourdes — qui, tous les ans. se maquillent soit en poitrinaires, soit en paralytiques, soit.en goitreux, et viennent intéresser le public à leurs guérisons miraculeuses. Plusieurs fois cela avait causé des scandales, — Pierre ne l'ignorait pas, — scandales que le clergé de Lourdes étouffait aussitôt à l'aide de fonds secrets, — Pierre le savait très bien également.
Comme dans les maisons de jeu où l'on triche, le filou est reconduit sans bruit à la porte avec un billet de cinq cents francs glissé dans la main, à Lourdes, les simulateurs sont traités avec tous les égards que se doivent entre eux les escrocs afin d'éviter d'affoler le bon public gobeur.
Le devoir de Pierre, qui savait tout cela sur le bout du doigt, eût été de parler et de détruire cette erreur; mais il était trop... prêtre pour manger le morceau, et il laissa touslesassistantsà leur admiration comme il avait laissé la veille les Lourdards croire à la guérison miraculeuse de Marie Guer-
saint, qu'il savait être parfaitement naturelle. Un beau type!...
Au moment où le train passait devant Riscle, sœur Hyacinthe fît entonner un cantique embêtant. Puis à Mont- de-Marsan un autre, puis à Morcenx un autre.
Et comme cela tout le long du chemin à chaque gare. Et dans ie compartiment, ça continuait à puer ferme au fur et à mesure que les cervelas à l'ail se broyaient, mêlant leurs relents canailles aux odeurs de sueurs aigres, de fromages de Roquefort, et aux émanations du plus coulant des cautères.
Pendant ce temps, Marie Guersaint regardait toujours Pierre en dessous et lui trouvait un air tout drôle. De plus en plus, depuis qu'elle avait retrouvé son sexe, elle paraissait être fixée sur le compte du bonhomme, et son petit regard malin disait en toutes lettres : Ça m'étonnerait rudement qu'il pensât en ce moment à la reconstruction de l'Opéra-Comique.
En effet, ce n'était pas à ce chef-d'œuvre d'architecture que rêvait Pierre. De temps en temps, il jetait un coup d'œil furtif sur Marie, qu'il trouvait de plus en plus en forme depuis qu'elle avait vomi sa boule, et dans le reflet de son œil faux
d'ecclésiastique vicieux qui lit son bréviaire en pensant aux obscénités de Y Echo de Paris, on pouvait lii'e comme à livre ouvert cette rêverie que seuls peuvent se permettre en chemin de fer, sans scandaliser leurs voisins, les hommes qui portent de longues et coniplaisœmples soutanes.
A Marie, bien plus perspicace depuis qu'elle avait perdu la boule, aucun des jeux de physionomie de Pierre n'échappait; et elle-même paraissant un peu troublée, semblait se dire :
— Sapristi... ma boule dans le ventre me gênait bien'!... Mais est-ce que ça va me gêner davantage de ne plus l'avoir ?...
Les premiers instants du voyage s'écoulèrent assez paisiblement, troublés seulement par la Grivotte qui s'était remise à cracher ses poumons en prétendant toujours qu'elle était guérie, et par la petite Sophie Couteau qui avait ramassé dans le wagon une clef que sœur Hyacinthe reconnut pour avoir appartenu à l'homme qui étaU mort dans le wagon en venant. Elle fit la remarque à part elle que cela ne prouvait pas que les compariiments fussent bien nettoyés par les employés de la Compagnie, puisque, dans le train arrivé trois
jours avant, on retrouvait au départ ce qui y avait été perdu en venant ; mais, probablement pour éviter que cela fit des histoires, au lieu de garder cette clef pour la remettre en arrivant au bureau des objets trouvés, elle la flanqua parla portière.
Enfin, quand tous It^s voyageurs furent endormis, Pierre, qui ne quittait pas Marie des yeux, se mit à évoquer le passé — c'était son tic. — Il revit Marie avant le vomissement de sa boule. Il se revit se faisant prêtre sans entliousiasme, tout simplementpour avoir, lui aussi, une boule qui l'empêchât de penser aux autres demoiselles qui n'en avaient pas.
A ce moment, Marie se réveilla et lui prit la m.ain. Puis elle lui dit d'un air triste:
— Pierre, j'ai tout deviné et je sais très bien à quoi vous pensez; mais il faut replier votre lorgnette. Apprenez que l'autre nuit, devant la grotte, vous savez... la nuit où je sentais des roses qui n'existaient pas... eh bien, j'ai promis à la Vierge des Vierges de lui faire don de ma virginité si elle me guérissait. Elle m'a guéri, et jamais, vous m'entendez bien, jamais je n'épouserai personne. {Sic.)
Pierre, très déconfit, avait bonne envie de répondre à Marie :
— Quelle drôle d'idée pour une jeune fille d'aller à Lourdes prier la Vierge des Vierges de lui rendre son sexe, et de lui promettre, si elle le lui rend, de ne jamais s'en servir!...
Mais il n'osa pas, et se mit à pleurer comme un veau.
Avarie en fit autant. Puis tous deux s'endormirent appuyés l'un sur l'autre, leurs cheveux, leurs joues et leurs lèvres se mêlant. — Le plus purement du monde, bien entendu, et sous l'œil de la Vierge des Vierges qui se disait en souriant :
— Sont-ils bêtes!...
Le matin, à 5 heures, on arriva à Poitiers par un beau soleil levant.
Sœur Hyacinthe fit reprendre la rengaine des Cinq mystères.
Puis ensuite à Châtellerault, où sœur Hyacinthe fit faire la prière du matin.
A Saint-Pierre- des-Corps, sœur Hyacinthe, s'apercevant que toutes ces prières variées commençaient à embêter son monde, tenta une diversion en demandant une petite lecture à haute voix par labbé Pierre.
Pierre ne se fit pas prier; il tira de -sa
poche comme d'habitude sou petit volume: l'histoire de Bernadette; comme d'habitude, il l'ouvrit; et, comme d'habitude toujours, il se mit à raconter un tas de choses qui n'ctaient pas du tout dedans et qui lui passaient par la tête.
Cette fois, il était aidé dans son improvisation par son état sensationnel; car, pensant tout le temps à Marie Guersaint, ce fut son portrait tout craché qu'il fit en faisant cslui de Bernadette.
Sœur Hyacinthe, toute dinde qu'elle fût, s'aperçut bien de cette distraction, mais n'intervint pas, le portrait de Bernadette d'après Marie Guersaint ne lui paraissant pas trop invraisemblable, ces deux héroïnes étant aussi grues lune que l'autre; mais ehe ne put se retenir de penser :
— Tout de même, ça ne serait pas drôle si, au lieu d'être amoureux de Marie Guersaint, il avait pincé un béguin pour Francisque Sarcey et qu'il nous fît le portrait de celle-là en pensant tout le temps à celui-ci.
Et Pierre continuait son improvisation canaille, la criblant le plus possible d'allusions à Marie Guersaint, représentani, Bernadette retirée au couvent de Saim- Gildard et supportant avec assez de peine,
quelquefois même avec une certaine humeur, la virginité que sa fonction de miraculée lui avait imposée pour la galerie, et se demandant de temps en temps si elle n'aimerait pas mieux vivre à Tair libre et avoir une demi-douzaine d'enfants.
Marie Guersaint, bien qu'elle ne fût qu'une peti'.e cruche, n'était pas sans comprendre les allusions suggestives que se permettait son ami Pierre, et sentait fort bien qu'il lui montait sournoisement un énorme bateau pour l'inciter à ne pas laisser tomber en non-valeur la chose charmante pour laquelle Tévasion de sa boule lui avait rendu la possession ; mais elle résistait et se disait en baissant les yeux :
— Impossible!... Moi, je ne demanderais pas mieux; mais que diraient les familles honnêtes qui ont donné trois francs cinquante pour lire ce livre moral? Et que dirait surtout l'Académie, qui peut enfin donner un siège à son auteur pour l'avoir écrit?
Enfin, Pierre arriva à la fin de son improvisation et expliqua à tout le wagon attendri qu'après la mort de Bernadette un nouveau miracle se produisit et émerveilla le couvent : le corps ne changea pas, on Tensevelit au troisième jour, tiède, les
lèvres roses, la peau très blanche, comme rajeuni et sentant bon (sic).
Cela dit, Pierre ferma son livre, — qu'il aurait pu ne pas ouvrir, puisqu'il racontait toujours autre chose que ce qui était dedans, — et tomba dans une profonde rêverie. Gomme d'habitude, le fond de cette rêverie était cette éternelle question qu'il se posait : Croire ou ne pas croire!.... Cette fois, la rêverie se prolongea ; on arri« vait près des fortifications, il fallait bien employer son temps jusqu'à la gare de Lyon.
Après s'être dit et rabâché quatre cent douze fois : d'une part, que l'homme qui croit ce qu'il'ne comprend pas, n'est qu'une loque; d'autre part, que, pour l'homme qui souffre, croire à quelque chose qu'il ne comprend pas l'aide à ne pas devenir anarchiste; après s'être demandé quatre cent douze autre fois s'il continuerait à émarger au budget de cette gouine de R. F. pour enseigner aux gobeurs des choses qui le faisait suer, où s'il vivrait à ses croûtes en écrivant des articles hbrespenseurs et peu payés dans le Rappel, Pierre entendit tout à coup une voix qui lui fournissait le mot de la situation. Ce mot, c'était : Religion nouvelle}... [sic). Il tenait la solution !... Oui, la religion [an-
cienne avait cessé de plaire, était démodée; mais, rhomme ayant besoin de quelque chose qui ne se mange pas pour calmer ses crampes d'estomac quand il n'a rien à manger, il fallait lui donner une « religion nouvelle ».
Pierre résolut alors d'en composer une et de prendre un brevet pour la France et l'Etranger; seulement^ le train arrivant en gare à Paris juste à ce moment, il n'eut pas le temps de se dire :
— Mais, andouille que tu es ! ... pourquoi chercher pour l'homme une religion en dehors de ce qu'il connaît et peut comprendre, quand dans ce qu'il connaît et comprend il y a cent belles choses pour une qui peuvent lui constituer une religion très confortable? Qu'est-ce que c'est qu'une religion? Une belle et grande chose pour laquelle l'homme qui a pincé un béguin d'idéal serait heureux de souffrir et donnerait en souriant sa vie. Eh bien, le simple devoir, la simple justice, le simple honneur et pas mal d'autres machines dans ce genre-là!... est-ce que ce ne sont pas autant de choses qu un mortel ne pourrait pratiquer sévèrement qu'à la condition de risquer sa peau au moins trois cents fois par semaine!
Pour ne parler que de la justice, est-ce qu'un citoyen qui s'en serait fait une religion, et voudrait à tout prix la défendre et la faire triompher partout en conspuant et en bravant ceux qui la violent sans cesse, pourrait espérer finir ses jour^î autrement que sur l'échafaud ou dans une solide relégation?
Allons donc !... Une religion nouvelle!... pourquoi faire? Dans toutes les religions fabriquées parleshommeSjles hommes, qui se chargent de les tripatouillera leur profit, font ce que M. Van Houten fait pour son cacao PUR, ils y ajoutent 2.82 pour cent de potasse supplémentaire sous forme de prêtres intolérants et rapaces, de confesseurs lubriques, de mises en scène immondes, de tuniques d'Argenteuil, etc., etc.; et c'est justement de ces 2.82 pour cent de potasse supplémentaire que toutes les religions fabriquées par les hommes meurent à la longue et mourront jusqu'à la dernière.
Pendant un temps plus ou moins long, les peuples peuvent croire que la religion qu'on leur vend est pure et qu'elle leur fait un velours sur Festomac, parce qu'ils le lisent sur tous les murs ; mais, un beau jour, ils s'aperçoivent que les 2.82 pour
cent de potasse supplémentaire leur passent les intestins à Teau de cuivre, et ils prennent le parti de se faire leur cacao rien qu'avec... du cacao, et leur religion i^ien qu'avec leur conscience.
Mais le coup de sifflet de l'entrée en gare et le brouhaha du débarquement n'ayant pas permis à Pierre de tenir ce raisonnement si simple, il rentra dans Paris bien décidé à piocher le plan d'une « religion nouvellle » basée naturellement sur les mêmes bêtises que les anciennes, cette ressemblance entre toutes les religions de confection étant la seule chose qui distingue les unes des autres.
Fin de la cinquième journée Lignes analysées : environ 28,000 lignes
RÉSUiMÉ {Pour les gens encore plus pressés)
En somme, que voit-on dans ce livre?
l*" Une jeune fille qui a perdu son sexe à treize ans par suite d'un accident de voiture, qui grille pendant dix années de le retrouver, et qui, pour le reconquérir, promet à Notre-Dame de Lourdes de ne jamais s'en servir si cette Vierge des Saintes veut bien le lui rendre ;
2° Un grand flanchard de jeune prêtre, amoureux de cette jolie personne sans sexe, et sans cesse ballotté entre un tout petit grain de bon sens qui lui dit qu'il n'y a pas de Dieu et une couardise invétérée qui lui fait désirer croire qu'il y en a un;
3° La jeune personne guérie à Lourdes, comme elle aurait pu Fètre aussi bien dans un appartement au cinquième de la rue Joquelet, par une secousse nerveuse des plus banales, et prédite d'ailleurs par un médecin de Paris;
4° Et enfin, le grand flanchard de prêtre, sachant parfaitement qu'il n'y a pas du tout de miracle dans cette guérison, puisque c'est à lui que le médecin en question a prédit la chose, signant tout de même rattestation de ce miracle au bureau des constatations de Lourdes — (un beau et mâle type!...) — et se rendant ainsi absolument complice des 2,82 pour cent de potasse supplémentaire que les ratichons de là-bas -- et d'ailleurs — ajoutent, pour la rendre PURE, dans la religion qui est leur cacao.
A part cela, pas un seul caractère vraiment tout d'une pièce, venant faire entendre la seconde cloche de la raison et de la vérité, en opposilion à celle de toutes
les niaiseries et les insanités gobées et débitées par tout un personnel d'infirmes et de crétins.
Comme détails et hors-d'œuvre, beaucoup de renseignements assez précieux pour les touristes, comme par exemple les heures exactes de certains trains et les menus habituels des principal }s tables d'hôte de Lourdes. Il n'est pas, en effet, sans intérêt pour les gens qui se préparent à faire ce voyage, de savoir qu'à Thôtel des Apparitions on mange de la truite saumonée, tandis qu'au restaurant d'en face, c'est du ragoût de mouton.
Seulement, l'opinion publique n'a guère pu dissimuler un certaia désappointement de n'avoir trouvé dans ce superbe livre de 600 pages :
Ni le nom des gares du parcours où le chef de gare mettait sa casquette en arrière — ni celui des stations où cet employé la portait un peu sur le côté, — ni l'âge et la couleur de la barbe du conducteur du train, — ni l'indication des stations de la ligne qui sont éclairées au gaz ou au pétrole, — ni si les carreaux des Dortlères du train blanc sont ea verre double ou simple, — ni si le préposé à la récept on des billets à larrivée porte un ban-
dage herniaire, — ni combien exactement de bouts de papier... teintés, souievés par le vent — (après fortune faite), se sont attachés tout le lona^ du parcours de Paris à J.ourdes, sur les fils télégraphiques de la ligne.
Toutes choses qui eussent été, on ne peut le nier, d'un puissant intérêt.
Mais, enfin,, telle qu'elle est, l'œuvre que nous avons eu l'honneur d'analyser se recommande assez puissamment, d'abord par la niaiserie, le vide de l'action et la mollesse des caractères, ensuite par une absence absolue de poisson et un inondant déluge de sauce claire, pour qu'il ne nous semble pas possible maintenant que l'Académie se montre plus longtemps bégueule.
En écrivant V Assommoir, M. Emile Zola, voulant s'élever au niveau de l'Académie, s'était trompé dans son élan et avait sauté beaucoup, beaucoup trop haut au-dessus de celle-ci, pour qu'elle pût seulement l'apercevoir, même au télescope.
En écrivant Lourdes, il vient de reprendre le vrai niveau Justice doit être et sera faite. —Amen!...