QUATRIÈME JOURNÉE
Pendant que Marie Guersaint, couchée dans la salle Sainte-Honorine, attendait toujours que la Vierge des Vierges lui rendît son sexe, le docteur Ferrand se rencontra avec sœur Hyacinthe, qui Pavait soigné naguère dans sa chambre de garçon à Paris- Ils évoquèrent de petits souvenirs d'un caractère plus ou moins religieux, entre autres celui d'une poignée de cerises apportées par sœur Hyacinthe au malade pendant sa convalescence et que Ferrand avait exigé qu'ils mangeassent tous deux ensemble, l'un tenant la queue de la cerise entre ses dents, Tautre venant cueillir la cerise avec ses lèvres.
Sœur Hyacinthe devint un peu rouge ;
mais elle s'en tira en entonnant le Magnificat, la crise de nerfs des petites religieuses ans l'embarras.
C'était grande séance à la Grotte. On devinait qu'il allait se passer quelque chose de raide. Tous les malades se pT^écipitaient. Le père Massissa, en chaire, criait comme un commissaire-priseur :
— Seigneur!... Sauvez-nous!... nous périssons!.. Jésus, fils de David!.. ^ ^i vous voulez, vous pouvez me guérir !...
Et la foule reprenait ces phrases en chœur.
Pierre arriva, traînant Marie Guersaint dans son chariot. Il avait beaucoup de peine à fendre cette foule qui paraissait atteinte du delirium tremens, les paralytiques se mettant à faire le grand écart, les sourds prétendant qu'ils entendaient très bien la, corne du tramway d'Auteuil, les diabétiques crachant dans la bouche de leurs voisins pour leur prouver que leur salive n'était plus sucrée du tout.
Pierre, ébahi par ce spectacle, revint à sa rengaine favorite et s'écria : « Mon
Dieu!... faites donc que ma raison s'anéantisse, que je ne veuille plus comprendre et que j'accepte l'irréel et l'impossible!... »
(Sic.)
Vœu qui ne pouvait émaner que d'une âme fortement trempée, le propre de ces âmes d'élite étant — comme on le sait — de supplier le Créateur de les rendre difformes et à l'état de loques, et de laisser aux âmes faiblardes et lâches l'immonde désir de devenir plus grandes et plus fortes par ]a conquête de la vérité, de la vérité toujours, de la vérité quand même^ cette vérité dût-elle les meurtrir en les embellissant.
Alors, au moment de la procession, sur le passage du saint sacrement se produisit tout à coup cet événemeai inoui que nos lecteurs attendaient depuis les 20,000 lignes qui étaient indispensables à sa préparation.
Les yeux de Marie Guersaint s'allumèrent comme deux lampes électriques. Elle se leva comme un seul homme, en disant à Pierre : «Oh!... mon ami!... qu'est-ce que je sens là?...» Elle sentit un poids énorme qui lui remontait du ventre dans la gorge, de la gorge dans la bouche, et n'hésitant pas une seconde, quand elle sentit
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ce poids énorme sur la langue, elle le cracha vigoureusement et s'écria folle de joie : Je suis guérie'. .
En crachant sa boule, elle avait retrouvé son sexe. Ce nétait pas plus malin que ça.
La fbiile, qtie ce spectacle avait enthousiasmée, poussait des cris d'admiration en cherchant parlent à terre la boule en question, mais elle ne la trouvait pas; il paraît qu'elle is'était envolée en Fàir. Les curieux étaient très désappointés, car ils auraient voulu savoir comment pouvait bien être faite une boule qui, en restant dans le ventre d'une jolie personne, l'empêchait d'avoir un sexe et lui rendait ce sexe en s'envolant de son corps.
Ce qui embêtait beaucoup surtout les jeunes filles qui se trouvaient là, c'était la pensée que la bdulë en s'envolant pouvait leur entrer dans la bouche, pénétrer dans leur gorge, puis dans leur estomac, puis dans leur ventre et les priver à leur tour de leur sexe; car, si l'on sait comment une boule de ce genre vous entre dans les intestins, on ne sait jamais quand elle s'en va; et c'est ennuyeux pour une jolie fille, pendant tout le temps qu'elle a une boulé dans le ventre, de n'être .. qu'un Auvergnat.
Quant au père Fourcade, qui était justement en chaire à ce moment, il exultait. Une pareille aubaine, ça valait au bas mot quatre cent mille francs de réclames dans les journaux. Aussi s'écria-t-il à pleins poumons: « Mes chers frères!... Dieu nous â visités!,.. Magnificat anima mea Domi7îuml... )i à moins que ça ne fût: c Enfonçât foutus tadmoulaml... »
Mais le triomphateur fut le docteur Bonamy, lorsque l'on conduisit Marie au bureau des constatations pour faire estampiller le miracle. Il jubilait, tout en n'ayant pas l'air pourtant de s'emballer outre mesure, afin d'inspirer plus de confiance aux masses.
Il fît rechercher le dossier de Marie Guersaint par le père Raboin. On constata que les rapports des deux médecins ae Pai^is avaient conclu à une maladie de la moelle, et l'on dressa un procès verbal attestant la guérison foudroyante.
Puis le docteur Bonamy, roublard, demanda à Pierre de vouloir bien signer ce procôs-verbai, puisqu-il avait été témoin du miracle.
Ce fut un coup horriblement dur pour ce pauvre prêtre, qui savait parfaitement que la Vierge des Vierges n'était pour
rien dans la guérison de Marie, puisqu'un autre médecin de ses amis, le docteur Beauclair, lui avait annoncé cette guérison comme pouvant se produire très naturellement par une crise nerveuse, et lui en en avait d'avance décrit toutes les phases.
Il était très indécis. Signer le procès-verbal du miracle, c'était s'associera une rosserie; dire la vérité, c'était troubler la malade dans sa foi. Après avoir consulté le pape, en dedans, il n'hésita plus. Il avait entendu la voix de Léon XIII lui dire : «Fource nir une occasion de rire aux rédacteurs « de \ Intransigeant... jamais de la viel... « Plutôt abolir le Concordat. » — Alors il signa.
En sortant du bureau des constatations, Marie Guersaint voulut traîner elle-même par toute la ville le chariot dans lequel elle fut conduite pendant qu'elle ne pouvait pas marcher. Cela fit un effet immense sur la foule. Partout où elle passait, des gouailleurs répétaient bien : « Tiens!. . la Vierge- Sandwich !.. » Mais Pierre, en la suivant, avpi^ Fair si serin que ça finissait par imposer le respect.
Pierre, un peu honteux d'avoir fait une vraie saleté en donnant aux curés de Lourdes un témoifi^nage qu'il savait faux, n'en menait pas large; mais un autre ennui l'attendait.
Tout d'un coup, Marie se tourna vers lui et lui dit :
— Oh!... Pierre!... dites-moi que vous êtes guéri aussi!...
Elle faisait allusion aux ferments librespenseurs qu'elle savait de temps en temps hanter l'àme flasque de son ami, et comme elle avait demandé à la Vierge des Saintes de les débarrasser tous deux à la fois : elle de la boule qui obstruait son sexe, lui du doute qui le retenait encore un peu de devenir tout à fait crétin, elle tenait à savoir si la Vierge des Vierges l'avait exaucée et si Pierre était enfin devenu mûr pour se laisser monter le bateau de l'Immaculée Conception.
A cette question, Pierre fit légèrement la grimace. Le remords le tenaillait un peu. Un instant, il fut tenté d'obéir à sa conscience d'honnête homme, de retourner au bureau des constatations, d'exiger qu'on
lui rendît sa signature et de crier tout haut dans les rues que ce miracle n'était qu'un nouveau boniment de foire, que la guérison de Marie n'était qu'un fait scientifique prévu depuis longtemps, etc.
Mais le morceau de gélatine qui servait de conscience depuis le commencement de cet ouvrage à ce jeune ecclésiastique aux convictions fiuentes n'était pas de force à supporter une pareille pression; il flancha dans les grands prix, répondit à Marie qu'elle pouvait être tranquille, et que, grâce à l'intervention de la Vierge des Vierges, il se sentait maintenant d'une andouillerie à croire que le seul cacao PUR est celui dans lequel M. Van Houten ajoute 2,82 pour cent de potasse supplémentaire.
Marie, rassurée par cette preuve qui ne pouvait plus lui laisser aucune inquiétude, fut heureuse, et Pierre sortit prendre l'air pour avoir l'occasion de rencontrer le docteur Chassaigne , qu'il rencontrait d'ailleurs régulièrement, on a pu le constater, chaque fois que sa marche vers l'abrutissement idéal se ralentissait un peu.
A point nommé, il le trouva sur son chemin, ce docteur Ghassaigne, et celui-ci le mena visiter la petite chambre abandonnée de Bernadette et la tombe du curé Peyramale .
Toutes les descriptions qui accompagnèrent ces deux visites ne semblèrent pas à Pierre d'une gaieté folle; mais il en prit son parti, en constatant qu'elles avaient augmenté de vingt cinq ou trente pages le Guide Conty auquel il collaborait.
(Fin de la quatrième journée) Lignes analysées : environ 21,800