‹ BluettesChapitre 19 sur 83 · UN VILAIN DEFAUT · texte numérisé non relu

UN VILAIN DEFAUT

Un des défauts qui m'a le plus frappé dans le cours de mes observations, c'est la moquerie, un des péchés mignons de la jeunesse, et particulièrement de la jeunesse féminine.

Laissez-moi vous rapporter une petite scène à ce sujet.

Une dame, de taille opulente, mais belle encore, belle de cette beauté qui ne peut être jolie, vient d'entrer dans un salon. Deux jeunes filles, blotties dans un coin de ce même salon, portent aussitôt leur attention sur la nouvelle venue. L'inventaire de la toilette est fait en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Les femmes, je pourrais même dire toutes les jeunes filles, ont, dans ces sortes de conjonctures, un coup-d'œil qui ne se peut comparer pour la rapidité. De la toilette, on passa

aux manières, à la tournure, puis au langage, au genre d'esprit : les deux espiègles trouvèrent beaucoup à dire sur la visiteuse, et comme elles voulaient s'amuser, elles se préoccupèrent surtout des imperfections et des ridicules de leur sujet. Un peu de générosité ou de simple justice leur eût permis de faire aussi la part des avantages de la toilette et de la personne ; mais cela eût élé beaucoup moins amusant. N'est-il pas vrai, d'ailleurs, que la jupe trop courte de cette dame laisse voir jusqu'aux chevilles de ses grands pieds, que son chapeau est un casque, que son nœud est au milieu du clos, et qu'on ne peut pas, en somme, être plus mal fagotée? Et puis, quelle idée de porter du rose quand on est jaune comme un citron, et de vouloir faire fine taille quand on est grosse comme une tonne ? Ce n'est pas étonnant qu'elle souffre, que les yeux lui sortent de la tête, et qu'elle dit toujours qu'elle n'en peut plus : on souffrirait à moins, si on l'étouffait, elle ne s'en apercevrait pas. Puisqu'elle a une voiture et tant de domestiques, elle ferait sagement de ne pas marcher. Et encore, c'est elle qui porte son chien ! La pauvre petite bête ne doit pas être au mieux sous le gros bras et le gros châle de cette grosse dame, etc., etc. Ceci n'est que la dixième partie de ce qui se dit dans le petit coin qui sert d'observatoire à nos jeunes critiques. Le reste n'est ni moins vrai ni moins juste, et toutes ces observations ont été faites avec une véritable sagacité. Un point sur lequel ces demoiselles ont appuyé, c'est le gros. Ce qui a le tort d'être gros est généralement antipathique aux jeunes filles. Quand elles ont dit d'une manière dédaigneuse et superbe : '* cette grosse femme " ou u ce gros bonhomme " vous pouvez être sûr qu'il ne s'agit pas de personnes placées haut dans leur estime.

Il n'y a guère autre chose en tout ceci qu'un badinage à peu près innocent. Tout prête à rire quand on est jeune, tout devient facilement un sujet

de plaisanterie ou de distraction. Ce qu'on a voulu, cette fois, comme toujours, sans autrement y réfléchir, c'est s'égayer.

Peu après je m'approchai des jeunes personnes dont j'avais surpris la conversation. La visiteuse avait pris congé, la maman vaquait aux soins de la maison, et nous avions le champ libre pour causer en toute franchise. La plus jeune, vrai petit sac à malices, comprit d'un regard ce qui se passait dans mon âme.

— Vous nous avez écoutées, n'est-ce pas ?

— Non, je vous ai entendues.

— Je n'admets pas cette distinction. Si vous n'aviez pas prêté l'oreille et très attentivement encore, vous n'auriez rien entendu du tout.

— Mettons donc que j'aie commis une indiscrétion, et permettez-moi d'en profiter.

— Vous allez nous gronder.

— Point, je veux seulement vous avertir. Vous avez été sévères pour cette pauvre dame, qui n'est coupable ni de son embonpoint, ni de ses yeux en boules de loto, comme vous les appelez, et le portrait en pied que vous avez fait d'elle, lestement, en quelques coups... de langue est loin d'être flatteur.

— Est-ce que vous la trouvez bien, cette dame ?

— Je ne dis pas cela, mais vous la trouvez trop mal, et vous avez pris un plaisir beaucoup trop vif à constater de légères imperfections.

— Oh ! n'allez pas croire

— Ne vous défendez pas ; vous n'êtes pas méchantes, je le sais ; c'est pourquoi je tiens à vous préveni:\ L'arme avec laquelle vous jouez maintenant n'a pas encore de caractère offensif ; mais elle deviendrait dangereuse pour les autres et pour vous-, mêmes, si vous preniez, en quelque sorte à votre insu, l'habitude de vous en servir. Recommencez demain, puis un autre jour, le même badinage et bientôt le défaut de la moquerie sera contracté. Vos

compagnes, alors, celles mêmes que vous aimerez le plus, seront l'objet de vos investigations malignes, et rien de ce qui est respectable ne trouvera grâce à vos yeux.

Ne sentez-vous pas, mes chères enfants, en y pensant un peu, que vos petites moqueries vous font manquer au respect ? Les personnes plus âgées que vous, les malheureux, les infirmes, les êtres difformes, ont des droits, soit à vos égards, soit à votre commisération. Songez à votre indignation, à votre douleur, si vous entendiez tourner en ridicule votre mère bien aimée.

Les sujets de distraction ne sont pas rares ; saisissez-les chaque fois qu'ils se présenteront, et riez de tout votre cœur. Mais, par grâce, ne riez pas des autres; c'est un rire impie. Soyez rieuses, ne soyez pas moqueuses ; riez, mais ne ricanez pas.

Prenez de bonne heure, au contraire, l'habitude du respect; vous êtes d'un âge où il convient le mieux, où il est dû à presque tous. Ecoutez Joubert: " La différence pour l'âge, le mérite et la dignité, est une partie du devoir: pour les égaux, les étrangers et les inconnus, elle est une partie de la politesse et de la vraie civilité."

La moquerie fait toujours un peu la grimace ; aimez mieux le respect, qui ne jure pas avec vos bons sentiments.

Quant aux succès que vous pourriez attendre des malices décochées contre le prochain, n'y comptez pas : ils sont de mauvais aloi et ne vous concilieront l'estime de personne. On ne sacrifie pas au plaisir de briller par le sarcasme, sans donner une mauvaise opinion de son esprit et de son cœur. Puissiez-vous n'être jamais applaudies, ne fût-ce qu'un jour, si ce doit être aux dépens de ceux dont vous auriez fait rire.

Tel fut mon petit sermon. J'en suis d'autant plus fier qu'il a porté ses fruits. Mlle Jeanne, mon interlocutrice, dont les grands yeux noirs m'avaient

écouté avec une attention très soutenue, est venue me dire, un beau matin, qu'elle avait réfléchi, compris et profité.

Vous suivrez son exemple, j'en suis sûr, et comme elle, vous vous en trouverez bien.

Admettez ceci comme règle générale, chers enfants : vous ne ferez jamais honneur à votre esprit, quand vous ferez tort à vos sentiments. Soyez bons d'abord, vous serez bien ce que vous devez être si l'édifice de vos qualités a pour base la bonté. Elle vous arrêtera sur cette pente à railler où l'on se laisse trop aisément glisser, et, croyez-le bien, elle ne vous rendra jamais ridicules : " Celui qui a bon cœur n'est jamais sot." Restez ce que la nature et une bonne éducation vous ont faits, ne faussez pas vos sentiments. A quoi bon, lorsqu'on est bien, chercher à contrefaire ?

Vous n'êtes jamais plus charmants Que lorsque vous vous ressemblez.

Occupez-vous des choses, des belles surtout ; laissez en paix les personnes. Si les circonstances vous conduisent à l'analyse de certains caractères, sachez voir par quelles vertus ils sont dignes de votre affection. Placez-les dans leur jour le plus favorable, regardez-les du bon côté, et, si vous vous croyez le droit d'interpréter leurs intentions, adoptez la supposition la plus avantageuse. Laissez les petites manies, les faiblesses, les hérésies de toilette pour ce qu'elles valent ; n'en ayez souci. Qu'est-ce que ces misères, lorsqu'on peut découvrir de généreux sentiments et de nobles pensées? Pourquoi chicaner sur ces vétilles ? Pourquoi leur faire l'honneur de les apercevoir ? Voyez loin et de haut, vous verrez de bien plus belles choses. Quand on admire les splendeurs de la nature, s'occupe-t-on" des cailloux du chemin ? Quand on visite une Délie résidence ornée de chefs-d'œuvre et de meubles antiques, est-ce la poussière qui les couvre que l'on inventorie ?

Il y a des jeunes gens qui se sont imaginé que radmirat:cm est un sentiment vulgaire ; qu'une personne qui se respecte, qui entend se distinguer de la foule, ne doit pas s'y abandonner. Ils ont vu des lourdauds qui admiraient tout, même le grotesque et la sottise, et pour s'éloigner d'eux autant que possible, ils se sont mis à ne rien admirer, se permettant, pour prendre le contre-pied, de se livrer çà et là, sur les points inaperçus, à de fines critiques. Ils ont vu un excès, et sont tombés dans un autre.

Si telle était votre disposition, je vous conseillerais d'en revenir au plus vite, pour ne pas vous priver volontairement d'une des grandes joies de l'âme. Que de jouissances on se refuse lorsqu'on se prépare à tout critiquer ! Admirez ce qui est admirable, et soyez heureux de constater le beau et le bien partout où vous le rencontrerez. Ne refoulez pas les élans de votre âme, ne rougissez ni de vos étonnements, ni de vos contemplations : soyez émus en toute franchise, sans honte, comme sans arrièrepensée, soit en lisant les pages sublimes de nos grands écrivains, soit en admirant un spectacle saisissant.

Un mot encore. Il y a deux sortes de moqueries : la moquerie en cachette et la moquerie en face. Je ne vous détournerai pas moins de celle-ci que de celle-là. Si l'une est une méchanceté, une petite perfidie, l'autre est une impertinence. Ecoutez tout le monde avec une égale complaisance : la politesse et le savoir-vivre vous en font un devoir. Evitez la conversation de ceux qui n'ont rien de bon à vous inspirer, rien d'utile à vous apprendre ; mais ne riez au nez de personne. Savoir écouter est une preuve de bon sens, quelquefois de patience et de charité.

Ainsi, pour rester aimables toujours et ne pas plaider vous-mêmes contre votre bon naturel, vous ne vous moquerez ni de ceux dont vous parlez, ni de ceux à qui vous parlez ; épargnez votre prochain et ne l'humiliez pas.

BLUETTE3. o~

S'il vous faut un motif de plus pour vous éloigner de ce vilain défaut, je vous dirai que dans le temps où toute chose avait son emblème, l'âne, image de l'ignorance, était le symbole de la moquerie et de la dérision.

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