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UN DEVOREUR DE PRETRES GUERI DE LA RAGE

Louis Durand, célibataire, âgé de soixante-deux ans, dans une aisance modeste, avait manifesté dès sa jeunesse une horreur singulière pour les prêtres. Il fit sa première communion comme tout le monde, et depuis lors ne mit le pied dans l'église que pour les mariages et les enterrements de ses plus proches parents ; encore conseillait-il à ces derniers de se passer des ministres du culte à la naissance, pendant la vie et à la mort. Il devint le chef des solidaires, c'est-à-dire de ceux qui éloignent de leur lit de mort les secours de la religion, et de leur cercueil les prières de l'Eglise. C'était une prêtrophobie bien ca-ractérisée, compliquée de fanatisme.

Huit jours après Pâques de l'année 1869, Louis Durand, qui faisait sa digestion, opération importante à son avis, s'entendit demander par son do-

mestique s'il voulait recevoir M. le curé de la paroisse.

Un prêtre chez lui, quelle audace !

— Monsieur le curé attend, dit le domestique.

— Mets-le à la porte.

Mais il se ravisa pourtant, la curiosité l'emportant sur l'aversion.

— Allons, dit-il, fais monter ce calotin ; mais ne t'éloigne pas trop, un assassinat est bientôt commis.

Le calotin était un vieillard qui avait des cheveux blancs et pas de calotte. 11 salua et dit simplement qu'il était chargé de la part d'une personne, qui désirait rester inconnue, de remettre à M. Durand la somme de quinze cents francs, à titre de restitution.

Quinze cents francs sur lesquels on ne compte pas font toujours plaisir, même lorsqu'on est riche.

M. Durand resta un instant stupéfait. Ses connaissances religieuses étaient telles, qu'il voyait un acte de suprême délicatesse dans une chose toute simple pour un chrétien, qui sait ce que sont la confession, la restitution et la discrétion d'un confesseur. Le curé dut entrer dans des détails qui émerveillèrent cet ignorant. Des écailles tombèrent de ses yeux, il avoua ingénument qu'il ne se serait jamais douté que le clergé enseignait une semblable morale et qu'il prenait tous les prêtres pour autant de jésuites.

Le curé sourit et jugea qu'il serait trop long d'expliquer qu'un jésuite valait un autre prêtre.

Bref, on se quitta enchanté l'un de l'autre. Dès le lendemain, le prêtrophobe rendit la visite qu'il avait reçue, s'attarda au presbytère, visita le jardin, offrit des oignons de tulipes, des greffes de rosier, un demicent de gros fagots pour étayer le carré de petits pois, commença enfin une liaison intime qui dure encore. Le vieillard a de temps en temps des accès de goutte ; au premier accès un peu sérieux, il demandera le curé pour qu'il entende sa confession, qui sera longue, c'est sûr, et bonne, il faut l'espérer.

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